Le Pays des pas perdus - Gazmend Kapllani - E-Book

Le Pays des pas perdus E-Book

Gazmend Kapllani

0,0

Beschreibung

Karl et Frederick, deux frères que tout oppose nés dans une même ville d’Albanie, se retrouvent à la mort de leur père, après plus de deux décennies de séparation. Brutalement confrontés à leurs différences, le nationaliste enraciné et le cosmopolite convaincu vont devoir faire face au passé de leur famille et de cet étrange territoire, cristallisant à travers leur confrontation l’histoire chaotique des Balkans et de l’Europe des XXe et XXIe siècles.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

« Si la thématique de l’Europe revient régulièrement dans les romans contemporains, elle est rarement traitée avec autant de poésie et de finesse. » Alexia Kalantzis, La Petite Revue


« le cœur du roman, qui plonge dans les remous des Balkans au siècle dernier, touche à des thèmes infiniment riches tels que l’ambivalence de la migration ou l’incursion de la grande histoire dans la destinée d’une famille. » Manon Houtart , Le Nouveau Magazine littéraire

« Et comme souvent l’individuel montre le collectif, le personnel touche l’universel. » Lyvres.fr

À PROPOS DE L'AUTEUR

Gazmend Kapllani est né en 1967 en Albanie. C’est aujourd’hui un auteur en vue, un dramaturge à succès, et son éditorial bihebdomadaire dans le plus grand quotidien grec, Ta Nea, fut une référence dans le monde des médias grecs et plus largement balkaniques. Après avoir vécu en Grèce pendant plus de vingt ans, il réside aujourd'hui aux Etats-Unis.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 215

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Page de titre

Donne-moi la force de pardonner. Parce que celui qui sait pardonner est le plus grand de tous. Parce que je sais que je ne peux pas oublier.

Meša Selimović,

PREMIÈRE PARTIE

1

Quand il arriva sur la grande Place de Ters1, Karl leva les yeux vers le minaret de la mosquée dont la blancheur se détachait à l’horizon. Il se dressait dans le ciel comme un vaisseau spatial en béton. Sa construction avait débuté peu avant le départ de Karl pour la Grèce. « Je serai de retour dans six mois », avait-il dit à son frère et à son père. S’il leur avait annoncé qu’il embarquait pour la Lune, ceux-ci ne l’auraient pas regardé autrement. Ils savaient bien que Karl ne reviendrait pas dans six mois. Lui non plus n’y croyait pas. Il disait cela simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement et, bien entendu, il n’avait pas tenu parole. Son frère Frederik l’avait embrassé, les larmes aux yeux. Son père lui avait jeté un regard méfiant, comme toujours. Mais aujourd’hui, il n’aurait plus à l’affronter. Vingt-sept ans après avoir annoncé qu’il quittait le pays, Karl était de retour dans sa ville natale pour accompagner son père vers sa dernière demeure.

La dernière fois qu’il s’était rendu au cimetière, c’était juste avant de franchir la frontière grecque. Il était allé déposer un bouquet de fleurs et une bougie sur la tombe de sa mère. Elle était morte un an avant le départ de Karl. La version officielle avancée par la famille était qu’elle avait succombé à une attaque. Mais tout le monde savait qu’elle s’était suicidée. Un geste aussi grave ne pouvait rester secret dans une ville où les commérages allaient si bon train qu’ils n’épargnaient pas même les trous de culotte des voisins.

Il entendit les cloches de l’église. Il regarda autour de lui et crut émerger d’un rêve. La première chose qui l’avait frappé – une fois de plus – en parcourant « l’avenue de l’Europe », c’était de voir des bâtiments complètement défigurés. Ceux qui dataient de l’époque communiste, à droite et à gauche de l’avenue, étaient aussi hideux qu’un visage de mendiant couvert de piqûres de guêpe. Les nouveaux étages donnaient l’impression d’avoir été grossièrement rapiécés sur les anciens, avec des balcons aussi proéminents que des bosses sur un crâne. Les immeubles récents avaient eu raison du moindre brin de verdure et s’élevaient aussi haut dans le ciel que des bambous gigantesques à l’ombre desquels les vieilles bâtisses faisaient figure de nains ratatinés.

