Le prince des favelles - Thierry Rollet - E-Book

Le prince des favelles E-Book

Thierry Rollet

0,0

Beschreibung

Le Brésil loin des clichés touristiques du Pain de Sucre et des plages paradisiaques.

Le prince des favelles vous entraîne dans l'univers sans pitié des contreforts du Morro, la colline de Rio. Aux côtés de Senhorzinho - notre héros - jeune garçon dont on ignore tout puisque lui-même à oublié qui il est et d'où il vient, vous découvrirez une vie âpre où les relations humaines sont régies par la loi du plus fort et surtout par celle du protector. Depuis les bas-fonds de la ville où règne la violence, jusqu'aux beaux quartiers où vivent les "riches" d'un autre univers en passant par les forêts conquises par les bandes armées, vous découvrirez un monde sauvage, un enfer moderne dont notre personnage central sortira pour créer un pays où l'être humain peut retrouver sa place. Ce récit vous emmène loin des clichés touristiques du Pain de Sucre et des plages brésiliennes.

Découvrez le récit de Senhorzinho qui sortira de l'enfer moderne des bas-fonds de Rio pour créer un pays où l'humain peut trouver sa place.

EXTRAIT

J’ai repris conscience tout à l'heure sur un tas d’immondices, une décharge, sauvage ou non, je n’en sais rien.
C’est déjà curieux que je me pose ce genre de question !
En effet, je ne suis pas d’ici. C’est le moins que l’on puisse dire. En tout cas, ce fut ma première impression en découvrant ce qui entourait le tas d’immondices en question. Selon toute logique, c’est là que se situait l’étrangeté un tas d’immondices, ce n’est jamais entouré par quoi que ce soit. Qui donc serait assez répugnant, perverti, malhonnête et tout ce que l’on voudra, pour habiter à côté d’un dépôt d’ordures ? Et pourtant, les abords immédiats de celui-là l’étaient – habités.
Incroyable !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Une passionnante aventure brésilienne qui nous fait découvrir le pays car, bien entendu, Thierry Rollet s'est puissamment documenté, au point qu'il semble être né dans ce pays si contrasté. Un grand roman ! - Olympio, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né à Remiremont (Vosges) en 1960, Thierry Rollet se consacre à la littérature depuis l’âge de 15 ans. Sociétaire des Gens de Lettres de France, il a publié son 1er ouvrage à 21 ans, et est actuellement à son 44ème ouvrage publié. D’abord enseignant, il a fondé en 1999 l’entreprise SCRIBO, qui s’occupe de diffusion de livres, de conseils littéraires aux auteurs désireux d'être publiés, d’édition avec sa filiale : les Éditions du MASQUE D'OR, de formation en français/anglais et d’un atelier d’écriture. Il a publié des romans, des recueils de nouvelles, des récits historiques, ainsi que de nombreuses nouvelles en revues et sur Internet.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2017

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Le prince des favelles

Roman

Thierry ROLLET

Dépôt légal juin 2010

ISBN 978-2-35962-058-0

ISSN : 2104-9696

Collection Aventures

Illustration de couverture Lydie ITASSE

©Hubely pour hubelywebconcept

©Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Bibliographie

ROMANS

1981

Kraken ou les Fils de l’Océan

, roman pour la jeunesse, EPI SA. EDITEURS, collection "« le Nouveau Signe de Piste », Prix des Moins de 25 ans 1981.

(épuisé)

1992

l’Or du Vénitien

(ACM EDITIONS)

2001

l’Impasse glacée

, (Éditions du MASQUE D'OR)

2004

le Fauve du Grand Cirque

(Éditions du MASQUE D'OR)

2006

la Voix de Kharah Khan

(Éditions Publibook))

2007

le Seigneur des deux mers

(Éditions Mille Poètes)

2008

Je suis né sous l’horizon

(éditions EDILIVRE)

(épuisé)

2008

les Faiseurs d’Anges

(the book édition)

2009

Spartacus – la Chaîne brisée

(éditions Calleva)

2009

les Broussards

(Éditions du Masque d’Or)

RECUEILS DE CONTES ET NOUVELLES

1999

le Masque bleu et autres nouvelles dans la Venise du 16

ème

siècle

, Éditions du PETIT VEHICULE.

