Le Passager des Cinq Visages - Ghislain Cotton - E-Book

Le Passager des Cinq Visages E-Book

Ghislain Cotton

0,0

Beschreibung

Triangle amoureux sur fond d'intrigues et de complots politiques !

L’avocat montois Romain Balagne est emprisonné pour recel de malfaiteur. Le fait divers rappelle à Maxime Cordier qu’il a connu ce jeune homme épatant lors de ses années de collège. Surtout, Cordier se souvient de l’épouse de l’avocat, la belle Italienne Tina Costantini, dont il était secrètement amoureux. La tentation de retrouver celle qui hantait ses nuits d’adolescent va le conduire à rencontrer des personnages singuliers et le placer au cœur d’un étrange et tragique complot. 

Plongée sans concession dans les coulisses du monde judiciaire, Le Passager des Cinq Visages est sans conteste le roman le plus sensible et le plus brillant de son auteur.

Un thriller haletant qui décrit avec minutie les rouages du monde judiciaire

Le Passager des Cinq Visages a obtenu le Prix George Garnir 2014.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Mené de main de maître, ce récit a des résonances qui nous ont fait penser à Jean Ray et à Maurice Leblanc. Un bonheur de lecture et une invitation à aller à Mons..." (Edmond Morrel, Espace livres)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Ghislain Cotton a suivi des études de grec et de latin, puis s'est ensuite tourné vers le journalisme, écrivant des chroniques judiciaires et littéraires. En 1981, il lance la revue Le journal des livres, dédiés au monde de la littérature et de l'édition en Belgique. Il reçoit en 1997 le Prix Ex Libris.

EXTRAIT 

J'avais connu Balagne vers la fin des années quatre-vingt. Au cours de mes études au collège catholique de S. Plus de vingt après, je revois avec une grande netteté une silhouette d'échalas et un visage juvénile troué par un regard bleu lavande. Nous n'étions pas dans la même classe et n'avions jamais eu de relations suivies. Pourtant, un incident à la fois curieux et assez banal avait fixé dans ma mémoire un élève d'une culture peu commune pour cet âge et qu'une attitude un rien méprisante écartait des footballeurs. La chose était arrivée précisément pendant la mi-temps d'un de ces matchs interscolaires où le collège semblait engager sa réputation plus que dans la qualité, d'ailleurs réelle, de son enseignement. Présence obligatoire pour tous. D'où celle de Balagne et la mienne. Alors que la plaine croulait sous les flonflons d'une marche militaire - je crois que c'était celle de la marine américaine - le son s'était soudain interrompu et c'était L'Internationale qui avait tonitrué par-dessus l'assistance des parents, invités, professeurs et dignitaires diocésains de tout poil, médusés par cet ouragan de sédition. Le responsable de ce crime : Balagne qui s'était porté volontaire pour la partie musicale et que "Don Camillo", une grande bête d'abbé musclé comme un catcheur et responsable des sports, rué dans le cagibi de la sono, avait trouvé tranquillement assis devant la machine à bruit. Résultat : une semaine de renvoi.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 137

Veröffentlichungsjahr: 2014

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Du même auteur

Za, roman, Éditions Jacques Antoine, 1983.Les larmes d’Orbac, roman, L’Âge d’Homme, 1995.Korpanoff, roman, L’Âge d’Homme, 1999.La Muse du Café Rose, roman, L’Âge d’Homme, 2001.Tangomania, roman, Labor, 2006 (Bourse Thyde Monnier).Reconquista, roman, Éditions Luce Wilquin, 2010.

Nouvelles diverses en revues.

