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Année 2092. Pollution, bouleversements climatiques, surpopulation, montée des eaux, extinction des espèces...
La Terre agonise et l’humanité est au bord du déclin lorsqu’un vaisseau expéditionnaire lancé 20 ans plus tôt aborde une planète en tous points semblable à la nôtre. L’atmosphère y est respirable et sa surface couverte d’une végétation luxuriante.
Autre monde, autre civilisation, autres mœurs.
Les 1200 colons terriens, choisis pour leurs qualités intellectuelles exceptionnelles, pourront-ils compenser les dix-huit siècles d'évolution qui les séparent de leurs hôtes ? Sont-ils prêts à cohabiter avec les autochtones afin de saisir cette nouvelle chance qui s’offre à eux ?
Les négociations et la confrontation de deux conceptions complètement opposées s’engagent.
Et si la finalité était de rendre le temps aux humains pour qu’ils puissent enfin vivre en harmonie avec la nature dans un monde délivré de toute servitude et compétition ?
Un monde qui donnerait un avant-goût du paradis...
Un roman d'anticipation qui ouvre la réflexion sur les dérives de nos sociétés modernes.
EXTRAIT
John Baker ouvrit les yeux. La cabine avait son aspect habituel. Enfin presque, car il éprouva une impression d'étrangeté qu'il ne sut définir. Les différents écrans somnolents avaient interdit une fois pour toutes à l'obscurité de s'installer. Quelques chiffres faisaient vibrer des colonnes et seul le décompte des secondes sur l'horloge centrale affichait une pulsation régulière. La date indiquait 18 avril 2092. Le temps de la Terre, car sur le vaisseau, le temps réel n'avait plus vraiment de sens. On comptait des "journées" de 24 heures pour respecter le cycle biologique mais avec le phénomène de la relativité, ces 24 heures représentaient environ 39 jours terrestres. Environ, car l'accélération ou le ralentissement du vaisseau changeaient ce rapport.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
En bref, Alain Larchier signe un roman d'anticipation qui ouvre avec simplicité et efficacité le lecteur à la réflexion. Un regard à la fois réaliste et sévère sur l'être humain et son autodestruction, ses besoins de s'accrocher sans cesse à quelque chose de matériel ou à un pouvoir fictif, un besoin de contrôle, qui le perd peu à peu. -
Walkyrie29, Babelio
Et si les plus grandes richesses étaient le temps et la connaissance ? Un livre passionnant. -
Denis Arnoud, Lecteurs.com
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né le 2 juillet 1939 à Lyon,
Alain Larchier est aujourd’hui retraité, après avoir effectué une carrière dans l’industrie comme ingénieur électronicien, puis Directeur de Recherche. Il a commencé à écrire vers 1987, pour sortir du domaine de la technique. Marié et père de trois enfants, grand père six fois, il vit à Chevinay, près de Lyon. Il partage son temps entre l’écriture, le jardin, la vie associative. Il est également correspondant de presse pour
Le Progrès.
Le paradis n'est pas si loin est son dixième livre.
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Seitenzahl: 406
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Couverture et iconographie : Alain Cournoyer (alaincournoyer.com)
Sources photographiques : © Sebastian Kaulitzki / rolffimages - Fotolia
© L’Astre Bleu Editions, 2016
709 RD 933 – Les Leynards – 01140 GARNERANS
Collection « Hélium »
Création des versions numériques : IS Edition, Marseille.
ISBN (version papier) : 978-2-9552-1014-7
ISBN (versions numériques) : 978-2-37692-003-8
La Dame de Pérouges. 1993. Roman historique
Éditions Horvath. Prix d’Ambronay en 1996.
La Demoiselle de Charny. 1995. Roman historique
Éditions Horvath.
Les Fontaines de Lugdunum. 1999. Roman historique
Passe Rêve Éditions.
Over Flo. 2004. Roman.
Éditions Les Traboules. Coup de Coeur Vaugelas 2005.
Fallait pas pousser grammaire dans les orties. 2007.
Roman policier
Éditions Nikta et Encre Bleue (gros caractères).
La tantation de San Pécunio. 2008. Roman policier.
Éditions Les Traboules.
Les cinq pétales de l’Athélia. 2010. Conte jeunesse.
Éditions Samsara.
Un an maire d’Eure. 2013. Roman.
7 Écrit Éditions
Le treizième disciple. 2015. Roman.
Éditions Les Traboules.
Quand le dernier arbre sera abattu,
Quand la dernière rivière sera empoisonnée,
Quand le dernier poisson sera pêché,
Alors l'homme s'apercevra que l'argent ne se mange pas.
Géronimo (1819 - 1901)
John Baker ouvrit les yeux. La cabine avait son aspect habituel. Enfin presque, car il éprouva une impression d'étrangeté qu'il ne sut définir. Les différents écrans somnolents avaient interdit une fois pour toutes à l'obscurité de s'installer. Quelques chiffres faisaient vibrer des colonnes et seul le décompte des secondes sur l'horloge centrale affichait une pulsation régulière. La date indiquait 18 avril 2092. Le temps de la Terre, car sur le vaisseau, le temps réel n'avait plus vraiment de sens. On comptait des "journées" de 24 heures pour respecter le cycle biologique mais avec le phénomène de la relativité, ces 24 heures représentaient environ 39 jours terrestres. Environ, car l'accélération ou le ralentissement du vaisseau changeaient ce rapport.
6 heures 45… John s'éveillait presque toujours au même moment, relativité ou pas. D'habitude, il sautait du lit pour prendre sa douche, entamant ainsi la routine d'un nouveau cycle d'activité sans surprise. Mais décidément quelque chose clochait et c'était horripilant de ne pas arriver à savoir de quoi il s'agissait. Aucun bruit… mais pas le silence total. Une rumeur ténue, inaudible, entretenait quelques décibels. Le silence absolu est mortel. Et qui aurait pu faire du bruit puisque tout l'équipage était en hibernation ?
Il se leva avec un soupir et pénétra dans le minuscule cabinet de toilette. Un cylindre d'acier inoxydable se referma sur lui. La douche répondant à la commande vocale, des jets tièdes sous pression jaillirent à l'horizontale le long de la paroi. Chaque goutte devant être récupérée pour le recyclage, tout était fait pour réduire les pertes au minimum : pas de serviette, mais un séchage à l'air chaud.
