Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
La planète Agastya subit le siège de l'armée enossienne ! Le retour de l'expédition d'Epixus n'a pas permis de stabiliser la situation, et empire même les choses. Tous les protagonistes profitent du chaos pour avancer leurs pions, et la défense dialonis est dépassée. Les alliances sont rompues, chaque camp avance pour lui-même. Le retour d'un personnage que l'on croyait perdu et tous les évènements précédents mèneront enfin à la résolution inéluctable du phénomène BIonos.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 472
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Tome III
Bionos
Carte de la galaxie Enban
Personnages
Résumé des tomes précédents
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Epilogue
Annexes
Remerciements
Sommaire
Prénom
Nom
Espèce
Fonction
Alak'anolap'onagat
-
rylott
Astrophysicien
Alanie
Nevlin
humain
Astrophysicienne Directrice technique du GLA
Arkanther
Bhernam
dialonis
Général de division responsable de la défense terrestre du GLA et d'Agastya
Dek
Hi
elt
Administrateur d’Agastya
Dru
Ginovna
dialonis
Capitaine de vaisseau de la flotte dialonis
Elloy
Martel
humain
Ancien informaticien du GLA
Eumaï
Bolbiam
enossien
Seigneuresse de guerre suprême Cheffe de l’armada de l’alliance des mondes
Galbana
Wuxi
dialonis
Fédérateur de Dialonis
Glek
Helldenton
ilith
Seigneur de guerre Responsable de la première flotte de l’alliance des mondes
Halhazakh
Kwhalka
swas
Ancien chef de la ligue anti-Dialonis Agent de Taroc Diarond
Ilmer
Avinogester
estero
Lieutenant de vaisseau de la flotte Dialonis Second de Dru Ginovna
Janoll
Do
eressor
Vice-servant principal de l’institution des détenteurs de la Vérité
Karlas
Banneoff
estero
Gérant du GLA
Khahakar
Trahkra
swas
Associé principal du MALANA
Lilio
Fress-el
dialonis
Vice-amirale de la flotte dialonis
Nerbia
Lamier
dialonis
Fondateur du MALANA
Nexos
Adun
dialonis
Directeur du pôle des biotechnologies du GLA
Nohiro
Modekaï
allhzatz
Servant principal de l’institution des détenteurs de la Vérité
Olben
Bee
robot
Majordome de Taroc Diarond
Oléga
Rashimii
humain
Caporale l’armée dialonis
Ostrange
Ketenis
dialonis
Fondatrice du MALANA
Taroc
Diarond
humain
Propriétaire d’un empire financier
Zoonooque
Ollu
enossien
Cheffe de la ligue anti-Dialonis
Une activité cellulaire anormale est détectée dans le corps du défunt amiral Athopol avant son inhumation. Après des recherches préliminaires de nature biologique puis physiques, un phénomène cosmologique inédit est mis au jour dans l’orbite de la planète Agastya, lieu d’implantation du plus grand complexe scientifique publique de la fédération de Dialonis, le GLA. Des évènements imprévisibles surviennent dans une zone rapidement délimitée dans l’espace, et les responsables sont probablement des particules détectées uniquement dans ce volume : les particules Bionos. Les rapports d’état sont interceptés par la première ligue révolutionnaire « anti-Dialonis » qui divulgue la nouvelle à toute la galaxie. L’Empire enossien, nation galactique concurrente de Dialonis, envoie une flottille militaire dans l’orbite d’Agastya. Malgré les avertissements des autorités, la zone « Bionos » entraîne des phénomènes dévastateurs qui causent la mort de centaines de militaires enossiens, lors de l’évènement bientôt nommé l’hécatombe d’Agastya. Enoss accuse la fédération de Dialonis d’avoir développé une nouvelle arme.
Pour tenter de comprendre la nature et l’origine du phénomène, la docteure Alanie Nevlin, directrice scientifique du GLA, est autorisée à mener une expédition vers Epixus, le monde d’origine du peuple epixis, une civilisation refusant tout contact avec les autres espèces technologiques de la galaxie. Les epixis, s’ils existent bien, pourraient posséder le niveau de connaissance nécessaire pour apporter des éclaircissements. La frégate KesLa commandée par la capitaine de vaisseau Dru Ginovna embarque donc vers le centre de la galaxie. Les explorateurs comptent sur l’attrait de leur échantillon de particules Bionos pour ouvrir un dialogue.
