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La République Totalitaire de l’Île Bienheureuse est un caillou perdu au milieu de l’Océan Pacifique. Son Président-élu à vie veille à ce que tout ce qui n’y est pas interdit y soit strictement obligatoire. Tout en bas de l’Échelle Sociale Bienheureusienne, il y a Fignon. Fignon, c’est un intouchable : il est aborigène ; il est chiffonnier ; il a une hygiène douteuse ; et, surtout, il est doté d’une liberté d’esprit et d’un franc-parler rabelaisien inconciliables avec le caractère feutré d’une société totalitaire. Mais, un jour, à force de maudire Dieu, Fignon fait, dans un tas d’ordures, une découverte miraculeuse : un store souillé d’excréments. Cette découverte va l’amener à grimper quatre à quatre les barreaux de l’Échelle Sociale Bienheureusienne, en rencontrant des grandes figures de la société bienheureusienne : le Milliardaire-Collectionneur Tannant, le Peintre-Figuratif Luc Sec, le Président-à-Vie lui-même, son Premier Ministre, et, enfin, tout en haut, Sabine, la fille de ce dernier. Accédera-t-il au bonheur matériel, ambition suprême de tout bienheureusien ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean Thiele habite lui-même l’Île Bienheureuse, où il est, comme Fignon, issu de la caste des Intouchables. Il signe ici sa première fable animalière, si toutefois l’on admet que l’Homme est, comme le disait J.-J. Rousseau, du règne des animaux, si ce n’est le plus bête, du moins le plus dangereux.
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Seitenzahl: 232
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Jean Thiele
Le Noir qui était Blanc
Fable moderne
ISBN : 979-10-388-0267-4
Collection : Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : janvier 2022
© Couverture Illustration de Jean Thiele pour Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservé pour tous pays.
Toute modification interdite.
Editions Ex Aequo
6, rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
ww.editions-exaequo.com
Remerciements
Grâces à Anne-Marie, grâce à qui je suis.
1. Fignon
Tel Saint François au milieu d’oiseaux chanteurs qu’il bénissait, Fignon, au milieu de mouettes criardes que de la main il chassait, dans la vaste décharge à l’air libre de la capitale de l’Île Bienheureuse, ses bottes enfoncées dans les détritus en décomposition jusqu’aux genoux, les mains gantées de gants gros travaux noirs et crevés, de son croc, inlassablement fouillait la masse gluante de hamburgers, pizzas puantes, mayonnaises décomposées, fruits et légumes pourris, viandes avariées, beurres rances, yaourts périmés, fromages blancs moisis, dans l’espoir de trouver quelque chose de dur, pour alimenter son négoce de libre brocanteur, et lui donner de quoi acheter son petit pain de chaque jour.
*
Excepté le blanc des dents et de l’œil, Fignon était noir comme un nègre.
Il ne s’était, en effet, jamais lavé ni peigné de sa vie.
Sa chevelure était une inextricable forêt primaire, où s’était accumulée avec les siècles une couche de terre, de sable, de débris végétaux, où cohabitait pacifiquement toute une peuplade de puces, poux, punaises de toutes espèces. Tous les deux mois, il allait dans la montagne, retrouver les tondeurs de moutons, et, se mettant dans la file des moutons, se faisait en trois coups de ciseaux, écimer sa forêt primaire. Il aurait fait de même de sa barbe, s’il en avait eu une. Mais, il était de ces belles races des Îles du Pacifique, qui n’ont pas de barbe, ce dont il remerciait le Seigneur : il aurait haï d’avoir une barbe, comme ces affreux conquistadors espagnols casqués poilus, qui, au nom du Roi Très Catholique, ont massacré le superbe imberbe peuple maya.
