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« Le plus grand intérêt des travaux de Teilhard de Chardin réside dans le fait qu'ils forment une synthèse de la science, de la métaphysique et de la théologie » T. Dobzhansky, « An essay on religion, death, and evolutionary », 1966.Le Phénomène humain (1955), et La Messe sur le monde (1923), expriment deux faces complémentaires de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin. Ainsi, la Messe sur le monde, apparait comme la formulation mystique et liturgique de la théorie qu'il développe dans le Phénomène humain, oeuvre à la fois scientifique et philosophique au sein de laquelle Teilhard expose sa vision de l'évolution du cosmos, de la vie et de la conscience, à travers notamment le concept de noosphère.
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Seitenzahl: 474
Veröffentlichungsjahr: 2026
Avertissement
Prologue
LA PRÉVIE
1. L’étoffe De L’univers
1. La matière élémentaire
2. La matière totale
3. L’évolution de la matière
2. Le dedans des choses
1. Existence
2. Lois qualitatives de croissance
3. L’énergie spirituelle
3. La Terre Juvénile
1. Le dehors
2. Le dedans
LA VIE
1. L’apparition De La Vie
1. Le pas de la vie
2. Les apparences initiales de la vie
3. La saison de la vie
2. L’expansion De La Vie
1. Les mouvements élémentaires de la vie
2. Les ramifications de la masse vivante
3. L’arbre de la vie
3. Dêmêtêr
1. Le fil d’Ariane
2. La montée de conscience
3. L’approche des temps
LA PENSÉE
1. La Naissance De La Pensée
1. Le pas de la réflexion
2. Les formes originelles
2. Le Déploiement de la Noosphère
1. La phase ramifiée des préhominiens
2. Le faisceau des Néanderthaloïdes
3. Le complexe Homo sapiens
4. La métamorphose néolithique
5. Les prolongements du Néolithique: et l’ascension de l’ouest
3. La Terre Moderne
1. La découverte de l’évolution
2. Le problème de l’action
LA SURVIE
1. L’issue Collective
1. La confluence de pensée
2. L’esprit de la terre
2. Au-delà du Collectif : L’hyper‑Personnel
1. La convergence du personnel et le point oméga.
2. L’amour-énergie
3. Les attributs du point oméga
3. La Terre Finale
1. Pronostics à écarter
2. Les approches
3. Le terme
Épilogue
RÉSUMÉ ou POST‑FACE
APPENDICE
LA MESSE SUR LE MONDE
L’OFFRANDE
LE FEU AU-DESSUS DU MONDE
LE FEU DANS LE MONDE
COMMUNION
Copyright
Pour être correctement compris, le livre que je présente ici demande à être lu, non pas comme un ouvrage métaphysique, encore moins comme une sorte d’essai théologique, mais uniquement et exclusivement comme un mémoire scientifique. Le choix même du titre l’indique. Rien que le Phénomène. Mais aussi tout le Phénomène.
Rien que le Phénomène, d’abord. Qu’on ne cherche donc point dans ces pages une explication, mais seulement une Introduction à une explication du Monde. Établir autour de l’Homme, choisi pour centre, un ordre cohérent entre conséquents et antécédents ; découvrir, entre éléments de l’Univers, non point un système de relations ontologiques et causales, mais une loi expérimentale de récurrence exprimant leur apparition successive au cours du Temps : voilà, et voilà simplement, ce que j’ai essayé de faire. Au delà de cette première réflexion scientifique, bien entendu, la place reste ouverte, essentielle et béante, pour les réflexions plus poussées, du philosophe et du théologien. Dans ce domaine de l’être profond, j’ai soigneusement et délibérément évité, à aucun moment, de m’aventurer. Tout au plus ai-je confiance d’avoir, sur le plan de l’expérience, reconnu avec quelque justesse le mouvement d’ensemble (vers l’unité) et marqué aux bons endroits les coupures que, dans ses démarches subséquentes, et pour des raisons d’ordre supérieur, la pensée philosophique et religieuse se trouverait en droit d’exiger.
Mais tout le Phénomène, aussi. Et voilà ce qui, sans contradiction (quoiqu’il puisse paraître) avec ce que je viens de dire, risque de donner aux vues que je suggère l’apparence d’une philosophie. Depuis quelque cinquante ans, la critique des Sciences l’a surabondamment démontré : il n’y a pas de fait pur ; mais toute expérience, si objective semble‑t‑elle, s’enveloppe inévitablement d’un système d’hypothèses dès que le savant cherche à la formuler. Or si à l’intérieur d’un champ limité d’observation cette auréole subjective d’interprétation peut rester imperceptible, il est fatal que dans le cas d’une vision étendue au Tout elle devienne presque dominante. Comme il arrive aux méridiens à l’approche du pôle, Science, Philosophie et Religion convergent nécessairement au voisinage du Tout. Elles convergent, je dis bien ; mais sans se confondre, et sans cesser, jusqu’au bout, d’attaquer le Réel sous des angles et à des plans différents. Prenez n’importe quel livre écrit sur le Monde par un des grands savants modernes, Poincaré, Einstein, Jeans, etc. Impossible de tenter une interprétation scientifique générale de l’Univers sans avoir l’air de vouloir l’expliquer jusqu’au bout. Mais regardez‑y seulement de plus près ; et vous verrez que cette « Hyperphysique » n’est pas encore une Métaphysique.
Au cours de tout effort de ce genre pour décrire scientifiquement le Tout, il est naturel que se manifeste, avec un maximum d’ampleur, l’influence de certains présupposés initiaux d’où dépend la structure entière du système en avant. Dans le cas particulier de l’Essai ici présenté, deux options primordiales — je tiens à le faire remarquer — s’ajoutent l’une à l’autre pour supporter et commander tous les développements. La première est le primat accordé au psychique et à la Pensée dans l’Étoffe de l’Univers. Et la seconde est la valeur « biologique » attribuée au Fait Social autour de nous.
Prééminente signification de l’Homme dans la Nature, et nature organique de l’Humanité : deux hypothèses qu’on peut essayer de refuser au départ ; mais sans lesquelles je ne vois pas qu’on puisse donner une représentation cohérente et totale du Phénomène Humain.
Paris, mars 1947
Ces pages représentent un effort pour voir, et faire voir ce que devient et exige l’Homme, si on le place, tout entier et jusqu’au bout, dans le cadre des apparences.
Pourquoi chercher à voir ? et pourquoi tourner plus spécialement nos regards vers l’objet humain ?
Voir. On pourrait dire que toute la Vie est là, — sinon finalement, du moins essentiellement. Être plus, c’est s’unir davantage : tels seront le résumé et la conclusion même de cet ouvrage. Mais, le constaterons‑nous encore, l’unité ne grandit que supportée par un accroissement de conscience, c’est‑à‑dire de vision. Voilà pourquoi, sans doute, l’histoire du Monde vivant se ramène à l’élaboration d’yeux toujours plus parfaits au sein d’un Cosmos où il est possible de discerner toujours davantage. La perfection d’un animal, la suprématie de l’être pensant, ne se mesurent‑elles pas à la pénétration et au pouvoir synthétique de leur regard ? Chercher à voir plus et mieux n’est donc pas une fantaisie, une curiosité, un luxe. Voir ou périr. Telle est la situation, imposée par le don mystérieux de l’existence, à tout ce qui est élément de l’Univers. Et telle est par suite, à un degré supérieur, la condition humaine.
Mais s’il est vraiment aussi vital et béatifiant de connaître, pourquoi, encore un coup, tourner de préférence notre attention vers l’Homme ? L’Homme n’est‑il pas suffisamment décrit, — et ennuyeux ? Et n’est‑ce pas justement un des attraits de la Science de détourner et reposer nos yeux sur un objet qui enfin ne soit pas nous‑mêmes ?
