Le Peuple des Tempêtes - Ariane Bricard - E-Book

Le Peuple des Tempêtes E-Book

Ariane Bricard

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Beschreibung

(suite et fin de « La Cité des Abysses ») Entre l'écume et l'abysse reposent les morts d'Ékysse. Istalle a percé les secrets de la Catastrophe. Bouleversée, elle quitte Thétys. Elle ignore encore l'ampleur des conséquences de l'été qu'elle vient de vivre. Sur Thétys, d'étranges phénomènes affectent la colonie : les tempêtes se multiplient d'année en année, les espèces marines disparaissent des eaux côtières... les années passent mais les responsables du CREVIS qui se succèdent n'osent agir. Alors que la planète-colonie est confrontée à un grave début de crise qui remet sa viabilité en question, Istalle est soudain mutée à la tête du CREVIS. De retour onze ans après, tiraillée entre sa famille, ses responsabilités et les fantômes du passé, elle décide de faire face une dernière fois aux dauphins d'Ékysse. De ce qu'elle découvrira dépend l'avenir de la planète tout entière.

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Seitenzahl: 456

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Pour Thomas, qui apaise toutes les tempêtes

… et pour Ulysse, notre belle odyssée

Table des matières

Chapitre 1 : Les pieds sur Mars

Chapitre 2 : Parmi les vivants

Chapitre 3 : Malgré l’espace et le temps

Chapitre 4 : De gré ou de force

Chapitre 5 : Onze ans après

Chapitre 6 : Les orages de l’Est

Chapitre 7 : Les champs marins d’Exoter

Chapitre 8 : Cocktail sparoc

Chapitre 9 : La source engloutie

Chapitre 10 : L’écho de l’autre

Chapitre 11 : Un champ de ruines

Chapitre 12 : Réveil

Chapitre 13 : L’empreinte humaine

Chapitre 14 : Entre l’écume et l’abysse

Chapitre 15 : Avant

Chapitre 16 : Le vent se lève

Chapitre 17 : En pleine tempête

Chapitre 18 : Point de rupture

Chapitre 19 : L’onde de tempête

Chapitre 20 : La dernière lame

Chapitre 21 : Les Nouvelles Terres

Épilogue - L’héritage d’Imnel

Remerciements

Trente années plus tôt, les premiers humains foulèrent les rares terres émergées de Thétys et entamèrent sa colonisation.

Douze années plus tôt, ils décidèrent de fonder une ville sous-marine pour agrandir l’espace habitable des colons.

Neuf années plus tôt, Ékysse, la cité des abysses, vit le jour au fond de l’océan Imnel. Elle fut détruite moins d’un an plus tard, par l’un de ses habitants, manipulé par une espèce aquatique aux capacités psychiques très puissantes, les « dauphins d’Ékysse ». Le hasard des évènements voulut que l’homme impliqué, Mæror Nel, ne soit jamais soupçonné. À l’inverse, un chercheur disparu dans le désastre, Orhi Kyléon, fut accusé de manière posthume. Il laissait une femme ayant perdu la raison, Jade Maura, et une fille de douze ans, Istalle, seul enfant à avoir survécu à la destruction d’Ékysse.

Quelques mois plus tôt, Istalle Maura retourna sur Thétys pour innocenter son père. Son compagnon Tyde Nim la suivit pour la convaincre de tirer un trait sur le passé et de revenir sur Mars ; la jeune femme refusa. Elle s’intégra au CREVIS, le centre de recherches de Thétys, et rejoignit l’équipe de fouilles d’Ékysse. Elle retrouva la ville dévastée, ses ruines couvertes d’algues noires, et rencontra Mæror Nel. Ils tombèrent amoureux l’un de l’autre. Les dauphins d’Ékysse exploitèrent leurs sentiments mutuels ainsi que leur curiosité envers leur espèce pour les amener à un point de non-retour : ils entraient en contact avec leurs cibles, établissant un lien psychique particulièrement fort avec elles.

Quelques jours plus tôt, à la suite d’une longue révélation des dauphins à Istalle, Mæror Nel choisit le suicide pour expier ses crimes. Il laissa une confession permettant de réhabiliter le père de la jeune femme.

L’ancien compagnon d’Istalle, Tyde, avait lui aussi été approché par les dauphins d’Ékysse. Ceux-ci l’avaient persuadé de les aider à révéler la vérité : il était convaincu que la jeune femme reviendrait vers lui si Mæror était reconnu coupable. Tyde n’eut pas conscience d’être tout autant manipulé que le chercheur qu’il jalousait.

Quant à Istalle, le dénouement tragique de son voyage la convainquit de rentrer sur Mars, chez elle, afin d’oublier Ékysse, les créatures qui l’avaient tant marquée et son amour pour Mæror.

L’été finissant, les dauphins d’Ékysse, gardiens des profondeurs d’Imnel, reprirent leur forme léthargique : algues noires dévorantes à l’assaut des tours décharnées, ils continuaient d’ensevelir Ékysse dans un linceul de ténèbres. Leur volonté avait été de chasser les êtres humains de leur océan. Parvenus à leurs fins, ils ne dormaient pourtant pas en paix : Istalle pouvait encore élucider les mystères de la cité des abysses…

Chapitre 1 : Les pieds sur Mars

Trois semaines s’étaient écoulées depuis la dernière plongée à Ékysse et ses évènements tragiques.

Dans une petite chambre de Marinis, les affaires d’Istalle jonchaient le sol, en désordre. La porte-fenêtre du balcon, entrebâillée, donnait sur le large. Le lit était complètement défait : depuis sa sortie d’hôpital, la jeune femme y avait passé l’essentiel de son temps, roulée en boule dans les draps. Elle n’était sortie que pour acheter de quoi se nourrir. Elle ne voulait voir personne, pas même Jean ou Colline. Encore moins Tyde : elle ne pouvait plus le voir, ni lui parler. L’envie qu’il avait de la réconforter la faisait fuir comme la peste. Heureusement, Tyde était reparti.

Sur la table de chevet, une plaque aux reflets métalliques émit un ronronnement. Reconnaissant le son attribué à ceux de sa famille, Istalle se redressa, s’empara de l’objet et y pressa son pouce. Reliée à son implant neural de communication, la machine projeta l’image de Cylia.

« Bonjour ma chérie.

– … jour.

– Tu n’as pas bonne mine. Enfin ! Tout ça sera bientôt derrière toi. Tout est prêt, j’ai les clés ! »

La voix de Cylia exprimait un tel soulagement qu’Istalle se sentit plus légère. Sa tante et son oncle −ses parents adoptifs−, avaient anticipé les conséquences de sa rupture d’avec Tyde. Ils venaient de lui trouver un joli studio dans un bel immeuble neuf, sur la colline qui surplombait le jardin d’Arcansse. Ce n’était pas très loin de chez eux mais Istalle serait indépendante. Elle avait quitté le nid depuis longtemps et, même si elle avait caressé avec nostalgie l’idée de se faire dorloter, y retourner ne serait pas raisonnable. Elle avait besoin d’agir pour surmonter la situation.

Istalle écouta avec patience le bavardage de Cylia. Stressée, celle-ci avait tendance à parler pour ne pas laisser de silence gênant s’installer. Ce jour-là, cela sembla rafraîchissant à la jeune femme.

« … de loyer, ce n’est pas très cher, tu as de la chance. Mais c’est vrai aussi qu’avec tes “références” actuelles, tu vas gagner pas mal de sous pour une jeune laborantine. »

Laborantine ? Décidément, sa tante ne parvenait pas à imaginer le travail d’Istalle.

« Quel désordre chez toi !… Tu as fait tes bagages ?

– Je suis à l’hôtel, mentit sa nièce. Après ce qui s’est passé, je n’aurais pas pu rester au centre de recherches. Tout est prêt, je prends la navette demain.

– Tu passeras nous voir ? À moins que tu ne veuilles dormir à la maison quelques jours ?

– Non, c’est gentil mais je ne veux pas en prendre l’habitude. Je passerai, ça c’est sûr.