Une sensation de lassitude pesa sur John lorsqu'il commença à s'habiller. Il enfila machinalement son uniforme de capitaine et lança l'ordre pour la préparation de son petit déjeuner. C'était le dernier jour de sa semaine. Demain, le commandant prendrait le relais pour la semaine suivante et lui retournerait en hibernation. Une semaine, c'est court, mais bien trop long lorsqu'il ne se passe rien. Et pour qu'il se produise du nouveau, il faudrait que l'on atteigne l'objectif, but de l'expédition : trouver une exoplanète habitable. Pas de décision à prendre, tout était programmé dans les trois ordinateurs géants qui établissaient le périple : le voyage pouvait ne jamais finir… C'est pourquoi le recours à l'hibernation était indispensable : on ne voyait pas les jours passer et la consommation énergétique se trouvait réduite au minimum. Et surtout cela évitait les éventuels conflits dans une communauté de douze cents individus obligés de se supporter dans un espace assez vaste, mais confiné. Un seul officier restait éveillé, au cas où il y aurait de l'imprévu.
Le seul fait notable, ce matin-là, était cette impression bizarre que quelque chose n'allait pas. Pourtant, aucun message d'alerte n'apparaissait sur les écrans de contrôle, tout fonctionnait parfaitement à bord. Pas question d'aller faire un tour dans le reste du bâtiment, la température hors de la passerelle de commandement était de moins 42°C. Il est inutile de chauffer des lieux désertiques quand il faut économiser une énergie qui s'épuise lentement. Mais il ne fallait pas descendre en dessous, sinon on risquait l'apparition de dysfonctionnements.
John, qui venait de terminer son repas, jeta un coup d'œil à l'écran général et sursauta. Un détail mineur mais la température du vaisseau était remontée à moins 41,8 °C. Pas normal, la régulation devait avoir un souci. La mesure se faisait par rapport à la coque qui se trouvait au zéro absolu, une référence qui ne pouvait pas fluctuer. Donc on chauffait trop. Enfin un problème technique à résoudre ! Mais qui n'expliquait pas la sensation de malaise qui continuait. Le programme de vérification ne prit que quelques secondes pour afficher :" Check performed. No warning". Pourtant, la température était maintenant à moins 41,7°C. Que faire ? Réveiller le commandant avec un jour d'avance pour en discuter ? Ou bien attendre un peu pour voir si le phénomène allait se préciser ?
Il posa machinalement son plateau dans le récupérateur et s'étira en baillant. Il remit les interrogations à plus tard et décida d'aller faire un peu de course dans l'anneau des sports. La piste circulaire faisait exactement cent mètres de circonférence, ce qui permettait d'évaluer facilement la distance parcourue. C'était un couloir assez étroit où l'éclairage était commandé par détection de présence. Il y était possible de circuler à trois de front et un système de vérins pouvait lui donner une pente plus ou moins accentuée. Il fit trente tours d'une allure régulière en réfléchissant à la situation.
Lorsqu'il revint dans sa cabine vingt minutes plus tard, il alla se peser comme il le faisait chaque fois. Il eut un choc : il avait pris seize kilos depuis la veille !
Pour de multiples raisons, une pesanteur artificielle régnait à bord. Cela facilitait les déplacements, forçait le corps à l'exercice physique et maintenait les choses en place. Elle était identique à celle de la Terre, mais pouvait être modifiée pour accoutumer l’équipage à une autre valeur existant sur la planète de destination. La première pensée de John fut que la régulation avait eu une défaillance, ce qui aurait peut-être pu aussi expliquer cette sensation étrange qui le perturbait depuis son lever et surtout justifier son surpoids. Comme il commençait à douter de l'infaillibilité de l'informatique, il réalisa une expérience élémentaire mais qui devait donner la valeur de la gravitation sans risque d'erreur. Elle consistait à lâcher, d'une hauteur de deux mètres, une bille d'acier retenue par un électroaimant et à mesurer le temps de chute à l'aide d'un chronomètre optique. Le résultat fut sans appel : la constante gravitationnelle avait augmenté de près de 20% alors que l'écran de contrôle affichait la valeur habituelle.
C'était une raison suffisante pour justifier le réveil du commandant mais John souhaitait avoir au moins un élément de réponse à proposer, car des questions lui seraient posées. Son supérieur, Edwin Collins ne se montrait pas sympathique avec ses subordonnés, c'était le moins qu'on puisse dire. Comme la plupart des individus médiocres d'esprit, il était servile et flagorneur devant les puissants et autoritaire et cassant envers ceux qui recevaient ses ordres. Il avait obtenu le commandement du détachement militaire de l'expédition plus grâce à ses relations politiques que pour ses capacités à la mener à bien. Également parce qu'il était américain et que les États-Unis, en position dominante pour le projet, avaient exigé d'en avoir la direction. Immensément riche, il s'était acheté des appuis dans le Conseil Mondial qui avait dirigé la réalisation du "Survivor", car il avait acquis son grade dans la réserve et n'avait qu'une petite expérience du commandement. Mais il voulait être le premier à atteindre la terre promise pour en recenser les ressources et prendre, avant tout le monde, les options les plus avantageuses. Il était prévu dans son contrat qu'il était autorisé à négocier aussi pour son propre compte. Beau parleur, plus bateleur que philosophe, il arrivait à subjuguer son auditoire par des formules abruptes qui faisaient mouche, mais qui cachaient l'absence de profondeur des idées. Conscient de ses lacunes, il avait eu l'intelligence de s'entourer d'une équipe exceptionnelle qui assurait toutes les tâches et lui donnait le loisir de parader. Sa mémoire prodigieuse lui permettait de mentir effrontément sans se contredire et ses formules, brillantes mais creuses, restaient suffisamment floues pour lui permettre de retomber toujours sur ses pieds. La cinquantaine triomphante, assez beau et élégant, il souffrait cependant de sa petite taille qui le poussait à se mettre constamment en avant.
John était en tous points opposé. Taillé en athlète, il mesurait six pieds trois pouces et pouvait montrer une force surprenante. Par contraste, son visage encadré de cheveux blonds courts et bouclés reflétait une générosité tranquille qui le rendait accessible. Son regard bleu trahissait parfois sa bonté intérieure. D'une honnêteté scrupuleuse, il s'en tenait toujours à la vérité. C'est pourquoi il voulait trouver la raison de l'anomalie. Non pas inventer une fable qui aurait fort bien pu passer : le commandant ne connaissait pas grand-chose à la technique. Il y avait un problème dont l'importance lui échappait mais qui pouvait avoir des conséquences dramatiques si la malchance s'en mêlait. Inutile de songer à interroger la Terre, la navigation relativiste rendait les liaisons impossibles et de toute façon, le temps de réponse aurait été prohibitif avec la distance déjà parcourue. Il restait Clémentine, l'ordinateur vocal "convivial" avec lequel on pouvait discuter, obtenir des réponses ou jouer. John n'aimait pas beaucoup dialoguer avec une intelligence artificielle aussi sophistiquée soit-elle. Il lui manquait ce petit détail insignifiant propre à l'être humain : la capacité de se tromper. Ce qui l'amenait parfois à ne pas pouvoir répondre. Dire vrai, ou se taire… si l'homme pouvait en faire autant !