2002

Vosgeaisons,

(Éditions du MASQUE D'OR)

(épuisé)

2007

Contes et légendes des Vosges

, (Éditions Publibook)

2008

Contes et légendes de la Puisaye

, (Éditions du Masque d'Or)

ESSAI HISTORIQUE

1998

Jean-Roch Coignet, capitaine de Napoléon 1

er

(éditions SOL'AIR) – réédité en 1999.

ESSAIS BIOGRAPHIQUES

2007

Léo Ferré – Artiste de vie

(Éditions Mille Poètes)

2008

Bruce Lee – la Voie du Poing qui intercepte

, en collaboration avec Claude JOURDAN (éditions Mille Poètes)

RECUEILS DE POEMES

1983

Au plaisir des rimes

, ouvrage autoédité, vendu au profit du « Noël des Autres », œuvre de soutien à l’enfance malheureuse.

(épuisé)

1989

Émois indicibles suivis de Pensées épurées

(éditions de l’ENCRIER)

(épuisé)

2006

Chants des Eaux et des Voiles

(Éditions Mille Poètes)

PREMIÈRE PARTIE 5

LE MORRO 5

LE PROTECTOR 6

ZECA 11

FAUSSE LIBERTÉ 18

L’INNOCENT IMPOSTEUR 26

L’ARRESTATION 39

LES CORRECTEURS 47

DEUXIÈME PARTIE 56

LES COLOÑOS 56

CAMPO DO SERTÃO 58

CANDOMBLÉS 69

TIO MENOÈS 75

LA FUITE AVORTÉE 85

LES POSSEIROS 93

TROISIÈME PARTIE 103

LA DÉLIVRANCE 103

RETOUR AU MORRO 105

LE DUEL 114

LA CHAÎNE DE VIE 125

POUR DEMAIN 130

PREMIÈRE PARTIE

LE PROTECTOR

J’ai repris conscience tout à l'heure sur un tas d’immondices, une décharge, sauvage ou non, je n’en sais rien.

C’est déjà curieux que je me pose ce genre de question !

En effet, je ne suis pas d’ici. C’est le moins que l’on puisse dire. En tout cas, ce fut ma première impression en découvrant ce qui entourait le tas d’immondices en question. Selon toute logique, c’est là que se situait l’étrangeté un tas d’immondices, ce n’est jamais entouré par quoi que ce soit. Qui donc serait assez répugnant, perverti, malhonnête et tout ce que l’on voudra, pour habiter à côté d’un dépôt d’ordures ? Et pourtant, les abords immédiats de celui-là l’étaient – habités.

Incroyable !

Mais ce n’est pas tout. Ce qui, tout de suite, paraît encore plus inconcevable, c’est que j’aie été capable de réagir ainsi, en éprouvant un dégoût profond et sincère. Je ne pouvais donc être originaire de ce cloaque où des gens trouvent normal d’habiter à proximité immédiate des détritus, de vivre même au milieu d’eux. Si j’étais né dans un tel quartier, rien de tout cela ne m’eût semblé bizarre. J’aurais même, sans aucun doute, perdu tous les repères qui construisent et aident à reconnaître la personnalité de l’homme civilisé. Et pourtant, je ne les avais pas tous oubliés j’avais encore, ainsi que l’on peut le constater, des réflexes de raffiné. Néanmoins, il me manquait l’essentiel pour l'être tout à fait…

Un nom. Un âge. Une adresse.

Comme la plupart des énigmatiques habitants de ce lieu, j’aurais pu vivre sans famille, du moins dans l’acception traditionnelle du terme, pratiquement sans amis dignes de ce nom. Mais naître et survivre sans même un nom, un surnom, une appellation contrôlée ou clandestine, cela n’est possible nulle part, pas même ici.

Ici, j’ai su tout de suite où c'était. J’ai été capable, dès ma sortie de l’inconscience, de comprendre que je me trouvais dans ce lieu qu’une vieille chanson française pourrait décrire

Si tu vas à Rio,

N’oublie pas de monter là-haut !

Là-haut, c’est le morro, la colline en français. Le quartier pauvre et mal famé de Rio de Janeiro. Les favelas. Les bidonvilles, quoi. C’est là que je me suis revenu à moi, ce jour-là.