– Bon, comme tu préfères. Mais si tu te sens mal… »

Istalle se força à sourire. Cylia vit dans ses yeux une marque de tristesse qui lui rappelait sa sœur. Pauvre Jade, devenue folle pour avoir perdu son mari et manqué de mourir en sauvant sa fille… Elles partageaient les mêmes yeux, la même ombre d’eau profonde ou de crépuscule.

Jade, ma petite sœur, pensa-t-elle, tu serais fière de ta fille. Istalle n’est pas de celles qui abandonnent. Vois ce qu’elle a fait : Orhi peut reposer en paix. Ça lui a coûté cher, la pauvre… Je la protégerai tant que je pourrai, comme je l’ai fait ces dernières années…

« Ne t’en fais pas Cylia, ça va. La distance me fera du bien. Un voyage, c’est toujours une séparation. »

Istalle mit fin à la conversation et se massa les tempes. Les derniers contacts avec les dauphins d’Ékysse l’avaient particulièrement affectée : ils hantaient encore ses rêves. Elle devait rester lucide et se concentrer sur la réalité. Pour commencer, une bonne douche ne serait pas de trop. Ensuite, elle nettoierait les lieux.

Le lendemain. Istalle s’habilla confortablement et se coiffa d’un simple chignon. Le miroir lui renvoya l’image d’une femme fatiguée, au regard morne et sans énergie. Elle vérifia les pièces, s’assurant de ne prendre que les objets qui lui appartenaient. Parfois, ses doigts s’arrêtaient sur un bibelot, une photo collée au mur. Dans la pièce principale où elle avait dormi, près de la bibliothèque – une véritable bibliothèque, garnie de livres anciens – se trouvait un aquarium. Malheureusement, ses occupants étaient morts avant qu’elle n’arrive, faute de nourriture. Elle l’avait vidé et nettoyé. Les cadavres de ces espèces inoffensives et attrayantes lui avaient rappelé les jours de vacances pris avec Mæror Nel, avant qu’elle ne sache, avant que les dauphins d’Ékysse ne lui révèlent tout. Un bonheur qui lui semblait si loin…

Le ménage fait, elle ferma les volets, coupa l’arrivée d’eau et l’électricité. Les papiers suivraient bientôt à sa nouvelle adresse. Elle verrait plus tard, pour le reste. Le cœur serré, la jeune femme embrassa une dernière fois les lieux du regard. Si seulement elle avait pu entrer dans cet appartement dans d’autres circonstances…

Istalle soupira, ouvrit la porte et referma derrière elle. Elle repartait comme elle était venue : un sac de voyage bleu marine à la main. Il y avait peu de choses en plus à emporter : une attestation de stage de trois mois, un peu d’argent sur son compte, quelques vêtements et objets, un petit flacon de sable d’Ékysse qui lui rappelait des souvenirs… Avant de prendre le bus pour l’astroport, elle posterait les clés de l’appartement au notaire. Mæror Nel lui avait tout légué, de ses dossiers à ses biens, mais elle ne se sentait pas la force d’affronter cela.

À l’aéroport, quelques journalistes la guettaient, tapis près d’une colonne. Soupir. Malgré sa discrétion, elle ne pouvait y échapper. Ignorant les appareils braqués sur elle et les questions inquisitrices, Istalle mit ses écouteurs et tapota sa nuque pour activer son implant neural. Une musique sirupeuse dans les oreilles, elle traversa l’immense hall de l’aéroport vers le comptoir d’embarquement, les yeux errants sur le sol cristallin.

N’ont-ils donc rien d’autre à faire ? Je vois d’ici leurs titres. Un suicide passionnel, des révélations croustillantes sur Ékysse : horreur, aubaine ou romantisme ? Pff… Mes malheurs devenus leur feuilleton du moment, quelle obscénité !

Les appels ne l’atteignaient pas, noyés par ce qu’elle écoutait. La foule de l’aéroport glissait, diaphane, dans son champ de vision. Un peu plus loin, une silhouette dégingandée lui fit signe. Croyant la reconnaître, elle risqua un coup d’œil : c’était Jean, accompagné de Colline, tous deux d’ex-collègues du CREVIS. Lui était si grand que sa compagne paraissait minuscule.

« Istalle ! Tu vas bien ?

– Ah ! Vous êtes venus… » s’étonna-t-elle.

Un peu de chaleur raviva l’éclat de ses yeux. Jean et Colline se regardèrent brièvement. Non, elle n’allait pas bien. Malgré le temps écoulé, elle n’avait pas changé depuis la mort du chercheur : éteinte.

« Bien sûr, répondit Colline avec un sourire un peu forcé. C’est normal.

– C’est gentil. Vous allez me manquer, tous les deux.

– Tiens, que se passe-t-il là-bas ? demanda Jean. On dirait qu’un gratte-papier chasse les autres.

– Bande de charognards ! grinça Colline. »

Istalle haussa les épaules.

« Bah ! Je ne leur ai pas parlé. Et maintenant que je vais embarquer, ils ne pourront plus rien.

– Tu n’as pas de bagages ?

– Non, juste mon sac.

– Ce n’étaient pas de vraies vacances pour toi, murmura Colline. Oh ! excuse-moi ! C’est sorti tout seul ! Les médias en ont tellement parlé…

– Ça va, dit la jeune femme avec un geste d’apaisement. Je suis venue ici pour innocenter mon père, tout le monde le sait, maintenant… Et j’ai réussi, youpi !

– Tu vas nous manquer, reprit Jean. Au fait, Mirello n’a pas pu venir. Il part en mer aujourd’hui et te souhaite bon courage.

– Avec le bateau-planeur ? Et vous n’y êtes pas ?

– Oh non ! Il fait un tour avec son catamaran. Dommage que tu partes. Avec tout le bruit qu’a fait la mort de Nel, Ékysse est perdue.

– Perdue ?! Comment ça, “perdue” ?

– On nous a coupé les crédits pour les descentes en eau profonde. Les dauphins, c’est fini.

– Fini ?! Après autant de progrès en trois mois ? »

Jean la prit par les épaules.

« Istalle ! Est-ce que tu réalises que tu es la dernière à les connaître ? À leur avoir parlé ?

– Oui, mais…

– Mæror Nel est discrédité, à jamais. Tout ce qu’il aura fait ou dit sera sur liste noire. Tu y serais aussi s’il n’y avait sa confession, et le milieu te serait fermé pour longtemps. »

Istalle baissa la tête. Ses lèvres tremblaient.

« Je n’ai pas voulu ça. Je voulais la vérité, vivre sans crainte d’être rejetée. Je ne pouvais pas choisir entre mon père et Mæror. Il s’est tué parce qu’il le savait. Si j’avais su…

– Vous n’avez rien à vous reprocher. »

La jeune femme se retourna. Sélius Marick, du journal « Demain, dès aujourd’hui », se tenait adossé à un pilier. L’ancien ami de sa mère était venu lui souhaiter bon voyage.

« Vous êtes courageuse, Istalle, mais vous avez payé un prix élevé pour la vérité. Changer d’air vous fera du bien. Retrouver Jade, aussi. Peut-être qu’elle comprendra ce que vous lui direz.

– Jade, sa mère ?

– Oui, monsieur Filaud. Jade Maura, veuve de Kyléon. Elle est vivante et…

– Ma mère est folle et amnésique, coupa Istalle. Parfois, elle retrouve un peu de lucidité et c’est comme ça que j’ai commencé à croire en mon père. En son innocence.

– Ah, je… Hum ! Excuse-moi. »

– Jean tritura nerveusement sa chemise. Istalle se radoucit :

« Je ne t’en veux pas. Je suis habituée, depuis le temps.

– Istalle, reprit Marick, je suis journaliste mais, avant tout, un vieil ami de votre mère. Si vous lui ressemblez beaucoup, vous êtes plus solide. J’ai tenu à vous rendre un petit service.