Sa peau était couverte d’une deuxième peau de crasse épaisse et solide. Sur cette deuxième peau, Fignon portait en haut un tee-shirt, si mince qu’il en était transparent, qu’il s’ôtait et se mettait avec des précautions infinies — terrifié, comme une femme pour ses bas, à l’idée qu’il puisse filer et faire une disgracieuse échelle — ; en bas, il portait un pantalon, rapiécé de pièces cousues à gros points de couleur différente, toutes d’un gris différent, selon l’âge de leur rapiéçage.
Fignon était si sale, que lorsqu’il allait dans les rues, même les autres aborigènes s’écartaient de lui, tout en l’admirant dans le secret de leur cœur, et le révérant [comme Chateaubriand René a révéré Le DernierAbencérage], comme le dernier Aborigène.
C’est l’adjectif sale, pensait Fignon, qui fait à la saleté sa si mauvaise réputation.
Comment peut-on se laver, se disait Fignon alors que tout dehors est si joliment sale de nature, la pierre, les maisons, les rues, la terre, les arbres ? Passer son temps à se faire propre, c’est du propre.
Ce qu’on appelle saleté sur les meubles, sur les rampes d’escalier, sur le parquet, qu’est-ce que c’est ? Poussière. Qu’est-ce que c’est poussière ? C’est poussière de terre, terre en poudre, terre, bref. Ne nous en sommes-nous pas fabriqués de terre ?
*
Fignon était plus pauvre que les pauvres. Les pauvres, eux, trouvaient moyen d’avoir femme et enfants : lui était si pauvre, qu’il n’avait jamais trouvé de femme pour se marier : il est vrai qu’il faut préciser joliefemme, parce que pour lui, les femmes qui n’étaient pas jolies n’étaient pas des femmes, c’étaient des êtres.
Fignon était donc apparemment privé de femmes puisqu’il était privé de jolies femmes, mais en fait, il en avait en abondance.
Il avait, chez lui, tout un sérail des plus jolies femmes et des mieux faites. Chaque soir, il choisissait dans son sérail ses reines, ses amoureuses, pudiques impudiques exactement comme il les aimait. Avec quel doigté les aimant, il s’aimait. Les attouchant, il s’attouchait avec la plus extrême sensibilité. Fil d’Ariane en main, il se savait le seul à pouvoir se conduire dans le labyrinthe de son plaisir, avec sûreté, sans jamais s’égarer. Se connaissant mieux que toute femme, il se réjouissait de n’en connaître aucune.
Toutes ces déesses qui passaient dans la rue, laissaient dans leur sillage les plus parlantes images, qu’il recueillait précieusement, à qui, le soir, les honorant les déshonorant, il rendait les hommages les plus vibrants.
Il était certain que si elles l’avaient su, elles en auraient été très fières.
*
En raison de son involontaire ascèse perpétuelle, Fignon était maigre comme un clou. Sa peau collait à ses os. Ses côtes formaient une Chaîne des Alpes, ses hanches deux Everest, ses deux jambes l’une les Montagnes Rocheuses, l’autre la Cordillère des Andes.
Il avait tellement faim, qu’il n’avait plus faim.
Marchant, fouillant de son croc les détritus, il arrivait à Fignon de perdre courtement conscience. Il avait alors si bien l’impression d’être un pur esprit, évanescent, qu’il croyait quelquefois qu’il allait s’évaporer.
Il s’accrochait à son croc, priant :
Seigneur, je ne peux être ni gourmand, ni avare, ni paresseux, ni luxurieux, faute de quoi nourrir mes luxure, paresse, avarice, gourmandise. Mais, hélas, je ne me prive pas de lourdement pécher en pensée. Je sais que pécher en pensée c’est pécher autant que pécher enacte. Je pèche donc d’une masse de péchés mortels. Faites-moi la grâce de me laisser longtemps sur terre, afin que j’aie le temps de racheter cette masse de péchés mortels, avant l’heure fatale.