En parallèle, plusieurs groupes s’intéressent au phénomène :
Le MALANA, ou mouvement Laminis, une association civile créée par le couple de Ostrange Ketenis et Nerbia Lamier suite à la disparition de leur fils lors de l’hécatombe d’Agastya, tente une action populaire pour détruire ce nuage stellaire Bionos et mettre fin au danger. Ils sont rejoints par un groupe swas indépendant mené par Khahakar Trahkra qui leur apporte un soutien militaire conséquent. Le groupe déstabilise la grille de confinement de toute la zone Bionos mise en place par l’armée de Dialonis pour tenter de détruire les particules léthales qu’elle protégeait. Cette agression mène à une escarmouche avec Dialonis. L’association civile n’a en fait aucun moyen de détruire ces particules inédites, et doit battre en retraite.
L’Institution des détenteurs de la Vérité, un culte spirituel dirigé par Nohiro Modekaï, pour qui ce phénomène cosmique est une manifestation de leur divinité, intervient dans le système d’Agastya pour négocier le retrait des troupes dialonis et enossiennes. Le chef du culte n’est pas pris au sérieux, et prend en otage l’amirale dialonis Lilio Fress-el responsable de la flotte sur place.
Plusieurs années avant ces évènements, Elloy Martel, ancien directeur du pôle informatique du GLA, s’était vu refuser une grande promotion à la faveur d’Alanie Nevlin. Il avait donc démissionné, empli de rancœur, et devint simple informaticien. L’hécatombe d’Agastya lui donna une occasion de soulager un mal-être n’ayant cessé de s’amplifier avec le temps. Pour destituer Alanie Nevlin, il s’introduit dans le GLA pour trouver des preuves de la culpabilité de Dialonis dans la création des particules Bionos, en implantant un système pirate qui lui donnerait l’accès en temps réel à toutes les données circulant dans les systèmes du complexe. Après son infiltration, il ne trouve rien, et décide donc de créer des fausses preuves qu’il étale dans la presse. Il faut peu de temps pour qu’il soit arrêté, jugé de manière expéditive, et envoyé en prison sur Dialonis.
L’entrepreneur Taroc Diarond, à la recherche de toujours plus de profits, tente par plusieurs moyens d’obtenir un échantillon des particules Bionos. Pour cela, il aide Elloy à s’évader en échange d’un accès aux informations de sécurité du GLA. Il envoie donc ses deux meilleurs agents, Halhazakh et Diln, s’introduire dans le complexe pour voler une capsule. Elloy insiste pour les accompagner, mais pris de remords et d’un élan d’honnêteté, il garde les particules dérobées et s’enfuit. La défense du GLA attaque sa navette en fuite, et dans l’agitation, la capsule se brise, laissant les particules interagir avec le vaisseau qui disparaît.
Halhazakh et Diln reviennent bredouille devant Taroc qui garde Diln en otage, et menace de le tuer si Halhazakh ne trouve pas un moyen de lui amener un échantillon Bionos. Taroc lui ordonne de proposer un marché avec le MALANA : il leur offre une nouvelle arme à intégrer à leurs vaisseaux swas, en échange, il compte sur l’association pour semer un nouveau chaos dans le système afin d’obtenir lui-même des particules. L’arme s’avère de nouveau inefficace contre le nuage, et le culte de la Vérité s’oppose à la flotte Laminis et Dialonis.
Sans la vice-amirale Lilio Fress-el, la bataille est trop compliquée à gérer pour son second. La fédération peine à rester maîtresse de la situation, et un état de siège sur Agastya s’installe car le MALANA et les détenteurs de la Vérité empêchent la reconstruction de la grille de confinement de la zone Bionos.
La ligue anti-fédération, une escouade du MALANA et Halhazakh entrent dans l’accélérateur de particule orbital d’Agastya, en espérant y trouver des stocks de particules. Mais une évacuation avait déjà été organisée. Les trois factions décident de s’allier provisoirement pour aller en surface, dans le GLA. L’accélérateur spatial est partiellement détruit par le culte de la Vérité, et ses débris commencent à s’écraser en surface.