La touche sensible réagit à l'effleurement, identifia l'opérateur et la voix de Clémentine s'éveilla :
— Bonjour, capitaine Baker, que puis-je pour vous ?
— Salut, Clémentine. Appelle-moi John, on est entre nous. Il y a un détail qui me tracasse : la pesanteur indiquée par le panneau de contrôle est normale, mais en réalité je l'ai mesurée plus élevée.
— Comment avez-vous fait votre mesure, John ?
— Avec la pomme de Newton ! Ça te dit quelque chose ?
— Bien sûr ! Ce que vous devez savoir, c'est que le panneau indique la pesanteur recréée par le système du bord. Si votre mesure est supérieure, c'est qu'une autre source de gravitation s'ajoute à celle-ci. Nous devons approcher d'une masse dans l'espace pour que la modification soit aussi sensible.
— Nom de nom ! Tu as sûrement raison ! Autre anomalie : la température interne est remontée à - 41,5°C. Pourquoi ?
— Je crois que vous pourriez trouver la réponse, John, mais je vais vous la donner. La température de la coque est au-dessus du zéro absolu. Conclusion, une étoile la réchauffe. Ce qui implique que nous ne nous trouvons plus en espace relativiste. Je vous laisse le mot de la fin.
Oubliant sa réserve habituelle, le capitaine laissa échapper un juron : "Nom de Dieu ! Ça voudrait dire qu’on est arrivés ?"
— Dis-moi, Clémentine : pourquoi aucun des ordinateurs n'a-t-il enclenché la procédure d'alerte ?
— Pas de réponse à votre question, John.
— Bravo ! Quand on a besoin de toi, tu es aux abonnés absents !
— Je ne comprends pas votre irritation. Je ne dispose pas de données suffisantes pour formuler une réponse. Ce que je vous suggère, c'est le contrôle visuel. En espace normal, vous devriez pouvoir examiner l'extérieur.
— Tu as raison, Clémentine. Branche l'écran principal sur la tourelle d'observation.
La paroi latérale droite qui, l'instant d'avant, avait l'aspect froid d'une plaque d'acier poli, s'illumina, donnant l'impression qu'une fenêtre venait de s'ouvrir sur un espace en trois dimensions. Avec stupéfaction, John aperçut une planète qu'un soleil invisible inondait d'une lumière crue. Une planète ressemblant étrangement à la Terre. Même atmosphère bleutée, même masse d'océans plus vaste que celles des terres émergées. Le tout emballé dans des haillons de nuages éblouissants. Si les cerveaux à puces avaient décidé de la mise en orbite du Survivor autour de ce nouveau monde, c'est que les conditions étaient réunies pour que la vie humaine y soit possible. Mais pourquoi n'avaient-ils pas déclenché la séquence d'avertissement ? Ce serait la question numéro un pour le staff informatique. Pour le moment, l'urgence était de tirer le commandant de l'hibernation avant de procéder au réveil général. John donna les instructions vocales nécessaires à Tom, l'un des trois ordinateurs. L'imagination et la poésie n'étaient pas le fort des astronautes qui les avaient baptisés Tom, Dick et Harry, d'après l'expression Every Tom, Dick and Harry signifiant tout le monde. Mais il y avait peut-être aussi une allusion au fait qu'ils travaillaient en synchronisation permanente et contenaient dans leurs bases de données toute la connaissance humaine stockée en milliards de dossiers.
La sortie d'hibernation exigeait normalement un peu plus de deux heures avec la lente remontée de la température et le contrôle de tous les processus vitaux. Il était concevable d'accélérer l'opération en cas de nécessité, mais en augmentant les risques d'accident. Comme il n'y avait pas d'urgence, John préféra prendre la sécurité maximale. Il en profita pour consulter le point spatial afin de savoir où ils se trouvaient. L'image de la planète fut remplacée par une nuit étoilée. Puis la Terre, point de départ, se mit en surbrillance et une ligne rouge la relia à la position du vaisseau, tandis que s'affichait la référence du système solaire où ils étaient arrivés : HR 9251, constitué de neuf planètes répertoriées. Celle où le Survivor s'était satellisé était la troisième en partant du soleil.
Le périple se terminait après 190 jours en temps relatif, ce qui faisait 7 140 jours terrestres, soit un peu plus de 20 ans. On devait commencer à s'inquiéter là-bas !
Le capitaine donna un ordre bref : " Caractéristiques de l'objectif ! "
Clémentine réagit presque instantanément.
— Exoplanète HR 9251-C. Résumé succinct.
— Non, Clémentine. On verra plus tard. Le commandant ne va pas tarder à se réveiller. Envoie deux petits déjeuners classe 5 au mess dans une demi-heure. Avec du vrai café.
— À mettre sur votre compte ?
— Tu plaisantes ! Collins ne boit pas autre chose, c'est à lui de payer ! Tu verras avec lui.
— Il me faut son code de crédit, donnez-le-moi si vous le connaissez.
— REI1-HC12R1-A9L14. C'est son compte "Faux frais".
— Tout est correct et tout sera fait selon votre requête. Bon appétit.
— Merci Clémentine. Redonne-moi l'image de la planète et l'accès au zoom optique.
Durant plusieurs minutes, le capitaine se plongea dans l'observation de HR 9251-C, tout en pensant qu'il faudrait lui trouver un nom plus sympathique. À moins que d'éventuels indigènes ne l'aient déjà baptisée. En dépit des grossissements successifs, il ne put déceler le moindre signe d'activité intelligente mais la résolution maximale ne donnait pas de détails de moins de 100 mètres. Pourtant, s'il y avait des villes, elles auraient dû apparaître. Les forêts semblaient dominer, traversées par quelques grands fleuves. Des massifs neigeux étincelaient et les rares zones arides semblaient désertiques. Un monde vierge en apparence, que le faible taux de gaz carbonique pouvait expliquer. Riche de toutes ses ressources naturelles, sans pollution et suffisamment vaste pour accueillir tous les immigrants qui pourraient être retenus pour le grand départ. Le monde parfait, idéal, qui allait faire de la mission un triomphe.
