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Ce roman est le récit d'un jeune Parisien à la croisée des chemins, pris en étau entre son travail monotone, et sa vie au sein d'une troupe de théâtre où il trouve un échappatoire. C'était sans compter sur les rivalités inhérentes à la nature humaines. Il découvre peu à peu comment l'esprit de camaraderie peut parfois être mis à rude épreuve, mais y fera également l'expérience de la scène et de l'amour.
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Seitenzahl: 331
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Tout irait mal mais il y a le théâtre. »
Jean Giraudoux
« Le théâtre c’est du carton et c’est du plâtre… Mais
c’est tout de même la vie. Comprenez-vous ça ? »
Georges Courteline
« Il n’y a pas de théâtre sans fraternité. »
Louis Jouvet
Rentrée des planches
Un groupe peu réactif
Cohésion déficiente
Choix de la pièce
Engluement scénique
À bout de souffre
Le jour de gloire est arrivé
Derniers mouvements
Au théâtre, il y a trois catégories de personnes : les
égoïstes, les altruistes et les attentistes. En fait, le théâtre
est un peu à l’image de la société.
Par un soir de février en rentrant dans le métro, l’idée
d’écrire ce livre germa dans l'esprit de Chakib, après une
énième fin de séance de répétition émaillée de
remontrances, recommandations, toutefois bienvenues de
la part de Damien Sormonaillet, son professeur de théâtre
de l’année en cours. Il fit sa connaissance l'année
précédente. Ce professeur fut parmi ceux qui initièrent
Chakib à l'art de la scène, qui l'invita à accéder aux
planches. Une belle année marquée par des surprises et
des découvertes. Damien avait l'année suivante fort à
faire avec un groupe animé d'une insolente désinvolture
et parfois même d'une démotivation manifeste.
La vie d'un groupe de théâtre est celle d'un microcosme
si riche en événements, avec ses règles parfois tacites, ses
singularités, à partir desquelles on peut trouver mille et
une choses à raconter. Durant cette année, le groupe avait
sensiblement du mal à maintenir un semblant de cap. La
pièce qu'ils jouaient arrivait péniblement à leur arracher
un semblant d'enthousiasme. La combinaison de
l'intrigue et du groupe était tellement brinquebalante, le
peu d'aura qu'ils avaient grand peine à dégager si
chancelant, si indolent qu’à force, il suffirait d’une
bourrasque, d’une chiquenaude pour que tous
s'effondrent. C'était un groupe tiraillé par ses différents
egos, qui semblait naviguer parfois à vue, sans voile, en
passe d'atteindre le récif du découragement, les rives de
l'abandon.
Mais comme souvent dans les moments difficiles, c'est là
que les caractères bien trempés se révèlent. Et chaque
fois que la rupture était en passe d'être atteinte, alors un
redressement pointait le bout de son museau dans ce
brouillard d'échecs, ravivant ainsi un foyer d'espérance.
Cependant cette aventure bien que jalonnée de
difficultés, parsemée d'embûches, brassée par des
tensions, fut également empreinte d'allant, d'envie, de
complicité et même de tendresse. Tout comme l'ombre a
besoin de la lumière, il faut avoir goûté à l'amertume,
ressenti de la déception, pour savourer comme il se doit
la joie, apprécier pleinement la victoire.
Se doutant qu'il reverrait certainement peu ou plus du
tout ses camarades d’un an, sans chercher forcément à
savoir ce que ces derniers étaient devenus, Chakib se
disait qu'il serait dommage que cette année riche en
rebondissements demeure au rang de doux souvenir, soit
confinée dans un recoin de sa mémoire, se rappelant à lui
de temps à autre seulement. Une âpre, mais tendre
réminiscence.
Trois feuilles d’arbre s’étaient mises à tomber
successivement sur Chakib, tandis qu’il marchait dans
Paris sur l’allée Samuel Beckett, comme autant de coups
annonçant la rentrée théâtrale. Par ce beau mardi de
début d’automne, il allait rue d’Alésia rejoindre le bus de
la ligne soixante-deux pour se rendre à son cours d’essai
du cours Clémence. Il entamait ainsi sa deuxième année
théâtrale et comptait bien tout faire pour continuer dans
cette voie. Chakib avait en effet tant aimé cette première
année de théâtre, elle lui avait tellement apporté qu’il
avait hâte de reprendre et vite cette année artistique. Elle
s’annonçait sous les meilleurs auspices, il avait faim
d’expériences en tout genre, était mû par une volonté
insatiable d’extérioriser toutes ces choses contenues en
son être, emmagasinées en lui depuis si longtemps. Le
théâtre permettait en effet cela. L’appétit de la scène
vient en dévorant les planches. Il était bien décidé à faire
feu de tout bois. Satisfait d'être allé au bout de quelque
chose l'année précédente, d'une activité artistique, d'une
aventure collective, humaine et créatrice. En effet, après
avoir privilégié le sport plus jeune, le football surtout
comme bon nombre de méridionaux de peau, il se tourna
à l'âge adulte vers des horizons moins orthodoxes,
comme le taï-chi, le kung-fu, puis la boxe. Mais à chaque
fois, l'expérience fut rapidement écourtée, par déception,
puis démotivation, manque d'envie qui le poussèrent à
zapper, comme un enfant de la société de consommation.
On changeait d'avis d'autant plus vite, qu'on avait choisi
l'activité avec empressement, sans trop réfléchir. Puis le
théâtre s'imposa progressivement à lui comme un choix
crédible, comme palliatif à sa vie monotone. Un domaine
où la création s'exprime. Le chemin vers la destruction
créatrice, non pas de l'émulation mais du découragement.
