Le Péril intime - Corinne Lecorchey-Decarroz - E-Book

Le Péril intime E-Book

Corinne Lecorchey-Decarroz

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Beschreibung

Existe-t-il un destin familial ? C'est ce que va découvrir Alice, loin du pays des merveilles, en lutte contre tout, en burn out existentiel, victime d'un secret qui la broie, qui l'empêche d'être ce qu'elle pourrait être. Dans un road movie qui ne respecte rien, la voilà embarquée à vive allure à la recherche de la transparence, de l'Autre qu'elle a perdu en chemin, avec l'espoir que sa colère s'apaise enfin.

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Seitenzahl: 199

Veröffentlichungsjahr: 2020

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A Martine, pour m’avoir suivie pas à

pas, dans une critique pertinente

indulgente et bienveillante à la fois.

A Anne C.

« Il y a en moi, comme en chacun de nous sans doute, un esprit de ténèbres, une force qui me fait craindre l'audace de ma pensée et qui me fait adopter, en guise de vérité, le premier mensonge qui se présente parmi la provision de mensonges en cours autour de nous. Et un jour j'ai vu cet Esprit de ténèbres, et c'était mon amour-propre. »

Valéry Larbaud.

Un mois de septembre en Normandie. Un chambranle de la porte d'un salon. Alice s'y tient et observe sa mère, Elsa. Un radiateur. Elsa s'y colle, ne le quitte pas, qu’il soit chaud ou froid. Un affreux radiateur - comme si l’utilité du radiateur l’absolvait de toute beauté. Un carrelage blanc luisant, brillant, froid et stérile. Alice a répété plusieurs fois qu'il fallait le changer. Maux, mal-être d’Elsa. Elsa, petite femme qui rappelle les statuettes en biscuit de la fin du dix-neuvième siècle. Très frêle. Mais cette statue-là ne se brisait pas. Une petite femme au visage fermé et dur mais qui s’ouvre avec une générosité absolue dès qu’on arrive, dès qu’on s’impose, dès que la vie émerge quelque part, jamais quand il y a beaucoup de monde mais plutôt dans l’intimité. Des yeux bleu roche qui fascinent Alice par leur pureté et dont elle n’a rien. Des yeux purs et clairs, pas transparents pour autant, comme elle l’a si longtemps cru. La vue d'Alice, elle, est déficiente. Des problèmes de vue depuis des lustres. De vue. Elle n'avait rien vu... Elle ne pouvait pas voir.

Dans un coin de pénombre de la cuisine, le bruit d'une machine à laver. Elle psalmodie un « allez allez allez » qui ne donne pas, pour autant, de courage. Ni à Elsa, ni à Alice. Elsa semble toujours attendre. Loin des passions, des envies, des déraisons, des projets. Sa vie est un long, éternel et éreintant sacrifice. Mais, c'est un sacrifice qui, paradoxalement, est la seule chose qui l’anime, la transcende. Elle n'est pas de son temps. Elsa est athée, absolument libre dans cette certitude, exècre la religion, les nonnes et les curés, les grenouilles de bénitiers et les salamalecs. C'est elle qui donne, de soi, à l’abri des regards d’admiration. Mais une croix. Celle d'Elsa que les autres portent.

Maison familiale ternie par la récente révélation d'un secret. Alice se retire lâchement de la scène pourtant si familière et qu’elle parvient habituellement à transformer en du vivant. Elle est lasse, très lasse et sait que le chemin n'est pas terminé, qu'il faut reprendre la route pour aller jusqu'au bout de cette histoire à la fois si ancienne et si récente. Elle est lassée. Vidée même. Elle ne parvient plus à avancer. Elle aurait encore envie de sortir sa mère de sa torpeur, de cette acceptation d'une vie qui ne se vit pas mais qui se subit. Subir la vie. Elle voudrait que sa mère soit en colère comme Alice peut l’être, pour avancer, pour vivre, pour exister. Alice au leitmotiv d’insoumission. Insister sur le leitmotiv d'insoumission. A noter, une médiocrité environnante qui a détruit Elsa et qui continue ses ravages.

