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Fin 1870, Pélagie, âgée de vingt ans, vit dans la ferme familiale avec ses parents à saint Thomas de Courceriers, en Mayenne. Egarée dans les bois à la nuit tombée, elle est témoin involontaire d’une scène troublante. Son amie Amélie mise dans la confidence vient elle-même d’être sollicitée à la dernière minute pour devenir la marraine d’une enfant trouvée, Angèle qui deviendra alors leur petite protégée. Quelques années plus tard, Pélagie monte à Pari(s) dans l’espoir d’une vie moins rude. Aide-cuisinière dans un hôtel particulier, elle sympathise avec Anne, sa voisine de chambre au comportement étrange. Elle se marie avec Julien le cousin d’Amélie et ensemble, ils s’installent dans une chambre du Bas Meudon auprès d’autres compatriotes. Rapidement enceinte, à la naissance elle se voit contrainte de confier son bébé à une nourrice au pays pour reprendre son travail à Issy. Anne alors gravement malade la fait venir près d’elle pour lui confier un lourd secret avant son départ inéluctable. Entre temps, Julien et Pélagie, effondrés, apprennent le décès de leur petit garçon. Amélie et son amie d’enfance comprennent vite qu’elles ne pourront faire face aux aléas de la vie qu’en s’appuyant l’une sur l’autre et en créant un réseau de solidarité féminine puissant autour d’Anne, Angèle et les plus faibles. Nous les suivons dans leurs pérégrinations pleines de rebondissements avec d’autres compatriotes entre la banlieue parisienne et la Mayenne.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Monique Feuvre est née en 1950 dans une famille de paysans en Mayenne. Après son mariage, elle alterne des périodes de travail et d’études en élevant ses trois enfants devenant tour à tour éducatrice et psychologue. A la retraite, grâce aux recherches généalogiques de son mari, elle se penche sur l’histoire de ses ancêtres montés à Paris, Meudon et Issy au cours des années 1870. Elle se plonge alors dans les ouvrages d’historiens, de sociologues et la littérature de l’époque pour tenter de reconstituer le périple des mayennais d’alors à travers les personnages de ce roman : Le Pari de Pélagie.
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Seitenzahl: 256
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Le Pari de Pélagie
© Éditions Feuillage, 2021.
Tous droits réservés.
Monique Feuvre
Le Pari de Pélagie
Éditions Feuillage
Les définitions des mots en patois
sont regroupées dans l'ordre alphabétique
en fin de volume, page 265.
Saint Thomas de Courceriers le 15 novembre 1870
Mystère
Ce soir, c’est la première veillée de la saison et leurs voisins, les Janvier, l’ont invitée avec toute sa famille à venir déguster les châtaignes grillées accompagnées de cidre. Depuis sa plus tendre enfance, Pélagie adore ces moments chaleureux de retrouvailles régulières autour du grand feu de cheminée à l’écoute des histoires plus ou moins effroyables racontées par les anciens qui lui donnent l’occasion d’aller se blottir sur les genoux de sa mère ou d’un autre adulte bienveillant.
En cette fin d’année 1870, elle a vingt ans et elle aime toujours autant ces soirées mais pour d’autres raisons. C’est l’occasion pour elle de retrouver ses amis, surtout Amélie, leur unique fille ; se laisser aller à des confidences, raconter des bêtises un peu à l’écart des autres et pouffer de rire…
Mais aujourd’hui, c’est le jour de cuisson du pain et elle doit d’abord aller en porter un tout juste sorti du four avec un peu de fromage frais à sa grande tante indigente qui loge dans une vieille chaumière à l’entrée du village. Cette pauvre Berthe, veuve sans enfant, serait déjà morte de faim sans cette petite contribution de leur part.
Plutôt que de faire demi-tour pour rejoindre ses proches et se rendre à la veillée en leur compagnie, Pélagie décide de couper par la vallée. Entourée en permanence des membres de sa famille à travers toutes les besognes du quotidien de jour comme de nuit, elle cherche, dès qu’elle le peut, à se préserver un espace rien qu’à elle pour laisser libre cours à ses rêveries.
