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Le puits de Madame, une saga familiale au cœur de la Provence. Le tome II donne une suite familiale durant la Seconde Guerre mondiale. Les femmes ont connu une mobilisation sans précédent. La plupart d'entre elles ont remplacé les hommes enrôlés dans l'armée. Puisque les hommes sont au front, les campagnes sont désertes, les femmes doivent donc assumer les travaux des champs. De nombreuses femmes de tous âges, les marraines de guerre, offrirent une aide morale aux soldats du front en entretenant des correspondances. Ces envois de lettres étaient souvent doublés de colis. A travers elles apparaissent les prémices de la transformation de notre société et leur entrée dans la vie sociale actuelle.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née à Marseille,
Netty vit actuellement dans la ville de Nostradamus à Salon de Provence. Elle y consacre sa retraite à l’écriture et s’investit dans différentes associations culturelles de sa région. Elle a ainsi déjà publié quatre romans historiques pour adulte dont
L’Épopée de la famille Craponne, gentilshommes provençaux. Désormais, elle se concentre sur la littérature pour enfant. C’est tout son savoir sur l’histoire et la mémoire locale qui l’ont amenée à écrire des livres pour et ainsi transmettre la culture provençale. Son premier livre a tout naturellement était consacré à Nostradamus, célèbre médecin de la cité Salonaise.
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Seitenzahl: 340
Veröffentlichungsjahr: 2020
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À ma Mère
où qu’elle soit dans l’éternité du Ciel.
Pour Jean-Frédéric, Vincent et Jules.
Je t’ai vu, Vincent Castellas, je t’ai vu ! Attends un peu que je rencontre ton père !
Malgré le fou rire qui le pliait en deux, le garçon courait de toutes ses jambes, essayant de maintenir la distance avec son aîné de quatre ans qui galopait devant lui.
La voix furieuse continuait à les poursuivre.
— Et toi aussi Olivier Riche, je t’ai reconnu ! Bougres de mouffatans ! Marri merdous !
Ils sautèrent la roubine d’un même élan, coupèrent à travers les prés où les narcisses pointaient leurs fières petites corolles blanches vers un soleil tout neuf.
Un printemps aux tiédeurs d’été paraît de verdure l’aride Provence. Pâques enneigeait les arbres fruitiers, accrochant des pétales dans leurs cheveux emmêlés par le vent de la course. L’herbe haute fouettait leurs mollets. Ils atteignaient la garrigue. Surs d’être assez loin, ils se laissèrent tomber, le cœur battant, au milieu du romarin bleu, du lavandin violet et des touffes de petits chênes, donnant libre cours à leur joie.
— Cette fois-ci, on s’est fait prendre.
Olivier tourna vers son complice ses yeux verts où la malice brillait en points d’or. Blond de cheveux, clair de peau, sa silhouette dégingandée contrastait avec celle plus trapue de son petit compagnon au teint hâlé, pourtant grand pour ses neuf ans. Le « Pruneau » comme l’appelait sa mère.
— C’est la Pissarote qui nous a reconnus. Elle va sûrement aller à la bastide trouver ton père ou le mien... On n’y coupe pas d’une raclée !
Vincent indifférent à l’évocation de leur future punition continuait à rire. Il entendait encore le bruit des seaux renversés dans le tumulte des ménagères qui s’enfuyaient poussant des cris d’effroi devant les furets lâchés autour de la fontaine du Pélican.
Séparé pendant l’année scolaire, Olivier poursuivait mollement ses études à l’école Viala-Lacoste de Salon, tandis que Vincent sévissait dans les classes primaires du Lycée Thiers à Marseille où enseignait son père, ils mettaient en commun leur imagination pendant les vacances. Inventaient les pires bêtises, grâce auxquelles leur vie s’embellissait de toutes ces merveilleuses choses qu’on s’ingéniait à leur interdire.
Comme cette fois où, arrivant à l’improviste, ils découvraient sur le bord du canal un groupe de quatre Pélissannais, têtes penchées, mains appuyées sur les genoux et postérieur levés bien en évidence, examinant l’eau avec attention.
Un sourire entendu suffit aux deux garçons qui, prenant leur élan, en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, basculaient cul par-dessus tête dans le canal, les villageois époustouflés qui n’en revenaient pas de cette baignade forcée.
Partageant le monopole des farces, les deux acolytes bénéficiaient équitablement des représailles et subissaient de manière impartiale les corrections paternelles.
Bras repliés sous la nuque, Olivier contemplait le ciel uniformément bleu.
— Je me demande ce qu’on va bien pouvoir raconter ?
Vincent à plat ventre, surveillait la lente progression d’une mante religieuse en mâchonnant un brin d’herbe.
— On a qu’à dire que c’est pas nous, que la Pissarote s’est trompée.
— L’ennui, c’est qu’on a perdu les furets... Quand sauveur verra la cage vide, on ne pourra plus nier. Sans compter qu’il va pas être content Sauveur, s’il veut aller chasser !
— Tu pourrais peut-être demander à François de nous aider ?
— À François !
Ce frère aîné qu’il chérissait semblait avoir réuni toutes les qualités et il lui était bien difficile de lui ressembler. En riant il arrangeait toujours leurs affaires après chaque nouvelle bêtise, mais sans omettre de la chapitrer.
« Tu ne deviendras donc jamais raisonnable ! Passe encore Vincent, mais toi ! À ton âge ! »
Mais Olivier était bien décidé à continuer sa vie insouciante.
Il se tourna vers Vincent toujours aussi immobile.
— Je crois qu’il vaudrait mieux en parler à ta sœur.