Memento mori. « Souviens-toi que tu vas mourir » chuchote l’esclave à l’oreille du général romain lors de la cérémonie du triomphe. Alice se retire à pas de loup, tripote, ausculte, caresse la Vanité brodée sur son sac en bandoulière. Le crâne argenté lui sourit de toutes ses dents, parfaitement alignées, encore digne. Caducité de l’existence qui appelle justement le dépassement … Alice sort, sans bruits, rejoint sa voiture, met le contact, débraie et recule. Il est encore temps.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

I

Alice avait toujours rêvé d’un road movie à la Kerouac, partant sillonner la France, le continent, le monde, accompagnée d’acolytes tels Sal Paradise et Dean Moriarty. Mais, bien que partie à onze heures quinze, une heure idéale pour Alice, au volant de sa Golf, son jet privé à la reprise jouissive, son road movie était empreint de solitude et d’un certain sentiment de trahison. Tout le contraire des sensations de liberté et de conquête qu’avaient éprouvées les héros de Kerouac, sur la route. Avant d’arriver à destination, il fallait y croire quand même, jouer le jeu. Une pause s’imposa.

Alice aurait aimé avoir un truc à fumer pour oublier mais elle n'avait jamais fumé. Un truc à boire alors ? Un Porto ? Oui, mais pas à onze heures et pas avant son périple routier, tout de même. Elle se gara sur une aire de stationnement, sortit, respira profondément, rangea une partie de son esprit ; elle le reprendrait plus tard.

L’équipe de trublions, qui animait à cette heure-là France Inter, allait l’installer confortablement dans ce périple routier et allait effacer la culpabilité de ne pas être restée déjeuner. D’avoir fui surtout. Jamais Alice n’avait ainsi abandonné sa mère ; jamais, elle n’aurait pu même l’imaginer. Avec un texto, tout serait réglé. Inventer un mensonge pour ne pas blesser Elsa. Tout irait bien. A cette heure, elle allait être dans la phase de l’excellente conductrice. Sourire moqueur.

« – Je suis une excellente conductrice.

- Dans l’allée. »

Ceux qui n’étaient pas de sa génération ne pouvaient se rappeler Dustin Hoffmann et Tom Cruise dans Rain Man et donc savourer la réplique.

Je suis une excellente conductrice. Vitesse de croisière adoptée, sans limiteur. Le limiteur tue la conduite. C’est sûr. Quand on aime conduire, on ne peut que rejeter limiteur et boîte automatique. L’intérêt est d’avoir la maîtrise de tout : la boîte de vitesse dans la main, les pieds souples et dynamiques sur les pédales, le doigt léger de la main gauche sur les potentiels appels de phares. Appels de phares savoureux. Son préféré ? D'abord, l’appel de phares amical de solidarité, de compassion, pour prévenir d’un abus de flicaille sur la chaussée. Flicaille, poulet, flic… racaille. Impossible d’être aussi souple que ses pieds sur les pédales pour Alice. Le vocabulaire utilisé ne pouvait qu’être familier voire grossier tant l’abus était devenu overdose. Radars automatiques, limitations intempestives et dégénérées, poulets et poulettes qui, faute de pouvoir être des Starsky et Hutch à la recherche de vrais criminels, prenaient un inconscient plaisir à verbaliser.

L’appel de phares qui venait ensuite immédiatement était celui sûr, rapide, intransigeant et supérieur qu’Alice affectionnait quand, sur l’autoroute, un sombre individu monopolisait la voie de gauche. Que du bonheur ! Le flasque, le lent, le dérouté ne pouvait être toléré. Espèce de vengeance, certes absurde mais ponctuellement salvatrice, comme pour se venger de la censure de la route. Ensuite, venait l’appel de phares signifiant la grandeur d’âme en indiquant à l’Autre qu’on le laissait passer. Remerciements rapides. Sourire de contentement et d’humilité du Prince, du Seigneur de la route. Satisfaction.

Pour être parfaitement installée dans la phase de l’excellente conductrice, il fallait encore trouver la température idéale. Ça n’était pas le plus simple. En cette fin de septembre, il ne faisait ni chaud ni froid. Les rayons du soleil frappaient parfois la vitre du conducteur – jamais celle du passager absent- et sitôt que l’on avait baissé la température ambiante, les rayons disparaissaient derrière quelques cumulus gonflés de provocation. La climatisation était aléatoire et, de toutes manières, pas décroissante. Pour le reste, Alice s’en moquait. La climatisation augmentait la consommation de carburant. Si l’on aimait conduire, forcément, ce genre de considérations n’entrait pas dans l’aire de jeux.

