Le reflet de l'autre - Raphaëlle Vimbert - E-Book

Le reflet de l'autre E-Book

Raphaëlle Vimbert

0,0

Beschreibung

« Philippe avait tout pour réussir » songe Marthe, qui ne supporte plus son silence : depuis cinq ans, ce dernier est parti avec son frère, ne laissant derrière lui qu’une simple lettre.


Marthe est persuadée d’avoir reconnu dans le métro l’homme qui accapare ses nuits depuis plus de dix ans : Philippe, dont elle s’est occupée pendant des années, à la ferme de Librelac. Pourtant, avec son frère, ils sont partis faire le tour du monde et n’entendent pas rentrer de sitôt. Ces derniers ne lui ont laissé qu’une simple lettre avant de s’évaporer, laissant un sentiment d’inachevé, d’inaccompli. Pourquoi garder une telle amertume et ne pas tourner la page, comme le reste de son entourage ?

Plus que la recherche effrénée d’un individu, ce livre nous invite à découvrir l’univers d’un jeune homme aux allures de Dandy, épris de belles femmes, qui deviendra le bourreau de quelques-unes, avant que le destin ne prenne sa revanche. 


Plus que la résolution d’un triple homicide, ce livre est une invitation à suivre les pérégrinations de plusieurs héroïnes qui ne sont pas censées se croiser, sauf quand le destin s’en mêle !


À PROPOS DE L'AUTEURE


Journaliste et enseignante dans l’enseignement supérieur, l’auteure a profité de ses voyages pour construire cette intrigue, guidée par une soif de découvertes et d’inconnus. Cet ouvrage l’aura accompagnée en Océanie puis dans l’Océan indien, avant de finir sa course en Occitanie où il a pu voir le jour. 

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 437

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Raphaëlle Vimbert

Le reflet de l’autre

Roman

ISBN : 979-10-388-276-6

Collection : Blanche

ISSN : 2416-4259

Dépôt légal : février 2022

© couverture Ex Æquo

© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Editions Ex Æquo

Prologue

Paris, juillet 2001

Comme tous les matins, je m’apprêtais à aller travailler. Mairie de Clichy, changement à Saint Lazare, puis ligne quatorze, direction Olympiades. Comme tous les matins, je fonçais à moitié endormie dans les bouches du métro, impatiente d’atteindre la destination pour accueillir les premières heures du jour.

Je travaillais pour mon ami Hugues, qui habitait un somptueux appartement dans le quatrième arrondissement, à deux pas du centre Georges Pompidou.

Je n’avais toujours pas trouvé de compagnon pour me plaire, m’épanouissant dans le statut que la langue française réserve pour les personnes dans mon cas : « la vieille fille. » Pourtant, je ne me sentais ni vieille, ni fille : en femme accomplie, je parcourais les rues de Paris heureuse, savourant les plaisirs de la capitale.

Somnolant sur mon siège, je fus réveillée par un arrêt brutal du métro. Encore un défaut de signalisation ou une quelconque manipulation, qui nous valait de nous retrouver dans les bras du voisin.

C’est à ce moment-là que je crus le voir : Philippe. Le fils que je n’avais jamais eu. Et pourtant, c’était bien impossible. Ce dernier était parti en Asie depuis plusieurs années et n’avait jamais daigné m’envoyer la moindre nouvelle. J’avais été au service de sa famille pendant des années, et m’étais engagée corps et âme pour lui. Il ne pouvait pas non plus s’agir de Gauthier, parti lui aussi de son côté.

Et pourtant j’en étais certaine, je ne pouvais pas me tromper. Certaines personnes vous marquent tellement qu’elles restent comme gravées dans votre mémoire. Philippe, j’aurais presque été capable de le reconnaître de dos, tant son allure me semblait extraordinaire.

Philippe. Il hantait encore mes nuits. Pourquoi avoir décidé de partir ainsi ? Était-ce cela, la prochaine étape, de tomber dans la démence et de l’imaginer m’accompagner dans mon quotidien ?

Je ne devais pas m’encombrer l’esprit avec ce genre d’hallucinations, c’était bien trop dangereux. Le travail m’appelait et il fallait que je remette de l’ordre dans mes idées.

Philippe était parti, définitivement. Je devais me faire à cette idée et ne garder que le meilleur de nos années passées ensemble.

Première partieLe voyage est un adieu

Phnom Penh

Janvier — juillet 2001

***

GabrielleJanvier 2001

Elle en avait assez d’être sous l’autorité de ses parents. Bientôt, ils l’enverraient au lycée français et elle pourrait sortir. Sortir de ce carcan familial, de ces obligations futiles, de ce malaise constant, qui l’obligeaient à surveiller chacun de ses faits et gestes.

Elle essayait de passer inaperçue et d’obtempérer, afin que ses parents la laissent un peu tranquille. Elle brillait dans ce jeu de faux semblants, sauf quand ses frères s’en mêlaient. Ils prenaient un malin plaisir à la piéger ou lui mettre des bâtons dans les roues, lorsqu’ils s’apercevaient qu’elle avait l’intention de se dérober.

Sa liberté avait été durement acquise et quelque part, ses frères la jalousaient d’avoir pu si bien s’émanciper de la rigidité familiale. Ils étaient quatre frères, à suivre tant bien que mal les directives de l’autorité parentale, et Gabrielle, arrivée un peu par accident, suivait de près Simon, le dernier de la fratrie. 

Le lycée français aussi était une instance très rigide, où chaque élève faisait l’objet d’un dossier disciplinaire particulier. Les surveillants avaient pour directive de tout consigner, des repas à la cantine au comportement dans la cour. Les élèves étaient scrutés à la loupe et rien ne devait échapper à la direction. Les élèves internes se pliaient d’autant plus à cette discipline qu’ils avaient été informés avec insistance de la chance et de l’opportunité de faire partie des privilégiés, des « élus ».

Le nombre de lits était limité et obtenir une place dans une de ces chambres signifiait déjà une réussite ; Gabrielle se demandait bien laquelle, mais elle ne pouvait que constater cette régularité dans les discours. Encore une fois, il fallait faire profil bas et obtenir de bons résultats, sous peine de voir sa place à l’internat remise en cause. Elle ferait partie de ces privilégiés l’année prochaine, et devait en prendre conscience, maintenant qu’elle s’était sortie de la longue liste d’attente des admissions.

Elle n’avait jamais remarqué ce jeune homme aux cheveux courts, qui ne quittait jamais son casque de musique. Depuis qu’elle l’avait repéré, elle se demandait bien d’où il pouvait arriver.

Elle n’aurait pas su lui donner d’âge. Il semblait assez jeune, par sa tenue et son allure, et possédait un drôle d’air, qui attisait sa curiosité.

Quand les cours finissaient, elle guettait sa présence dans le parc qui entourait le lycée. Elle ne le voyait jamais dans l’enceinte, mais il était souvent à proximité, adossé à un mur, seul. Il ne semblait pas impressionné par le désordre ambiant. Attentif, il semblait attendre quelqu’un ; mais Gabrielle ne l’avait jamais vu accompagné.

