Le propre de Mr Propre - Pierre Rosenthal - E-Book

Le propre de Mr Propre E-Book

Pierre Rosenthal

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Beschreibung

Une satire au vitriol du monde de la publicité dans la lignée de « 99 Francs » de Beigbeder.

Un solide gaillard, souriant, le crâne rasé, une boucle en or à l’oreille gauche, un tee-shirt blanc immaculé sur des muscles impressionnants, un pantalon blanc retroussé comme les marins. Vous l’avez reconnu, c’est le célèbre personnage publicitaire qui, à la télé, rend notre cuisine «si propre que l’on peut se voir dedans».

Par la plume de Pierre Rosenthal, Monsieur Propre prend vie et se trouve projeté dans une aventure aux allures de conte initiatique : à quoi peut bien ressembler le quotidien de ce sympathique trentenaire?
Aime-t-il vraiment faire le ménage? A-t-il des amis? Et pourquoi Mr. Propre n’aurait-il pas une vraie conscience politique? Quitte à rencontrer le pape et à se présenter aux élections présidentielles?

Ce livre est tout autant un roman épique qu’une satire de l’univers impitoyable de la publicité.

EXTRAIT
– Marcel... Pince-moi... Je rêve ! hurle-t-elle. Ce type-là... c’est... on dirait... mince alors !
La vieille femme marche maintenant à vive allure vers sa cuisine. Elle se penche sous l’évier et revient à la fenêtre munie d’un produit ménager.
– Marcel, regarde...
– Oui, quoi, c’est ton produit pour nettoyer et alors ?
– Mais regarde le dessin sur le produit ! C’est le même gars que dans la rue !
– Non d’une fricadelle ! Mais oui, tu as raison Germaine. Le voisin... c’est Monsieur Propre ! Et en plus il entre bras dessus, bras dessous, avec l’autre type ! J’en étais sûr, ce Monsieur Propre est homosexuel ! Tu te rends compte Germaine ! Pendant des années on a vendu du Monsieur Propre à tout le monde ! J’ai honte ! Dans quel monde vivons-nous !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Le propre de Monsieur Propre est un roman original et surprenant !" - La Dernière Heure

- « Le livre ne tourne pas autour du pot. Son titre: "Le propre de Mr. Propre". Autant dire qu'il intrigue au milieu des romans plutôt sobres de cette rentrée littéraire. Il a de quoi. C'est un OLNI (objet littéraire non identifié). » - Thierry Bellefroid –  RTBF.be
À PROPOS DE L'AUTEUR

Directeur de création des campagnes publicitaires de Monsieur Propre pour toute l’Europe et les pays de l'Est de 1994 à 2008, l’auteur connaît et aime mieux que quiconque son personnage. Il nous raconte l’existence surprenante de cette icône publicitaire, enfin en chair et en os.

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Seitenzahl: 222

Veröffentlichungsjahr: 2015

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M. Propre is the registered trade mark of The Procter & Gamble Company, Cincinnati, Ohio. The Procter & Gamble Company is the owner of, and claims title in the copyright in the Mr. Proper Character.

À la mémoire de William Procter et James Gamble qui commencèrent à bâtir le 31 octobre 1837 un empire de propreté à la lumière de quelques bougies1.

1. En 1837, William Procter et James Gamble ont commencé leur entreprise en fabriquant des bougies.

1.

APRÈS L’AVÈNEMENT du troisième millénaire, fêté en grande pompe par toute la terre, un camion de déménagement s’arrête au 13 de la rue Konkel dans la commune de Woluwe-Saint-Pierre à Bruxelles.

Un vieux dicton affirme que les Belges sont nés avec une brique dans le ventre. L’endroit est bordé de jolies petites maisons en brique rouge. Il ne se passe jamais grand-chose dans cette rue loin du centre. Un simple emménagement devient un événement, spécialement pour les voisins d’en face. Commerçants droguistes retraités, Germaine et Marcel Bignol, cachés derrière leurs rideaux, épient les moindres gestes des nouveaux arrivants. Deux énormes déménageurs ouvrent les portes du camion et commencent à en sortir le contenu. Les premiers meubles n’éveillent pas l’intérêt de Germaine et Marcel, des étagères, des fauteuils, deux lits, rien qui laisse transparaître une quelconque originalité des nouveaux voisins. Et puis, soigneusement empaquetés dans du papier bulle transparent, quatre écrans d’ordinateur font leur apparition. Et c’est déjà beaucoup plus intéressant.