– C’est vous qui avez dispersé vos collègues ? demanda Colline.

– Thétys est une planète fascinante et magnifique, dit le journaliste en mâchonnant un bonbon. Dommage de la quitter comme ça. Il y a une belle vue depuis la cafétéria, dans l’aire de loisirs d’embarquement. Ce sera mieux sans gêneurs.

– Merci pour vos articles, dit Istalle avec gratitude.

– Il n’y a pas de quoi.

– Si ! Présenter Mæror Nel comme un coupable bourrelé de remords quand tout le monde ne voit qu’un criminel sans pitié… Ça demande un certain courage.

– Ça s’est bien vendu. Que demander de plus ? Mais je ne suis pas venu ici pour parler de ma soupe. Je dois repartir, on m’attend. Bonne chance, Istalle.

– Merci. »

Elle resta silencieuse pendant que Marick s’éloignait.

« Alors, Ékysse est perdue… reprit-elle enfin. C’est étrange, ça me fait mal. J’y ai souffert mais cet endroit me manquera. Il y a de la beauté dans cette ville morte… Hum, je suis sûrement la seule rescapée à dire ça !

– Si tu voulais revenir, dit timidement Colline, ça pourrait changer des choses. Pour les recherches, je veux dire.

– C’est vrai, tu pourrais les diriger, reparler aux dauphins.

– Prendre sa place ? Ah non, non, désolée. Je ne veux pas y retourner. Je rentre pour de bon.

– Oui, je comprends. Si jamais tu changes d’avis, tu peux compter sur nous pour t’accueillir.

– C’est gentil. Et vous, si vous pouvez, n’hésitez pas à venir me voir. »

Ils se quittèrent quelques minutes plus tard. Jean et Colline la regardèrent franchir le portique de sécurité et marcher sans se retourner dans le couloir bigarré qui menait à l’aire d’embarquement. La botaniste eut la certitude que leur amie ne reviendrait pas. Son compagnon se demanda si elle garderait contact. L’éventualité qu’elle coupe les ponts avec la planète, avec eux, l’attrista.

« Ne sait-on jamais ? espéra-t-il.

– J’aimerais, c’est une fille bien. La vie lui a joué un sale tour.

– Elle est encore attachée à cet endroit. »

– Colline fit la moue.

« De tous ceux qui y ont plongé, qui ne l’est pas ? »

Le regard surpris du contrôleur d’embarquement embarrassa Istalle. Encore un qui l’avait vue aux infos.

Avant, on ne me jugeait pas, on attendait que je fasse mes preuves. Maintenant, tout le monde a un avis sur ma vie, qu’on étale partout sans me demander le mien. Décidément, la vie est pleine de paradoxes…

Assise confortablement dans le siège de la navette sidérale, Istalle détourna les yeux de l’écran mural sur lequel s’éloignait Thétys. Cette sensation d’être arrachée à une terre, à des repères solides, lui donnait le vertige. Moins de deux jours plus tard, elle serait chez elle. La jeune femme se rendit compte qu’elle n’avait pas pensé à son propre monde depuis des semaines. Une seule chose ou presque avait accaparé toutes ses pensées : Ékysse… Ses dauphins, la vérité et Mæror. Les derniers mots du chercheur lui revinrent en mémoire.

« Tâche de vivre en paix… » Dans quel but ? Mener quelle vie ?

Le vaisseau gris et fuselé se para d’une lueur rougeâtre sous les feux d’Eyal. Devant lui, la machine captivait tous les regards, anneau entouré d’un ovale gigantesque, tel un œil fixé sur l’espace. Le cœur de l’arc supérieur englobait, au centre des installations de contrôle, une minuscule étoile artificielle, source suprême.

J’avais oublié que c’était si grand.

L’astre brillait d’une lueur douce. La navette glissa son fuselage dans la porte du relais. Alors l’étoile se para d’une lumière insoutenable, nimbant la structure de son rayonnement.

« Le commandant de bord procède aux vérifications des paramètres de destination. Les écrans extérieurs sont désormais désactivés, » intervint la voix féminine de l’hôtesse.

La coque trembla un court instant, faisant remonter les vibrations jusqu’au cœur d’Istalle. Le vaisseau spatial voyageait désormais dans un couloir interstellaire, créé grâce à l’énergie de l’étoile naine. La jeune femme bâilla. Un peu d’eau s’écoula de ses yeux, laissant une trace irisée le long des joues.

« Ne pleure pas, Istalle, je n’en vaux pas la peine. Personne ne vaut la peine que tu pleures. »

Elle regardait vers la mer, accoudée à la rambarde du bateau-planeur. Il était près d’elle, comme avant : Mæror Nel.

« À qui la faute, hein ? Toutes ces années, tu n’as rien dit.

– C’est fini, pour moi. Bientôt, tout cela sera aussi derrière toi.

– Par quel miracle ? Ce voyage m’a détruite…

– Tu dois y arriver. Pour ton père, pour moi.

– Pour toi ?

– J’ai tranché ton dilemme et expié ma faute. Maintenant, tu dois aller de l’avant.

– Nous aurions peut-être pu… trouver autre chose. »

Il rit, de ce son doux, si rare, qu’il avait eu pour elle.

« Tu crois ? Il y avait des familles à Ékysse, des enfants. Tu le sais, tu l’as vécu plusieurs fois. J’ai tué des centaines d’innocents, ça m’a toujours hanté. Ma vie au CREVIS a été bien remplie. Puis, tu es venue, j’ai été heureux avec toi. Tu m’as donné le courage de faire ce qui devait être fait. Je n’ai aucun regret. Sans la Catastrophe, jamais je n’aurais parlé aux dauphins, jamais je ne t’aurais connue. »

Il caressa la joue humide d’Istalle. Elle sentit à peine son contact.

« Attends, ne me laisse pas. Mæror !

– Ne regarde pas en arrière. Je serai toujours à tes côtés. »

La plage de Thétys disparut et avec elle les échos du passé. L’ocre rouge de Mars emplissait le hublot. La navette amorçait sa descente.

Tandis qu’une jeune femme rentrait chez elle, la fin de l’été voyait l’ombre des algues noires s’étendre dans la cité des abysses.

Istalle referma la porte de son appartement et laissa échapper un soupir de soulagement. Sa coiffure s’était défaite et le contact de ses cheveux secs la dérangeait. Plantant là chaussures et sac, elle fila chercher une chemise de nuit dans son armoire. Changée, recoiffée et débarbouillée, elle se sentit tout de suite mieux et fit le tour des lieux. Cylia lui avait fait visiter par vidéo mais ce n’était pas comparable. La partie chambre était séparée de la cuisine-salle à manger par une porte-paravent, rendant son espace modulable. Les fenêtres prenaient peu d’espace mais le studio, bien orienté, se révélait lumineux. La salle de bains était tout proche de l’entrée, accessible aux invités.

Quels invités ?

Istalle haussa les épaules et entreprit de ranger ses affaires. Sur le lit, un mot de sa tante l’attendait.

« Tiens ! Qu’est-ce que Cylia a encore fait pour moi ? »

J’ai acheté du fromage, quelques fruits et légumes, et tout mis dans le frigo. Repose-toi et passe quand tu voudras. Bisous. Ta tata préférée.

PS : le riz et les féculents sont dans le placard à côté du frigo. Tu devrais trouver.

PPS. : n’oublie pas de passer voir Jade. Elle m’a l’air bizarre depuis quelques temps. C’est peut-être ton absence prolongée qui la perturbe. Avec tout ce qui t’est arrivé, je n’ai pas osé t’en parler.

PPPS. : la plante-verte est pour toi. C’est une fougère des plateaux. Avec tous tes animaux marins, la biologie terrestre n’est plus ton fort, ma chérie ! Heureusement, je veille au grain… Re-bisous. Cylia.

Istalle eut comme un pincement au cœur : dans quel état allait-elle retrouver sa mère ? Si sa tante plaisantait, c’est qu’elle pensait qu’il n’y avait rien de grave. La jeune femme s’écroula sur le lit, morte de fatigue.