Vincent saisit délicatement le Prégadieu et se retourna.
— Victoria ?... C’est pas bête, elle fait ce qu’elle veut de tout le monde Victoria.
— Satisfaits d’avoir trouvé une solution à leur problème, la faim se faisant sentir, ils décidèrent de rentrer à Hautecoste, non sans avoir fait un petit détour par Baume Nègre pour voir les abricotiers en fleurs.
Aurélie Castellas profitait de ce moment calme avant le repas. Le vent léger qui faisait frémir les feuilles nouvelles des marronniers avait une odeur d’herbes coupées. Elle revoyait cette jolie Aurélie Vigne en proie à tant d’enthousiasmes et de contradictions, là-bas, tout là-bas, l’été de ses 16 ans... N’avait-il jamais existé ce merveilleux été ?
Elle considéra le paisible paysage qui s’étendait devant elle, rien n’avait vraiment changé. La pelouse recommençait à verdir, les corbeilles de pensées multicolores éclataient de couleur, et la haie de lauriers roses se chargeait de boutons.
« Cette année cela fera dix ans qu’à cet endroit même, Julien m’a déclaré son amour ».
Elle sursauta.
Dix ans ! Dix ans déjà ! Ce n’est pas possible, s’étonna-t-elle. Ces dix années enfuies, elle n’avait pas pu les remplir uniquement de tâches quotidiennes ! Dix années de bonheur, jalonnées par la naissance de Vincent, les succès scolaires de Victoria, les retours à Hautecoste pour les vacances. La paix en somme, après le tumulte. Désormais, elle vivait heureuse auprès de l’homme qu’elle aimait, et les quatre prunelles dorées attachées sur elle complétaient sa félicité.
Le petit François, toujours plein d’attention, était devenu ce grand garçon tranquille au regard si noir, si doux. Il avait soulagé d’abord, puis succédé à son père à la tête du domaine quand l’état de santé de celui-ci ne lui avait plus permis de continuer.
Quant à Olivier, il faisait avec Vincent une belle paire de chenapans !
Par la fenêtre ouverte, monta de la terrasse le ronflement d’un moteur. À travers la moustiquaire, Victoria vérifia qu’il s’agissait bien de la voiture de François. Elle se précipita vers le monceau de vêtements épars qui encombraient son lit, fouillant au hasard parmi les toilettes.
— Que pourrais-je bien me mettre ?
Elle frappa du pied.
— Non décidément tout cela ne va pas !
Assise au bord du lit, elle promena un regard serein sur le désordre de sa chambre. Depuis huit jours, elle attendait le retour de François, en voyage d’affaires à Paris, et elle ne voulait pas rater son entrée. Elle fronça son petit nez retroussé.
— Si j’inaugurais le pantalon de lin blanc que marraine m’a offert ? Avec cette longue veste en bourrette de soie…
Peut-être pas très conventionnel pour une jeune fille à un repas de famille ? Bah, marraine me l’a donné pour que je le porte, au diable les conventions !
Elle choisit un petit polo de coton bleu marine et blanc, très souple, chaussa des sandales blanches, et se regarda dans le miroir…
« Surtout ne pas avoir l’air endimanché, après toutes ses Parisiennes », songea-t-elle avec impatience.
Elle constata avec une évidente satisfaction que le blanc lui seyait à merveille. La blancheur de la toilette mettait en valeur la matité de son teint. Elle soulignait la masse des cheveux courts d’un brun flamboyant, légèrement ondulés, qui moussaient autour de ses yeux sombres aux reflets dorés, fendus en amande, et que l’excitation du moment faisait étinceler. Le nez mutin atténuait le menton volontaire, la bouche bien ourlée achevait de donner un charme particulier à ce visage décidé.
Elle enfila rapidement la veste, jeta un dernier regard vers le miroir.
« Le bleu me donne un petit air sérieux... épatant ! » En descendant l’escalier, elle s’appliqua à se composer un visage.
C’est l’air parfaitement détaché que Victoria pénétra dans la salle à manger. Tout le monde avait déjà pris place autour de la table, les regards convergèrent vers elle.
— Oh, je suis la dernière, excusez-moi.
Aurélie sourit intérieurement devant l’aisance de sa fille.
Le regard amusé de François accrocha celui de la jeune fille. Il s’approcha d’elle, la lueur d’ironie s’accentua. Il fit mine de l’examiner avec attention.
— Si tu continues comme ça ma Chatte, tu vas devenir une charmante jeune fille.
« Il se moque de moi, ça commence bien ! »
Elle répliqua avec raideur.
— Décidément, la capitale ne t’a pas ouvert l’esprit ! Beaucoup considèrent, déjà, que je suis une charmante jeune fille mon cher.
Furieuse, elle passa devant lui, s’assit avec dignité, et soutint avec une apparente indifférence, le regard railleur de François placé devant elle.
Elle détaillait les traits virils. Les cheveux rejetés en arrière découvraient un large front, donnant à sa physionomie un air de franchise qui appelait la sympathie. Les yeux, si noirs qu’on ne pouvait distinguer l’iris de la pupille, ce regard andalou qui faisait des ravages à Salon, était célèbre jusqu’au Pays d’Arles. « Il est de plus en plus beau... Je le déteste ! » Ruminait-elle avec la plus parfaite mauvaise foi. Julien regarda Isidore, lui fit un signe discret, puis jeta un coup d’œil en direction de Vincent et Olivier qui attaquaient le contenu de leur assiette de bon appétit.
— Il paraît que les furets de Sauveur se sont enfuis…
Les deux garçons, muets, s’absorbaient dans la contemplation de leur nourriture.