Avant cela il allait rejoindre Quentin, un ami qui
l’attendait dans un café, L'entre-potes situé rue Raymond
Losserand, au croisement avec la rue d'Alésia. Ce café
était situé non loin de la salle où avait lieu le cours d'essai
de cette année, une salle baptisée Mary Poppins. C'était
une salle de danse qui n'avait pas le cachet, l'atmosphère
des autres salles où il avait pu répéter l'année précédente,
comme la salle appelée La Tortue, située rue de
Bruxelles dans le quartier de la Place de Clichy, ou le
Studio 61 située rue du ruisseau là où était le siège du
cours Clémence, son cours de théâtre, vers Montmartre à
proximité de la station de métro Jules Joffrin. C'est dans
cette même rue du Ruisseau que Bruno Sulak, braqueur
des années 1970-1980 rendit naguère une visite kamikaze
à sa sœurette Pauline, sachant que l'appartement de cette
dernière était sûrement en planque. Jacques Mesrine y
avait également élu son dernier domicile rue Belliard, à
proximité. Mais trêve de pessimisme, car c'était toutefois
le XVIIIème arrondissement de carte postale, cher à
Amélie Poulain. Pas la partie située dans le quartier
portant le nom d'un général quarante-huitard, à la
réputation peu flatteuse, peuplée d'habitants originaire de
la Maurétanie Césarienne, qui était encore il y a peu le
fleuron de l'empire colonial français. Mais revenons donc
à Chakib qui doit retrouver Quentin dans ce café du
XIVème arrondissement. Après un assez court trajet dans
le bus marqué par deux jeunes méridionaux de peau qui
eurent l'incroyable charité de faire partager le contenu
sonore de leur portable à tout le monde, Chakib finit par
descendre, arriva légèrement en retard. Quentin quant à
lui était déjà à l'intérieur du café. Il était de grande taille,
une chevelure bouclée ornait sa tête. Chakib lança à son
adresse en entrant : -Désolé du retard.
-Pour ne rien changer.
-Tu attends depuis longtemps ?
-Non t'inquiète, ça va ?
-Bien et toi ?
-Alors, c'est la reprise ?
-Oui enfin. J'ai hâte, ça m'a bien manqué.
Le serveur arriva : -Qu'est ce que vous prendrez
messieurs ?
-Un café s'il vous plaît. Et toi Quentin ?
-Deux cafés.
-Bien, je vous apporte ça.
-En fin d'après-midi, ils acceptent de servir des cafés.
C'est pas si courant que ça à Paris, fit remarquer Chakib.
-Ah oui ?
-Il arrive que parfois ils te disent qu'ils ne servent plus de
boissons chaudes, passé dix-huit ou dix-neuf heures.
-Oui, c'est l'heure de l'apéro normalement.
-Oui mais si quelqu'un a envie d'un café. Ils vont pas le
forcer non plus.
-Bon, allez arrête de râler. Alors tu l'as lu ?
-Le roman que tu m'as offert. Les Choses de Pérec.
-Oui.
-Comment dire...
-Sois franc.
-Je n'ai vraiment pas aimé.
-Ah oui ? Tu n'aimes pas mes cadeaux, ça fait plaisir.
Chakib et Quentin se connaissaient depuis le lycée. Entre
les geeks en tout genre, ceux qui ne juraient que par les
soirées où il fallait aller, les drogués de la télé-réalité,
dans cette période de la vie où il fallait toujours plus se
mettre en avant, ils étaient heureux de partager entre
autres, un goût prononcé pour la culture en général, la
littérature en particulier. Les années passant, malgré leurs
emplois du temps respectifs, ils mettaient un point
d'honneur à se retrouver régulièrement.
-Je l'ai lu au moins. Ça faisait tellement longtemps que
j'en entendais parler. Mais un roman comme ça sans
dialogues...je ne sais pas, j'ai pas accroché.
-D'accord.
-Oui et puis cette litanie de produits, cette énumération
quasi-continue d'objets, cette logorrhée sans fin de biens,
de meubles...on dirait Patrick Roy ou Philippe Risoli
dans Le juste prix.
-Ce n'est pas une critique de la société de consommation.
C'est pas du Baudrillard.
-Ce n'est pas ce que je dis. C'est le fait que durant tout le
livre ça ne parle que d'objets, et en plus qu'il n'y ait aucun
dialogue. J'ai pas accroché. On ne sait jamais ce que
pensent les personnages directement, c'est un peu
problématique.
-Tu as le droit, après tout.
-Je trouve que c'est un roman monotone, monocorde, peu
vivant. Raconter la vie de personnes, sans jamais leur
donner la parole, c'est les assimiler aux meubles et autres
bibelots qui jonchent le récit.
-J'ai compris que tu n'avais guère apprécié le livre.
-Peut-être que je suis passé à côté.
-C'est bien de le reconnaître, je n'osais pas te le dire.
-Jt'emmerde.
- À ton service Mais c'est vrai, c'est pas évident d'être
honnête avec soi-même.
-Oui, bon bah ça va. On peut passer à autre chose ?
-On est en plein dans le sujet. Je voulais te parler de toi.
-C'est à dire ?
-Tenez messieurs, dit le serveur apportant les breuvages
noirâtres dans une marque de porcelaine auvergnate,
ayant quasiment le monopole dans les brasseries de la
capitale.
-Tu t'es enfin décidé à faire du théâtre. Depuis le temps
qu'on te le dit. Putain ça te fait un bien fou ! Il y a
longtemps que je ne t’avais pas vu comme ça Chakib, tu
es comme un moteur d’avion qu’on fout dans une 2 CV.
-N'importe quoi.
-Alors disons un moteur de Porsche dans une Twingo.
-Faut toujours que tu exagères.