Ses yeux verts malicieux éclairent son visage rond à la peau claire parsemée de taches de rousseur. Sa crinière rousse volumineuse laisse échapper de son foulard ou de sa coiffe quelques mèches rebelles indomptables, reflets de sa volonté de fer. Sa bonhommie de façade cache une détermination féroce. Elle sait ce qu’elle veut et, malgré les apparences, elle ne s’en laisse pas conter.
Comme à son habitude, sa mère, toujours inquiète pour sa progéniture, lui a fait toutes les recommandations d’usage avant d’accepter de la laisser partir seule. Tous ici craignent l’approche du crépuscule annonciateur de l’obscurité complète qui multiplie les dangers au centuple.
Elle entame alors sa descente sur le chemin qui longe le vieux château en ruine, imagine la vie faste qui régnait en ces lieux du temps de sa splendeur mais elle ne s’attarde pas trop ; en cette saison, la nuit tombe vite et les ombres de ses murailles deviennent vite menaçantes. Elle se délecte des tons rose-orangé du soleil rasant de cette fin d’après-midi d’automne avant de s’enfoncer dans les sous-bois le long de la Vaudelle, petite rivière qui serpente en contrebas. Elle franchit alors le vieux pont romain pour longer ses berges situées de l’autre côté.
Une sorte de brume monte du sol gorgé d’eau et enveloppe la vallée de son voile opaque jusqu’à mi-hauteur. Les bruits se font plus sourds, la nature se met en veille. Elle baigne alors dans une sorte de monde irréel propice à tous les sortilèges. Brusquement, la fraîcheur humide l’enveloppe, Pélagie frissonne et resserre son châle autour de ses épaules. Elle va devoir hâter le pas pour arriver à bon port avant la nuit noire.
C’est alors qu’elle entend des craquements qui viennent de sa droite et, à moitié rassurée, elle dirige son regard dans cette direction. Elle aperçoit les contours d’une forme humaine, sans doute un homme vêtu d’une grande cape qui le recouvre entièrement, se frayer un chemin à grandes enjambées. Est-ce un vagabond ? C’est assez fréquent dans nos campagnes se dit-elle mais il ne semble pas porter de hardes et son allure assurée ne correspond pas à un individu en errance.
Elle le fixe avec un peu plus d’attention et remarque toutes ses précautions pour cacher un paquet, peut-être un coffre sous son vêtement ample. Il jette rapidement un regard à droite et à gauche avant de reprendre sa course. Apparemment, il ne souhaite pas qu’on le découvre.
Pélagie, tétanisée, se cache derrière un arbre ; elle évite de faire le moindre mouvement qui laisserait deviner sa présence. Elle imagine le pire et la peur pénètre chaque cellule de son corps.
L’homme s’arrête enfin près de la petite chapelle située un peu plus haut et après un dernier regard circulaire, s’engouffre à l’intérieur. Quelques instants plus tard, un autre individu arrivé par le chemin opposé ouvre la porte et disparaît à son tour après avoir bien vérifié qu’il n’était pas suivi.
Pélagie, de plus en plus intriguée, n’en mène pas large et, bien que frigorifiée, n’ose pas quitter sa cachette à l’abri du hêtre protecteur. Au bout d’un temps qui lui semble interminable, elle repère une première ombre se faufiler sur le même parcours qu’à l’aller en sens inverse puis un peu plus tard, c’est une autre silhouette qui quitte la chapelle pour repartir rapidement à l’opposé avec le précieux colis plus ou moins bien camouflé sous sa cape.
Maintenant, la nuit recouvre toute la vallée et Pélagie a beaucoup de mal à retrouver son chemin. L’ombre menaçante des arbres, le moindre bruissement d’ailes, le plus petit craquement, tous les bruits de la nuit l’emplissent de frayeur. Elle croit même entendre le hurlement d’un loup mais elle tente de se raisonner, ils ont disparu de la région depuis belle lurette, lui a-t-on martelé à maintes reprises.
