Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Carole survivra-t-elle aux révélations liées à son passé ?
Lucile la douce et Carole la guerrière sont amies depuis l’adolescence. Alexandre, médecin réputé, est le beau-frère de l’une et l’amant de l’autre. Il est au cœur du cahier noir que Lucile transmet à Carole. Au fil des pages, le passé qui semblait limpide, baigné par la lumière des Cévennes, remonte comme une eau trouble. La folie meurtrière, feutrée, calculée, inimaginable, se révèle dans toute son horreur. Carole survivra-t-elle à ces révélations ?
Plongez dans ce roman noir, et découvrez un récit qui explore l'humain dans ses caches les plus secrètes !
EXTRAIT
C’est bizarre. Cet individu a introduit une dissonance… Je suis musicienne, vous savez, en amateur. Je peux vous dire qu’une fausse note est arrivée avec lui dans notre groupe. Oh, chacun a son caractère, je ne dis pas que c’était la symphonie parfaite tous les jours, mais lui, dès qu’il apparaissait, j’entendais comme un couac. Vous saisissez ce que je veux dire ?
– Très bien. Et après ?
– Après, un jour, au sous-sol où nous réceptionnons les nouveaux instruments, il s’est trouvé seul avec Jaleh. Il a été très pressant. Peut-être même brutal, ça ne m’étonnerait pas. Elle lui a échappé non sans mal et elle est allée se réfugier dans le bureau du professeur.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Depuis 1993,
Jeanne Teisson écrit pour des lecteurs de trois à cent trois ans : nouvelles, contes, romans, biographies… Plus de quarante livres. Traduits en plusieurs langues, ils ont obtenu notamment le prix du premier roman, le prix Antigone, le prix France Télévisions et le prix Sésame.
Le rejet, comme les trois derniers livres de Jeanne Teisson, est un roman noir, un genre qui lui permet d’explorer l’humain dans ses caches secrètes.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 186
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
ELLE LAISSE SA VIEILLE SILVER WING sur le terre-plein, en bas. Elle a vidé les sacoches de la moto. Son casque dans une main, son sac touareg en bandoulière, elle monte sur le chemin, balançant ses grandes jambes. Cheveux blonds en brosse, les épaules larges dans son blouson de cuir, les fesses petites, de grosses bottes de motard, de dos elle a l’air d’un homme, d’un homme jeune. Elle est une femme qui va vers la vieillesse.
Elle observe tout, sans s’arrêter. Les pierres qui ont dégringolé du muret, là, et qu’il va falloir remonter, la branche de châtaignier, avec ses feuilles et ses bogues, tombée au milieu du chemin. Un coup de vent ou des touristes ? Les crottes d’écureuil sur les cailloux.
Son visage est serré. Ses joues sont creuses. Elle a une ride profonde de chaque côté de sa bouche encore belle et sous les yeux, ces gonflements : manque de sommeil ? Chagrin ? Alcool ? Ou les trois ?
Voici la porte bleue à l’arrière de la maison.
Elle respire à fond et se redresse. Elle arrive de Paris. Roulé toute la nuit. Elle est moulue. Toutes les fibres de son corps vibrent comme si elle était encore sur l’autoroute. Il va falloir un moment avant que ça se calme. Elle retrouve les senteurs d’humus, de champignons et de feuilles mortes mêlés. Autrefois odeur de joie, aujourd’hui parfum de mort.
Elle les a aimés, les mois de septembre en Cévennes. Ensoleillés. Des pluies fortes la nuit et au matin, une lumière précise qui donne du contraste à toutes les couleurs. Bleu soutenu du ciel, blanc éblouissant des nuages et les feuilles des châtaigniers qui sont chaque année les premières à roussir. Elle serre les mâchoires. Ne pas se laisser envahir par les souvenirs. Elle se baisse pour passer sous les mûriers qui n’ont pas été taillés depuis un an. Les feuilles mouillées lui trempent le cou. Elle descend les marches du petit escalier de pierre qui mène à la terrasse pavée d’ardoise, creusée dans ce que les Cévenols nomment un traversier. La tonnelle lui laisse dans les cheveux les fleurs minuscules de la liane appelée voile de mariée. Elles ont perdu leur blancheur, en cette saison.