Alors qu’elle s’accordait une pause après plusieurs heures de cours intensifs, Gabrielle décida d’aller faire un tour en direction de l’institut français. Elle voulait profiter de cette belle journée ensoleillée et s’imaginait partir, s’évader le temps du week-end avec ses amies.

Elle avait toujours un pincement au cœur quand arrivait le vendredi. Contrairement à ses amis, elle passerait le week-end dans la maison familiale, à attendre les impératifs de son père autoritaire, et les directives de sa mère qui tentait tant bien que mal de suivre le rythme effréné de son époux.

— Tu aurais une cigarette à me dépanner ?

Gabrielle ne l’avait pas vu. Il la regardait intensément. Elle n’aurait jamais cru pouvoir attirer son attention, ni même espérer une quelconque approche.

Et pourtant elle ne rêvait pas. Il se tenait là, devant elle, à vouloir engager une discussion. Elle qui se sentait si banale, voire insignifiante, avoir été remarquée par un si bel homme, elle n’en croyait pas ses yeux.

Ses amies ne l’avaient pas remarqué. Elles n’avaient même pas été étonnées de le voir s’intéresser à elle, à côté de leur groupe, si naturellement.

Ne manifestant qu’un faible intérêt pour ce nouveau venu qui ne leur prêtait pas attention, les amies de Gabrielle l’avaient salué les unes après les autres. Et rapidement elle se retrouva seule, à ses côtés.

Ils avaient continué à discuter, puis n’avaient plus vu le temps passer.

 La fin de l’après-midi ne tournait pas à son avantage. Lorsqu’elle lui fit comprendre qu’il était temps pour elle de rentrer, il ne posa pas de question. Il ne semblait pressé par aucune obligation. Ils se reverraient le lundi suivant, et il en avait l’air ravi.

***

GauthierJanvier 2001

Gauthier prenait son café comme à son habitude, devant les informations télévisées. Détournements de fonds, précarisation des ménages, crise économique, dérèglements climatiques, les raisons de sa morosité ne manquaient pas. Mais ce rendez-vous quotidien avec l’information française lui plaisait ; il lui rappelait les jours heureux passés. Il ressentait un vide, vertigineux parfois, depuis qu’il avait décidé de quitter son pays. Il ne le regrettait pas, mais avait besoin de savoir ce qu’il s’y passait, comme un fil d’Ariane dont il ne savait se défaire. 

Le Cambodge était un pays hospitalier, qui lui convenait parfaitement. Il pouvait se fondre dans la masse, passer pour un touriste ou pour un fils d’expatrié, sans éveiller le moindre soupçon. Les habitants le traitaient avec ferveur et acceptaient toutes sortes de missions, alléchés par une commission qui représentait parfois leur salaire mensuel. Il aimait passer du temps avec eux et échanger sur la géopolitique.

Malgré son anglais approximatif, Gauthier parvenait facilement à échanger et s’étonnait toujours de l’acuité de leurs discours. Le constat revenait souvent d’un pays et d’une administration vérolée et insondable, de médias à la botte du pouvoir ; une situation finalement un peu semblable à tous les pays du monde dans une plus ou moins grande mesure, s’était-il fait la réflexion. Les Cambodgiens gardaient tout de même un optimisme à toute épreuve ; nationalistes et fiers de faire découvrir leur pays à un étranger, ils ne voulaient montrer que la face respectable d’une société, pourtant prise en otage par ses propres représentants.

Gauthier était à présent méconnaissable pour quiconque l’aurait connu en France. Il avait coupé ses cheveux très courts, ce qui avait le mérite de le rajeunir. Bruni par le soleil, il avait le teint mat et plaisait aux jeunes filles. Il avait conscience de ses attraits, mais feignait de ne pas les admettre. Introverti, la part de mystère qui s’en dégageait le rendait d’autant plus attirant.

Il éprouvait quelques regrets d’avoir ainsi quitté sa région natale qu’il affectionnait particulièrement, mais ressentait comme une fatalité face aux événements qui l’avaient fait fuir. Cela lui semblait si proche et si lointain à la fois. Il se remémorait les péripéties, les ruses et les connivences avec son frère, comme s’il l’avait quitté la veille.

Malgré cette amertume, il se sentait heureux de ce choix de vie. Le Cambodge était devenu sa terre d’accueil et il s’y plaisait.

Lorsqu’il s’apitoyait sur son sort, il finissait par relever la tête et reconnaissait la chance qu’il avait d’avoir pour quotidien un cadre si plaisant. Il s’était envolé pour un paradis terrestre, et s’en rendait bien compte. Sans inquiétude pour ses finances, il avait de quoi vivre heureux pour le restant de ses jours.

Son frère lui manquait parfois, mais une colère indéfinissable l’emportait à chaque fois qu’il pensait à lui. Il ressentait un sentiment d’injustice qu’il ne savait définir, mais qui le plongeait parfois dans de sérieuses dépressions. N’ayant pas d’autre choix, il préférait faire table rase de ses souvenirs douloureux et se sentait reconnaissant de cette capacité à faire abstraction de son passé. C’était un fonceur, et il maniait à la perfection l’art de se convaincre. 

Dans ses phases d’extrême solitude, il perdait contrôle et n’avait plus foi en l’espèce humaine. Ses idées noires l’emportaient et son enthousiasme s’évanouissait dans des terreurs nocturnes. Tout semblant de bien-être et de plaisir lui paraissait alors superficiel et éphémère. Il se persuadait au petit matin d’être au-dessus de tout cela et tentait de faire appel à sa vivacité d’esprit pour se détacher de ce monde baigné de mépris et de désolation.

Le Cambodge le réconciliait tout de même avec la vie et ses phases dépressives s’espaçaient. Il parvenait à oublier son passé et jouissait d’un luxe et d’une tranquillité qu’il n’avait jamais espéré atteindre.

Son pouvoir d’achat lui avait permis d’acquérir un petit terrain, sur lequel il s’était rapidement fait bâtir une belle cahute en bois. Petit, il avait longtemps observé son père, qui maniait à la perfection ses outils et construisait de beaux objets en bois. Ensemble, ils avaient même bâti un somptueux hangar pour stocker le foin destiné aux animaux de la ferme, c’était en tout cas le souvenir qu’il en gardait.

Enfant, Gauthier avait eu l’immense joie de s’occuper de toutes sortes d’animaux et leur confectionnait des abris improbables. Il avait eu son propre lapin et recueillait les animaux blessés. Passionné par les bêtes qu’il admirait pour leur intelligence et leur vivacité, il se sentait en communion avec eux, les comprenant plus que les hommes. Il pouvait passer des journées à les observer. Un lièvre, un renard, un ragondin, il savait les repérer de loin et admirait leur sens de l’organisation. À y réfléchir, ces derniers ne se perdaient pas comme les hommes dans des vicissitudes incompréhensibles. Ils n’avaient pour objectif que leur survie et celle de leur famille, ce qui, du haut de son jeune âge, lui semblait déjà beaucoup. Il n’avait pas d’excitation semblable quand il trouvait un terrier et pouvait, à souhait, depuis un perchoir bien étudié, pister ses occupants. Au fil de ses découvertes, il avait compris que les animaux passaient bien plus de temps qu’on ne voulait le croire à profiter du présent et de ce que la nature pouvait leur offrir, ce dont les hommes étaient souvent bien incapables.