Quoi qu’il en soit, elle doit avancer coûte que coûte. Elle bute sur une racine, sur une autre, glisse sur le sol gorgé d’eau recouvert d’un tapis de feuilles mortes. Elle se relève haletante, trempée jusqu’aux os. Est-elle toujours dans la bonne direction ? Elle n’en sait rien mais elle doit quitter au plus vite ces sous-bois maudits et elle escalade le talus. Elle sent alors l’odeur d’un feu de bois à travers la fumée qui s’échappe d’une cheminée et entrevoit une lumière vacillante. Des cris rapprochés se font entendre :
–Pélagie, où c’est-y qu’tu « bouines », réponds-nous ?
–Me « vlà », j’me « grouille » !
Avant de les rejoindre, elle se fait à elle-même la promesse de ne rien dévoiler de la scène dont elle vient d’être témoin, ça ferait toute une histoire ! Tout le monde espionne déjà assez tout le monde, se dit-elle mais il n’empêche qu’elle, elle va tendre l’oreille et tenter de découvrir le mystère dont elle vient d’être témoin.
Ils se précipitent dans sa direction et elle se jette dans les bras de son frère Léon qui la recouvre de sa peau de mouton.
–« Vin don te réchauffer amont moué » !
–« J’veu ben », merci !
Ils s’engouffrent tous dans la maison près de la grande cheminée où crépite un bon feu rassurant.
–T’en fais une drôle de « binette », ma pauvre Pélagie lui dit sa mère, t’aurais pas croisé un revenant à c’t’heure ? On n’a pas idée de traîner seule à la nuit en pleine guerre avec les Prussiens.
–Vont-t-y pas débarquer « cheu » nous un de ces jours ces gars-là ! la sermonne son grand-oncle Armand.
Amélie, d’un ton ferme, la voix calme et posée, n’hésite pas à couper la parole des adultes autour d’elle :
–Mais vous ne voyez pas qu’elle est toute « gueurouée », il faut d’abord qu’elle se change !
De ses grands yeux marrons, cette jeune femme observe en permanence son entourage, à l’écoute du moindre mot échangé. Elle en connaît un rayon tant sur ses congénères que sur les arbres et les plantes de son petit coin de Mayenne. À courir du matin au soir dehors par tous les temps, à vaquer sans relâche aux tâches de la ferme, elle en a déjà la peau tannée, burinée par les assauts du soleil, du vent et du froid. Son visage grave, encadré d’une belle chevelure au ton acajou, impressionne par son sérieux.
–« Vin don » par-là, Pélagie, lui dit-elle en la tirant par la main et elles disparaissent toutes les deux dans l’unique chambre familiale.
Amélie ouvre la grande armoire pour lui sortir une chemise, un jupon, une jupe et un châle bien propre avant de l’interpeller en ces termes :
–« Ma aussi, j’vé ben » qu’t’as fait une mauvaise rencontre en chemin, ça se « vé » dans tes yeux, je te connais par cœur tu sais ; mais chut, tu me diras tout ça plus tard quand nous serons seules toutes les deux.
–D’accord mais à une seule condition, que tu n’en parles à personne !
–Mais tu sais « ben » que tu peux tout me dire à « moué » !
–Ma petite Amélie, lui dit-elle en se réfugiant dans ses bras.
À ce moment-là, Justine, la petite sœur de Pélagie pénètre dans la pièce pour se blottir contre elle comme à son habitude. Née sur le tard, élevée dans le giron de sa mère et de Pélagie, elle est restée très méfiante à l’égard des inconnus. Son petit visage ovale au teint pâle accentue la minceur de son corps longiligne. Avec ses grands yeux gris-bleu, elle pose un regard étonné sur le monde.
Les conversations vont bon train dans la grande salle, c’est à qui racontera sa plus mauvaise rencontre :
–V’là t’y pas qu’un jour, le mois dernier, je m’suis fait casser la « goule » dans la forêt de Sillé avec la bande de brigands qui me guettait pour m’estourbir !
–Et moi alors, j’étais pas fier à mon retour d’Izé après être allé conter fleurette à la belle Joséphine ; tous les gars du coin m’attendaient à l’entrée du « villaige » pour me foutre une bonne rossée ! Elle me plaît pourtant bien, la belle, je n’ai pas l’intention de la leur laisser et puis je crois que je lui plais « ben moué » aussi !