— ... Il paraît aussi qu’ils ont réapparu devant la fontaine du Pélican, au moment où les ménagères y puisaient de l’eau. Bien sûr, personne ici n’est au courant ? reprit Isidore. Pris de court, Vincent assura :
— Ben, non…
— Non, non... Renchérit Olivier.
Julien fronça les sourcils.
— Dites donc garnements, pour qui nous prenez-vous ?
Vincent lança un regard perplexe à Olivier, poussa un soupir puis se décida.
— C’est-à-dire que... on voulait simplement aller chasser, alors on a emprunté les furets de Sauveur. On les aurait remis aussitôt après, mais ils se sont échappés, on l’a pas fait exprès ! conclut-il, son assurance retrouvée.
Isidore réprima un sourire.
— Et bien, il faudra vous débrouiller tous les deux pour faire avaler ça à Sauveur.
La grimace des garçons en disait long sur le plaisir de leur prochaine entrevue avec le baïle.
François fit diversion en décrivant l’Exposition Coloniale qu’il avait visitée à Paris, puis la conversation dévia sur l’opportunité de la construction d’une ligne fortifiée par Maginot, le long de la frontière allemande, alors que l’économie française donnait des signes d’essoufflement.
Victoria se désintéressa de la discussion et se réfugia dans ses pensées qui toutes la ramenaient vers François.
— Mon Dieu qu’il fait chaud, un vrai temps d’été !
L’une suivant l’autre, les deux jeunes filles cherchaient une place à peu près confortable sur le bancaou , face au vallon. On était au début du printemps, le Mistral radouci caressait la Provence avec des tendresses d’amant, tirait brusquement le soleil de derrière les nuages, changeant la saison d’un souffle, portant sur son aile les parfums diffus de la menthe poivrée et du fenouil sauvage, mêlés à l’odeur de la terre.
La chaleur de la montée avait mis du rose à leurs joues.
Victoria tourna la tête vers Jeanne.
— Je me demande où sont encore passés ces deux galopins ! Ils nous demandent de les accompagner jusqu’à Sainte-Croix, et arrivés ici ils disparaissent. Hortense et Delphine ont eu raison de préférer les chaises longues de la terrasse.
Jeanne soupira en pensant à l’ombre fraîche des marronniers. Victoria examinait la petite brunette aux yeux rieurs qui s’éventait de la main à ses côtés. Des trois sœurs Tourette, seule Hortense avait hérité de la beauté de sa mère, et tout le monde s’accordait à dire qu’elle en était le vivant portrait. Delphine et Jeanne s’en souciaient peu, leur heureux caractère s’en étant accommodé depuis longtemps.
— Tu ressembles à une pomme d’amour , comme dirait Julia.
Tout en parlant, elle froissait entre ses paumes, des brins de thym fleuri et en respirait l’odeur.
— François est avec Pierre aujourd’hui ?
Jeanne cessa de s’éventer.
— Ils devaient se retrouver au Cercle des arts.
— Naturellement ! Pour aller Dieu sait où... Ils pourraient au moins avoir la politesse de nous tenir compagnie, ou alors nous emmener avec eux, ne crois-tu pas ?
Jeanne garda un silence prudent et glissa vers un autre sujet.
— As-tu rencontré Henri Moulinas ?
— Je crois bien, je ne vois que lui ! Il m’agace, je ne peux pas faire un pas sans le retrouver sur mon chemin.
— Il serait amoureux de toi que cela ne m’étonnerait pas.
Cette perspective fit naître un sourire éclatant sur les lèvres de Victoria.
— Pardi !
Jeanne était aux anges.
— Et toi ?
— Moi ?...Moi, j’ai envie de vivre à ma guise. J’épouserai qui je voudrai quand je voudrai. En tout cas pas ce petit Moulinas !
Jeanne prit un air candide.
— François peut-être ?
L’arrivée soudaine des garçons épargna Victoria d’une réponse quelque peu embarrassante.
— Ah vous voilà, où étiez-vous donc passés ? Je parie que vous avez encore inventé de nouvelles idioties.
Vincent s’installait confortablement, la tête appuyée sur les jambes de sa sœur, mâchonnant un brin de fenouil.
— Perdu ! On est allé visiter les ruines de l’abbaye. On vous aurait bien emmenées, mais c’était trop dangereux pour des filles, ajouta-t-il, fanfaron.
Il y eut un petit silence.
— Dis donc Vic, tu parleras à ton parrain pour les furets ?
Victoria secoua la tête amusée.
— C’est pour ça que tu nous as fait monter jusqu’ici !
Elle se tourna vers Olivier.
— Tout de même, toi qui es l’aîné tu pourrais…
Le garçon l’interrompit avec acrimonie.
— Ah non, tu ne vas pas toi aussi recommencer comme les parents ! Écoute, si tu veux bien parler à Sauveur, je te parlerai de quelque chose qui t’intéresse.
Victoria, un air lointain parfaitement imité, suivait des yeux le léger frémissement des grands pins.
— ... Quelque chose qui concerne François…
— Dis toujours, on verra ensuite, concéda-t-elle du bout des lèvres.
— Ah non, il faut que tu promettes d’abord.
Jeanne s’amusait franchement.
— Promets Victoria, promets donc !
— C’est bon, j’intercéderai auprès de parrain. Je t’écoute.
— Je connais le nom de la dernière conquête de François à Salon.
— Oui, et bien ?
— C’est Fanny Vidal.
— Oh, ce n’est que cela !
Victoria qui rongeait son frein prit cependant une mine ennuyée de circonstance.
