Le pion de l'internat - MARTINEZ-BRUNCHER - E-Book

Le pion de l'internat E-Book

MARTINEZ-BRUNCHER

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Beschreibung

On croit tellement connaître les gens. Au moins ceux qui nous entourent. On se trompe si souvent. Tout le monde croise Sylvain. Gentil surveillant de nuit. Aimé des élèves et si apprécié. Rien à dire sur lui. Personne ne sait trop où il habite ni d'où il vient. Un jeune homme lisse. Comme un galet. Lourd de son histoire familiale et des tragédies en cascade. Celles qui l'ont envoyé en exil. Il est revenu écrire le dernier chapitre. Le plus difficile. Seul, dans la lumière éclatante de sa colline aux chemins perdus. Que nous suivons avec lui, nous qui écrivons aussi, chaque jour, l'histoire singulière de notre vie sinueuse.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Elisabeth Martinez-Bruncher est écrivaine. Elle a également enseigné la Littérature et les Lettres Classiques. Elle vit tout près de Sisteron. C'est là qu'elle tisse ses romans, ses histoires de vies un peu fêlées, souvent fragiles. Comme les nôtres. C'est dans ce milieu de lumière violente et d'ombres profondes que ses personnages vivent leur tragédie personnelle. Et la dépassent. "J’ai longtemps enseigné la littérature. Le latin et le grec aussi. J’aimais beaucoup. Depuis quelques années, j’écris. Principalement des romans. Mais pas que. Des pièces de théâtre. Et des textes courts. Voire très courts. Comme des esquisses, des croquis. Je vis en Provence et à Paris, de façon alternée. J’adore la ville. J’y trouve une stimulation permanente. Sans bouger beaucoup. C’est une vraie nourriture pour mon paysage mental. Et j’ai la chance, quand j’ai un besoin urgent de retraite et de calme, d’avoir une vieille maison en Provence. Dont le ciel est une bénédiction. M’entoure aussi ma famille. Des chiens et des chats.

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Seitenzahl: 189

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Le pion de l’internat

Élisabeth_Martinez_Bruncher

Roman

Phénix d’Azur

I

Les jours rallongeaient. Dorénavant, quand il prenait son service, la lumière du soir luttait plus longtemps avec l’ombre qui reculait devant l’évidence du printemps. Sylvain arrivait toujours à l’heure, la même, à quelques secondes près : 19 heures trente. Frêle silhouette aux contours incertains débouchant du virage à l’extrémité de la rue, il devenait au rythme de ses pas réguliers, pour la grappe d’internes qui attendaient devant le portail fermé, le métronome familier de leur dimanche soir, le retour au temps canalisé, Cerbère souriant et paisible de leur descente aux enfers hebdomadaire. Car, il fallait le reconnaître, les bâtiments du lycée, sortes de cubes gris noyés de pénombre, plantés dans une cour sans arbres entourée d’une grille carcérale, auraient donné le cafard aux baroudeurs les plus endurcis. Cela expliquait en partie les crises de nerfs fréquentes au début de la nuit, surtout à l’étage des filles et les comportements aberrants ou dangereux chez leurs homologues mâles. Sylvain savait que le dimanche soir était une épreuve pour tout le monde et qu’ils devaient être particulièrement attentifs, sa collègue et lui. Arrivé à hauteur du groupe, il buta sur les gros sacs abandonnés par terre ; son rire juvénile déclencha les saluts engourdis de ceux et celles avec qui il partageait la partie nocturne de sa vie.

 

II

Le groupe s’ébranla à sa suite, petit troupeau docile. Sylvain maniait son passe en virtuose : d’abord le portail qui grinçait, ensuite la lourde porte du hall d’entrée. Leurs pas résonnaient lugubrement, d’autant plus que chaque fois, et c’était un fait curieux, les internes gardaient un silence total, apparemment nécessaire dans ce sas de transition entre la vie dehors et cette mise en parenthèses qui durerait jusqu’au vendredi. Même les portables restaient cois.