Ters, dont l’origine du nom était prétexte à d’interminables empoignades entre historiens de la province, était une ville étrange. À commencer par le fait qu’il y avait deux villes en une : sur la crête de la colline, la vieille ville avec des maisons en pierre qui avaient résisté au passage du temps ; et en bas, dans la plaine, la nouvelle agglomération que les citadins avaient baptisé « Ville du Désert ». Ces deux villes en une étaient séparées par un fleuve. Son nom véritable était le Skamandros, mais les habitants avaient décidé de l’appeler « la Seine ». Les Tersaniens, qui avaient un goût prononcé pour les surnoms, disposaient de deux ou trois variantes pour désigner absolument tout ce qui existait, que ce soit les religions, les gens, les rues, les animaux, les objets inanimés…

***

Des badauds circulaient sur la Grande Place en ce début de matinée. Karl ne connaissait aucun des jeunes qu’il croisait. Ils étaient sans doute encore bébés ou n’étaient même pas nés lorsqu’il avait quitté Ters. Le visage des plus âgés lui rappelait celui des acteurs dans les films en noir et blanc qu’il regardait autrefois. Devant toutes ces têtes vaguement familières ou totalement inconnues, les édifices défigurés et la Grande Place qui n’avait pas changé, Karl se sentait comme en suspens : étranger dans sa ville ou natif d’une ville devenue étrangère.

Parmi tous les Tersaniens qui déambulaient sur la Grande Place, Karl ne reconnut que Pandi le Fou. Il avait laissé un souvenir impérissable dans les annales de la ville le jour où il s’était planté complètement soûl au milieu de la place, dans une pose qui tenait à la fois du ténor et du dindon, et où il avait entonné à pleins poumons, sur l’air de L’Internationale : « Debout, les dupés de la terre ! » On l’avait arrêté sur-le-champ et il avait disparu de Ters pendant dix ans. Mais cette version fantaisiste de L’Internationale avait fait fureur. Les plus audacieux la chantonnaient à voix basse quand ils étaient au café, en prenant des airs de conspirateurs et en pouffant de rire ; mais les mouchards veillaient, ils tendaient leur oreille de bouledogues bien dressés pour les écouter sans se faire repérer ; ensuite, quand toute la ville dormait, eux passaient des nuits blanches à compléter leur liste des « ennemis de l’intérieur ».

Dix ans plus tard, Pandi le Fou était réapparu dans Ters, complètement voûté, devenu vieux avant l’heure : on aurait dit une épave. Non seulement il ne chantait plus mais il ne desserrait plus les dents. Rien, pas la moindre lettre de l’alphabet ne sortait de sa bouche. Il s’installait chaque jour en face du cimetière et vendait des œillets à l’occasion des enterrements, sans jamais prononcer un mot. Certains racontaient qu’on l’avait torturé à l’électricité dans de sinistres cachots et dans les salles d’interrogatoire. D’autres allaient plus loin et faisaient courir le bruit qu’on lui avait coupé la langue. En tout état de cause, après la chute du communisme, toujours voûté et aussi difforme que les nouveaux immeubles, Pandi le Fou avait réussi à étendre son commerce d’œillets dans les rues du centre.

***

Karl arriva à la maison, où l’attendait la dépouille funèbre. Des gens entraient, d’autres sortaient. La porte de l’appartement était grande ouverte et l’odeur de fumée se faufilait jusqu’en bas de l’immeuble, trois étages plus bas. Un voisin reconnut Karl dans l’escalier et lui tendit la main : « Mes sincères condoléances, Monsieur Karl, et que le souvenir de votre père reste vivant en vous. » « Merci », dit-il, un peu surpris, en gardant la main de l’homme entre les siennes comme il se doit quand on reçoit un cadeau inattendu. Entendre ce voisin l’appeler « Monsieur Karl » l’avait impressionné. Il fit encore quelques pas avec sa valise noire à la main et entra dans l’appartement.