À un moment, de désespoir de ne rien trouver, il s’est jeté à genoux et a prié :
Seigneur, vous avez dit au jeune homme riche : « Si tu veux être parfait,vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ». Mais pour vendre tout ce que je possède et le donner aux pauvres, il faudrait que je possède au moins un peu quelque chose. Or je ne possède rien. Ne possédant rien, ne pouvant donc vendre ce que je ne possède pas pour le donner aux pauvres, je ne peux pas être parfait, et je n’aurai pas de trésor dans les cieux. Faites, Seigneur, que je possède un tout petit peu quelque chose, pour que je le vende aux pauvres, afin que je puisse avoir un tout petit trésor dans les cieux.
Ou, fouillant, ne trouvant rien, il gémissait :
Ah, où sont les temps heureux, où dans cette décharge, je trouvais une poêle sans manche, ou un manche sans poêle, ou une selle de bicyclette à ressort démantibulée, ou un guidon de vélo de course rouillé, comme ceux que j’ai vendus à M. Tannant, le milliardaire, qui a fondé dans la Métropole de l’ex-Puissance Coloniale un Musée d’art Contemporain, et qui m’ont nourri pendant une semaine ! Et ce bienheureux pissoir, grâce auquel j’ai pu m’acheter mon Robert ! Je ne trouve hélas plus que de la nourriture décomposée : mon estomac aimerait tellement mieux décomposer cette nourriture plutôt que la décharge.
Il avançait, fouillait, s’agenouillait et priait :
Mon Dieu, qui savez tout qui pouvez tout, qui nourrissez les riches au-delà de leur faim, qui affamez les pauvres en deçà de leur faim, vous savez et vous pouvez tout, pardonnez mon mauvais esprit. Que votre Saint Nom soit béni.
Ou bien :
Il n’y a de ressource qu’en vous mon Dieu. Ce que vous donnez aux riches et aux puissants, personne ne peut le leur ôter. Ce que vous refusez aux pauvres et aux misérables, personne ne peut le leur donner. Vous savez tout, vous pouvez tout. Que Votre Saint Nom soit béni.
Ou bien encore :
Aux miséreux, Seigneur, vous octroyez le plaisir de la souffrance, aux riches la souffrance du plaisir. Dieu est le Juste par définition. Que son Nom soit glorifié.
Ou encore :
Qui aime bien châtie bien. À voir comme vous me châtiez, comme vous m’aimez bien, Seigneur.
Ou bien encore :
Seigneur, voyez, je suis un ascète. Bien sûr, je suis un ascète par force, dans mon cœur j’aimerais tellement me laisser séduire par les biens de ce monde. Même si je suis un ascète à mon corps défendant, veuillez, Seigneur, en tenir compte.
Ou bien encore :
Seigneur, je vois bien qu’être pauvre est un péché, puisque j’en ai le regret tous les jours. Faites, Seigneur, que je ne pèche plus.
Ou bien encore :
Seigneur, vous pouvez tout. Il suffirait que vous puissiez un tout petit peu de tout petit peu, que vous me fassiez trouver un déchet vendable, pour que je puisse acheter mon petit pain de chaque jour. Seigneur, par pitié, qui pouvez tout, puissiez-vous pouvoir pour moi un tout petit peu de petit peu.
Puis il battait sa coulpe :
Pardon, Seigneur, je vous commande. Vous savez que je vous aime de toutes mes forces, bien que mes forces soient de plus en plus faibles.
Soudain, le Seigneur l’a écouté. Le croc de Fignon, dans les ordures, a accroché quelque chose de solide. Fignon a tiré la chose au grand jour, l’a examinée. C’était un store, de ceux que les gens suspendent au-dessus des fenêtres, aux étés brûlants : il était en bon état, sauf que la latte en bois était cassée.
Quelle époque, se dit Fignon en le contemplant. Quelle époque. Quelque chose est cassé d’un objet, au lieu de le réparer, on le jette. Faire est le propre de la main, disait Valéry Paul [citation pêchée dans mon Robert]. Aujourd’hui, lamain cède le faire à l’esprit, mais comme l’esprit ne fait pas, on ne fait plus. On pense de plus en plus, on fait de moins en moins. Et comme tout le monde pense, tout le monde pensera de plus en plus, et fera de moins en moins.