La température était remontée à 21°C dans la totalité du vaisseau et les voyants des sas étaient tous au vert : on pouvait désormais circuler partout à condition de s'identifier au contrôle des portes. Tous les membres de l'équipage avaient une puce implantée dans le bras droit qui leur ouvrait automatiquement le passage dans la zone où ils étaient autorisés à se rendre. Les procédures de réveil s'étaient toutes terminées sans l'ombre d'un incident, mais seuls les militaires étaient concernés. Pour les civils, on verrait plus tard. Ainsi en avait décidé le commandant. En fait, il voulait connaître très précisément la conjoncture avant d'être encombré par les scientifiques et les délégués des nations participant à l'opération. Avoir plusieurs longueurs d'avance lui permettrait d'infléchir les décisions à son avantage.
Il avait convoqué un Conseil avec les officiers douze heures après la sortie d'hibernation pour leur laisser le loisir de se réadapter à la vie normale. Les horloges s'étaient synchronisées sur le cycle diurne d'HR 9251-C, le découpant en 24 heures égales. Mais pas de date affichée, hormis sur la passerelle où le calendrier indiquait celle de la Terre : samedi 19 avril 2092 - 18 h 31' 45". Il n'était pas bon de rappeler trop tôt à l'équipage que peu d'entre eux reverraient les parents et amis laissés là-bas.
Dans l'entrepont numéro 3D Quartiers 3 et 4, les éléments de la force armée, soldats et sous-officiers retrouvaient la discipline habituelle sous les hurlements de l'adjudant Gourilov.
— La sieste a été longue, bande de toquards, faut vous secouer les puces. Z'avez dix minutes pour vous présenter en tenue de semaine au réfectoire ! Je veux que tout soit O.K. quand les ordres vont dégringoler d'en haut !
Pour ce militaire fanatique, un ordre devait être aboyé. Taillé en colosse dans la matière brute, il ne connaissait pas les nuances. Avec son crâne rasé, les balafres de son visage rendaient ses traits encore plus anguleux. Un roc que l'on ne pouvait pas heurter sans subir de dommages. Certains se demandaient pourquoi il avait été sélectionné pour une expédition pacifique, peu savaient qu'Edwin Collins y était pour beaucoup.
Douze nations étaient représentées dans le corps expéditionnaire et le problème de la langue à utiliser avait été longtemps en discussion. L'anglais, devenu un idiome trop synthétique et sans nuances, avait été rejeté par la majorité et réservé au domaine scientifique. Finalement, ce fut l'ancienne langue diplomatique qui fut choisie : le français. Dimitri Gourilov, Ukrainien, le maîtrisait assez bien, mais il ne saisissait pas toujours les expressions familières ou argotiques que les six Français de la troupe s'amusaient à utiliser et à en apprendre les finesses et les doubles sens à leurs camarades.
Un peu étourdis par cette longue période de sommeil, les hommes ne mettaient pas l'enthousiasme attendu par la brute galonnée qui vitupérait de plus belle.
— Quelle bande de gonzesses ! Vous allez voir que les vraies vont vous faire la nique. On les entend se remuer dans leur quartier. Va falloir en mettre un sacré coup, parce qu’on ne sait pas sur quel genre de sauvages on va peut-être tomber en atterrissant. On n'est pas en vacances, vous êtes là parce que vous êtes…
— Les meilleurs, chef !
— C'est ce qu'on va voir.
Dans la cellule B2, Pierre Jacquelin, que ses insignes transformaient en sergent tandis qu'il enfilait son uniforme, discutait à voix basse avec son copain Jean-Michel Dupras, simple première classe. Ils s'étaient connus au centre de sélection où ils avaient passé ensemble les tests de compétence dans le domaine du calcul et du cryptage de données. Ils avaient immédiatement sympathisé, oubliant la hiérarchie. Les longues séances de préparation les avaient rapprochés jusqu'à devenir des amis.
— Je me demande comment ce type a pu décrocher ce job !
Son Q.I. ne doit pas dépasser 80, murmura Pierre.
Jean-Michel eut un sourire ironique.
— Il se prend pour un super héros du genre Rambo, comme dans les films d'autrefois que tu n'as pas connus mais qu'on pouvait encore dénicher dans les dernières cinémathèques. Le cinéma d'autrefois, c'est un de mes passe-temps et j'ai fait une étude là-dessus. Ce qui est certain, pour con qu'il soit, c'est un gaillard qui connaît son job et qui est capable de se sortir du pire merdier. Mais il ne connaît pas la délicatesse.
La remarque fit rire le sergent.
— Tu as le sens de la litote. Ce type semble étranger à la plus rudimentaire courtoisie. Il n'a pas de copains et ne cherche pas à s'en faire. Bizarrement, il semble avoir des relations privilégiées avec le commandant. Mais j'ignorais que tu t'intéressais aux films de ciné-club. Toi, un génie des mathématiques !
— Les raisonnements logiques, les algorithmes et les équations, agissent comme une drogue et si l'on ne veut pas devenir cinglé, il faut s'évader dans un autre domaine. Le cinéma en est un mais il y en a d'autres, comme la poésie… ou le travail manuel !
— Tu as raison. Moi ce serait plutôt les jeux d'adresse comme le tir à l'arc ou la pétanque…
Un coup violent ébranla la porte, interrompant le dialogue : l'adjudant montrait son impatience en parcourant les coursives d'un pas lourd et bruyant. Un à un, les hommes rejoignaient le réfectoire afin d'éviter un nouveau coup de gueule. Gare aux derniers !
— Allons-y, fit le sergent. J'en prendrai pour mon grade si je ne suis pas en place avant Gourilov. À propos de grade, pourquoi n'as-tu pas essayé de gagner du galon ? Avec ton niveau universitaire, c'était facile.
Jean-Michel hésita un instant avant d'avouer :
— Je n'ai pas l'esprit militaire et je n'ai pas envie de donner des ordres. Si je me suis engagé, c'était pour deux raisons : d'abord faire partie d'une expédition fantastique, ensuite pour manger correctement. Dans l'armée, le régime est nettement au-dessus des saloperies d'aliments synthétiques dont doit se contenter la majeure partie de l'humanité.
***
Le réfectoire servait à tout et en particulier de salle de réunion. De forme semi-circulaire, il était divisé en deux par une allée centrale. Les tables disposées en arc de cercle faisaient face à un immense écran installé au-dessus d'une estrade. Le secteur gauche était affecté aux hommes, celui de droite aux femmes. Lorsque toutes les places furent occupées, le système de service automatique se mit en mouvement et des plateaux-repas vinrent se déposer sur les tables, véhiculés par un rail fixé au plafond. L'adjudant et les sous-officiers étaient installés à droite de l'estrade.
— Vous pouvez commencer ! Prenez des forces, vous allez en avoir besoin. Bon appétit à tous !
Un chœur répondit : "Bon appétit, chef !"