Et tous de rire aux éclats avec force rasades de cidre et d’eau-de-vie oubliant les aventures de Pélagie trop contente d’échapper à leurs questions embarrassantes.
La ferme
Dès le lendemain, la vie reprend son cours normal à la ferme. Pélagie se lève à la première heure. Après avoir avalé sa soupe bien chaude laissée à son intention par sa mère au coin de l’âtre, elle enfile sa cape taillée grossièrement dans un grand drap de laine. Elle enveloppe ses chaussettes les plus chaudes dans du papier journal, les glisse dans ses gros sabots de bois pour aller affronter les morsures des frimas habituels en cette saison.
Elle se rend dans l’enclos situé à proximité de leur chaumière, ouvre grand la barrière, appelle les vaches d’un sempiternel : « petit, petit ». Pressées de vider leurs pis douloureux, elles la suivent au plus près jusqu’à l’étable. Après une parole familière à chacune, elle les attache à tour de rôle à leur place attitrée et part à la recherche d’un seau et d’un tabouret. Elle s’installe d’abord au pied de la Noiraude, la plus impatiente et après lui avoir soigneusement nettoyé le pis, fait jaillir le bon lait tiède qui recouvre de ses effluves les odeurs mêlées de bêtes et d’humains confinés dans cet espace réduit.
Elle est à la fois présente et absente à tous ces gestes ancestraux répétés de génération en génération.
–J’en ai ma claque de toutes ces besognes, je vais finir par y laisser ma peau, se dit-elle. Il faut que je déguerpisse de là au plus vite !
Un léger sourire se dessine alors sur ses lèvres et elle se fait le serment de se battre contre vents et marées pour prendre sa vie en main dorénavant.
Des images de la scène dont elle a été témoin la veille lui reviennent en boucle après une nuit peuplée de cauchemars. Elle va devoir en parler rapidement à Amélie avant de tourner en bourrique.
Elle revoit toutes les précautions prises par ces deux inconnus pour mener à bien leur transaction à l’abri des regards : l’objet échangé devait être vraiment précieux, se dit-elle !
Elle aimerait bien découvrir ce qu’ils pouvaient bien cacher là !
Ces souvenirs ravivent son désir de partir loin d’ici pour tenter la grande aventure à Paris. Elle n’est pas la seule à le penser, de plus en plus d’habitants de Saint- Thomas de Courceriers et des communes alentour ont déjà sauté le pas, surtout depuis l’arrivée du chemin de fer qui s’arrête à quelques lieues d’ici.
Plus jeune, quand elle allait à l’école, en dehors des périodes de gros travaux à la ferme, les religieuses les mettaient en garde contre la vie de luxure dans la capitale. Là-bas, leur disaient-elles, les gens sont soumis à toutes sortes de tentations allant même jusqu’à perdre la foi et mettre en péril toutes les valeurs chrétiennes. Elle gobait alors tout ce qu’on lui racontait mais maintenant, elle se pose beaucoup de questions…
Sa mère, la Marthe, petite femme déjà ratatinée, le corps noueux, les cheveux grisonnants et clairsemés, ne voit pas d’un bon œil ses désirs d’émancipation. N’écoutant pas ses douleurs et sa fatigue, elle court sans arrêt d’une tâche à l’autre tout en menant sa maisonnée à la baguette. Elle rabroue sa progéniture pour un oui, pour un non :
–Mais qui qu’c’est don qui t’met des idées pareilles dans la tête, ma pauvre fille ? C’est ti pas l’Amélie avec les lettres de ses frères ?
–Ah ben non, elle n’a surtout pas envie de me laisser partir, elle se sent déjà si seule loin d’eux.
Et Marthe d’éclater en sanglots comme chaque fois qu’elle évoque cette idée d’imaginer sa fille perdue à tout jamais.
Quant à son père, Jules, si costaud et courageux autrefois, une force de la nature avec une carrure d’athlète, des membres longs, il est usé par le dur labeur de paysan et trouve de plus en plus refuge dans la goutte, ce qui ne l’arrange pas !