Il l’a examiné.
À quoi ça pourrait servir ? Dans la voiture, comme un petit rideau aux fenêtres pour protéger le bambin des brûlures du soleil ? Pour obturer à une fenêtre un carreau cassé ? Pour servir d’écran à un joueur de bridge ? Comme tamis pour les confitures de framboise ? Combien pourrais-je tirer de ça au mieux ? 50 cents ? [Il a levé les yeux au ciel] Merci, Seigneur. Ces 50 cents me permettront peut-être d’acheter mon petit pain quotidien.
Fignon a tourné le store : est apparue tout d’un coup, au milieu du store, une grande tache marron noire, en relief, tout à fait semblable à ces taches, que le peintre Soulages Pierre applique en relief, au couteau, sur ses toiles.
Fignon a approché sa toile de ses yeux, puis de son nez. Subitement, il a réalisé, avec une mine de dégoût, il a retourné vivement le store :
Ah. Bah. Pouah. Quelqu’un, aux toilettes, a été en rupture de papier detoilette. Petite culotte ou caleçon sur les chaussures, claudiquant, cherchant avec désespoir dans l’appartement de quoi s’essuyer, ah le store a-t-il dit, et immensément soulagé, a enfin pu se torcher le cul.Quoique la toile rigide du store ait dû lui râper sérieusement le fondement.
Telle est la découverte primitive, qui a changé de Fignon toute l’existence.
2. L’Île
La libre indépendante République socialiste totalitaire de l’Île Bienheureuse, dont Fignon était citoyen-sujet, est un caillou perdu au milieu de l’Océan Pacifique.
Autour de l’Île, à perte de vue, s’étendait la mer.
Le Président à Vie disait qu’il n’y avait pas meilleure police des frontières, meilleurs rouleaux de fil de fer barbelé, meilleure grille électrique, meilleur réseau de miradors que cette mer à perte de vue, pour dissuader les citoyens/sujets, de s’évader du Paradis de leur Île Bienheureuse.
Le Président élu à vie, du nom de Mâchefer, qui, adjudant engagé dans les armées de l’Ex-Puissance Coloniale, avait participé avec héroïsme à ses glorieuses défaites, [juin 40, Indochine, Tunisie, Maroc, Algérie], et à son heureuse rétrogradation du rang de 1ère puissance mondiale au rang de 3ème ou 4ème, à son tour, a mené contre elle une guerre de libération de son Île. En faisant cela, certes il a accru le nombre de glorieuses défaites de l’Ex-Puissance Coloniale d’une défaite de plus, mais en revanche, il a inscrit à son propre tableau sa première victoire, qui sera d’ailleurs aussi la seule.
Le Président à Vie nourrissait à l’égard de l’Ex-Puissance Coloniale une haine profonde. Non. Plus exact qu’une haine profonde, il nourrissait à son égard un amour contrarié. Aussi, quand il s’est agi de trouver un nouveau nom à la capitale, et une nouvelle Constitution à son Île, au lieu de créer quelque chose de neuf, il s’est contenté de prendre le contre-pied de l’Ex-Puissance Coloniale. Ainsi, prenant le contre-pied du nom de la métropole de l’ex-Puissance coloniale, de Paris il a fait « Rispa ». [Les citoyens-sujets ont eu plus d’imagination que lui, ils ont appelé leur capitale : « On RISPA (RIT PAS) tous les jours]. »
*
De même, lorsqu’il a eu libéré le territoire, qu’assisté d’une chambre d’enregistrement, le Président à Vie a établi la Constitution de la Nouvelle Libre République Socialiste Totalitaire, il a simplement pris le contre-pied de la Constitution de l’ex-Puissance Coloniale : il s’est contenté de garder le bon, et rejeter le mauvais.