Autant récapituler avant de perdre mes souvenirs. Dans un cas comme le mien, même les plus brefs, les plus fugaces, les plus insignifiants conservent une importance primordiale. Aujourd'hui encore, je veux essayer de comprendre, à défaut de savoir ce qu’il m’a toujours été impossible de découvrir.

Voilà, je savais où j’étais, car je reconnaissais l’endroit sans avoir l’impression d’y être jamais entré ; je me suis retrouvé là, tout seul, allongé sur des détritus, avec une forte douleur dans tout le crâne ; j’ai gardé quelques réflexes de civilisé ; j’ai même de l’instruction puisque je connais l’anglais en surplus du portugais ; je peux même mettre un nom anglais à tous les objets et aux éléments du paysage qui m’entoure ; j’ai l’impression de pouvoir aussi m’exprimer dans une autre langue étrangère, mais ma très forte migraine m’empêche de trop penser…

C’est à peu près tout.

Inutile, en effet, de me poser des questions sur mes origines et les circonstances de mon arrivée ici. À l’heure actuelle, elles restent toujours sans fondement.

Par contre, il est sans doute possible d’analyser – encore un terme civilisé ! – les causes et les conséquences de mon retour à la conscience dans ce lieu béni des rats et des colonies d’insectes détritivores. Notez bien que j’utilise l’expression « revenu à moi » au lieu de « réveillé ». Une personne normale, propre, civilisée ne s’endormirait pas sur des ordures. À moins d’être ivre de pinga{1} ou de maconha {2} – c’est un fait normal au morro. Mais je me raccroche à l’idée que je n’en suis pas originaire. J’y ai repris connaissance après avoir été vraisemblablement assommé… Enfin, peut-être pas je ne porte aucune bosse, aucune plaie au cuir chevelu. Ma migraine doit plutôt trouver ses raisons d’exister dans l’action néfaste d’une drogue quelconque, bien qu’elle n’ait rien à voir avec la trop classique maconha .

Et puis, il y a autre chose qui m’a fait tout d’abord considérer comme une bête curieuse par les autres bêtes plus naturelles dans un tel endroit mes vêtements. J’ai repris mes sens, vêtu d’une chemisette et d’un short blancs, simples, mais plutôt élégants par rapport aux nippes des indigènes du morro. La chemisette est déchirée au col et à l’épaule droite, en surplus, bien entendu, de l’indéfinissable, mais nauséabonde saleté qui macule toute ma personne. Mes jambes et mes bras nus portent des ecchymoses et des écorchures, quelques-unes encore saignantes. Mes pieds inhabitués à la dure s’écorchent sur les bouts de ferraille du tas d’ordures et sur la caillasse des ruelles. En effet, je n’ai ni chaussures ni chaussettes. Plus tard, je remarquerai qu’Emilio Sorinhos, mon Protector de la première heure, porte des baskets et des socquettes qui contrastent violemment avec le reste de sa vêture plus ou moins débraillée. À coup sûr, c’est lui qui m’a dépouillé ou c’est sur son ordre que je l’ai été, de cela et peut-être aussi d’autres choses telles que portefeuille ou porte-monnaie, pendant ma période d’inconscience. Je me suis toujours gardé, par la suite, de les lui demander ou de lui réclamer quoi que ce soit c’est là que je me serais retrouvé assommé ou encore avec la marque de son couteau dans la poitrine ; son couteau d’où pendent trois brins de cuir attachés au manche, trois seulement – mais a-t-il comptabilisé tous les meurtres qu’il a sur la conscience ?

***

Il a bien fallu aller quelque part.

Après m'être relevé, j’ai donc dirigé mes pas tout à fait au hasard. Dans les favelas, il n’y a pas de rues dignes de cette appellation. Aujourd'hui, je les connais toutes sans savoir leur nom – d’ailleurs, elles n’en portent aucun – comme tous les habitants du lieu. Après trente ans passés dans un univers, quel qu’il soit, le souvenir du premier jour vous revient avec une constante… J’allais écrire nostalgie, mais j’ai peur que l’on ne me croie pas. Aujourd'hui, j’ai l’impression que même mon clavier d’ordinateur refuse d’obéir à mes doigts tandis que je tape ce mot inusité dans un tel contexte. Je parlerai plutôt d’insistance et j’ajouterai l’adjectif lancinant, pour bien souligner son caractère très spécial. Insistance lancinante. C’est une bonne formule.