« Humm… Déjà fait, lui aussi ? Je vais devenir fainéante… »

Elle balaya du regard le plafond et les murs crème, le sol recouvert d’une toison douce et blanche. Avec les cartons de déménagement empilés dans la cuisine, le studio sentait le renfermé.

On dirait la chambre d’hôtel d’avant le CREVIS. Les mêmes murs, la même absence de chaleur…

Une larme chaude poissa ses longs cils. Elle l’écrasa du revers de la main.

Je me sens vide. Où sont passés mes rêves ? Moi qui croyais pouvoir être en paix en innocentant papa… Je n’ai plus peur du regard des autres, enfin, mais il m’en fallait davantage. Je voulais tout savoir des dauphins. Je le voulais, lui. Il est mort, c’est fini ! Tyde avait raison : en cherchant la vérité, j’ai tellement perdu ! Et ça, les dauphins m’en ont avertie, encore, encore et encore…

Istalle grimaça d’amertume.

Avec eux, j’ai vécu des instants magiques, d’une merveille intemporelle. J’étais dans un océan immense, inconnu, terrifiant, et je n’avais pas peur. J’ai voyagé dans les souvenirs des gens. J’ai vu le passé d’un œil toujours plus lucide. Ils me l’avaient dit… Je n’étais pas obligée d’accepter. Mais ils lisent pensées et émotions comme dans un livre ouvert ! Ils ont vu que mes espoirs dépassaient mes craintes et ils ont obéi. Mæror, comme je les hais ! Ils sont pareils à la mer. Belle et traîtresse, si imprévisible. Et, hélas, j’aime encore la mer…

Une sirène retentit dans le lointain. Istalle tendit l’oreille.

« Tempête de sable de niveau jaune. N’oubliez pas vos équipements de protection. »

Derrière les fenêtres, les volets s’abaissèrent et se verrouillèrent automatiquement.

Les jours s’écoulèrent sans saveur, puis les semaines. Pour avoir déjà perdu des proches, Istalle savait que la distance entre Mars et Thétys faciliterait l’œuvre du temps. Les longues heures passées à chercher le sommeil dans le siège de la navette embrumaient déjà ses souvenirs frais, altéraient les couleurs des images qui la hantaient. Pourtant, chaque nuit, une force invincible la tirait du sommeil. Dans le grand lit qu’elle occupait, le vide à ses côtés, au milieu des ténèbres, lui étreignait le cœur et elle sentait le besoin de se recroqueviller dans son édredon. Aucune chaleur ne venait combler le froid qu’elle sentait dans sa poitrine.

Pour éviter de ressasser, Istalle tentait de vivre deux fois plus le jour. Résolue à se remettre d’Ékysse, elle chercha un emploi avec frénésie, revit de vieilles connaissances, monta elle-même ses meubles, garnit son appartement de plantes, s’attarda dans les boutiques de vêtements, s’étourdit de divertissements. Croiser des couples réveillait sa peine. Et même si, parfois, la jeune femme était tentée de s’oublier dans les bras d’un inconnu, elle ne franchissait pas le pas. Ce n’était pas dans son caractère : amertume et solitude auraient fondu sur elle avec une violence accrue.

Parfois, lorsque sa peine la faisait trop souffrir, elle entendait la voix de Mæror, sentait sa présence à ses côtés. Puis, l’impression fugace s’effaçait. Le soulagement demeurait, contrebalancé par l’idée qu’elle perdait pied avec la réalité.

À travers les dauphins d’Ékysse, j’ai revécu les souvenirs de ses morts ; Mæror n’est pas mort à Ékysse, il n’a rien à voir avec eux. Je m’imagine l’entendre, ce n’est pas rationnel ! Et je n’ai pas d’explication.

Lorsque Tyde ouvrit la porte, il vit une jeune femme vêtue d’un long poncho couvert de sable. Il n’eut pas besoin d’attendre qu’elle ôte ses lunettes et rabatte sa capuche : il l’aurait reconnue n’importe où. Istalle franchit le seuil avec réticence.

« Je viens récupérer mes affaires. »

Tyde tira la porte derrière elle et s’adossa au mur.

« Tu aurais pu me prévenir que tu passais, » dit-il avec un soupçon de reproche.

Elle évita de le fixer et promena son regard sur leur ancien studio.

Le petit salon et toutes nos plantes, la chambre douillette… À part mes affaires qui ont disparu, rien n’a changé. J’ai tellement de bons souvenirs, ici.

« Il doit rester un ou deux cartons. Cylia a fait le nécessaire pour le reste.

– Je sais, j’étais là, » commenta platement Tyde.

Istalle réalisa qu’elle avait mis les pieds dans le plat. Son ancien compagnon la rendait nerveuse, elle ne savait plus comment se comporter avec lui. Ils avaient été heureux en marge de ses mensonges. Elle avait imaginé qu’ils vivraient longtemps ensemble, qu’ils auraient sans doute des enfants. Tyde faisait un bon père dans son imagination… Son retour sur Thétys avait tout changé.

Les bras du jeune homme se refermèrent autour d’elle. Il huma ses cheveux, comme autrefois. Le corps d’Istalle se crispa.

« Je sais que tu es courageuse mais tu as déjà bien souffert, inutile de continuer comme ça. Tu peux revenir, tu sais… Tu me manques, mon amour… »

Sa voix était douce et son contact familier.

Tyde, pardon ! Pardon, je ne peux pas. Je me mépriserais.

Elle se dégagea sans brusquerie de son étreinte.

« Ne fais pas ça, s’il te plaît. Je ne suis pas venue pour ça. »

Il la contourna pour la prendre par les épaules.

« Je ne te jugerai pas. Tu es ici chez toi, ne l’oublie pas.

– Plus maintenant. »

Tyde masqua sa déception : elle finirait bien par comprendre qu’il comptait dans sa vie, il devait simplement rester patient. Istalle fit le tour du studio, trouva les cartons derrière le canapé-lit.

« Tu essaies de me piéger ?

– Istalle… Nous avons vécu ensemble, tu te rappelles ? Tu sais où je planque toujours le désordre.

– Hum… Bon. Merci de les avoir préparés. Je les prends. »

Une minute plus tard, elle était partie, un carton dans chaque bras. Tyde se sentit amer.

Elle est devenue moins naïve : avant, la place des cartons ne l’aurait pas surprise. Dire que j’en arrive à manigancer dans son dos ! Elle me manque tellement, ça devient insupportable…

Chapitre 2 : Parmi les vivants

Cylia achevait son petit-déjeuner quand Marc la rejoignit dans le salon.

« Tu n’es pas encore prêt ? demanda-t-elle.

– Non, la réunion de ce matin a été annulée, je commence une demi-heure plus tard.

– Ah ! Je comprends.

– Je vais en profiter pour me caler, j’ai encore faim. »

Il passa dans la cuisine et revint avec un plateau chargé de fromages, de pain grillé et de confitures. Il s’installa et prépara ses tartines. Puis, jugeant que le moment était bien choisi, il glissa à sa femme :

« Tu sais, j’ai l’impression qu’Istalle va très mal. Elle n’est pas venue dîner à la maison et elle passe son temps à travailler. Ça fait déjà trois semaines, maintenant !

– Tu ne m’apprends rien. C’est pire qu’avant de partir ! C’est dommage, elle était bien avec Tyde.

– Oh ! Quelle mauvaise foi ! Tu n’as jamais trouvé ce garçon sérieux.

– Je n’ai pas dit ça ! protesta Cylia. Il a quelque chose qui ne me revient pas, c’est tout.

– Pourquoi remets-tu ça sur le tapis ?… Tiens ! Tiens ! Il a essayé de la revoir ?

– Oh oui ! Mais elle l’a envoyé sur les roses. Elle ne veut plus lui parler.

– C’est dur. Ils ont vécu ensemble pendant…

– Marc, c’est sa vie, pas la mienne ! »

– Cylia subtilisa le fromage que son mari venait de se couper.