Deux jours plus tôt, elle avait entendu une émission sur l’automobile, sa performance, sa durée, sa consommation, les moyens de faire des économies… Jean-Paul témoignait et savait parfaitement combien sa voiture consommait au kilomètre –un vrai truc de mec- ; Régis ne conduisait jamais au frein (trop fort !), anticipant tout ; Hervé respectait toutes les limitations. Quelle bande d’hypocrites ! En théorie, tous étaient des modèles du genre mais, ces modèles, où étaient-ils sur la route ? Et puis, ces citoyens exemplaires, des hommes avant tout, qui respectaient toutes les limitations et s’en vantaient, exaspéraient Alice. L’ordre est fait pour être contourné. Les radars et autres limitations ne faisaient que déresponsabiliser l’individu. Lamentable. Un bref coup d’œil dans le rétroviseur intérieur et Alice accéléra pour se rabattre et laisser place à la splendide Porsche Carrera cabriolet qui attendait, bien domptée, de la dépasser. La puissance fiscale était exploitée. Alice la vit filer à toute allure, avaler les kilomètres sans scrupules en une prise de vitesse linéaire exponentielle. Respect. Simplement. Pas plus. Ce type d’engins ne la fascinait pas particulièrement. Enfin, elle n’avait jamais pu en apprécier réellement les atouts mais elle se souvenait d’une Lotus qu’elle avait explosée en entreprenant une marche arrière dans un chemin chaotique à 20kms/heure !

Yves, un ami, était arrivé un soir pour un apéritif sans prétention, dans une Lotus rouge cuivré, feu rivale redoutable de Ferrari. Du haut de son mètre quatre-vingt-huit et de la largeur massive de ses omoplates, Yves s’était transformé en contorsionniste pour pouvoir s’extirper des bras d’acier de l’engin phénoménal. Il venait de parcourir quatre cent quinze kilomètres dans une boîte à sardines qui, elles, avaient au moins l’avantage de baigner dans une huile onctueuse. Le cuir était dur ; les courbatures se firent sentir. Yves vanta néanmoins cet obscur objet du désir et célébra le génie de Colin Chapman, les fibres de carbone et l’aluminium qui en faisaient une voiture racée, solide et légère. Certes. Patrick, l’unijambiste fou, ami d'Alice, parmi les amis présents ce soir-là, qui dévalait les montagnes tel un chamois en rut, fut courtois mais peu impressionné. La soirée était belle, la pina colada laiteuse à souhaits, le champagne qui avait suivi euphorisant et le génépi édifiant. La Lotus fut vite oubliée, le rouge s’atténuait dans la pénombre et l’on parla vitesse et peinture, bizarrement, la voiture ayant fait surgir des gosiers apaisés le futurisme et la décadence. La décadence était désormais anachronique mais le futurisme, dont le concept commençait lui aussi à dater, semblait exciter les passions masculines. C’était génétique. Comme les Lego. La mécanique. Alice dévia donc le sujet et déplaça les soupapes, les cylindres et les bielles vers le mouvement car, au final, c’était bien de mouvement dont il était question. A quoi servait la mécanique si elle ne conduisait pas au mouvement ?

« – C’est toujours la même histoire ; vous progressez pas.

– Comment ça, toujours la même histoire ? T’as pas vu à quelle pointe je peux la mener ma Lotus ?

– Non, mais je me doute. Et c’est donc toujours la même rengaine. On peut pas dire que vous reflétiez le progrès. Vous faites partie du même tableau.

– Euh, moi, je comprends rien, faut que vous soyez plus clairs. Une jambe en moins et une pina colada en plus, de surcroît, agriculteur notoire, je ne comprends rien. La mécanique, ça m’allait bien jusqu’ici ; j’aurais d’ailleurs pu vous parler de mon Massey Ferguson mais là……

– Excuse-moi, Patrick. Je me la pète un peu mais je tiens à expliquer à monsieur Lotus que son engin automobile ne reflète pas le progrès. C’est dépassé comme concept.

– Dépassé ?