Gauthier ne comprenait pas bien ce qui avait pu se passer. Pourquoi l’homme ne pouvait-il pas se contenter de ces tâches si nobles et si simples ? Pourquoi se perdait-on dans des complications et des conflits à n’en plus finir, quand le bonheur était devant soi ? Il s’était fait la promesse de ne pas ressembler à tous ces adultes, désabusés et découragés, notant tout de même les avantages de certains à contrôler leur entourage et à abuser de leur pouvoir de séduction. 

Mauvais élève aux yeux des professeurs, il avait toujours sélectionné ce qui l’intéressait. Mais il avait le don d’écouter et de reproduire avec une adresse déconcertante ce qu’on lui enseignait. Il laissait pantois ses détracteurs qui, interdits, ne pouvaient médire de lui.

Le travail de son père était dans la liste de ses intérêts premiers et il s’était imaginé, plus jeune, monter une menuiserie. Le destin en avait voulu autrement.

À Phnom Penh, lorsqu’il eut besoin de se trouver logement, ce fut avec un plaisir non dissimulé qu’il se construisit son propre toit. Il avait employé quelques habitants du quartier pour l’aider à la manœuvre, mais avait dirigé la réalisation avec un aplomb qui lui avait valu une grande admiration de la part des tâcherons.

***

PhalaJanvier 2001

La chaleur étouffante de la nuit la poussa à se lever dès l’aube pour profiter de ces rares interstices de fraîcheur, avant que le soleil ne vienne tout assaillir. Cette année, la saison sèche était particulièrement chaude et Phala se désolait de cette fournaise accablante et poussiéreuse. Il faudrait encore attendre des mois avant de voir les premiers nuages de pluie, annonciateurs d’une mousson bienfaitrice. 

Elle prit l’initiative de faire du thé. À peine remis de ses ébats matinaux, elle aimait confectionner cette boisson relaxante à laquelle elle consacrait une grande partie de son salaire. Sa grand-mère lui avait appris l’art de ces douceurs infusées qui seules étanchaient la soif.

Phala buvait toujours son thé extrêmement brûlant, savourant le mélange des épices qu’elle prenait le soin d’associer. Elle savait détecter les saveurs qui s’harmoniseraient au mieux et convertissait ses compagnons de passage au rituel du thé.

Même Gauthier s’était mis à apprécier ce moment où ils sortiraient sur la terrasse. Phala lui offrait ce moment, devenu cérémoniel. Silencieux, ils se délectaient de ces instants volés où le monde semblait apaisé.

Phala et Gauthier se connaissaient peu et n’essayaient pas d’apprendre davantage l’un de l’autre. Bien qu’il fasse des progrès en khmer, Gauthier respectait ce pacte tacite. Ils s’étaient rencontrés par hasard et Phala s’était laissé séduire, comprenant les intentions de son partenaire. Phala y avait pris goût, mais cherchait à espacer ces rencontres, lorsque Gauthier se montrait trop pressant.

Au début, ce dernier manifestait une douceur qui la surprenait. Petit à petit, elle l’avait laissé prendre ses habitudes. Il l’attendait souvent, le soir, avec impatience, curieux de savoir si elle pourrait se libérer. Parfois, elle devait travailler tard et refusait ses avances. De ne pouvoir contrôler ni prévoir leurs moments d’échanges la rendait d’autant plus attirante aux yeux de Gauthier.

***

GauthierJanvier 2001

Gabrielle. Elle lui avait tapé dans l’œil lors de ses déambulations dans les quartiers aisés. Il avait commencé à l’observer devant le lycée français, puis s’était surpris à la suivre quand elle rentrait chez elle. Comme nombre d’expatriés, elle habitait dans une forteresse tenue par une horde d’employés de maison.

Le gardien l’avait repéré, sans qu’il éveille ses soupçons. Son allure ne dénotait pas avec l’entourage de la jeune fille, dont la principale préoccupation était de passer le plus de temps possible avec ses amis, des enfants de privilégiés dont le revenu mensuel des parents n’équivalait pas à la moyenne de ce que les locaux gagnaient, en une dizaine d’années.

Gauthier avait fini par l’aborder, puis l’avait embrassée dès qu’il en avait eu l’occasion. Elle avait eu l’air surprise et charmée par son assurance.

Un mois plus tard, il se délectait de l’ascendant qu’il prenait aisément sur elle.

C’était toujours lui qui décidait s’ils se verraient ou pas.

Parfois, il ne se montrait pas de la semaine, ce qui la rendait terriblement impatiente. Gabrielle se demandait ce qu’elle avait bien pu faire pour mériter un tel silence. Il ne lui donnait jamais d’explications et il ne lui serait pas venu à l’esprit de se justifier.

Pourquoi disparaissait-il ainsi ? Pourquoi ne daignait-il pas répondre, alors même qu’il la voyait désemparée ? Gabrielle se remettait en permanence en question et avait du mal à contrôler ses sentiments.

Gauthier s’amusait à la voir se débattre, sachant bien qu’elle s’accrochait à ses moindres gestes de tendresse. Quand il l’avait décidé, il se montrait attentionné : son calme et sa sérénité la réconfortaient et elle en oubliait toutes ses déconvenues.

Gabrielle éprouvait beaucoup de sentiments contraires. À la maison, malgré la situation privilégiée de ses parents, régnaient le désordre et les frustrations. Sa mère ne supportait pas son statut de femme au foyer ni les absences répétées de son mari, et ses frères laissaient libre cours à leur colère. 

Gabrielle avait soif de liberté et appréciait par-dessus tout de s’échapper aux côtés de Gauthier, faisant preuve d’ingéniosité pour avoir le droit de sortir et de le retrouver. Étrangement, elle se sentait comme protégée auprès de lui, comme si rien ne pouvait l’atteindre.

Elle aimait son côté rustre et discret. Lui adorait sa peau de satin et la douceur de ses gestes.

Parfois, il escaladait les murs de sa maison et enjambait la balustrade qui le menait jusqu’à la fenêtre de sa chambre. Contre un pourboire intéressant, il gagnait la discrétion des gardiens, qui avaient été prévenus par Gabrielle. 

Autour de Gauthier régnait une part de mystère, et elle aimait ça. Ils ne prononçaient jamais le mot « amour » ou « passion », mais l’un comme l’autre semblait apprécier leur compagnie mutuelle.

Si une lourdeur dans le cœur s’installait à chaque fois qu’elle le quittait, elle repartait toujours en silence, sans aucune autre revendication. Rongée par le doute quand elle rentrait chez ses parents, elle oubliait ses inquiétudes une fois l’avoir retrouvé.

— Viens par-là ma jolie. 

Gabrielle détestait quand il s’adressait ainsi à elle.

Elle n’avait pas franchi le pas de la porte que Gauthier la souleva avec sa poigne habituelle.

Ils ne s’étaient pas vus depuis plusieurs semaines, car Gabrielle avait dû accompagner sa famille pendant leurs vacances, au sud du pays. Elle l’avait prévenu, mais était restée plus longtemps que prévu.

Lorsque Gabrielle aperçut sa silhouette sur le chemin poussiéreux qui menait à sa cahute, elle ne put contrôler son envie qui lui appuyait le bas ventre. Enfin elle le retrouvait !