– « Faut pas te gêner !!

– Tu n’as qu’à manger plus vite !

– Ça t’empêcherait de piquer dans mon assiette. »

Ils échangèrent un regard complice, puis Cylia revint au sujet qui la tourmentait :

« Nous n’avons pas à décider pour Istalle. Elle est adulte et responsable. Elle s’oublie dans le travail, il n’y a rien de mal à ça. Je ferais la même chose à sa place.

– Tu m’imagines mort ? Eh ben, merci !

– Je tiens trop à toi pour ne pas imaginer te perdre… murmura-t-elle avec tendresse. Elle voulait que ce soit sérieux avec Nel. Apparemment, elle l’aimait énormément.

– Trop de passion, c’est dangereux.

– Tu ne la changeras pas. Elle a toujours été comme ça, comme Jade.

– Comme son père, aussi… ajouta Marc.

– Et maintenant, ça recommence, fit Cylia assombrie. Elle doit à nouveau se reconstruire.

– Ça va aller. Elle est adulte, comme tu dis, et elle a déjà vécu pire. Elle est forte. Plus rien ne la relie à Ékysse et sa maudite Catastrophe ! Elle va enfin pouvoir vivre pour elle-même.

– Je n’en suis pas si sûre.

– Pourquoi ? »

Cylia mâcha lentement, le visage marqué par une douleur habituelle. « Jade est toujours vivante. Enfin ! Si on peut appeler ça vivante… »

Son mari lui prit la main.

« Ça va aller… Je suis là, excuse-moi. Moi aussi, je m’inquiète, ça me rend maladroit.

– Ça va, ne t’en fais pas. »

Cylia ne pleura pas. Depuis longtemps, elle ne pouvait plus pleurer sur Jade. Le corps de sa sœur n’était qu’une coquille vide.

Un matin, Istalle se fit belle, allant jusqu’à porter une robe vert d’eau, la couleur préférée de sa mère. Elle avait enfin réuni le courage nécessaire pour la revoir. Dans le bus qui l’emmenait vers l’hôpital, glissant sans bruit au-dessus de la chaussée, elle répétait à mi-voix des phrases sans fin.

À quoi bon ? Ça ne se passe jamais comme on l’imagine. On verra bien… Oh ! Ma station !

« … pital de Pierrefort ! Hôpital de Pierrefort ! Correspondance avec la ligne de métro numéro… »

Je hais ces transports préhistoriques ! Vivement les portes comme à Ékysse !

Istalle dérangea la quinquagénaire assise près d’elle qui empestait le parfum et se dépêcha de gagner la sortie du bus. Au bout d’une rangée d’arbres bordée de pelouses gris-vert, le grand hôpital de la ville l’attendait, fourmillant de vie. Au fil du temps, elle s’était habituée à sa façade au gris infecte, que même le soleil de midi ne parvenait à réchauffer. Heureusement, le jardin entourant l’hôpital égayait l’endroit. Elle emprunta le chemin de graviers qui menait à l’entrée piétonne, huma à plein poumons la senteur des conifères, effleura les aiguilles toujours vivaces.

Cette odeur…

Elle se vit soudain sortir du CREVIS en courant, enivrée par la fragrance des pins maritimes plantés le long de la côte, se précipitant vers le bateau qui l’attendait au ponton. La senteur des pins et le clapotis de l’eau. Sur Thétys, l’odeur des conifères lui rappelait le petit bois près de chez elle, à Pierrefort ; sur Mars, ce même parfum la ramenait désormais à l’endroit qu’elle s’était juré d’oublier, à la perte qui lui déchirait le cœur.

Même mes souvenirs sont gangrénés, maintenant…

Le vent se leva soudain, amena une odeur d’herbe fraîchement coupée à ses narines. Istalle se sentit plus légère.

Allons, qu’est-ce que je vais penser ? Ce n’est qu’un souvenir comme tant d’autres. Ça passera.

Rassérénée, la jeune femme gagna l’entrée de l’hôpital et s’orienta vers l’aile mauve sans se renseigner à l’accueil. Ce centre hospitalier, très important, avait recours à une méthode simple pour bien distinguer ses différents secteurs : une couleur particulière traçait une piste sur les murs pastel. Le mauve correspondait au département de psychologie et traumatologie. Pour être venue maintes fois, Istalle connaissait parfaitement les lieux.

« Cinquième étage ! » prévint l’ascenseur.

Les deux registres des visites attendaient Istalle dans la salle d’attente. Son absence prolongée lui faisait redécouvrir les lieux avec un œil neuf. Patients et familles attendaient sur des sièges lisses et arrondis près de la borne d’accueil. La plupart d’entre eux fuyaient tout contact visuel.

Des personnes âgées, des gens à la mine résignée… Il y a tellement de maladies que l’on ne peut soigner. Des horreurs incurables qui nous enlèvent un être cher, morceau après morceau. Une personne qu’on ne retrouvera jamais, jamais…

Ses souvenirs revinrent la hanter : Jade fixant avec des yeux vides l’eau qui entourait la navette d’évacuation, Orhi gisant sur le sol près d’un pupitre de commande maculé de son sang. Sa mère, son père, les disparus dans la Catastrophe et leurs visages éteints la hantaient. Un dernier s’était ajouté, celui de Mæror Nel. Istalle sentit son estomac chavirer, pressa un mouchoir sur sa bouche.

Ah… j’ai envie de vomir.

« Madame ? Heu… Mademoiselle ? »

Près des registres, une infirmière la dévisageait. Istalle fit signe qu’elle allait bien, la rejoignit et s’enregistra sur l’écritoire numérique.

« Je viens voir Jade Maura.

– Vous êtes de la famille ? »

Ce n’était pas la femme qu’Istalle avait l’habitude de voir ici. L’autre la connaissait depuis tellement longtemps qu’elles avaient sympathisé et elle veillait avec gentillesse sur sa mère. Non, elle avait en face d’elle un visage inconnu et neutre. Elle tâcha d’oublier sa nausée.

« Je suis sa fille, Istalle Maura. J’ai signé, regardez.

– Ah oui, fit l’employée en jetant un vague coup d’œil. Allez-y, chambre 507.

– Je sais… »

Tout en marchant, Istalle fit glisser son sac de l’épaule à la main, le balança légèrement pour oublier son irritation. La 507. Elle s’arrêta net devant la porte, prit une grande inspiration, frappa.

« Hum ? »

Sa voix. Istalle crut perdre tout courage. La poignée semblait de plomb lorsqu’elle la fit tourner. Une tasse de thé fumait sur la table de nuit. Sur le guéridon, près de la fenêtre, quelqu’un − sans doute Cylia − avait mis des fleurs fraîches dans le vieux vase en terre cuite : des milimes blancs aux pétales longs et fins dont la fragrance délicate embaumait la chambre sobre. Sa mère se tenait assise dans son lit, un oreiller derrière elle. Amaigrie, elle semblait flotter dans sa chemise d’hôpital. Jade regardait dans le vide, comme à l’accoutumée. Elle semblait à peine plus vivante qu’une poupée de porcelaine. Ses yeux, d’un bleu éteint, se tournèrent lentement vers la porte.

Jade frémit comme sous l’effet d’une brise glacée. Les mains frêles tremblèrent sur le drap, brusquement animées. Le masque inerte de ses traits vola en éclats, emporté par la violence des émotions qui y déferlaient : surprise mêlée de douleur, incrédulité… Et le visage de sa fille, longtemps embrumé dans son esprit, redevint enfin net.

« Oh !… Ma tête…

– Tu as mal ? Je vais chercher quelqu’un. »

Comme Istalle posait la main sur la poignée, prête à ressortir…

« Non, reste ! Istalle, ma chérie ! »

La jeune femme se figea, interdite : la vie avait repris dans les yeux de Jade. Bouleversée, elle se précipita dans les bras tendus vers elle. Sa mère la serra contre elle un long moment.

