Le poids de nos vides - Léonard Crot - E-Book

Le poids de nos vides E-Book

Léonard Crot

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Beschreibung

Louis Sibué s’est engouffré dans le bouge le plus proche de la gare routière pour attendre Sarah. Après vingt-quatre années à la Fondation, la somnolence de symptômes l’a autorisé à sortir. Il va devoir se confronter aux souvenirs d’une existence heurtée, remonter dans ce village où le monde semblait ne pas être encore arrivé.
On erre dans une brume dense qui vous éloigne le ciel. On voit se tricoter des mailles d’Histoire, surgir d’énigmatiques personnages. Beaucoup de tendresse empêchée. On s’accroche à des mots qui s’effilochent.
Jusqu’où trébuchera-t-on entre les ombres.

« Sarah ne devrait plus tarder, mais comment savoir. Les bus de la Ligne du Haut ont de tout temps roulé à leur propre rythme, une cadence bien à eux, libre et syncopée. Ils apparaissent, y renoncent, vous embarquent ou feignent la cécité, comme si personne ne se tenait sous ce parapluie, adossé à ce poteau faisant office d’arrêt. Ils accélèrent, vous éclaboussent en passant bien trop près mais inutile de vous époumoner, voyez, l’horizon les a d’ores et déjà avalés. »

Comme dans ses deux précédents livres ( Les Pommiers de la Baltique et Silences d’une ville), Léonard Crot nous plonge dans les méandres de personnages hantés par les limites des mots. Il confirme la singularité d’une écriture dont les sédiments ont été charriés par quelques fleuves littéraires venus de Hongrie, du Portugal ou d’Italie.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Léonard Crot est né en 1980 dans le canton de Vaud. Père de deux enfants, il vit et écrit non loin d’un bois, à Lausanne.

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Seitenzahl: 486

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Léonard Crot

Le poids de nos vides

 

 

à une certaine Salomé

 

à ma Jeanne

 

à l’Aimé

 

« Et vraiment, s’il y parvenait, peu lui importait la suite, peu lui importait la nuit, peu lui importait la boue. »

 

László Krasznahorkai

Chapitre I

Un large sourire derrière le comptoir, mais Louis baisse les yeux. Une brève et cordiale formule de bienvenue, mais pour toute réponse un silence têtu, des bras en berne le long d’un corps efflanqué, visiblement nerveux. Il désigne d’un doigt vague une quelconque bouteillerougedont la serveuse s’empare aussitôt, le geste gai. Il s’assoit, s’accoude, et un nouveau sourire, une plaisanterie qu’il ne saisit qu’à moitié, à laquelle il ne se sentait de toute manière pas en mesure de s’associer. La serveuse arque des sourcils réjouis tout en remplissant le verre qu’elle vient de faire apparaître sur le zinc maculé. Elle le pose devant Louis et lui d’une voix faible un pâle merci. Puis un léger coup de chiffon, un commentaire marmonné en s’essuyant le front. Un soupir d’ennui. Elle retourne se percher sur son trop haut tabouret, près de la machine à café.

Six, sept secondes avant de se mettre à chantonner.

 

Louis ignore le nom du bistrot. Il s’est contenté du bouge le plus proche de la gare routière et s’y est engouffré, comme convenu avec Sarah lors de sa dernière visite à la Fondation. Sarah qui ne devrait d’ailleurs plus tarder. Ils remonteront ensemble au village, ce soir, ou demain matin, selon l’aléatoire des horaires de la Ligne du Haut. Des bus presque jaunes à la ponctualité capricieuse. Un trajet de deux heures et huit minutes, Louis s’en souvient.

Sa mémoire fonctionne.

Il saurait encore, si quelqu’un lui inspirant un tant soit peu confiance décidait subitement de s’intéresser à lui, décrire en détail les avant-toits des maisons du village, la grisaille brumeuse de ses ruelles. Il avouerait qu’y retourner après tant d’années l’effraie plus que tout. Qu’il ne tient pas à réentendre l’écho de ses pas sur les pavés de la place du Centre. Moins encore les rires des Buveurs vautrés à moitié nus dans le bassin asséché de la fontaine. Peut-être balbutierait-il quelque chose au sujet de son oncle Jean, du halo de mystère qui l’entourait alors, qui l’entoure encore. Raconter en quelques mots le large bord de son chapeau et son vélo sans âge. Ou plutôt croquer la tante Maggie dans son potager, ses poireaux morts, son rire chagrin, et l’oncle Michel appuyé contre la rambarde du balcon, guettant sa femme de son œil unique, autoritaire et très bleu.

Non.

Sans doute serait-il plus enclin à évoquer ces vingt-quatre dernières années passées à la Fondation, entre sa chambre, la salle numéro 4, le jardin prétendument japonais à l’arrière du bâtiment.

Oui.

À l’hypothétique inconnu de confiance qui s’intéresserait à lui, Louis raconterait la salle numéro 4, le jour pauvre s’échinant en vain à percer l’épaisse couche de crasse de la vitre. Le plafond très blanc, trop haut. Le Docteur et l’Infirmière-Chef griffonnant une montagne de notes dans leurs calepins rouges règlementaires, impressions et observations qu’ils partageront en fin de séance, leurs deux corps en nage si proches l’un de l’autre, leurs doigts frémissants qui hésitent, qui n’oseront semble-t-il jamais. Devant eux, cinq chaises disposées en arc de cercle, cinq contours flous.

Nous cinq, préciserait Louis, si la serveuse (supposons que l’inconnu se trouve être la serveuse) posait la question. Il y a Brodard et Maurice, il y a l’Éthiopien, ses relents rances, il y a Louis, assis bien droit à ses côtés. Et Agnès. Les yeux d’Agnès, trop ouverts, peut-être trop ronds, deux sombres agates en quête de paysages par la fenêtre de la salle numéro 4, des lambeaux de forêts ou de champs de maïs que la petite fille qu’elle a été a probablement mille fois arpentés, mais que temps et amas de peines se sont chargés de troubler, jusqu’à les rendre improbables, alors opiniâtres

humides et opiniâtres

les yeux d’Agnès grands ouverts, au cas où un hêtre, un janvier de neige, au cas où une vieille tante impatiente daignait malgré tout revenir la chercher.

Louis ajouterait qu’il se souvient de l’arrivée d’Agnès à la Fondation, quelques jours après la sienne.Lui un huit septembre où les feuilles des arbres étonnamment rouges, un ciel bas, des couloirs interminables, elle le vingt-cinq du même mois, un début d’après-midi, et ses yeux aussitôt fixés sur cette unique fenêtre dans l’espoir d’une vue d’enfance, mais rien d’autre que sa propre image légèrement déformée par la saleté accumulée.

Le Docteur donne le signal et la séance peut débuter. Comme tous les matins, Brodard se dresse le premier et gémit son invariable discours sur les oiseaux, sur l’âpre mélancolie de leur chant, l’incommensurable fragilité des ailes en mouvement. Et leurs pattes qui se brisent, leurs pupilles terrifiées.

Son incapacité à leur venir en aide, à tous les sauver.

Un regard égaré sur le plafond et il retombe sur sa chaise, écumant et tremblant. Il ne prononcera plus la moindre parole jusqu’à l’ouverture de la prochaine séance, le lendemain. Brodard s’est échoué à la Fondation le 24 décembre 1994

Agnès et Louis en 1992, Louis et sa tendresse pour les dates, tant d’entre elles à jamais ancrées en lui, des milliers de dates comme autant d’infimes preuves d’existence

et dès lors, chaque matin sans exception, ces quelques phrases accablées, des sanglots, puis un silence obtus ponctué de quelques coups d’ailes amers que Docteur et Infirmière-Chef ne se donnent plus la peine de consigner depuis longtemps. Une scène immuable à laquelle Louis a encore assisté le matin même, probablement pour la dernière fois.