« Fanny Vidal ! Cette petite blonde insipide qui ressemble à une motte de beurre ! Bien sûr elle a de la fortune, mais c’est tout ce qu’elle a, la pauvre... Mièvre, insignifiante... S’il aime la guimauve, il va être servi François, grand bien lui fasse ! »
De mordoré, ses yeux avaient viré au noir, et Olivier savourait son effet.
Le silence enveloppait le petit groupe. Des bruits indéfinis montaient du vallon où s’alanguissait le village. Cette journée qui finissait, ils eurent soudain l’impression qu’elle leur appartenait.
Le printemps avait leur âge, la vie les attendait, leur tour était venu. Ils se tenaient à l’orée de ce monde mystérieux, impatient, bien décidés à s’y tailler une belle part.
François achevait un solide petit déjeuner quand Cécilia pénétra dans la salle à manger. Le jeune homme abandonnant sa place se porta au-devant de sa mère.
— Déjà levée, tu devrais te reposer un peu plus maman.
Il la regardait mi-grondeur, mi-souriant.
Elle eut un petit geste désinvolte qui lui donna un air furtif de jeunesse.
Le temps, les soucis, les peines avaient altéré ce visage si bien dessiné, mais les traits restaient encore beaux.
François se souvint que seule, elle avait assumé la mort de Sophie, petite sœur si peu connue, seule avec Aurélie, elles avaient maintenu et même agrandi Hautecoste pendant quatre longues années de guerre. Seule, elle avait supporté le choc du retour de son mari gazé, invalide…
Puis Aurélie sur laquelle elle s’était appuyée si longtemps s’était mariée. Elle avait suivi son mari Julien Castellas à Marseille avec sa petite fille Victoria.
Victoria…
— À quoi penses-tu mon garçon ?
Cécilia considérait avec attention le visage de son fils penché vers elle. François eut un sourire lumineux, conduisit sa mère vers la table et se rassit à ses côtés.
— À ta jeunesse maman.
Cécilia lui rendit son sourire.
— Ma jeunesse... Elle est là si proche, mais voilà, moi seule peux encore la voir... Mon corps lui-même l’a oubliée !
Mariette apportait la cafetière et un pot de lait brûlant.
— Que fais-tu ce matin ?
— Je compte aller visiter les pêchers de la Penne.
— Il fait beau, tu devrais pousser jusqu’à Beaume Nègre pour voir aussi les abricotiers.
— J’irai... Après tout, il faut bien en passer par où tu veux, n’est-ce pas ?
— Ne dirait-on pas que je suis un tyran !
Il lui lança un clin d’œil significatif.
— Bon, bon je suis un tyran... Mais que veux-tu, il m’a bien fallu durcir mon caractère quand la santé de ton père l’a obligé à restreindre ses activités. Avant de te passer le flambeau, j’ai assuré l’entière responsabilité du domaine ; surtout après le départ d’Aurélie... Ah, nous avons fait du bon travail ensemble, nous nous entendions si bien ! Elle ajouta en riant. Et puis tu sais, je crois que les hommes n’aiment pas tellement les femmes trop passives.
— À ce propos…
— Oui ?
François regardait sa mère avec une certaine perplexité.
— Maman, si je décidais…
La porte cria sous la poussée d’Isidore.
Interrompant leur conversation, leurs regards anxieux se portèrent sur lui.
Les pommettes anormalement colorées, les larges cernes bistres, disaient combien la nuit avait dû être mauvaise. Le cortège de toux, de suffocations qui accompagnait ses insomnies avait décidé depuis longtemps Isidore à dormir seul.
Il ne voulait à aucun prix de la pitié de sa famille, ni de témoins à se déchéance physique.
Malgré les protestations de Cécilia, il avait aménagé sa chambre dans une petite pièce du rez-de-chaussée, donnant directement accès vers l’extérieur. Un cagibi attenant, transformé en cabinet de toilette lui donnait une indépendance totale.
Passionné de chasse, il disparaissait pour des randonnées solitaires, sans prévenir, quelquefois pendant plusieurs jours, laissant sa femme dans une terrible angoisse.
Il écoutait de temps en temps les comptes rendus de son fils sur les nombreuses activités du domaine, dissimulant la fierté que lui inspirait son garçon sous une affection ombrageuse et bourrue. Il déposa un rapide baiser sur le front de Cécilia et se retourna vers François.
— Encore là ! Je te croyais déjà en route vers la Penne.
Cécilia secoua la tête avec un petit sourire.
— Ne vous impatientez pas Isidore, je crois que François a quelque chose d’important à nous dire.
— Ah ?
Isidore interrogeait son fils du regard.
Le jeune homme s’assit face à ses parents.
— Que diriez-vous si je décidais de me marier ?
La réaction d’Isidore fut immédiate. Une expression de jubilation éclaira sa figure.
— Eh bien, mon garçon, je dirais qu’il est grand temps !
Avec un peu d’anxiété dans la voix, Cécilia demanda.
— Je la connais ?
Le regard de François allait de l’un à l’autre.
— Vous n’avez pas deviné ?
— …
— Victoria…
L’exclamation fusa en même temps.
— Victoria !
François éclata de rire devant leur étonnement.
— Eh bien oui, Victoria, qui y a-t-il de tellement curieux ? Nous avons pratiquement été élevés ensemble, j’ai pu l’apprécier... et je l’aime !
— C’est la femme qu’il te faut, conclut Cécilia. J’avoue pourtant que je n’aurai jamais imaginé qu’il puisse y avoir un tendre sentiment entre vous.
— C’est que... poursuivit François embarrassé... elle ne le sait pas encore.
Isidore reposa sa tasse dans un bruit inquiétant de porcelaine.