– Ma parole, il a les moyens le voisin ! s’exclame Marcel qui n’avait jamais vu des télévisions aussi grosses.

– C’est sûrement un informaticien, reprend Germaine. Avec un peu de chance il pourra nous aider à faire fonctionner la machine à laver le linge.

Pour Marcel et Germaine, tout appareil ménager avec plus de trois boutons doit être confié à un « informaticien ». Ils galèrent pas mal avec les derniers modèles.

Une Range Rover aux vitres teintées noires fait alors son apparition. Elle se gare derrière le camion de déménagement. Un homme élégant en sort. Costume ceinturé parfaitement coupé, mocassins beiges en nubuck et téléphone portable vissé à l’oreille, il a vraiment la classe. C’est en tout cas l’avis de Germaine. Moins celui de Marcel.

– Eh ben… Encore un qui est né avec une cuillère en argent dans la bouche.

– Pourquoi tu dis ça ? Peut-être qu’il a beaucoup travaillé pour en arriver là.

– Ben voyons…

– Peut-être que c’est un espion, dit Germaine à son mari avec un ton angoissé. Nous voilà bien !

– Tu lis trop de romans, Germaine ! lui répond-il agacé.

Et c’est vrai que Germaine lit beaucoup de romans depuis que Marcel s’est découvert, chaque soir, une passion pour les maquettes d’avions.

Après les ordinateurs, entre dans la maison toute une série de meubles et d’objets des années soixante aux couleurs vives.

– Non mais… T’as vu le carnaval ! s’exclame Marcel.

– Et alors… ça met un peu de gaieté dans la rue ! rétorque sa femme en haussant les épaules, le regard rivé sur son nouveau voisin.

Au bout d’une heure le camion est vide. L’inconnu règle les deux déménageurs et se dirige vers sa Range. Il ouvre la portière et fait signe à quelqu’un d’en descendre.

– On va enfin voir à quoi ressemble sa femme, lâche Marcel, soudain très intéressé.

– En tout cas, elle en a de la chance…

Mais le joli roman d’amour que s’était déjà raconté Germaine se brise dans la seconde. Un solide gaillard, limite haltérophile, se dresse hors de la Range. La trentaine, souriant, le crâne rasé, une boucle en or à l’oreille gauche, un tee-shirt blanc bien moulant pour que les muscles ressortent, un pantalon blanc retroussé comme les marins et, aux pieds, une paire de tennis d’une blancheur immaculée.

Les retraités n’en reviennent pas :

– Non d’une pipe, ses parents tiennent une blanchisserie ou quoi ? demande Marcel.

Mais c’est Germaine qui réagit le plus violemment :

– Marcel… Pince-moi… Je rêve ! hurle-t-elle. Ce type-là… c’est… on dirait… mince alors !

La vieille femme marche maintenant à vive allure vers sa cuisine. Elle se penche sous l’évier et revient à la fenêtre munie d’un produit ménager.

– Marcel, regarde…

– Oui, quoi, c’est ton produit pour nettoyer et alors ?

– Mais regarde le dessin sur le produit ! C’est le même gars que dans la rue !

– Non d’une fricadelle ! Mais oui, tu as raison Germaine. Le voisin… c’est Monsieur Propre ! Et en plus il entre bras dessus, bras dessous, avec l’autre type ! J’en étais sûr, ce Monsieur Propre est homosexuel ! Tu te rends compte Germaine ! Pendant des années on a vendu du Monsieur Propre à tout le monde ! J’ai honte ! Dans quel monde vivons-nous !

– Mais non, c’est pas possible. Ça doit être un déguisement. En tout cas, il est très réussi. Tu sais quoi Marcel, on devrait tirer cette affaire au clair. Faire preuve de bon voisinage en leur rendant une petite visite.

– T’as raison, Germaine, et puis Monsieur Propre c’est tout de même une vedette ! lance Marcel qui a toujours rêvé de discuter avec des gens qui passent à la télé.

Les deux retraités ne prennent même pas le temps d’enfiler un manteau et se ruent dans la maison d’en face. Pour une fois qu’il se passe quelque chose dans ce quartier. Nous sommes le 14 avril 2000. Une date à marquer d’une pierre blanche pour les Bignol.

2.