I

Bruxelles, 25 octobre 2010

J’avais connu Balagne vers la fin des années quatre-vingt. Au cours de mes études au collège catholique de S. Plus de vingt ans après, je revois avec une grande netteté une silhouette d’échalas et un visage juvénile troué par un regard bleu lavande. Nous n’étions pas dans la même classe et n’avions jamais eu de relations suivies. Pourtant, un incident à la fois curieux et assez banal avait fixé dans ma mémoire un élève d’une culture peu commune pour cet âge et qu’une attitude un rien méprisante écartait des footballeurs. La chose était arrivée précisément pendant la mi-temps d’un de ces matchs interscolaires où le collège semblait engager sa réputation plus que dans la qualité, d’ailleurs réelle, de son enseignement. Présence obligatoire pour tous. D’où celle de Balagne et la mienne. Alors que la plaine croulait sous les flonflons d’une marche militaire – je crois que c’était celle de la marine américaine – le son s’était soudain interrompu et c’est L’Internationale qui avait tonitrué par-dessus l’assistance des parents, invités, professeurs et dignitaires diocésains de tout poil, médusés par cet ouragan de sédition. Le responsable de ce crime : Balagne qui s’était porté volontaire pour la partie musicale et que « Don Camillo », une grande bête d’abbé musclé comme un catcheur et responsable des sports, rué dans le cagibi de la sono, avait trouvé tranquillement assis devant la machine à bruit. Résultat : une semaine de renvoi. Une sanction enviable pour un interne. Et plus que légère pour un acte qui lui aurait valu un renvoi définitif si son notaire de père, présent sur les lieux et écumant de rage lors du forfait, n’avait été un ancien du collège. Balagne allait ensuite gagner auprès de nous, et surtout des filles, un prestige nouveau. Son refus de toute explication entretenait une distance vaguement respectueuse et le soupçon excitant d’un militantisme prosoviétique dans un milieu où le communisme, même exsangue, était encore le diable. Pour le reste, je n’avais pas de souvenirs précis de ce drôle de type. Tout cela m’est remonté du passé à la lecture de cet articulet du Soir. Un correspondant local y évoque « suite aux regrettables incidents déjà relatés dans ces colonnes » la radiation de Me Romain Balagne, avocat au barreau de Mons. Outre la prévention de recel de malfaiteur et de complicité avec un petit braqueur de banque évadé de prison, l’avocat se voyait également poursuivi pour outrage à magistrat en cours d’audience. On rappelle aussi que son épouse, Mme Maria-Valentina Balagne, s’était bornée à rappeler que, par métier, son mari était fatalement amené à côtoyer des individus de réputation douteuse ou au passé chargé. Elle n’avait pu donner d’autres précisions, alléguant son absence du domicile conjugal lorsque les faits incriminés se seraient produits. Sur l’incident au tribunal, elle s’était refusée à tout commentaire. N’étant pas lecteur assidu de la presse quotidienne, j’ignore tout des préalables évoqués, mais le patronyme a, bien entendu, attiré mon attention. Bien qu’il soit peu courant, peutêtre aurais-je, par curiosité, vérifié dans l’annuaire s’il se trouvait plusieurs Balagne dans la région de Mons. Ou serais-je tout simplement passé à autre chose, si… Si pour moi qui avais oublié le prénom de « mon » Balagne, celui de Maria-Valentina ne pouvait tenir de la pure coïncidence.

Maria-Valentina Costantini. Chère Tina… Si Balagne affichait comme toi cet air un rien supérieur, je ne me rappelle pas l’avoir vu se mêler au petit groupe de tes admirateurs. Ceux qui, chaque matin, couraient à tes basques dès qu’en externe tu débarquais de l’Alfa paternelle et renvoyais le chauffeur en secouant d’un geste de reine les feux châtains de ta crinière. Si tu étais flattée par cette cour de grands gamins, tu le cachais bien. Tu affectais de t’intéresser davantage à ta fidèle suite de compagnes de classe. Des donzelles sans doute désireuses de recueillir à leur profit quelques miettes de ta séduction. Et qui ignoraient qu’à ton côté, elles semblaient privées d’existence propre. Quel âge aurais-tu maintenant ? À peu près le mien : 36 ou 37 ans… Et quels pourraient bien être en 2010 les traits de l’élève d’alors ?

