Le petit chaperon jaune - Jean-Pierre Bel - E-Book

Le petit chaperon jaune E-Book

Jean-Pierre Bel

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Beschreibung

Cette histoire est celle de Julien, narrée en partie par son ami Olivier. Cela pourrait être celle des hommes incapables de trouver la place qu'ils souhaitent dans le cœur des femmes.

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Seitenzahl: 161

Veröffentlichungsjahr: 2015

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A celle qui occupe toutes mes pensées

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

1

Julien et moi enseignons dans le même collège. Cela fait seulement un an que nous nous connaissons, depuis son arrivée après un long séjour à l’étranger, où il a exercé dans divers lycées français. Sans trop me tromper, je crois être la seule personne avec laquelle il entretient un minimum de relation dans l’établissement. Au fil des mois, je suis devenu pour lui un confident, à défaut d’être un ami, ce dont je ne lui fait aucunement grief. Je l’apprécie pour son côté taiseux qui se manifeste par une écoute distraite des murmures venant de la salle des professeurs. Il préfère s’isoler pour garder ce qu’il appelle une distance de sécurité, tout en conservant un minimum de contact visuel. Il évite, du moins il limite les tentatives de prise de contact avec les autres membres de la communauté. Néanmoins, il ne se dérobe pas à leurs diverses demandes quand l’intérêt pédagogique est en jeu, avec toujours la peur d’une dérive vers des conversations extrascolaires. Tout ce que je peux relater à son sujet provient de mes observations et bien sûr de ce qu’il a daigné me dire, distillant au compte-goutte anecdotes et indications. La plupart du temps, il a fallu de la patience pour les lui arracher. Car le moins que l’on puisse dire, c’est que Julien détonne dans le cadre de notre petite structure éducative.

En effet, il préserve jalousement son indépendance et des collègues s’étonnent de cette manie du secret. Certains ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur cette discrétion excessive, douteuse pour être honnête. On peut comprendre que le nouvel arrivant ne soit pas très disert sur sa vie personnelle pendant les premiers mois. Que depuis sa deuxième rentrée il n’y ait pas de changement frise l’inconcevable. Pour eux, Julien est la figure même de l’original qui ne souhaite pas s’intégrer. La preuve, il ne vient jamais aux soirées de l’amicale, prétextant la contrainte de la distance jusqu’à son domicile. Lors de ces agapes, un peu grisés par les vapeurs d’alcool, quelques fiers-à-bras jouent les perspicaces et profitent de son absence pour avancer des hypothèses, même les plus farfelues, sur son manque d’adhésion. Aussi, après avoir écouté ces fadaises, je me sens obligé de les freiner et de tempérer leurs ardeurs en rappelant des évidences. On ne peut pas lui reprocher d’être impoli et de faire son service à minima. De plus, il ne refuse pas les projets et il s’investit dans la politique éducative, ce que l’on ne peut pas dire de tout le monde au collège. Quant au reste, cela ne nous regarde pas et chacun oriente sa vie selon sa volonté. En prenant un exemple, dire d’un élève qu’il est timide, et devrait davantage s’investir à l’oral, est une ritournelle que je condamne très fermement. D’accord pour l’exprimer dans le tour de table au sein d’un conseil de classe. En revanche, l’écrire sur le bulletin constitue une hérésie. Laissons le caractère évoluer selon les envies et la personnalité des individus. J’insiste auprès d’eux pour que la même chose s’applique à Julien.