 

Si Louis osait lever les yeux, s’il décidait finalement de répondre aux sourdes sollicitations de la serveuse si haut perchée, il la prierait tout d’abord d’arrêter de fredonner cet air stupide, puis lui demanderait de l’écouter. Une minute, si les aléas de son service le lui permettent. Lui dire que vingt-et-un ans, six mois et vingt-sept jours

Louis aime les chiffres

à écouter Brodard pleurer ses oiseaux si vulnérables, ce n’est pas rien, ça vous en fait un ami, quelqu’un à qui toucher l’épaule, pour le rassurer, vous rassurer, promettre une présence, vous comprenez.

Mais que pourrait-elle comprendre, alors Louis les yeux bien baissés.

Il lui semble la sentir voleter au-dessus du comptoir. Elle approche, se pose en douceur. Mollement inquiète tend l’oreille. L’impression que le client accoudé a malencontreusement laissé échapper deux ou trois mots susceptibles de la concerner. Mais non, il se tient taiseux, le regard bas, son verre aux trois quarts plein.

Une fausse alerte.

Un battement d’ailes et la voilà déjà de retour sur les hauteurs du tabouret.

 

Louis choisirait donc finalement de ne pas lui décrire le village, ni la tante Maggie au bras de l’oncle Michel, leurs pas laborieux sur la place du Centre. Deux presque beaux sous le regard trouble des Buveurs en route pour le Wagon Bleu. C’était il y a longtemps mais le temps n’y peut rien. Louis se souvient. La robe que la tante Maggie portait, hiver comme été. Verte, jusqu’à mi-mollet. Un vert que rien n’estompe. Du vert qui grimpe péniblement les trois marches du perron, arrimé au bras musculeux de l’oncle Michel dans son éternelle chemise à gros carreaux rouges et noirs.

Il ne se donnerait pas non plus la peine de lui décrire le Wagon Bleu. Quelques tables assez semblables à celles qu’il devine derrière lui. Une même odeur de vin et de sueur.

Non.

Il lui raconterait une matinée de la semaine dernière. Les cinq amis franchissent le seuil de la salle numéro 4, comme tous les matins. Docteur et Infirmière-Chef les accueillent, extrêmement souriants. Des sourires impeccables qu’ils conservent jusqu’à ce que l’arc de cercle se soit formé. Chaque patient à sa place, toujours la même, dans le même ordre. Brodard, Maurice, l’Éthiopien, Louis, Agnès. Docteur et Infirmière-Chef prennent place à leur tour sur deux chaises en plastique, côte à côte devant eux.

La séance est ouverte.

Brodard mime ses oiseaux avec emphase, à un demi-décibel du cri. Un envol manqué, puis le silence. Du gris, un gris presque bleu, le gris bleu du petit jour transperce l’abject de la vitre et s’en vient flotter entre les chaises, devant les yeux, au-dessus des têtes, dissimulant pour un petit instant la blancheur criarde du plafond. C’est à Maurice de prendre la parole, mais il passe son tour, rien à dire aujourd’hui. Rien envie, précise-t-il en dévoilant quelques dents outrageusement gâtées. Le Docteur pose alors un regard interrogateur sur l’Éthiopien qui scrute le vide, la barbiche en désordre. Le silence enfle encore. L’Éthiopien est le plus ancien patient de la salle numéro 4, recueilli à la Fondation le 16 mai 1984 (Louis s’est toujours répété cette date avec respect, comme si le fait d’intégrer la Fondation le jour même de l’enterrement de sa grand-mère Edith faisait de l’Éthiopien un être particulier, plus grave que n’importe quel autre, un intime des morts), soit trente-deux ans à poncer la patience de nombreux Docteurs et Infirmières-Chefs impuissants à faire se raconter cet homme longiligne aux iris charbonneux. Et ce jour-là ne différerait en rien de tous les autres. Détroit des lèvres clos, l’Éthiopien attend, strictement immobile, convaincu qu’ainsi on finira bien par l’oublier. L’Infirmière-Chef s’apprête à insister, mais la main du Docteur s’élève, péremptoire, c’est inutile. Elle obtempère, crayonne sa déception sur une page de son calepin rouge tout en rêvant de cette forte et large main sur sa nuque brûlante, mais aucune main, bien sûr, aucune fièvre, une attention toute professionnelle portée à Louis Sibué visiblement sur le point de se mettre à parler.

Louis voudrait évoquer la dernière visite en date de Sarah, rapporter au groupe ce qu’ils se sont dit. Le souvenir qu’ils ont

non

le souvenir que j’ai des cris de l’oncle Michel le jour où l’oncle Jean a débarqué de nulle part, sans prévenir personne de son arrivée, évidemment, comme une espèce de fantôme. On n’a rien entendu (ni coup à la porte, ni sifflement) et voilà l’oncle Jean dans la cuisine de son frère, un gilet en laine puant sur les épaules, les ongles sales, les pieds nus et boueux.

Sarah venait de fêter son sixième anniversaire. Louis avait douze ans et n’entrevoyait son fameux oncle que pour la deuxième fois. Pour la première fois d’aussi près. Les cousins (Sarah et Louis n’étaient pas exactement cousins, mais quelle importance) se tenaient blottis contre le mur extérieur de la maison, sous la fenêtre de la cuisine.

Et les hurlements de l’oncle Michel qui s’envolaient. Sa haine. Le silence de l’oncle Jean, son espèce de bout de foin entre les dents qui pointait hors de sa bouche telle une langue d’aspic. Le regard usé que l’on devinait sous le large bord de son chapeau. Son vieux vélo appuyé contre le portail, devant la maison. Louis osait à peine y jeter un œil, tant cet objet de prime abord anodin traînait derrière lui de légendes et d’aventures, aussi excitantes qu’invérifiables.

La tante Maggie avait préféré sortir. Elle passa devant eux sans les voir. Elle contemplait les légumes morts de son potager, tremblant un peu plus à chaque nouveau beuglement de son mari. Ses épaules qui se soulevaient. Les bribes de mots qu’elle se soufflait à elle-même, pleurs et rires mêlés en une abominable valse sans fin. La Maggie avait perdu le nord des années auparavant

trois ans huit mois sept jours exactement avant les cris de l’oncle Michel, la Maggie folle à lier depuis le 5 novembre 1982, je sais les dates, elles restent en moi, rivées à jamais

et l’état de sa boussole ne semblait faire qu’empirer.

Louis prend une large inspiration, mais le Docteur lui fait signe de patienter. Raclement de gorge, toux légère. Doux clin d’œil à l’Infirmière-Chef qui sent d’un coup la fièvre remonter. Il est heureux d’annoncer (sa voix tombe dans les basses, et l’Infirmière-Chef alors d’imperceptiblement haleter) que Louis sera très bientôt autorisé à quitter la Fondation. D’ici trois ou quatre jours, le temps de quelques insignifiantes paperasses. Il est comme vous le savez infiniment rare qu’un patient obtienne le droit de rentrer chez lui, auprès des siens, loin de ces murs, mais le Directeur, tellement avide de bonnes nouvelles, de belles statistiques, s’est laissé sans mal persuader de votre guérison. Car il s’agit bel et bien d’une espèce de guérison, Louis, vous comprenez, une somnolence de symptômes, un répit que nous considérons, n’est-ce pas,

l’Infirmière-Chef opine, corps chaviré

comme potentiellement durable. Devant les visages désormais pétrifiés lui faisant face, le Docteur se veut rassurant. À votre âge, quel âge avez-vous, quarante-deux ans, c’est bien cela, beaucoup peut encore se rattraper, n’est-ce pas,

l’Infirmière-Chef confirme, plus suante que jamais

rien n’est encore tout à fait impossible. C’est une chance extraordinaire que la vie vous offre. Un défi que nous vous estimons prêt à relever.

Terrifié, Louis se tourne du côté d’Agnès, la supplie muettement de raconter quelque chose, n’importe quoi, un détournement d’attention, faire en sorte que tout ce qui vient d’être dit se dédise sur-le-champ. Malheureusement, Agnès d’aucune aide ce jour-là, les pupilles vides, un blanc filet de bave des commissures au menton, la vue d’enfance bouchée.

Et Louis de tant espérer oser hurler un refus, mais Louis lèvres cousues.