6 JUIN 1958. Il est douze heures trente à Cincinnati. Un soleil de plomb tombe dans les bureaux de Procter & Gamble. John Waynberg s’éponge le front. Comme chaque jour depuis maintenant quatorze ans qu’il travaille dans le service de comptabilité, le temps n’en finit pas de s’écouler. Il n’a jamais été fait pour les chiffres. L’inaction et la routine lui pèsent.

Républicain, idéaliste et un peu cow-boy dans l’âme, à 18 ans il avait quitté prématurément West Point pour s’engager dans les Marines avec une furieuse envie d’aller se battre contre les Allemands et libérer l’Europe occupée. Il avait participé activement au débarquement et à la campagne de Normandie. En juin 1944, il était rapatrié à plat ventre avec une balle SS dans la fesse droite. Depuis, il ne peut pas rester plus d’une heure assis sur une chaise. À sa sortie de l’hôpital, il était retourné à Cincinnati où il habitait avec ses parents. Il lui fallait apprendre un métier, et il n’avait aucune envie de travailler dans la blanchisserie de son père. Alors, comme toutes les personnes qui cherchaient un travail dans cette ville, il était entré chez Procter & Gamble.

Héros médaillé de l’armée, il n’avait eu aucun mal à être engagé comme aide-comptable. Il faisait son travail consciencieusement mais sans passion. Au fil des années, il avait gravi les échelons sans trop se fatiguer jusqu’à occuper son poste actuel : chef comptable.

À ce titre, il est installé dans un bureau seul et en profite pour couvrir un mur entier de photos de Dwight D. Eisenhower, son héros. Certains jours, au plus profond de son ennui, il se prend même à rêver qu’il est son fils. Il faut dire que physiquement il y a un air de famille. Une seule différence, John porte une boucle en or à l’oreille gauche.

Seul dans son bureau, John peut consacrer un temps immense à la rêverie. Il se remémore souvent son enfance, et ce jour où sa mère avait décidé de l’habiller en fille. Elle ne voulait pas d’un garçon, alors elle lui avait mis deux boucles d’oreilles et lui laissait pousser les cheveux. Cette mascarade avait duré cinq ans.

Le père de John, qui jusqu’alors n’avait jamais osé contrarier son épouse, lui avait fait remarquer que leur fils allait bientôt entrer à l’école et qu’il ne pouvait pas y aller dans cette tenue. S’en était suivi une longue dispute et son père avait fini par prendre le dessus. Il déshabilla son fils pendant que sa femme pleurait toutes les larmes de son corps, attrapa une paire de ciseaux et commença à couper les longues boucles blondes. Mais la coupe des cheveux n’était pas son fort et, réalisant que le résultat n’était pas très esthétique, il avait pris son rasoir à main et rasé complètement ce qui restait de cheveux. Il pouvait désormais regarder son fils d’un air fier et satisfait.

Avec le crâne nu, les deux boucles d’oreilles ressortaient de manière trop évidente. Sans hésitation, il avait voulu les enlever, mais sa femme s’était jetée à ses genoux en le suppliant d’en laisser au moins une pour lui faire plaisir. Et c’est ainsi que le petit John avait conservé une boucle d’oreille.

Il ne restait plus qu’à habiller décemment l’enfant avec des tenues dignes d’un garçon de 5 ans. Quelques achats plus tard, son père revenait triomphant, les bras chargés de paquets. Un short blanc, un tee-shirt blanc et une paire de tennis blanches. Son fils allait désormais pouvoir grandir comme un homme.

John Waynberg se souvient avec émotion de ce jour où, pour la première fois, il était devenu un homme.

C’est l’heure du déjeuner et le chef comptable déteste la cantine. Il ne supporte pas le bruit des centaines de fourchettes et de couteaux et encore moins le brouhaha des discussions stériles de ses collègues. Il s’est préparé un énorme sandwich de pain gris au pastrami avec quelques gros cornichons au sel et a bien l’intention de rester seul.

Tout en mangeant, il marche de long en large en regardant chaque photo sur le mur de son bureau. Il aime tout particulièrement s’arrêter devant l’une d’elles. C’est un portrait d’Eisenhower, « Ike » pour les intimes, à l’âge de 36 ans. Tous les jours, John peut rester là de longues minutes à mastiquer lentement, les yeux rivés sur le visage de son héros. Pour lui, Ike est l’homme sans peur, sans tache et sans reproche.