Lors des repas à la cantine, le voir s’immiscer dans une discussion, surtout quand elle est déjà en cours, relève de l’exploit. La plupart du temps, je le devine plongé dans ses pensées, souriant ou opinant du chef, à l’occasion, afin de montrer qu’il suit les propos. Je ne pense pas que cela soit du mépris vis-à-vis des autres collègues. Il profite seulement de sa pause pour cogiter et rester dans sa bulle, comme il le fait également pendant les récréations. Il cherche simplement à se faire oublier, au point parfois de ne pas quitter sa classe. « Olivier, je veux être transparent », se plait-il à me lancer quand j’insiste pour qu’il sorte de sa réserve vis-à-vis des autres professeurs. Sévère dans ses jugements, il fustige ceux qui jouent des coudes pour se mettre en avant, ceux qui parlent fort pour être entendu de tous, ceux qui squattent les buffets et expédient les amuse-gueules en un tour de main. Ceux dans lesquels il ne se reconnaît pas du tout. Après ce genre de tirade, on comprend que Julien réprouve les engagements publics, évitant ainsi la rencontre avec de tristes sires. C’est la raison pour laquelle il s’est détourné du syndicalisme, avec le souhait de conserver son autonomie. Je ne lui connais pas d’engagement politique, bien qu’il se soit fortement impliqué dans un parti, il y a une vingtaine d’années, sans citer son nom. Ayant obtenu un poste à responsabilité, il avait œuvré dans l’ombre, en étant proche des militants. Au final, il a tout abandonné afin de ne pas dévier de ses convictions. Il a gardé de cette expérience une grande méfiance pour la politique, trop dévoyée à son goût par des hommes à l’ambition personnelle démesurée, intéressés essentiellement par la culture de leur égo, aux antipodes de leurs missions.

Cette première esquisse du personnage pourrait laisser penser que Julien s’est trompé de métier en devenant enseignant, profession basée sur le contact humain. Pourquoi rester dans l’éducation nationale, au risque de déchanter ? Sur ce point, son discours est très clair. Les élèves demeurent sa priorité majeure. Avec eux, c’est effectivement un autre personnage. Je ne suis pas le seul à avoir observé la transformation qui s’opère à partir du moment où il discute avec eux. Les yeux brillent davantage et le sourire devient presque naturel. Il évolue dans son élément et maîtrise ce qui fait sa force : une réelle écoute des adolescents, de leur doléances, grâce à un savoir-faire accumulé depuis plusieurs années. Avec les jeunes, il retrouve l’envie de parler et enseigner semble le passionner. Dans ses phases de doute, les élèves constituent une thérapie dont il se nourrit avec avidité en profitant de leur enthousiasme. Cette jeunesse lui fait du bien. Elle l’aide à supporter le monde extérieur, celui qu’il côtoie en dehors de l’espace classe. Julien m’avoue avec malice s’essayer avec succès à l’humour, pour le plus grand plaisir des enfants. Selon ses dires, un cours doit être vivant pour captiver tous les collégiens et leur donner l’envie de venir en classe avec plaisir. Le caractère de l’enseignant, essentiellement son charisme, contribue au bon climat scolaire avec, en corollaire, une influence positive pour la réussite scolaire. Quand je repense à ce prêche, j’admire sa profonde certitude.

Je me dis que si tous les professeurs avaient cette approche et ce dynamisme, l’image de l’institution changerait certainement. En tout cas, cette vision des choses concorde avec ma propre opinion, confortant la profonde sympathie que je lui porte. Il me raconte quelques moments mémorables à l’occasion de sorties scolaires avec des collégiens, au ski ou en raquettes, ainsi que des soirées endiablées lors des bals célébrant la fin du bac. Cette tradition a cours dans les établissements français implantés à l’étranger. En présence des bacheliers dont il a parfois suivi et accompagné le parcours, il adopte une grande décontraction, rompant avec sa retenue habituelle. L’année étant terminée, il peut se laisser aller et les admirer avec satisfaction. Le cadre convivial et l’ambiance joyeuse contribuent au relâchement de sa garde. Il apprécie les toilettes des unes, spécialement achetées pour l’événement, les costumes bien ajustés des autres. Avec certains anciens élèves, il entretient encore un contact épistolaire, qui débouche chaque été sur une réunion autour d’un barbecue, à prendre des nouvelles d’un peu tout le monde. Il rencontre les conjoints, les enfants. Il assiste même à des mariages ! J’ai vraiment du mal à croire que cet homme si réservé puisse prendre part à de tels cérémonials.