« Ce n’était pas un rêve, tu es en vie ! Tout est si confus dans ma tête… Mais laisse-moi te regarder. Comme tu as changé, tu fais tellement adulte ! »

Istalle resta bouche bée, stupéfaite. Il lui fallut quelques secondes pour s’arracher à son hébétude.

« Maman… Tu sais quel âge j’ai ?!

– Vingt ans, je crois. Non ? »

Istalle crut qu’elle allait fondre en larmes. Aucun doute possible : sa mère était revenue parmi les vivants ! Elle contemplait son enfant sans ses illusions d’amnésique, alors que le masque de la folie ne l’avait que rarement quittée durant ces huit longues années. Jade caressa les cheveux châtains de sa fille.

« Ils ont les mêmes reflets que dans mes souvenirs…

– Maman, tu te souviens de papa ?

– Orhi ? Mon dieu, ça me revient… Je l’ai vu, mort et déjà froid. Comment pouvait-il détruire Ékysse s’il était mort ? Hein ? Mais toi, si tu as 20 ans, toutes ces années… Elles ont filé si vite et je n’étais pas là ! J’ai comme un brouillard dans la tête.

– Ne te force pas, tu vas te faire mal. Écoute, j’ai une grande nouvelle à t’apprendre. Je suis allée à Ékysse, j’ai trouvé le… le responsable de tout ça !

– Oh ! Ma puce ! Après tout ce temps !… Mais alors, c’est pour ça que la gentille infirmière était si contente ! Elle m’a fait regarder la télé, m’a dit d’être fière de toi. »

Jade sembla fouiller dans sa mémoire. L’ombre de la Catastrophe envahit son visage

« Oui, je me rappelle. Cet homme, il s’est tué, n’est-ce pas ? Je ne comprends pas. Pourquoi ces morts ? Orhi, j’ai vu son corps, c’était horrible ! Si rouge… Orhi, pourquoi es-tu retourné au travail, ce soir-là ? J’aurais préféré mourir à tes côtés… »

Jade pleurait enfin, huit ans après le drame ; un instant pour sa mémoire.

« Tout ce temps… J’ai des souvenirs étranges, distants, comme d’une spectatrice. Oh, j’ai mal, si mal au crâne ! Et toi, ma fille, la dernière chose qui me relie à la vie, toi tu as cherché… Tu es si forte !

– Maman… Papa est innocent, mais je l’aimais, tu sais… Lui… Celui qui…

– Ça m’est égal, l’interrompit sa mère. Pour moi, à part toi, il n’y a qu’Orhi qui comptait. Je suis prête, maintenant. Je peux aller le rejoindre.

– Quoi ?! Qu’est-ce que tu racontes ? »

Jade secoua la tête, fatiguée.

« Je n’ai pas envie de vivre. Je n’en ai plus la force. Je me sens si faible, usée… Pourtant, je suis jeune, j’ai à peine quarante ans ! Orhi aurait eu quarante-deux ans cet hiver. Ma chérie, je suis désolée d’être aussi égoïste. Je t’ai fait souffrir depuis cette horrible nuit mais je sens que je ne resterai pas longtemps en vie.

– Maman !

– Emmène-moi avec toi ! Je ne veux pas rester ici ! Pas dans cet hôpital ! Je n’y ai jamais été en vie… S’il te plaît ! »

La voix d’Istalle s’étranglait lorsqu’elle dit :

« Je te retrouve enfin, tu n’as pas intérêt à mourir !

– Je tiendrai le plus possible. Mais emmène-moi loin d’ici ! Je n’en peux plus ! »

Quelques jours plus tard, après toute une batterie d’examens et de tests, Jade, très émue, quitta l’hôpital au matin. Elle posait un pied devant l’autre avec étonnement, comme si le sol lui était étranger. Istalle lui donnait le bras, guettant toute défaillance.

« Qu’est-ce qu’il y a maman, c’est le soleil qui te fait mal aux yeux ?

– Non, ma puce, je pleure de joie. Je sors enfin sans infirmière. Toutes ces années ont passé comme un mauvais rêve… un très long rêve. Mais je me souviens, tu sais, je me sentais mieux quand tu venais me voir…

– C’est fini, c’est fini, je suis là et je ne te quitterai plus jamais. »

Istalle enlaça sa mère si naturellement qu’elle en oublia que, depuis la Catastrophe, ce geste si simple avait disparu. Désormais, ce serait à elle de protéger sa mère.

« Tu es plus grande que moi, dit Jade en riant. Et si jolie ! Quand je pense que je ne t’ai pas vue changer…

– Ah ! Si tu savais ce que tu as raté ! L’inévitable époque d’acné, l’âge bête et insolent… »

Son regard perdit en gaieté.

« Mes cauchemars, ma phobie de l’eau… Non, tu n’as pas loupé grand-chose ! dit-elle en reprenant un ton plus léger. C’est Cylia qui s’est tapé tout le boulot. Et Marc. Et mes cousins.

– Elle va m’incendier !… Tu es gentille mais j’aurais dû être là pour toi.

– Mais tu as toujours été là ! Je te l’ai dit : sans toi, jamais je n’aurais essayé de prouver l’innocence de Papa.

– S’il te plaît, ça me fait tellement mal… Pour moi, Orhi est mort hier !

– Hier ?! » s’étrangla Istalle.

La jeune femme reçut un nouveau coup au cœur : entre elle et sa mère, le gouffre du temps s’était ouvert, élargi au fil des saisons, jusqu’à devenir insondable.

Son esprit est longtemps resté prisonnier d’Ékysse. Redevenir lucide ne l’a pas détachée de cette époque. Elle est naufragée du temps. Rejoindre Papa, pour elle, ce serait ne plus souffrir.

« Quel avenir pour moi ? demanda Jade comme si elle avait lu dans ses pensées. C’est comme si j’étais restée dans le coma ! Je vous ai fait souffrir sans m’en rendre compte. Je n’ai pas été assez forte. »

Soudain, Jade s’arrêta, les yeux fixés sur une silhouette familière qui approchait. Sa voix trembla.

« Cylia ? »

Un peu en retrait, Istalle sourit : elle avait arrangé les retrouvailles des deux sœurs. Cylia rejoignit une Jade pétrifiée par cette apparition.

« Bon retour parmi nous ! »

Très émue, Jade mit ses mains devant sa bouche.

« Nous t’avons préparé une belle chambre à la maison. Tes neveux sont partis, ça fait déjà quelques temps. Ils passeront nous voir. Milo et sa femme vont bientôt avoir des jumeaux.

– Milo ? Ce gamin turbulent qui piquait les peluches d’Istalle ?

– Oui, Milo. Je… Tu sais, on n’a pas changé tant que ça.

– Je m’en doute, mais…

– C’est du passé, maintenant. Bienvenue chez toi, Jade. »

Cylia se tourna vers la chaussée, désignant la voiture qui les attendait. Marc se tenait à côté des portières ouvertes de l’engin luisant, ovoïde et à moitié transparent.

« Qu’est-ce que c’est ? s’exclama Jade. Les voitures sont comme ça, maintenant ?

– Mais oui ! Entièrement sécurisées, très confortables et non-polluantes. Et, heu… de plus en plus rares.

– Ça change si vite !

– Il est très fier de son joujou, commenta Cylia. Nous ne l’avons que depuis un an.

– Marc, tu en as vraiment besoin ? Je croyais que les transports en commun suffisaient.

– Tout dépend où tu travailles : il n’y a pas encore de porte par ici. Ça me fait gagner beaucoup de temps pour aller au bureau.

– C’est vrai, j’aurais dû y penser. »

Jade passa une main dans ses cheveux courts, mal coupés à l’hôpital.

« La terraformation se poursuit, dit Marc. Il y a déjà la mer, les grands lacs… Les espèces importées de la Terre se sont bien acclimatées, certaines ont évolué. Il y aura du boulot pour Isty.

– Tu l’appelles comme ça ?!

– Heu, oui. Enfin, ça ne la dérange pas trop… »

Il se gratta la tête, soudain penaud devant Jade qui faisait les gros yeux. Istalle sourit.