– Oui, dépassé, désuet, obsolète. Que je vous explique clairement. Le tramway de Vienne, le métro parisien, l’underground londonien, les panoramas de New York, ça témoignait auparavant d’une accélération dynamique et expansive. Les futuristes, déjà, et ça date, première guerre mondiale, avouaient que le progrès général n’était pas rattaché à la vitesse des automobiles et des avions. D’ailleurs, messieurs, les futuristes dont je vous parle, artistes de génie, allaient même plus loin en rejetant carrément l’automobile qui n’était qu’une glorification du mouvement mécanique, trop romantique et sentimental à leurs yeux. Et vous, vous en êtes encore à cette glorification. En somme, à cause de gens comme vous, on ne parvient pas à avoir de grandes visions.

– Et c’est toi qui nous dis ça, complètement obsédée par la vitesse ?

– Je ne suis pas obsédée par la vitesse. Je l’aime, c’est différent, et je la gère. Je m’en sers. C’est un état d’esprit. C’est parce que je suis consciente d’être mortelle que je la gère. Et vous, qui vous sentez immortels, vous ne gérez rien… la preuve, vous êtes complètement ronds. Non mais, vous ne vous rendez pas compte mais c’est à cause de gens comme vous que les footballeurs ne courent pas sur le terrain.

– Hé, hé, hé, ajouta Patrick. Je comprends rien mais qu’est-ce que je me marre. C’est surréaliste cette discussion. Maintenant, nous voilà en plein mondial et je ne sais même pas comment on en est arrivés là ! – Ben oui, lorsque tu es conscient que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, lorsque tu sais que ce que tu possèdes, que la santé dont tu jouis est éphémère, tu ne vis pas de la même façon, tu te donnes à fond. Tu cours sur le terrain pour marquer.

– Ouais, je suis d’accord. Alors, je bois à fond car demain, j'en n'aurais peut-être plus l’occasion. Allez, fais pas la tronche, Yves. Elle est belle quand même ta Lotus. »

Et ils avaient continué de disserter ainsi, de manière de plus en plus légère. Le fond de l’air s'était fait frais. Il fallait rentrer. Alice s'était proposé de ramener Patrick dont la prothèse avait perdu de sa fiabilité au cours de la soirée. Dans le chemin, la Lotus ne flamboyait plus : il faisait nuit noire. Yves était monté difficilement dans l’une des cent soixante-quatre Lotus existant alors en France. Alice et Patrick s’étaient installés dans la Golf. On avait reculé. Yves, mal parti, avait alors vu arriver avec stupeur, dans le rétroviseur, la boîte aux lettres, et avait passé la marche avant pour se remettre dans l’axe du chemin, évitant de justesse le petit pont de bois. Alice ne vit pas les phares, trop bas, de la luxueuse automobile et les volutes de la pina colada champagnisée lui donnant une assurance orgueilleuse, elle était rentrée avec conviction dans l’avant de la Lotus rouge sang. Résultat net des courses : la fibre de carbone et les matériaux composites du véhicule invité n'avaient pu protéger phare et clignotant. La Golf, elle, n’eut pas une égratignure. Résultat net des opérations : deux mille cinq cent euros pour changer un phare et un clignotant d’une voiture « solide comme un avion ». D’accord.

Alice sourit tout de même se souvenant de sa certitude alors d’avoir percuté un sanglier, du rire de Patrick qui, la prothèse à la main, répétait que c’était une excellente soirée et de la stupeur d’Yves qui continuait de louer la solidité et la supériorité de son objet de culte.

Elle arriva au premier péage de son périple, de sa fuite, de son road improvisé et réalisa qu’elle ne se souvenait pas comment elle avait pu arriver là. Ah, la voiture ! Quelle faculté à vivre mieux ! Il fallait néanmoins se concentrer davantage. Cela dit, c’était ce qui était délectable en voiture. Pouvoir penser à tout et sans lien apparent, se lancer dans d’édifiants et prolixes soliloques à voix haute ou basse, personne ne s’en doutait, personne ne la jugeait et l’on pouvait s’inventer moult situations dont forcément on était l’héroïne. Et pas encore de radars pour sanctionner les rêves.