Enfin, si je commence à me perdre dans le langage… Suivez-moi plus loin, tout simplement.

Ce jour-là, donc, je marche sur un macadam de terre et de cailloux, très inégal, qui blesse mes pieds nus, bien que j’aie pris le parti d’avancer vaillamment, en étouffant mes plaintes. Par contre, je ne peux pas m’empêcher d’enjamber ou de sauter par-dessus les tas d’ordures qui parsèment la venelle. Ici, pas de service de nettoiement. Une voirie réduite à rien. Une saleté augmentée de tout ce qui peut contribuer à l’entretenir. Même aujourd'hui, alors que près de quarante ans ont passé, c’est encore ainsi, en dépit de tous les efforts péniblement consentis…

Cette démarche me fait évidemment remarquer des indigènes, du moins ceux qui ne sont pas saouls, abrutis de drogue, réduits par la misère à l’état d’épaves n’ayant d’humain que les formes. Il existe aussi ceux qui ont la mainmise sur cette pitoyable faune. Hommes, femmes, enfants aucune distinction de sexe ni d’âge dans l’univers très particulier des bandits, des dealers, des souteneurs et de la prostitution sous tous ses aspects.

— T’es perdu ?

C’est Emilio Sorinhos. Je ne sais pas encore qu’il deviendra mon initiateur dans ce monde interlope. Je ne tarderai pas à le comprendre, car sa question, qui pourrait paraître amicale à un civilisé, porte en vérité plusieurs sens qui se rejoignent « Tu es seul ? Tu es une proie facile ? Tu ne sais pas où aller, donc tu es prêt à me suivre partout, à faire tout ce que je te dirai, à devenir mon esclave, ma chose ? »

Aucune exagération de ma part un gamin d’apparence « petit-bourgeois » complètement perdu, sans famille ni Protector, doit obligatoirement s’en trouver un dans les favelas. C’est une loi reconnue par tous leurs habitants. Un orphelin né dans ce milieu saurait mieux se débrouiller au pire, il s’intégrera à une bande, au mieux, il deviendra Protector lui-même. Il peut d’ailleurs le devenir après avoir fait ses classes au sein d’une bande. Tout se tient ici, comme dans une jungle où s’entrelacent toutes les formes de vie.

— Je suis malade. J’ai soif. Je ne sais pas où aller.

Ces trois petites phrases sont sorties de la bouche de l’enfant perdu que j’étais à cette époque. En effet, je me rendais tout de même compte que j’étais un enfant à ce moment-là. Sans savoir mon âge exact, que je ne connais toujours pas à l’heure actuelle, je me donnais à peine plus de 13 ans. C’est en tout cas l’âge que me donnèrent par la suite mes premiers (faux) papiers.

Je n’aurais jamais dû les prononcer, ces phrases. Elles ne peuvent être que le plus terrible aveu de faiblesse dans cet univers de vices et de non-droit. Elles n’accordent qu’une vulnérabilité pratiquement inséparable de votre personne, du moins tant que vous ne savez pas vous débrouiller seul. Vous débrouiller comme un enfant de la jungle humaine.

Emilio eut un grand sourire – la pire démonstration de sa cruauté et de sa cupidité naturelles. Je ne le saurais que plus tard. Il s’avança vers moi. Je ne voyais que sa silhouette, qui flottait de plus en plus dans l’air humide et surchauffé. Parce qu’elle devenait de plus en plus floue devant mes yeux. J’avais mal à la tête, mal aux pieds, je ne tenais plus debout…

J’étais déjà tombé pour replonger dans les limbes de l’inconscience avant que mon futur Protector n’arrive jusqu’à moi.

ZECA

C’est vraiment très étrange mes souvenirs d’après cette seconde perte de conscience sont encore plus flous que ceux qui ont suivi la première – inutile, bien sûr, de reparler de ceux d’avant celle-là. En vérité, le temps correspondant à cette époque, celle que j’appelle le commencement de ma vie active, m’apparaît comme un rêve des plus nébuleux. C’est ensuite que débute le véritable cauchemar.

Je me revois dans la masure de Maé Neña. Je la retrouverai toujours intacte dans ma mémoire, cette cahute d’une seule pièce dont les mûrs étaient faits de morceaux de panneaux publicitaires, vantant Coca-Cola et Microsoft, recouverts d’une grande pièce de toile goudronnée en guise de toit. Percée par endroits, elle tenait avec des chevilles et n'avait jamais connu d’autre réparateur que Maé Neña elle-même.