Si la mixité n'était pas autorisée à table pour la troupe, il n'en était pas de même pour les gradés. La section des femmes était commandée par l'adjudante Carmen Vasquez. La quarantaine passée, elle était impressionnante par sa taille et sa silhouette sportive, son regard volontaire et ses mouvements souples et rapides. Des cheveux bruns et courts encadraient un visage harmonieux qui devenait séduisant quand il lui arrivait de sourire. Elle était l'opposé de Gourilov en matière de commandement. Autoritaire et parfois impérieuse, elle ne se laissait jamais aller à la grossièreté. Sévère mais juste, elle cachait sous son apparence abrupte une profonde humanité. De ce fait, elle n'appréciait pas beaucoup son homologue masculin, à l'esprit lourd, misogyne et brutal, qui essayait cependant de lui plaire. Mais il n'avait pas le profil d'un séducteur.
Les conversations furent brusquement interrompues par une sonnerie de trompettes tandis que l'écran s'illuminait et affichait : " Communication du commandant Edwin Collins". Puis une voix froide avec des accents un peu ridicules de tribun en campagne électorale se fit entendre.
— Aux officiers, sous-officiers et hommes de troupe, voici diverses informations concernant notre situation actuelle. Nous sommes en orbite autour d'une exoplanète référencée HR 9251-C. Les ordinateurs de pilotage ont détecté les caractéristiques favorables au développement de la vie humaine et c'est pourquoi nous pouvons considérer que nous avons atteint le terme de notre expédition. Une inspection optique rapide de la surface n'a pas permis de déceler de traces probantes indiquant une activité intelligente. Cependant, les brumes au sol empêchent d'avoir une résolution suffisante pour conclure. Des sondes vont être envoyées prochainement pour établir un relevé topographique précis. Cela va prendre quelques jours et vous mettrez ce délai à profit pour pratiquer des exercices physiques afin d'être prêts à toute éventualité. Je vous rappelle que notre mission est de la plus haute importance et que vous êtes là pour donner le maximum de votre potentiel. J'attends de vous tous un service qui atteigne la perfection. Aux responsables donc d'ordonner en conséquence. Je ne saurai tolérer de manquement. Le personnel civil restera en hibernation jusqu'à nouvel ordre."
Quelques murmures circulèrent entre les tables, le ton du commandant ne plaisait pas particulièrement. Celui-ci devait entendre ce qui se disait au réfectoire car il réagit brutalement.
— Silence ! Pas de commentaires ! Vous êtes là pour exécuter sans objection tout ce qui vous sera ordonné. Je vous rappelle que nous vivons en circuit fermé tant que nous ne serons pas en mesure de trouver de nouvelles ressources, ce qui arrivera bientôt, j'espère. En attendant, l'alimentation est limitée au menu C. Tout gaspillage d'eau, d'air, ou de consommables de quelque nature que ce soit sera sévèrement sanctionné. À partir de demain, c'est le capitaine Baker ici présent qui s'adressera à vous pour les directives quotidiennes."
L'image disparut de l'écran et fut remplacée par une vue du survol de la planète.
Un silence suivit le communiqué car tous avaient compris qu'ils étaient sous surveillance et qu'un propos critique pouvait être entendu. Puis la tension fut rompue par une voie féminine qui ironisait :
— Faites pas cette tête-là, les copines ! Les nouvelles sont plutôt bonnes et on ne va pas tarder à prendre l'air. Après tout, on a signé pour en chier !
La remarque fut accueillie avec un vaste éclat de rire et la bonne humeur reprit le dessus. Les plaisanteries fusèrent entre les hommes et les femmes, sans que les gradés n'interviennent. Ils avaient sans doute compris qu'un peu de détente était nécessaire.
Puis un sonal fit taire le brouhaha et Carmen annonça :
— Rendez-vous pour les deux sections au gymnase à 15 heures en tenue d'exercice afin de commencer l'entraînement. Jusque-là, vous avez quartier libre. Les salles de détentes sont ouvertes pour ceux qui le désirent et je vous rappelle que la mixité y est autorisée. Vous pouvez sortir.
***
Lorsque le sergent Jacquelin regagna sa cellule, il s'étonna d'y trouver Jean-Michel.
— Alors, beau brun, tu n'es pas allé flirter au cercle ? Y'a quelques filles qui en valent la peine et avec ton physique de tombeur, tu ne devrais pas avoir de mal à faire ton choix.
— Non…
— C'est tout ce que tu as à répondre ? Tu peux t'exprimer librement ici. Seuls les endroits communs sont sous surveillance et encore, pas tous. Les autorités ont pensé que ce serait mauvais pour le moral de la troupe si elle se savait espionnée en permanence.
— J'aime mieux ça ! fit Jean-Michel, visiblement soulagé. Eh bien je te dirai que je ne me sens pas attiré par les femmes qui ont choisi l'armée comme métier, je ne trouve pas cela vraiment féminin. Je préfère attendre l'apparition des civiles.
— Mais il y en a peut-être certaines qui ont fait comme toi et qui ne sont là que dans l'espoir de bien manger ! Pour ce qui est des autres, tu devras attendre au moins huit jours avant de les rencontrer… quand tes obligations de service te le permettront.
Jean-Michel ne répondit pas. Il demeurait pensif. Puis il ouvrit son armoire et se mit à en faire l'inventaire. Il avait un peu oublié ce qu'il y avait rangé au moment de l'embarquement.
Au bout d'un moment, le silence de son voisin l'intrigua et il se retourna. Il fut surpris de constater qu'il était l'objet de son attention.
Gêné, il demanda :
— Tu ne vas pas non plus voir les filles ?
— J'ai d'autres soucis… et pour être franc, je ne m'intéresse pas aux femmes.
Cette déclaration inattendue laissa le jeune soldat sans voix. Il considéra son compagnon avec plus d'attention qu'il n'en avait manifestée jusqu'alors. Un bel homme incontestablement, sportif, élancé, au moins un mètre quatre-vingt-cinq. Un regard bleu pétillant et un sourire charmeur qui lui était adressé. Il se sentit subitement mal à l'aise. Il ne ressentait que de l'amitié pour lui et cette révélation le troubla. Il finit par demander :
— Mais comment as-tu pu être retenu pour cette expédition ?
— Je sais : seuls les hétéros pouvaient postuler car il fallait avant tout peupler notre nouveau territoire. Mais j'ai bien caché mon jeu et je peux être bi en cas de nécessité… mais ce n'est pas mon truc.
— Tu avais des vues sur moi quand tu m'as abordé ?
— Pourquoi le nier ? Tu m'as plu tout de suite.
— Et pourquoi ne m'as-tu pas fait part de tes intentions jusqu'à présent ?