 

Le verre est vide. Un signe et la serveuse surgit des hauteurs de son tabouret, pépiant un charabia que Louis ne s’épuisera pas à décrypter. Un autre signe et le verre s’emplit à nouveau. Un sombre rouge cassis, presque noir, qui lui rappelle certains dimanches d’été, les rires beaux et grossiers de sa grand-mère dans le jardinet.

Sarah ne devrait plus tarder, mais comment savoir. Les bus de la Ligne du Haut ont de tout temps roulé à leur propre rythme, une cadence bien à eux, libre et syncopée. Ils apparaissent, y renoncent, vous embarquent ou feignent la cécité, comme si personne ne se tenait sous ce parapluie, adossé à ce poteau faisant office d’arrêt. Ils accélèrent, vous éclaboussent en passant bien trop près mais inutile de vous époumoner, voyez, l’horizon les a d’ores et déjà avalés.

Ou peut-être les avez-vous tout simplement rêvés.

Le trajet deux heures et huit minutes mais parfois plus. Louis se souvient d’un jour où près de cinq heures jusqu’en ville. Un dix janvier. L’hiver de chez eux. Le froid, les routes verglacées. Un accident. Un train bloqué à hauteur du passage à niveaux. Les klaxons. Une voiture en miettes, tout là-bas, en avant de la file, et la fumée, comme dans les vrais incendies. Une aube de janvier où Sarah et lui étaient montés en douce dans le premier bus de la journée. Le chauffeur avait fait mine de ne rien voir. Peut-être même un clin d’œil, un hochement de tête complice. Une journée ensemble en aventuriers loin du village. Dans le bus jusqu’au terminus, jusqu’à la ville. Sarah qui souriait, cœur battant, ravie des flocons qui s’écrasaient contre la vitre, inconsciente de ce qui se passait plus loin, au croisement de la route et de la voie ferrée. Tous deux si loin de l’accident, si loin des flammes, de la fumée, des secouristes en fluo qui luttaient en vain. Si loin des morts.

Sarah devrait arriver mais aucune certitude.

Alors un verre de plus.

 

Jeudi dernier, Sarah sourit en l’écoutant lui annoncer sa sortie imminente, sur ordre du Docteur, en accord avec le Directeur. Elle se réjouit, elle rit un peu. Elle plaque ses mains sur les rondeurs mouvantes de son ventre, et l’œil étincelant, du rouge aux joues lorsqu’un coup de pied ou un hoquet. Elle parle de Francis

mon amour

Francis ployant sous le poids des gigantesques quartiers de viande qu’il charroie sur son dos entre le camion frigorifique pressé de repartir et la boucherie. Francis assis à côté d’elle sur le rebord de la fontaine, à côté d’elle quand le soir s’assombrit pour ne plus être que nuit et bruissement de silences. Francis qui l’étreint en apprenant la bonne nouvelle, un baiser sur son ventre, sur ses lèvres, puis de retour à la boucherie, les lombaires douloureuses, le dos bientôt en miettes. Et alors l’inquiétude dans la joie de Sarah, une angoisse diffuse contre laquelle Louis ne peut rien.

On ne peut jamais rien.

On a beau promettre, on n’y parvient pas vraiment. La petite main d’enfant de Sarah dans la vôtre, elle vous demande de serrer, de prouver que vous existez, que vous resterez ici, tout près, et vous serrez de votre grosse pogne de cousin plus âgé, mais tellement peu de force, tellement de manque de tout.

 

Sarah lui propose de venir le chercher à la gare routière, le jour de sa sortie. Ils remonteront ensemble au village. Prendront le premier bus en partance pour là-haut. Il finira bien par en arriver un. Que Louis l’attende dans un bistrot, pas loin. Elle viendra, sans faute, elle y arrivera, d’une façon ou d’une autre.

Sarah monologue sans reprendre son souffle. Les phrases s’agglutinent, s’agrègent jusqu’à devenir une seule et même phrase sans point ni virgule, d’une longueur monstrueuse. Elle se réjouit tant de revoir Louis dans les ruelles du village. Tellement impatiente de lui présenter Francis. Il pourra constater que vingt ans,

vingt-quatre, qu’importe

c’est beaucoup et très peu à la fois, les gens se rident, plient un peu l’échine, mais ne cessent pas pour autant de se ressembler, et les choses restent les choses qu’elles ont toujours été, tu comprends. Sarah se tait, mains sur le ventre, débordante de sève.

Elle répète, choses, gens, rien ne change vraiment.

Louis se figure les fins d’après-midi sur la place du Centre. L’oncle Michel et la tante Maggie, inchangés malgré le passage des ans. Sa main sur son épaule. Une main de propriétaire. Il peut bien neiger, pleuvoir, griller ou briser, Michel conduit sa femme jusqu’au Wagon Bleu, chaque jour que Dieu fait. Il l’abandonne sur le perron, devant la porte ouverte, l’embrasse sur le front, redescend prudemment les trois marches de bois rongé. Il se retourne, vérifie qu’elle se trouve à l’abri (des flocons, de l’averse, des rayons moribonds ou des claques du vent) et reprend le chemin de chez lui, immense, manches de chemise relevées jusqu’au coude, main agrippée au vide, soucieuse, inutile.

La tante Maggie assise toute la soirée à la petite table derrière le zinc. Figée sur sa chaise instable, elle salue les clients qui entrent au compte-goutte, plus ou moins chancelants. Ses gestes approximatifs, son sourire démesuré. On lui retourne son salut d’un signe de tête ou d’une main levée. On s’est habitué à la trouver là, la Maggie, on soupire, désolé, vaguement gêné, puis on fait en sorte d’oublier.

La Maggie qui attend quoi.

Peut-être minuit et son mari qui reparaîtra, main grande ouverte, son rude Michel qui la ramènera à la maison, un millier de blasphèmes entre les dents.

Fin des heures de visites. Sarah s’apprête à s’en aller. Tout juste le temps d’ajouter quelques mots à sa longue phrase sur le point de s’achever. Sans doute une allusion au Barbier ou à Adrien, mais Louis n’y tient pas. À quoi bon apprendre que son frère aîné vient encore hanter le Wagon Bleu tous les midis, barricadé dans ce silenceque trop de colère menace à tout instant de faire imploser.Non, pas Adrien,

la violence inouïe de son regard en coin

pas Adrien.

 

Son verre, encore. Louis fait signe à la serveuse qui obtempère joyeusement avant d’aller s’enquérir d’un nouveau client, vieil homme à accordéon, installé dans la pénombre d’une petite table d’angle oublié.

Sarah ne sait rien d’Agnès, ni des autres camarades de la Fondation. Jamais Louis ne les a évoqués. Il les a tus, comme on tait un jardin secret. Il écoutait Sarah se raconter, contemplait la pâleur de ses joues, le bonheur tapi dans ses traits fatigués. Ses jambes usées d’avoir trop trottiné autour des tables du Wagon Bleu, trop couru d’allers-retours entre cuisine et salle à boire, trop esquivé de mains baladeuses. Le léger voile (une espèce de brouillard) quand elle se met à évoquer le dos de Francis, l’odeur de viande fraîche et de sang imprégnant tout, habits, cheveux, doigts, baisers. Et le Boucher, son rire cruel tandis que Francis peine à hisser sa charge sur ses épaules. Sa blanche colère en voyant le sang pleuvoir en petites gouttes régulières sur le trottoir, tout au long de la ruelle, jusqu’au camion pressé, c’est qu’il faudra tout nettoyer, tout frotter, que ça disparaisse. L’épuisement de Francis en fin de journée. Ses trente-six ans qui en paraissent trente de plus. Sa peau toujours froide. Son grand sourire, bien sûr, mais on peut sourire et au fond de soi baisser les bras, tout abandonner, on peut sourire et mourir tout de suite après, Sarah le sait. Un coup de pied à l’intérieur d’elle et le voile (l’espèce de brouillard) se dissipe, les joues rosissent, ses mains sur son ventre et Francis retrouve la plénitude de sa force, plus aucun risque de quoi que ce soit, et puis le Boucher tout compte fait pas si mauvais bougre que cela, n’est-ce pas.