-Je te connais depuis si longtemps et pourtant j’ai
l’impression que je ne te connais pas suffisamment. Pas
assez, pas le vrai Chakib. Tu caches toujours ton jeu,
mais au bout d’un moment faut abattre les cartes. Malgré
ta candeur apparente, tu peux parfois te montrer retors.
-La candeur est la parure des enthousiastes.
-T'en a d'autres des répliques comme ça ?
-Tout un rayon.
-Si tu veux, mais il faut aussi te faire violence. Le coup
de fouet, seul toi peut te le donner à toi-même.
-Parfois je me demande comment je te supporte.
-Parce que je suis l'un des rares avec qui tu peux parler
littérature.
C’est vrai que chez Chakib, sous une apparence qui ne
payait pas de mine, pouvait parfois se cacher une volonté
de Gargantua, prête à relever bien des défis. En tout cas,
il avait un appétit insatiable d'expériences nouvelles,
d'explorer jusqu'où pouvaient le mener ses émotions, ses
sensations.
-Bon l'heure tourne.
-Tu auras cours ici cette année. Pas très chouette comme
endroit.
-Tant que je fais du théâtre, peu importe l'endroit. Même
si c'est vrai qu'il y a beaucoup mieux.
-Laisse c'est pour moi, fit Quentin en cherchant dans son
porte-feuilles.
-Merci, fit Chakib.
-Ah, pour le prix de ta franchise, je peux bien te l'offrir.
-Ah, il y a une raison à cela.
-Toujours.
En sortant, ils se serrèrent la pince avant de se séparer.
-Bon allez, on se revoit bientôt dit Quentin.
-Sans faute. Tiens j'ai aussi ça pour toi, avant que
j'oublie.
-Un livre ?
Après avoir l'observé, Quentin dit : -Le pain nu de
Mohammed Choukri.
-Lis-le, je sais que ça te plaira.
-Très bien.
-Bon, il faut vraiment que j'y aille.
-Allez, tu me raconteras comment ça s'est passé.
Chakib reprit la rue d'Alésia, pour arriver au bout de cette
rue, à la lisière du XVème arrondissement, dont la
séparation était matérialisée par un pont au dessus duquel
était située la voie ferrée de la Gare Montparnasse.
Juste avant d'arriver sous le pont, Chakib tourna sur sa
gauche pour arriver rue Vercingétorix. Que le premier
grand personnage du roman national français, puisse
avoir hérité d'une rue aussi glauque et mal située...
Pauvre Arverne ! Tu mérites pourtant mieux comme rue
va ! Quelques pas plus loin, il arriva devant une porte
vitrée et sonna. La porte s'ouvrit et il vit une dame à
l'accueil : -Bonsoir madame, je viens pour le cours de
théâtre.
-Bonsoir monsieur, oui vous pouvez patientez dans la
salle d'attente située juste là sur votre droite.
-Merci.
-De rien.
En arrivant dans la salle, il vit une jeune femme qui
attentait déjà. Une femme aux cheveux longs, un peu
ronde, à peine plus âgée que lui c'est à dire la trentaine :
-Bonsoir, dit-il conformément à la règle d'usage tacite qui
veut que celui qui pénètre dans un lieu salue celui ou
celle qui s'y trouve déjà.
-Bonsoir.
-Vous attendez pour le cours de théâtre ?
-Oui, vous aussi ?
-Oui c'est ma deuxième année dans ce cours et vous ?
-Également.
-J'ai aimé ce cours, c'est vraiment agréable et on joue
dans un beau théâtre.
-Oui que ce soit au théâtre Adyar ou au théâtre
Montmartre Galabru selon le nombre de fois qu'on joue.
-Vous connaissez aussi la politique de la maison.
-Ah bah on se renseigne.
-Je m'appelle Chakib et vous ?
-Ludivine, on peut se tutoyer.
-Très bien.
Le cours Clémence présentait cet avantage de permettre
en effet à ses élèves de se produire sur scène à Paris. Il
disposait d'une section mélangeant les amateurs et les
semis-professionnels, et depuis cette rentrée d'une section
professionnelle. Pour les débutants, ils ne jouaient qu'une
fois en fin d'année au théâtre Adyar, situé entre la Tour
Eiffel et l'école militaire. C'était un théâtre à l'italienne de
trois-cent quatre-vingt places. Devant l'évidente difficulté
pour des comédiens amateurs de remplir un tel lieu
plusieurs fois, c'est la raison pour laquelle ils ne s'y
produisent qu'une seule fois. Pour les comédiens avec un
peu plus d'expérience, le cours Clémence proposait de les
faire jouer deux à quatre fois sur la scène du théâtre
Montmartre Galabru située dans une petite rue de
Montmartre. Une salle d'une centaine de places. Un
théâtre plus petit certes, mais non moins agréable et qui
présente moins de difficultés à remplir plus d'un soir.
D'autres personnes entrèrent progressivement dans cet
espace dédié à l'attente. On pouvait deviner au premier
coup d’œil qu'ils venaient aussi pour le cours d'essai de la
rentrée. Quelque chose dans leur attitude, leur regard,
pouvaient laisser penser qu'eux aussi ils venaient pour le
plaisir d'être sur scène. Des hommes et des femmes au
parcours divers, mais mûs par un même dessein, penser à
autre chose le temps d'une soirée. Lorsque soudain, une
jeune femme d'une trentaine d'année, rousse à la queue de
cheval toute vêtue de noire fit irruption : -Bonsoir ! Vous
venez pour le cours d'essai du cours Clémence ?
-Oui, répondirent et marmonnèrent certains.
- Je vous invite à entrer dans la salle.