Voici ce qu’il a gardé de bon :
Il a gardé l’Église Catholique. Mais écartant l’Église Catholique dégénérée telle qu’elle est aujourd’hui en Europe, il a choisi l’Église Catholique telle qu’elle a été, à la Renaissance, à son heure de puissance et de gloire. Sous contrôle d’une Inquisition impitoyable, le Président à Vie a obligé ses citoyens/sujets à croire de toutes leurs forces aux dogmes de l’Église Catholique. La population avait obligation de se confesser tous les samedis, d’aller à la messe et de communier tous les dimanches, d’assister aux vêpres, complies, rosaire, séance pénitentielle. Vivre dans un sentiment de culpabilité perpétuelle et dans la terreur du Jugement Dernier, de l’Enfer, de la Damnation Éternelle, fait faire à l’État bien des économies de police et de frais de justice, a-t-il expliqué.
Le Président avait fait philosophique réflexion, à ce propos, que rien n’est plus néfaste à l’homme que l’athéisme. Celui qui ne croit en rien ressemble à un homme au milieu d’un terrain vague : il ne sait où aller, et faute de savoir où aller, il reste sur place, se mord les poings, se ronge les sangs. Le doute divise l’homme contre lui-même, et sème en lui les germes de la dépression. C’est lui donner un moral de fer que de l’obliger à croire. Une foi obligatoire fait faire au citoyen-sujet-fidèle, et donc à l’État bien des économies en psychologues, psychanalystes, psychiatres, conseillers conjugaux, rebouteux, ostéopathes, hypnotiseurs, acupuncteurs, voyantes, astrologues, numérologues, et autres spirites, a-t-il expliqué.
Cette loi catholique a été bien prise par la population.
Pour l’élite riche et intelligente, et pour la demi-élite demi-riche et demi-intelligente, l’obligation de croire leur ôtait les affres de l’incroyance ; surtout, elle avait la vertu de maintenir cette classe toujours un peu frondeuse dans la soumission et l’obéissance. Pour le peuple, misérable et stupide, l’obligation de croire lui faisait souffrir avec patience ses malheurs et sa misère, par l’espoir éperdu, s’il se tenait bien, d’en être peut-être récompensé dans l’au-delà.
La religion était vécue différemment selon les quartiers.
Pour l’élite riche et intelligente, et la demi-élite demi-riche et demi-intelligente, la religion était prétexte à fêtes : aux Noël, Pâques, Pentecôte, Ascension, Naissance, Mariage, Enterrement, ils invitaient curés et vicaires, et tout ce monde, joyeusement, s’empiffrait et lichetronnait à qui mieux mieux.
Pour le peuple misérable et stupide, la religion était un chemin de croix, où, le curé en chaire le sermonnant, et lui abîmé dans la nef, il battait longuement sa coulpe des péchés de sa misère et de sa stupidité, en suppliant le Seigneur de bien vouloir l’absoudre, en lui donnant le Paradis dans l’au-delà.
Comme l’on voit, tout le monde était donc satisfait de cette loi catholique, quoique pour des raisons diverses.
*
Pour appliquer cette Loi Catholique, le Président avait institué un Code de Bonne Conduite Catholique obligatoire.
De par un article de ce Code de Bonne Conduite Catholique, des Inquisiteurs Assermentés pouvaient à tout moment contrôler dans la rue les citoyens-sujets-fidèles, qui avaient obligation de porter sur eux un Permis de Se Conduire Catholique en état de validité.
Le Permis de se Conduire Catholique comporte 6 points. À chaque manquement de ses devoirs : confession le samedi, communion le dimanche, assistance aux offices, le Curé de la Paroisse, qui a pour charge de viser les Permis de Se Conduire des Fidèles de sa Paroisse, est habilité à dresser procès-verbal de contravention et ôter 1 point.