Sarah parlait et Louis écoutait, écoutait, sans songer un seul instant à l’interrompre. Pourquoi l’aurait-il fait. Qu’aurait-il bien pu lui raconter. Si peu, en vérité. Quel intérêt pour Sarah de savoir qu’Agnès s’exprimait dans une langue bien à elle, où des mots que l’on reconnaissait sans mal (un parler très semblable au nôtre) se mêlaient à un vocabulaire inconnu, une langue autre, plus rugueuse, presque inquiète, créant un jargon lointain duquel on peinait à extraire de sens bien précis, mais quelle importance, le plaisir qu’il y avait à combler les vides comme on l’entendait.

Pourquoi aurait-il raconté à Sarah

qu’aurait-elle compris

qu’il arrivait à Agnès de se lever de sa chaise en poussant un merveilleux cri rieur, index tendu en direction de la fenêtre. Elle aperçoit des choses malgré les taches, comme si du beau se dissimulait sous la couche de crasse. Elle approche son nez de la vitre, crie de plus belle, hurle aux autres de venir voir. Ses quatre amis la rejoignent (la mine réprobatrice du Docteur ne saurait les en dissuader), creusent à leur tour la vitre du regard et finissent par admettre, avec un peu de bonne volonté, la présence d’une tante sur le seuil d’une petite maison en bois, dans le froid d’un village qu’aucune carte n’a jamais pris la peine de mentionner. La vieille dame semble attendre Agnès pour manger (impossible de savoir s’il est midi ou s’il fait déjà nuit), elle s’impatiente, une louche en bois à la main. Le vent gronde. Brodard lorgne vers le haut, si par hasard une grive ou un pinson, mais rien d’autre qu’une brume dense vous éloignant le ciel. Un pré désolé, probablement un mois de février. La tante referme la porte. Le vent cesse tout à fait. La maison engloutie. Plus rien d’autre qu’une fenêtre sans vue, une vitre sale dans laquelle se reflètent cinq visages harassés, légèrement décoiffés, comme de retour d’un long voyage.

 

En fin de séance, peu avant le paisible retour en chambre, Louis a pour habitude de jeter un dernier coup d’œil à la vitre, espérant qu’à l’impatience de la tante d’Agnès se substitue, pourquoi pas, le rire de sa grand-mère Edith, ce rire tapageur qui avalait le monde, ou alors, pourquoi pas, l’odeur immuable de ses vêtements, de sa peau, mélange de sueur et de neige tardive. Redécouvrir, au-delà des taches de la vitre, cette amère matinée de printemps,

16 mai 1984, les dates, les dates

son soleil trouble qui ne réchauffait rien. Le bruit sec des volets claquant au passage du tout petit cortège en route pour le cimetière. Sa grand-mère mise en terre et si peu de monde autour de la fosse ouverte. Le laïus morne du père Perrier. Quelques épisodes de la vie de l’Edith marmonnés d’une toute petite voix, à peine audible, presque honteuse, comme si se taire valait bien mieux.

 

Sarah devrait bientôt arriver et Louis cherche les mots justes, la bonne façon de les assembler, histoire de tout de même lui faire ressentir

y parviendra-t-elle

les battements d’ailes de Brodard, le bruissement de feuille morte que produit la barbiche de l’Éthiopien quand il la roule entre ses doigts. Les grimaces de Maurice, ses perpétuelles insultes, sa mélancolie en mille épais crachats sur le sol. Et Agnès. Le si délicat dessin de ses lèvres entre lesquelles tant d’étrangetés qui vous manquent déjà.

Ses amis

mes tendres amis

qui lui manquent déjà.

Trouver les mots justes, lui détailler au mieux les raisons pour lesquelles il ne retournera pas au village avec elle. Un inventaire pour l’aider à comprendre. Parce que trop de ruelles, les ombres qui rôdent au coin de chacune d’elles, au fond de tant de paires d’yeux, parce que la place du Centre et l’âcre obscurité du Wagon Bleu. Peut-être ensuite lui demandera-t-il pardon, toutes ces heures de route pour rien, pardonne-moi, cousine. Elle s’épuisera à le convaincre, promettra, incitera, mais en pure perte.

Le bus ira sans moi.

Louis ne remontera pas.

1947

Elle songe que rien ou presque ne change. Trois longues années à s’user le corps entre les tables et toujours les mêmes mines ahuries, les mêmes pognes baladeuses. Elle annonce l’heure de la fermeture et les Buveurs, alignés sur les bancs ou assis en grappes autour des tables, relèvent la tête, la dévisagent de leurs regards de mendiants tristes. Lorsqu’ils comprennent qu’elle ne cédera pas (monsieur Blanc veille derrière le comptoir, montre en main), ils renoncent, se soumettent docilement à l’injustice. Ils s’arrachent avec peine à la chaleur du bois, s’étirent en grinçant, meuvent leurs trop grands corps à travers la salle, noueux, voûtés de toutes ces heures passées assis à boire et à se taire. Certains boitent. Certains très bas. Ils franchissent le seuil en faisant avec les doigts un signe que Maggie traduit par bonne nuit, à demain, on t’aime quand même bien, on ne t’en veut pas, c’est cette chienne de vie qui est comme ça. Quelques-uns crachent au bas du perron. Un hoquet. Il fait encore chaud, malgré la nuit. Plusieurs s’épongent le front. Les chemises sont humides, sueur et vin. Un dernier regard dans sa direction, un dernier signe de tête. On glisse à pas lents dans l’obscurité de la place du Centre. On crie quelque menace à un compagnon qui déjà ne répond plus.

Et soudain le monde, son humble monde enserré de silences. Wagon Bleu vidé, place déserte. Rien d’autre que le chant de la fontaine. Monsieur Blanc est monté dans la petite chambre qu’il partage avec femme et enfant, juste au-dessus du café. Maggie éteint les lumières et sort s’asseoir sur la plus haute marche du perron. Elle va rester un peu ici, sentir la nuit sur sa peau.

L’après-minuit sur sa peau.

 

Trois ans de Wagon Bleu. Le premier jour, à peine âgée de seize ans. Elle se remémore le regard suspicieux du propriétaire, ce monsieur Blanc qu’elle ne connaissait pas encore. Ses moindres faits et gestes passés à la loupe de ses épaisses lunettes lui dévorant une bonne moitié de visage. Et madame Sibué assise au fond de la salle qui riait de son rire affamé tout en assurant monsieur Blanc que tout irait très bien. Elle disait, ça ira tout bien, la Maggie est peut-être un peu jeunette, même si entre nous soit dit à seize ans on n’est plus si jeunette que ça, suivez mon regard, mais elle en a dans la caboche, croyez-moi, même qu’il faut y insister pour la faire décrocher de tous ses livres (ni Maggie ni monsieur Blanc ne voyaient en quoi l’amour de la lecture ferait d’elle une bonne demoiselle de salle), des bataillons de livres, ils poussent comme la mauvaise herbe dans tous les coins de ma maison, une véritable épidémie, je vous dis. Et elle rit de plus belle, découvrant de jolies gencives rose pâle. Une quarantaine d’années, peut-être plus, mais si fraîche, débordante de lumière vive.

Une joie presque brutale.

Monsieur Blanc hésita longuement mais finit par accepter de l’embaucher, en remplacement de la Monique, décédée quelques jours plus tôt. Maggie le remercia sobrement, comme ses parents lui avaient appris à le faire, dos droit, main ferme, ne jamais rien laisser transparaître de son soulagement, de l’urgence dans laquelle on se trouve.

Et derrière eux le rire de madame Sibué, ouragan près de tous les emporter.

 

Madame Sibué

(mais bon sang appelle-moi Edith, comme tout le monde

oui, madame, c’est entendu, j’essaierai)

proposa spontanément aux parents de Maggie d’héberger leur fille le temps que durerait leur absence. Elle répétait, c’est bien normal, entre amis, c’est bien normal. La famille n’était pas originaire du village, leur installation ne datait que de quelques mois, et madame Sibué se trouvait être l’une des rares personnes, sinon la seule, avec qui des espèces de liens avaient commencé à se tisser. Les parents avaient à faire dans une ville lointaine et préféraient éviter à Maggie les dangers d’un tel voyage en des temps aussi troublés. L’Edith comprenait, il faut prendre ses précautions, c’est que le monde est redevenu fou pour de bon, et entre amis, je le répète, c’est bien normal.