Elle ouvre le lourd volet, la porte étroite aux vitres bleues, mais n’entre pas. Elle frissonne. Elle croit entendre la voix de Lucile : « J’adore ta petite maison d’été, et pourtant c’est l’automne. »
Toujours à faire de la poésie, Lucile, des jeux de mots discrets, que personne ne remarquait à part Marc et moi, pense-t-elle. Quelle saloperie de vie !
Elle pose son casque sur le muret.
Un mot de Lucile résonne dans sa tête : « lézardage ». Lucile attendait que Carole vienne en fin d’été effectuer son lézardage annuel en Cévennes. Les premiers jours Lucile n’apparaissait pas. Elle savait que Carole avait besoin de solitude et de sommeil. Et un matin elle était là, en haut de l’escalier, alors que Carole était étendue nue sur le grand traversier, le corps ruisselant de soleil, la tête à l’ombre du pommier. Elle était là, Lucile, son amie, lumineuse, rieuse. Auréolée d’adolescence malgré les années.
Fini les lézardages, Lucile, ce sera bientôt un bazardage. Je ne peux plus aimer tout ça. Tout est mort. J’ai horreur de la mort. Je ne sais même pas si je vais avoir le courage d’entrer dans la maison. Sans toi, Lucile, sans Marc, pourquoi revenir ? Ça n’a plus de sens.
Elle reste plantée là. Comme prête à repartir.
Elle est revenue trois fois après la mort de Marc. Mais plus depuis la mort de Lucile, ce cataclysme qui l’a laissée hébétée mentalement des mois entiers, et pleine d’agitation, d’attirance compulsive pour le danger, comme si elle cherchait elle aussi à se désintégrer, dans le travail, la vitesse, l’alcool et par-dessus tout dans cette passion effrénée pour Alexandre. Passion explosive qui a mis sa quiétude, l’image qu’elle avait d’elle-même, sens dessus dessous.
Une passion qui dure et s’ancre. Qui l’obsède depuis plus d’un an. Une possession. Elle n’avait pas prévu cela. Elle se croyait à l’abri. Un homme de huit ans de moins qu’elle. Qu’elle a connu adolescent. Atteint d’une maladie qui bientôt le tuera comme elle a tué son frère, et qui mêle dans leurs jeux amoureux mort et perversion sexuelle et va toujours plus loin dans l’exploration du plaisir. Jusqu’au sadisme. Qui lui fait franchir brutalement l’infime frontière entre jouissance et douleur. Alexandre lui révèle des pulsions qu’elle a toujours eues, mais qui, à son contact, se débrident et l’entraînent où jamais elle n’a été. Heures de folie. Il lui fait peur parfois. Vraiment peur. Et puis le rideau tombe et il redevient l’homme lisse au regard de petit garçon, presque timide. Jamais une allusion à ce qu’ils ont vécu dans son appartement parisien, qui la laisse meurtrie physiquement, sans force et pleine d’interrogations. Mais non, on n’en parle pas. C’est comme si ça n’avait pas existé. Ce passage de la rage mutuelle à la conversation tranquille entre deux personnes policées, cultivées, ajoute encore à l’excitation de Carole. Il a instauré une fois pour toutes le silence. Rien à dire. C’est comme s’il tournait la page, chaque fois, tout simplement. Sur une page il est celui qui la torture et l’humilie dans le plaisir et sur l’autre celui qui lui tient la porte et l’invite dans un restaurant de luxe. Changement de chapitre. Pas de commentaire.
Cet homme qui ne parle pas, qui la bâillonne, qui assouvit sur son corps ses fantasmes les plus bizarres, longuement prémédités, sans jamais lui demander si cela lui plaît, elle l’attend chaque samedi en tremblant d’angoisse. À l’idée qu’il puisse ne pas venir.
Debout, face à la vallée, elle soupire.
Des hommes, j’en ai connu de toutes sortes, pense-t-elle. OK, je suis une collectionneuse doublée d’une exploratrice. Ils m’intéressent. Les mecs. À partir du moment où j’ai compris que c’était ma façon de vivre à moi, j’ai aimé la diversité des spécimens qui figurent dans mon « cabinet de curiosités » : le carnet dans lequel je note les particularités de ma dernière proie, après lui avoir rendu sa liberté ou qu’il l’ait reprise tout seul. Frout ! Envole-toi ! Je n’épingle pas les objets de mon désir dans une boîte. Jamais eu cette tentation.