— Ah ça ! Tu nous parles mariage sans avoir consulté la principale intéressée. Et si…
Mais Cécilia l’interrompit doucement.
— Tu as bien choisi François, vas lui parler.
Elle se leva, lui sourit, le regarda un instant. Son cœur débordait de tendresse pour ce grand garçon qu’elle avait mis au monde. Quant à sa filleule, n’avait-elle pas depuis longtemps déjà, un peu pris la place que sa petite Sophie avait si cruellement laissée vide.
— Il m’a semblé la voir se diriger vers la Touloubre.
Tendrement, mais avec fermeté, elle le poussa vers la porte.
Assise sur une pierre moussue, Victoria regardait distraitement le soleil jouer sur la surface de l’eau à travers le frémissement des feuilles nouvelles. Elle poussa un soupir et lança un caillou qui troubla un instant le cours paisible.
La fin des vacances de Pâques arrivait, bientôt elle retrouverait Marseille et le lycée.
Décidément, ce matin sa vue était comme la petite rivière, somnolente et fluide. Un jour de plus à passer, un jour de plus de perdu…
« Il s’est moqué de moi, exprès ! »
Elle sourit pourtant à l’image de François cachée sous ses paupières et repartit dans son rêve.
Un bruit de pas la fit se retourner. François s’avançait sur le sentier, son cœur se mit à battre à grands coups désaccordés. Il se pencha vers elle.
— À quoi rêvent les jeunes filles ?
Elle se leva, le dévisagea sans aménité et répliqua.
— Tu devrais poser la question à Fanny Vidal !
— Que me racontes-tu ? demanda-t-il en riant.
Cramponnée à sa jalousie, Victoria continuait.
— Oh, tu peux rire, profite -en bien, je ne t’en donnerai plus l’occasion de sitôt. Les vacances se terminent et je n’aurai peut-être pas envie de revenir en juillet. J’en ai assez de tes airs moqueurs !...
Elle commençait à marcher, François aligna son pas sur le sien… J’en ai assez de te voir papillonner autour de toute ces... nigaudes ! Et je dis nigaudes parce que ma bonne éducation ne m’autorise pas un autre qualificatif !... Elle leva la tête vers lui agressive... et de t’en vanter avec des airs de matamore ! J’en ai assez de... Elle perdait le souffle, accélérant sa marche au fur et à mesure que montait sa colère.
— Tu as fini ? Je peux placer un mot ?
Victoria s’arrêta, elle eut un rire sarcastique.
— Même plusieurs, mais je doute que tu puisses me convaincre.
D’un mouvement inattendu, il lui saisit les mains.
— Tout ce que tu as dit est sans doute exact, mais il n’empêche que c’est toi que j’aime.
Elle le regardait avec stupeur.
— Qu’est-ce que tu…
Ce n’était plus de l’ironie qu’elle avait l’habitude de rencontrer dans les yeux de François, mais une ardente chaleur. Elle baissa brusquement les paupières.
Le frôlement de l’eau sur les herbes hautes de la rive se mêlait au bruit de son sang contre ses tempes. Tout devenait irréel. « Ce n’est pas possible, je rêve ». Peu à peu elle se retrouvait, elle articula.
— Mais tu ne m’a jamais…
Une tendre gaieté dansait dans les prunelles de François.
— Je voulais te laisser tranquillement terminer tes « Humanités », te parler après ton bachot, mais tu vois, je n’ai pas pu attendre aussi longtemps.
Elle avait envie de pleurer et de rire en même temps.
— Tu m’en veux toujours ?
— Oh, je te pardonne volontiers, s’écria-t-elle en se précipitant dans ses bras.
François la retint serré contre lui, puis comme les bras de Victoria se nouaient derrière sa nuque, il prit ses lèvres avec une douceur étrange empreinte de violence.
Elle reprit haleine, incapable de parler elle s’abandonnait la joue appuyée sur le velours rugueux de la veste, certaine que l’existence s’était arrêtée.
Pour reprendre le sentier, François lui enlaça la taille. Victoria pensait que toute la vie maintenant ils marcheraient ainsi.
Elle s’appuya davantage et François sentit son corps léger peser un peu plus lourd contre sa hanche.
— Et maintenant, inutile de faire traîner les choses, je vais de ce pas demander ta main à tes parents. Il lui sourit triomphant. N’est-ce pas ma jolie Chatte !
Victoria qui jetait feux et flammes à la moindre contrainte trouvait délicieux d’être ainsi bousculée, elle était prête, à cet instant, à consentir sans la moindre discussion à tout ce que François lui proposait.
— Dis-moi, qu’est-ce que c’est que cette histoire de Fanny Vidal ?
Elle lui lança un regard inquisiteur.
— C’est, paraît-il, ta dernière conquête.
— Ah bon.
— Comment « Ah bon », c’est tout ce que tu trouves à répondre !
François vit avec amusement s’enflammer les joues mates. Et voilà, ça recommence, pourtant, il vient d’être si tendre, si gentil.
— Tu es fâchée ?
Victoria joua l’étonnement.
— Fâchée, moi ? Et pourquoi mon Dieu ?
Elle sentit son visage brûler si près de celui de François.
— Mais si, tu es fâchée, et tu as tort, on t’a mal renseignée, c’est Paul qui est amoureux de Fanny !
L’étau qu’elle connaît bien et qui lui faisait si mal se desserra comme par enchantement, l’air était redevenu bleu et les arbres pleins d’oiseaux.