Bien plus tôt, une flottille de la première ligue dirigée par Zoonooque Ollu, avait suivi le KesLa aux abords d’Epixus et avait menacé son équipage, mais les défenses orbitales epixis les renvoyèrent à des années-lumière. La ligue retourne vers Agastya et annoncent leur témoignage de la collaboration entre Epixus et Dialonis, preuve que la fédération s’est alliée aux epixis pour fabriquer les particules Bionos. Cela ne suffit pas à impliquer la flotte enossienne dans la bataille. La ligue use donc l’un de ses pions infiltré dans un vaisseau dialonis pour attaquer un appareil enossien. La bataille devient totale.
Dans le centre galactique, les epixis accueillent l’expédition d’Alanie et Dru, et organisent une série de sessions de discussions télépathiques. Alanie et ses équipes commencent à établir un modèle théorique qui permet d’expliquer une partie du mystère Bionos. Une brèche entre leur univers et un autre a laissé fuiter des entités de l’entre-dimension, responsables des phénomènes observés dans la zone Bionos. Les probabilités d’apparition d’évènements quantique deviennent alors bien plus hautes que la normale.
L’expédition du KesLa revient dans le système d’Agastya, délivre Lilio Fress-el qui reprend ses fonctions, permettant de récupérer un avantage tactique sur l’Empire d’Enoss. Pour protéger le vaisseau du chef du culte de la Vérité, son second sacrifie son navire.
Les autorités dialonis avaient développé un moyen de militariser les particules Bionos pendant l’expédition d’Alanie. Celle-ci désapprouve cette décision.
L’armée ennossienne parvient à établir une tête de pont en surface pour mener un combat au sol contre le GLA transformé en fort militaire.
C’est ça, le paradis ?
Espace, région inconnue, le 24ème 5 613 (100 jours plus tôt).
Elloy se réveilla en sursaut, l’esprit embrumé, incapable de bouger. Il ressentait une peur viscérale couler jusque dans la moindre de ses cellules. Il ne reconnaissait pas l’endroit. Il n’était pas dans son lit, chez lui à Gyster. Il n’était pas dans son centre de développement de réseau au GLA.
« Évidement, je n’y travaille plus », songea-t-il.
Mais il n’était pas non plus dans son petit local de maintenance, au salon Vin-glow, dans la même ville.
« Je crois que je n’y travaille plus non plus » pensa-t-il encore, se remémorant son arrestation dans le salon par les autorités.
« En prison ? Ma cellule d’Aclesia-Monty ? Non. »
Mais alors, où était-il ? Non, il n’avait pas passé la nuit chez un ami après une soirée alcoolisée. Déjà, parce qu’il n’avait pas d’ami, et que rester aussi tard à une fête n’était pas dans ses habitudes. Ni boire autant d’alcool. Il n’allait plus à aucune fête depuis… Depuis 5 609 probablement. Ensuite, parce que ce qu’il voyait n’était clairement pas une pièce d’appartement. Un tableau de bord… Des écrans ? Et surtout, un tapis noir étoilé à travers une vitre.
« La navette ! Mais oui, je suis mort ! »
Étrangement, sa peur s’était estompée à cette pensée. Non pas qu’il était ravi de constater son décès, mais simplement parce qu’il retrouvait enfin ses derniers souvenirs. Il se revoyait essayer d’échapper aux tentacules du swas et de l’ilith. Il avait fui le GLA avec cette navette volée dans le centre de recherche. Les deux mercenaires et les militaires lui avaient tiré dessus. Il se rappelait très bien de l’impact, du vaisseau tournoyant, et de la chaleur… Et il se souvenait de la sensation étrange qui l’avait envahi. Il avait senti son passage dans la mort. Mais pourquoi se sentait-il encore exister ?