A un double titre, qui le fait deux fois centre du Monde, l’Homme s’impose à notre effort pour voir, comme la clef de l’Univers.
Subjectivement, d’abord, nous sommes inévitablement centre de perspective, par rapport à nous‑mêmes. Ç’aura été une candeur, probablement nécessaire, de la Science naissante, de s’imaginer qu’elle pouvait observer les phénomènes en soi, tels qu’ils se dérouleraient à part de nous-mêmes. Instinctivement, physiciens et naturalistes ont d’abord opéré comme si leur regard plongeait de haut sur un Monde que leur conscience pouvait pénétrer sans le subir ni le modifier. Ils commencent maintenant à se rendre compte que leurs observations les plus objectives sont toutes imprégnées de conventions choisies à l’origine, et aussi des formes ou habitudes de pensée développées au cours du développement historique de la Recherche. Parvenus à l’extrême de leurs analyses, ils ne savent plus trop si la structure qu’ils atteignent est l’essence de la Matière qu’ils étudient, ou bien le reflet de leur propre pensée. Et simultanément ils s’avisent que, par choc en retour de leurs découvertes, eux‑mêmes se trouvent engagés, corps et âme, dans le réseau des relations qu’ils pensaient jeter du dehors sur les choses : pris dans leur propre filet. Métamorphisme et endomorphisme, dirait un géologue. Objet et sujet s’épousent et se transforment mutuellement dans l’acte de connaissance. Bon gré mal gré, dès lors, l’Homme se retrouve et se regarde lui-même dans tout ce qu’il voit.
Voilà bien une servitude, mais que compense immédiatement une certaine et unique grandeur.
Il est simplement banal, et même assujettissant, pour un observateur, de transporter avec soi, où qu’il aille, le centre du paysage qu’il traverse. Mais qu’arrive‑t‑il au promeneur si les hasards de sa course le portent en un point naturellement avantageux (croisement de routes ou de vallées) à partir duquel non seulement le regard, mais les choses mêmes rayonnent ? Alors, le point de voie subjectif se trouvant coïncider avec une distribution objective des choses, la perception s’établit dans sa plénitude. Le paysage se déchiffre et s’illumine. On voit.
Tel paraît bien être le privilège de la connaissance humaine.
Il n’est pas besoin d’être un homme pour apercevoir les objets et les forces « en rond » autour de soi. Tous les animaux en sont là aussi bien que nous‑mêmes. Mais il est particulier à l’Homme d’occuper une position telle dans la Nature que cette convergence des lignes ne soit pas seulement visuelle mais structurelle. Les pages qui suivent ne feront que vérifier et analyser ce phénomène. En vertu de la qualité et des propriétés biologiques de la Pensée, nous nous trouvons placés en un point singulier, sur un nœud, qui commande la fraction entière du Cosmos actuellement ouvert à notre expérience. Centre de perspective, l’Homme est en même temps centre de construction de l’Univers. Par avantage, autant que par nécessité, c’est donc à lui qu’il faut finalement ramener toute Science. — Si, vraiment, voir c’est être plus, regardons l’Homme et nous vivrons davantage.
Et pour cela accommodons correctement nos yeux.
Depuis qu’il existe, l’Homme est offert en spectacle à lui-même. En fait, depuis des dizaines de siècles, il ne regarde que lui. Et pourtant c’est à peine s’il commence à prendre une vue scientifique de sa signification dans la Physique du Monde. Ne nous étonnons pas de cette lenteur dans l’éveil. Rien n’est aussi difficile à apercevoir, souvent, que ce qui devrait « nous crever les yeux ». Ne faut‑il pas une éducation à l’enfant pour séparer les images qui assiègent sa rétine nouvellement ouverte ? A l’Homme, pour découvrir l’Homme jusqu’au bout, toute une série de « sens » étaient nécessaires, dont l’acquisition graduelle, nous aurons à le dire, couvre et scande l’histoire même des luttes de l’Esprit.
Sens de l’immensité spatiale, dans la grandeur et la petitesse, désarticulant et espaçant, à l’intérieur d’une sphère de rayon indéfini, les cercles des objets pressés autour de nous.
Sens de la profondeur, repoussant laborieusement, le long de séries illimitées, sur des distances temporelles démesurées, des événements qu’une sorte de pesanteur tend continuellement à resserrer pour nous dans une mince feuille de Passé.
Sens du nombre, découvrant et appréciant sans sourciller la multitude affolante d’éléments matériels ou vivants engagés dans la moindre transformation de l’Univers.
Sens de la proportion, réalisant tant bien que mal la différence d’échelle physique qui sépare, dans les dimensions et les rythmes, l’atome de la nébuleuse, l’infime de l’immense.
Sens de la qualité, ou de la nouveauté, parvenant, sans briser l’unité physique du Monde, à distinguer dans la Nature des paliers absolus de perfection et de croissance.
Sens du mouvement, capable de percevoir les développements irrésistibles cachés dans les très grandes lenteurs, — l’extrême agitation dissimulée sous un voile de repos, — le tout nouveau se glissant au cœur de la répétition monotone des mêmes choses.
Sens de l’organique, enfin, découvrant les liaisons physiques et l’unité structurelle sous la juxtaposition superficielle des successions et des collectivités.
Faute de ces qualités dans notre regard, l’Homme restera indéfiniment pour nous, quoi qu’on fasse pour nous faire voir, ce qu’il est encore pour tant d’intelligences : objet erratique dans un Monde disjoint. — Que s’évanouisse, par contre, de notre optique, la triple illusion de la petitesse, du plural et de l’immobile, et l’Homme vient prendre sans effort la place centrale que nous annoncions : sommet momentané d’une Anthropogénèse couronnant elle‑même une Cosmogénèse.
L’Homme ne saurait se voir complètement en dehors de l’Humanité ; ni l’Humanité en dehors de la Vie, ni la Vie en dehors de l’Univers.
D’où le plan essentiel de ce travail : la Prévie, la Vie, la Pensée, — ces trois événements dessinant dans le Passé, et commandant pour l’avenir (la Survie !), une seule et même trajectoire : la courbe du Phénomène humain.
Phénomène humain, — dis‑je bien.
Ce mot n’est pas pris au hasard. Mais pour trois raisons je l’ai choisi.
D’abord pour affirmer que l’Homme, dans la Nature, est véritablement un fait, relevant (au moins partiellement) des exigences et des méthodes de la Science.
Ensuite, pour faire entendre que, parmi les faits présentés à notre connaissance, nul n’est plus extraordinaire, ni plus illuminant.
Enfin pour bien insister sur le caractère particulier de l’Essai que je présente.
Mon seul but, et ma vraie force, au cours de ces pages, est simplement, je le répète, de chercher à voir, c’est‑à‑dire à développer une perspective homogène et cohérente de notre expérience générale étendue à l’Homme. Un ensemble qui se déroule.
Qu’on ne cherche donc pas ici une explication dernière des choses, — une métaphysique. Et qu’on ne se méprenne pas non plus sur le degré de réalité que j’accorde aux différentes parties du film que je présente. Quand j’essaierai de me figurer le Monde avant les origines de la Vie, ou la Vie au Paléozoïque, je n’oublierai pas qu’il y aurait contradiction cosmique à imaginer un Homme spectateur de ces phases antérieures à l’apparition de toute Pensée sur Terre. je ne prétendrai donc pas les décrire comme elles ont été réellement, mais comme nous devons nous les représenter afin que le Monde soit vrai en ce moment pour nous : le Passé, non en soi, mais tel qu’il apparaît à un observateur placé sur le sommet avancé où nous a placés l’Évolution. Méthode sûre et modeste, mais qui suffit, nous le verrons, pour faire surgir par symétrie, en avant, de surprenantes visions d’avenir.