Son frère Frederik apparut dans le couloir. Ils s’embrassèrent sans échanger un mot. Les yeux de Frederik étaient rouges et gonflés à force d’avoir pleuré et par manque de sommeil. Ceux de Karl l’étaient également, juste à cause du manque de sommeil. Il n’avait pas réussi à verser une larme depuis qu’il avait appris la mort de son père. Pendant son interminable voyage – Boston-Rome-Paris-Tirana-Ters –, une voix intérieure lui répétait obstinément : « Tu dois pleurer, tu as perdu ton père. » Plus les heures passaient, plus la voix lui reprochait son incapacité à pleurer. Elle fut encore plus outrée en constatant que non seulement Karl ne pleurait pas, mais qu’il s’était plongé dans la lecture des journaux offerts par la compagnie aérienne : New York Times, Times, Washington Times. Dès qu’il voyait le mot « Times », Karl feuilletait le journal et le lisait. Et quand il plongea le nez dans un magazine de mode, la voix intérieure explosa : « Comment peux-tu lorgner les jambes nues des femmes le jour où ton père est mort ! » L’une des femmes prises en photo ressemblait à sa mère. Tout le monde lui disait qu’il en était le portrait craché et avait hérité de son sourire. « Qu’aurait été ma vie si j’étais arrivé au monde en étant une fille ? » se demanda-t-il.

***

Le cercueil avait été placé au centre du salon, sur une table de marbre blanc garnie de bouquets de toutes les couleurs. Des femmes en noir étaient assises en cercle, sur des chaises noires en bois, elles tenaient chacune une tasse blanche dans leurs mains. Elles passeraient la nuit à boire du café turc autour du cercueil et à lire l’avenir dans le marc épais, en veillant le mort jusqu’au matin afin d’empêcher les démons de venir l’enlever.

La tante vint vers Karl et le prit dans ses bras. « Mes condoléances les plus sincères, cher enfant », dit-elle en l’embrassant. C’était une femme robuste en dépit de ses quatre-vingts ans. Les autres femmes se levèrent en signe de respect. L’une d’elle chuchota (assez fort pour que Karl l’entende) : « C’est le fils aîné qui arrive d’Amérique. »

Karl revint vers le cercueil. Il le toucha légèrement du bout des doigts, comme pour dire : « Je suis là. »

Puis il alla se joindre aux hommes dans la pièce voisine.

***

La fumée de cigarette formait un nuage épais qui voilait le contour des visages. Karl s’assit dans un coin, sur une chaise en bois, à côté de son frère qui entreprit de lui présenter les visiteurs : Jani, l’ancien distributeur de bois bien connu, Meti, l’ancien boulanger à qui la moitié de la ville commandait des baklavas pour le Nouvel An (il était au chômage depuis la chute du communisme, et plus personne n’avait besoin de faire appel à ses talents), Ismaïl, un collègue de son père, professeur de maths à la retraite. La plupart des hommes présents appartenaient à une autre époque qu’ils appelaient entre eux « ce temps-là ». Fation, le fils de Sheme, dit Frederik en indiquant de la main un jeune homme au visage décharné avec des cheveux châtains et des yeux vifs. En serrant la main du fils de l’ancien fossoyeur de la ville, Karl se rappela que Sheme était mort foudroyé. Depuis cette tragédie, les Tersaniens considéraient la foudre et le mauvais œil comme les deux menaces et les deux malheurs les plus redoutables.