Son frère Léon, tout en rondeur, le visage aux traits réguliers, aime rêver, deviser avec l’un ou l’autre, sans se bousculer. Le sourire aux lèvres, la voix douce, ses propos bienveillants surprennent chez un homme à la stature imposante. Dès qu’il a fini son boulot le dimanche, il va rejoindre ses copains au café pour jouer de l’accordéon et chanter à tue-tête. Dès qu’elle le peut, Pélagie va les rejoindre avec les copines et ensemble, elles reprennent la ritournelle.
Absorbée par ses pensées, Pélagie ne voit pas le temps passer. Elle remplit machinalement les gros bidons de lait, les emmène dans la laiterie à proximité de la cuisine, chasse gardée de sa mère. Cette dernière n’a pas son pareil pour baratter un bon beurre et préparer le meilleur caillé qui soit !
Avant de détacher les vaches, elle se rend à la cuisine pour préparer sa besace pour la journée. En effet, d’après son père, expert en la matière, la journée s’annonce belle aujourd’hui, c’est le moment ou jamais d’emmener paître les bêtes jusqu’aux prés, à quelques kilomètres de là.
Elle rejoint sa petite sœur Justine, la tête appuyée sur ses deux mains, les coudes posés sur la table de la cuisine. Âgée de douze ans aujourd’hui, elle ne va plus à l’école et s’ennuie un peu dans l’attente de propositions d’aide formulées par sa mère ou sa grande sœur. Pélagie l’interpelle alors :
–Dis donc, la Justine, « amarres » tes affaires, on part faire le grand tour avec les bêtes aujourd’hui.
–Attends un peu que le soleil se lève, « ça veurde » à c’t’heure !
–On va se réchauffer en marchant et peut-être même qu’on va courir à travers champs, elles nous en font baver parfois, ces chipies !
Justine ronchonne un peu pour la forme mais elle est ravie de la proposition de sa grande sœur qu’elle va avoir pour elle seule toute la journée.
Elles détachent alors Filou, le meilleur gardien de troupeau qui soit. Il sautille de joie, les remercie de quelques coups de langue sur la main, trop heureux lui aussi de libérer son trop-plein d’énergie. Ils s’enfoncent tous au plus profond du chemin creux sous la voûte des arbres qui daignent se courber pour se rejoindre au-dessus de leur tête et leur fournir un abri naturel, les protéger du vent et de la pluie fréquente en ces contrées.
Ils avancent dans la semi-obscurité au rythme ralenti des pas pesants des bovins assourdis par la moiteur de la végétation. Au moins, dans cette partie du trajet, elles sont obligées d’avancer en file indienne et ne risquent pas de s’éparpiller avec le talus infranchissable de chaque côté du chemin.
Après une dernière montée, elles arrivent sur le sommet de la butte et éblouies par la brusque clarté, elles se frottent les yeux pour découvrir à perte de vue le paysage de bocage dont elles ne se lassent pas. Pélagie ne veut pas en perdre une miette et s’adresse à sa sœur :
–Regarde comme c’est beau, arrête-toi un peu pour « vair » une dernière fois toutes les belles couleurs des feuilles avant le long hiver qui n’en finit pas.
–Oh oui, t’as raison, regarde là-bas l’arbre qui est à peine jaune et celui-là presque marron !
Et de détailler toute la palette de dégradés de ces feuillages de début novembre : ocre, rouille, bicolores.
–Ah attention, la Noiraude est partie brouter dans le champ du voisin, vite, il faut la ramener au plus vite avant qu’il n’en fasse toute une histoire, ce gredin !
Assistées par Filou, elles n’ont aucun mal à la récupérer et, un peu plus loin, elles aperçoivent le petit Pierre, tout juste âgé de dix ans, « biquot » depuis peu chez le vieux Mathurin qui lui mène la vie dure.
–Je peux t’y aller lui dire un « p’ti » bonjour demande Justine, pauvre « quénio » il doit s’embêter tout seul toute la journée dehors avec les bêtes par tous les temps ?