Le départ eut lieu un an jour pour jour avant son engagement au Wagon Bleu, Maggie s’en souvient. Quinze ans alors, et la certitude que ses parents reviendraient rapidement. Le baiser de son père, le picotement de sa moustache sur sa joue, son prénom chuchoté léger à son oreille, tout cela la confortait dans l’idée que leur séparation n’était qu’un bref intermède sur lequel il était inutile de s’appesantir. La voix de son père, puissante, si sûre d’elle, trois ou quatre semaines tout au plus, nous ne vous remercierons jamais assez, madame Sibué.

Combien de semaines écoulées depuis. Voix du père, bras si tendres de la mère, rien n’est revenu. Maggie loge encore dans cette petite maison décrépite que madame Sibué se plaît à qualifier de manoir ou de céleste chaumière. Une chambre exiguë à l’étage. Fenêtre avec vue sur la ruelle des Maçons, ses ornières boueuses. Plus loin la route du Nord, rectiligne, un revêtement en dur, puis la place du Centre, sa fontaine, son Wagon Bleu.

Les nuits du village sont bien différentes des nuits qu’évoquent les poètes dans les vers qu’elle a pu lire. Ni blanchies de lune, ni couleur d’encre, encore moins aqueuses ou liserées d’étoiles aveuglantes, non, les nuits d’ici sont extrêmement denses, les sons peinent à fendre l’épaisseur de l’air. Le chien du père Sévigné peut cauchemarder sur le parvis de l’église en hurlant à la mort, elle n’entendrait d’ici qu’un humble et faible gémissement. La nuit engloutit cris et paroles, les digère sans hâte. Fauve. Elle a tout son temps, elle dure ce qu’il faut. Elle ne laisse au matin que visages cernés et jambes lourdes, mâchoires contractées, pupilles hagardes.

Maggie s’obstine malgré tout à venir s’asseoir sur le perron, après la fermeture. Elle reste là, demi-sourire aux lèvres, la prière modeste. L’espoir qu’une nuit moins sombre que les autres, ses parents sur Champ-Martin, de retour, pour de bon, gommant d’un seul coup le vide de ces quelques années perdues à jamais. Son sourire, cette nuit encore, elle le sait pertinemment, ne ramènera personne. En elle nulle tristesse, pourtant. Un manque, sans doute, une large brèche au cœur, assurément, une bruine imperceptible qui certains jours lui brouille quelque peu la vue, mais de tristesse, nulle trace. Il lui semble même que de la joie, malgré la voix de son père qu’il lui arrive d’oublier et l’odeur de sa mère qui fleure moins fort de jour en jour.

Une espèce de joie.

 

Une ombre rôde sur la place du Centre. De longues minutes avant de s’immobiliser au pied de la statue de l’homme politique

un médecin célèbre

dominant le bassin de la fontaine. On devine un corps d’homme se hisser sur la margelle, prudemment se pencher. On l’entend étancher sa soif. Longtemps comme suspendu au filet d’eau. Puis machine arrière. L’ombre repose pied à terre et poursuit son chemin en direction de Champ-Martin. Maggie croit reconnaître la silhouette de Michel, fils aîné de madame Sibué

pardon

fils aîné de l’Edith, s’en allant comme chaque nuit errer en bordure de village. Il s’éloigne sur l’interminable route rectiligne, un quart d’heure, vingt minutes, puis revient, peut-être plus voûté qu’à son départ. Quelques mots marmonnés avant de disparaître dans la ruelle du Cerf, le pas étouffé. Il repassera devant le Wagon Bleu un peu plus tard, sans la voir, sans aucun désir de voir Maggie espérer ses parents dans l’obscurité. Il rentre chez lui, dos redressé, pas à nouveau résolu. Un chez lui qui depuis quatre ans, par la force des choses, est aussi devenu une sorte de chez-elle. Madame Sibué insiste là-dessus, elle répète, c’est chez toi aussi maintenant, c’est normal.

C’est chez nous.

Le jour où Maggie déposa ses affaires dans la petite chambre, Michel se tenait sur le seuil, très grand, assez beau garçon. Le poids de son regard sur elle. Une douleur diffuse. Les manches de sa chemise à carreaux relevés jusqu’aux coudes dévoilant des avant-bras presque velus. Ses trois ans de plus qu’elle confirmés par la naissance d’une moustache très sombre, plus épaisse sur les côtés, qu’il ne cessait de torsader. Il ne lui adressa pas la parole. Pas un mot. Le même mutisme qu’il infligeait au monde en général, aux gens qui vivaient sous le même toit que lui en particulier. Le même mutisme nerveux que lors de leur première rencontre, le lendemain de l’arrivée de Maggie et de ses parents au village.

 

Maggie et ses parents empoussiérés sous un soleil incendiaire. Des jours de marche éreintante. Un bus les avait laissés quelque part en lisière de forêt, il n’allait pas plus loin, le chauffeur désolé, impossible de continuer, aucun véhicule n’était autorisé à circuler au-delà de cette ligne, les soldats étrangers ne plaisantaient pas. Son père remercia et ils se mirent en route, solides chaussures neuves aux pieds. Ses parents portaient chacun un sac de randonnée dont le poids leur coupait littéralement le souffle. Ils haletaient, pliés en deux. Le visage de sa mère défait après moins de deux kilomètres. Près d’abandonner. Maggie craignait de la voir s’asseoir sur une pierre et leur siffler de continuer sans elle, que c’en était trop. Laissez-moi ici, tout cela n’en vaut pas la peine. Elle imaginait alors son père se redresser, conscient de la gravité de l’instant, et, en quelques mots bien choisis, réinsuffler de la vie dans le désespoir de sa femme, se faire un peu héros. Mais ses craintes étaient sans fondement, sa mère poursuivait, sans une seule plainte, respirant mal mais respirant, subissant mais supportant, trébuchant mais retrouvant toujours l’équilibre.

Son propre sac à dos lui cisaillait les épaules, les courroies pénétraient sa chair, et cette sensation de brûlure intense, de peau à vif, mais avant tout, primordial, ne rien laisser paraître. Ses pas dans les traces de ses parents. Un rythme identique. Un courage à la hauteur, si possible.

Ses lèvres pincées, qu’on ne l’entende pas gémir.

Ils avançaient, droit devant eux, l’air de se rendre quelque part, l’air confiant, mais Maggie savait, elle avait surpris la conversation de ses parents, la veille, oreille plaquée contre la porte de la cuisine. Son père sifflait rauque, il adjurait, le plus loin, le plus haut, c’est cela que nous devons viser, sa mère inlassablement rétorquait, mais où, mais où, quel loin et quel haut, et son père un instant s’était tu avant de reprendre, ici (sûrement indiquait-il un point sur une carte), et ensuite nous monterons de ce côté-là, c’est loin, c’est haut, on ne nous retrouvera pas, on ne me retrouvera pas, puis un court silence que le père rompit avouant, je n’en sais rien.

Ils avançaient l’air de se rendre quelque part, mais en vérité un point flou d’une carte probablement obsolète, Maggie savait, un mirage flageolant.

Leur fuite était liée aux activités de son père, Maggie l’avait bien compris. Les derniers mois, les habitants du quartier détournaient la tête au passage de sa mère, ses propres camarades ne lui adressaient plus que de vagues signes de tête qui ne signifiaient plus rien. On coudoyait son père, dans la rue, les couloirs de l’immeuble, dans le but manifeste de le voir s’effondrer, de lui briser les os. Les soldats étrangers, d’abord si bienveillants, finirent eux aussi par révéler leur véritable caractère, agressif et querelleur. Disparu le temps où Maggie les entendait se réjouir en rudoyant amicalement l’épaule paternelle.

À peine quelques mois plus tôt.