Bien entendu, même réduites à ces humbles proportions, les vues que je tâche d’exprimer ici sont largement tentatives et personnelles. Reste que, appuyées sur un effort d’investigation considérable et sur une réflexion prolongée, elles donnent une idée, sur un exemple, de la manière dont se pose aujourd’hui en Science le problème humain.
Étudié étroitement en lui-même par les anthropologistes et les juristes, l’Homme est une chose minime, et même rapetissante. Son individualité trop marquée masquant à nos regards la Totalité, notre esprit se trouve incliné, en le considérant, à morceler la Nature, et à oublier de celle‑ci les liaisons profondes et les horizons démesurés : tout le mauvais anthropocentrisme. D’où la répugnance, encore sensible chez les savants, à accepter l’Homme autrement que par son corps, comme objet de Science.
Le moment est venu de se rendre compte qu’une interprétation, même positiviste, de l’Univers doit, pour être satisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le dehors des choses, — l’Esprit autant que la Matière. La vraie Physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l’Homme total dans une représentation cohérente du monde.
Puissé‑je faire sentir ici que cette tentative est possible, et que d’elle dépend, pour qui veut et sait aller au fond des choses, la conservation en nous du courage et de la joie d’agir.
En vérité, je doute qu’il y ait pour l’être pensant de minute plus décisive que celle où, les écailles tombant de ses yeux, il découvre qu’il n’est pas un élément perdu dans les solitudes cosmiques, mais que c’est une volonté de vivre universelle qui converge et s’hominise en lui.
L’Homme, non pas centre statique du Monde, — comme il s’est cru longtemps ; mais axe et flèche de l’Évolution, — ce qui est bien plus beau.
Déplacer un objet vers l’arrière dans le Passé équivaut à le réduire en ses éléments les plus simples. Suivies aussi loin que possible dans la direction de leurs origines, les dernières fibres du composé humain vont se confondre pour notre regard avec l’étoffe même de l’Univers.
L’étoffe de l’Univers : ce résidu ultime des analyses toujours plus poussées de la Science... Je n’ai point développé avec elle, pour savoir le décrire dignement, ce contact direct, familier, qui, entre l’homme qui a lu et celui qui a expérimenté, fait toute la différence. Et je sais aussi le danger qu’il y a à prendre, comme matériaux d’une construction qu’on voudrait durable, des hypothèses qui, dans l’idée même de ceux qui les lancent, ne doivent durer qu’un matin.
Pour une large part, les représentations actuellement admises de l’atome sont, entre les mains du savant, un simple moyen graphique et transitoire d’opérer le groupement et de vérifier la non‑contradiction des « effets » de plus en plus nombreux manifestés par la Matière, — effets dont beaucoup n’ont encore, par surcroît, aucun prolongement reconnaissable en l’Homme.
Naturaliste plus que physicien, j’éviterai naturellement de m’étendre et de m’appuyer indûment sur ces architectures compliquées et fragiles.
En revanche, sous la variété des théories qui vont se chevauchant l’une l’autre, un certain nombre de caractères viennent au jour qui reparaissent obligatoirement dans n’importe laquelle des explications proposées pour l’Univers. C’est de cet « imposé » définitif, dans la mesure où il exprime des conditions inhérentes à toute transformation naturelle, même vivante, que doit nécessairement partir, et que peut décemment parler le naturaliste engagé dans une étude générale du Phénomène humain.
Observée sous cet angle particulier, et prise pour commencer à l’état élémentaire (j’entends par là à un moment, en un point et sous un volume quelconque), l’étoffe des choses tangibles se révèle à nous, avec une insistance croissante, comme radicalement particulaire, — essentiellement liée, pourtant — et enfin prodigieusement active.
Pluralité, unité, énergie : les trois faces de la Matière.
A) Pluralité, d’abord.
L’atomicité profonde de l’Univers affleure sous une forme visible dans le domaine de l’expérience vulgaire. Elle s’exprime dans les gouttes de pluie et le sable des grèves. Elle se prolonge dans la multitude des vivants et des astres. Et même elle se lit sur la cendre des morts. L’Homme n’a pas eu besoin du microscope, ni de l’analyse électronique, pour se douter qu’il vivait entouré et supporté de poussière. Mais pour compter et décrire les grains de cette poussière il ne fallait rien moins que la patiente sagacité de la Science moderne. Les atomes d’Épicure étaient inertes et insécables. Et les mondes infimes de Pascal pouvaient encore avoir leurs cirons. Nous avons maintenant dépassé de loin, en certitude et en précision, ce stade de la divination instinctive ou géniale. Illimité en dégradation. Semblable à ces minuscules carapaces de diatomées dont le dessin se résout presque indéfiniment, sous des grossissements plus forts, en un dessin nouveau ; chaque unité plus petite de matière tend à se réduire, sous l’analyse de nos physiciens, en quelque chose de plus finement granulé qu’elle‑même. Et, à chaque nouvelle marche ainsi descendue vers l’amoindrissement dans le plus grand nombre, c’est la figuration totale du Monde qui se renouvelle et s’estompe.
Passé un certain degré de profondeur et de dilution, les propriétés les plus familières de nos corps (lumière, couleur, chaleur, impénétrabilité...) perdent leur sens.
En fait, notre expérience sensible se condense et flotte sur un essaim d’indéfinissable. Vertigineux en nombre et en petitesse, le substrat de l’Univers tangible va se désagrégeant sans limites vers le bas.
B) Or, plus nous clivons et pulvérisons artificiellement la Matière, plus se laisse voir à nous sa fondamentale unité.
Sous sa forme la plus imparfaite, mais la plus simple à imaginer, cette unité se traduit par une étonnante similitude des éléments rencontrés. Molécules, atomes, électrons, ces minuscules entités, quels que soient leur ordre de grandeur et leur nom, manifestent (au moins à la distance où nous les observons) une parfaite identité de masse et de comportement. Dans leurs dimensions et leurs opérations, elles paraissent étonnamment calibrées, — et monotones. Comme si tous les chatoiements de surface par où sont charmées nos vies tendaient à s’éteindre en profondeur. Comme si l’étoffe de toute étoffe se ramenait à une simple et unique forme de substance.
Unité d’homogénéité, donc. Aux corpuscules cosmiques nous trouverions naturel d’attribuer un rayon d’action individuelle aussi limité que leurs dimensions mêmes. Or il devient évident au contraire que chacun d’eux n’est définissable qu’en fonction de son influence sur tout ce qui est autour de lui. Quel que soit l’espace dans lequel nous le supposions placé, chaque élément cosmique remplit entièrement de son rayonnement ce volume lui-même. Si étroitement circonscrit donc que soit le « cœur » d’un atome, son domaine est co‑extensif, au moins virtuellement, à celui de n’importe quel autre atome. Étrange propriété que nous retrouverons plus loin jusque dans la molécule humaine !
Et, avons‑nous ajouté, unité collective. Les foyers innombrables qui se partagent en commun un volume donné de Matière ne sont pas pour autant indépendants entre eux. Quelque chose les relie les uns aux autres, qui les fait solidaires. Loin de se comporter comme un réceptacle inerte, l’espace qu’emplit leur multitude agit sur elle à la manière d’un milieu actif de direction et de transmission, au sein duquel leur pluralité s’organise. Simplement additionnés ou juxtaposés, les atomes ne font pas encore la Matière. Une mystérieuse identité les englobe et les cimente, à laquelle notre esprit se heurte, mais est bien forcé finalement de céder.