Elle se souvenait avec joie des périples routiers sur la route des vacances, avec ses parents, lorsqu’elle était enfant. Son père mettait le son, la musique, et Elsa, de temps à autre, baissait un peu le volume, prétextant que l’on ne pouvait pas discuter, ou changeait d’ondes pour écouter les histoires fantastiques de Pierre Bellemare. Tiens, finalement, cette famille en partance pour des vacances, bien que souvent gâchées par un père effacé qui aurait pu donner le la, une sœur soupe au lait à qui il fallait tout céder et Alice qui y croyait, fatigante dans ses excès, semblait heureuse… Elsa, sa mère, l’avait-elle été ? Au souvenir des chroniques de Bellemare, Alice frissonna ; elle se souvint de cette histoire d’épiciers : ils s’étaient retrouvés avec une mygale dans leur chambre à coucher. L’horrible et répulsive mygale oblongue avait dû se glisser dans un des cageots de bananes qu’ils recevaient régulièrement et s’était octroyé un temps de repos au premier étage. Ce couple d’épiciers sans histoire avait eu la vie sauve, oui, oui, grâce à leur chat qui avait donné l’alerte. Peu de temps après, Alice avait retrouvé cette histoire dans Télé poche, en images. Quelle affreuse sensation cette mygale ! Mais lorsque la voix de Pierre Bellemare s’éteignait, on repartait avec Johnny Hallyday ou les valses de Strauss, et Alice, ne quittant pas des yeux l’horizon par sa vitre à elle, valsait ou roquait. Au passage, elle avait sauvé un couple et ses enfants d’une caravane en feu, était montée sur un toit pour récupérer un bambin un peu trop téméraire, avait reçu un prix littéraire et avait embrassé avec délectation et générosité les plus beaux hommes admiratifs de son courage et elle dansait encore et encore.

Aujourd’hui, elle regrettait que les enfants aient tous un écran individuel accroché au siège pour pouvoir avaler DVD sur DVD. Les enfants avaient des jouets de plus en plus perfectionnés qui constituaient, à n’en pas douter, un frein à l’imagination, à leur créativité. Alice était accro au cinéma et pouvait enchaîner trois films dans un après-midi mais ses plus beaux souvenirs, ses plus belles émotions étaient le fruit de son imagination. Une imagination qui avait fait d’elle ce qu’elle était, et qui, si elle l’avait néanmoins déçue, l’avait maintenue à flots longtemps, l’avait tirée vers le haut dans les moments les plus convaincants. Les contes de fées avaient leur utilité même si la grenouille se changeait rarement en prince. Alice, la petite fille du pays des merveilles, n’en avait pas été dupe : elle avait juxtaposé princesse et réalité et tentait de les faire coïncider, d’attendrir la viande de porc avec du miel. Bien souvent cela ne fonctionnait pas, la viande avait été trop cuite et l’on mâchouillait du caoutchouc mais, de temps en temps, on se délectait d’un bon filet mignon, laqué à souhaits et dont les bouchées demeuraient un souvenir orgasmique ; cela valait le coup de refaire la recette.

Elsa avait été pour Alice la déesse Déméter, attentionnée, la chérissant, lui enseignant la cuisine, toutes les recettes qu'elle maîtrisait à la perfection. Mais, lorsque Alice avait perçu, ressenti, inconsciemment sans doute, le côté obscur de sa mère, ce fut comme si elle avait été soudainement happée par Hadès au royaume des morts : un fossé s'était alors creusé et dès que la neurasthénie d'Elsa réapparaissait après une phase de tranquillité, de sérénité, voire de bonheur, le monde plongeait de nouveau dans une torpeur infertile : Elsa-Déméter, déesse de la nature, refusait de faire germer les graines. Il fallait attendre un nouveau cycle au cours duquel les champs reverdiraient et les arbres bourgeonneraient de nouveau.

II

Pour le moment, Alice avait perdu son prince charmant redevenu crapaud gluant. Métaphore bien sûr car c’était Alice, la princesse, qui avait les mains gluantes et froides et qui foutait tout en l’air. Elle avait pourtant eu la chance de trouver, tôt, un homme qui lui plaisait, un homme juste rond comme il faut, un homme juste bon aussi comme il faut, mais la révélation du secret qui avait causé une fracture dans la tête d’Alice avait aussi brisé un des maillons qui les liaient Vincent et elle. Elle s’était attendu à ce qu’il la comprenne, qu’il la suive, qu’il l’épaule et qu’il vienne avec elle. En quittant Elsa, elle avait pensé que Vincent pourrait la rejoindre à Chamblanc pour retrouver la tombe de cette sœur cachée. Mais pour Vincent, le lourd secret de la mère d'Alice qu'elle avait dissimulé à sa fille aînée -seulement à elle-, était certes lourd et perturbant mais ne nécessitait pas une révolution totale. Alice ne voyait pas bien, sa vue diminuait de manière inquiétante et pour elle, le secret que sa mère avait tu en était soudainement la cause. De manière évidente. Pas pour Vincent qui avait refusé d'aller avec elle rechercher la tombe de l'enfant d'Elsa et avait prétexté un emploi du temps chargé.