« François, François ironique et tendre, comme la vie va être passionnante avec toi ». Puis avec un de ces revirements qui la caractérise : « Quant à toi Olivier, tu ne perds rien pour attendre ! »
Aurélie ouvrit tout grand les volets de la chambre. Elle huma avec délice l’haleine légère du matin puis se retourna vers Julien encore engourdi de sommeil qui s’étirait voluptueusement.
— Quel est ce branle-bas de combat ? Tu te lèves aux aurores, ma chérie.
Cela fit rire Aurélie.
— Aux aurores ! Le soleil brille depuis longtemps, la matinée est déjà bien avancée, regarde paresseux, je t’apporte ton petit déjeuner.
Julien fourragea dans ses cheveux puis bâilla bruyamment avec cette absence de gêne née d’une longue intimité. Les yeux mi-clos, à travers le brouillard de sa myopie, il observait sa femme aller et venir. Il s’attendrit à constater que ni le temps ni l’habitude n’avaient en rien émoussé leur amour. Leur entente au contraire était devenue plus profonde, plus complète. La fougue des premières années s’était doucement transformée. Aujourd’hui ils possédaient la certitude de former un couple, connaissant l’un l’autre leurs imperfections et tâchant de s’en accommoder à la regarder faire.
— Tu sais que tu es toujours aussi jeune et désirable, mon trésor, à côté de toi, j’ai l’air d’un vieillard.
— Si tu cherches des compliments, tu n’en auras pas ! Elle lui tendit la tartine, tiens mage papé.
— Ah c’est comme ça ! Attends un peu…
Au risque de renverser le plateau, de son bras unique, il l’attira vers lui et parcourut son visage de baisers légers. Lorsqu’elle parvint à se dégager, elle se campa devant le miroir et entreprit de remettre de l’ordre dans sa coiffure, pendant que Julien faisait un sort à son petit déjeuner.
Le mutisme soudain de sa femme le surprit.
— Quelque chose ne va pas ?
Elle eut un geste évasif.
— Victoria me préoccupe, depuis que nous sommes arrivés, je la sens nerveuse, tendue, instable enfin... Cela ne lui ressemble pas.
Elle se retourna la brosse à la main.
— Elle ne t’a parlé de rien ?
Une connivence de longue date existait entre sa fille et son mari. Au début, Aurélie possessive avait très mal accepté cette situation. Julien avait dû déployer des trésors de diplomatie pour mettre un baume sur les sentiments maternels à vif de sa femme. Peu à peu, elle avait compris que la stabilité de son foyer passait par le partage de l’affection de Victoria. La naissance de Vincent avait définitivement normalisé les rapports et depuis longtemps, elle ne prenait plus ombrage des confidences de Victoria à son père adoptif.
Julien quitta son lit pour venir l’embrasser.
— Non, elle ne m’a rien dit, et toi, cesse de te tracasser. Victoria a les soucis de toutes les jeunes filles de son âge ; son bachot, ses amourettes, rien que de très normal dans tout cela.
Il attendit une protestation qui ne vint pas. Aurélie hocha la tête pensive.
— Tu as sans doute raison... Mais vois-tu, elle serait amoureuse que cela ne m’étonnerait pas.
— Laisse donc cela lui passera.
Plus sérieux il continua.
— Par contre, je suis inquiet pour Isidore, il n’en finit pas de cracher cette saleté d’Ypérite. Je me demande si Cécilia s’aperçoit à quel point il a mauvaise mine.
— C’est vrai, il a beaucoup changé depuis Noël dernier…
Ils gardèrent tous deux le silence, Julien sortit de ses pensées moroses pour demander.
— Je suppose que notre vieille Julia t’a déjà entretenue des potins du jour.
— Tu la connais, elle est debout avant tout le monde... Il est vrai que l’âge réduit le sommeil... Elle ouvre sa T.S.F. en même temps que l’œil, et la ferme en éteignant la lumière. Comme elle devient sourde, toute la maison en profite ! Cécilia te bénit pour ce cadeau de Noël.
Julien répliqua en riant.
— Bah, cela compense ses anciennes incursions aux cuisines qui amenaient le désordre des fourneaux, les colères retentissantes de Mariette... et les plats gâchés.
— J’ai rendu visite à ma mère, je lui ai apporté quelques petites choses à laver et…
— Tu donnes toujours du linge à laver à ta mère !
— Julien, tu sais aussi bien que moi que ma mère se sentirait personnellement offensée, si je ne lui apportais plus rien. Elle met un point d’honneur à occuper la place au lavoir, cela lui donne l’impression d’être encore utile, alors pourquoi l’en priver ?
Julien s’ébroua et se dirigea vers le cabinet de toilette.
— Bon... Après tout... et moi si je continue à traîner, je ne serai jamais prêt à l’heure sacro-sainte du pastis.
Après de longues discussions, les familles, d’un commun accord, ont décidé de célébrer les fiançailles pour la Fête-Dieu.
Les genêts exhalent en vain leur parfum, l’été naissant déploie ses attraits. La tête pleine de projets, Victoria ne tient plus en place. Son bachot relégué au dernier plan de ses préoccupations, seul compte désormais le temps qui la sépare du jour où elle deviendra le femme de François.
Intimidée peut-être pour la première fois de son existence, la jeune fille pénètre dans la salle à manger. Levant les yeux, elle reconnaît à peine la vaste pièce où tant de fois elle s’est assise à la grande table. Aujourd’hui, une profusion de fleurs cache les beaux meubles cirés. La table disparaît sous la nappe brodée, d’un blanc immaculé, le cristal, la porcelaine fine, l’argenterie. Les visages familiers l’accueillent, un sourire attendri. Elle passe de bras en bras, se prêtant de bonne grâce à ces embrassades qui n’en finissent pas.