Karl posa la main sur le cœur en signe de reconnaissance envers ces visiteurs venus rendre hommage à son père. Tous ces noms et ces visages firent remonter du plus profond de sa mémoire de vieilles photos enfouies. Il savait que ces hommes avaient une longue habitude des cérémonies funèbres. Qui sait combien d’enterrements ils avaient suivis dans leur vie ! Les décès et les mariages, comme partout dans le monde, constituaient la base des rites sociaux à Ters. La participation au mariage avait lieu sur invitation, alors que pour les décès, les maisons restaient ouvertes à tous, riches et pauvres, puissants et mendiants. Dans cette petite ville où les gens naissaient inégaux, vivaient et mouraient inégaux, la mort était en quelque sorte une patrie qui les accueillait tous sans discrimination. Karl repensa alors à une phrase qu’avait écrite Joseph Roth, lors de son voyage en Albanie en 1927 : « Dans aucune partie du monde, la mort n’est aussi proche de la vie qu’en Albanie. »

J’ai pleuré quand j’ai vu Karl sur le pas de la porte… des larmes de joie et de chagrin… les larmes émues d’un frère qui voit son frère revenir à la maison après tant d’années… mais très vite, je me suis senti mal à l’aise. C’est ce qui arrive chaque fois, aujourd’hui encore, en raison du fait que nous nous retrouvons si rarement … Je ne suis pas aveugle, je vois, je sens le mur invisible qui s’élève entre Karl et moi. Ce mur est là depuis des années… Je n’ai rien fait pour le construire. Si c’était en mon pouvoir, je le démolirais immédiatement. Ce mur, c’est Karl qui l’a érigé et qui le maintient dressé entre nous. La première pierre qui en est à l’origine, c’est le mépris de Karl à mon égard. Bien entendu, il ne le montre pas ouvertement. Mais je le lis dans son regard, je l’entends dans son silence, je le devine dans ses gestes, je le sens dans la distance qu’il garde envers moi.

1 Le mot ters en albanais vient du turc et signifie « erreur, malchance », « ce qui va de travers ». Toutes les notes sont de la traductrice, sauf mention contraire.

2

Karl n’avait aucune attirance pour les rites et les cérémonies. Peut-être était-ce dû à la répulsion qu’il avait développée à leur égard pendant la période du communisme. À commencer par ce qui se passait dans leur propre maison. Son père était un professeur réputé de marxisme-léninisme qui avait fait ses études à Moscou, dans le célèbre Institut Marx-Engels-Lénine. Le prénom de Karl avait été choisi en l’honneur de Marx, et celui de son frère en l’honneur d’Engels.

Tous les Tersaniens, jeunes ou vieux, connaissaient l’étonnante histoire de ces prénoms. Karl était né le premier, en septembre 1968. Au moment précis où l’État décrétait l’interdiction de la religion et de tous les prénoms étrangers. Le directeur de l’état civil avait donc refusé d’inscrire le prénom de Karl pour le nouveau-né. « Ce sont les ordres du gouvernement, camarade Omer, on ne peut accepter aucun prénom d’origine étrangère », disait-il et répétait-il à son père qui fronçait les sourcils en signe de contrariété. La question de ce prénom s’était corsée à cause d’une circulaire sortie quelques semaines avant la naissance du bébé : désormais, les prénoms des dirigeants du marxisme-léninisme étaient totalement interdits pour le commun des mortels. C’était une mesure sage et prudente, expliqua Loufti S. avec le zèle qui le caractérisait, elle visait à dissuader toute tentative de profanation de ces noms sacrés. « Camarade Omer, vous savez aussi bien que moi ce qui est arrivé à un certain Lénine de Ters, il y a deux ans : il a été jeté en prison pour s’être comporté en ennemi du pouvoir populaire », ajouta Loufti S. avec cette obséquiosité qui ne le quittait jamais. « En clair, camarade Loufti, vous laissez entendre que mon fils pourrait devenir un ennemi du Parti et de la nation ? », demanda le père hors de lui. Loufti S. se fit aussi petit qu’un hérisson à qui l’on jette des pierres : « De grâce, camarade Omer, dit-il, vous êtes la lumière du Parti à Ters, mais moi, je peux perdre mon gagne-pain, et cela juste à cause d’un prénom. Apportez-moi une déclaration écrite du gouvernement et j’inscrirai le prénom sans perdre une seule seconde. »