On me croit diabolique, mais il y a plein de défauts que je n’ai pas. Et Lucile le savait. Par exemple, je ne suis pas exhibitionniste : je roule pour moi, pas pour me donner en spectacle.
Seules deux personnes connaissaient ma vie par le menu, avec ses feux d’artifice et ses caniveaux : Lucile et Charles. L’amour, je ne sais pas trop ce que c’est, mais l’amitié, c’est mon moteur, mon réconfort et mon équilibre. Ma bouée de sauvetage. Et j’ai trahi tout ça.
Avec Charles, pas d’interférences. Même quand j’ai bu, je n’ai nulle envie de séduire Robert, le petit professeur de maths grassouillet et méticuleux avec qui il vit. Pourtant il représenterait une sacrée exception dans mon catalogue !
Avec Lucile, pas non plus d’interférences. D’accord, j’ai couché une fois avec Marc, mais c’était à New York, où nous nous sommes trouvés par hasard ensemble et c’était plutôt une partie de rigolade et d’amitié. Il m’a dit : « Tu veux un dernier verre pour t’aider à dormir ? » J’ai répondu : « Non, je te voudrais toi. » Il a dit en riant : « Tu as raison, ce sera peut-être plus efficace. » On a poursuivi sur ce ton. Lucile n’en a rien su et ce n’était rien, en effet. Même si j’ai bien aimé. Quand nous nous sommes retrouvés tous les trois au Poussadou, aucun trouble, ni chez lui ni chez moi. Il aimait Lucile, je l’aimais aussi. Ni lui ni moi n’étions des êtres de culpabilité. Des êtres qui jouissent de l’instant, c’est tout. Que le plaisir ne culpabilise pas.
Les choses se sont compliquées jusqu’au chaos à partir du moment où Alexandre est entré dans ma vie. Je n’ai pas su continuer à être moi-même. Il m’a démantibulée.
Pourquoi a-t-il fallu que je m’entiche du beau-frère de Lucile ? Enfin, c’est moi qui l’ai cherché ou lui ? Je dirais lui. La façon brutale avec laquelle il m’a attrapé le bras dans la file d’attente à l’Opéra Bastille. J’ai sursauté. On ne se connaissait quasiment pas. Quand Lucile a été malade, avant la mort de Marc, je n’ai pas réussi à le voir une seule fois. Très occupé, le grand médecin.
Les hommes ne m’abordent pas sans tenir compte de ma stature de Grace Jones nordique, de ma gueule de baroudeuse. Ils sont curieux, attirés, mais prudents. Ils me tournent autour comme des chats. Lui, non. Ses doigts serrés sur mon bras et c’était fini. J’étais fichue.
Il a pris possession de moi comme ça, en public. J’allais écouter Aïda. Verdi, une de mes autres addictions. Il n’avait pas de billet. J’ai espéré, jusqu’aux premières notes, qu’il aurait trouvé à en acheter un. Ce n’était pas le cas, mais il m’attendait à la sortie. Il a exigé dès ce soir-là que je garde le secret sur notre relation. « Surtout, ne dis rien à Lucile. » Sur un ton de menace. Menace de disparaître, à peine apparu. Et moi, qui ai combattu pour la liberté de parole, qui ai pris des coups pour ça, je n’ai pas dit : « Stop ! Je dis ce que je veux à qui je veux. Que ça te plaise ou pas. » Je me suis soumise. Je n’ai rien dit, alors que j’ai raconté à Lucile toutes mes amours, sans exception, des plus romantiques aux plus sordides, des plus pesantes aux plus furtives, depuis nos années de lycée. En gardant ce silence, je trompais mon amie. Je me trompais.
Cet interdit qu’Alexandre ravivait à chacune de nos rencontres m’a obligée à m’éloigner de toi, Lucile. Non, personne ne pouvait me contraindre. Moi seule je me suis soumise, c’est tout. Je t’ai abandonnée, Lucile, pendant presque un an.
Je ne pensais pas qu’un jour je serais rongée par la culpabilité. Baiseuse, fonceuse, directe, rugueuse, d’accord, mais je n’avais rien à me reprocher. Ceux qui ne m’aimaient pas prenaient le large et voilà. Je n’en avais rien à foutre. Mais depuis la mort de Lucile, je me méprise. Ce que j’ai fait est irréparable. Avoir obéi à un amant plutôt qu’avoir été fidèle à mon amie ! Je ne peux pas me le pardonner. J’ai envie de crever.