Tant habitants du quartier que soldats étrangers venaient se vautrer de longues heures sur les divans du salon. Maggie dans sa chambre oreille contre la porte. Ça chuchotait, complotait, on négociait des mystères. Les soldats étrangers entre eux dans leur langue, des oui, des non, des faut voir, des ça c’est moi qui m’en occupe, puis enfin de lourds éclats de rire, marché conclu, des mains qui se serrent, se servent un dernier verre.

Maggie sentait bien que son père était quelqu’un.

Dès l’automne, tant soldats étrangers qu’habitants du quartier moins présents dans le salon. Moins de tapes amicales sur l’épaule. Puis plus du tout. Les regards durs. Son père tendu, irritable. On ne complotait plus. Plus de marché conclu.

Envolé l’enviable statut de quelqu’un.

Et la peur qui vint remplacer les éclats de rire forcés. Partir, partir. Le plus loin, le plus haut. Sa mère prépara les sacs en ravalant ses larmes. Dans la cuisine, son père répétait, personne n’est responsable, les aléas, ma chérie, les aléas. Sur le chemin vers on ne savait où, son père, personne n’est responsable, ma Maggie, les aléas, les aléas.

Et la poussière sur ses grosses chaussures flambant neuves.

 

Ils ne croisèrent aucun soldat étranger. Pas l’ombre d’un être humain, civil ou militaire. Sentiers rocailleux, boue sèche, maigres forêts. Le père se surprenait à sourire, ce haut et ce loin-là étaient peut-être bien les bons. Cinq, six villages traversés sans s’y arrêter. L’étonnement des habitants, leur indifférence. La suspicion. La peur de son père qui refluait. Sa voix soudain plus grave les enjoignant d’accélérer. Un grincement, une porte de grange, à coup sûr des soldats zélés ravis de leur barrer la route. Mais non, un chat, un âne amer. Son père rajustait son sourire et la marche reprenait.

On zigzaguait à nouveau entre les pins.

 

Arrivés ici, dans ce village que Maggie ne s’imagine plus quitter aujourd’hui, ils n’en peuvent plus. Le souffle court. Les cheveux collent aux crânes.

La saleté.

Les parents décident de s’octroyer un peu de repos, une ou deux nuits dans les draps d’un lit véritable. Le père insiste tandis que Maggie trempe ses bras couverts de poussière dans l’eau glacée de la fontaine, deux nuits, pas une de plus. Mère et fille opinent, c’est entendu, bien entendu.

On vient à leur rencontre. Une femme d’une quarantaine d’années, poitrine débordante, bracelets s’entrechoquant et lourds colliers sautillant autour d’un cou trop découvert. Elle salue cordialement. Un accent bien différent du leur, et Maggie sourit. Son père la tance d’un regard sec, mais le sourire s’accroche, la gaieté tout près de revenir. La fatigue, sans doute. Il se renseigne, peut-on espérer trouver des chambres à louer au village. La femme leur indique, bras charnu et peau quelque peu distendue, le bâtiment situé juste en face, le Wagon Bleu, on loue des chambres à l’étage, c’est globalement assez propre, même si les patrons ont toujours été de fieffés cochons. Une nouvelle envie de rire que Maggie parvient à grand-peine à contenir. Elle voudrait comprendre, pourquoi Wagon alors que pas la moindre trace de voies ferrées, pourquoi Bleu quand une façade verte, mais toujours le regard de son père, appuyé, et Maggie de renoncer.

Madame Sibué (appelez-moi Edith, pas de chichi par ici) repart en se déhanchant sur des talons d’une hauteur qu’aucune citadine n’avait encore osé imaginer. La mère la suit des yeux, bouche entrouverte, partagée entre extrême consternation et révolte. Elle murmure son émoi à son mari qui s’en désintéresse absolument. Il détaille la place, les façades vieillies. Un village visiblement pauvre, mais épargné. Aucun soldat étranger n’astique ses bottes sur les seuils des maisons, aucun mendiant ne ronge ses propres dents dans un coin de ruelle.

Comme si le monde n’était pas encore arrivé jusqu’ici.

Cette fois-ci, Maggie se met à rire. Elle lâche enfin ce rire qui lui chatouillait la gorge depuis tout ce temps. Elle fait remarquer à ses parents l’état dans lequel ils se trouvent. Les guenilles qu’ils portent. Leurs visages cendreux. La faim qui les tenaille. Ils s’entreregardent et le rire soudain général.

Un premier rire depuis trop longtemps.

Maggie entend encore la voix de son père, cette autorité mêlée à la douceur du miel.

Deux nuits, pas une de plus.

 

Les ténèbres s’épaississent. L’air se tend comme peau de tambour. Un froid mordant. La journée de travail semble avoir duré des semaines, elle se sent sale, est épuisée. Presque en joie, mais épuisée. Elle devrait rentrer se coucher, se préparer à affronter le lendemain, son lot de commandes et de mains aux fesses plus ou moins esquivées, ses rires discordants, ses silences tendus, un verre brisé et les rires reprenant dans les vapeurs entêtantes du vin. Elle devrait dormir, mais l’envie de rester encore une poignée de minutes à sourire au vide de la place, à s’alanguir, à la limite du sommeil, à écouter grincer le bois des marches dans le silence de cave de la nuit.

 

Le lendemain de leur arrivée, madame Sibué les intercepta à la sortie du Wagon Bleu, bien résolue à les emmener jusque chez elle leur présenter ses trois enfants, comme si la famille de Maggie et la sienne étaient liées, désormais, d’une certaine façon. La mère, franchement réticente, renâclait, mais le père, jugeant qu’il serait tout à fait contraire à la bienséance de décliner l’invitation, suivait déjà le rythme de marche effréné de la dame aux bracelets cliquetants.

Un seul des enfants était au rendez-vous qu’elle leur avait fixé. Debout sur le chemin de boue sèche devant la maison, dos effroyablement droit.

Celui-là, c’est Michel, c’est mon grand.

Jamais Maggie n’oublierait ce premier regard. La colère qu’il contenait. La rancœur accumulée dans ce beau bleu marin dont on ne savait au juste ce qu’il fusillait, les trois inconnus, sa mère, ou tout cela à la fois, le monde tel qu’il était, tel qu’il s’obstinait à tourner. Une main distraitement tendue aux parents de Maggie qui n’obtinrent que rêches grognements à leur très protocolaire salut. Michel renifla, il partait déjà. Il la frôla en s’éloignant, à un cheveu de la bousculer, et Maggie fut saisie par cette odeur de terre et de transpiration, endolorie par la brûlure du regard qu’elle sentit se poser sur ses épaules très légèrement découvertes.

Une vague terreur.

Madame Sibué les pria de bien vouloir excuser son Michel qui à force de travailler seul dans les bois (il travaille tant et tant, mon aîné) avait tout oublié des bonnes manières. Elle se tourna face à la maison et se mit à héler, mains en cornet autour de ses lèvres trop rouges, Françoise, ma Françounette, où c’est que tu te caches, viens donc souhaiter le bonjour. La porte s’ouvrit lentement, laissant apparaître une fillette de six ans tout au plus, robe bleue à fleurs blanches, Maggie s’en souvient. Elle descendit en boitant les quelques marches menant au pauvre jardinet, s’avança jusqu’au portail qui résista dix bonnes secondes avant de céder en grinçant. Elle les rejoignit dans la poussière de la ruelle des Maçons qu’un vent naissant, étonnamment frais, se mit à soulever. Elle gémit une phrase brève avant d’agiter la tête d’avant en arrière, probablement sa façon de saluer. Dix, douze secondes de ce cirque et Françoise se figea. Elle joignit les mains dans son dos et courut se réfugier dans les jupes de sa mère, jusqu’à littéralement se fondre dans les plis du tissu.

La petite avait disparu.

Madame Sibué continuait de pérorer le plus naturellement du monde, comme si rien de particulièrement étrange ne venait de se produire, là, sous leurs yeux grands écarquillés. Elle évoquait le village, les évènements du monde qui Dieu soit loué ne l’avait pas encore atteint, ses habitants, souvent grossiers mais plutôt bons, plusieurs emmerdeurs à temps-plein, c’est sûr, mais on peut quand même pas leur couper les roubignolles à tous, pas vrai. La mère riait de bon cœur, tout près en fin de compte d’apprécier cette femme au verbe cru, aux lèvres trop peintes, ses façons d’actrice de basse besogne.