Gabrielle avait le cœur qui battait la chamade.

De son côté, Gauthier attendit qu’elle s’approche pour se montrer tout à fait, mais ne put retenir son excitation en la voyant gravir les trois marches qui la séparaient du perron. Il se dirigea vers elle et la saisit brutalement.

Il lui sourit, trahissant son plaisir de la revoir et la déposa sur son canapé, admirant son teint hâlé. Gabrielle ne savait quoi penser. Elle ne savait pas si Gauthier montrait un réel intérêt pour elle, ou bien si sa réaction n’était que la manifestation d’un besoin primaire. Il avait hanté nombre de ses nuits pendant ses vacances, mais elle était parvenue à se demander si cette relation menait à quelque chose ; et si réellement elle avait envie de continuer ainsi.

En le revoyant, elle s’étonna de le trouver si petit. Elle l’avait toujours considéré comme beaucoup plus grand, avec de larges épaules, dont l’envergure trahissait une force certaine. Mais précisément, à ce moment-là, elle ne reconnaissait pas son partenaire, pour qui elle avait tant d’admiration.

Sans lui demander son avis, Gauthier se mit sur elle et commença à la déshabiller avec fougue. Il ne prit pas la peine de lui ôter ses sous-vêtements et la chevaucha. Gabrielle eut à peine le temps de se rendre compte de ce qu’il lui faisait. Ils n’avaient encore rien partagé que Gauthier se soulageait déjà, dans un râle incongru et peu séduisant.

À peine assouvi, Gauthier se mit à respirer de plus en plus fort, trahissant un endormissement certain.

Gabrielle en profita pour reprendre ses esprits. Elle fut bien surprise de constater le désordre qui régnait sous son toit. Habituellement proche de la maniaquerie, Gauthier s’était visiblement laissé aller pendant son absence. Même les draps sentaient la cigarette froide et la table de chevet en verre collait, témoin d’une ancienne liqueur abandonnée.

Mal à l’aise, Gabrielle entreprit de faire un peu de ménage. Elle n’aurait su dire si c’était le manque d’entretien ou bien sa propre perception qui changeait, mais elle ne ressentait plus cette sérénité, cette quiétude, qui se manifestait d’habitude quand elle passait le pas de sa porte.

Aujourd’hui, un vague sentiment de malaise lui serrait la gorge. Indéfinissable, il l’empêchait de penser. Prise de panique, elle se concentra aux tâches ménagères. 

Gauthier ne mit pas longtemps à se réveiller. Il alla la rejoindre et décida de nouveau de lui ôter le tissu qu’elle portait sur elle. Cette fois-ci, il s’y prit plus minutieusement, plus patiemment. Une fois son corps libéré, il put admirer sa peau de satin et jouer avec sa poitrine, dont les frémissements finirent par trahir une profonde excitation. Il lui lécha doucement les seins. Il aimait s’amuser avec son corps et se plaisait à la voir succomber, titillant ses tétons jusqu’à les voir se gonfler de plaisir. Il la caressa, parcourant son corps avec passion.

Gabrielle avait la peau douce et sucrée. Une odeur incroyable émanait de son être. Il lui prit une jambe, fermement, et commença à la lécher dans la partie inférieure de son corps. Petit à petit, il remonta vers son entrejambe, jusqu’à son sexe, déjà humide de plaisir. Sa langue habile et rapide lui valut des gémissements. Il recommença, lentement. Puis il repartit à la découverte des lignes de son corps. Elle mourait à présent de désir.

Gabrielle voulut l’attirer contre elle. D’une main ferme, il la pria de rester allongée. Il lui noua une main avec le drap et entreprit une danse régulière et effrénée avec sa langue. Il lui fit sentir son excitation et prit la décision de serrer d’autant plus son étreinte. Gabrielle ne maîtrisait plus rien. Il lui fit l’amour lentement.

Larges et sensuelles, les épaules de Gauthier la recouvraient totalement. Elle adorait cette carrure de sportif, se demandant ce qui avait bien pu le rendre si masculin. Elle sentait ses mains lui empoigner ses seins, fermes et rebondis, et ne trouva rien à redire lorsqu’il la souleva, de nouveau, pour la positionner sur le ventre.

Leurs ébats témoignaient d’une fougue et d’une entente sincère. L’un comme l’autre voyait le désir de l’autre s’attiser et s’en donnait à cœur joie. Gauthier continua de la pénétrer, en proie à un désir féroce. Il ne pouvait taire le plaisir qu’elle lui procurait. Gauthier la sentait à sa merci et cela le comblait. Le dos courbé, le torse transpirant par ses mouvements incessants, il ne se lassait pas de la voir succomber. Une explosion de bonheur survint et Gauthier ne put s’empêcher de gémir de plaisir. Il continua de la pénétrer encore quelques secondes, puis les deux amants se laissèrent tomber sur le lit, étourdis et repus.

Gauthier se faisait appeler Jo ; Jo tout court. Personne au village ne le connaissait sous un autre nom.

Il était très content de sa cahute, un cocon simple et cosy. Sans prétention, elle se composait d’une chambre et d’une grande cuisine ouverte sur un salon. Construite en bois et matériaux naturels, elle se fondait dans le paysage local. Son architecture était plus européenne, mais il avait su valoriser l’élégance asiatique. Gauthier aimait les lignes simples, épurées, misant sur l’aspect brut des matériaux, accompagnés d’un mobilier minimaliste.

Ici, tous les Européens étaient considérés de la même manière : le monde des blancs et des expatriés restait bien à part, ne se mêlant qu’en surface au folklore local. Gauthier reconnaissait que c’était pour lui un grand avantage, car tout le monde le considérait avec respect, à l’image de tous les Occidentaux qu’ils avaient l’habitude de voir débarquer, loin des clichés d’aventuriers qu’il s’était imaginés petit. Cette population n’avait rien de ces mystérieux voyageurs, venus chercher un peu de tranquillité et de paix : elle ressemblait surtout à une vaste comédie, entre les hommes d’affaires aux allures bedonnantes, qui avaient manifestement trop abusé des dîners mondains, et les hippies farfelus, convaincus d’avoir tout connu, tout vu.

Gauthier était un beau garçon et remportait l’aval des parents bourgeois, couvant jalousement leur progéniture. Discret, il ne parlait pas beaucoup. Quand il prenait la parole, les gens se retournaient souvent pour connaître l’auteur de ces mots, qui résonnaient souvent très juste. De même au village, il avait appris à se faire apprécier.

Il aimait jouer aux échecs et s’était fait un compagnon de jeu qu’il retrouvait tous les soirs : Sean. C’était son nom et la seule chose qu’il connaissait de lui. Ils s’étaient rencontrés au marché devant un groupe qui s’amusait à prendre des paris sur le gagnant d’une partie. Ils avaient joué ensemble et jour après jour, avaient pris l’habitude de se retrouver. Ils savouraient ce rendez-vous quotidien, comme animés par cette routine récréative.