À neuf heures, tout le monde était casé. Les chambres prévues pour deux ou quatre ne brillaient pas par excès de raffinement, mais elles offraient un confort suffisant, quoique minimal. Chacun devait amener draps et couettes et les goûts ainsi dévoilés proposaient une palette baroque, quelquefois discordante et bariolée ; les filles surtout essayaient d’embellir leur coin de territoire, étalant posters et flacons multicolores alors que les garçons, dans leur grande majorité, se retiraient au fond de leurs écouteurs, juste posés sur leur sommier, prêts à l’envol. Sylvain devait pratiquer une sorte de langage des signes, danse absconse qui lui permettait de ne pas s’égosiller en vain quand il voulait être compris sans retard. Pourtant il ne confisquait jamais les baladeurs et autres Ipods, non pas tant pour acheter la paix sociale que parce qu’il comprenait intimement l’extraordinaire nécessité vitale de la musique, quelle qu’elle soit, dans les moments difficiles de l’existence. Lui, ce n’était pas pareil. Il était là par choix, insaisissable électron libre, oiseau de nuit pacifique. 

 

III

Comme chaque fois après avoir refermé la porte, il se retourna lentement et passa quelques minutes à regarder le décor improbable de sa chambre de surveillant. Il nota immédiatement que Simon, qui assurait les deux nuits où il était de repos, n’avait dû avoir que le temps de sauter du lit vendredi matin, sans se soucier de remettre les lieux en ordre. Les deux couettes bleues avaient été repoussées avec violence et le drap blanc du dessous labouré par une nuit agitée. Sylvain se félicita d’avoir songé à en amener un propre, du plus beau jaune. La table et la chaise, échantillons ordinaires du mobilier de collectivité, avaient été hâtivement débarrassées des reliefs d’une nourriture sucrée dont les papiers d’emballage remplissaient la poubelle en plastique. Sur la table, un cercle parfait de couleur orangée signait l’amour immodéré de Simon pour les sodas. C’était tout ce sur quoi le regard pouvait buter. Il n’y avait rien d’autre que la porte fermée de l’armoire murale et celle, également poussée, des toilettes-lavabo. Alors Sylvain termina l’inspection par la fenêtre à la vitre sale, au store cassé et bloqué en position haute de l’enrouleur. La lumière, d’un jaune maladif, venait des lampadaires de la cour intérieure plantés à intervalles réguliers dans des blocs de béton, sentinelles prisonnières qui évoquaient irrésistiblement un alignement infini de sinistres gibets. Sylvain grimaça d’agacement et chassa cette imagerie déprimante. Si lui aussi se laissait aller avec complaisance aux idées noires, la nuit risquait d’être longue ! Il tira de son sac la bouteille thermos remplie de thé à la menthe bien sucré et en savoura une première tasse qui le réconcilia avec la chaude beauté odorante de la vie.

 