La sphère au‑dessus des centres, et les enveloppant.
Tout au long de ces pages, à chaque phase nouvelle de l’Anthropogénèse, nous nous retrouverons en face de l’inimaginable réalité des liaisons collectives, et contre elles nous aurons à lutter sans cesse, jusqu’à ce que nous arrivions à reconnaître et à définir leur véritable nature. Qu’il suffise, en ce début, de les englober sous le nom empirique que la Science donne à leur commun principe initial : l’Énergie.
C) L’Énergie, la troisième des faces de la Matière.
Sous ce mot, qui traduit le sens psychologique de l’effort, la Physique a introduit l’expression précise d’une capacité d’action, ou plus exactement. d’inter‑action. L’énergie est la mesure de ce qui passe d’un atome à l’autre au cours de leurs transformations. Pouvoir de liaison, donc ; mais aussi, parce que l’atome paraît s’enrichir ou s’épuiser au cours de l’échange, valeur de constitution.
Du point de vue énergétique, renouvelé par les phénomènes de radio‑activité, les corpuscules matériels peuvent maintenant se traiter comme les réservoirs passagers d’une puissance concentrée. Jamais saisie, en fait, à l’état pur, mais toujours plus ou moins granulée (jusque dans la lumière !) l’Énergie représente actuellement pour la Science la forme la plus primitive de l’Étoffe universelle. D’où une tendance instinctive de nos imaginations à la regarder comme une sorte de flux homogène, primordial, dont tout ce qui existe de figuré au Monde ne serait que de fugitifs « tourbillons ». L’Univers, de ce point de vue, trouverait sa consistance et son unité finale au terme de sadécomposition. Il tiendrait par en bas.
Retenons les constatations et les mesures indiscutables de la Physique. Mais évitons de nous attacher à la perspective d’équilibre final que celles‑ci paraissent suggérer. Une observation plus complète des mouvements du Monde nous obligera peu à peu à la retourner, c’est‑à‑dire à découvrir que, si les choses tiennent et se tiennent, ce n’est qu’à force de complexité, par en haut.
Nous avons regardé jusqu’ici la Matière « en soi », c’est‑à-dire dans ses qualités et sous un volume quelconque, — comme s’il nous était loisible d’en détacher un fragment, et d’étudier, à part du reste, cet échantillon. Il est temps d’observer que ce procédé est pur artifice de l’esprit. Considérée dans sa réalité physique et concrète, l’Étoffe de l’Univers ne peut se déchirer. Mais, sorte d’« atome » gigantesque, c’est elle, prise dans sa totalité, qui forme (en dehors de la Pensée où elle se centre et se concentre, à l’autre bout) le seul réel Insécable. L’histoire et la place de la Conscience dans le Monde demeurent incompréhensibles à qui n’aurait pas vu, au préalable, que le Cosmos où l’Homme se trouve engagé constitue, par l’intégrité inattaquable de son ensemble, un Système, un Totum et un Quantum : unSystème par sa Multiplicité, — un Totum par son Unité, — un Quantum par son Énergie ; tous les trois du reste à l’intérieur d’un contour illimité.
Essayons de le faire comprendre.
A) Le Système.
Dans le Monde, le « Système » est immédiatement perceptible à n’importe quel observateur de la Nature.
L’arrangement des parties de l’Univers a toujours été pour les hommes un sujet d’émerveillement. Or cet agencement se découvre chaque jour plus étonnant, à mesure qu’une étude plus précise et plus pénétrante des faits devient possible à notre Science. Plus, par des moyens d’une puissance toujours accrue, nous pénétrons loin et profond dans la Matière, plus l’inter‑liaison de ses parties nous confond. Chaque élément du Cosmos est positivement tissé de tous les autres : au-dessous de lui-même par le mystérieux phénomène de la « composition », qui le fait subsistant par la pointe d’un ensemble organisé ; et, au‑dessus, par l’influence subie des unités d’ordre supérieur qui l’englobent et le dominent pour leurs propres fins.
Impossible de trancher dans ce réseau, d’en isoler une pièce, sans que celle‑ci s’effiloche et se défasse par tous ses bords.
A perte de vue, autour de nous, l’Univers tient par son ensemble. Et il n’y a qu’une manière réellement possible de le considérer. C’est de le prendre comme un bloc, tout entier.
B) Le Totum.
Or, dans ce bloc, si nous le considérons plus attentivement nous voyons vite qu’il y a bien autre chose qu’un simple enchevêtrement de liaisons articulées. Qui dit tissu, réseau, pense à un lacis homogène d’unités semblables, — qu’il est peut‑être impossible de sectionner en fait, — mais dont il suffit d’avoir reconnu l’élément et défini la loi pour commander l’ensemble et imaginer la suite, par répétition : cristal ou arabesque, loi de remplissage valable pour tout un espace, mais qui dans une seule maille se trouve déjà tout entier ramassé.
Rien de commun entre cette structure et celle de la Matière.
A des ordres de grandeur divers, la Matière ne se répète jamais dans ses combinaisons. Par expédient et simplicité, nous aimons parfois à nous figurer le Monde comme une série de systèmes planétaires superposés l’un à l’autre, et s’échelonnant de l’infiniment petit à l’infiniment grand : encore une fois, les deux abîmes de Pascal. Ceci n’est qu’une illusion. Les enveloppes dont la Matière se compose sont foncièrement hétérogènes les unes par rapport aux autres. Cercle, encore nébuleux, des électrons et autres unités inférieures. Cercle, mieux défini, des corps simples, où les éléments se distribuent en fonction périodique de l’atome d’hydrogène. Cercle, plus loin, des inépuisables combinaisons moléculaires. Enfin, par saut ou retournement de l’infime à l’immense, cercle des astres et des galaxies. Ces multiples zones du Cosmos s’englobent sans s’imiter, — de sorte que nous ne saurions en rien passer de l’une à l’autre par simple changement de coefficients. Ici, pas de reproduction du même motif, à échelle différente. L’ordre, le dessin n’apparaissent que dans l’ensemble. La maille de l’Univers est l’Univers lui-même.
Affirmer que la Matière fait bloc ou ensemble, ce n’est donc pas assez dire.
Tissée d’une seule pièce, suivant un seul et même procédé, mais qui de point en point ne se répète jamais, l’Étoffe de l’Univers correspond à une seule figure : elle forme structurellement un Tout.
C) Le Quantum.
Et maintenant, si l’unité naturelle d’espace concret se confond bien avec la totalité de l’Espace lui-même, c’est par rapport à l’Espace tout entier que nous devons essayer de re‑définir l’Énergie.
Et ceci nous mène à deux conclusions.
La première c’est que le rayon d’action propre à chaque élément cosmique doit être prolongé en droit jusqu’aux limites dernières du Monde. Puisque l’atome, disions‑nous plus haut, est naturellement co‑extensif à tout espace dans lequel on le situe, — et puisque par ailleurs, nous venons de le voir, un espace universel est le seul qui soit, — force nous est bien d’admettre que c’est cette immensité qui représente le domaine d’action commun à tous les atomes. Chacun d’eux a pour volume le volume de l’Univers. L’atome n’est plus le monde microscopique et clos que nous nous imaginions peut‑être. Il est centre infinitésimal du Monde lui-même.
Étendons d’autre part notre regard à l’ensemble des centres infinitésimaux qui se partagent la sphère universelle. Si indéfinissable que soit leur nombre, ils constituent par leur multitude un groupement à effets précis. Car le Tout, puisqu’il existe, doit s’exprimer dans une capacité globale d’action1 dont nous trouvons du reste la résultante partielle en chacun de nous. Ainsi nous trouvons‑nous conduits à envisager et concevoir une mesure dynamique du Monde.