À part Sean, Gauthier n’avait pour compagnie que ses admiratrices et conquêtes, dont il profitait sans compter. Elles étaient nombreuses à croiser son chemin, mais ne restaient guère plus de quelques heures, car il avait l’habileté de leur faire comprendre rapidement que le temps était venu pour elles de déguerpir. D’un accord tacite, elles se pliaient aux règles du jeu qu’il instaurait. 

Jusqu’au jour où il rencontra Phala, qu’il avait rebaptisée Paula ; puis Gabrielle.

Toutes deux de très belles femmes ; complètement différentes. Malgré leurs particularités, familiales et culturelles, une connexion s’était rapidement installée à leur rencontre.

Gabrielle était toute jeune, ce qui ne gâchait en rien sa beauté. Au contraire, cette qualité aiguisait l’appétit vénérien de Gauthier. À trente et un ans, plus de quinze ans les séparaient, ce qu’il avait bien sûr omis de lui préciser. Cette dernière vivait toujours sous le contrôle de ses parents, qui lui laissaient tout de même assez de liberté pour qu’ils se voient régulièrement.

Gauthier avait été séduit par son charme discret. Il appréciait les femmes dont la beauté ne se dévoilait que dans l’intimité ; comme si certaines ne réservaient leurs atouts que pour l’être élu. Il appréciait son odeur après l’amour, dépourvue selon lui de l’acidité ou de l’aigreur de certaines femmes plus mûres.

***

GabrielleJanvier 2001

Ce matin-là, elle se rendit tôt au marché. Elle avait convenu avec le cuisinier de ses parents qu’ils confectionneraient ensemble le repas du midi. Akara était un homme doux et patient, qui semblait saisir les tourments de l’adolescente. Lorsqu’elle se montrait soucieuse, il n’était pas rare qu’il lui apprenne certaines recettes, ce qui avait le don de la réconforter.

 Alors qu’elle déambulait entre les stands des marchands, elle reconnut Gauthier qui la regardait fixement. D’un mouvement de tête, il la convia à le suivre.

Elle n’avait pas beaucoup de temps devant elle, mais ne put se résoudre à refuser ses avances. Arrivé à sa hauteur, Gauthier lui passa le bras autour de ses épaules, un geste qui la ravit. Ainsi étreinte par son partenaire, elle se sentait grandie.

Ils trouvèrent un café-restaurant où ils s’engouffrèrent. Gauthier était visiblement habité d’une terrible nécessité. Son pas se faisait plus pressant et ses gestes plus autoritaires. Sans la ménager, il la conduisit jusqu’au fond de l’établissement, où se trouvaient les sanitaires de la clientèle. C’est à ce moment-là qu’il choisit de la plaquer contre le mur, lui soulevant une jambe en équerre. Lui remontant sa jupe, il s’engouffra dans son entrejambe, avant même qu’elle puisse réagir. Il joua rapidement avec sa poitrine, puis la guida vers d’autres positions, ce qui tenait de l’exploit au vu de l’endroit exigu dans lequel ils se tenaient. Elle feignit un plaisir réciproque et l’accompagna jusqu’à l’orgasme, qui fut atteint en quelques instants.

En ressortant, chacun de son côté, sans que personne n’ait visiblement remarqué quoi que ce soit, Gauthier lui adressa un regard entendu et lui lança un « à bientôt, ma biche », qui la désarçonna. Il lui envoya un baiser et disparut.

Elle ne sut comment l’interpréter. Que représentait-elle pour lui ? Était-ce sa façon de lui dire je t’aime ? En rentrant chez elle, elle se demanda la place qu’elle pourrait prendre dans sa vie. Continuerait-il seulement à la côtoyer, si elle refusait ses avances pernicieuses ?

Lorsque Gabrielle le revit la semaine suivante, elle fit comme si rien ne s’était passé. Il appréciait sa compagnie, elle en était certaine. Il l’aimait et aimait la surprendre, malgré les raisons souvent non dissimulées de ses agissements.

Parfois, Gauthier lui proposait de se retrouver à l’heure du déjeuner, pour partager un moment avec elle. D’autre fois, il lui suggérait de venir faire un tour chez lui, ce qui lui plaisait au plus haut point : rares étaient les moments où il lui ouvrait son intimité.

C’était au cours de ces instants précieux de semi-liberté que Gabrielle apprenait à mieux le connaître. Gauthier gagnait sa confiance et lui donnait des ailes.

Il prenait l’habitude de venir au marché aux mêmes heures qu’elle et se délectait de l’y croiser, pour lui proposer tout type d’activités grivoises. 

Un après-midi, alors qu’il l’attendait devant son lycée, il prit l’initiative de lui offrir un petit tour de scooter. Il avait rapidement senti son enthousiasme à le suivre, pour quelque aventure ou excursion impromptue que ce fut.

Un autre après-midi, alors qu’elle sortait se balader sous prétexte d’une course, elle le surprit fumant une cigarette à la terrasse d’un artisan, dans un coin plus reculé de la ville. Il l’étreignit immédiatement en la découvrant, ce qui n’était pas pour lui déplaire, et lui proposa de le suivre un bout de chemin. Il voulait lui montrer un temple en pleine nature, un coin exquis qui se trouvait à deux pas d’ici ; elle n’en serait pas déçue, il en était certain.

Cette invitation lui avait valu une terrible réaction aux herbes sauvages sur lesquelles ils s’étaient fourvoyés. Elle avait payé le prix fort pour le contenter et se soumettre à ses excentricités, sans qu’il ne prenne la mesure de ses agissements.

Gabrielle ne s’en offusquait pas et goûtait à une nouvelle vie, rythmée par les envies et les exigences de Gauthier, qui prirent le pas sur ses préoccupations personnelles.

Elle délaissait ses amies, qui ne comprenaient pas son humeur changeante.

Dans les bras de son partenaire, Gabrielle avait le sentiment d’être enfin une jeune femme, heureuse et accomplie, qui prenait en main son destin. Elle commençait à le comprendre et pour rien au monde n’aurait voulu que ça s’arrête.

Gabrielle ignorait où mènerait leur histoire.

Son compagnon ne semblait pas en savoir davantage.

Elle se rendait bien compte de son attachement pour cet homme dont elle ne savait finalement pas grand-chose. Il semblait tellement indépendant et pouvait faire preuve d’un détachement déconcertant. Elle se demandait comment, elle, qui manifestait autant de sentiments, pouvait perdre ses repères, alors qu’il ne lui témoignait que peu de reconnaissance. Le moindre geste d’affection envers elle suffisait à la faire succomber.

Elle se persuadait que c’était une façon de taire ses sentiments. Son exaltation quand il faisait l’amour trahissait un engouement véritable et elle ne doutait pas qu’elle finirait par le conquérir, véritablement. 

***

PhalaMars 2001

Elle avait accepté le surnom que lui proposait Gauthier. « Paula ». Il trouvait que ce prénom, plus occidental, lui seyait à merveille, et avait su amener le sujet en douceur. Il s’amusait à prendre un accent particulier pour l’appeler ainsi, ce qui avait fini par la séduire. Dès lors, elle opta pour ce nouveau nom.

Paula n’avait pas encore choisi sa tenue de soirée. Elle aimait les habits élégants et simples, comme cette robe longue qu’elle s’était cousue et qu’elle accompagnait d’une fine étole. Agile de ses mains, elle prenait plaisir à confectionner ses parures. Gauthier lui faisait souvent des compliments sur ses créations, qui épousaient divinement les courbes de son corps.