Au fur et mesure que lui sont ôtés des points, le Fidèle contrevenant voit sa liberté de circulation dans les rues réduite. Celui à qui ont été ôtés 5 points est placé sous le régime de liberté surveillée : il porte au pied un bracelet électronique, n’a le droit de se déplacer que pour faire ses courses dans le quartier, a pour devoir de pointer chaque jour au curé de la paroisse.
Celui à qui ont été ôtés les 6 points n’a plus le droit de circuler dans les rues. Détenu chez lui, il est condamné à y faire retraite durant cent jours, s’abîmant devant l’oratoire familial : il peut être contrôlé à toute heure du jour et de la nuit par le curé de la paroisse. Passé ces cent jours, il est tenu d’aller au presbytère, où le curé l’interroge sur tous les articles du Catéchisme, qu’il doit connaître par cœur.
Le Fidèle contrevenant a la possibilité de récupérer tous ses points en une fois s’il accepte de se soumettre à une ancienne, saine, immémoriale tradition de l’Île, que le Président à Vie a pris à honneur de remettre en honneur : la bastonnade de cent coups de fouet à neuf lanières armées de clous.
Tel est ce que le Président à Vie a gardé de la Constitution de l’Ex-Puissance Coloniale.
Voyons maintenant ce qu’il en a rejeté :
Il a supprimé la Sécurité Sociale. Faisant état des découvertes de Darwin, il a décrété que seul doit commander la loi de la sélection naturelle. Rien n’est plus néfaste à une race que soigner et guérir mongoliens, autistes, débiles, handicapés, imbéciles, et autres avortons non viables. Le devoir de tout homme responsable, qui ne veut pas que se dégrade l’espèce humaine, est de laisser la nature éliminer les fausses couches. De même, il faut laisser leucémies, cancers, infarctus, AVC, tuberculose, Sida, Ebola, Coronavirus et autres endémies et épidémies, qui sont naturelles fins de vie, faire leur œuvre de sélection. L’acharnement thérapeutique est un crime contre l’espèce humaine. D’autant que la non prise en charge et le non-remboursement de tous ces soins par l’État soulagent incroyablement le budget de l’État, a expliqué le Président.
De même, il a supprimé aussi les Allocations familiales. C’est le sexuel désir d’amour brûlant qui est le fabricant naturel des enfants, non l’envie d’un frigidaire ou d’une télé grand écran, ou d’un 4x4. L’amour fait de beaux enfants, les frigidaires, etc. font des enfants perclus.
De même, il a supprimé Retraites et Maisons de Retraite : les vieux sont destinés à s’éteindre doucement, c’est les torturer que les raccrocher, malgré eux, à la vie. C’est faire faire bien d’utiles économies à l’État, que refuser de s’acharner à faire vivre des mourants, a expliqué le Président.
Toutes ces économies faisaient que la Trésorerie dégageait chaque année d’importants excédents, que le Président à Vie, qui, ayant libéré l’île et craignant qu’une Puissance veuille la remettre sous son joug, a consacré à l’achat de matériel de guerre. Comme tout vainqueur, l’adjudant-Président était resté à la dernière guerre, aussi a-t-il acheté un sous-marin, un porte-avions, une forteresse volante, deux chars Patton des surplus américains, deux Messerschmitt des surplus allemands. Mais ses craintes ont été vaines : aucun imbécile de Chef d’État si Puissant soit-il, n’a été imbécile au point de vouloir s’emparer de son caillou.
Le Président a, quelque temps, fait joujou avec ses joujoux de guerre ; mais à jouer tout seul, on finit par s’ennuyer.
Depuis, son matériel de guerre rouille dans une zone militaire [Zonemilitaire – Interdit d’entrer] entourée de barbelés.
Tel est le décor de fond de cette décharge à ciel ouvert de la capitale « Çane RISPA (RIT PAS) tous les jours », où, son croc à la main, notre z'héros Fignon venait de trouver un store merdique.