IV

« Monsieur, je peux entrer ? » La question timidement formulée paraissait bien inutile. Céline était déjà à l’intérieur de la pièce, maintenant pour la forme sa main sur la poignée de la porte refermée. Vêtue d’un pantalon de sport défraîchi et d’un pull en laine immense, elle paraissait minuscule, perdue dans cet océan textile qui soulignait sa maigreur. « Céline, je préférerais que tu ailles voir Mélanie. Tu sais que tu n’as pas le droit de venir dans le secteur des garçons. Imagine un peu les ragots si on te trouvait dans ma chambre. Il y a un problème ? Tu brilles par ton intelligence, pensa illico Sylvain. Non, non, c’est sûr, elle vient juste faire la causette, s’assurer que tu ne manques de rien et vérifier ton charme légendaire. Il la regarda avec attention et remarqua les cernes profonds. Cette fille-là l’intriguait. Depuis la rentrée de septembre, elle traînait sa fragile carcasse avec une telle lassitude que l’infirmière scolaire s’en était inquiétée : elle avait alerté le professeur principal qui avait maladroitement tenté de parler avec la jeune fille murée dans un silence affecté. Tout le monde avait fini par laisser tomber et on la surveillait vaguement du coin de l’œil, comme un élément instable susceptible de troubler l’apparente paix sociale de la structure scolaire. Mais sous l’eau de surface lisse, Sylvain percevait des remous inquiétants. Le personnel de surveillance était aux premières lignes, surtout à l’internat. Depuis cinq ans qu’il exerçait cette fonction qui lui permettait de poursuivre ses études, il ne comptait plus les mises en scène suicidaires, les fugues, les luttes intestines et les mythomanies de tout poil. Mais ce qui le surprenait toujours, c’était le retour à la normale, l’oubli ultra rapide de ces crises existentielles décuplées par la nuit dont la violence le saisissait toujours et qui s’évaporaient au retour de la lumière sans laisser de trace particulière, sinon une gêne passagère et un évitement de quelques jours. Comme il était sympathique et qu’on le sentait perméable à l’émotion et à la compassion, sa chambre était devenue un lieu d’asile pour les paumés occasionnels, à mi-chemin entre le confessionnal et le cabinet d’un psychiatre. Quelquefois, au petit matin, il ne savait plus si le récit qui lui tournait dans la tête était dû aux tourments réels d’un élève ou aux rêves échevelés d’une mauvaise nuit. Pour être tout à fait franc, il y avait fort heureusement des semaines de calme relatif pendant lesquelles chacun gardait son fardeau, ce qui lui permettait de tracer sans état d’âme son petit sillon d’étudiant sans histoires.

 