Bien sûr, le Monde a des contours en apparence illimités. Pour employer des images diverses, il se comporte pour nos sens : soit comme un milieu progressivement atténué, qui s’évanouit sans surface limite, par quelque infini dégradé ; soit comme un domaine courbe et clos au sein duquel toutes les lignes de notre expérience s’enroulent sur elles‑mêmes, — auquel cas la Matière ne nous paraîtrait sans bords que parce que nous n’en pouvons pas émerger.
Ceci n’est pas une raison pour lui refuser un Quantum d’Énergie, que les physiciens, incidemment, se croient d’ores et déjà en état de mesurer.
Mais ce Quantum ne prend pleinement son sens que si nous cherchons à le définir par rapport à un mouvement naturel concret, — c’est‑à‑dire dans la Durée.
La Physique est née, au siècle dernier, sous le double signe de la fixité et de la géométrie. Elle a eu comme idéal, dans sa jeunesse, de trouver une explication mathématique d’un Monde conçu à la manière d’un système d’éléments stables en équilibre fermé. Et puis, à la suite de toute science du réel, elle s’est vue irrésistiblement entraînée, par ses progrès mêmes, à devenir une Histoire. Aujourd’hui, la connaissance positive des choses s’identifie avec l’étude de leur développement. Plus loin, au chapitre de la Pensée, nous aurons à décrire et à interpréter la révolution vitale opérée dans la conscience humaine par la découverte, toute moderne, de la Durée. Demandons‑nous seulement ici quels agrandissements apporte dans nos vues sur la Matière l’introduction de cette dimension nouvelle.
Essentiellement, le changement apporté dans notre expérience par l’apparition de ce que nous appellerons bientôt l’Espace‑Temps consiste en ceci que tout ce que nous regardions et traitions jusqu’alors comme des points, dans nos constructions cosmologiques, devient la section instantanée de fibres temporelles indéfinies. A nos yeux dessillés, chaque élément des choses se prolonge désormais en arrière (et tend à se poursuivre en avant) à perte de vue. De telle sorte que l’immensité spatiale tout entière n’est plus que la tranche « au temps t » d’un tronc dont les racines plongent dans l’abîme d’un Passé insondable, et dont les branches montent quelque part dans un Avenir à première vue illimité. Dans cette perspective nouvelle, le Monde apparaît comme une masse en cours de transformation. Le Totum et le Quantum universels tendent à s’exprimer et à se définir en Cosmogénèse.
Quelles sont, en ce moment, au regard des Physiciens, la figure prise (qualitativement) et les règles suivies (quantitativement) par cette Évolution de la Matière ?
A) La Figure.
Observée dans sa partie centrale, la plus claire, l’Évolution de la Matière se ramène, dans les théories actuelles, à l’édification graduelle, par complication croissante, des divers éléments reconnus par la Physico‑chimie. Tout au‑dessous, pour commencer, une simplicité encore irrésolue, indéfinissable en termes de figures, de nature lumineuse. Puis, brusquement ( ?)2, un fourmillement de corpuscules élémentaires, positifs et négatifs (protons, neutrons, électrons, photons...) dont la liste s’accroît sans cesse. Puis la série harmonique des corps simples, étalée, de l’Hydrogène à l’Uranium sur les notes de la gamme atomique. Et ensuite l’immense variété des corps composés, où les masses moléculaires vont s’élevant jusqu’à une certaine valeur critique au‑dessus de laquelle, verrons‑nous, on passe à la Vie. Pas un terme de cette longue série qui ne doive être regardé, sur bonnes preuves expérimentales, comme un composé de noyaux et d’électrons. Cette découverte fondamentale que tous les corps dérivent, par arrangement d’un seul type initial corpusculaire, est l’éclair qui illumine à nos yeux l’histoire de l’Univers. A sa façon la Matière obéit, dès l’origine, à la grande loi biologique (sur laquelle nous aurons sans cesse à revenir) de « complexification ».
A sa façon, ai-je dit ; car, au stade de l’atome, bien des points nous échappent encore dans l’histoire du Monde.
D’abord, pour s’élever dans la série des corps simples, les éléments doivent‑ils franchir successivement tous les degrés de l’échelle (du plus simple au plus compliqué), par une sorte d’onto ou de phylogénèse ? Ou bien les nombres atomiques représentent‑ils seulement une série rythmique d’états d’équilibre, des sortes de casiers, où noyaux et électrons tombent brusquement rassemblés ? — Et ensuite, dans un cas comme dans l’autre, faut‑il se représenter les diverses combinaisons de noyaux comme immédiatement et également possibles ? Ou bien au contraire, faut‑il imaginer que, dans l’ensemble, statistiquement, les atomes lourds n’apparaissent qu’après les atomes légers, suivant un ordre déterminé ?
A ces questions, comme à d’autres semblables, il ne paraît pas que la Science puisse encore définitivement répondre. Sur l’évolution montante (je ne dis pas « la désintégration ») des atomes, nous sommes moins renseignés, à l’heure qu’il est, que sur l’évolution des molécules pré‑vivantes et vivantes. Reste cependant (et ceci est, pour le sujet qui nous occupe, le seul point vraiment important) que, dès ses formulations les plus lointaines, la Matière se découvre à nous en état de genèse, — cettegenèse laissant apercevoir deux des aspects qui la caractérisent le mieux dans ses périodes ultérieures. D’abord de débuter par une phase critique : celle de granulation, donnant brusquement naissance (une fois pour toutes ?) aux constituants de l’atome, et peut‑être à l’atome lui-même. Ensuite, au moins à partir des molécules, de se poursuivre additivement suivant un processus de complexité croissante.
Tout ne se fait pas continuellement, n’importe à quel moment, dans l’Univers. Tout non plus ne s’y fait pas partout.
Nous venons de résumer en quelques lignes l’idée que la Science accepte aujourd’hui des transformations de la Matière : mais en considérant simplement celles‑ci dans leur suite temporelle, et sans les situer encore nulle part dans l’étendue cosmique. Historiquement, l’étoffe de l’Univers va se concentrant en formes toujours plus organisées de Matière. Mais où donc ces métamorphoses se passent‑elles, du moins à partir de l’échafaudage des molécules ? Est‑ce indifféremment en un lieu quelconque de l’Espace ? Non point, nous le savons tous, mais uniquement au cœur et à la surface des étoiles. D’avoir considéré les infiniments petits élémentaires nous force à lever brusquement les yeux sur l’infiniment grand des masses sidérales.
Les masses sidérales... Notre Science est troublée, en même temps que séduite, par ces unités colossales, qui se comportent en quelque manière comme des atomes, mais dont la constitution nous déroute par son énorme et (en apparence ?) irrégulière complexité. Le jour viendra peut‑être où quelque arrangement ou périodicité apparaîtra dans la distribution des astres, en composition aussi bien qu’en position. Quelque « stratigraphie » et « chimie » des cieux ne prolongent‑elles pas inévitablement l’histoire des atomes ?