Pour être juste, Julien me confie de temps à autre son angoisse de voir le manque d’ambition et de motivation des nouvelles générations. Il regrette la recherche de la facilité, la perte de fraîcheur pour les apprentissages, l’irrésistible montée de l’impertinence. Lorsqu’il lui arrive de se remémorer ses tous premiers pas dans l’enseignement, il mesure le changement intervenu. La nostalgie revient au galop, il retrouve soudain un air sombre, désabusé, hanté par le souvenir d’une époque révolue.

*

Afin de ne pas travestir la vérité, je me dois d’avouer ma perplexité devant la complexité de sa psychologie. Si le trait principal se caractérise par un repli intérieur prononcé, et non dissimulé, il est capable d’un seul coup de partir dans de grandes envolées, pour peu que le sujet comporte une dimension exceptionnelle. J’en veux pour démonstration l’attentat contre Charlie Hebdo. Il a été profondément marqué, au point de se lancer un jour dans une violente diatribe antiterroriste. Les collègues en sont restés estomaqués. Ils ont eu l’impression qu’un volcan s’était brutalement réveillé et avait craché abondamment son ire sur la déshumanisation de la société. La cruauté des hommes le sidérait et ébranlait les bases de son humanisme, auquel il est viscéralement attaché. Il a crié sa révolte jusqu’à en avoir les larmes aux yeux. C’est la seule et unique fois où je l’ai vu sortir de ses gonds, faisant fi de son flegme légendaire. L’assassinat des dessinateurs qui avaient accompagné une partie de son adolescence a été une violente gifle. Selon lui, cet acte odieux ajoute une couche supplémentaire à la longue liste du mille-feuille des infamies causées par l’homme. Ses doutes sur le genre humain ont été encore renforcés, entretenant le désamour porté à ses semblables. Pendant quelques jours, il a gardé un mutisme qui en disait long sur son état d’abattement.

Je l’imagine tenter de retrouver le moral grâce à la présence réconfortante de ses deux chats. Abandonnés à la naissance, il a consacré beaucoup d’énergie pour les sauver. Depuis, il les considère comme des membres à part entière de sa famille. Ils contribuent à une bénéfique baisse de la tension dans les moments de stress. Julien ne se lasse pas de les caresser, tout en écoutant leur doux ronronnement, ce petit moteur bien réglé, un bruit rassurant. Quand il parle de ses bestioles, ses yeux pétillent. Je veux bien croire que ces moments intimistes calment ses noirs points de vue.

Dans le même temps, sa haine des grandes injustices a fait gagner à sa cause le cercle des professeurs les plus engagés sur les questions de la lutte contre les inégalités. Ils lui accordent leur bienveillance car ses piques occasionnelles, pointant du doigt les dérives de la société, font souvent mouche. Rares, elles retiennent davantage l’attention et assurent à Julien l’estime d’une fraction de la communauté. Cet être introverti possède quand même une once de sensibilité, certes exprimée avec parcimonie, mais qui estompe les éléments jugés trop négatifs de sa personne. On lui pardonne un peu sa différence, sans toutefois réellement l’accepter.

2

Julien demeure un mystère. En dehors du collège, je ne sais pratiquement rien de sa vie personnelle. Il cultive le secret, y compris avec moi, qui pourtant présente des gages de discrétion. Quelques éléments arrivent tant bien que mal à filtrer, comme le fait qu’il est marié et a un fils assez jeune. Il ne me pose jamais de questions sur ma situation familiale, par pudeur sans doute. Je penche plutôt pour ne pas avoir l’air d’apparaître trop inquisiteur. En un sens, il ne m’impose pas un interrogatoire qu’il ne souhaiterait pas lui-même subir. Sur ce point, il est logique avec ses idées et il préfère que les informations viennent spontanément de moi. Quand il arrive que j’évoque des points relatifs à ma vie, je remarque qu’il ne feint pas de m’écouter et il semble apprécier sincèrement ma conversation. Il garde en mémoire mes paroles, ce que j’ai eu l’occasion de vérifier àmaintes reprises.