La controverse entre le père de Karl et le directeur de l’état civil dura à peu près un an. « Notre fils est comme Ulysse. Quand il est pris au piège dans la caverne du Cyclope qui veut savoir son nom, il répond : “Personne” », disait Vali, la mère du bébé, les yeux pleins de chagrin. Une année entière s’écoula pendant laquelle, avec une obstination inébranlable, Omer M. adressa des lettres aux membres du Politburo à Tirana et écrivit personnellement à Enver Hodja, en suppliant le Guide Suprême de l’autoriser à donner le prénom de Karl à son fils. Et un jour, le miracle se produisit : une lettre manuscrite portant la signature d’Enver Hodja atterrit entre les mains tremblantes d’Omer. « Vous, un communiste inébranlable, qui vous êtes distingué au cours de l’implacable lutte des classes et pour l’instauration de la dictature du prolétariat, vous avez moralement et légalement le droit de donner à votre cher fils, ce futur soldat du Parti et de la nation, le prénom de notre grand maître à tous et de notre guide, Karl Marx », écrivait notamment Enver Hodja. En quelques heures, la lettre prit des proportions mythiques dans la ville de Ters. Jamais un habitant n’avait reçu de lettre écrite de la main du dictateur. Aussi, dès qu’il l’apprit, Loufti S. n’attendit pas de voir apparaître Omer M. à la porte de son bureau. Il prit son énorme registre d’état civil sous le bras et arriva hors d’haleine chez le professeur de marxisme-léninisme. Sans se départir de son attitude obséquieuse, il enregistra le prénom et signa en répétant inlassablement : « Que votre petit Karl ait une belle vie et accomplisse de belles choses. » Lorsque le frère de Karl naquit deux ans plus tard, Loufti S. ne fit aucune objection. Il enregistra le prénom de Frederik en multipliant compliments et courbettes devant le père de l’enfant.

Mais cette aventure était à peine terminée que les ennuis commencèrent pour Karl. Les bagarres entre gamins du voisinage lui donnèrent souvent l’occasion de voir dans son prénom une sorte de malédiction. Pour l’embêter, les autres faisaient exprès de l’appeler « Kar2 ». Qui sait combien de fois ce jeu pervers l’avait alors amené à serrer les dents et à pleurer de rage. Les insultes se raréfièrent avec le temps, mais Karl ne se sentit vraiment débarrassé du poids de son prénom qu’au moment où il franchit la frontière avec la Grèce.

** *

Sa famille ne manquait jamais de fêter l’anniversaire de chacun, mais aussi celui de Marx (Engels ne comptait pas autant). À cette occasion, Karl et Frederik lisaient des extraits du Manifeste du parti communiste. Karl se souvenait encore par cœur du premier paragraphe : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le Pape et le Tzar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers allemands. » Et les deux gamins lisaient sans comprendre un traître mot de ce qu’ils articulaient. Mais ils y mettaient d’autant plus d’ardeur qu’ils étaient récompensés par les applaudissements de leurs parents, et surtout par des bonbons.

À la fin de cette prestation, leur mère, qui était professeur de géographie, sortait une vieille carte en couleur pour montrer à Karl et Frederik les périples de Marx et d’Engels à travers l’Europe : Berlin, Manchester, Paris, Bruxelles, Londres.