— Elle est à moitié dingue, la vieille, me confia plus tard Emilio. Elle a perdu son mari, puis trois de ses gosses, l’un après l’autre. Elle ramasse tous les paumés qu’elle peut trouver, surtout les mômes. Ce jour-là, on peut dire que t’es bien tombé !

C'était vrai. Ça l’a toujours été. J’ai été le premier enfant de Maé Neña depuis plusieurs années, c'est-à-dire le seul qui soit toujours revenu la voir. Elle en a eu beaucoup d’autres, par la suite tous ceux qui ont échoué près de chez elle, bien sûr.

Je reverrai toujours dans mon esprit son visage si noir de peau qu’il faisait disparaître les rides et rendait l’opulente chevelure blanche plus éclatante encore, et aussi ses mains courtaudes, aptes à tous les travaux. Cette tête léonine savait sourire, ces mains renforcées par le temps et les tâches savaient aimer, en prodiguant, l’une le réconfort débonnaire, les autres les gestes indispensables pour soulager, soigner, tranquilliser. Le seul bon et beau souvenir durant près de sept années…

Le physique de Maé Neña accusait surtout la présence du sang noir dans ses veines, bien qu’elle fut une zamba{3}, ce qui la condamnait au mépris le plus total de la part de n’importe qu’elle communauté, dans tout le Brésil et même ailleurs sur le continent. Son mari était un Blanc, paraît-il. On dit au morro qu’il était tellement saoul d’ordinaire qu’il ne s'était rendu compte de rien, le jour où il avait épousé une zamba. Durant les quinze années qu’avait duré leur indéfinissable vie commune, il n'avait cessé de la battre que pour mieux l’injurier « Sale zamba ! Je vais te crever ! Sale zamba ! » Tel était son refrain favori, même dans les cas rarissimes où il était à jeun. Le matin de sa mort – disons plutôt de sa disparition -, il lui avait flanqué une branlée à la laisser sur le carreau. Son fils aîné l’avait trouvée par terre, assommée. Ranimée à grande eau, Maé Neña avait eu un éclair de joie dans ses yeux à l’instant où elle les rouvrait

— Enfin, c’est fini ! Avait-elle prononcé.

Tout le monde avait compris en ne voyant pas revenir sa peu reluisante moitié. Les trois garçons eux-mêmes avaient respiré un grand coup. Puis, ils avaient disparu eux aussi, chacun à son tour, à un an d’intervalle. Depuis, Maé Neña s’occupait des gosses abandonnés, battus, blessés, comme une bourgeoise eût recueilli les chiens errants, les chats faméliques et les oiseaux tombés du nid. Et moi, j’étais tombé juste devant chez elle. Je ne peux pas dire devant sa porte, car, de porte, il n’y en avait jamais eu devant sa masure parée des symboles de l’impérialisme commercial US. Tout le monde entrait chez elle. Je devais être le seul à y rester à dater de ce jour – inutile de m’en demander la date précise.

Ni ce qu’elle me fit, quels soins particuliers elle me prodigua, combien de temps je passai dans sa cahute. Si vous êtes reporter et qu’on vous le demande un jour, faites donc comme moi dites que vous n’en savez rien, même si c’est contraire à votre déontologie.

Tout ce dont je me souvienne, dès que je fus suffisamment vaillant pour supporter la station debout normale, c’est que je m’étais retrouvé nu comme un de ces gros vers rosâtres qui prolifèrent dans les favelas, comme toute vermine sait croître, multiplier et engraisser dans les bas-fonds des plus prestigieuses cités. Mon costume blanc avait disparu. J’eus alors une parole saugrenue

— Il faut que je sorte pour m’acheter des vêtements et des chaussures !