Une fois son sandwich terminé, il s’assied derrière son bureau et sort un bloc de papier blanc. Il lui reste encore une demi-heure avant de reprendre son travail. John a un don fabuleux pour le dessin et surtout pour les caricatures. Au lieu d’aligner des chiffres à longueur de journée, il aurait pu facilement entrer chez Walt Disney comme animateur de dessin animé. Il a déjà croqué en secret, avec beaucoup d’humour, toutes les personnes de son entourage professionnel. Il aime retranscrire leur vraie personnalité. Il met au jour la face cachée de chacun.

Quand le dessin est terminé, il le numérote soigneusement et lui donne un surnom.

Sa galerie de portraits comporte déjà une bonne cinquantaine de personnages hauts en couleur.

Par exemple, le numéro 15, le Tueur, est le chef du personnel, connu pour être sans pitié quand il s’agit de renvoyer quelqu’un.

Ou bien le numéro 32, Ali Baba, le responsable des fournitures de bureau, constamment soupçonné de s’en mettre plein les poches.

Et encore le numéro 54, Betty Boop, tout récemment arrivée, secrétaire du service dont le tour de poitrine frise le 100 D et qui en joue à longueur de journée.

John taille son crayon tout en fixant le visage d’Ike. Pendant quelques minutes son regard va de la page blanche à la photo. Un frisson de plaisir lui parcourt l’échine. Il sent que ce dessin ne va pas être le même que les autres. Lentement, de la main gauche, il fait glisser avec jouissance son crayon sur le papier.

En dix minutes le dessin est achevé, parfaite osmose physique et intellectuelle de Dwight D. Eisenhower et de John Waynberg : 36 ans, athlétique et souriant, le crâne rasé, une boucle en or à l’oreille gauche, un tee-shirt blanc bien moulant pour que les muscles ressortent, un pantalon blanc retroussé comme les marins et aux pieds une paire de tennis d’une blancheur immaculée. Il ne reste plus qu’à y mettre un nom. C’est : Mister Clean.

Il vient de faire son autoportrait. Satisfait, John se lève et admire son œuvre. Un autre frisson de plaisir lui parcourt encore l’échine. Il a le sentiment d’avoir atteint le sommet de sa série de dessins.

Celui-là ne porterait pas de numéro et il serait le dernier. Il le signe de son nom comme on signe une œuvre d’art. Mister Clean est né.

3.

AU 13 DE LA RUE Konkel, Marcel et Germaine Bignol avancent à grands pas vers la porte d’entrée de leurs voisins. Armés d’une bouteille de cidre et d’un gâteau fait maison, ils ont bien l’intention de lier connaissance. Et, pourquoi pas, de s’incruster sur place tout l’après-midi.

Germaine n’a pas le temps de sonner que la porte s’ouvre déjà. Monsieur Propre apparaît, un panier à provisions à la main. Il salue poliment les retraités.

– Bonjour, madame, monsieur, dit-il avec un grand sourire, pouvez-vous, s’il vous plaît, m’indiquer le chemin pour aller au supermarché ?

Marcel, qui n’a jamais mis les pieds dans un supermarché (sa femme s’en occupe très bien pour lui), oublie la question qui lui est posée. Il serre énergiquement la main du nouvel arrivant.

– Alors c’est donc vous !… Le monsieur de la pub ! Je vous vois souvent à la télé. Mais en vrai c’est toujours mieux ! Moi, c’est Marcel Bignol.

– Germaine Bignol, enchantée moi aussi. Vous partez faire vos courses ?

Monsieur Propre serre maintenant deux mains en simultané. Il est ravi de l’accueil chaleureux qui lui est réservé.

– Oui, je vais acheter des produits d’entretien, le parquet est plein de poussière. Avant d’emménager, je crois qu’un grand nettoyage s’impose.

Puisque le sujet est abordé d’emblée, Germaine en profite pour tenter de cerner un peu mieux son interlocuteur.

– Oh, mais le ménage ça doit vous connaître, n’est-ce pas… Monsieur Propre…

– Vous connaissez même mon nom ! Je ne savais pas que j’étais une star jusqu’en Belgique…

– Bien sûr que si ! On ne rate jamais vos spots à la télévision ! Hein, Marcel, on les enregistre même parfois.