« Pourquoi on ne fait pas le même voyage que l’oncle Marx ? », demanda un jour Karl. Sa mère eut un sourire gêné et ne répondit pas. Son père intervint pour expliquer que Karl Marx n’aurait jamais quitté son pays d’origine si les bourgeois sanguinaires et les prêtres corrompus ne l’avaient pas traqué en l’obligeant à s’enfuir et à devenir apatride. « Mais dans notre patrie socialiste, nous ne manquons de rien, personne ne nous persécute et ne nous oblige à partir nulle part », conclut-il ce prêche qu’il débitait toujours avec le même ton sérieux de catéchiste dénué d’ironie, en martelant particulièrement les mots « rien », « personne », « nulle part ». Chaque fois que cette scène lui revenait à la mémoire, Karl était partagé entre l’hilarité et la honte. Il n’arrivait pas à discerner si son père mentait sciemment ou s’il croyait à ces âneries.

***

En grandissant, Karl trouvait de moins en moins de plaisir à lire le Manifeste du parti communiste. Jusqu’au jour où il se rebella carrément contre ce rituel : « Je ne veux plus le lire. » Le père le regarda d’un air étonné, Frederik et sa mère d’un air effaré. Son père lui demanda alors d’un ton sévère de reprendre ses esprits et lui intima l’ordre de lire. Même s’il essayait de paraître intraitable, sa voix trahissait un certain désarroi, un infime tremblement que seul Karl était capable de déceler. Ce trémolo dans la voix paternelle procura à Karl une jouissance indicible, presque sauvage, et le renforça dans son entêtement. « Pourquoi ne veux-tu pas lire ? », lui demanda son père, montrant ainsi qu’il était sur le point d’abdiquer. « Je ne veux pas », répondit Karl sèchement. En définitive, son frère Frederik lut tout seul. Contrairement à Karl, celui-ci ne s’opposait jamais à la volonté paternelle, il ne mettait jamais rien en doute, que ce soit ses conseils, ses ordres ou ses désirs.

Ce fut la dernière fois qu’on célébra l’anniversaire de Marx chez eux. Karl avait alors quatorze ans. Son refus de lire marqua sa première révolte contre les célébrations rituelles. En même temps et sans en avoir conscience, ce fut sa première déclaration de guerre contre le pouvoir paternel. Quelque chose se brisa dans leur relation ce jour-là ; et avec le temps, le fossé entre eux deviendrait un véritable gouffre.

Une peur absurde m’envahit parfois : la peur que Karl puisse se suicider un jour… cette peur me ronge secrètement depuis que notre mère s’est suicidée… même si je vois rarement Karl, et de plus en plus rarement, cette peur me reste chevillée au corps… quand je travaille ici, à la morgue, mes pensées me ramènent involontairement à notre mère et à Karl… alors la peur surgit de l’ombre comme un fantôme, elle s’installe sans vergogne dans ma tête et ne me lâche plus …

2 Littéralement « bite » : terme familier et péjoratif en albanais.

3

Vers deux heures du matin, après le départ des derniers visiteurs, Karl et Frederik allèrent à la cuisine, où les attendaient des feuilletés aux épinards et au fromage que les voisines avaient préparés.

Frederik commença à lui expliquer comment se déroulerait la cérémonie d’enterrement, le lendemain.

« J’ai parlé avec Hodja. Il sera là à dix heures, dit-il.

— Avec Hodja ? », répéta Karl pour s’assurer qu’il avait bien entendu.

Son frère hocha la tête de manière à souligner que Karl était resté si longtemps absent qu’il n’avait aucune idée des changements survenus dans la vie de leur père. Frederik lui expliqua en quelques mots que leur père s’était tourné vers la religion au cours de ces dernières années et qu’il était devenu un fervent musulman. Avant de tomber malade, il envisageait même de partir en pèlerinage à La Mecque.