V

Pendant qu’elle parlait, elle était secouée de petits tremblements imperceptibles qui agitaient les coins de sa bouche et la base de ses paupières. Sylvain pensa qu’elle fumait trop et que cela lui pompait tout son magnésium. Il essaya de se rappeler les premières fois où il l’avait vue, à quelle occasion ils s’étaient parlé. On était en mars et il avait l’impression de la connaître depuis longtemps, comme les autres d’ailleurs, dans cette relation bizarre de fausse proximité que donnent tant d’heures passées ensemble à des moments fragiles et crépusculaires, quand on s’est dépouillé de toute posture et qu’on se retrouve seul pour aborder la nuit, sans le secours d’un environnement tendrement familier. Il y avait des visages oubliés qui n’avaient fait que passer et qui se brouillaient dans sa tête et puis d’autres, moins nombreux, qui avaient laissé leur empreinte, souriante ou mélancolique. Quatre ou cinq élèves partis depuis des années maintenant étaient restés en relation avec Sylvain. Quelques coups de fil, deux ou trois soirées, le lien n’était pas vraiment rompu. Ils rentraient tout doucement eux aussi dans l’âge adulte. Difficile, en revanche, de donner un âge précis à Céline. Ses yeux déjà redoutablement cernés portaient toute la fatigue du monde, mais sa bouche, ses joues pleines et fraîches appartenaient à l’enfance. Il fallait la regarder avec attention pour apprécier le délicat modelé de ses traits, la forme très particulière de son nez, un peu épaté et tout arrondi à son bout et la sombre profondeur de son regard. Le cou gracile se perdait dans la triple épaisseur des pulls enfilés et le corps disparaissait entièrement, avalé par une carapace textile sans faille. Aucune courbe, aucune rondeur. Sylvain se demanda combien elle pesait, eut une seconde la tentation de le lui demander, mais se ravisa à temps. Assise sur le lit spartiate du jeune homme, elle jouait à lisser machinalement de la main gauche la couette négligemment rabattue. Ses pieds bougeaient sans arrêt. « Tu sais, Sylvain, j’ai deux petites sœurs. Elles ont trois et cinq ans. En fait, on n’a pas le même père, mais ça n’a aucune importance. Moi, le mien, je ne l’ai jamais connu. Il a laissé tomber ma mère quand il a su qu’elle était enceinte. Elle le connaissait à peine et elle n’aime pas en parler. De toute façon, il est parti sans laisser d’adresse et ma mère dit que c’est mieux comme ça, qu’ils ne se seraient jamais entendus. J’en sais rien, mais à partir de là ma mère s’est retrouvée dans la galère, avec moi et une famille qui l’a quasiment foutue à la porte. Obligée de faire trente-six métiers. Tous plus débiles les uns que les autres. Le dernier, elle l’a depuis un bon bout de temps. Elle est devenue “spécialiste du ménage des entreprises”, y en a pas tant, paraît-il. Des enfilades de couloirs, des bureaux immenses, des salles d’attente cradingues. Au début, elle m’a dit, elle avait des malaises, des envies de fuir. Remarque, à quatre heures et demie du matin ou à neuf heures du soir, ça doit être glauque, les entreprises ! maintenant, ce sont les horaires qu’elle préfère... elle dit qu’elle est bien toute seule, qu’elle se sent libre. Moi, ce que je vois, c’est qu’elle est toujours crevée, même le dimanche, même quand il nous arrive de rigoler toutes les deux, il y a ces plis autour de sa bouche, ses yeux froissés et ses mains souvent gercées et rugueuses. À la maison, pas moyen de souffler : il y a les petites à lever, à préparer, à emmener à l’école. Pour l’instant on ne lui dit rien pour leurs retards continuels, mais l’année prochaine, quand Myriam sera au C.P., comment elle va faire ? Moi, je ne peux pas être là tout le temps et de toute façon, pour ce que ça change ! je reste dans la chambre à crever de haine pour l’épave qui est vautrée devant la télé et qu’elle traîne comme un boulet. Ce type, je le tuerai. Il vit à ses crochets, il supporte à peine ses deux petites...  monsieur travaille quinze jours et ne fout rien pendant trois mois, mais quand je dis rien, Sylvain, c’est rien ! Pas un repas, pas un coup de balai, pas un bain aux filles, aucun bisou le soir, non, il attend comme un con le retour de ma mère et quand elle arrive, c’est lui qui la regarde avec lassitude préparer vite à manger, laver les petites et ranger comme elle peut tout ce qu’il a éparpillé. Je lui arracherai les yeux, Sylvain, je le jure, je lui ferai payer. Je ne supporte plus les week-ends, pourtant il y a mes sœurs, il faut que je m’en occupe, mais dès que je mets les pieds dans cet appartement sale et jamais aéré, j’ai envie de pleurer et de tout plaquer. Ma mère va avoir quarante ans et plus le temps passe, moins les choses bougent. Ce qui me tue, c’est qu’elle commence à laisser tomber l’idée de se sortir de là. Elle gagne huit cent cinquante euros en bossant comme un chien, alors elle a fini de rêver. Le soir, avant de se coucher, elle se lave les dents et elle jette un coup d’œil sans intérêt à son visage dans le miroir ; si elle me voit derrière elle, elle sourit tristement, c’est encore pire... tu peux pas savoir comme elle est belle ma mère, comme il suffirait de presque rien. Juste plaquer ce type, qui l’enfonce dans la crasse et le dégoût. Après, on se débrouillerait toutes les trois, j’en suis sûre. Même si j’ai pas trop la tête à ça il faut que j’aie mon bac ; après, je travaillerai à côté et je ferai des études, des longues, pour les sortir de là. Pourquoi elle ne le fiche pas dehors, Sylvain ? Une fois, j’ai crié, j’ai hurlé qu’elle devrait avoir honte de vivre avec un abruti de cet acabit, qu’elle devait réagir, retrouver sa dignité. La pauvre. Lâchée aussi par sa fille. Le lendemain, j’avais un mot glissé dans mon agenda. Elle avait dû rogner sur son sommeil pour l’écrire. J’ai pris le car pour l’internat ce jour-là la mort dans l’âme. Complètement coupable. Comme si ma mère ne savait pas tout ça, déjà. Comme si elle était dupe... comme si ça ne la tuait pas quotidiennement de se dire qu’elle avait mis au monde trois enfants malchanceux, qu’elle n’était pas à la hauteur. Si seule ». Céline se tut et resta sans bouger, les yeux dans le vague, toute entière là-bas, inquiète de savoir ses sœurs délaissées dans des pièces enfumées auprès d’un être à la dérive et elle imaginait sa mère dans le silence feutré des moquettes salies, nettoyant avec obstination les regrets, les échecs, les traces de ses propres désillusions. Sylvain attendit avec elle que s’atténuent ces images de désespoir. Il s’efforça de capter et de retenir son regard avant d’oser lui dire : 