Le groupe composé d'une quinzaine de personnes
s’exécuta. Au moment d’entrer dans la salle, le groupe
découvrit une salle de danse, avec des miroirs et des
barres fixés aux murs de part et d'autre. Des chaises
pliantes étaient disponibles dans un coin derrière un
miroir. Une fois installé, la rousse prit la parole : -Donc
je me présente. Je m'appelle Jeanne, c'est avec moi que
vous allez faire ce cours d'essai. À l'issue de ce cours, si
vous êtes satisfaits, vous pouvez confirmer votre
inscription afin que l'on retienne votre place. Alors pour
ma part je suis comédienne, je donne aussi des cours à
des enfants, des adolescents mais aussi des adultes.
J'espère quoi qu'il en soit on va passer un bon moment.
Vous savez aussi que si l'on est amenés à suivre ce cours
ensemble cette année, c'est bien sûr dans le but de jouer
deux fois une pièce en fin d'année, au mois de mai. Je
vous dirai la pièce vers le mois de janvier ou décembre.
Bien sûr, je vous concerterai, je ne vous imposerai pas
une pièce qui ne vous plaît absolument pas. Même si je
dois tenir compte de votre nombre, car jouer une pièce
avec quinze personnes, ce n'est pas facile, mais je
m'efforcerai de faire en sorte que personne ne fasse juste
de la figuration sur scène.
Le groupe écoutait attentivement, certains en même
temps faisaient des signes d'approbation ou des moues
plus ou moins significatives. D'autres éteignirent leurs
téléphones portables. Lorsque Jeanne, après un instant de
silence ajouta : -Je suis très bavarde, mais je voudrai
savoir dans un premier temps si vous aviez des questions.
Sachez que je suis ouverte aux propositions.
-Pourrait-on changer de quartier. Ce n'est pas ce qu'il y a
de mieux à Paris, demanda un jeune trentenaire en
costume-cravate, tiré à huit épingles.
-Dans la limite du raisonnable, souria Jeanne.
-Donc, on vous confirme à la fin du cours si l'on reste ou
pas, c'est bien ça, questionna une jeune blonde platine.
-Oui c'est ça.
Le groupe n'ayant vraisemblablement rien à ajouter,
Jeanne relança : -Bon, alors peut-être que vous aurez des
questions au fur et à mesure. Alors on va commencer
sans plus tarder. Vous allez tous vous présenter à tour de
rôle.
Chacun se présenta. Certains se levèrent, d'autres
restèrent assis. Les profils, les âges étaient variés. Même
si la catégorie des trentenaires, travaillant dans le tertiaire
était majoritaire. Ces présentations faites, Jeanne invita le
groupe à venir se mettre en cercle au milieu de la salle.
Des échauffements et des exercices de diction étaient
proposés en guise de mise en bouche, puis des jeux de
déplacement dans l'espace. Puis des jeux basés sur les
émotions, et enfin la majeure partie du cours, fût
consacrée à de l'improvisation. Vint la fin du cours,
chaque élève partit confirmer ou pas auprès de Jeanne
son inscription à ce cours. En sortant du cours, Chakib se
dirigea avec Ludivine vers le métro Plaisance : -Tu as
confirmé ton inscription à ce cours Ludivine ?
-Oui et toi ?
-Oui, donc on va être amenés à se revoir.
-Exactement. Allez je te laisse ici, je vais prendre le bus.
À la semaine prochaine.
-Allô Chakib ?
-Oui allô. C'est toi Grégoire.
Grégoire était un professeur du cours Clémence, assistant
de Jean-Paul, fondateur et directeur du même cours.
-Comment ça va Chakib ?
-Bien je te remercie et toi ? Qu'est ce qui me vaut
l'honneur de ton appel ?
-Moi je vais bien aussi. Mais j'ai une mauvaise nouvelle.
-Rien de grave ?
-En fait, le cours où tu as confirmé ton inscription a été
supprimé. Comme peu de personnes ont confirmé
l'inscription, alors on a dû le supprimer.
-Mince. Ça veut dire que je me trouve sans cours ?
-Pas de panique. On a une proposition à te faire avec
Jean-Paul.
-Laquelle ?
-Et bien tu ne peux que prendre des cours les mardis et
vendredis soirs ?
-Oui ?
-Alors il y a un cours mardi soir, de dix-neuf à vint-et-une heures au studio 61, avec Damien.
-Mais c'est pas pour ceux qui ont un peu plus
d'expérience ?
-Justement. On connaît assez ta motivation, ton assiduité,
ton envie, et je ne pense pas que ce soit un niveau avec
un peu plus d'exigence qui va te faire peur.
-Si tu le dis.
-Et en plus vous aurez dans ce cours deux représentations
en fin d'année au lieu d'une.
-Alors avec un tel argument.
-Tu es d'accord ?
-Oui, c'est bon.
-Et puis tu seras avec Damien, tu le connais déjà.
-Oui c'est vrai.
-Alors à mardi.
- À mardi.
Un imprévu qui cachait un léger changement. Chakib se
vit donc proposer d'aller dans un cours avec un niveau un
peu plus exigeant, mais avec la contrepartie de jouer une
fois de plus que l'année précédente. Ce fut en effet l'une
de ses grosses frustrations : ne jouer qu'une seule fois.
Alors il est vrai qu'avec l'argument de jouer ne serait-ce
qu'une seule fois supplémentaire, cela ne pouvait que
faire pencher la balance en faveur de la proposition de
Grégoire. De plus, le cours serait animé par Damien
Sormonaillet, un professeur qu'il avait connu lors d'une
option cinéma où il s'était inscrit l'année précédente. Un
cours supplémentaire sans enjeu, juste où l'on se
retrouvait pour jouer des scènes de films. Un professeur
qu'il avait apprécié pour sa pédagogie et sa patience.