–Vas-y toi si tu veux ; « moué » j’vas pousser les vaches jusqu’aux rochers des bonnes dames avec Filou, ce n’est pas très loin, tu me rejoindras là-bas.
–Oh oui, c’est une bonne idée, j’adore ce coin-là, à tout à l’heure.
–Ne traîne pas trop quand même.
–Non, à tout de suite.
Un peu plus tard, elles s’installent au milieu de ces gros blocs de granit posés là par quelque bon génie.
–Non Justine, ne te mets pas devant l’ouverture entre ces deux rochers, c’est là l’entrée de la grotte des bonnes fées ; il faut leur laisser le passage, tu sais bien, ce sont elles qui vont secourir les paysans en difficulté.
–Oh, j’aimerais tellement les « vair » !
–Pourquoi pas, on ne sait jamais mais il ne faut surtout pas faire de bruit.
–Tu sais comment elles sont ?
–Il se dit beaucoup de choses sur elles mais je ne sais pas si c’est vrai, je crois surtout qu’elles n’aiment pas trop se montrer.
On n’entend plus que le bruit de leurs mâchoires qui mastiquent le pain dur tartiné de lard et, réchauffées par les rayons du soleil alors au zénith, elles se prélassent un long moment avant d’entamer le retour par un autre chemin pour parcourir leur boucle avant la fin d’après-midi.
Dimanche 20 novembre 1870
Une parenthèse !
Enfin dimanche ! Pélagie se lève du bon pied ce matin, heureuse à l’idée de retrouver ses copines au village. Après les corvées du matin, elle se hâte de faire sa toilette et enfile sa robe du dimanche pour aller à la messe :
–« Grouille-toi » Justine, on va arriver en retard à l’église.
–Attends, je ne retrouve plus mes beaux sabots… Ah, les voilà enfin !
Toute la famille endimanchée à l’exception du père qui se rend à la messe seulement deux ou trois fois l’an, prend le chemin du village. Contrairement à Marthe, Jules n’y croit qu’à moitié à toute cette religion mais il veut ménager ses arrières. Comme tout le monde ici il a peur de l’enfer, on ne sait jamais !
Parfois, pris de remords, il les rejoint un peu plus tard et s’installe au fond de l’église prêt à s’éclipser le plus vite possible. Il entre en douceur par la petite porte du fond, ce qui a pour conséquence de la faire grincer plus longtemps encore ; le curé et ses ouailles se retournent tous d’un même mouvement pour jeter un sale regard à la brebis galeuse !
Du coup, il ne sait plus s’il est préférable de renoncer pour aujourd’hui et s’acquitter seulement de ses devoirs à l’occasion de certaines fêtes. Il ne rate jamais les Rameaux pour faire bénir ses brassées de buis et de laurier, se rendre en procession avec tous les paroissiens jusqu’au cimetière pour honorer les morts. L’après-midi, il fait le tour des champs pour déposer quelques brins aux quatre coins et garde les derniers pour l’étable. Marthe réserve les siens pour les accrocher à la maison : sur toutes les croix placées au-dessus des lits et au crucifix bien en évidence sur la cheminée. Il vaut mieux se protéger au maximum des jeteurs de sort et autres esprits malfaisants !
La semaine suivante, Jules va se confesser de tous ses péchés accumulés dans l’année pour aller faire ses Pâques comme tout bon chrétien qui se respecte. Il est préférable de se mettre bien avec le curé pour qu’il fasse une bonne cérémonie quand on a besoin de ses services : mariage, enterrement et autres. Marthe y croit dur comme fer à toutes les paroles du curé et elle a inculqué une foi solide à ses enfants. Elle veille au grain, personne ne se dérobe à ses obligations !
Aujourd’hui comme tous les dimanches de l’année, Pélagie, accompagnée de sa mère et de ses sœurs, remonte l’allée centrale de l’édifice pour aller s’installer sur le banc habituel situé sur la gauche du côté réservé aux femmes. Son frère est déjà assis de l’autre côté. Les premiers rangs sont réservés à la famille du châtelain et aux gros propriétaires terriens.