3. Justification de cette histoirepar son auteur
« Mon dessein n’est pas d’enseigner ici la méthode que chacun doit suivrepour bien conduire sa vie, mais seulement de faire voir en quelle sorte (Fignon) a tâché de conduire la sienne. Mais en ne proposant cet écrit quecomme une histoire, ou si vous aimez mieux, comme une fable, en laquelle, à côté d’un exemple qu’on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu’on aura raison de ne pas suivre, j’espère qu’il sera utile à quelqu’un sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise. » Descartes René.
Comme le lecteur peut le constater, il m’arrivera de citer des phrases des grands Auteurs, [que j’emprunte à mon Robert] (voir explication de cettepratique plus loin)]
Pour avancer d’un pas ferme dans la marche hésitante de son histoire, un auteur boiteux comme votre serviteur a besoin de la canne à bout ferré d’une Autorité. Comme Autorité, en l’occurrence, l’auteur de cette histoire a cru bien faire en choisissant Descartes, René, l’Autorité des Autorités.
4. Généalogie de Fignon
Le premier Fignon qui est apparu dans l’histoire vivait dans la Métropole de l’ex-Puissance Colonisatrice sous Henri IV.
C’était une brute farouche, dont on ne connaît pas le nom de naissance, et à qui le bon Roi avait donné en charge l’artillerie. De ses bouches à feu, ce canonnier faisait une telle hécatombe d’ennemis, que le bon Roi, qui aimait les métaphores, disait de lui que, de son trou du cul, il pétait des pets si puants, qu’il tuait les ennemis comme des mouches. En vertu de quoi, le bon Roi l’a appelé familièrement Trou Du Cul. Ses amis, par apocope de précoce dégénérescence — toutes les apocopes sont signes de dégénérescence — (ainsi, à notre époque, cinématographe a fait cinéma, puis ciné, je prévois que bientôt il fera ci), l’ont appelé familièrement surnommé Trouduc'.
Le petit-fils d’Henri IV, Louis XIV, en considération des services rendus par son aïeul à son aïeul, a anobli le petit-fils de Trou du Cul, et lui a donné le titre de Duc du Trou, ainsi que la terre de ce Duché en Normandie, appelée le Trou Normand.
La Révolution, survenant deux Rois plus tard, décapitant la noblesse, a décapité le Duc du Duc du Trou, si bien que de Duc du Trou, il n’est plus resté que Trou. Pour préciser néanmoins de quel trou il s’agissait, les Encyclopédistes, soucieux de précision, ont appelé Trou, Troufignon.
Puis les années ont passé. Une IIème République, 1 Empereur, 2 Rois classiques, 1 Roi Bourgeois, 1 deuxième Empereur plus tard, est survenue la bourgeoise IIIème République, laquelle, pudibonde à l’extrême, de Troufignon, a caché le Trou de Troufignon, qu’elle ne saurait voir, [citation de Poquelin Jean-Baptiste, dit Molière, que j’emprunte toujours à monRobert], si bien que de Troufignon, il n’est plus resté que Fignon, nom de l’aïeul de notre Fignon.
Un descendant de cet aïeul a été le père de notre Fignon.
*
Un beau jour, Fignon Père, qui se posait des problèmes existentiels, s’est trouvé une vocation de missionnaire social. Il a quitté la Métropole de l’ex-Puissance coloniale, et s’est établi dans l’Île Bienheureuse habitée d’aborigènes miséreux, matière humaine qu’il a jugé bien plus malléable à travailler socialement, que les durs citoyens miséreux de la Métropole.
L’affaire de la vie de Fignon père, donc, a été les aborigènes miséreux de l’Île bienheureuse. Il a eu l’idée géniale de quémander aux aborigènes eux-mêmes de quoi les nourrir, c’est-à-dire qu’il a inventé le concept de la cotisation annuelle, que les aborigènes devaient payer s’ils voulaient bénéficier d’aides. Lui sur ces cotisations gardait une commission au passage. En se dévouant à ces miséreux de l’Ancienne Colonie qui se sont si bien dévoués à lui, Fignon a si bien réussi, qu’année après année, il s’est constitué des fortunes, qu’hélas, il a dilapidées au fur et à mesure en banquets.