« Allez ! En voiture. »

S’ensuivirent des jours d’un bonheur intense pour Jade. Pendant que la miraculée s’émerveillait devant les touches de modernité apportées à sa ville natale, sa sœur et sa fille gardaient la crainte qu’elle ne dépérisse. Istalle ne regarda pas à la dépense, trop heureuse d’avoir retrouvé sa mère. Celle-ci voulut tout découvrir, visiter les nouveaux quartiers, aller en bord de mer, voir l’appartement que Cylia avait trouvé pour sa fille… Et retourner là où elle avait été heureuse.

Tôt le matin pour éviter la foule, mère et fille se rendirent au cœur de la ville, sur la place de l’Arrivée. Huit voies provenant des points cardinaux se rejoignaient en un anneau routier bordé d’arbres, entourant un espace dallé. Une plaque indicatrice narrait l’histoire de ce lieu, là où les premiers colons avaient posé la première pierre de la ville. Istalle regarda à ses pieds, devant ses ballerines, la dalle noire martelée par le temps, entourée de ses sœurs blanches.

« Ton père aimait beaucoup cet endroit… commenta Jade, émue. L’architecte d’Ékysse s’en était inspiré pour le centre de la ville. Une façon à lui de rappeler Mars, son origine de colon. Orhi était terrien. Cette pierre, sur chaque planète, symbolisait pour lui une nouvelle vie. »

Istalle inspira profondément pour chasser les larmes qu’elle sentait monter à ses yeux.

Pour Mæror aussi, Ékysse était un rêve. Un rêve qu’il a anéanti et dont il a sans cesse visité les ruines. Toutes ces vies gâchées…

« Ne t’inquiète pas, Istalle. Malgré tout, j’ai réalisé mon rêve au-delà de mes espérances. »

La jeune femme esquissa un sourire.

« Si tu le dis…

– Oh, fais-moi confiance, ma chérie. Je le comprenais très bien.

– On y va, maman ? Je ne suis pas sûre d’aimer encore cet endroit. »

Jade prit le bras de sa fille et l’entraîna en avant. Avec toutes ses affaires défraîchies, elle lui avait emprunté des vêtements : une tunique turquoise sur un pantalon de lin crème − un peu long, la jeune femme la dépassait de dix centimètres. Elle observa sa fille à la dérobée : adulte, déjà, et si triste.

Elle était espiègle, têtue, toujours de bonne humeur, à rêver des choses qu’elle pourrait faire « plus grande ». Je la retrouve amère, éteinte, n’espérant plus le bonheur avant longtemps… Je suis si égoïste : je me suis laissé sombrer alors qu’Istalle avait besoin de moi. Elle doit éprouver tant de rancœur, de colère, pour ce qu’il s’est passé. Quelle image peut-elle avoir de moi ?

« Voyons… murmura Jade. D’après le plan, c’est à une station d’ici. »

Elle consultait sa plaque flambant neuve, reliée à son nouvel implant crânien de stockage. Il y eut un bref silence tandis qu’elles gagnaient la station de tramway, adouci par le bruissement des arbres couronnés de feuilles mordorées.

« À quoi penses-tu ? » demanda-t-elle enfin à sa fille.

– J’ai un peu de mal à te relier à mes souvenirs. Tu étais si… protectrice, occupée… »

Absente.

« C’est normal, dit Jade en feignant la bonne humeur. C’est loin, tout ça. Nous avons du temps à rattraper. »

– Peut-être pas tant que ça. Je pense que Marick a raison : je te ressemble beaucoup, de caractère.

– Marick ? Sélius Marick ?

– Humm, lui-même, confirma Istalle. Il vit toujours sur Thétys.

– Ah… C’est dommage, j’aurais bien aimé le revoir.

– Tu peux le contacter, j’ai ses coordonnées.

– C’est vrai ? Merci ! »

Je dois vivre ! Avec ton aide Istalle, malgré mes regrets, je peux tout recommencer.

L’ardeur du soleil céda la place à une fraîcheur agréable, au parfum iodé. Taillé comme une gigantesque caverne naturelle, l’aquarium dévoila aux visiteuses ses multiples galeries vitrées. Sur les parois glissaient les reflets des ondes et surgissaient les ombres de poissons chatoyants. Istalle rappela à Jade ce qu’elle faisait :

« Dans la zoologie marine, je me suis spécialisée dans l’éthologie : l’étude du comportement animal et de ses relations avec l’être humain. Papa était plus généraliste. Qu’y a-t-il ? Quelque chose te gêne ?

– Ne m’en veux pas, Istalle. Je prends un peu de recul par rapport à ce que tu as vécu. D’une certaine façon, c’est dommage que tu n’aies pas continué à travailler sur Thétys. »

Istalle regarda sans tristesse les immenses espaces aquatiques qui s’élevaient du sol au plafond

« Il faut croire que nous sommes fâchées, Thétys et moi… Et puis, je devais rentrer. Ma vie est ici. »

Elles se promenèrent longuement entre les différents bassins, qui renfermaient de véritables beautés : animaux de tous les océans de la Terre, fascinantes premières créatures de Mars terraformée… Espèces carnivores ou venimeuses, bêtes mimétiques, végétaux renfermant des villes microscopiques, cheminées fumantes des profondeurs, poissons minuscules redoutés pour leur mâchoire puissante, requins aux lames dévastatrices, mammifères paisibles…

Lorsqu’elles furent assises devant de petits aquariums-bulles encastrés dans un mur, Jade confia à sa fille comment elle avait rencontré son père : elle avait été surprise par un poisson à la gueule hérissée de dents acérées et avait bousculé Orhi. Ils avaient sympathisé et passé le reste de la visite ensemble. Ils s’étaient découvert des amis communs à la fac. Avec le temps, ils étaient tombés amoureux. Istalle tenait cette histoire de Cylia, ses parents n’avaient pas eu le temps de lui raconter avant la Catastrophe. Voir sa mère se livrer à elle comme une amie, d’une adulte à l’autre, lui sembla d’abord étrange, puis une douce chaleur la gagna et elle profita de cette complicité.

Alors que Jade abordait le chapitre de la naissance de leur fille, sa voix se brisa. Sa fille se rembrunit.

Je suis désolée, maman. Dans tes souvenirs, il est mort hier.

Jade remise de ses émotions, elles passèrent un bon quart d’heure dans la salle noire, dédiée aux créatures des profondeurs. D’étonnantes sculptures luminescentes dansaient avec leurs congénères un ballet ravissant. En passant de la lumière à la nuit, les visiteurs devenaient silencieux. Istalle se rappela les touristes d’Ékysse, fascinés comme elle par la cité qui illuminait les fonds marins.

Ce n’est pas possible ! Je vais à nouveau lui rappeler de mauvais souvenirs !

Pour chasser ces pensées, elle conduisit Jade vers son aquarium préféré et posa la main sur la vitre. Derrière celle-ci, un mammifère la regardait, affichant son éternel « sourire ».

« Un dauphin commun, présenta Istalle. Un vrai, il est né sur Terre.

– Oh ! Qu’il a l’air gentil ! Ses yeux pétillent, il est sûrement très intelligent ! »

Istalle acquiesça, heureuse de lui faire rencontrer cette espèce si intéressante.

« Mars en a importé pour augmenter le nombre de spécimens mis en sécurité. Je sais que la dépollution progresse sur Terre mais ça me fait mal de voir de tels animaux enfermés.

– Il a l’air bien traité, remarqua Jade.

– Encore heureux ! Qui sait à quel point ils sont intelligents ? Excuse-moi, je m’emporte… Ha ! Je fais preuve d’anthropomorphisme, ce n’est pas très pro : autant j’ai de la sympathie pour eux, autant je n’en ai aucune pour les prédateurs. Ce sont pourtant toutes des espèces qui vivaient libres, avant nous.

– Avant nous… Avant que l’être humain ne conquière la Terre, tu veux dire ?