Le 4 mars, Lucile est morte. Presque sept mois. Il faut encore que je me le dise et me le répète que Lucile est morte, parce qu’à tout moment je pense à elle comme à une vivante.
Ici, surtout, dans ma maison de berger où nous échangions nos secrets. Si différentes et si accordées. Elle buvait ses tisanes, je sifflais mon whisky. Elle supportait ma fumée. Parfois elle tendait la main. Une petite taf, un sourire. Ses transgressions minuscules. Elle m’écoutait raconter mes descentes en parachute, mes enquêtes chez les skinheads, mes nuits dans les villes bombardées, mes bitures avec les auteurs américains dans les festivals de littérature noire et quand j’avais bien paradé avec mes équipées sauvages, sa petite musique à elle s’élevait. Le bout de ses doigts qui fourmillent quand elle prend à pleine main la pièce de bois qu’elle va sculpter, les fulgurances de la création, les crépitements du métal chaud qui coule dans le moule, la journée qui passe et tout à coup elle tremble de tout son corps, ça fait dix heures qu’elle n’a pas mangé. Ses cauchemars quand sa fille était enceinte, qu’elle ne m’a pas racontés mais qui l’épouvantaient. J’ai vu couler ses larmes d’impuissance durant la maladie de Marc. Vite effacées, les larmes. Et son égarement devant le chemin à faire, seule. Nous avions chacune notre façon d’être courageuses. Notre amitié a été jusqu’au bout un mystère pour moi. Mon abandon, un gouffre.
Oui, à la fin tu as dû penser que je t’abandonnais, Lucile, et tu avais raison.
La dernière fois qu’on s’est vues, c’était un an avant. Avant que je descende d’avion et que j’aperçoive Charles qui m’attendait. Charles ? À l’aéroport ? Pourquoi ? Pour me dire que…
Nous nous étions vues en avril, à Paris, je me souviens. Tu m’as dit :
– Je dois te parler à propos d’Alexandre.
J’ai été si surprise que j’ai aussitôt pris mon ton de bagarreuse :
– Pourquoi ? Tu désapprouves ?
– Je désapprouve quoi ? as-tu demandé.
– Eh bien… notre… lien.
Et tu t’es fermée. Il fallait bien te connaître pour remarquer tes marches arrière imperceptibles. Subites. Tu as dit d’un ton neutre, et j’ai senti que ce n’était pas ce que tu avais l’intention de me dire deux secondes auparavant :
– Je me plaignais parce qu’il prenait ses aises dans ses deux tiers de maison, eh bien, depuis quelques mois, il n’y vient presque plus. Il passe ses week-ends à Paris. Et c’est tant mieux !
– Pourquoi ?
– Il me gêne.
Et tu n’as rien ajouté. J’ai à peine perçu un étranglement dans ta voix. Je suis sûre que tu venais de deviner ce qui se passait entre Alexandre et moi. Et moi la rude, la directe, celle qui n’y va pas par quatre chemins, j’aurais dû te secouer, te dire « Allez, crache-le, ton morceau. Je couche avec Alexandre, qu’est-ce que t’as à redire à ça ? » Mais je n’ai rien dit. Je n’étais plus la même. Je ne sais pas pourquoi. Notre rencontre s’est prolongée sans entrain, et s’est terminée en queue de poisson. Je te cachais quelque chose et toi, Lucile, je pense que tu me cachais quelque chose. Mais je n’en aurai jamais la preuve.
Et maintenant Lucile la douce, la discrète, porteuse de ce feu secret, incontestable, que j’enviais et que j’alimentais sûrement avec mes récits de coucheries improbables, Lucile, tu es absente pour toujours. Rayée. Disparue. Volatilisée. Je n’ai pas pu voir ton corps. Trop abîmé. En bouillie, ma Lucile, cassée en mille morceaux. En y pensant, j’entends craquer tes os, cogner ton crâne et le bruit mou des chairs qui rebondissent et s’écrasent. O, Lucile. Quand je pense que tu craignais tellement mes folles courses à moto !
Tu as dû croire que c’était la mort de Marc qui me tenait loin d’Ardaillers. Non, c’est que je me suis perdue dans cette attirance obscure. Elle a tout balayé. La lumière des matins d’Ardaillers, les repas sous le mûrier, les soirées d’été paisibles, quand nous attendions le vol des pipistrelles. Plus rien ne faisait le poids.