Le grand rire de Maé Neña, éclatant comme la chute où finissent tous ces rios qui servent de tentacules à l’Amazone, résonne encore dans mes oreilles, après ces trente années. Non qu’elle se fût moquée de moi trop gentille, trop maternelle pour ça. Simplement, elle s’amusait beaucoup qu’il lui eût été donné d’entendre ce qui, au sein du morro, passait pour une énormité. Des vêtements, passe encore. Des chaussures, certes, ça existe, mais c’est bon pour les pékins. Quant à acheter ! C’est un terme tabou dans ce milieu. Personne n’achète rien tout le monde prend, vole, arrache, conquiert, remporte, gagne parfois et perd souvent pour mieux reprendre, voler, arracher, reconquérir et remporter de nouveau. De toute façon, même ici, on sait que pour acheter, il faut de l’argent. Je n’en avais plus puisque je me retrouvais plus pauvre que Job, sans même un tas de fumier à moi – je ne pouvais pas même revendiquer la propriété du tas d’ordures qui avait vu mon arrivée dans la favela. D’ailleurs, je me souvenais très bien d’avoir possédé des vêtements de gosse de riches, c’est pourquoi ma nudité d’alors n'avait, en vérité, rien de surprenant.

Cependant, le fait d’avoir pensé à réaliser un achat, de vêtements et de chaussures par-dessus le marché, était une nouvelle preuve que la favela n'avait rien à voir avec le milieu dont j’étais issu – j’ai failli écrire « avec ma vie antérieure », en donnant à cette expression tout le sens mystique qu’elle peut renfermer.

Maé Neña eut à peine le temps de m’expliquer qu’elle n'avait évidemment pas pu s’opposer au dépouillement intégral de ma personne

— Tu sais, ici, quand quelqu'un se trouve dans l’état où tu étais, il ne peut rien garder pour lui, sauf ce qui est attaché à son corps… Et encore, pas toujours ! Mais toi, tu n’as pas eu le temps de te faire des ennemis c’est pour ça que tu ne les as pas perdus !

Pas perdu quoi ? Maé Neña ne me le dit pas Emilio venait de s’encadrer dans l’entrée. Il pénétra dans la masure comme chez lui. Emilio était partout chez lui. Maé Neña se taisait tant qu’il se trouvait à moins de trente pas d’elle. Ce n’est pas qu’elle le craignît outre mesure simplement, elle estimait qu’il n'était pas digne de l’entendre parler. Elle lui refusait tacitement cet honneur.

— Toi, le Senhorzinho{4}, tu mets ça et tu t’amènes. Depressa{5}.

En même temps qu’il lançait cette brève et péremptoire injonction, il lorgnait sans aucune gêne ce que, comme disait Mãe Neña, je n’avais pas perdu. Je compris alors de quoi il s’agissait en voyant ses yeux s’attarder complaisamment sur cette partie de ma personne. Dans un commerce comme le sien, cela vaut de l’or, ainsi que je devais le découvrir très bientôt.

Il fallait d’abord, néanmoins, que je m’habille. « Tu mets ça » signifiait que je devais enfiler ce short et cette chemisette de toile incolore, tenant par une seule ceinture de cuir brut et pas trop haillonneux ni trop répugnants ; c'était ma tenue de « sortie », en quelque sorte. Plus tard, en effet, quand je ne « sortais » pas, je dus revêtir une simple culotte issue d’un vieux jean coupé au ras des fesses et un tee-shirt luisant de crasse telle fut ma vêture quotidienne pendant plusieurs mois. Pas de sous-vêtements un luxe de riches. Et surtout pas avec la tenue de sortie cela pouvait ballotter, bouger librement dans la culotte, tant mieux, ce n'était pas fait pour être caché. Au contraire, c’eût été mauvais pour le commerce, pour ce premier emploi auquel mon Protector me destinait. Pas de chaussettes non plus, mais une paire d’espadrilles dépareillées elles seules furent vraiment les bienvenues pour mes pieds encore couverts de pansements.

Je dus suivre Emilio dans plusieurs venelles tortueuses et malodorantes. Les nombreux passants ne faisaient guère attention à nous, à part des gosses demi-nus, ou complètement pour les plus jeunes, qui tentaient de s’agglutiner autour d’Emilio. Lui, dégingandé, mais musculeux, se frayait un passage à coups de taloches, sans que personne ne se plaignît on eût dit de jeunes chiens heureux de lécher la main qui les frappait.

Nous arrivâmes ainsi jusqu'au bas du morro. Là, commençait un autre quartier, plus propre, un peu moins populeux.

— C’est là que tu travailleras, m’expliqua Emilio. Avec tes manières de Senhorzinho, tu es fait pour des endroits comme ça.

— Je pourrai manger ? Demandai-je.