Elle incarnait l’élégance à l’asiatique. Grande et svelte, elle avait une prestance digne des maisons de haute couture. Cet après-midi-là, elle avait toutefois un problème avec la ceinture qui commençait à s’effilocher. Elle choisit finalement une autre robe plus simple, noire, qu’elle habillerait d’une étole bleu turquoise.

Il lui fallait quelque chose d’élégant et habillé. Elle avait accepté, pour la première fois, de sortir au bras de Gauthier.

Pas question pour elle de se préparer n’importe comment. Si elle avait bien appris quelque chose dans son enfance, c’était qu’une femme devait, pour inspirer le respect, être élégante.

Gauthier l’emmenait dans un restaurant occidental, où tout le beau monde de la communauté expatriée se croisait. Elle voulait soigner au mieux son allure et ressentait une excitation particulière, comme lorsqu’elle était enfant. Son père l’autorisait parfois à l’accompagner au travail : elle ouvrait alors grand les yeux, curieuse et fascinée par ce monde qui lui était d’habitude interdit.

En tant que jeune fille, sa place était à la maison. Elle devait apprendre à tenir un foyer et subissait le joug de son grand-père. Assis sur sa chaise en osier, ce dernier épiait ses moindres faits et gestes, le manche à balai prêt à l’emploi. Si Paula commettait une erreur, elle se faisait frapper, dans l’indifférence la plus totale.

Paula passait sa journée à récurer et cuisiner. Silencieuse, elle acceptait les coups, se jurant de prendre la fuite dès qu’elle le pourrait. Les seuls moments de joie étaient lorsque son père rentrait, après plusieurs semaines de travail.

Lorsqu’il repartait, il acceptait que Paula l’accompagne jusqu’au chantier. Il aimait sa fille plus que tout, mais la vie était rude et le salaire rare ; aussi était-il de toutes les besognes, se sacrifiant pour sa famille.

Il ne comprit d’ailleurs pas le jour où on lui annonça que Paula avait pris la fuite, sans laisser la moindre explication.

Dans ses pérégrinations, Paula avait eu de la chance. Elle avait croisé Mamé, qui avait été pour elle comme une mère d’adoption. De ses gestes émanait une douceur incroyable. À plus de quatre-vingts ans, elle cuisinait et vendait encore ses mets au marché. En guise de revenu complémentaire, elle louait son bungalow qui se trouvait à l’extérieur de la maison au fond de son jardin, derrière son potager.

Elle avait accueilli Paula avec chaleur. Elle était ravie d’échanger avec elle et s’amusait de la voir si curieuse de ses activités. Lorsque Paula venait s’asseoir à ses côtés, elles pouvaient rester des heures, ensemble, à discuter, ou simplement à s’affairer, profitant silencieusement de la présence de l’une et de l’autre. Mamé aimait la recevoir et s’assurait toujours qu’elle ne manque de rien.

Paula avait voulu prendre de la distance avec la famille Kong pour laquelle elle travaillait. Le petit bungalow lui convenait parfaitement. Elle ressentait un besoin d’indépendance et avait franchi un pas considérable en louant une chambre bien à elle. C’était la première fois de sa vie qu’elle pouvait prétendre avoir son propre logement et en était fière. Les membres de la famille Kong avaient pourtant insisté, chacun à leur tour, pour qu’elle continue d’habiter avec eux. Ils la logeaient gratuitement et ne comprenaient pas qu’elle veuille partir pour une chambre deux fois plus petite, qu’elle devrait assumer financièrement. Ils avaient finalement accepté, découvrant que rien ne ferait changer d’avis la jeune femme.

Paula se trouvait ravie de sa nouvelle situation et émue d’avoir rencontré un homme qui la considérait telle qu’elle était : aux côtés de Gauthier, elle se sentait femme. Elle ne savait pas vraiment où tout cela la mènerait, consciente de leurs différences culturelles. Cette envie de découvrir l’autre, de le comprendre, la fascinait.

Ce soir-là, Paula avait tout prévu pour que la soirée se passe sous les meilleurs auspices.

— Alors, on est prêt ? demanda Paula, avec un accent amusé.

Elle commençait à apprendre le français et y prenait goût. Étrangement, elle prononçait certains mots avec une intonation que l’on pouvait imaginer tout droit sortie de la toundra russe ; ce qui ne manquait pas de faire sourire Gauthier, littéralement conquis.

— Allons au Magic Hall.

Paula prit Gauthier par le bras et héla un taxi.

Au moment de rentrer au restaurant, Gabrielle fut surprise de découvrir la silhouette qu’elle connaissait si bien.

Gauthier était au bras d’une très belle jeune femme, qu’il connaissait visiblement de longue date. Déstabilisée, elle observa Gauthier faire un signe de la main à un groupe, assis plus loin.

— Comment ça va les gars ? lança-t-il.

Gabrielle n’en revenait pas. Elle n’avait jamais vu Gauthier avec quiconque. Elle s’immobilisa et observa la scène. Devant les gestes effrénés de son frère qui s’impatientait de l’attendre, elle lui ordonna de se taire. Déconcertée, elle reprit rapidement ses esprits et essaya de se recroqueviller. 

— Qu’est-ce que tu fiches, bon sang ? Les parents nous attendent dehors depuis déjà un moment !

Au bout de quelques instants, Gabrielle n’aurait su dire combien, elle fit volte-face et se glissa vers l’extérieur, se tordant le cou pour observer une dernière fois la scène qui se déroulait sous ses yeux.

Plusieurs gaillards se levèrent et marchèrent en direction du couple. Contre toute attente, ils se prirent dans les bras, comme des amis de toujours.

Paula sourit, surprise.

— Je vous présente Paula, déclara Gauthier. 

Paula comprit rapidement qu’ils ne passeraient pas la soirée en tête à tête. Fraîchement débarqués de Thaïlande, les amis de Gauthier venaient d’atterrir à Phnom Penh et comptaient célébrer comme il se doit leurs retrouvailles.

Paula ne savait comment réagir. D’une certaine façon, elle était contente que Gauthier la présente à ses amis. Jamais il ne lui parlait de ses proches et elle ne se serait jamais attendue à les rencontrer.

D’un autre côté, qu’elle était déçue ! Elle s’était attendue à une soirée d’un autre genre.

Elle l’apprit à ses dépens, car quelques heures plus tard, le dîner mondain se transformait en beuverie masculine.

Quand ils rentrèrent vers minuit, Gauthier s’effondra dans le taxi. Que faire ? Elle ne se voyait pas partir chez elle et le laisser seul, soûl, livré à lui-même.

Devant le spectacle de son amant en perte de contrôle, elle décida qu’elle ne pouvait le laisser ainsi : il avait besoin d’elle et avisa le taxi de prendre la direction de sa cabane.

Paula en avait gros sur le cœur. Il lui avait fait miroiter une soirée de qualité et elle s’était retrouvée à écouter des alcooliques surexcités, qui ne prenaient même pas la peine d’articuler. Elle n’avait rien suivi de leur conversation, qui n’avait d’ailleurs pas eu l’air très intéressante. Avec son français approximatif, elle n’avait su en tirer que quelques bribes, qui la dépassaient totalement.