Carole soupire et descend sur l’étroit traversier du bas. Le myrte est devenu énorme, il prend toute la place. Elle est obligée de se plaquer contre lui et de s’accrocher aux branches odorantes pour ne pas dégringoler trois mètres plus bas. Il va falloir qu’elle le taille sévèrement. Mais la brassée de branches fines aux petites feuilles vernissées, souveraines en inhalation contre la sinusite, elle ne la déposera plus devant chez Lucile. Fini. Elle enfouit son visage dans le myrte et ferme les yeux un instant. Puis, machinalement, elle défait le fil de fer qui tient les volets fermés, les ouvre et les fixe au mur. C’est la première chose qu’elle fait quand elle revient dans sa maison, pour éclairer la cuisine.
Elle ne pense qu’à Lucile.
Quel désespoir a été le tien, Lucile, pour que tu oses ce saut dans le vide ? Toi qui me paraissais si sage, si ordonnée, tellement ordonnée que parfois j’avais envie de te désordonner, de te bousculer. Tu n’as rien réclamé, toi, alors que, sans explication, j’évitais Ardaillers où tu ne sculptais plus, mais où tu peignais ces tableaux si sombres que je n’ai vus qu’à la galerie, à Paris. Quelle solitude a été la tienne ?
Tu suggérais, au téléphone : « Si tu es si fatiguée, Carole, viens te reposer à Ardaillers, tu verras mes tableaux. Profite d’un week-end prolongé ! » Je ne répondais pas. Je ne m’imaginais pas au Poussadou, entre Alexandre et toi. Quelque chose me disait qu’il nous aurait imposé sa présence. Cacher notre liaison, oui, mais pas sous ton regard. Et puis, le week-end était réservé à mes vertiges secrets. C’était un rite. Je me livrais à Alexandre. Le reste de la semaine, je travaillais. J’ai tenté de fuir deux fois. Je suis partie pour des reportages à l’étranger qui m’ont laissée dans un manque, une tension à me briser. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à emporter des bouteilles de vodka ou de whisky dans ma chambre. Pour pouvoir dormir. Même s’il n’avait pas plaqué sa main sur ma bouche en disant « Je te défends de lui en parler, je te le défends », je me demande si je t’aurais raconté cette folie. Ce que je vis avec Alexandre est une folie.
Carole s’appuie contre la façade de pierre et regarde la vallée. Les deux pentes descendent vers l’Hérault, qu’elle entend cascader entre les rochers, même s’il n’a pas encore l’énergie du plein automne. Et au loin, bleutées, ce sont les montagnes douces. Elle ne pensait pas qu’elle aurait le courage de revenir. Elle descend sur le grand traversier que les gens du village appellent « le champ » et elle regarde sa maison. S’élevant sur deux terrasses, tout en pierres grises, elle paraît plus grande qu’elle n’est. Elle ne comporte que deux pièces, l’une au-dessus de l’autre. Un jeune amant antiquaire de Ganges, qui avait du goût pour tout ce qui était ancien et la quitta d’ailleurs pour une dame plus âgée, y a ajouté une mezzanine sous la grande poutre blonde si lisse, qui se divise en deux comme des jambes de femme de Maillol. Il en a fait en quelques mois le lieu qui convient à son désir de solitude et d’ascétisme. Non pas une maison rustique en toc, mais un refuge, entre la cellule de nonne et l’intérieur, en miniature, d’une ferme cévenole. Chaux blanche aux murs, pierre, bois naturel, tomettes en terre brune. En bas, dans la cuisine où elle peut toucher le plafond des doigts, il a ouvert deux petites fenêtres de dimensions différentes. À l’étage se trouvent sa chambre et son coin bureau. Deux hautes fenêtres ouvrent sur la vallée. Leurs vitres centenaires font le paysage impressionniste et donnent, jusqu’en fin d’après-midi, « une lumière d’atelier de peintre », disait Lucile.
Lucile. Est-ce possible ? Toutes ces années à rire et à engranger des sagesses, car la tienne et la mienne n’étaient pas identiques, tout ce chemin pour ça ? Quelle saloperie !
Carole écoute le bruit de la petite source qui court tout près. Ce ne sont pas des nymphes qui dansent sur la mousse, près de l’eau, mais les fantômes de leur jeunesse. La chair de poule de Lucile venant se baigner au matin dans la gourgue. « Ça raffermit les seins ! » disait-elle, et elle riait. Quel beau rire, Lucile !