C’est ainsi qu’il se retrouvait avec une vieille
connaissance, Damien qu’il eût comme professeur l’an
dernier.
Chakib arriva donc pour mardi suivant pour ce deuxième
cours de l'année, mais dans un nouveau groupe où
Grégoire l'accueillit : -Salut Chakib !
-Salut Grégoire ! Comment ça va ? Vous avez reçu ma
carte ?
-Oui bien sûr, merci d'ailleurs.
-Tu savais que c'était de moi ?
-Oh on devine ça tout de suite. Entre Instagram et
Facebook, tu arrives à te faire une place avec tes cartes,
mais ce côté rétro, un poil désuet ça fait son charme.
Grégoire était un jeune homme de vingt-six ans, une
légère barbe qui ornait son visage, un ersatz d'Augustin
Trapenard, de l'émission traquenard pour ceux qui
pensent en dehors des clous de la pensée unique sur la
chaîne cryptée, une sorte de type qui se voulait branché, à
la vanne facile et fertile en sarcasmes mais non dénué de
sérieux, sachant également se rendre serviable. Il
dissimulait ses cheveux légèrement en bataille sous un
bonnet vissé sur sa tête façon Craig David ou Daniel
Powter du temps de leur grandeur.Un ancien élève du
Cours, devenu comédien professionnel et bras droit du
directeur Jean-Paul.
Le Studio 61 était le siège du Cours Clémence, situé rue
du ruisseau, qui prend sa source aux pieds de
Montmartre, surplombée par la station de métro
Lamarck, et qui chemine dans cette partie de Paris pour
aller mourir entre la porte de Montmartre et la rue
Belliard, rue qui fut le dernier lieu de résidence d'un autre
fameux gangster, ennemi public numéro un sous Giscard,
au dessus du chemin de fer désaffecté de la Petite
Ceinture. Les bureaux du cours Clémence, se trouvaient
dans le même espace que l'accueil, sur la droite en
entrant. En poussant tout droit, l'on trouvait un escalier
conduisant à une salle du bas. Mais en continuant encore
tout droit, l'on trouvait des toilettes juste à droite, et enfin
la salle où les répétitions se déroulaient. En entrant, après
cet échange avec Grégoire, Chakib poussa jusqu'à la salle
de cours : -Bonsoir tout le monde !
-Bonsoir, répondit l'assistance.
Les chaises étaient disposées en rangées, sur lesquelles
un majorité de personnes prit place.
Chakib reconnut Ludivine en entrant : -Ah tu es là
finalement ?
-Oui. Toi aussi on t'a fait changer de cours ?
-Comme tu le vois.
-On ne se quitte plus alors ?
-C'est ça.
Après avoir balayé la salle de son regard, il aperçut deux
jeunes beautés, une aux cheveux châtains et une autre à la
blondeur assez prononcée, qui attirait son attention. Il
s'assit juste derrière elle. Un bref décompte, et il
dénombra sept personnes, soit huit avec lui. Damien était
ce soir-là, une tradition qu'il tenait à honorer cette année-là aussi en retard. Jean-Paul, fondateur et directeur du
cours arriva : -Bonsoir à tous. Votre professeur Damien
est en retard, il vous prie de l'excuser, je vais le remplacer
en attendant. Je me présente, je suis Jean-Paul.
C'était quelqu'un au style un peu abrupt, qui en
déconcertait plus d’un, mais Chakib s’entendait bien avec
lui. Jean-Paul était petit de taille, des baskets aux
couleurs vives, amateur de sport de combat, barbu, avec
un faux air de Belmondo dans À bout de souffle. Il
appartenait à cette espèce d'homme qui s'était fait tout
seul, qui a su utiliser la force de son poignet pour autre
chose que le plaisir solitaire. Il commença par inaugurer
un cours de théâtre amateur à l'orée des années 2000,
dans le XVIIIème arrondissement, tout en travaillant dur
et en s'acharnant, en se produisant sur scène, tentant de se
distinguer dans le stand-up, genre très prisé de nos jours.
S'ensuivit un succès croissant pour sa petite affaire, et
d'autres classes ouvertes. Résultat des courses : en une
dizaine d'années, le cours Clémence était devenu un
cours de plus en plus prisé, qui se faisait peu à peu puis
franchement un nom sur la place de Paris.
En attendant donc que Damien n'arrive, il demanda à un
volontaire de venir sur scène dire un texte : -Est-ce que
l'un d'entre vous serait volontaire pour venir dire un p'tit
bout de texte sur scène ?
Il eût le silence pour seule réponse, la gêne de ne pas se
connaître assez en réfréna plus d'un : -Chakib, allez. À toi
l'honneur.
-Pourquoi moi ?
-T'es le seul que je connaisse ici. Allez pas d'histoires.
-Tu veux que je récite quoi ?
-Ce que tu veux, on s'en fout.
Alors Chakib pensa à un extrait du film Anna M , qu'il
avait travaillé l’année passée avec Damien. Un autre
attrait d'une activité comme le théâtre, c'est qu'elle
permettait de découvrir quantité de pièces de théâtre et de
films. Ainsi Chakib après avoir travaillé cette scène,
s'empressa de regarder ce film avec grand plaisir.
La scène à laquelle il pensait, était celle où le Dr André
Zanevsky retrouve au café Anna M, une patiente qu'il
avait soigné. Cette dernière persuadée que le Docteur est
amoureux d'elle, voulait à tout prix le conquérir. André
Zanevsky souhaitait s'en débarrasser à tout prix, car elle
était obsédée par lui. Au moment où Chakib ouvrit les
lèvres, Jean-Paul l'interrompit : -Attends, recule un peu
qu'on te voit bien.