– Oui. De nos jours, près des trois quarts des fonds marins sur Terre sont bien connus : cartographiés depuis longtemps, toutes les espèces enregistrées, leurs évolutions notées au millimètre… dans les zones dépolluées, en tout cas.

– Istalle, explique-moi : qu’est-ce qui te blesse, dans tout ça ? »

La jeune femme laissa glisser sa main. Le dauphin se détourna et rejoignit ses congénères pour le repas quotidien, emplissant les eaux de ses cliquetis.

« Il reste si peu de mystères… D’une certaine façon, en poussant toujours plus loin l’étude de ce qui nous entoure, nous en perdons la fascination et le respect. Certains rescapés me prendraient pour une folle s’ils m’entendaient, mais… Ce n’est pas parce que nous sommes intelligents que nous pouvons tout nous permettre. Nous sommes des animaux, comme eux. En les forçant à vivre hors de leur habitat, nous les détruisons. »

Jade regarda sa fille avec nostalgie. Cette passion entachée de regrets lui rappelait Orhi.

Le soir même, après avoir aidé Jade à se constituer une nouvelle garde-robe, Istalle l’emmena dîner chez Cylia. Les garçons étaient heureux de retrouver leur cousine. Lécan avait réussi à s’accorder une soirée de libre – son travail d’agronome lui prenait tout son temps. Jade les avait bien vite reconnus, même s’ils étaient devenus adultes. Quant à Yann, il n’avait pas assez d’économies pour s’offrir un aller-retour entre deux concerts sur Terre. Il s’était contenté d’envoyer un message vidéo. Le troisième cousin, Milo, était venu avec sa compagne Sacha. La future mère irradiait de bonheur, son ventre épanoui bougeait sous les coups de pied des jumeaux.

« Tu as senti, Jade ?

– Ouh ! là… Quelle énergie ! Garçons, filles, les deux ?

– Nous gardons la surprise, dit Milo. Dans le doute, nous avons choisi quatre prénoms.

– Vous êtes patients ! Je ne pourrais pas, d’ailleurs j’ai demandé tout de suite, pour Istalle. »

Déjà, Jade promettait de préparer des petits vêtements et de ressortir ceux de sa fille qu’elle avait gardés. Toute la famille des triplés était ravie, sauf leur cousine : derrière un sourire de façade, l’agacement le disputait à la colère. Au cours du dîner, Istalle se renferma progressivement : le bonheur paisible que son cousin vivait avec Sacha ravivait sa solitude. Des trois, Milo était celui qui la comprenait le mieux. Elle avait espéré parler avec lui de son voyage sur Thétys. Elle prétexta un peu de fatigue pour aller sur le balcon. Fine mouche, son cousin la rejoignit. Istalle s’était accoudée à la rambarde. Il fit de même, s’alluma un cigarillo de jombre. Elle grimaça.

« Tu fumes toujours ce truc ? demanda-t-elle sans aménité.

– De temps en temps, dit-il après avoir tiré une bouffée. Quand je me sens mal à l’aise. »

Elle haussa les épaules sans le regarder. Milo la connaissait bien : ils avaient grandi proches comme des frères et sœurs. Il savait ce qui faisait remonter ses travers.

« Prend un peu sur toi, Istalle. Jade va beaucoup mieux, évite de la faire culpabiliser.

– Qu’est-ce que tu me chantes ?

– Tu le sais très bien. Je suis désolé de ne pas avoir été plus présent ces derniers temps mais j’ai une vie à moi. Je ne peux pas rappliquer à chaque fois que ça ne va pas.

– Je sais, je sais… Excuse-moi. Sacha est très bien, je n’ai rien contre elle.

– Si, de la jalousie. Elle n’y peut rien, s’il est mort. Tout le monde est là pour t’épauler, Istalle, mais tu dois tourner la page.

– Est-ce qu’on peut arrêter d’en parler ? implora-t-elle d’une voix étranglée. S’il te plaît ! »

Il la prit par l’épaule pour la réconforter, reporta son attention sur les nuages sombres dans le lointain.

« La tempête de demain. J’espère qu’elle va éclater avant, c’est toujours magnifique la nuit… Tu es solide, Istalle, tu vas surmonter tout ça. Pense à ta mère ! C’est formidable, ce qui lui arrive. »

L’odeur de jombre qui entourait Milo donnait la nausée à la jeune femme, mais elle n’en dit rien : il y avait longtemps qu’elle n’avait pas parlé ainsi avec son cousin. Le savoir proche d’elle lui était précieux.

« Bon ! Retournons avec les autres, sinon ils vont s’inquiéter. »

Il éteignit son mégot sur la rambarde et rentra. Istalle se sentit libérée d’un poids et ce fut avec joie qu’elle revint dans le salon.

Chapitre 3 : Malgré l’espace et le temps

Cette nuit-là, l’impression d’une présence dans la chambre réveilla Istalle dans l’angoisse, le ventre noué.

« Lueur. »

Le plafonnier s’éclaira d’une lumière douce, dissipant vite ses inquiétudes. À l’inverse, le malaise s’accentua. Istalle rabattit les couvertures et se précipita aux toilettes. Secouée de spasmes, les genoux glacés sur le carrelage, elle laissa faire, le temps que son estomac s’apaise. Lorsqu’elle eut rendu son entrée, l’air sembla doux dans sa gorge, effaçant le souvenir du haut-le-cœur. Soulagée, elle fronça les sourcils : comment le dîner avait-il pu la rendre malade ?

Non, attend… Non.

Istalle pensait au flou autour de sa mort, au temps qui avait filé sans qu’elle ne s’en préoccupe. La surprise l’envahit : était-ce possible ? La certitude se fit jour dans son esprit, éclaira autrement une foule de détails des dernières semaines. Sidérée, la jeune femme resta un long moment sans bouger.

Istalle sortit du grand complexe scientifique où elle travaillait, immeuble grisâtre à l’entrée discrète et dépourvue d’ornements. Seule une plaque indicatrice affichait qu’il s’agissait du Centre Martien de Recherches Marines. L’intérieur était aussi dénué d’âme que l’extérieur. Les couloirs gris et ternes se succédaient, débouchant sur des salles de travail, d’archives, ou expérimentales qui semblaient sans grand intérêt. Seuls les bureaux bénéficiaient d’une touche de personnalité.

En consolation, ce bâtiment jouxtait l’aquarium de la ville, où elle se rendait souvent. L’air à l’intérieur était doux, avec une légère fragrance de produits d’entretien. Tout en cheminant, elle songea que son travail d’éthologie était rarement confié à de jeunes diplômés : Ékysse lui avait ouvert des portes. À elle de se montrer à la hauteur, sans quoi cette chance causerait sa perte. Des biologistes plus chevronnés n’attendaient qu’un faux pas pour la descendre en flammes.

Pourtant, ce jour-là, Istalle n’avait pas la tête au travail : un test sanguin acheté en pharmacie lui avait confirmé ses soupçons. Comment pouvait-elle se concentrer ?

Je ne sais pas quoi faire, il faut que je pense à autre chose. Quand j’aurai digéré la nouvelle, ça ira mieux.

Gardant une apparence naturelle, elle s’approcha d’un réservoir. Sa plaque à la main, elle griffonna quelques notes sur l’écran du bout de l’ongle. La jeune femme porta enfin son regard derrière la paroi transparente. Alors qu’elle se plongeait dans son observation, un petit homme trapu au teint cuivré la rejoignit.

« Bonjour, Istalle. Comment allez-vous ?

– Oh ! Professeur Qetual, bonjour ! Je ne vous ai pas entendu venir. Bien, merci. Et vous, vos nouveaux pensionnaires ?

– Ils s’adaptent… J’étais sûr que vous viendriez les voir.

– Ce n’est qu’une vérification professionnelle.

– Non, Istalle. Vous n’êtes là que depuis peu et je vous apprécie mais vous ne savez pas bien mentir ! Vous préférez vous déplacer plutôt que les observer par vidéo.