Elle cherche François des yeux. Accaparé par tante Élisabeth, penché vers elle, il l’écoute parler. Victoria pince les lèvres.
« Qu’est-ce qu’elle a donc tant à lui raconter cette vieille pie ! Elle parle, elle parle ! »
Enfin tout le monde prend place. François assis auprès d’elle lui sourit. Victoria détendue s’épanouit.
Autour de la table, monte la rumeur des conversations et des rires, le cliquetis discret des couverts contre la porcelaine, le tintement léger du cristal.
Justine, aidée par Mariette, s’affaire à passer les plats, déboucher les bouteilles, changer les assiettes.
Assise entre Julien et Isidore, Aurélie laisse errer son regard sur les convives.
Le grand-père Roche, tout ratatiné, qui ne sort jamais de son domaine de Fonforte, papé et mamé Castellas venus de Marseille accompagné de leur fille Élisabeth, à l’aurore de son cinquantième printemps, le mauvais caractère de la famille ! Louise sa mère, austère et empruntée, rigide sur sa chaise, près de la vieille Julia rubiconde. César, les tempes grisonnantes, mais l’œil toujours aussi bleu, lui sourit à travers les fleurs de la table. Tante Lili, gourmande, qui a pris l’ampleur d’une Corvette, surtout occupée des mets qu’on lui présente. Sauveur, le parrain de Victoria, maître baïle de la propriété, visage tanné par le soleil, verbe haut, grand et fort comme son père auquel il a succédé, dissimule presque sa femme la douce Angeline. Olivier et Vincent qui se donnent du « mon cher beau-frère » avec des clins d’œil entendus. Cécilia, que les ans semblent à peine avoir effleurée... Tous, sont là pour fêter sa fille.
Ainsi, la petite bâtarde d’autrefois entre aujourd’hui dans une des familles les plus estimées et les plus riches de la région et devient un objet d’envie pour toutes les mères de filles à marier. Le choix de François efface affronts et camouflets, il referme enfin cette brûlure jamais tout à fait cicatrisée malgré le temps.
Mentalement elle passe en revue le domaine : oliviers, vignes, champs, vergers, prés, ruches, fermes, troupeaux s’additionnent à lui donner le vertige.
La légère pression de main de Julien la ramène brusquement dans le brouhaha de la salle à manger de Hautecoste.
Les bouchons de champagne sautent, Isidore lève son verre aux fiancés, c’est le moment choisi par François pour glisser au doigt de Victoria un magnifique solitaire qui la laisse sans voix.
Au milieu de l’attendrissement général, elle satisfait aux convenances et tend une joue pudique à son fiancé qui murmure ironique à son oreille.
— Tes jolies petites griffes l’embellissent !
Elle n’a pas le temps de répliquer, on s’empresse autour d’elle pour la féliciter et admirer sa bague.
Les nombreux jeunes gens amis, invités au lunch arrivent. L’après-midi touche à sa fin, la tombée du soir empourpre l’horizon, avec dans l’air un parfum de foins apporté en bouffées par la brise tiède des douces nuits d’été de Provence.
Une excitation joyeuse anime le petit groupe dont Victoria est le centre.
— Puis-je voir ta bague ? demande Jeanne. Qu’elle est belle ! Puis à mi-voix, dis-moi, est-ce agréable d’être fiancée ?
Le regard brillant de bonheur de son amie répond pour elle.
Grand, brun, sec, le visage rieur, Pierre Tourette accompagné de Fanny Vidal admire à son tour les feux que lance le bijou.
— Magnifique !... Mais François est certes le plus comblé aujourd’hui, puisque tu lui offres le joyau sans prix de ton cœur !
Victoria éclate d’un rire irrésistible.
— Mon Dieu, Pierre, je ne te connaissais pas ce talent de poète.
Pierre baise galamment la petite main qu’il n’a pas lâchée.
— Ris le plus souvent possible Victoria, le rire est fait pour toi.
Le regard de la jeune fille effleure le visage blanc et rose de Fanny. Condescendante, elle lui accorde. « Dans le fond, elle n’est pas si mal que ça, cette petite… »
La nuit est maintenant tout à fait tombée. La musique invite la jeunesse, qui dans une envolée de couleurs claires, se précipite vers le plancher installé à son intention. Pour danser le Boston, François tient Victoria un peu éloignée, il lui décoche un petit sourire railleur.
— Sais-tu à quoi tu me fais penser ?
— Je m’attends à tout.
— À une petite chatte qui lape son lait avec délice.
— C’est un reproche ?
— Allons bon ! Te revoilà partie en guerre, prête à sortir tes griffes.
Il resserre son étreinte autour de sa cavalière et lui chuchote.
— Je préfère lorsque tu ronronnes.
Vincent est lui aussi à son affaire, tout occupé à enlacer la jolie petite Hortense. Pour une fois, il semble avoir oublié son comparse qui de son côté ne perd pas son temps auprès de la pétillante Delphine.
Le Lambeth-Walk étire autour de la terrasse et sur la pelouse son cortège de danseurs, petit doigt en l’air, qui ponctuent le rythme de loin en loin, du cri perçant qui caractérise la nouvelle danse.
François en profite pour entraîner sa fiancée au-delà de la zone illuminée.
— Et nos invités, s’inquiète Victoria.
— Prérogative du fiancé ! Peut-être as-tu peur de rester seule avec moi ?
Sans réponse, Victoria hausse les épaules et prend la main qu’il lui tend.