— Parce que si nous avions eu une relation et que ça se sache, on aurait été éliminés au cours de la sélection. Mais rassure-toi, je ne vais pas te violer. Si cette situation te gêne, je pourrais demander à changer de cabine. Je le regretterai... je te considère comme un véritable ami. En tout cas, je compte sur ta discrétion.
— Sois tranquille, je tiendrai ma langue, j'ai l'esprit large et ça ne me pose pas de problème. Tu peux rester, je t'apprécie pour bien d'autres motifs… Mais je ne pense pas que tu trouveras beaucoup de partenaires à bord.
À cet instant, le communicateur du sergent annonça un appel. L'oreillette murmura quelques mots, inaudibles pour Jean-Michel. Seule la réponse lui parvint.
— À vos ordres, mon adjudant. J'arrive immédiatement.
Pierre vérifia sa tenue devant le miroir et dit brièvement :
— Tu n'auras pas à attendre une semaine pour les filles, la procédure de réveil des civils vient de commencer et on veut savoir ce qui l'a déclenchée.
Vendredi 25 avril
L'amphithéâtre était le lieu de rassemblement le plus vaste du Survivor où la place était généralement utilisée de la manière la plus rationnelle. Plus de deux cents personnes pouvaient s'y retrouver. Luxueusement décoré et aménagé au dernier cri de la technique terrienne, il avait été conçu dans l'idée de constituer un lieu de réception diplomatique en cas de rencontres avec des entités extraterrestres intelligentes. Tout avait été mis en œuvre pour impressionner les visiteurs. Si l'architecture était résolument moderne, elle ne pouvait renier son inspiration classique et, curieusement, les œuvres d'art exposées n'étaient pas contemporaines. Pour la plupart, des copies de statues de l'antiquité et des peintures de la renaissance à la fin du XIXe siècle, mais également des objets de toutes les civilisations, de la Chine à l'Amérique du Sud. Un raccourci de l'histoire humaine qui n'allait pas jusqu'à assumer les ultimes délires de son art, sans aucun doute trop ésotérique pour des intelligences non initiées.
Un immense écran permettait des projections vidéo en trois dimensions suivant un procédé qui n'exigeait pas de port de lunettes. Les intervenants pouvaient ainsi apparaître comme des géants de cinq mètres évoluant sur une scène virtuelle. Au niveau du plafond, l'horloge numérique affichait : vendredi 25 avril 2092 - 9 : 58 ' 37'' - au rythme des secondes qui battaient une mesure monotone.
Les derniers arrivants prenaient place. Le début de la conférence était fixé à 10 heures et tous les officiers avaient déjà rejoint la rangée du fond qui leur était affectée. Seul le commandant Edwin Collins était assis à la table du Comité de Direction présidé par le docteur Francis Bowman, un Canadien de cinquante-deux ans bâti comme un bûcheron, la chevelure rousse exubérante, et dont la voix puissante pouvait faire fi de la sonorisation. Onze délégués des autres nations complétaient le Comité. Les cadres civils des différentes spécialités siégeaient aux deux premières rangées de l'arc de cercle des pupitres.
À 10 heures précises, la lumière diminua dans l'amphithéâtre tandis que le buste de Bowman apparaissait dans l'espace vidéo.
— Bonjour à tous et merci pour votre ponctualité. Je sais qu'il y a encore des problèmes de montres réglées sur la journée terrestre, vous trouverez en sortant de nouveaux modèles adaptés au cycle local. Vous connaissez pour la plupart le but de cette réunion. Cela fait huit jours que nous avons repris nos activités et il est important de faire le bilan des observations. Tout d'abord, il y a eu quelques anomalies dans le déroulement des procédures. Les ordinateurs n'ont pas provoqué le réveil général à la mise en orbite autour de d'HR 9251-C et c'est le capitaine Baker qui a dû lancer le programme. Seconde anomalie, seuls les militaires ont été concernés par le premier réveil. Le rapport fourni par le commandant Collins ne m'a pas convaincu et j'attends une meilleure explication.
Nous sommes actuellement en orbite géostationnaire ce qui fait que nous n'avons qu'une vue restreinte de notre nouveau monde. Les investigations et les observations ont fait apparaître des éléments intéressants. Des traces de vie intelligente ont été observées mais le développement urbain semble être limité à la notion de bourgade. Aucune grande ville, aucun réseau routier d'importance, aucune machine volante. Pas de bâtiments étendus, ni de fumées qui pourraient laisser supposer une industrialisation avancée. Nous aurons manifestement affaire à des peuples primitifs. Absence totale d'émissions de type radio, sauf en un endroit précis situé à peu de distance de nous, mais si le contenu semble cohérent, nous sommes actuellement dans l'incapacité absolue de le décoder. Le sujet à débattre aujourd'hui est : le moment est-il venu de tenter une approche de ces indigènes et de quelle manière ? Il ne semble pas que nous puissions redouter quelque chose de gens si peu organisés mais la prudence reste de mise. Qui souhaite prendre la parole ?
Plusieurs témoins lumineux s'allumèrent sur le pupitre du président et des noms s'affichèrent sur son écran de contrôle.
— Commandant Collins, votre impatience est visible, on vous écoute.
L'officier apparut dans le videorama.
— Nous ignorons tout des sauvages qui nous attendent en bas. Je vous conseille vivement de vous faire accompagner par un détachement solidement armé. Une démonstration convaincante de notre puissance de frappe nous aiderait grandement dans les marchandages diplomatiques. Si ces gens en sont encore à l'arme blanche ou au mousquet, on peut utilement les impressionner.
— Dois-je vous rappeler, Collins, que vous êtes à la disposition du Comité qui, seul, est habilité à décider de l'usage de la force ? Votre rôle est uniquement technique et je vous prie de demeurer dans le cadre de vos fonctions. Notre mission est avant tout humanitaire, il ne s'agit pas de conquérir mais de nous faire accepter. Cette planète semble miraculeusement ignorer la pollution, la nature est exubérante, l'air très pur. Une agression militaire pourrait avoir des conséquences écologiques désastreuses si elle devait se généraliser. Rappelez-vous ce que nous avons fait à la Terre et pourquoi nous sommes là. Nous nous contenterons d'une simple escorte de quatre hommes pour assurer la sécurité de ceux qui se rendront à cette prise de contact initiale. Ce sera bien suffisant car depuis le Survivor, nous avons une puissance de feu tout à fait dissuasive.
Vexé, le commandant ne répliqua pas et se rassit en maugréant.
— Docteur Hamigashi, vous avez la parole.