Nous n’avons pas à nous engager dans ces perspectives encore brumeuses. Si fascinantes soient‑elles, elles enveloppent l’Homme plutôt qu’elles ne conduisent à lui. En revanche nous devons noter et enregistrer, parce qu’elle a ses conséquences jusque dans la genèse de l’Esprit, la liaison certaine qui associe génétiquement l’atome à l’étoile. Longtemps encore la Physique pourra hésiter sur la structure à assigner aux immensités astrales. Une chose en attendant est assurée, qui suffit à guider nos pas sur les voies de l’Anthropogénèse. C’est que la fabrication des composés matériels élevés ne peut s’opérer qu’à la faveur d’une concentration préalable de l’Étoffe de l’Univers en nébuleuse et en soleils. Quelle que soit la figure globale des Mondes, la fonction chimique de chacun d’eux a déjà pour nous un sens définissable. Les astres sont les laboratoires où se poursuit, dans la direction des grosses molécules, l’Évolution de la Matière, — ceci du reste suivant des règles quantitatives déterminées, dont le moment est venu de nous occuper.
B) Les lois numériques.
Ce que la Pensée antique avait entrevu et imaginé comme une harmonie naturelle des Nombres, la Science moderne l’a saisi et réalisé dans la précision de formules fondées sur la Mesure. C’est en fait à des mesures toujours plus minutieuses, bien plus qu’à des observations directes, que nous devons de connaître la micro et la macro‑structure de l’Univers. Et ce sont des mesures encore, toujours plus audacieuses, qui nous ont révélé les conditions calculables auxquelles se trouve assujettie, dans la puissance qu’elle met en jeu, toute transformation de la Matière.
Je n’ai pas à entrer ici dans une discussion critique des lois de l’Énergétique. Résumons simplement celles‑ci dans ce qu’elles ont d’accessible et d’indispensable à tout historien du Monde. Considérées sous cette face biologique, elles peuvent être ramenées, massivement, à deux principes qui sont les suivants
Premier Principe. Au cours des transformations de nature physico‑chimique, nous ne constatons aucune apparition mesurable d’énergie nouvelle.
Toute synthèse coûte. C’est là une condition fondamentale des choses, qui persiste, nous le savons, jusque dans les zones spirituelles de l’être. En tous domaines le progrès exige, pour se réaliser, un surcroît d’effort et donc de puissance. Or ce surcroît, d’où vient‑il ?
Abstraitement, on pourrait imaginer, subvenant aux besoins croissants de l’Évolution, un accroissement interne des ressources du Monde, une augmentation absolue de richesse mécanique au cours des âges. En fait, les choses semblent se passer différemment. Dans aucun cas l’énergie : de synthèse ne paraît se chiffrer par l’apport d’un capital nouveau, mais par une dépense. Ce qui est gagné d’un côté est perdu de l’autre. Rien ne se construit qu’au prix d’une destruction équivalente.
Expérimentalement et à première vue, l’Univers, considéré dans son fonctionnement mécanique ne se présente pas à nous comme un Quantum ouvert, capable d’embrasser dans son angle un Réel toujours plus grand, — mais comme un Quantum fermé, au sein duquel rien ne progresse que par échange de ce qui a été initialement donné.
Voilà une première apparence.
Deuxième Principe. Mais il y a plus. Au cours de toute transformation physico‑chimique, ajoute la Thermo‑dynamique, une fraction d’énergie utilisable est irrémédiablement « entropisée », c’est‑à‑dire perdue sous forme de chaleur. Il est possible, sans doute, de conserver symboliquement cette fraction dégradée dans les équations, de manière à exprimer que rien ne se perd, pas plus que rien ne se crée, dans les opérations de la Matière. Ceci est pur artifice mathématique. En fait, du point de vue évolutif réel, quelque chose, au cours de toute synthèse, est définitivement brûlé pour payer cette synthèse. Plus le Quantum énergétique du Monde fonctionne, plus il s’use. Pris dans le champ de notre expérience, l’Univers matériel concret ne semble pas pouvoir continuer indéfiniment sa course. Au lieu de se mouvoir indéfiniment suivant un cycle fermable, il décrit irréversiblement une branche à développement limité. Et par là il se sépare des grandeurs abstraites pour se ranger parmi les réalités qui naissent, grandissent et meurent. Du Temps il passe dans la Durée ; et à la Géométrie il échappe définitivement pour devenir dramatiquement, par sa totalité comme par ses éléments, objet d’Histoire.
Traduisons d’une manière imagée la signification naturelle de ces deux principes de la Conservation et de la Dégradation de l’Énergie.
Qualitativement, disions‑nous plus haut, l’Évolution de la Matière se manifeste à nous, hicet nunc, comme un processus au cours duquel s’ultra‑condensent et s’inter‑combinent les constituants de l’atome. Quantitativement, cette transformation nous apparaît maintenant comme une opération définie, mais coûteuse, où s’épuise lentement un élan originel. Laborieusement, de degré en degré, les édifices atomiques et moléculaires se compliquent et s’élèvent. Mais la force ascensionnelle se perd en chemin. De plus, à l’intérieur des termes de synthèse (et d’autant plus vite que ces termes sont plus élevés) la même usure agit qui mine le Cosmos dans sa totalité. Petit à petit, les combinaisons improbables qu’ils représentent se re‑défont en éléments plus simples qui retombent et se désagrègent dans l’amorphe des distributions probables.
Une fusée qui monte suivant la flèche du Temps, et ne s’épanouit que pour s’éteindre, — un remous montant au sein d’un courant qui descend, telle serait donc la figure du Monde.
Ainsi parle la Science. Et je crois à la Science. Mais la Science s’est‑elle jamais donné la peine jusqu’ici de regarder le Monde autrement que par le Dehors des choses ?...
1Ce que nous appellerons plus loin « la loi de conscience et de complexité ».
2Il y a quelques années, cette première naissance des corpuscules était plutôt imaginée sous forme de condensation brusque (comme en milieu saturé) d’une substance primordiale diffuse à travers un espace illimité. Maintenant, pour diverses raisons convergentes (Relativité, notamment, combinée avec la fuite centrifuge des galaxies), les physiciens se tournent de préférence vers l’idée d’une explosion, pulvérisant un quasi-atome primitif en lequel l’Espace-Temps s’étranglerait (en une sorte de Zéro naturel absolu), à quelques milliards d’années seulement en arrière de nous. Pour l’intelligence des pages qui suivent, les deux hypothèses sont équivalentes ; en ce sens qu’elles nous placent, l’une aussi bien que l’autre, au sein d’une multitude corpusculaire hors de laquelle nous ne pouvons nous évader dans aucune direction : ni autour, ni en arrière, — mais peut-être cependant (Cf., Partie IV chap. 2), par l’avant, à travers un point singulier d’enroulement et d’intériorisation.
Entre matérialistes et spiritualistes, entre déterministes et finalistes, sur le plan scientifique, la querelle dure toujours. Après un siècle de dispute, chaque parti reste sur ses positions, et présente à l’adversaire des raisons solides pour y demeurer.
Autant que je puisse comprendre cette lutte, à laquelle je me suis trouvé personnellement mêlé, il me paraît que sa prolongation tient moins à la peine où se trouve l’expérience humaine de concilier dans la Nature certaines apparences contradictoires de mécanicisme et de liberté, de mort et d’immortalité, qu’à la difficulté rencontrée par deux groupes d’esprits à se placer sur un terrain commun. D’une part les matérialistes s’obstinent à parler des objets comme si ces derniers ne consistaient qu’en actions extérieures, en relations de « transcience ». D’autre part les spiritualistes s’entêtent à ne pas sortir d’une sorte d’introspection solitaire où les êtres ne sont regardés que fermés sur soi, dans leurs opérations « immanentes ». Ici et là on se bat sur deux plans différents, sans se rencontrer ; et chacun ne voit que la moitié du problème.
Ma conviction est que les deux points de vue demandent à se rejoindre, et qu’ils se rejoindront bientôt dans une sorte de Phénoménologie ou Physique généralisée, où la face interne des choses sera considérée aussi bien que la face externe du Monde. Impossible autrement, me semble‑t‑il, de couvrir par une explication cohérente, ainsi que la Science doit tendre à le faire, la totalité du Phénomène cosmique.