Alice si parfaite dans son rôle qui aurait dû être de l’ordre de l’anachronisme, celui de la ménagère-amante-femme-mère accomplie, entre Martine fait des confitures, Martine à la maison et Martine se déguise, au Vingt-et-unième siècle, avait tout remis en cause. Ce qu’elle croyait avoir toujours été venait d’être gommé et c’est toute sa vie, son identité qui avait chancelé, vacillé. Au début, elle avait excusé Vincent, le conjoint aimé, de ne pas s’impliquer en mettant son engouement au travail, au détriment de leur vie, sur le compte de l’altruisme, ses sautes d’humeur sur une abnégation qui forçait l’admiration, ses fatigues sur l’effort physique que son métier exigeait. C’était un gentil, un charitable, un bienveillant, un sensible.

Un magnanime. Cet homme, qu’Alice aimait, admirait, avait néanmoins perdu un peu de sa superbe lorsqu’elle avait réalisé que cet altruisme si social n’était pas celui du quotidien. C'est peut-être pareil pour Stéphane Hessel... cet homme admirable, fin, perspicace, d’un humanisme ineffable, encensé par les media, était-il pour autant un bon mari ? Parce que Vincent, son Stéphane Hessel à elle, n’était pas un obligeant de l'intime.

Alice se mentait, mentait tout court, par ailleurs, pour y croire, pour rêver, pour enjoliver la réalité. Elle mentait pour «charmer, enchanter et faire plaisir » selon les préceptes d’Oscar Wilde pour qui le mensonge était « la base de la société civilisée ». Elle mentait, se mentait, comme la forme la plus absolue de la philanthropie. Mais, avec l’aveu de sa sœur Lise et la révélation d’Elsa, sa mère, des années de duperie avaient éclaté au grand jour et le mensonge n’avait plus la même saveur. Vincent qui refusait d’entrer dans sa nouvelle vie avait été la goutte d’eau. Et elle s’était rendu compte qu’il la trompait d’une certaine manière. Enfin, c’est ce dont elle cherchait à se persuader, pour se dédouaner, car Vincent voulait que tout soit simple. Le conflit, les soucis lui procuraient des ulcères ; il ne supportait pas les gens qui cherchaient des poux dans la tête des autres ou qui « daubaient » sur leurs amis dès qu’ils avaient la tête tournée. Mais, tout de même, Alice faisait tout pour leur vie ! Le sacrifice, le dévouement à l’autre, le faire en sorte que tout aille bien pour que l’être aimé soit heureux… Cependant, dès lors que ces petits riens du quotidien cherchaient une justification, lorsqu'ils n'allaient plus de soi, lorsque Alice avait l'affreuse sensation qu'ils étaient un dû, un dû machinal, lorsque que tout devenait questionnement, elle criait au secours, se rebellait mais c'est la culpabilité qui s'emparait alors d'elle. Une culpabilité improductive qui la ramenait au point de départ. Un point de départ de moins en moins solide, tenable, acceptable. Était-ce une donnée génétique ? Était-ce la faute d’Elsa ? Nous sommes la carte de ce que nous avons vécu. Alice, qui ne supportait pas le fardeau que sa mère s’infligeait, faisait comme elle et, au lieu de modifier la carte, d’en changer quelques départementales, elle empruntait les mêmes sentiers boueux.

Vivre sans l’autre avait paru impossible à Alice parce que l’amour était là, puis, parce qu’un sens du devoir lui interdisait de vivre autre chose sans l’autre. Mais Elsa avait menti à Alice, certes par omission, certes justement par amour mais cela avait causé des dégâts immenses et Alice, qui voyait si mal, espérait que sa quête serait la solution à sa vue mais aussi à son désordre intérieur. En soignant sa tête, elle soignerait sans doute sa vue, cette maladie dégénérative grave qu'elle avait « attrapée » alors qu'elle était si jeune.

Néanmoins, au volant de sa Golf à la reprise jouissive, Alice était en proie aux affres du doute. Comment en était-elle venue à conduire vers Chamblanc ?

III