Toujours en avance, elle guette l’arrivée des voisins, cousins et anciennes camarades d’école qu’elle croise seulement ce jour-là. D’un seul regard, elle jauge la tenue de chacun, aucun détail vestimentaire ne lui échappe. Les filles ont couvert leurs cheveux de la coiffe dominicale, d’un blanc éclatant.
La messe commence avec toutes les litanies en latin, parlées ou chantées à l’unisson. Puis arrive l’heure du sermon : le prêtre monte les escaliers jusqu’à la chaire, appuie les mains sur la rambarde et lance un regard circulaire insistant sur chaque paroissien avant d’entamer son sermon, tous les yeux rivés dans sa direction.
Il parle longuement de la guerre avec les troupes de Prussiens qui se rapprochent dangereusement de leurs habitations ; c’est une vraie calamité que Dieu envoie en punition de tous les péchés commis par les hommes en ce bas monde ! De sa voix la plus convaincante, il leur demande de prier avec la plus grande ferveur pour obtenir l’arrêt des combats et le retour de leurs maris et enfants dans leurs foyers respectifs.
Toute l’assemblée des fidèles, à genoux, les mains jointes implore la miséricorde divine. Ils se sentent tous concernés, nombre de jeunes sont partis prêts à en découdre face à ces Prussiens dévoreurs d’enfants dans la belle force de l’âge, des fils, des fiancés, des maris ! L’émotion est palpable, les larmes coulent !
La fin de la cérémonie sonne comme une libération annoncée par la volée de cloches. Sur le parvis de l’église, les langues se délient dans une cacophonie de voix et de rires…
Pélagie quitte subrepticement le petit groupe constitué des femmes de sa famille élargie : mère, sœurs, tantes, cousines pour rejoindre Amélie accaparée par les siens également. Elles se font un petit signe convenu avant de se mettre un peu à l’écart des oreilles indiscrètes :
–Amélie, m’est avis qu’on aurait des choses à se dire en cachette des autres toutes les deux avant que les copines nous rejoignent cet après-midi ?
–Oui, t’as raison, on se retrouve juste après le repas.
–C’est d’accord mais avec la volaille au menu ce midi, ça risque de prendre un peu plus de temps !
–Fais comme tu peux, on s’attend à la croix au bout du chemin.
–Promis, à tout à l’heure.
De nouveau réunies en ce début d’après-midi hivernal, elles avancent un peu plus loin à l’écart de la croisée des chemins, au soleil et à l’abri du vent de « galerne », glacial à souhait. Amélie écoute avec beaucoup d’attention le récit de son amie :
–Ah oui, je comprends mieux ta tête de l’autre soir. T’as une idée de ce qu’ils pouvaient tramer ces deux individus ?
–Je me demande bien s’il vaut mieux ne pas trop creuser la cervelle mais n’empêche, il m’en trotte des choses dans la tête !
–Eh bien, figure-toi que j’en ai une bien bonne à te raconter moi aussi !
–Ah oui, eh bien vas-y donc, l’Amélie, je t’écoute.
–Le lendemain de la veillée à la maison, mon cousin Julien, tu sais celui qui habite la petite ferme au pied du mont Rochard, eh bien il est venu me demander un service un peu spécial. La nuit d’avant, le curé avait amené un nouveau-né chez sa voisine, la Fernande qui est nourrice.
–Et d’où qu’il sortait ce bébé, c’est qui les parents ?
–Eh ben justement, personne ne le sait puisque c’est un enfant trouvé !
–Un enfant trouvé, mais qu’est-ce qu’il vient faire ton cousin là-dedans et qu’est-ce qu’il te veut ?
–Si tu m’interromps tout le temps, on va se transformer en glaçons toutes les deux. Comme tu le sais, la priorité des priorités pour le curé, c’est de baptiser « l’quénio » au plus vite au cas où il passe de vie à trépas le temps de le dire !
Il a donc invité Julien à devenir son parrain, ce qui ne se refuse pas évidemment. En plus, il lui a demandé s’il connaissait une jeune fille discrète et pieuse pour qu’elle devienne sa marraine. C’est alors qu’il a tout naturellement pensé à moi et de ce pas, a attelé la carriole à sa jument pour venir me chercher au plus vite, et ensemble rejoindre le curé et la Fernande avec le nourrisson à l’église.