En fait, on ne savait pas grand-chose de Tina. Sinon qu’elle était d’origine italienne, qu’elle venait de Paris et ne passerait que quelques mois au collège pour achever sa rhéto. Trop inflammable pour ne pas être amoureux fou de son image et trop timide pour l’approcher, je brûlais pour elle de toute mon adolescence. Tout en associant son prénom latin à celui de Fermina, l’héroïne du roman de Larbaud qui m’avait noyé dans un océan d’exquise mélancolie. Malgré quelques tentatives courageuses mais vaines, je n’avais pas eu de vrais contacts, à peine quelques échanges verbaux, avec celle qui hantait mes rêves et mes nuits, entre pure dévotion et gourmandise d’un corps fiévreusement deviné. Je me souviens aussi du petit baiser d’oiseau qu’elle avait posé sur ma joue lors des adieux collectifs de fin d’année. Avec un « Ciao, Ficelle » plus distrait que complice. Jamais le surnom facile dont la classe avait affublé l’élève Maxime Cordier ne m’avait paru aussi ridicule. J’en aurais pleuré. Et il avait fallu du temps – ou ce que l’on croit être du temps à cet âge – pour que s’efface un souvenir qui, soudain, m’est revenu en force. Et de façon encore plus prégnante vu mes états d’âme d’aujourd’hui, alors que Véronique vient de me quitter après dix-sept ans de vie commune plutôt heureuse, débutée pendant nos études à Louvain-la-Neuve. En fait, je me suis menti en feignant de croire que j’étais aussi fatigué d’elle qu’elle l’était de moi. Nous avons refusé les services d’avocats payés pour nous monter l’un contre l’autre. Aucun de nous deux n’a donc la garde de Justine et nous nous sommes juré de gérer le sort de notre fille en bonne entente et en fonction des opportunités du moment. Ce qui devrait d’ailleurs se passer sans trop de difficultés et convenir à l’intéressée. N’empêche, la séparation m’a mis dans un état de fragilité et de frustration que tout aggrave. Solitude, contraintes professionnelles et jusqu’aux murs mêmes de mon nouvel appartement bruxellois dont je ne reconnais ni l’espace ni les odeurs alors que j’ai laissé à Véronique celui que nous occupions dans le bel immeuble Art déco, à l’entrée du bois de la Cambre et dont le loyer s’accordait mieux à son salaire de cadre bancaire qu’à mes rentrées plutôt aléatoires. Tout cela explique sans doute pourquoi le souvenir de Balagne et surtout celui de Maria-Valentina Costantini ont pu, au départ d’une rêverie plutôt amusée, tourner à l’obsession. Et fait mûrir en moi le projet informel et pourtant résolu d’en savoir plus.

Sur Internet, l’annuaire téléphonique local ne signale qu’un seul R. Balagne. Quant à l’adresse, elle attise encore ma curiosité. Drôle de nom que celui de cette « rue des Cinq Visages ». Quelle réalité cache-t-il ?

4 novembre

Alors que l’automne fait greloter Bruxelles, je me suis décidé à faire un tour du côté de Mons. En dehors de vues lointaines lors de sauts en France, je ne gardais de la ville que des images vagues, curieusement teintées de Moyen Âge. Elles me venaient de mon enfance et de visites familiales à une lointaine parente qui, à mes yeux, devait avoir au moins cent ans et m’effrayait à mordiller sans cesse une grosse verrue sous sa lèvre. Je me rappelle aussi m’être amusé plus tard du propos ménager de Victor Hugo traitant le clocher du beffroi d’« énorme cafetière flanquée au-dessous du ventre de quatre théières moins grosses ».

Il faisait un froid nordique lorsque j’ai garé ma voiture aux environs de la Grand-Place. Et comme il m’arrive souvent, je me retrouvais sans plan d’action précis après avoir cédé à une première impulsion. Il m’aurait paru ridicule ou déplacé d’aller sonner tout de go à la maison de la rue des Cinq Visages. Si toutefois elle y était, qu’aurais-je dit à Madame Maria-Valentina Balagne ex-Costantini, sûrement éprouvée par l’arrestation de son mari ? Bonjour Tina, c’est moi : Max Cordier ! Ou mieux encore : Ficelle ! Rien que d’imaginer ce scénario débile… Tout en regrettant déjà d’avoir fait le voyage, j’ai décidé devant mon deuxième café de me borner à une balade dans la ville et, chemin faisant, à repérer les lieux « comme par hasard ». Une comédie puérile que j’ai abordée par une rue dite « des Clercs » pour gagner la collégiale Sainte-Waudru. Et pour y jouer les touristes en balayant d’un regard assez distrait par mon état mental les albâtres italianisants de Du Broeucq. Sans ignorer que, selon le plan de ville, les lieux qui m’occupaient l’esprit étaient proches.