« Réfléchis. Les détails… Le swas et l’ilith… Ils s’appelaient… Diln et Halhazakh, un truc comme ça. Qu’est-ce qu’on faisait là-bas ? Taroc Diarond… Voilà, il m’avait aidé à sortir de prison. Le GLA… Ses mercenaires… J’étais entré en douce dans le GLA. Mais, c’était avant. Alanie Nevlin a pris mon poste de direction. J’ai cherché à détruire sa carrière. Pourquoi j’ai fait ça ? J’ai fini en prison. T’es vraiment idiot Elloy. Pourquoi je suis revenu au GLA... Taroc. Il voulait les particules Bionos ! J’ai réussi mon coup, je l’ai privé de ses particules ! Elloy, tu peux être fier de toi. J’ai ses particules. Les particules ! »
Il regarda instantanément derrière lui. C’était là qu’il avait placé l’échantillon en partant. Mais il n’y avait plus rien. Si… Des éclats transparents par terre, et des morceaux du dispositif de confinement étaient éparpillés. Le contenant avait été détruit.
« Où je suis ? »
Il en revint à sa première question. Il était encore dans la navette qu’il croyait détruite, mais n’était visiblement plus dans le ciel d’Agastya. Il essaya de retrouver une certaine concentration en même temps que l’usage de ses membres encore engourdis. Il fit glisser son regard sur les différents écrans de bord, cherchant les informations de localisation. Premièrement, il constata que le petit astronef était en mouvement. Puis, il trouva ce qu’il cherchait.
Coordonnées galactiques : 170 502-6-0-0.
« Cent-soixante-dix milles années-lumière ? Six degrés ? »
Une pensée de terreur l’envahit. N’étant pas tout à fait sûr de lui, il afficha une représentation visuelle de sa localisation par rapport à Agastya.
Il ne s’était pas trompé. Son vaisseau naviguait non loin du centre d’Enban. Ses pensées, comme ses mains, commencèrent à s’agiter. Il étudia toutes les données de localisation. La nouvelle découverte était la date galactique : c’était le 24ème dôn de l’année 5 613. Il n’eut besoin que de peu d’efforts pour se souvenir que sa seconde infiltration dans le GLA avec Halhazakh et Diln avait eu lieu le 23ème, soit la veille. En quelques heures, il avait parcouru presque soixante-treize mille années-lumière ! C’était impossible, il fallait environ quatre-vingt-dix jours terrestres pour faire le trajet entre Agastya et le centre d’Enban !
Puis il détermina la trajectoire de son véhicule. Elle était formée d’une ligne quasi-rectiligne qui s’éloignait de Ginka1. Elloy réalisa l’absurdité de ce nouvel élément. Comment une petite navette pouvait être assez puissante pour s’opposer à la force d’attraction astronomique d’un trou noir, qui plus est, le plus dense connu.
Ses surprises n’étaient pas finies. La trajectoire venait directement du trou noir. D’après l’ordinateur de navigation le vaisseau sortait exactement de la singularité.
Chaque nouvelle découverte rendait la précédente insignifiante. L’informaticien glissa ses doigts entre ses cheveux fins en les plaquant sur son crâne. Sa frayeur initiale revint violemment en lui. Une panique qu’il n’avait jamais expérimentée le prit. Seul, perdu, dans un engin à rayon d’action limité à une année-lumière, sans vivres et sans aucun moyen de retrouver son monde si lointain. Sa respiration s’accéléra, et il sentit son visage rougir de chaleur ainsi que des larmes monter dans ses yeux. Il réalisa alors que la sensation était la même que dans un cauchemar. Mais le simple fait d’imaginer qu’il rêvait suffisait à lui prouver que ce n’était pas le cas. Il secoua la tête par réflexe, cherchant à se réveiller. Mais il semblait bel et bien se trouver dans la réalité. Son regard erra dans le sombre décor de l’espace devant lui. La beauté était à couper le souffle. Elloy parvenait à distinguer les différentes couleurs de certaines étoiles. Il repéra des amas stellaires diffus, distants. Mais ce grand vide froid n’avait rien de rassurant. Il se sentait ridicule face à l’immensité inconcevable de l’univers, pourtant, ses problèmes dominaient largement.
« Je comprends le problème sur Agastya maintenant. La nature de l’existence nous dépasse tellement qu’on ne s’attarde que sur nos petits problèmes d’êtres vivants éphémères. La recherche de gloire, de pouvoir, de justice, de liberté, de survie… Je suis aussi stupide que n’importe qui. »
Il était à deux doigts d’abandonner, après de telles réflexions, mais son instinct primaire refit surface.
Comment s’était-il retrouvé aussi loin ?
Comment un trou noir pouvait transporter de la matière ?