En levant la tête Carole voit, quatre grands traversiers plus haut, les baies vitrées du grand salon de la maison qui était celle de Lucile et qui appartient à présent à Alexandre.
Alexandre sera à Ardaillers à la fin de la semaine. Je vais aérer, mettre des draps au lit. Je n’ai aucune envie de faire l’amour avec lui dans la maison de Lucile et de Marc. S’il a cette idée derrière la tête, il pourra la remballer. Tout à coup, ça m’a pris, enfin, c’est surtout parce qu’Alexandre a dit qu’il ne viendrait pas à Paris, qu’il passerait son week-end au Poussadou, que j’ai voulu venir. Voilà où j’en suis. Même plus capable de me passer de lui pendant quinze jours. Heureusement, il ne vient que vendredi. J’ai besoin de me recueillir. M’interroger à n’en plus finir sur la mort de Lucile, sur sa décision brutale d’en finir sans laisser un mot, sans une explication. Sans doute parce que tout était clair pour elle. Lucile avait perdu la moitié de sa vie. Mais pourquoi avoir survécu à Marc dix ans ?
J’ai cru pouvoir partager ces interrogations avec Alexandre. Mais non, impossible. Il aimait Lucile profondément, elle était plus que sa belle-sœur. Une mère. Il est blessé à un point ! Mais alors pourquoi continue-t-il à vivre dans cette maison où l’empreinte de sa belle-sœur est partout, alors qu’à la moindre allusion à Lucile il exprime sa souffrance avec si peu de contrôle que j’en suis gênée ? Il m’interdit de parler d’elle. Comme s’il risquait de se briser si j’évoquais Lucile vivante.
Heureusement qu’il n’est pas là. Me faire mordre jusqu’au sang, jouir de sa violence, ça oui, mais quand il n’y a plus de sexe, dans les situations dites normales, je me sens coincée auprès de lui. Il envahit mon espace vital. J’étouffe. C’est bizarre, cette impression. À ses côtés, je n’ose même pas laisser aller mes pensées vers Lucile. De peur qu’il devine.
Alors là, dans cette mini-cuisine où nous avons tellement ri toutes les deux en cuisinant des confitures rouges, des montagnes de champignons ou des truites à peine mortes, je peux lui parler, je peux gueuler de toutes mes forces : « Lucile ! Pourquoi tu as fait ça ? Lucile ! Pourquoi ? » Je peux hurler, me casser les poings sur les murs. Je pourrais me fendre le crâne, de toute façon, je suis coupable. J’ai laissé ma Lucile seule pendant tous ces mois. J’ai envie de vomir.
Pourquoi suis-je prisonnière du désir d’Alexandre ? Pourquoi me suis-je laissé kidnapper, réduire à l’obéissance ? Moi, la femme libre, justement au moment où Lucile avait tellement besoin de moi ? Et en plus, je n’ai même pas le courage de mourir. Non, ce n’est pas le courage qui me manque, c’est le désir. Je suis lâche. J’en apprends des choses sur moi ! Je m’aimais tellement ! Tu m’aimais tellement, Lucile ! Ça n’en valait pas la peine, tu vois.
Bras serrés sur sa poitrine, Carole se balance d’avant en arrière. Les sanglots se bousculent, explosent, se succèdent sans arrêt. Des vagues furieuses qui la secouent, la plient en deux. Elle tombe à genoux. Longtemps, les yeux fermés. Les larmes glissent le long de son cou, tièdes, puis froides. Et puis elle s’apaise. Elle essuie ses joues. Elle renifle. Se relève. Elle doit inspecter la maison. Ça sent le renfermé, la vieille poussière. Mais apparemment les fouines ne sont pas revenues. Plus de crottes. Leur odeur a disparu. Il faut retirer les toiles d’araignées qui pendent en draperies grises devant les fenêtres. Alexandre a dit qu’il serait là vendredi pour l’apéritif à 19 heures. Ce ne sera pas 19 h 10 ou 18 h 45. Il l’énerve un peu avec son exactitude. Mais c’est rassurant aussi. Elle a connu tant de foireux qui lui donnaient rendez-vous dans un quart d’heure et se pointaient trois jours après ou pas du tout. Pointilleux. Propre. Parfumé. Et si rapide à perdre la tête. Il va tellement loin, avec si peu de frein… Elle a un frisson.