J’ai fini par en prendre le chemin après un crochet dilatoire par la « cafetière » trônant sans modestie au sommet de la ville. Et dans le dédale des vieilles demeures patriciennes, je retrouvais l’image de ce décor médiéval émergée de l’enfance. Rue des Cinq Visages, à l’adresse indiquée par ma recherche sur Internet, j’ai vu une grande et belle maison dont les vieux murs de briques et les fenêtres hautes, chaînées de pierre, semblaient porter des siècles d’honorabilité bourgeoise. Je suis passé sans m’arrêter devant la porte cochère où une plaque de cuivre annonçait sans plus Romain Balagne-Avocat. Après un demi-tour au bas de la rue, je la remontais pour passer une nouvelle fois devant la maison quand j’ai vu une drôle de chose en sortir et marcher dans ma direction. C’était une petite bonne femme toute en hanches et un peu bancale qui balançait sa large croupe avec une surprenante énergie. Elle arrivait à ma hauteur quand j’ai cédé soudain à l’impulsion de l’aborder. Tout dans son attitude comme le cabas qu’elle coltinait m’avait donné à penser qu’elle « appartenait » sans doute à l’univers des Balagne. Je ne me trompais pas. Je lui ai dit que, de passage dans la ville et, par hasard, dans cette rue, j’avais aperçu la plaque portant ce nom et que je m’étais demandé s’il pouvait s’agir du Balagne qui avait été comme moi élève au collège de S. Alors que je pataugeais dans mon explication, sa façon satisfaite de déglutir en silence dans un jabot goitreux qui lui remontait jusqu’aux lèvres m’avait imposé l’image d’un pélican. Mais une lueur presque ironique dans son regard trahissait un esprit vif et une nature enjouée. Elle pouvait confirmer que Romain – enfin, Monsieur Balagne – était bien celui auquel je pensais. Un homme auquel elle s’était attachée depuis son entrée au service de la famille, alors qu’il avait à peine dix ans. Elle ajouta, soudain assombrie, que, pour l’heure, il était absent et traversait des moments difficiles dont elle préférait ne pas parler. Mais, au fait, est-ce que je n’avais pas connu son épouse, Tina Costantini, qui avait, elle aussi, passé quelques mois au même collège de S. ? Alors que je m’étais fabriqué la tête d’un type qui fouille dans sa malle aux souvenirs, elle revenait à la charge. Comment donc m’appelais-je ? Elle pourrait parler de moi à Tina. Est-ce que je n’avais pas une carte à lui remettre ? Peut-être se souviendraitelle. Et son mari aussi « quand il en aura fini avec ses ennuis ». Pris de court et sans doute plus sensible à l’opportunité de cet imprévu qu’à mon embarras, j’ai sorti de mon portefeuille l’unique carte quelque peu défraîchie qui s’y trouvait encore. Le regard furtif qu’elle y jeta en l’empochant parut raidir son attitude jusqu’alors plutôt bienveillante. J’ai réalisé aussitôt ma légèreté. Compte tenu des circonstances, la mention du métier de journaliste, pourtant bien éloigné alors de mon esprit, ne devait pas inspirer confiance. J’ai quitté le Pélican avec une hâte suspecte pour repartir au hasard des rues pentues jusqu’à m’y perdre. Sans cesser de me reprocher ma conduite imbécile et en me votant au passage le statut de « grosse pomme » du nom d’une de ces rues lancé comme un sarcasme par un carreau de faïence.

Rentré ici, j’ai retrouvé mon calme, certain après tout que la carte ne susciterait chez les Balagne qu’une vague interrogation sans suite. Et je compte sur l’arrivée de Justine demain et sur quelques jours de congé passés avec elle à Paris, pour m’ôter de l’esprit ma démarche dérisoire et mes nostalgies d’adolescent prolongé.

12 novembre

C’est au retour de France qu’épuisé par la visite intensive des musées où ma fille, forte de ses mollets de 16 ans, voyait l’antichambre obligée de futures études artistiques, j’ai trouvé dans mon courrier la lettre manuscrite datée de cinq jours. Encre violette sur fond jaune paille. Écriture singulière, toute en pointes et déliés.