— Si tu travailles bien.

À ce moment-là, j’aurais accompli n’importe quelle tâche, car je venais de découvrir que j’avais une faim de carnassier !

À l’entrée de ce nouveau quartier qui s’appelait la Rocinha, une fille attendait visiblement l’arrivée d’Emilio car elle se leva tout de suite, épousseta d’une main sa jupe ultra courte et se hâta de coller sa bouche grasse de rouge à bon marché sur celle du grand gars. Elle semblait à peine plus vieille que moi et un peu plus jeune qu’Emilio, auquel je donnais 25 ans au maximum. Sa façon de se lover contre lui avait quelque chose de reptilien qui me submergea de dégoût, au point que je détournai la tête.

Emilio me força à la ramener vers lui et sa compagne, en m’attrapant par les cheveux

— C’est Senhorzinho, un nouveau, me présenta-t-il.

— Il est mûr ? demanda-t-elle.

— Non, sûrement pas.

— T’as pas l’air de savoir ?

— On le verra à l’œuvre.

— Les clients ne vont pas aimer.

D’une bourrade, Emilio signifia à la fille de se taire et de nous suivre. J’appris plus tard qu’elle s’appelait Zeca. Elle travaillait avec Emilio depuis trois ans. La Rocinha était son secteur. Il devait aussi devenir le mien. Emilio plaçait toujours ses « employés » avec beaucoup de bon sens.

Et le travail ? Il devait se dérouler au premier étage d’un petit hôtel pas trop cradingue. Le patron nous avait laissé entrer sans un mot, me jetant seulement un regard qui m’avait semblé sinon accueillant, du moins approbateur.

— C’est là qu’on va travailler ? Osai-je demander. Et c’est là qu’on mange ?

La poigne sèche et vigoureuse d’Emilio me saisit au collet

— Toi, tu la fermes ! Pas un mot tant que je ne t’ai rien demandé, pigé ?

Il leva l’un de ses battoirs redoutables pour me gifler. Zeca osa retenir son bras

— Ne l’abîme pas le premier jour, ça ferait mauvaise impression.

Je m’attendais à ce qu’elle reçût la gifle à ma place, mais Emilio n’abîmait jamais sa meilleure marchandise. Il se contenta de plonger sa grande main sèche dans l’échancrure très révélatrice du corsage de Zeca pour lui pincer violemment le sein droit. Elle n’émit pas un cri, juste une grimace douloureuse.

Le Protector me poussa en avant et nous gravîmes un escalier, jusqu’à ce fameux premier étage. Je découvris un étroit corridor, encombré de filles trop peintes, trop légèrement vêtues, même compte tenu de la touffeur ambiante. Les chambres n’avaient pas toutes une porte. J’eus la curiosité de jeter un œil par l’une de ces entrées béantes, pour découvrir ce que mon imagination avait déjà compris. Une imagination déjà instruite de ces choses, mais qui les rejetait d’avance, au point d’en refuser l’éventualité, bien qu’elle se fût faite de plus en plus évidente au cours de cette « promenade » en compagnie d’Emilio, puis de Zeca. Elle-même avait tout à fait la dégaine de l’emploi, ce qui n'était pas peu dire en ce qui la concernait.

Ce fut elle qui, s’apercevant la première de ma réaction, me poussa par les épaules, sans brutalité, mais avec fermeté, me forçant à regarder les soubresauts du couple enlacé sur ce qui tenait lieu de lit un simple matelas plutôt crasseux.

— C’est Carlotta, ma meilleure copine, m’expliqua-t-elle. T’as vu, elle est sacrément douée ! Regarde comme elle sait faire jouir le client !

Elle était d’ailleurs si douée, cette Carlotta, qu’elle pouvait faire plusieurs choses à la fois, comme nous lancer un clin d’œil et nous faire un petit signe de la main tandis que son client, qui ainsi nous tournait le dos, s’évertuait à assouvir sur elle son plaisir pervers.

— Amenez-vous, on est à la bourre !

Emilio n'avait pas de montre, mais savait mystérieusement calculer le temps et déterminer l’heure. Il nous conduisit à une chambre qui, celle-là, possédait une porte. Je ne sais pourquoi, ce fait me rasséréna quelque peu, alors que je sentais une sueur malsaine mouiller mes omoplates.