Chakib s’exécuta puis prononça les premières paroles de
la scène : -Écoutez Anna, si vous pensez que toutes ces
choses sont arrivées par ma faute, je m'en excuse, mais à
partir d'aujourd'hui...
-Attends un peu. Dites-moi les autres. Quand vous
regardez Chakib, il vous fait penser à qui ? Un mec
chelou ? Un gars bien ?
-Quelqu'un de bien répondit Ludivine, tandis que Chakib
ne savait plus vraiment où se mettre.
Quelques regards s'échangèrent dans la salle, des
murmures résonnèrent, la jeune fille aux cheveux
châtains lança : -Un mec bien. Un bon copain.
-Moi je dirai...je ne sais pas...un chauffeur de taxi. Non,
vous ne trouvez pas ?
-Ah oui, fit la jeune blonde en ricanant. Je pensais à
quelque chose comme ça.
Chakib était gêné aux entournures. Ne pouvant
réellement en tenir rigueur à Jean-Paul car il ne pensait
pas à mal, mais dans un groupe, lorsque celui-ci se
constituait, il était toujours important de veiller à marquer
son territoire, au risque de se voir coller des étiquettes
difficiles à enlever, qui plus est au pays de l'Étiquette. La
marche à suivre pour éviter des quolibets pour la suite
était mal engagée, lorsque Jean-Paul mit fin à ce début de
calvaire : -Fais pas cette tête Chakib, je plaisante !
-Oui je sais, je te connais tout de même.
Mais ce qui gêna Chakib, c'était la réaction de la donzelle
blonde. Il n'avait pas eu le temps de bien l'observer, mais
suffisamment pour comprendre qu'elle ne le laissait pas
indifférent. Elle qui s'était permise cette velléité
humoristique, de concert avec Jean-Paul, ne pouvait se
douter que Chakib la scrutait déjà. Elle était vraiment
belle, ce n’était pas un coup de foudre, n’exagérons pas,
mais disons un court-circuit sentimental. La courbe de
l’attirance était sinusoïdale, mais la tendance était à la
progression, les ampères et les volts s’affolaient quelque
peu. Chakib l’observait pendant que Jean-Paul parlait de
la difficulté d'incarner monsieur ou madame tout le
monde sur scène, contrairement à une idée reçue lorsque
Damien entra : -Bonsoir à tous, désolé du retard !
-Pour ne pas changer, dit Chakib en souriant.
-Oh Chakib ! Quelle surprise ! Tu t’es inscrit à ce cours
finalement ? Tu ne peux plus te passer de moi on dirait !
-Je t’expliquerais.
-Allez je vous laisse entre de bonnes mains fit Jean-Paul.
Chakib retourna s’asseoir. Il dit à la demoiselle qui se
retourna pour l'écouter : -Je ne savais pas que je
ressemblais à un chauffeur de taxi.
-Oh c’était pour rire.
-J’avais bien compris. Tu t’appelles comment ?
-Aglaé et donc toi c'est Chakib ?
-Lui-même enchanté. Tu fais quoi dans la vie ?
-Je suis en hypokhâgne au lycée Condorcet et toi ?
-Bah chauffeur de taxi.
-Haha ! Non allez, dis.
-Je travaille comme responsable administratif au
Collectif de Salubrité Psychiatrique.
-Houlà ! Ça m'a l'air pointu.
-Oh oui ! Je t'expliquerai en détail plus tard.
-J'ai hâte fit-elle malicieuse.
Chakib sentait que malgré cette entrée en matière
quoique hésitante, se révélait prometteuse. Après s'être
délesté de ses affaires, Damien prit place face au groupe
et prit la parole : -Alors bonsoir à tous. Je m'appelle
Damien, pour ceux que je n'ai pas encore vu. Je suis
comédien professionnel, professeur aussi dans cette école
depuis cinq ans.
Chakib connaissant déjà Damien et son parcours,
n'écoutait qu'à moitié tout en feignant un vif intérêt à
l'écoute de cette présentation. Ainsi après être passé par
l'école nationale de la rue Blanche, désormais située à
Lyon, puis par les Ateliers du Sudden, Damien était
devenu comédien, officiait entre autres dans la
compagnie Collette Roumanoff, qui donnait des
représentations au théâtre Fontaine. Il allait bientôt avoir
trente-quatre ans. Puis il laissa aux autres le soin de se
présenter.
Ludivine était âgée de vingt-neuf ans, et était notaire.
Thomas avait trente-cinq ans et se distinguait comme
ingénieur informatique.
Antoine avait trente ans et était conseiller à Pôle Emploi.
Faïza ne donna pas son âge comme toute femme qui se
respecte passée une certaine période, et travaillait comme
intérimaire, situation dans laquelle elle semblait se
complaire.
Héléna était âgée de trente-sept ans et était avocate.
Dora n'avait que dix-huit ans, et faisait des études de
lettres et de cinéma à la faculté de Paris III, à Censier.
Aglaé venait tout juste d'avoir dix-huit ans et était en
première année d'hypokhâgne au lycée Condorcet.
Puis Chakib pour finir avait vingt-huit ans et travaillait au
Collectif de Salubrité Psychiatrique comme responsable
administratif.
Après ces présentations, il apparaissait que le groupe était
plus homogène que lors du précédent cours, notamment
au niveau des âges.
Damien reprit la parole : -Comme vous devez le savoir
en vous étant inscrits à ce cours, nous aurons deux
représentations en fin d'année, au mois de mai. Même si
je vous consulterai, c'est tout de même moi qui choisirait
la pièce, en fonction de votre nombre, du profil des uns et
des autres.