À l’extrémité de l’allée de mûriers, la musique leur parvient assourdie, de loin les lampions oranges piquent la nuit, pareille à des lucioles. François l’observe avec une étrange impression qui la fait frissonner. Il l’attire contre lui, sa bouche close reste un moment posée, légère, contre la sienne. Cœur affolé, Victoria attend. Les lèvres de François ouvrent doucement les siennes. La caresse frôle son palais, effleure ses dents, l’embrase tout entière.
Elle chancelle, prise de vertige. Pendant un instant, elle a mêlé sa vie à celle de François.
Une brise imperceptible court sur la pointe des arbres. Victoria, les yeux fermés, se laisse bercer. Un souffle chaud parcourt sa nuque, son cou et son nom prononcé à voix basse, elle l’entend pour la première fois.
— François, comme je t’aime !
Ces mots qu’elle a cru murmurer pour elle-même, elle les a prononcés tout haut.
François la regarde attendri.
— Il faut rejoindre les autres, tu me ferais faire des bêtises.
Grisée par ses fiançailles, Victoria n’a de cesse d’obtenir à présent de ses parents d’avancer la date de son mariage. Elle connaît toutes les astuces pour faire fléchir ses interlocuteurs. Outre sa grâce et sa beauté, elle joue en actrice consommée de ses gestes et de sa voix.
Pourtant cette fois, Julien d’habitude si sensible à son charme, demeure inébranlable.
— Ne revenons plus là-dessus, Victoria ! Pas question de juillet ! Tu te marieras, si tu réussis à ton bachot, après les vendanges. Tu auras en outre la possibilité de te rattraper en septembre, si tu te fais coller à la cession de juillet. Ce qui, entre parenthèses, ne m’étonnerait guère, étant donné le peu d’attention que tu prêtes actuellement à tes études ! D’ailleurs cette période me paraît excellente.
Têtue, Victoria défend ses positions pied à pied.
— À quoi bon passer un diplôme qui ne me servira à rien et que j’oublierai au fond d’un tiroir sitôt obtenu ! Papa chéri, laisse-moi me marier en juillet.
Caline, elle frotte son nez contre la joue de son père et Julien doit faire un terrible effort pour ne pas céder.
— Non, ma petite chérie, je veux mettre tous les atouts de ton côté, nul ne sait ce que l’avenir nous réserve. Quelques semaines de plus à attendre ne constituent pas une si grande épreuve.
Victoria tourna vers sa mère un regard suppliant.
Pendant quelques secondes Aurélie fut tentée d’exploiter la situation et de se joindre à sa fille pour emporter la décision de Julien, percevant le goût enivrant d’une possible revanche sur la tendre complicité qui unissait père et fille.
Mais d’une voix ferme elle confirma.
— Ton père a raison, tu prends l’existence un peu trop à la légère. Tu vas te marier et…
Un cri lui coupa la parole.
— Personne ne m’aime ! Et vous vous moquez bien de mon bonheur !
Aurélie retint un sourire.
— Au contraire mon trésor, c’est parce que nous t’aimons que nous voulons tout faire pour établir ton bonheur sur des bases solides.
Elle se rapprocha de sa fille écroulée dans une pose tragique sur les coussins du divan. Tout en remettant de l’ordre dans les boucles brunes, elle demanda.
— As-tu songé à tous les préparatifs ? Veux-tu bâcler un si beau jour et te marier à la sauvette ?
L’intéressée poussa un profond soupir et se plaignit.
— Comme je voudrais être plus vieille de six mois…
Puis enfin sortit avec la dignité que requérait sa situation de victime.
Pensive, Aurélie regardait la porte qui venait de se refermer. Julien se leva à son tour, fit quelques pas dans sa direction.
— Tu m’approuves, n’est-ce pas ?
Elle sourit ironique.
— Bien sûr, mais je ne peux m’empêcher de me souvenir d’un certain jeune homme bien pressé de m’épouser.
Il lui rendit son sourire avec la même malice empreinte de tendresse.
— Oui, mais moi j’avais attendu dix ans !
Juillet grésillait de chaleur sur les champs moissonnés. Les cerises s’étaient bien vendues et les abricotiers ployaient sous les fruits. L’année 1932 était bonne.
Soudain, la crise économique qui menaçait depuis quelques mois se concrétisa par la chute brutale du prix des céréales. Le blé passa brusquement de 140 francs à 117 francs le quintal, entraînant avec lui l’effondrement des autres tarifs agricoles. À Pélissanne les nombreux petits agriculteurs qui vivaient déjà chichement du revenu de leurs terres en pâtirent durement. Hautecoste, par l’ampleur et la diversité de ses productions put faire front à la situation sans trop de dommages.
Pour la première fois, François sentit planer sur le domaine une menace et se prépara à la lutte. Il ne se laissait pas abuser par les difficultés présentes et pensait que la crise actuelle était peut-être le début de quelque chose de plus grave.
Mais tous ses soucis, tous ses doutes furent un temps balayé quand, triomphante, Victoria arriva, son examen passé avec un succès flatteur.
Levée tôt, elle déjeunait avec François, l’accompagnait dans ses tournées, ne le quittait pratiquement pas.
Les jeunes gens faisaient leurs délices de ces escapades à deux, de ce temps gagné sur le temps. À la veille d’en devenir la maîtresse, la jeune fille redécouvrait un domaine qu’elle croyait pourtant bien connaître et sentait naître, étonnée, un instinct de propriétaire ignoré jusque-là.
La chaleur brûlait le thym, racornissait les argiras, mais leurs projets allaient bon train lorsqu’ils grimpaient par les étroits chemins de collines aux ornières profondes, essayant d’échapper à Vincent et Olivier.
Les deux garnements avaient mis au point un jeu nouveau qui les enchantait.