En général, j’ai du mal à décrire les gens, et brosser même succinctement un portrait relève de la gageure. Avec Julien, j’ai peur de ne pas éviter des maladresses en voulant à tout prix mettre un visage sur le prénomd’un individu aussi peu conformiste. Pourtant, même si je suis peu rompu à ce type d’exercice, je tente de présenter quelques traits physiques, avec l’indulgence que cela demande. Il serait le premier à me dire de ne pas insister sur un aspect qui ne vaut pas la peine que l’on s’attarde dessus. Néanmoins, je tiens à signaler sa stature longiligne, avec un corps robuste entretenu par une pratique régulière du sport. Je jalouse l’absence d’un ventre distendu et salue au contraire le gainage abdominal que l’on devine sous ses chemises. A mon avis, c’est la seule partie de son corps à qui il prête une attention, le reste lui importe peu. Avec sa démarche sportive, il glisse dans les couloirs du collège à grande vitesse, moyen efficace d’éviter toute rencontre fâcheuse. Quant à ses tempes grisonnantes, elles ne laissent pas de doute sur son âge. Je l’avais estimé dans la deuxième partie de la quarantaine, lors de notre première rencontre. J’ai eu confirmation de la véracité de mon jugement en tombant par inadvertance sur son année de naissance, après avoir reçu dans mon casier de la salle des professeurs, des papiers qui lui étaient destinés. Sur le moment, j’ai été très troublé d’entrer sans autorisation dans sa sphère intime, mais par chance le contenu des documents n’était pas confidentiel.

Un autre point mérite à mon sens une attention : il s’agit de sa tenue vestimentaire, pour laquelle il suit de manière pointilleuse un strict code depuis qu’il est professeur. Il ne déroge jamais à celui-ci. De mémoire, je ne pense pas l’avoir vu habillé autrement qu’en pantalon de ville, souliers cirés, chemise à manches courtes ou longues selon les saisons. En hiver, il ne s’offre pas le luxe d’un pull, même pendant les périodes de grand froid. Une veste chaude suffit à garantir sa protection contre les frimas, veste qu’il retire dans l’enceinte surchauffée du collège. Néanmoins, il s’abstient de porter la cravate pour aller en cours, conservant cet attribut pour des occasions spécialement choisies, autrement dit en dehors du contexte scolaire. Cette apparente coquetterie ne doit pas laisser penser que le soin de sa personne l’obsède. S’il s’impose cette ligne de conduite, c’est par respect envers son public. Il va de soi qu’il détonne au collège où la décontraction l’emporte. Une fois, il a grommelé discrètement à mon oreille envers des jeunes collègues chez qui on ne faisait pas de différence entre leurs habits, ainsi que leurs chaussures, et ceux des élèves. Ce jour-là, j’ai piqué un fard en sachant qu’il avait remarqué mon jean. Loin de m’en tenir rigueur, un coup de coude et un clin d’œil complice avaient vite fait de me rassurer sur ses intentions. Ces petits gestes anodins ont renforcé mon attachement pour cet être étrange, une sorte d’extra-terrestre perdu sur une planète inconnue, sans espoir de retour dans son monde d’origine, et qui s’adapte tant bien que mal à son environnement.