Le groupe écoutait cette intervention, Damien lui restait
sérieux durant cette prise de parole mais serein :
-Concernant l'engagement, je peux comprendre qu'il y ait
parfois des empêchements, mais j'attends de vous du
sérieux, de la motivation, de l'engagement, de l'assiduité.
Mais je ne me fait pas de souci à ce niveau-là, car si vous
êtes ici, c'est que vous êtes d'ores et déjà des gens avertis.
Même si je souhaite avant tout que l'on prenne du plaisir
tous ensemble. Est-ce qu'il y a des questions ?
Héléna, l'avocate mûre d'origine indienne leva la main :
-Quel genre de pièce on va jouer ?
-Une comédie. Sûrement une pièce de Feydeau, Labiche,
mais rien n'est encore sûr. D'autres questions ?
Un silence s'ensuivit, lorsque Antoine s'écria : -Pour
l'instant ça va.
-Bien, alors on va commencer si vous le voulez bien.
La séance de travail commença par des exercices
d'étirement, puis d'échauffements. Un jeu qu'affectionnait
Damien, et auquel Chakib l'associait depuis l'an dernier
était le jeu du zip-zap. Le principe était simple. Les
membres du groupe se mettaient en cercle. En général, le
professeur, Damien en l’occurrence, commençait par
tendre ses bras vers quelqu'un en s'écriant « zip » ! La
personne recevant ainsi ce coup imaginaire, peut choisir
de porter ce coup en tendant les bras à quelqu'un d'autre
en apostrophant son camarade de la même manière, mais
si elle veut changer de sens elle doit s'écrier « zap » !
Toutefois, la personne recevant le coup, si elle décide de
faire un retour à l'envoyeur peut s'écrier « Boing » ! Le
but est donc de faire passer l'énergie, de faire
connaissance avec son voisin, mais surtout de se défouler
quelque peu.
Des exercices d'improvisation, dans lesquels Chakib
n'excellait guère, émaillèrent la suite du cours.
Lorsqu'arriva l'heure de se séparer. Damien reprit donc la
parole : -La semaine prochaine, je vous donnerai à
chacun des scènes à travailler seul ou à deux. Mais on va
surtout travailler dans les premières séances
l'improvisation. Je vous demanderai aussi de finaliser
votre inscription auprès du secrétariat, si vous décidez de
poursuivre avec nous. Notamment en réglant la somme
restante. Car vous le savez, l'argent c'est le nerf de la
guerre. Mais ceci étant dit, vous pouvez payer en
plusieurs fois.
-Est-ce que vous êtes d'accord pour qu'on s'échange nos
numéros et nos adresses mail, proposa Chakib.
-Bonne idée, fit Ludivine.
Chakib nota à tour de rôles les e-mails ainsi que les
numéros des uns et des autres, tandis que Damien
conclut :-Bonne soirée à tous, et à la semaine prochaine.
En sortant, Ludivine et d'autres demandèrent à Chakib s'il
connaissait Damien, car ils avaient bien vu la référence à
l'an passé, ce à quoi Chakib répondit par l'affirmative.
Mais il précisa que c'était dans le cadre d'un cours
cinéma, sans enjeu en fin d'année. Donc il ne pouvait pas
affirmer connaître parfaitement la méthode de travail de
Damien, même s'il savait déjà à quoi s'attendre.
-Il est comment comme prof, demanda Héléna.
-On se croirait à la rentrée des classes, répliqua Chakib.
Je le trouve pédagogue, patient.
-C'est banal comme description.
-Tu verras bien par toi-même.
Arrivé à la station de métro Jules Joffrin, Thomas
continua à pieds, les autres prirent le métro, mais pas tous
la même ligne, ni la même direction. Chakib souhaitant
battre le fer quand il était chaud, demanda à Aglaé : -Tu
vas jusqu'où ?
-Saint-Lazare, après je prends le train jusqu'à Maisons-Laffite. Et toi ?
-Pareil, mais je prends ensuite la ligne 14.
Il se réjouissait, car il se disait qu'il allait pouvoir faire un
bout de trajet après chaque cours. Mais il vit qu'Héléna,
ne le lâchait guère d'une semelle, le marquait à la culotte
comme on disait dans le football, durant tout le trajet de
ligne 12, s’immisçant dans la conversation qu'avaient
entamée Chakib et Aglaé. Ceci avait le don d'agacer
Chakib, mais gêné il n'arrivait pas à s'en débarrasser. Il
dut se séparer à la gare saint-Lazare, mais comprit
qu'Héléna prenait la ligne 14 tout comme lui. Le hasard
faisait en l'occurrence mal les choses. Dans la ligne 14,
cela sentait toujours autant le moisi, on percevait toujours
cette odeur de vagin mal lavé, comme le fit remarquer un
jour Quentin tandis qu'ils s'y trouvaient. Une fois dans le
métro, Héléna décidément infatigable reprit : -T'es
content de retrouver ton prof de l'an dernier ?
-Oui, même si c'est bien de changer. Mais là c'est parce
que le cours précédent où j'étais à été supprimé, du coup
ils m'ont proposé ce cours-ci. Et puis on joue deux fois
cette année, donc ça va être bon.
-Oui, j'espère en tout cas que la pièce qu'on va jouer va
être palpitante et que j'aurai un bon rôle.
-Tu n'es pas la seule dans le groupe. Trouver une pièce
qui convienne à tous, avec des rôles équilibrés ce n'est
pas facile.
-Ah mais je m'en fous des autres, je ne pense qu'à moi.
-Pourquoi tu fais du théâtre ? Fais desone-womens-shows alors.
-Je déconne, je sais bien, mais bon cela me saoulerait si
je devais jouer un rôle qui ne me plaise pas.