Pour Marcel, l’affaire ne fait aucun doute. Il est vraiment devenu le voisin de Monsieur Propre. Mais Germaine en est moins convaincue. Les personnages de publicité ne s’échappent pas des téléviseurs, sinon ça se saurait. Elle décide donc de poursuivre l’interrogatoire.

– C’est une passion pour vous le ménage ? Je veux dire, dans la vie de tous les jours, en dehors de votre métier ?

– Absolument pas. Pour tout vous dire, je déteste les tâches ménagères. Et mon compagnon aussi.

C’est la fin d’un mythe pour Marcel. Mais il s’en doutait déjà : les gens du show-biz sont tous des fainéants. Dépité, il laisse sa femme seule avec Monsieur Propre et retourne s’occuper de ses maquettes.

Germaine a maintenant le champ libre. Et elle a une idée pour entrer un peu plus dans la vie de ses voisins, ce qui lui permettra de continuer sa petite enquête :

– Voulez-vous que je vienne faire le ménage chez vous ? demande-t-elle avec assurance.

– Bien sûr ! Ce serait vraiment adorable de votre part, lance Monsieur Propre sincèrement touché. Au fait, puisque je vais faire quelques courses, je peux vous acheter des produits d’entretien madame…

– Ça, c’est une bonne idée ! Ramenez-moi donc de l’Ajax ! dit-elle avec malice.

– Madame Germaine, c’est impossible. Je risque de gros ennuis si on me voit acheter un concurrent. Imaginez un instant le Bibendum de Michelin mettre des pneus Firestone sur sa voiture ! Je vous propose d’essayer plutôt mes produits. Vous savez, un grand nombre de femmes les utilisent et en sont très satisfaites.

– Bon d’accord, je veux bien faire un effort. Mais si ça ne me plaît pas, je vous préviens, je reprends mon Ajax. Surtout pas un mot à mon Marcel, c’est mon mari, il en ferait une jaunisse !

– D’accord, madame Germaine, ce sera notre secret.

– Pour le Shopping Center de Woluwe, vous descendez la rue d’en face, puis à droite sur le boulevard vous verrez le Shopping. En dix minutes vous y êtes.

Monsieur Propre lui dit au revoir et s’éloigne. Germaine le regarde partir. Bel homme ! se dit-elle, en détaillant sa silhouette sportive. Je me demande s’il est vraiment homosexuel, il va falloir que je tire ça au clair.

Monsieur Propre prend l’itinéraire indiqué par sa voisine. Il est plus léger que jamais, cette perspective de ne pas avoir à faire le ménage le remplit de joie. Il croise deux enfants sur le chemin.

– Hé t’as vu ! C’est M’sieu Propre ! dit l’un des enfants à l’autre.

– Il est drôlement costaud ! B’jour, M’sieu Propre !

Monsieur Propre leur fait un petit signe de la main. Deux femmes accoudées à leur fenêtre interrompent leur papotage en le voyant arriver.

– Claudine, je ne le crois pas ! C’est lui ! Monsieur Propre ! Et si on lui disait de monter faire le ménage ?

– Arrête, Simone ! Laisse-le tranquille, tu ne vois pas qu’il va faire ses courses.

Plus loin, une vieille dame qui revient du centre commercial avec un Caddie rempli à ras bord de commissions s’arrête net en le voyant.

– Monsieur Propre ! Monsieur Propre ! hurle-t-elle de joie en se précipitant sur lui. Vous, je vous adore ! Tiens, je vous fais la bise.

Dans son élan, elle renverse son Caddie sur le trottoir. Des paquets jonchent le sol. Elle embrasse avec fougue la joue de Monsieur Propre.

Il l’aide à remettre le tout dans le Caddie. Sur le sol il y a un flacon de Monsieur Propre au citron. La vieille dame l’attrape.

– Vous voyez ! Je vous utilise ! dit-elle en brandissant fièrement le flacon. Merci de m’aider. Vous êtes un homme charmant. Ah ! Si j’avais seulement une quarantaine d’années de moins !

Monsieur Propre entre dans le centre commercial de Woluwe-Saint-Lambert. Il y a une grande braderie. L’endroit est noir de monde.

Il se fraye un chemin tant bien que mal pour arriver au supermarché.

Une fois à l’intérieur, il entreprend de faire ses achats. Tout le monde reconnaît la star et Monsieur Propre a beaucoup de mal à remplir son panier.