— Merci, Monsieur le Président. Il me semble imprudent de tenter une rencontre tant que nous n'aurons pas la réponse à plusieurs questions importantes. La première est le décodage de ce signal que nous recevons et qui nous est manifestement adressé. Nos équipes informatiques et les spécialistes militaires du chiffre pensent pouvoir en trouver la clé. La seconde concerne les anomalies survenues au moment de la mise en orbite et du non-déclenchement automatique de la procédure de réveil. Je ne parle pas de défaillance mais d’anomalie, notez bien, car Tom, Dick et Harry fonctionnent à la perfection.
Le docteur Hamigashi faisait partie de la délégation japonaise. Âgé de quarante-deux ans, il était déjà célèbre par sa réputation de grand médecin plusieurs fois spécialiste, mais surtout pour son prix Nobel de littérature. Philosophe et humaniste, c’était un érudit qui imposait le respect par son immense culture. Marqué par l’histoire de son pays, il était devenu un fervent apôtre de la non-violence. Il s’exprimait toujours avec une grande courtoisie même lorsqu’il était en désaccord avec son interlocuteur, n’élevant jamais le ton. Il avait été sélectionné pour ses aptitudes diplomatiques afin de diriger les opérations de prises de contact avec d’éventuelles communautés évoluées.
— Pouvez-vous préciser les raisons qui motivent votre opinion, docteur ?
— Bien sûr. Je crois que ce signal que nous recevons est un test de notre intelligence. Au début, il était totalement incompréhensible, mais possédait une structure cohérente. Au fil des jours, il nous est apparu moins hermétique, comme si on nous adressait de nouvelles versions plus explicites. Nous commençons à déchiffrer les grandes lignes de la codification. Il ne peut s’agir que d’un langage mathématique puisqu'il n’y a aucune chance que nous puissions comprendre un idiome quelconque. De notre rapidité à répondre dépendra l’impression que nous pourrons faire sur ces mystérieux interlocuteurs. Je pense que d’ici à deux jours, nous serons en mesure d’envoyer une réponse significative qui signera notre Q.I.
— C’est une hypothèse intéressante, docteur Hamigashi. Nous ne sommes pas à deux jours près et nous attendrons. Votre opinion à propos des anomalies informatiques ?
— Seul un paramètre extérieur a pu modifier le déroulement du programme et nous cherchons à trouver la faille qui lui a permis de s’introduire dans le système. La malveillance semble exclue car, à l'exception du capitaine Baker qui est manifestement au-dessus de tout soupçon, le reste des passagers était en hibernation. Sans pouvoir l'expliquer, je pense qu'il y a une relation avec notre approche de cette planète mais je vois pas du tout ce qui aurait pu se passer. Nos investigations vont aller dans ce sens mais je ne peux donner aucune estimation de délai pour la réponse.
— Autre chose, docteur. Dans la perspective d’une prise de contact imminente, avez-vous pensé à la constitution de l’équipe de débarquement ?
— Certainement, j’ai quelques noms à vous proposer. Il me semble important que la parité soit respectée. Pour les civils, j’ai pensé à Sylvia Pellegrino de la délégation italienne qui est, je vous le rappelle, docteur en biologie et botanique, et spécialiste des espèces animales. Elle serait accompagnée de Sandy Meredith, délégation britannique, ethnologue et surtout passionnée par l’étude des langues et des systèmes de communication. Pour les hommes, Omar Darawi, délégation africaine, qui dirigeait le centre d'études ethnologiques de Dakar et spécialiste des civilisations primitives. Enfin, je suis volontaire pour être le quatrième délégué.
— Votre choix me paraît excellent. Toutefois, il devra être approuvé par le Comité de Direction qui va l’étudier. En ce qui concerne l’escorte militaire…
Le président fut interrompu par un sonal discret mais impératif, tandis qu’un écran s’allumait en face de lui.
— Sergent Pierre Jacquelin au rapport pour une communication importante.
— Vous connaissez les consignes, sergent : on ne trouble un conseil du Comité de Direction que pour un événement de priorité inférieure à 2. J’espère pour vous que c’est le cas.
— Ce serait plutôt niveau 1, Monsieur le Président. Nous venons d’établir le contact avec les gens d’en bas !
— C'est le première classe Dupras qui a eu l'idée géniale de départ, fit le sergent. Il a étudié la structure du signal et remarqué un certain nombre de symétries dans les séquences. Mais je crois qu'il vous expliquera mieux lui-même sa démarche.
— Comment se fait-il qu'un simple soldat soit affecté au chiffre et que de plus, il en remontre à tout le staff ? fit Bowman avec un petit sourire ironique.
Ce fut le capitaine Baker qui répondit.
— C'est un surdoué dans son genre, je l'ai découvert aux tests de sélection. Il a été affecté dans ce service sur ma proposition. Et il ne m'a pas déçu ; vous pourrez constater qu'il mérite sa place parmi nous. Dupras, c'est à vous.
— À vos ordres, mon capitaine. Monsieur le président, je vais essayer d'être clair tout en résumant l'essentiel. J'ai longuement observé les signaux que nous recevions depuis quelques jours et récemment, j'ai été frappé par l'apparition de séquences régulières de soixante variations associées à une sorte de binaire. Cela m'a fait penser à une ligne de télévision comme dans les procédés archaïques. Avec l'ordinateur, j'ai composé des matrices avec des niveaux de noir et de blanc… et j'ai vu une image rudimentaire en basse définition. Un cercle, puis un carré, puis un triangle. Pour indiquer à nos énigmatiques correspondants que j'avais compris leur codage, je leur ai fait retourner le dessin d'une étoile à cinq branches. Elle m'est revenue entourée d'un cercle : le dialogue avait commencé.
— Et depuis ? insista Bowman, passablement excité.
— Tout a été très vite. Les séquences suivantes sont passées à six cents variations, ce qui décuplait la définition des images, et le débit s'est accéléré. Mais Tom, Dick et Harris n'ont eu aucun mal à suivre et comme vous pouvez le voir sur l'écran central, les carrés sont juxtaposés par douze et forment une succession de symboles. Il s'agit de lignes d'écriture.
— Fantastique ! Et vous y comprenez quelque chose ?
— Nous sommes en train d'apprendre. L'émission s'est interrompue, mais tout est enregistré.
Baker intervint :
— Les premières lignes étaient faciles à interpréter. Une barre verticale, un symbole, une autre barre, un autre symbole, puis deux barres et un symbole. Soit : "IIII ►". Une addition élémentaire : 1+1=2. Le dernier symbole nous a intrigués mais on a finalement découvert qu'il signifiait "vrai". À partir de là, toute une série de relations nous a permis de progresser, de reconnaître le symbole "faux". Puis on a reçu une série d'équations élémentaires sans la réponse. Nous avons compris qu'il fallait les compléter et les renvoyer.