Comment avait-il pu se trouver aussi proche d’un tel astre sans imploser ?
Comment avait-il pu lutter contre la gravité qu’il exerçait ?
Puis, tout devint clair. Il se retourna une nouvelle fois pour observer les débris de plastoïde composite sur le plancher du cockpit.
Les particules.
Ces entités cosmologiques aux rayonnements mystérieux, qui sortaient de nulle-part, et qui avaient démontré des propriétés inédites sur la matière et l’énergie de l’univers connu. Capables du meilleur comme du pire. Elles avaient, soi-disant, permis à des cellules mortes de continuer à fonctionner partiellement. Mais elles avaient également engendré des transformations de matières jamais observées auparavant, causant la destruction pure et simple de plusieurs vaisseaux spatiaux et de leur équipage.
« Serait-il possible qu’elles m’aient ressuscité ? Non, elles ont plutôt transporté tout le vaisseau ailleurs dans la galaxie. C’est sûrement ça. Dans la secousse de l’impact, le contenant s’est brisé. Les particules se sont libérées, et ont interagi avec le vaisseau. Elles ont téléporté l’ensemble, et moi avec. J’aurais pu disparaître simplement comme les vaisseaux de guerre enossiens, mais j’ai juste eu plus de chance. J’ai subi un effet tout autre ».
Elloy ne croyait pas vraiment à la chance. Mais c’était ça, ou imaginer que les particules avaient une conscience et avaient décidé de le sauver. Il s’en tint donc à la première hypothèse, bien moins farfelue. Le simple hasard.
L’étouffement qu’il éprouvait ne disparaissait pas. Était-ce vraiment une chance que de se retrouver dans une telle situation ? Devoir mourir de soif, ou de froid ? Il se répétait inlassablement « non, non, non, non » dans sa tête. Même si des options s’étaient présentées à lui, il n’aurait pas su les envisager, tant la panique dominait sa raison.
Dans les flots de pensées, il vit défiler sa sœur Aneth et ses parents. Son meilleur ami d’enfance, Ganol'Anar'Tropak, qu’il n’avait pas revu depuis une vingtaine d’années. Il ne verrait plus personne. Personne. Jamais.
Il détacha sa ceinture et décida de parcourir le petit habitacle de la navette de fond en comble. Ses mains palpaient en tremblant chaque élément des parois à la recherche de n’importe quoi d’utile. Lorsqu’il eut terminé de faire le tour du compartiment de pilotage, il entreprit d’explorer l’arrière du vaisseau, où se trouvait l’habitacle des passagers. Les sièges vides étaient alignés sobrement les uns à côté des autres, les deux rangées se faisant face. Tout était parfaitement propre. Dans les boitiers de rangement, Elloy ne trouva rien. Il n’eut pas plus de succès après avoir jeté un œil sous les sièges. Il se releva vigoureusement et courut au fond du couloir. C’était dans ce troisième espace qu’était entreposé le matériel. Il ouvrit les placards muraux et eut enfin quelques bonnes surprises. Il tomba sur les rations de survie que chaque astronef devait conserver dans ses rangements. Il déballa rapidement un paquet transparent contenant une pâte nutritive pour humain, et l’absorba avec un plaisir visible. Il s’affaissa dans l’allée, savourant ce modeste instant de bonheur. Puis il reprit ses fouilles mais celles-ci se terminèrent vainement. Après vingt minutes, il revint s’assoir dans le siège de pilotage.
Son regard vide se posa sur une zone quelconque du tableau de bord. Il replongea dans ses pensées noires, l’apaisement procuré par la nourriture maintenant oubliée. Puis, une fraction encore consciente de son esprit remarqua une notification clignotante sur l’écran qu’il regardait sans voir.
C’était la détection. Il appuya sur l’écran. Celui-ci lui délivra une ultime surprise. Les senseurs avaient repéré un objet volant émettant de l’énergie thermique. Mais c’était bien trop petit pour être une étoile. L’ordinateur conclut qu’il s’agissait d’une station spatiale. Il n’y avait aucun indice sur l’affiliation de ce bâtiment. Elloy passa une manche sur ses yeux humides et rougis pour mieux lire les détails du rapport. L’objet ressemblait à un cylindre dont les extrémités évasées formaient des cônes. Il était long de mille trois-cents mètres pour un diamètre à ses bases de cinq cent soixante mètres. Il tournoyait lentement sur son axe à environ sept cent quarante mille kilomètres de la position d’Elloy. L’humain ne sut plus quoi penser. Était-ce son salut ou sa fin ? Il décida de poursuivre sa route. Contre toute probabilité, sa trajectoire le menait presque tout droit sur l’engin, moyennant un léger ajustement. Encore une bien étrange coïncidence, mais il n’était plus à ça près.