« Céline, pourquoi me dis-tu tout cela, à moi ? Céline, je ne pèse rien face à tout ça. Qu’est-ce que je peux te dire, qu’est-ce que tu attends ? » 

Elle secoua la tête, chassant la mèche obstinée qui retombait toujours devant ses yeux : 

« Tu veux savoir pourquoi je suis là, Sylvain ? parce que tu as l’air heureux et qu’être à côté de toi pour raconter ses malheurs donne l’illusion que tu vas les avaler, les dissoudre et qu’on va repartir plus léger, conscient qu’il y a peut-être autre chose, une solution à laquelle on n’avait pas pensé, une autre vie tout près, un bout de soleil lumineux qui nous attend quelque part. » 

Le lit grinça un peu sous la frêle pression du corps qui se levait. Quand elle atteignit la porte, elle se retourna et demanda : 

« Je pourrai revenir plomber tes soirées, Sylvain ? » Un sourire lui répondit.

 

VI

Comme d’habitude il ouvrit les yeux bien avant l’heure programmée sur son petit réveil. Il s’étira sous la chaleur enveloppante de la couette épaisse et savoura le silence si particulier des petits matins. Il lui restait une heure trente de service. A la sonnerie de huit heures, signal douloureux de l’incarcération scolaire pour beaucoup, il franchirait le portail à contre-courant, disparaîtrait au bout de la rue, se fondrait dans le mystère de sa vie diurne. Transparent.

C’est drôle que les gens soient si peu curieux. Personne ne m’a jamais demandé précisément où j’habitais, ce que je faisais ; pour être franc, je ne cause pas beaucoup non plus... j’écoute et ça, c’est la paix assurée. L’oreille invisible, le déversoir des tragédies de comptoir. J’arrive le soir, je m’en vais au petit matin, c’est vrai que je ne pèse pas lourd. Gentil petit surveillant qui vient à pied, petit budget sans doute... un master d’Histoire, par correspondance, pour l’essentiel. Le profil d’une ombre. « Élément sérieux et pondéré » a écrit la C.P.E. sur le rapport de notation administrative. Parfait.

Elle aurait pu rajouter « patient » songea Sylvain avec amusement quand les paroles de Céline revinrent à la surface de sa mémoire. Le souvenir du petit visage chiffonné lui inspira une tendresse fugitive pour l’humanité souffrante puis l’envie de café fut plus forte que tout et il jaillit de son lit dans le plus simple appareil pour se jeter sous la douche. En dix minutes il fut prêt. A sept heures il frappa à toutes les portes de son étage, les entrouvrit pour réveiller les récalcitrants, laissant dans son sillage les effluves familiers du parfum que lui avaient offert les élèves à Noël. Les narines endormies par l’air épais des chambrées palpitaient sous le signal familier. Du coup, on l’avait surnommé « tu sens bon », orthographié en toute bonne foi Tussembont sur une note de service par un collègue récemment arrivé, persuadé qu’il s’agissait là du nom du jeune homme, à force de l’entendre dire à tout bout de champ. On en avait quasiment oublié le vrai nom de Sylvain, écrit au feutre indélébile sur la vieille boite aux lettres à l’entrée du chemin qui menait chez lui : Martinel.