— Et vous en êtes où ?
— On a mis toute l'équipe sur le coup et on a fait des pas de géant. Nous connaissons leurs chiffres et curieusement, ils comptent en base 12. Ça ne pose pas de problème, l'ordinateur fait une conversion instantanée. Est-ce que cela signifierait que ces individus ont six doigts ?
— Pas nécessairement, fit le président. La base 12 présente de nombreux avantages par rapport à la base 10. Douze est divisible par 2, 3, 4 et 6. Et ne comptons-nous pas les minutes et secondes, les degrés en base multiple de 12 ? Les Mayas de leur côté comptaient en base soixante. Mais où en est le dialogue ?
— Nous avons dû résoudre des équations mathématiques de plus en plus ardues et nous avons atteint nos limites de compréhension et de puissance machine. Nos interlocuteurs semblent plus avancés que nous. Nous attendons une nouvelle émission. Tout est prêt pour son enregistrement.
Jean-Michel Dupras leva la main pour demander la parole et le président l'invita à s'exprimer.
— Dites ce que vous avez à dire, soldat.
— Merci, Monsieur le Président. Je viens de penser à quelque chose qui pourrait faire avancer les échanges. Nous avons en archives des millions de livres et en particulier des livres d'apprentissage de la lecture dont la caractéristique est : une image, un mot avec la prononciation synthétisée. Si nous envoyons un grand nombre de ces recueils sous cette forme, nos correspondants devraient assez facilement en comprendre le sens, déchiffrer notre écriture et sa phonétique. Et nous répondre…
Bowman réfléchit un instant puis approuva. Il avait appris suffisamment de choses pour reconvoquer immédiatement le conseil. Il se retira en priant de l'avertir dès qu'il y aurait du nouveau.
Le capitaine donna des ordres pour que la suggestion de Jean-Michel soit immédiatement exploitée. Les images échangées restaient pour le moment en noir et blanc et le passage en couleurs nécessitait que l'on explique le procédé utilisé aux destinataires.
— Comment leur faire comprendre qu'un élément du signal correspond à une couleur fondamentale ? murmura pensivement Baker. Qui a une idée ?
— Ces gens-là connaissent certainement la décomposition de la lumière par le prisme, fit le sergent. En leur envoyant le dessin correspondant, on pourrait indiquer les trois couleurs utilisées et les associer à un niveau du signal. Je pense qu'ils devraient comprendre.
— Excellente idée ! Alors, au boulot !
***
L'après-midi se passa dans une intense activité et Jean-Michel, plongé dans ses calculs, mit un moment à s'apercevoir qu'il était observé. Levant les yeux au-dessus de son écran, il vit une jeune femme qui détournait vivement le regard : Graziella Ponti, d'après son identifiant de poste, une jolie brune en uniforme de lieutenant. Il l'avait déjà remarquée par l'attention avec laquelle elle l'écoutait chaque fois qu'il prenait la parole. Amusé, il se mit à l'observer discrètement et ne tarda pas à croiser des yeux sombres. Un peu plus tard, il reçut un sourire en retour du sien. Une gradée qui s'intéressait à lui, simple homme de troupe ! Cela ne changeait pas son opinion sur les femmes dans l'armée, même si celle-ci méritait sans doute un peu d'attention. Une amie ? Après tout, pourquoi pas ? À condition d'en rester là.
Comme il venait de lancer une compilation qui prendrait plusieurs minutes, il se leva pour sortir au moment où Graziella le regardait. Il fit un petit signe de tête et se rendit à la cafétéria. Il n'eut pas à attendre longtemps.
— Bravo, jeune prodige, vous avez stupéfié le président Bowman !
— Il n'y a pas eu que lui apparemment, puisque vous êtes là !
Interloquée par la repartie, Graziella finit par éclater de rire.
— Eh bien, vous ne manquez pas d'aplomb ! Mais vous faites erreur, je suis seulement venue prendre un café.
— Dommage… j'ai eu un instant l'illusion que je vous intéressais, mais je dois avoir pris la grosse tête. Puisqu'il en est ainsi, je vous laisse, mon lieutenant, je ne veux pas vous importuner davantage…
— Non ! Attendez. On peut bavarder un peu. Oubliez mon grade pendant cette pause. Je peux vous offrir un vrai café ?
— Avec plaisir. Le commandant Collins nous a mis au régime et nous n'y avons plus droit dans la piétaille. Seulement à l'ersatz.
Graziella sourit franchement en lui tendant son gobelet et dit :
— Si vous êtes d'accord, je peux solliciter de l'avancement pour vous. J'ai d'excellentes relations avec Baker… et je suis sûre qu'il y pense également. Vous méritez mieux que première classe.
Jean-Michel fut amusé par la proposition. Décidément, on voulait le pousser dans la hiérarchie. Il n'y tenait pas spécialement malgré les avantages que cela comportait. Il tenta de décourager son interlocutrice.
— Il ne faut pas vous emballer parce que j'ai eu un coup de chance ! Les compliments du président ne font pas de moi un super calculateur.
— Ne jouez pas les modestes. Je vous observe depuis quelques jours et vous faites preuve d'une brillante intelligence. De plus, j'ai consulté votre dossier : outre vos diplômes prestigieux et vos notes au concours de recrutement, vous avez un Q.I. de 162 !
Ainsi, la belle Graziella se trahissait en révélant peut-être intentionnellement son intérêt pour le jeune homme. Car si elle avait pris la peine de chercher à en apprendre plus long sur lui, c'est qu'il ne lui était pas indifférent. Depuis le début de la rencontre, il la détaillait discrètement. Elle n'avait manifestement pas atteint la trentaine et se trouvait être légèrement plus petite que lui, mais de peu. Une silhouette parfaite avec une poitrine avenante mise en valeur par l'uniforme, un regard tour à tour séducteur ou scrutateur qui ne se détournait pas facilement. Un délicieux accent italien ensoleillait sa voix harmonieuse qui s'exprimait dans un français irréprochable. Si seulement elle avait été civile !
La conversation se poursuivit sur un ton plus léger. Jean-Michel ne manquait pas d'humour et il réussit à la faire rire à plusieurs reprises, ce qui détendit un peu plus l'atmosphère. Mais la pause ne pouvait se prolonger indéfiniment sans que cela finisse par se remarquer.
La fin de la journée fut annoncée par Clémentine, l'ordinateur vocal, qui souhaita bonne soirée à tous. Les documents mis en forme avaient été émis une demi-heure auparavant, mais aucune réponse n'était encore parvenue. Clémentine devait alerter le capitaine en cas de réception radio.
***
Samedi 26 avril