Cette attitude d'enfant gâté, immature, n'était pas pour
arranger Chakib dans la première idée qu'il se faisait
d'Héléna, mais il était plutôt de nature patiente avec les
défauts d'autrui : -Tu sais, ça arrive de faire des choses
qui ne nous plaisent pas forcément, alors il faut pas
baisser les bras à la première déconvenue.
-Avec toi à mes côtés, je pense que ça va m'aider. T'as le
chic pour savoir parler aux autres. Oh on arrive déjà à
Bercy ! Allez je te laisse, je descends ici. À la semaine
prochaine.
-Salut !
Chakib lui poursuivit son périple sous-terrain jusqu'au
terminus à la station Olympiades. En sortant, il remontait
la rue de Tolbiac, coupa successivement les avenues de
Choisy et d'Italie, la rue de Tolbiac redescendait en
courbe, scinda la rue Bobillot, avant d'arriver enfin aux
pieds de la Butte aux Cailles, plus précisément rue de
l'espérance où il résidait. Curieux hasard ? Heureuse
coïncidence ? On ne saurait y répondre. Le quartier de la
Butte aux Cailles était au fil des années englouti par la
gentrification post-industrielle, tendant à devenir un
second Montmartre, le côté sulfureux, les guinguettes et
le stupre en moins. Chakib vivait dans un deux-pièces, de
la rue de l'espérance, un luxe pour qui connaissait le
contexte économique, la difficulté de se loger à Paris. Il
put échapper au cursus honorum, à savoir le passage
obligé par le studio ou la colocation pour tout Parisien
qui se respecte. Il avait tenu à attendre qu'une certaine
stabilité professionnelle s'installe, avant de franchir le
pas. L'âge moyen du départ du cocon familial reculant
paradoxalement, en ce début de XXIème siècle, mais cela
tenait aussi à des raisons culturelles. Il demeurait non
loin d'où il avait grandi avec ses parents.
Le lendemain matin, Chakib se rendit à son lieu de
travail, au CSP, le Collectif de Salubrité Psychiatrique.
C'était une institution, une association dont le but était la
lutte et la prévention contre les troubles psychologiques
et psychiatriques, les souffrances liées aux dépressions.
Cette institution disposait de plusieurs bâtiments dont un
qui accueillait des conférences, des séminaires, des
colloques en tout genre de psychiatres, médecins,
auxquels assistent aussi des étudiants, pour qui des
formations étaient dispensées. De même que des groupes
de paroles sont organisés pour des personnes souffrantes
de maux divers. Des séminaires sur la dépression, la
souffrance au travail, alors qu'il n'était nul besoin
d'observer ce qui se passait ailleurs, puisque cette névrose
se trouvait aux pieds de la direction, parmi les salariés
même du collectif. Ce n'était pas le premier choix sur
lequel s'était rabattu Chakib, mais des circonstances
externes l'ont fait échoir dans ce lieu. Il était chargé au
sein de l'équipe administrative d'organiser le planning
des formations, des conférences, l'affectation des salles et
autres tâches qui relevaient de la logistique. Le bâtiment
dans lequel travaillait Chakib était situé rue Hélène
Brillon, en plein dans le quartier de Paris Rive Gauche. Il
saluait ses collègues en arrivant à son bureau. Julien
Bura, était le technicien en chef, un peu homme à tout
faire, ennuyeux mais très serviable. Il était barbu autorisé
car blond, et cela lui donnait un côté hipster, donc peu
suspect de futur basculement dans le fanatisme religieux.
Iris Fauvert sa collègue directe au sein du service
administratif, avec laquelle il entretenait des rapports des
plus courtois, mais très à cheval sur la procédure, ce qui
n'était pas sans créer parfois des frictions. Elle était
toujours vêtue de gris ou de noir, couleur sombre. Ses
cheveux coupés très courts. Un côté un peu Jeanne Mas
dans son attitude, les extravagances capillaires en moins.
Il y avait en outre dans le service, deux autres femmes
avec qui Chakib n'éprouvait même pas le besoin
d'échanger des banalités, mais se bornait à la plus stricte
politesse. Il s'agissait de Gaëlle Toudin, une
quarantenaire toujours parée de tenues affriolantes, qui
ne cherchait qu'à se faire remarquer mais qui n'arrivait à
s'attirer que sarcasmes ou indifférence, et Murielle Passin
sa comparse indéfectible qui contrastait par la sobriété de
ses tenues. Ces deux-là s'entendaient comme larrons en
foire, étaient ce que l'on pourraient qualifier de
commères, friandes de potins comme on en trouvait sous
tant de latitudes. Tandis qu'il s'installait dans son bureau
et s'apprêtait à travailler, le téléphone retentit et Chakib
décrocha le combiné : -Allô ?
-Allô Chakib, pouvez-vous venir dans mon bureau je
vous prie ?
-Bien, j'arrive.
Cette personne qui venait de l’appeler n'était autre sa
supérieure directe Élisabeth Fouillon, qui venait de
rentrer de vacances pour le moins prolongées. C'était une
femme brune, aussi aux cheveux courts. Dans ce secteur,
les femmes semblaient avoir complètement déserté la
profusion capillaire. Elle avait des yeux bleus, un air qui
la ferait passer à s'y méprendre pour Anne Parillaud, mais
son manque de grâce montrait qu'il en fallait plus pour
faire un bon sosie. Après avoir frappé et être invité à
entrer, Élisabeth Fouillon s'écria : -Ah vous voilà !
Asseyez-vous.
-Bonjour.
-Oui bonjour. Alors les vacances se sont bien passées ?
-Merci, et vous ?
-Très bonnes également.
-Vous vouliez me voir à quel sujet ?