 

VII

Le chemin était raide, à peine tracé par endroits. Sous ses pas, de petits cailloux blancs roulaient en cascade, accompagnés par le crissement sec des feuilles de chêne. Il connaissait tous les tours et détours de ce sentier de colporteur qui couturait le flanc de la colline avant de s’évanouir sur l’autre versant. Des oliviers délaissés et quelques murets éventrés signaient une époque disparue. Il avait réussi à délimiter assez sûrement une dizaine de parcelles étagées aux contours flageolants sans leur corset de pierres sèches. Il s’amusait à être le roi d’un domaine mystérieux, seul habitant d’un monde déserté par les hommes, tantôt berger tantôt poète, parlant seul, source involontaire d’effroi pour les rares randonneurs égarés pendant la période estivale. Il leur faisait en général un grand sourire et un léger signe de la main et leur indiquait avec précision le moyen de continuer leur périple. Présence rassurante, vite oubliée. Il lui avait fallu deux ans pour remonter son cabanon, pierre après pierre, pour dégager les abords et rendre habitables les deux pièces à l’intérieur. Désobstruer le conduit de la cheminée avait été un travail de titan. Et le premier feu un soir frisquet de septembre un bonheur céleste. Il était si jeune, si fragile à ce moment-là. Heureusement qu’il y avait eu Rita, les yeux de Rita, sa confiance absolue. Qu’il y avait eu les soirs où, serrés l’un contre l’autre, ils regardaient du haut de leur colline la nuit envahir la vallée et les atteindre lentement. Rita restait sur le seuil, faussement somnolente, heureuse de veiller toute la nuit sur l’homme qu’elle aimait.

 

VIII

« Leurs histoires débiles, j’en ai ras le bol ! Ils font n’importe quoi ! Ils me fatiguent, j’en ai marre. Vivement ce soir que je me casse, merde ! » Mélanie avait visiblement mal dormi et ses deux jeunes collègues constataient impuissants les ravages de l’insomnie qui avaient boursouflé les traits de son visage. Il en était devenu presque désagréable. « Tu le crois, toi ? Il y en a un, le petit Simon, qui m’a fait le coup du suicide imminent et à qui j’ai tenu la main presque toute la nuit, en lui racontant tout ce qui me passait par la tête pour le maintenir à la surface pendant que j’entendais les autres faire la java dans les chambres. Et qui je vois, à neuf heures du matin, rigoler dans les couloirs comme un tordu, frais comme un gardon ? Le même Simon ! C’est à cause de ce faux-cul que je me suis pris une engueulade maison de la mère Torrès, quand elle a vu l’état de mon étage : deux extincteurs par terre, l’abattant des toilettes filles fracassé et une odeur de cigarette de tous les diables. D’après elle j’aurais dû gérer sans panique. Elle peut parler cette vieille bique, elle n’est jamais là quand il le faudrait. Quand on lui téléphone la nuit, on tombe sur son répondeur. On frôle la cata chaque fois et on peut pas faire venir le SAMU tout le temps ! Déjà qu’ils nous regardent de travers avec toutes ces filles qui somatisent... ouah !... j’en peux plus. Profitez de votre chance d’être de jour, moi, à la rentrée, je refuse l’internat, c’est fini, ils m’ont usée avec leurs conneries. » La machine à café émit un long sifflement de compassion qui permit à Jean-Luc de faire diversion. « Tiens, je te file mon café, Mélanie. Laisse tomber la pression ; ça sert à rien de te mettre dans cet état. Tout le monde s’en fout. C’est beaucoup de bruit pour pas grand-chose et à cet âge ils mettent tout en spectacle. Leur vie privée, celle des autres, ils mélangent la réalité et ce qu’ils voient à la télé, au ciné. Quand ils me montrent ce qu’ils se racontent sur Facebook, c’est à tomber par terre. Du vide mis en spectacle, des postures pathétiques qu’ils croient irrésistibles, souvent le mauvais goût le plus absolu, mais ce n’est pas très grave, juste épuisant pour nous quand ils dérapent. On ne peut pas se permettre le moindre risque. Reconnais quand même que la grande majorité des élèves est tranquille, on peut pas trop se plaindre, même si on a quelques cas graves.

— Comme Céline Valentin, par exemple. Ça lui arrive de rôder toute la nuit dans le couloir. J’en ai presque peur. Heureusement qu’il y a Sylvain. Je la lui refile quand je flippe. Au fait, où il est, Tussembont ?

— Déjà parti. Il est quand même neuf heures et demie. »

 

IX