Du fond de la robe leur parvinrent de petits cris, couinements de rongeurs, bêlements indistincts. Maggie en conclut que la fillette devait être simple d’esprit, pauvre gamine. Le visage émergea, et un joli sourire, deux dents en moins, les deux incisives supérieures, un petit gouffre presque émouvant. Un baiser théâtral envoyé en gloussant et le visage à nouveau fourré dans les profondeurs insondables de la jupe.

Un rire aigu qui sans raison particulière mit Maggie mal à l’aise.

Trente secondes s’écoulèrent sans la moindre oscillation quand sans crier gare Françoise reparut, jaillie d’on ne sait quel pli dissimulé, et se mit à courir autour de leur petit groupe, deux ou trois tours et toujours ce rire, devenu franchement désagréable. Elle s’arrêta net, singea un énième animal que personne ne sut reconnaître

cerf ou élan, loutre ou castor

et reprit la direction de la maison en un grotesque galop désordonné parsemé de hennissements lugubres et lamentables

baudet ou jument

qui confortèrent Maggie dans l’idée que la petite devait bel et bien être affligée d’un haut trouble cérébral.

C’est Françoise, ma dernière, elle a la timidité qu’ont tous les petits.

Le vent forcit alors imperceptiblement. Madame Sibué se redressa, main en visière au-dessus des yeux. Trente, quarante secondes à disséquer le lointain. Elle rit en leur désignant une ombre filant à grande vitesse à travers champ.

C’est mon Jean à vélo qui s’en revient, il va débouler sur Champ-Martin.

Mais le Jean en question s’engouffra au contraire dans le gros bois, vers le village voisin. On ne le vit plus. Madame Sibué espéra encore quelques secondes, mais rien ne vint. Elle se voûta légèrement, le marmonnement inquiet, puis lèvres closes fila à pas sombres en direction de la place du Centre.

Étrangement, farouchement muette.

Le père de Maggie prit sa femme par la main et tous deux sur les traces très nettes des hauts talons dans la poussière, tous deux un peu gênés, n’osant rien demander. Maggie s’apprêtait à les suivre lorsqu’un cri derrière la fenêtre du premier étage, le visage de Françoise collé contre la vitre.

Son sourire informe.

Le trou béant au milieu de ses quelques dents.

 

Les soldats étrangers entrèrent dans le village trois semaines plus tard. Ils ne restèrent que quelques heures, le temps de grignoter les quelques miettes de leur gamelle et de prendre un peu de repos. Ils ne faisaient que passer, on les attendait dans une autre vallée, quelque part. Maggie surprise,tant ces soldats-ci différaient de ceux cantonnés en ville. Des uniformes plus clairs. Des chansons gaies. Une langue légère, aux antipodes de la langue des soldats de son salon. Un parler que les habitants du village comprenaient sans mal, tant il était proche de leur propre jargon. Elle était assise à côté de son père sur les marches menant au Wagon Bleu. Ils écoutaient les soldats plaisanter, les observaient dormir à même les pavés de la place. Son père ne semblait pas inquiet. Après tout, aucun de ces hommes ne le connaissait, les risques de tapes sur l’épaule étaient insignifiants, pour ne pas dire nuls. Un simple transit, ils ne tarderaient pas à déguerpir. L’encore plus haut, l’encore plus loin pouvaient attendre.

 

La nuit vient. Les rires des soldats étrangers s’assourdissent, s’éteignent peu à peu. On n’entend bientôt plus que le chant de la fontaine, la bouche entrouverte de la statue

médecin

homme politique de renom

crachant inlassablement son maigre filet d’eau dans l’eau putride du bassin, éclaboussant les quelques soldats endormis trop près de lui.

Assise sur les marches du Wagon Bleu, Maggie se demande distraitement ce que peut bien fabriquer Michel sur la place à une heure si tardive, puis elle ferme les yeux, n’y pense déjà plus. Elle écoute un instant la voix de l’eau que quelques ronflements de soldats accompagnent. Une gamelle qui tombe sur les pavés. Un pleur léger, dû à l’épuisement, aux cors aux pieds, à cette belle jeune fille laissée seule de l’autre côté.

Elle rouvre les yeux et Michel parmi les militaires, main tendue, cœur offert, proposant à la ronde tasses de café et miches de pain frais. Il sourit, oui, Michel sourit, traits allégés, transfiguré par la rumeur des timbales qui s’entrechoquent. Il cause avec les soldats, s’efforce de bredouiller trois ou quatre mots dans leur langue, et les soldats sincèrement touchés remercient, qui d’un signe de tête, qui d’une nouvelle poignée de main chaleureuse.

Maggie émue, sans véritablement comprendre pourquoi.

Michel au-dessus de la mer d’uniformes, léger, aussi aérien que le lui permet sa physionomie d’homme des bois. Il arpente la place en tous sens, se fait appeler ici, héler là, encore un café, volontiers, et du pain, merci bien, et cent nouveaux mots balbutiés, cent rires timidement échangés.

Une demi-heure plus tard, au pied des marches du Wagon Bleu, Michel s’arrête enfin. Ses yeux sur Maggie, deux bleus brasiers presque chauds, presque beaux. Un air de gaieté qu’elle peine à reconnaître. Sur ce visage d’ordinaire si contracté, comme un amollissement, un répit, l’affleurement d’une part d’enfance.

Pourquoi Michel vient-il s’asseoir à côté d’elle sur la troisième marche, mystère. Elle ose un œil timide sur le cou de taureau, les joues encore roses et imberbes, les doigts aux ongles noircis qui pianotent dans le vide, étrangement agiles. Puis le dévisage ouvertement, sans crainte, ni honte. Michel les yeux grands ouverts sur la masse des soldats comme s’il s’agissait d’un grand ciel nocturne constellé d’étoiles très blanches. Leurs uniformes, leur langue comme une promesse, l’antidote à l’ennui, au sordide des jours qui vont, tellement identiques.

Maggie s’étonne de le sentir si plein d’harmonie, si pur dans son plaisir de se mêler à l’ennemi, dans sa façon de l’accueillir comme un ami longtemps attendu, qui arrive enfin, que l’on supplie muettement de nous emmener, ne me laissez pas pourrir ici, prenez pitié.

Elle le regarde, longuement, et son cœur qui bat, et dans ses doigts comme du désir pour la première fois.

 

Un ordre lancé dans la nuit. La troupe se met en branle. Michel quitte la troisième marche, il accompagne ses amis étrangers jusqu’au fond de Champ-Martin, jusqu’au grand virage qui s’enfuit vers le sud. Un dernier sourire, un dernier quignon de pain. Il revient vers la place du Centre, pas lourd et poings chagrins. Près de la fontaine, une gamelle oubliée, un lacet de chaussure, Maggie devine Michel ramasser le tout, l’emporter avec lui, en souvenir. Il passe une nouvelle fois devant elle, emprunte la ruelle qui monte sur la droite.

Son visage vieilli, dur comme pierre.

Elle va rester encore un peu avant de rentrer se coucher. En vérité, elle aime l’épaisseur des nuits d’ici, leur façon bien à elles d’étouffer les sons, de les absorber. Au-dessus d’elle, à la fenêtre du premier étage, monsieur Blanc fume sa dernière cigarette. Maggie inspire profondément, elle aime l’odeur du tabac qui pique les narines, qui parfois force à tousser.

Le tabac de son père.