Mons, ce samedi

Monsieur Cordier,

La carte que vous avez remise à Julienne, notre gouvernante, m’a rappelé bien des souvenirs de ma jeunesse. Comme il n’est pas dans mes habitudes de feindre, je ne vous cacherai pas que c’est surtout votre surnom, plutôt amical selon moi, qui a soudain surgi et réveillé ma mémoire. Je ne doute pas que vous soyez au courant des épreuves traversées par mon mari qui m’a paru manquer de conviction quand, au parloir de la prison, il m’a dit se souvenir vaguement de vous. Quoi qu’il en soit, j’ignore si votre état de journaliste est lié à l’intérêt que vous semblez porter à Romain, bien que, selon Julienne, vous ayez invoqué un passage de pur hasard aux Cinq Visages. (Cela dit, vous n’avez pas, m’a-t-elle assuré, la tête de l’emploi, ce qui, chez cette femme intuitive, prend valeur d’éloge.) Il est vrai que par la force des choses, nous avons divisé votre profession, comme d’ailleurs celle de mon mari, en deux clans : nos amis et nos ennemis. Les seconds l’emportent de très loin en nombre et en zèle.

J’espère sincèrement, si vous êtes concerné, que vous aurez à cœur de rechercher la vérité d’un homme que l’on accable parce qu’il ne pense ni ne marche dans le rang. Si je me trompe quant à votre implication professionnelle, oubliez ceci et, dans ce cas, j’espère que nous pourrons en des temps meilleurs mettre tous trois en commun et librement nos souvenirs d’autrefois.

Avec (sous condition expresse !) mes amicales salutations.

Maria-Valentina (Costantini) Balagne.

Il n’en fallait pas plus pour ranimer en moi les fantasmes endormis. Et par un curieux effet d’entraînement, le semblant de proximité créé par cette lettre m’a fait retrouver avec plus de netteté les traits vénérés de l’étudiante d’autrefois. Et jusqu’à l’émouvante gravité de sa voix teintée d’un léger accent italien. En même temps, j’étais subjugué par la diversité des sentiments que les mots semblaient exprimer avec tant d’élégance : autorité, tristesse, franchise.. Ironie aussi. Quant à ce terme démodé de « gouvernante » dédié au Pélican, il me paraissait jouer le jeu malin d’une culture bourgeoise capable de se moquer d’elle-même. Mais j’ai surtout noté que l’on ne fermait pas la porte sur de possibles rencontres à venir. J’ai fait dix fois le tour de mon appartement avant de me décider à répondre et de renoncer aux brillants effets de plume que j’alignais dans ma tête. En fin de compte, une sobriété de bon aloi me paraissait plus opérante. J’ai remercié Madame Balagne, compati aux épreuves que traversait son mari et justifié le retard de cette réponse à une lettre qui m’avait « beaucoup touché ». Je l’ai rassurée aussi : journaliste, oui, mais repenti en quelque sorte. Me contentant, après avoir fait un peu de tout dans ce drôle de métier (mais sans aller, ai-je précisé, jusqu’à fouiller dans les poubelles), de pratiquer le culturel en électron libre. Et plus particulièrement la critique littéraire. Je suppose, ai-je ajouté, espérant un sourire et peut-être une certaine considération de sa part, que quelques manuscrits restés dans mes tiroirs et l’essai sur Chesterton auquel je m’étais depuis peu attelé n’étaient pas de nature à faire de moi un adversaire. J’ai jugé préférable de ne pas faire allusion à mon second métier qui pourtant m’amuse plus honteusement qu’il ne me fait honte. Celui, bien caché, de concepteur de slogans et de scénarios publicitaires. (Cela remonte à plusieurs années et s’est amorcé par hasard, avec un concours public organisé par un organisme de prévention routière. J’y avais participé presque par désœuvrement. À ma grande surprise, j’ai gagné un week-end à Venise pour avoir commis un scénario qui avait eu l’heur de plaire : la descente dans le caveau d’un cercueil retenu par des ceintures de sécurité, sous-titrée d’un laconique Trop tard !…