Autant, quand il ne s’occupait que de lui en ex-Métropole, il avait été maigre, autant, quand il s’est occupé des autres dans l’ex-Colonie, il a été gras. Plus il a aidé les crève-la-faim, plus il a été florissant.
Il est de coutume, que ceux qui donnent dans l’humanitaire et dans le social, s’en récompensent en banquetant et festoyant. Accusez-moi de médisance, mais non de calomnie : la preuve que je dis vrai, c’est que Fignon père, qui promenait son estomac devant lui comme son œuvre personnelle, est mort d’un infarctus.
Il aurait fallu voir l’enterrement de Fignon père : ç’a été son jour de gloire, bien que pour lui, qui n’était plus, ce fût plutôt un jour d’humilité.
La tête du cortège funèbre arrivait au cimetière, que la queue n’avait pas quitté le domicile. Le cortège était d’abord une suite de débris humains, boiteux, culs-de-jatte, tuberculeux toussant, jaunes victimes de la malaria, de la fièvre jaune, victimes de médicaments à effets secondaires indésirables, handicapés autonomes en petite voiture, tétraplégiques poussés en petite voiture par des étudiantes, comateux sur brancards, tous ces détritus, classés dans le cortège par catégorie ; les suivaient les amateurs, auto-payés de la charité et de l’humanitaire, Sœurs des Pauvres, Dames de charité, représentants de Médecins du Monde, de la Croix-Rouge, du Secours Catholique, du Secours Populaire, des Frères d’Emmaüs, des Restaurants du Cœur, et d’ONG en nombre incalculable ; venaient enfin les vrais professionnels de la charité, qui ont pignon sur rue, Vicaires et Curés, (lesquels étaient à pied), Chapitre de la Cathédrale au grand complet (en autocar), et pour finir le Cardinal Archevêque de « ÇaneRISPAStouslesjours » (assis sur le confortable fauteuil en cuir de sa limousine décapotable, avec une jolie et fraîche religieuse en cornette blanche au volant).
De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu dans l’Île Bienheureuse un cortège funèbre aussi long.
Fignon Père a d’ailleurs tellement aimé les miséreux, qu’aimant sa femme et son fils par-dessus tout, il en a fait deux miséreux : en effet, à sa mort, il ne leur a pas laissé un sou.
*
Ce serait un crime, avec véhémence dénoncé par l’Association Féministe La Femme est le Premier Homme, que d’oublier Fignon mère : elle a existé pour Fignon, autant que Fignon père, sinon davantage, puisqu’elle a survécu à son mari d’une trentaine d’années.
Pour payer les dettes de son mari et lui survivre, elle a dû vendre la maison, puis le jardin attenant, se réservant le garage, qui était un conteneur métallique de récupération, et qui a été leur domicile à tous deux, et après son décès, le domicile de son fils.
Ce réduit, qui était sans eau ni électricité, et que Fignon appelait LaCaisse, était si court et si étroit, que Fignon et sa mère d’abord, puis Fignon seul ensuite, n’avait jamais pu y loger plus qu’un matelas de 90.
Depuis le décès de sa mère, c’est là que vivait Fignon, solitaire — ou presque, puisqu’il avait dans sa forêt privée, au-dessus de sa tête, pour compagnie, nombre de ces petits animaux domestiques, comme j’ai dit plus haut.
*
La vérité m’oblige à dire que Fignon fils n’avait pas été du tout malheureux du décès précoce de son père, au contraire. Il savait que son père l’aurait forcé à faire de longues et pénibles études pour exercer une profession ayant pignon sur rue. Or il abhorrait les longues et pénibles études, et partant, il abhorrait les professions ayant pignon sur rue.