Elle n’avait jamais vu son père fumer autant que la nuit de leur départ, il y a quatre ans, jour pour jour. Il tournait en rond dans leur petite chambre du Wagon Bleu en s’épuisant à répéter, le père de ta mère mal en point, oui, ce grand-père que tu n’as jamais rencontré, à l’autre bout du pays, ta mère veut le revoir avant la fin, des choses à régler avant qu’il ne soit trop tard, tu comprends, ma chérie

son père l’appelant ma chérie

l’odeur du tabac et ma chérie répété à l’infini

et sa mère de souligner les dangers du voyage, la ville si lointaine, les routes si peu sûres, à quoi bon risquer tout cela pour un inconnu. Mieux valait pour Maggie rester au village, en toute sécurité. Elle se trouvait bien ici, n’est-ce pas, elle habitera chez madame Sibué

Edith, mille excuses, nous n’y arriverons décidément jamais. Tu logeras chez Edith le temps que nous revenions, et nous reviendrons, bien sûr, une fois tout résolu, une fois mon père embrassé, enterré, nous reviendrons te chercher.

Et ses parents de la serrer dans leurs bras à en étouffer toutes les questions qu’elle pourrait poser. Une absence de combien de temps exactement, et ne courent-ils pas eux-mêmes trop de risques à y aller. Un grand-père a-t-il le droit de mourir sans connaître sa petite-fille, ne devrait-elle pas justement, pour cette raison, les accompagner. Et oserais-je vous avouer que je vous aime et que l’idée de rester seule me terrifie.

Alors s’accrocher au pan de chemise de son père, tenir fermement le poignet de sa mère, ne partez pas, n’y allez pas, un grand-père jamais rencontré peut bien crever tout seul après tout, pas vrai, je n’ai que cinq ans,

pas quinze, cinq, vous entendez

on ne laisse pas derrière soi une enfant de cinq ans, aucun parent ne ferait une chose pareille

quinze ans et l’intime conviction qu’elle embrassait ses parents pour la dernière fois.

 

Le lendemain matin, elle quittait la chambre du Wagon Bleu et s’installait chez madame Sibué. Sa gentillesse, ses rires qui éclataient comme autant de coups de feu. La moustache naissante de Michel, ses épaules si larges, l’inquisition de son regard qui l’invitait à disparaître au plus vite. Françoise, maigre, les cheveux courts. Sa façon de boiter dans le couloir entre sa chambre et celle de Maggie. Sa bouche hermétiquement close pour camoufler le vide provoqué par la chute de ses deux incisives, qui n’avaient pas encore repoussé.

Qui ne repousseraient peut-être jamais.

 

Ce soir-là, peu après le départ d’un Michel fou de rage, porte claquée à en faire trembler la maison sur ses fondations, Maggie entendit comme un crissement sous sa fenêtre. Ça grinçait. Elle pensa à un écureuil, pensa, une manivelle mal huilée. Un livre à la main, elle ouvrit les rideaux, jeta un œil à la pénombre épaisse qui sans hâte recouvrait le monde.

On freinait dans la ruelle des Maçons.

Une année entière que Maggie séjournait au village et le Jean n’apparaissait devant elle que pour la troisième ou quatrième fois. Il se tenait là, vélo en main, pieds nus dans la poussière. Un peu plus jeune qu’elle. Aussi grand que Michel mais plus frêle qu’une plume d’oiseau. Un chapeau qui avait dû connaître des jours meilleurs. Des mains de jeune fille, sans entailles ni cals. Il fixait le lointain, l’air emprunté, comme surpris lui-même de s’être arrêté. Une toux, un crachat, puis il leva la tête et fit signe à Maggie d’ouvrir la fenêtre. Un bonjour d’enfant enroué. Le Jean treize ans, presque un enfant. Quelques mots sur le temps, sur l’état des petites routes de la région, une ou deux phrases sur l’absence des parents de Maggie, qui ne durerait pas. Un au revoir expéditif car Jean avait à faire, il devait repartir. Il verrait bien où. Oui, à bientôt, sûrement. Il pédala jusqu’au croisement de la route du Sud, freina légèrement, puis à gauche, direction les grands bois, il accéléra, il disparaissait déjà.

Maggie peut se tromper (elle se trompe souvent), mais il lui semble que le Jean vint plus fréquemment rôder dans les ruelles du village après cela. On le retrouvait plusieurs fois par mois occupé à rouler en rond sur la place du Centre, des heures durant, comme en attente de quelque chose. Lorsque Maggie passait par le plus grand des hasards devant lui, il levait son chapeau pour la saluer, jouait de la sonnette, faisait un peu le clown. Elle lui souriait en retour,

riait quelquefois

vaguement gênée par la saleté de ses pieds nus, par l’aspect misérable de sa tenue. Et cette odeur aigre qu’il charriait, qui vous navrait l’odorat. Jean posait alors pied à terre, bredouillait une brève suite de mots qui échouaient en général à signifier quoi que ce fût, qui demeuraient en suspens entre Maggie et lui, vapeur triste, à jamais incompris. Il s’excusait, immanquablement, puis le rouge aux joues filait rapidement au loin, vers Champ-Martin, et Maggie de le suivre des yeux, intriguée, inexplicablement inquiète.

Les jours où Maggie trouvait le courage d’évoquer le Jean devant madame Sibué, ses pieds, ses vêtements, le remugle, l’école qu’il oubliait de fréquenter, les dangers qu’il y avait à le laisser ainsi livré à lui-même, l’Edith secouait ses multiples bracelets en un geste d’impuissance, c’est mon Jean, c’est comme ça, personne le comprend vraiment, c’est qu’il est pas causant et que les brides, il supporte pas.

Madame Sibué qui tous les soirs préparait une grande théière de thé noir qu’elle déposait cérémonieusement sur la table de la cuisine, au cas où le Jean reviendrait à la maison pendant la nuit. Et très souvent la théière vide au matin, alors madame Sibué de se réjouir, c’est que mon fils aime encore venir ici, c’est qu’il y a de l’amour qui reste, même enfoui.

 

Monsieur Blanc a achevé sa cigarette. L’heure de rentrer. Mais la paresse. Maggie se figure ses pas prudents dans la boueuse ruelle des Maçons, le silence nocturne de la maison faussement endormie qu’elle perturbera en gravissant les marches de l’antique escalier, jusqu’à sa chambre, son lit, ce qui à force de persuasion est devenu sa chambre, son lit. Les lattes du parquet gémissent leur sanglot de bois sous ses pieds. Elle se déshabille, se glisse sous les draps, épuisée, les jambes lasses. Deux minutes à peine avant les premiers coups en provenance de la chambre du dessous. Michel cognant au plafond, en colère contre tout et tenant à ce que Maggie le sache. Elle lui répond en frappant paume ouverte contre le mur. L’entame d’un dialogue qui certaines nuits s’éternise.

Comme une amitié.

Une façon d’être tendre.

Chapitre II

Les jours où le Docteur se faisait insistant, Brodard finissait par accepter de venir dessiner le trop-plein d’oiseaux qui battait des ailes au fond de lui. Il approchait du grand tableau noir de la salle numéro 4, retirait une craie blanche d’une boîte neuve et la calait soigneusement entre l’index et le majeur de sa main droite. S’il se montrait réticent, l’Infirmière-Chef l’encourageait de quelques doux et persuasifs hochements de tête. Brodard poussait alors un long soupir et se mettait à battre des bras, très lentement, telle une cigogne blessée, ou trop vieille, incapable de suivre le rythme imposé par ses pairs. Un oiseau aux mouvements d’ailes emplis d’une tristesse que Brodard, mystérieusement, reproduisait à la perfection.

Une tristesse sienne.

Au pantomime succédait le dessin proprement dit. La craie courait sur le tableau en traits légers et décidés. En un rien de temps naissait sous les yeux ahuris une vaste nuée d’oiseaux en vol serré, de retour d’on ne sait quel Sud d’ores et déjà regretté. Docteur et Infirmière-Chef heureux, heureux à tel point que leurs doigts à nouveau tout près d’un effleurement coupable, leurs fronts plus en sueur que jamais. Un vertige. Ces esquisses constituaient une inépuisable mine d’informations. Ils humaient déjà les nombreuses soirées d’heures supplémentaires qui les attendaient, les dizaines de séances de décryptage qui leur seraient nécessaires pour parvenir à pleinement appréhender cette pathologie peuplée de volatiles aux ailes chagrines auxquels l’âme de Brodard semblait faire office de nid.

Leurs doigts qui à l’une de ces occasions oseront peut-être enfin, leurs fronts proches à s’en heurter.