Leur père était autrefois un athée irréductible. Il avait même pris un jour la tête d’une bande d’activistes déchaînés : jeunes et vieux avançaient en brandissant des pioches et des maillets avec autant de ferveur que les exorcistes quand ils brandissent des icônes pour chasser le démon. Hurlant comme des possédés « La religion est l’opium du peuple ! », ils avaient escaladé la colline de la vieille ville et démoli la mosquée, le monastère soufi, les deux églises orthodoxes et catholiques et la synagogue sépharade. Mais visiblement, le père avait fini par passer dans le camp adverse, celui des croyants. Il avait toujours eu besoin de croire en quelque chose d’absolu. À moins que le fait de se tourner vers Dieu, se dit Karl, ne soit le signe d’un repentir, une tentative pour obtenir la rémission de ses fautes ?

« Tu vas à la mosquée, toi aussi ? demanda-t-il à Frederik.

— Non, je vais de temps en temps à l’église avec ma femme et le petit. Généralement pour les fêtes, à Pâques ou à Noël, répondit succinctement Frederik avant de lui demander :

— Et toi, tu es toujours agnostique ? »

Karl opina d’un mouvement de tête. « Bref, tu es un authentique Albanais », conclut Frederik en souriant. Son sourire était une main tendue vers Karl pour qu’ils se rapprochent durant cette soirée où la mort de leur père les avait de nouveau réunis.

Je me souviens qu’un jour, quand nous étions gamins, deux garçons m’avaient coincé derrière la maison, avec des pierres dans les mains. Le plus gros avait le visage plein de verrues, l’autre louchait comme si une main invisible forçait ses pupilles à se tourner l’une vers l’autre. Ils avaient tous les deux un air féroce – le garçon qui louchait n’avait pas de mal à y arriver parce qu’il faisait naturellement peur avec ses yeux. Ils me menacèrent et me demandèrent de leur donner mon chapeau, sinon ils me fendraient le crâne à coup de pierres – deux gros pavés qu’ils avaient du mal à tenir entre leurs petits doigts crasseux. C’était un chapeau blanc, avec un petit tigre vert sur le bord, que maman avait confectionné avant que ses mains ne soient paralysées… Je fus pris de panique et j’éclatai en sanglots. Karl apparut tout à coup, armé d’un grand bâton, en hurlant aussi fort qu’un chevalier qui se jette dans la bataille. Les deux garçons perdirent tous leurs moyens, ils lâchèrent les pierres et prirent leurs jambes à leur cou. Celui qui louchait tomba par terre. On entendit juste un « Ah ! » sortir de sa bouche avant qu’il ne se relève péniblement et ne se carapate, la trouille au ventre.

J’avais six ans et Karl huit. Ce jour-là, je me suis senti protégé. J’aimais toujours me sentir protégé. J’aimais toujours voir en Karl mon grand frère.

Chaque fois que je repense à cette scène, je suis pris de nostalgie… Karl, lui, ne parle jamais du passé, et cela me frappe beaucoup… Peut-être parce qu’il ne le voit pas comme une vieille demeure où l’on revient chercher un peu de repos, où l’on retrouve la douce chaleur des souvenirs et l’assurance de pouvoir repartir d’un bon pied. Karl voit le passé comme une terre sombre et inconnue.

4

Karl, Frederik et leurs deux cousins chargèrent le cercueil sur leurs épaules jusqu’à la tombe creusée à côté de celle de leur mère Vali. Suivant le rituel prévu, Hodja commença ses prières. En entendant sa voix rocailleuse, Karl se sentit mal à l’aise comme chaque fois qu’il se trouvait en présence de religieux, quelle que soit leur religion. Cette difficulté pouvait être due à l’influence même minime qu’avait eue son père sur lui. Cet athée impénitent qui criait autrefois « Dieu est mort » et s’était tourné peu de temps avant sa mort vers la religion. Karl avait gardé intacte sa défiance au sujet de l’existence d’un dieu au ciel et surtout envers ses représentants sur Terre. Hodja termina ses prières en invitant le chœur funèbre à répéter trois fois : « Que Dieu soit miséricordieux envers Omer ! »