Un homme attendait, assis sur un lit aux draps douteux, mais qui, tout de même, disposait de ce luxe, d’ordinaire réservé aux chambres du second. Je sus plus tard que celle-ci était réservée aux étrangers de passage, plutôt désargentée, mais juste assez riches pour s’offrir la « belle chambre du premier », tandis que les prix plus que prohibitifs des piaules du second demeuraient hors de portée de leur bourse.

Un étranger de passage a toujours besoin de distraction, c’est évident. C’est pourquoi Gregorio, tel était le nom du gargotier, n'avait pas hésité à faire appel à Emilio. Ce dernier posa chacune de ses mains sur une épaule la mienne et celle de Zeca.

— Bom dia, Doutor, salua-t-il, donnant, par une politesse toute commerciale, un titre éminemment respectueux à l’étranger. Tu vois celle-là ? C’est Zeca. Elle est bandante, hein ? Elle est à toi pour douze reales.

L’étranger, un homme encore jeune, l’air fatigué, déclina l’offre d’un geste.

— Dix ! Marchanda Emilio, l’air très professionnel.

— Non, pas question, dit l’étranger.

Emilio descendit jusqu’à cinq, obtenant toujours le même refus.

— Ou alors, tu préfères celui-là ? dit-il en me désignant, à ma grande terreur. Il est tout « vert » mais je te le laisse au même prix !

— Non ! répliqua l’étranger avec impatience.

— Tu ne veux pas dire… que tu me veux, moi ? demanda encore Emilio.

Cette fois, l’étranger s’emporta et nous vira carrément à coups de pied au cul. Il visait spécialement Emilio, qui à ma secrète satisfaction – peut-être aussi à celle de Zeca – ne put les esquiver tous.

— T’as de la chance ! fit-il en me jetant un regard mauvais. On est tombé sur un mec qui n’a pas de couilles !

Bien entendu, il ne pouvait lui venir à l’idée que c'était par pitié ou par générosité que l’inconnu avait refusé ses alléchantes propositions.

Pour se venger, Emilio me planta là sans la moindre nourriture, annonçant que je devais rester avec Zeca et qu’il nous retrouverait le lendemain. Je devinais cependant que la petite putain était là surtout pour me garder.

Elle fit tout cela avec zèle, partageant avec moi le sandwich qu’elle acheta au bar, entre deux passes, car pour elle, la journée n'était pas terminée. Elle me conduisit jusqu’à une sorte d’abri en tôle, devant une couverture trouée étendue à même le sol de terre battue

— Tiens, tu dormiras là cette nuit.

Je m’effondrai sur cette dure couche, vaincu par l’émotion et m’endormis malgré l’inconfort.

***

Elle revint plus tard, à la nuit tombée, me tirer de ce sommeil de brute

— Viens, il y a une place libre.

C'était dans l’une des chambres sans portes. Nous nous étendîmes tous deux sur le matelas. Elle m’obligea à me dévêtir complètement

— Viens, il faut tâcher de te dessaler.

Mais elle eut beau multiplier ses gestes avec un professionnalisme consommé, elle ne put m’arracher la moindre réaction – un autre mot s’impose ici. Elle dut même user de force, me talocher à plusieurs reprises pour me dissuader de fuir

— Tu ne veux tout de même pas que je dérouille à ta place, si Emilio ne te trouve pas demain ? Et puis, je te préviens si tu n’arrives même pas à bander, il te laissera tomber et c’est là que tu auras faim !

— Je m’en fous ! Hurlai-je, pénétré de dégoût et de rancœur. Je foutrai le camp quand je voudrai et c’est pas une petite pute comme toi qui m’en empêchera !

La révolte jaillissait hors de moi. Zeca se contenta de soupirer

— C’est ça, on en reparlera demain. Dors donc, bébé… Oh ! Pardon, Senhorzinho !

FAUSSE LIBERTÉ

Le lendemain, Emilio vint nous tirer d’un sommeil lourd dès l’aurore. Ou plutôt, il parvint à me tirer de ce sommeil, mais il échoua avec Zeca la petite putain semblait totalement amorphe, plongée dans une inconscience totale, comparable à une sorte de coma puisqu’elle ne réagit même pas quand notre Protector lui piqua la plante du pied avec une épine.

— L’idiote ! Elle s’est encore saoulée à la coca !