–Eh bien dis donc quelle histoire et félicitations à la marraine ! Il y avait beaucoup de monde à la cérémonie ?
–Penses-tu, il n’y a même pas eu de volées de cloches et le grand portail est resté fermé, nous sommes rentrés discrètement par la petite porte sur le côté à l’abri des regards.
–Pourquoi donc, comme si c’était une honte ?
–Eh bien oui, c’est le traitement réservé aux enfants trouvés et aux bâtards, tu sais bien !
–C’est une fille ou un garçon ?
–Et bien c’est une jolie petite demoiselle, et tu sais comment on l’a appelée ?
–Comment veux-tu que je le sache ?
–Eh bien, c’est Angèle Martin.
–Martin, c’est le nom de famille du « pè » ou de la « mè » ?
–Ni l’un ni l’autre puisque c’est un enfant trouvé, je te l’ai déjà dit ! C’est pour ça qu’à la mairie, ils lui ont donné le prénom Martin comme nom de famille, comme le veut la coutume.
–Quand je pense qu’on dit tout le temps qu’il ne se passe rien ici ! En tout cas, la « mè », elle devait être dans un sale pétrin pour l’abandonner comme ça, petite orpheline toute seule au monde !
–Mais elle n’est plus seule maintenant, elle nous a tous les deux, Julien et moi. J’en suis toute retournée depuis, j’y pense tout le temps !
–Ah oui, je comprends, il ne faut pas la laisser tomber à ton tour, toi aussi ! Mais c’est Julien et toi qui allez la payer la Fernande pour s’en occuper ?
–Personne ne m’a rien demandé, ils savent bien que je ne gagne rien du tout à la petite ferme avec ma mère.
–C’est bien bizarre toute cette histoire ! Elles ne travaillent pas pour rien les nourrices, il y a quelque chose qui cloche dans tout ça, si tu veux mon avis !
–Peut-être ben, mais t’es trop curieuse toi ! Moi, je ne cherche pas à savoir, je ne sais pas si tu te rappelles mais le curé voulait une marraine discrète.
–Bon, je ne t’embête plus avec ça, elle est jolie au moins cette petite fille ?
–Elle est adorable avec sa petite tête toute ronde et ses grands yeux bleus qui me fixaient droit dans les yeux comme si elle n’attendait que moi !
–Eh bien dis donc, t’en parles comme si c’était ton propre « quenio » ! Et ton Armand, tu l’as mis au courant au moins, qu’est-ce qu’il en dit de tout ça, lui ?
–Je ne l’ai pas revu depuis ; tu sais bien que ses parents ne veulent pas que je l’épouse. Je me demande bien s’il va réussir à leur faire entendre raison, ça me rend malade, moi !
–Allons Amélie, il ne faut surtout pas te rendre malade pour un gars, ils n’en valent pas le coup, tu sais, et puis, un de perdu, dix de retrouvés pour une belle fille comme toi !
–On voit bien que tu n’es pas amoureuse toi, tu ne peux pas me comprendre !
–Allez viens t’amuser un peu, mon frère doit déjà faire de la musique avec ses copains au café, on va les retrouver et danser un bon moment.
–Ah tiens, j’aperçois les autres filles qui arrivent là-bas.
–Mais attends un peu avant de les rejoindre, je repense à ce que j’ai vu la nuit d’avant et ce que tu me racontes là, est-ce que… ?
–Chut, elles arrivent !
–Salut les filles, on se dépêche d’aller là-bas, on est gelées à vous attendre toutes les deux.
–On y va ! Et d’entonner leur ritournelle préférée pour rythmer leurs pas à l’unisson…
À Bais le 19 janvier 1871
Un miracle
–Pélagie, la carriole est attelée, viens vite m’aider à charger les victuailles, tempête Léon.
–Attends que j’enfile toutes mes pelures, il fait un froid de chien ce matin.
–Peut-être mais Amélie doit déjà nous attendre, je te rappelle.
–