Soudain en manque d’affection et de tendresse, Paula éprouva le besoin de se rassurer. De se dire que c’était sans doute la joie de retrouver des amis qui avait rendu Gauthier si rebutant. Il ne lui avait jamais témoigné si peu de respect en public.

Elle qui était si curieuse de découvrir son univers semblait prise d’un énorme doute. Connaissait-elle finalement ce jeune européen, qui paraissait si solitaire et soucieux de sa personne ? Elle l’aida à prendre la direction de la chambre et se glissa dans les draps à ses côtés, après avoir pris le soin de lui apporter de quoi s’abreuver.

Quelque part, ce n’était qu’en prenant soin de son amant qu’elle trouvait un peu de réconfort.

***

GabrielleMars 2001

Elle avait pris une décision. Plus jamais elle ne laisserait décider les autres à sa place. Sa vie, elle l’avait prise en main depuis plusieurs années, s’émancipant du joug familial et de la brutalité de son grand frère qu’elle voyait s’enfoncer dans l’alcoolisme.

Ce dernier passait de plus en plus de temps avec ses amis, sous le prétexte fallacieux de réviser son baccalauréat. Mais quand il rentrait en fin d’après-midi, Gabrielle repérait tout de suite son haleine fétide et les vapeurs d’alcool qui s’en dégageaient.

Quand elle avait un peu de chance, son frère s’effondrait dans sa chambre et ne daignait pas la remarquer. Mais quand l’envie l’en prenait, il se plaisait à la quereller, ce qui se finissait souvent par des coups de poing dans le ventre, que Gabrielle encaissait en silence.

Leurs parents revenaient tard de leur journée et n’y voyaient que du feu : leur mère était toujours occupée et engagée auprès de nombreuses ONG. Elle avait pris soin de se plier au rythme de son conjoint. Ce dernier partait tôt et ne revenait pas toujours le soir, occupé aux soirées de travail et de représentation, quand il ne s’agissait pas d’accompagner sa femme aux divers dîners caritatifs et mondains.

Depuis cette soirée au Magic Hall, Gabrielle n’en dormait plus. Si son lourd tribut familial devenait supportable, c’était grâce à lui. Depuis sa rencontre avec Gauthier, elle s’en sentait la force. Pour la première fois, un homme, un vrai, daignait s’intéresser à elle. Mais quelle place lui réservait-il réellement ?

Souffrir de ses obscénités occasionnelles ne lui posait pas vraiment de problème. Si c’était le prix à payer pour qu’il l’aime, elle était prête à y consentir. Avec le temps, elle s’était forgé une carapace que Gauthier participait, selon elle, à renforcer. Il la protégeait.

Mais l’autre soir, il l’avait sidérée. Il avait eu l’air tellement tranquille, dégagé, lorsqu’elle l’avait croisé.

Qui était cette belle jeune femme, accrochée à son bras ? Gabrielle avait peut-être de sérieux doutes sur la réciprocité de leurs sentiments. Mais de là à l’imaginer avec une autre femme ! Elle en venait même à se dire qu’elle était peut-être la seule à y croire, à leur histoire.

Elle n’était pas du genre à s’émouvoir de son sort ni à trouver un prétexte pour remettre au lendemain ce qui lui semblait évident.

Depuis cette malencontreuse révélation au Magic Hall, elle s’était mis martel en tête : Gauthier lui devait une explication.

Elle n’était pas sûre de pouvoir tout entendre, mais se persuadait qu’il fallait en passer par là. Il fallait qu’il lui explique, qu’il lui donne une bonne raison de continuer à s’accrocher. Serait-il assez honnête, assez loyal, pour lui raconter ? Réussirait-il à la rassurer ou bien cette rencontre sonnait-elle le glas de leur relation ? 

N’y tenant plus, elle choisit de lui écrire. Elle se sentait bien incapable de l’affronter de vive voix.

Ils s’étaient quittés après des ébats passionnés, où il lui avait semblé qu’il était engagé dans leur histoire, manifestant un plaisir non feint à la retrouver, après des vacances un peu longues. Après tout, c’était elle qui pendant ces deux semaines s’était posé des questions ; elle qui se demandait si leur histoire valait quelque chose. Il avait réussi, en une poignée de secondes, à renverser complètement la tendance.

À présent, elle se sentait complètement perdue. Le voir au bras d’une jeune femme rabattait toutes ses certitudes. Elle ne prenait pas ce comportement pour une infidélité, puisqu’ils ne s’étaient jamais rien promis. Qu’allait-elle devenir si son grand amour la quittait ? Il lui avait redonné goût à la découverte, l’invitant à s’échapper à chacune de leur rencontre : l’univers et le charisme de Gauthier étaient tels qu’il parvenait à la transporter, à lui faire oublier tous ses soucis. Sans lui, que devenait sa vie ? À quoi rêvait-elle ? Qu’est-ce qui la faisait réellement vibrer ? Elle était bien incapable d’y répondre, ce qui la faisait d’autant plus paniquer. Sans lui, c’était toutes ses perspectives qui se brisaient.

Lorsqu’elle entreprit de lui déposer la lettre, soigneusement élaborée, où chaque mot avait été pesé, soupesé, elle se sentit légère, déterminée à obtenir des réponses.

En arrivant sur les lieux, elle fut surprise de constater la porte ouverte.

Ne percevant pas le moindre bruit, elle s’engagea à l’intérieur et fut tout étonnée de le découvrir, paisiblement allongé sur une natte.

Elle le regarda dormir, calmement.

Elle reconnaissait qu’il était particulièrement beau et que ce n’était pas simplement une vue de son esprit. Ce garçon avait un charme fou, qui ne pouvait laisser insensible. Elle comprenait maintenant pourquoi elle avait tant de mal à s’en dégager.

Mystérieux, il ne parlait pas beaucoup, mais avait cette détermination qui le rendait incroyablement attachant.

En le contemplant dormir ainsi, elle comprit qu’effectivement il n’avait pas besoin de grand-chose pour la séduire. D’être étendu ainsi lui suffisait à provoquer des sensations fortes, comme si cet homme possédait un souffle incroyable : une attraction, un pouvoir indéfinissable, qui émanait de sa personne. Avait-il des pouvoirs extraordinaires ? Elle sourit à cette hypothèse.

Elle se rappelait ses paroles. Il disait faire partie de ces gens qui se distinguent par ce qu’ils font, plutôt que par ce qu’ils pensent. Qu’il ne servait à rien de crier victoire avant de voir les choses accomplies. Qu’il valait mieux agir de son propre chef, sans se soucier des autres. Que c’était l’unique condition pour réussir.

La violence qu’il lui imposait parfois n’avait rien à voir avec celle de son frère. Toujours, il finissait par un geste, une attention, qui effaçait tout le reste. Quand il y allait un peu fort, elle mettait son attitude sur le compte de la passion. S’aimer, c’était aussi se blesser, se heurter, saigner. Et elle était dévolue à cet homme. Il lui donnait la direction, c’était son repère, sa balise GPS.