Nous venons de décrire, dans ses liaisons et ses dimensions mesurables, le Dehors de la Matière. Il nous faut, pour avancer plus loin dans la direction de l’homme, étendre la base de nos constructions futures au Dedans de cette même Matière.
Les choses ont leur intérieur, leur « quant à soi », pourrait‑on dire. Et celui-ci se présente en relations définies, soit qualitatives, soit quantitatives, avec les développements reconnus par la Science à l’Énergie cosmique. Trois affirmations qui forment les trois parties de ce nouveau chapitre.
Les traiter, comme je le dois ici, m’obligera à déborder sur la Prévie et à anticiper quelque peu sur Vie et Pensée. Mais n’est‑ce pas le propre et la difficulté de toute synthèse que son terme se trouve déjà impliqué dans ses commencements ?
S’il est une perspective clairement dégagée par les derniers progrès de la Physique, c’est bien qu’il y a pour notre expérience, dans l’unité de la Nature, des sphères (ou paliers) d’ordres différents, caractérisés chacun par la dominance de certains facteurs qui deviennent imperceptibles ou négligeables dans la sphère ou sur le palier voisins. A l’échelle moyenne de nos organismes et de nos constructions, la vitesse semble ne pas altérer la nature de la Matière. Or nous savons aujourd’hui qu’aux valeurs extrêmes atteintes par les mouvements atomiques, elle modifie profondément la masse des corps. Parmi les éléments chimiques « normaux », la stabilité et la longévité paraissent la règle. Et voilà que cette illusion a été détruite par la découverte des substances radio‑actives A la mesure de nos existences humaines, les montagnes et les astres paraissent un modèle de majestueuse fixité. Nous voyons maintenant que, observés sur une grande profondeur de durée, l’écorce terrestre va se modifiant sans cesse sous nos pieds, tandis que les cieux nous entraînent dans un cyclone d’étoiles.
Dans tous ces cas, et dans d’autres semblables, aucune apparition absolue de grandeur nouvelle. Toute masse est modifiée par sa vitesse. Tout corps radie. Tout mouvement, suffisamment ralenti, se voile d’immobilité. Mais, à une échelle ou pour une intensité différentes, un certain phénomène devient apparent, qui envahit l’horizon, éteint les autres nuances, et donne à tout le spectacle sa tonalité particulière.
Ainsi en va‑t‑il pour le « dedans » des Choses.
Dans le domaine de la Physico‑chimie, pour une raison qui va se montrer bientôt, les objets ne se manifestent que par leurs déterminismes externes. Aux yeux du Physicien, il n’y a légitimement rien (au moins jusqu’ici) qu’un « dehors » des Choses. La même attitude intellectuelle est encore permise au bactériologiste, dont les cultures se traitent (à quelques grosses difficultés près) comme des réactifs de laboratoire. Mais elle est déjà beaucoup plus difficile dans le monde des Plantes. Elle tend à devenir une gageure dans le cas du biologiste intéressé aux comportements des Insectes ou des Célentérés. Elle apparaît simplement futile dans le cas des Vertébrés. Et finalement elle échoue complètement avec l’Homme, chez qui l’existence d’un « intérieur » ne peut plus être esquivée, puisque celui-ci devient l’objet d’une intuition directe et l’étoffe de toute connaissance.
L’apparente restriction du phénomène de conscience aux formes supérieures de la Vie a servi longtemps de prétexte à la Science pour l’éliminer de ses constructions de l’Univers. Exception bizarre, fonction aberrante, épiphénomène : sous quelqu’un de ces mots on rangeait la Pensée pour s’en débarrasser. Mais que fût‑il advenu de la Physique moderne si on avait classé, sans plus, le Radium parmi les corps « anormaux » ?... Évidemment, l’activité du Radium n’a pas été, elle ne pouvait pas être négligée, parce que, étant mesurable, elle forçait son chemin dans le tissu extérieur de la matière, — tandis que la conscience, elle, pour être intégrée dans un système du Monde, oblige à envisager l’existence d’une face ou dimension nouvelle dans l’Étoffe de l’Univers. Nous reculons devant l’effort. Mais qui ne voit, ici et là, un problème identique se poser aux chercheurs, et qui doit être résolu par la même méthode : découvrir l’universel sous l’exceptionnel.
Nous l’avons trop souvent expérimenté dernièrement pour pouvoir en douter encore : une anomalie naturelle n’est jamais que l’exagération, jusqu’à devenir sensible, d’une propriété partout répandue à l’état insaisissable. Bien observé, fût‑ce en un seul point, un phénomène a nécessairement, en vertu de l’unité fondamentale du Monde, une valeur et des racines ubiquistes. Où nous conduit cette règle si nous l’appliquons au cas de la « self‑connaissance » humaine ?
« La conscience n’apparaît avec complète évidence que dans l’Homme », étions‑nous tentés de dire, « donc elle est un cas isolé, inintéressant pour la Science ».
« La conscience apparaît avec évidence dans l’Homme », faut‑il reprendre en nous corrigeant, « donc, entrevue dans ce seul éclair, elle a une extension cosmique, et, comme telle, s’auréole de prolongements spatiaux et temporels indéfinis ».
La conclusion est lourde de conséquence. Et cependant, je suis incapable de voir comment, en bonne analogie avec tout le reste de la Science, nous saurions y échapper.
Au fond de nous‑mêmes, sans discussion possible, un intérieur apparaît, par une déchirure, au cœur des êtres. C’en est assez pour que, à un degré ou à un autre, cet « intérieur » s’impose comme existant partout et depuis toujours dans la Nature. Puisque, en un point d’elle‑même, l’Étoffe de l’Univers a une face interne, c’est forcément qu’elle est biface parstructure, c’est‑à‑dire en toute région de l’espace et du temps, aussi bien par exemple que granulaire : Coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des Choses.
D’où logiquement la représentation suivante du Monde, déconcertante pour nos imaginations, mais seule en fait assimilable à notre raison. Prise au plus bas d’elle‑même, là précisément où nous nous sommes placés au début de ces pages, la Matière originelle est quelque chose de plus que le grouillement particulaire si merveilleusement analysé par la Physique moderne. Sous ce feuillet Mécanique initial il nous faut concevoir, aminci à l’extrême, mais absolument nécessaire pour expliquer l’état du Cosmos aux temps suivants, un feuillet « biologique ». Dedans, Conscience1, et donc Spontanéité, à ces trois expressions d’une même chose il ne nous est pas plus loisible de fixer expérimentalement un début absolu qu’à aucune des autres lignes de l’Univers.
Dans une perspective cohérente du Monde, la Vie suppose inévitablement, et à perte de vue avant elle, de la Prévie2.
Mais alors, objecteront ensemble spiritualistes et matérialistes, si tout est, au fond, vivant, ou du moins prévivant, dans la Nature, comment donc est‑il possible que s’édifie et triomphe une science mécaniciste de la Matière ?
Déterminés au dehors, et « libres » au dedans, les objets seraient‑ils par leurs deux faces, irréductibles et incommensurables ?... Et dans ce cas où est votre solution ?
La réponse à cette difficulté est déjà contenue implicitement dans les observations présentées plus haut sur la diversité des « sphères d’expériences » qui se superposent à l’intérieur du Monde. Elle apparaîtra plus distinctement quand nous aurons aperçu suivant quelles lois qualitatives varie et grandit, dans ses manifestations, ce que nous venons d’appeler le Dedans des Choses.