Au bout d’un moment, le nouveau Mick Jagger local est encerclé par une trentaine de femmes toutes plus excitées les unes que les autres à l’idée de pouvoir le toucher. Il s’ensuit une bagarre. L’affaire tourne à l’émeute. Dans leur excitation, elles ont déjà arraché le tee-shirt de Monsieur Propre.

Alerté par les hurlements, le directeur du supermarché appelle la police.

Au moment où Monsieur Propre va se retrouver sans pantalon, les policiers arrivent pour le sortir de là. La tête dissimulée sous une couverture, il s’engouffre dans la voiture de police.

Le voyant s’enfuir, les femmes en colère poursuivent la voiture pendant quelques mètres encore.

– Dites donc vous l’avez échappé belle, lui dit un des policiers. Ce n’est pas évident d’être une vedette.

– Vous savez, c’est la première fois que ça m’arrive, répond Monsieur Propre. Je ne pouvais pas imaginer une chose pareille.

– Si j’ai un conseil à vous donner, reprend le policier, la prochaine fois que vous sortez, mettez un chapeau, des lunettes de soleil et un imper. Vous serez plus tranquille et nous aussi.

Dans un bruit de sirènes, les policiers ramènent Monsieur Propre chez lui.

– Merci pour votre intervention messieurs, dit Monsieur Propre en rendant la couverture aux policiers. Je suivrai votre conseil pour le chapeau, les lunettes et l’imper.

– Sans vouloir abuser, ça nous ferait bien plaisir d’avoir un autographe, rajoute un des policiers en tendant à Monsieur Propre son carnet de contraventions.

Monsieur Propre s’exécute puis serre la main des policiers.

– Au fait, bravo pour le déguisement. Il est très réussi, lance un gradé.

– Quel déguisement ? demande Monsieur Propre.

– Vous ressemblez vraiment au personnage publicitaire.

– Mais… je suis Monsieur Propre, répond celui-ci dépité.

– Bien sûr…

Dans un hurlement de rires, les policiers s’éloignent.

– Dingue le nombre de mythos qu’il y a dans cette ville. Pourquoi pas un garagiste qui se prendrait pour Monsieur Bricolage tant qu’on y est !

Torse nu et son pantalon en lambeaux, Monsieur Propre ne comprend pas qu’on puisse ainsi douter de son identité. Piteusement, il rentre à la maison. Derrière les rideaux, son compagnon l’attend. Il n’a rien raté de la scène avec les policiers. Adossé à la fenêtre, il tient entre les mains un vieux papier jauni, un dessin qu’il conserve précieusement depuis si longtemps. Il contracte ses paupières mais ne peut s’empêcher de verser une larme sur le croquis. Il est temps de le montrer à Monsieur Propre. Ce dernier a bien le droit de savoir comment il est venu au monde. Une longue histoire, lancée en 1958 par un chef comptable inspiré, qui s’ennuyait ferme dans une entreprise à Cincinnati. À l’époque, Mister Clean n’était qu’un trait de crayon.

4.

JOHN WAYNBERG S’EST ENDORMI sur sa feuille. Il bave sur le dessin de Mister Clean lorsque la sonnerie stridente de la reprise du travail retentit pour lui rappeler qu’il est temps d’arrêter de rêver et de s’occuper de ses chiffres.

Il met devant lui le croquis, à la verticale contre une pile de livres et commence à taper un long rapport financier sur sa Remington. Il doit le terminer pour la fin de la journée et le remettre à son patron Peter Blake, numéro 2, dit Horloge parlante, parce qu’il passe son temps à rappeler à tout le monde l’heure qu’il est en agitant sans cesse sa montre de gousset dans tous les sens. Le travail doit être toujours fait en temps voulu. Il ne peut supporter que ses subordonnés fassent des heures sup. Pour lui, c’est une preuve de mauvaise organisation.

John s’arrête fréquemment pour jeter un regard sur son œuvre en pensant qu’aucun des dessins précédents n’arrive à la cheville de ce dernier.

À dix-sept heures vingt son rapport est enfin terminé. Il lui reste dix minutes pour le donner à son patron, et quitter le bureau au moment où la sonnerie de fin de journée se fait entendre. Il frappe à la porte du bureau d’Horloge parlante. N’entendant pas de réponse il entre.

Tiens ! déjà parti, pense John en regardant sa montre.