*

Julien a portant succombé aux charmes de notre planète, faisant fi de ses dangers pour ne regarder que ses atouts. Il m’a confié sa passion pour les voyages, c’est-à-dire à sa manière, par bribes successives, à force de lui tirer les vers du nez. Mis bout à bout, les faits glanés éclairent un incroyable cheminement sur les routes du monde, commencé depuis son adolescence. J’ai compris que cet appétit de voyage formait le fil conducteur de son existence, son oxygène pour tenir entre deux périodes de vacances, un besoin vital. Il m’informe que les villégiatures et les séjours touristiques constituent les ressorts d’une vie vouée depuis des décennies à jouir sans se priver des beautés terrestres. Ces dernières donnent un sens à sa vie et forment une puissante motivation afin de supporter les éternels aléas quotidiens qui compliquent le cours naturel des choses.

Ainsi, il a profité de sa carrière d’enseignant pour se construire un impressionnant ensemble de souvenirs issus des cinq continents. En poste dans différents pays, il rayonnait à partir de chacun à la découverte des peuples et des paysages. Au total, j’estime qu’il a passé plus du tiers de sa vie en dehors de la France, essentiellement dans des pays d’Afrique et du Proche-Orient. En multipliant les expériences professionnelles outre-mer, il a eu l’opportunité de fouler de larges régions, visitant aussi bien les contrées inscrites dans les catalogues des tour-opérateurs, que les territoires plus en marge, désertés par les hordes de touristes. Ce sont ces derniers qui stimulent son appétit du voyage, ceux qui procurent les véritables sensations de liberté. Prendre une compagnie aérienne inscrite sur la liste noire ne lui pose pas de problème et il ne comprend pas que l’on s’offusque de son irresponsabilité. C’est sa vie qu’il met en danger, pas celle des autres. De toute façon, il déteste les vacances balnéaires, cette forme de tourisme aseptisé où il s’agit de rester scotché sur une plage des journées entières, à la manière des éléphants de mer. Cela provoque son incompréhension et constitue une aberration engendrant une perte de temps, sans oublier un bénéfice mineur pour vraiment se reposer. En plus, il insiste sur les effets néfastes du soleil, devenant le pourfendeur du tourisme de masse accusé de contribuer à détériorer la santé des gens, en plus de détruire l’environnement.

Interrogé parfois sur ses souvenirs passés, il prend un malin plaisir à perturber les personnes délicates en choisissant les plus étonnants. Il égrène des anecdotes savoureuses sur ses conditions de voyage. Ainsi, il a été marqué par son séjour en solo au Yémen, avec une grande frayeur à la clé, l’unique moment où il s’est senti en danger dans tous ses périples. Parti pour découvrir la montagne à une quarantaine de kilomètres de Sanaa, il s’était retrouvé dans l’obligation de faire appel à des habitants, seuls habilités à transporter des voyageurs au sommet. La montée s’est faite sur une piste étroite et sinueuse, avec des pentes à forte inclinaison. Pas de parapet de protection pour prévenir une chute vertigineuse vers un abime sans fond. Le 4x4 Toyota hors d’âge a peiné, mais ses pneus usés jusqu’à la ferraille sont parvenus tant bien que mal à remplir leur fonction. Julien a eu le sentiment de frôler la mort à chaque virage, d’autant plus que le jeune conducteur le dévisageait sans cesse, une boule de qat dans sa bouche déformant sa joue droite, tel un énorme kyste. L’adolescent arborait un jambiya disproportionné, avec un manche réalisé en corne. Il semblait insensible à l’effroi de son passager face à sa conduite décontractée, tapotant négligemment la kalachnikov posée à ses côtés. Le rustique fondouk à l’arrivée fut une délivrance, en dépit de l’absence de douche et d’une literie se résumant à une natte dans une pièce commune. Lors de la descente, il a refusé les services des autochtones, expliquant avec forces gestes qu’il voulait prendre des photos du magnifique panorama montagnard. Ces dix kilomètres de marche sont restés gravés dans sa mémoire et certains des clichés réalisés rendent compte du sublime paysage minéral. C’était le temps des photos argentiques, dont l’attente du développement contribuait à prolonger la magie du voyage après le retour.