Harmoniser les objets dans le Temps et dans l’Espace, sans prétendre fixer les conditions qui peuvent régir leur être profond. Établir dans la Nature une chaîne de succession expérimentale, et non une liaison de causalité « ontologique ». Voir, autrement dit, — et non expliquer —, tel est, qu’on ne l’oublie pas, le seul but de la présente étude.
De ce point de vue phénoménal (qui est le point de vue de la Science) y a‑t‑il moyen de dépasser la position où vient de s’arrêter notre analyse de l’Étoffe de l’Univers ? Nous venons de reconnaître dans celle‑ci l’existence d’une face interne consciente qui double nécessairement, partout, la face externe, « matérielle », seule considérée habituellement par la Science. Pouvons‑nous aller plus loin, et définir suivant quelles règles cette deuxième face, le plus souvent cachée, vient à transparaître, puis à émerger, dans certaines régions de notre expérience ?
Oui, semble‑t‑il ; et même très simplement, pourvu que soient mises bout à bout trois remarques que chacun de nous a pu faire, mais qui ne prennent leur vraie valeur que si on s’avise de les enchaîner.
A) Première remarque :Considéré à l’état prévital, le Dedans des Choses, dont nous venons d’admettre la réalité jusque dans les formes naissantes de la Matière, ne doit pas être imaginé comme formant un feuillet continu, mais comme affecté de la même granulation que la Matière elle‑même.
Nous aurons bientôt à revenir sur ce point capital. Au plus lointain que nous commencions à les apercevoir, les premiers vivants se manifestent à notre expérience, en grandeur et en nombre, comme des sortes de « méga‑ » ou « d’ultramolécules » : une multitude affolante de noyaux microscopiques. Ceci veut dire que, par raison d’homogénéité et de continuité, le prévivant se devine, au‑dessous de l’horizon, comme un objet participant à la structure et aux propriétés corpusculaires du Monde. Regardée du dedans, aussi bien qu’observée du dehors, l’Étoffe de l’Univers tend donc à se résoudre également vers l’arrière en une poussière de particules : 1) parfaitement semblables entre elles (au moins si on les observe à grande distance) ; 2) coextensives chacune à la totalité du domaine cosmique ; 3) mystérieusement reliées entre elles, enfin, par une Énergie d’ensemble. Point par point, à ces profondeurs, les deux faces externe et interne du Monde se répondent. Si bien que, de l’une à l’autre on peut passer, à la seule condition de remplacer « inter‑action mécanique » par « conscience » dans la définition donnée plus haut des centres partiels de l’Univers.
L’atomisme est une propriété commune au Dedans et au Dehors des Choses.
B) Deuxième remarque. Pratiquement homogènes entre eux à l’origine, les éléments de Conscience (exactement comme les éléments de Matière qu’ils sous‑tendent) vont peu à peu compliquant et différenciant leur nature au cours de la Durée. De ce point de vue, et considérée sous l’angle purement expérimental, la Conscience se manifeste comme une propriété cosmique de grandeur variable, soumise à une transformation globale. Pris en remontant, ce phénomène énorme, que nous aurons à suivre tout au long des accroissements de la Vie et jusqu’à la Pensée, a fini par nous paraître banal. Suivi dans la direction inverse, il nous conduit, nous le notions déjà plus haut, à la notion moins familière d’états inférieurs, de plus en plus vagues et comme distendus.
Réfractée en arrière dans l’Évolution, la Conscience s’étale qualitativement en un spectre de nuances variables dont les termes inférieurs se perdent dans la nuit.
C) Troisième remarque. Prenons, pour finir, en deux régions différentes de ce spectre, deux particules de conscience parvenues à des degrés inégaux d’évolution. A chacune d’elles correspond, nous venons de le voir, par construction, un certain groupement matériel défini dont elles forment le Dedans. Comparons l’un à l’autre ces deux groupements externes, et demandons‑nous comment ils se disposent entre eux et par rapport à la parcelle de Conscience qu’ils enveloppent respectivement chacun d’eux.
La réponse est immédiate.
Quel que soit le cas envisagé, nous pouvons être sûrs qu’à la conscience la plus développée correspondra chaque fois un bâti plus riche et mieux agencé. Le plus simple protoplasme est déjà une substance de complexité inouïe. Cette complication augmente, en proportion géométrique, du Protozoaire aux Métazoaires de plus en plus élevés. Et ainsi, toujours et partout, de tout le reste. Ici encore le phénomène est tellement obvie que nous avons cessé depuis longtemps de nous étonner. Et pourtant son importance est décisive. Grâce à lui, en effet, nous tenons un « paramètre « tangible permettant de relier, non plus seulement en position (point par point), mais encore, nous le vérifierons plus loin, dans le mouvement, les deux feuillets externe et interne du Monde.
La concentration d’une conscience, pouvons‑nous dire, varie en raison inverse de la simplicité du composé matériel qu’elle double. Ou encore : une conscience est d’autant plus achevée qu’elle double un édifice matériel plus riche et mieux organisé.
Perfection spirituelle (ou « centréité » consciente) et synthèse matérielle (ou complexité) ne sont que les deux faces ou parties liées d’un même phénomène3.
Et nous voici parvenus, ipsofacto, à la solution du problème posé. Nous cherchions une loi qualitative de développement capable d’expliquer, de sphère en sphère, d’abord l’invisibilité, puis l’apparition, puis la graduelle dominance du Dedans par rapport au Dehors des Choses. Cette loi se découvre d’elle-même dès lors que l’Univers est conçu comme passant d’un état A, caractérisé par un nombre très grand d’éléments matériels très simples (c’est‑à‑dire à Dedans très pauvre) à un état B défini par un nombre plus petit de groupements très complexes (c’est‑à‑dire à Dedans plus riche).
Dans l’état A, les centres de Conscience, parce qu’à la fois très nombreux et extrêmement lâches, ne se manifestent que par des effets d’ensemble, soumis àdes lois statistiques. Ilsobéissent donc collectivement à des lois mathématiques. C’est le domaine propre de la Physico‑chimie.
Dans l’état B, au contraire, ces éléments, moins nombreux4 et en même temps mieux individualisés, échappent petit à petit à l’esclavage des grands nombres. Ils laissent transparaître leur fondamentale et non‑mesurable spontanéité. Nous pouvons commencer à les voir et à les suivre un par un. Et dès lors nous accédons au monde de la Biologie.
Toute la suite de cet Essai ne sera rien autre chose, en somme, que cette histoire de la lutte engagée, dans l’Univers, entre le Multiple unifié et la Multitude inorganisée : application, tout au long, de la grande Loide complexité et de Conscience, loiimpliquant elle‑même une structure, une courbure, psychiquement convergentes du Monde.
Mais n’allons pas trop vite. Et puisque, ici, nous en sommes encore à nous occuper de la Prévie, retenons seulement qu’il n’y a, d’un point de vue qualitatif, aucune contradiction à admettre qu’un univers d’apparences mécanisées soit construit de « libertés », — pourvu que ces libertés y soient contenues à un état suffisamment grand de division et d’imperfection.
Passant maintenant pour terminer au point de vue, plus délicat, de la quantité ; voyons s’il est possible de définir, sans opposition avec les lois admises par la Physique, l’Énergie contenue dans un tel Univers.
Aucune notion ne nous est plus familière que celle d’Énergie spirituelle. Et aucune cependant ne nous demeure scientifiquement plus obscure. D’un côté, la réalité objective d’un effort et d’un travail psychique est si bien assurée que sur elle repose toute l’Éthique. Et, de l’autre, la nature de ce pouvoir intérieur est si impalpable qu’en dehors de lui a pu s’édifier toute la Mécanique.