Il ressort et revient dans son bureau. Il est hors de question de laisser traîner ce rapport ultraconfidentiel, même sur le bureau de son patron. Il l’enferme soigneusement dans un placard. Pour des raisons de sécurité évidentes, tout le monde chez P&G se doit de ranger sous clé ses dossiers une fois la journée terminée. On verra ça demain, se dit John en quittant les lieux.

Le lendemain matin, Peter Blake, qui a pour habitude de passer dans les bureaux de ses subordonnés de bonne heure pour s’assurer que tout est bien rangé, entre dans celui de John. Son regard inquisiteur fait le tour de la pièce et s’arrête sur le dessin posé en évidence. Il s’approche et le prend dans ses mains. En voyant la signature au bas de la page, il se rend compte avec stupeur que c’est là l’œuvre de son chef comptable. Il en déduit que, si Waynberg ne lui a pas encore donné son rapport, c’est qu’il a passé sa journée de la veille à dessiner ce stupide personnage.

– Mister Clean, Mister Clean, marmonne-t-il dans sa barbe. Il va voir tout à l’heure de quel bois je me chauffe, ce Môssieu Propre. Je le tiens, rajoute-t-il.

Il faut dire qu’il n’aime pas beaucoup son chef comptable. Cela n’avait rien à voir avec les qualités professionnelles de John. Il fait un complexe d’infériorité devant ce géant musclé d’un mètre quatre-vingt-dix qui le dépasse d’au moins deux têtes, porte une boucle d’oreille et est, en plus, un héros de la guerre que lui n’a pu faire ayant été réformé.

À peine arrivé, John Waynberg est directement convoqué dans le bureau d’Horloge parlante qui brandit le dessin en l’air comme la preuve flagrante d’un grave délit.

– Alors Waynberg, voilà à quoi vous passez vos journées au lieu de faire votre travail. Je vous signale que vous ne m’avez toujours pas remis votre rapport !… Vous ne dites rien ? ! Bon, puisque c’est comme ça, je vais en référer au grand patron.

John ne répond pas. Il n’a pas envie de se disculper devant ce misérable nabot hurlant. Il pourrait sans effort, d’un revers de main, lui balancer une grande gifle qui enverrait Horloge parlante là où est sa place : contre le mur. Mais voilà, chez les Waynberg on ne frappe pas plus faible que soi.

Il voit là l’occasion de se faire renvoyer avec une bonne indemnité de licenciement. Sans dire un mot, il claque des talons, fait un demi-tour militaire et sort la tête haute en direction de son bureau. En y entrant, il a une idée. Il prend dans le fond d’un tiroir tous les autres dessins qu’il a faits. Il retourne d’un pas décidé dans le bureau de son patron et dépose fermement le tout sous son nez.

– Tenez, lui lance-t-il calmement, voilà de quoi apporter de l’eau à votre moulin. Quand vous aurez obtenu mon renvoi je vous demanderai de me rendre mon bien.

Peter Blake reste muet devant tant d’impudence. Cette belle assurance lui coupe le sifflet. John ne lui laisse pas le temps de dire un mot. Il repart en claquant la porte.

La surprise passée, Horloge parlante regarde la chemise en carton bleu posée devant lui. Sur la couverture est écrit : Ma galerie de portraits.

Il l’ouvre, découvre le dessin numéro 1. C’est celui du grand patron Bob Smel, dit le King souriant, qui règne depuis dix ans en maître absolu sur P&G avec une main d’acier dans un gant de velours. Il est assis sur un gigantesque trône fait de boîtes de détergent. Il regarde un long moment ce dessin avec jubilation. Il se voit déjà devant le président étalant tous les dessins sur le bureau, mettant bien en évidence ce numéro 1.

– Ah !… Ah ! ricane-t-il, il a dessiné son arrêt de mort.

Il retourne le dessin et voit le numéro 2. Son visage change brusquement d’expression. C’est lui. Il referme brutalement le dossier.

C’en est trop. Sous le coup de la colère, il décroche son téléphone et compose le numéro de la secrétaire du président.

– Allô !… Nelly !… C’est Horloge… non, Peter Blake… c’est urgent… je voudrais un rendez-vous avec le King… pardon !… le président !

– Eh bien !… Monsieur Blake… vous m’avez l’air bien nerveux ce matin !… voyons voir… Le président est très occupé jusqu’à la fin de la semaine…

– Nelly !… j’insiste… ça ne peut pas attendre… c’est trop important !