En le regardant ainsi assoupi, elle se prit à rêver. Elle voulait se montrer forte, et audacieuse, prête à accomplir ses rêves, leurs rêves. Elle avait le sentiment qu’avec lui, tout devenait possible. Ils finiraient par s’échapper et se trouver leur petit coin de paradis. Qui sait, cela pouvait se réaliser plus vite qu’elle ne l’imaginait : elle pouvait prétexter un stage par exemple, ou un échange par correspondance, pour partir avec lui. Ses parents n’en sauraient rien.

Absorbée par ses pensées, elle choisit de reporter la confrontation. Elle n’avait plus le courage de lui déposer cette lettre, dont elle avait été pourtant si fière.

***

PaulaMars 2001

Paula voulait trouver un autre travail. Gauthier lui avait expliqué comment les gens postulaient pour décrocher un job réservé aux Occidentaux et comptait en faire autant.

Au Cambodge, il suffisait de faire un essai et l’employeur voyait tout de suite si la personne pouvait convenir. On confiait à Paula en général toujours le même genre de tâches. Aide de cuisine, vendeuse ambulante, petite main en tout genre : il ne s’agissait la plupart du temps que de travaux ménagers ou agricoles sous-payés.

C’est devant ce constat qu’elle se prit à rêver d’une autre carrière. Elle entreprit de faire la liste de ses envies et inventa des postes des plus fantaisistes. Elle se dit que Gauthier la corrigerait facilement et lui indiquerait quels emplois réalistes pourraient lui correspondre.

Elle avait à cœur de se faire recruter dans un complexe touristique, seul secteur porteur d’emplois « modernes » dans la région.

Elle avait des notions de français et se doutait que ce serait un avantage confortable. Peu de Cambodgiens parlaient cette langue, alors que le pays accueillait beaucoup de touristes en provenance de l’Hexagone.

Paula aimait apprendre et se documentait régulièrement, mémorisant des termes aussi spécifiques que « l’authenticité », ou la « croissance verte », des notions dont il était bien difficile de se rappeler l’orthographe, mais dont elle saisissait facilement le sens. Elle avait compris que les Européens aimaient « partir autrement » et avait su reconnaître dans les formules d’immersion une nouvelle mode de voyage, qui avait le vent en poupe. Elle se prenait même à rêver de créer sa propre agence de voyages, côtoyant des touristes venus du monde entier et approcher ce monde « civilisé », qui lui semblait si lointain.

Elle savait le Cambodge une destination convoitée. Ses temples magnifiques et ses forêts tropicales émerveillaient les marcheurs du monde entier. Elle s’imaginait servir ces touristes si gracieux, équipés de valises luxueuses, venus à la découverte des civilisations, loin des sentiers battus. « Oui, bien sûr Mesdames, que puis-je vous proposer d’autre ? Balades nocturnes, circuits pédestres, découvertes des mille et une saveurs de notre art culinaire ? ». Paula apprenait par cœur des expressions dans les livres que Gauthier lui donnait, ce dernier s’amusant d’ailleurs de l’engouement suscité. « Vous visiterez bien ces villages formidables, perchés sur des falaises, ou suspendus aux bords des rivières ? » Paula se mettait à rire de bon cœur. Elle ne comprenait pas vraiment le sens de tous ces mots, mais ils sonnaient comme un doux refrain.

Enthousiaste, elle s’imaginait déjà s’excuser pour son accent ; Gauthier serait à ses côtés et lui présenterait le client suivant, tout juste arrivé de l’aéroport.

Si elle s’y voyait déjà, cela ne l’empêchait pas de rester réaliste : elle était encore bien loin d’exaucer ses rêves et n’en avait jamais vraiment parlé à Gauthier. Serait-il seulement intéressé de travailler avec elle ?

Il fallait commencer par le début : trouver un travail valorisant, qui lui permettrait de faire des économies et en apprendre davantage.

Par la fenêtre de son cabanon, elle aperçut des enfants bien habillés courir sur la terre battue, improvisant un terrain de football. Elle s’imagina la vie qu’ils pouvaient mener et se dit qu’un jour, elle aussi, elle aurait sa propre famille et offrirait à sa progéniture les moyens d’exaucer ses rêves.

Si l’aspect financier prenait une importance grandissante dans son esprit, ce qui l’importait le plus était ce sentiment de liberté absolue, qu’elle avait gagnée il y a déjà des années : elle s’était émancipée de son passé et ne devait plus rendre de comptes à personne. D’ailleurs, personne dans sa famille ne savait où elle était exactement et elle ne voulait pas que cela change. Ils ne pourraient pas comprendre.

Le soleil n’était pas si harassant ce matin-là et la journée s’annonçait douce. Paula prit la décision de mettre ses projets à exécution. Il fallait que les choses avancent, ce qui signifiait d’abord trouver un autre travail et commencer à réunir des fonds.

À force de voir Gauthier nonchalant et désabusé, c’était son propre rêve qui s’éloignait : il était hors de question de le laisser filer si facilement.

Paula emprunta le vélo de son partenaire et se rendit au cybercafé le plus proche. Elle aurait pu utiliser son ordinateur, mais avait des difficultés avec le clavier français. Elle se dit qu’elle serait nettement plus efficace en se servant d’une machine dont elle maîtrisait l’écriture.

Pendant plus d’une heure, elle ne leva pas la tête, absorbée par son travail.  

Quand elle ressortit enfin de la boutique, elle se sentit soulagée, et satisfaite du résultat. Elle se promit de se rendre au plus vite aux multiples complexes touristiques qui longeaient la plage principale.

Le Cambodge construisait à tour de bras des infrastructures touristiques et de nouveaux hôtels sortaient de terre tous les mois, poussant comme des champignons.

Il fallait tout d’abord qu’elle montre sa copie à Gauthier. Elle ne pouvait se permettre de déposer un document parsemé d’erreurs.

Si grâce à lui elle progressait en français, elle n’avait pas l’instruction ni l’expérience adaptées à ce genre d’exercice. Elle s’était servie de tout le vocabulaire en sa possession et en avait un peu rajouté, espérant que cela participerait à faire bonne impression. Elle mettait en avant ses atouts et son adaptabilité, et comptait bien trouver une place dans l’un de ces complexes hôteliers. Sa cible serait en priorité ceux qui attiraient une clientèle européenne nombreuse.

Elle rentra chez son partenaire, tout excitée à l’idée de lui montrer le travail effectué. Pleine d’espoir et gonflée d’optimisme, elle passa le pas de la porte.

— Bonjour, lança joyeusement Paula, satisfaite de constater que Gauthier était sorti de sa torpeur habituelle.

— Bonjour.

Elle lui tendit son document de travail.

— Qu’est-ce que c’est ?

À peine l’avait-il saisi, qu’il se mit à souffler.

Paula s’exaspéra de son humeur et regretta d’avoir pu penser qu’il puisse être d’une quelconque aide. Devant le regard noir qu’elle lui adressa, il comprit cependant que ce n’était pas le moment de la contrarier.

Il observa de nouveau le papier qu’elle lui avait remis et ne put s’empêcher de s’esclaffer.

— Mais qu’est-ce que tu comptes faire avec ça ?

Paula lui tendit un crayon et il comprit qu’il était expressément invité à le corriger.