La suite du parcours lui prit un peu plus de deux heures et demie à pleine vitesse. Arrivé à dix kilomètres, Elloy put distinguer à l’œil nu l’énigmatique station. Il ne faisait aucun doute que si l’objet était habité, son appareil avait été détecté depuis un long moment déjà. Pourtant, il régnait toujours un silence radio total. N’importe quel autre bâtiment aurait entamé un contact depuis longtemps. Elloy entreprit d’arrêter son engin pour l’observer plus longuement en utilisant le télescope de bord. La densité stellaire du cadran spatial était suffisante pour l’éclairer. Le revêtement reflétait étrangement la lumière, autrement que ne l’aurait fait le genre de vaisseaux qu’il connaissait. Les détails de la paroi ne semblaient pas mécaniques. Les lignes creusées dessus n’étaient jamais parfaitement droites et la surface n’était jamais lisse. Différents types de globes, lumineux ou non, parsemaient l’extérieur de la station. La base du cône de l’une des deux extrémités, orienté vers le trou noir, montrait une ouverture évoquant plus une bouche d’enossien qu’une entrée de hangar spatial. Des bandes translucides en forme d’amande, semblables à des ailes membraneuses élégantes, entouraient le cylindre central, lui donnant une allure de fleur. Et tous ces éléments bougeaient ! L’enveloppe ondulait lentement et l’on pouvait discerner des palpitations dans tout le réseau de tuyaux qui saillaient le long de la structure. C’était presque comme si…
« C’est vivant ? »
Ce qu’il voyait lui évoquait aisément une forme de vie organique. Mais il dut admettre rapidement qu’il ne contemplait pas un être vivant. C’était bien une station spatiale, artificielle, avec son système de propulsion et ses équipements de récupération d’énergie. Seulement, elle était conçue avec des matériaux inédits pour Elloy. Et son architecture originale paraissait sortir tout droit d’un livre de xénobiologie.
Son regard naviguait entre l’écran de la vue du télescope et ceux qui indiquaient les résultats synthétisés par les systèmes de détection. Il découvrit que l’objet émettait un flux continu de matière très dense qui filait droit sur le cœur de la singularité cosmique d’où il venait. Toutes ces informations contradictoires se mélangeaient…
« La docteure Nevlin aurait sûrement compris tout ce qui se passe ici… »
Il était impossible qu’il ait affaire à un vaisseau de la fédération de Dialonis, ni même de l’alliance des mondes. Ce n’était pas non plus un appareil swas, de ce qu’il savait, même si leur design était également assez étrange avec leurs reflets singuliers et leurs courbes uniques. Le fin espoir qu’il avait commencé à nourrir depuis plus de deux heures commençait à s’évaporer. En recoupant rapidement les informations en sa possession, il pensa comprendre ce qu’il venait de découvrir. Dans ce secteur galactique, il y avait de fortes chances qu’il soit tombé sur un bâtiment de ce peuple mystique : les epixis.
Il était face à une preuve potentielle de leur existence. Il ne se laissa pas envahir par l’émerveillement mais par la peur de l’inconnu. C’était trop pour lui, et il se sentit complètement dépassé. Les rares histoires connues mettant en scène les epixis n’avaient rien d’engageant.
Il n’y avait toujours pas de réception de signal. Évidemment, Elloy n’avait pas non plus osé en envoyer de peur d’affirmer sa présence, même s’il était évident que les inconnus en étaient conscients.
« Et s’il n’y avait personne ? Un vol inhabité. Ou une catastrophe ayant tué tout le monde ? »
Il se posait plus de questions qu’il ne pouvait trouver de réponses. Son réflexe fut de fuir. Il prit en main les commandes du vaisseau pour s’éloigner de l’objet flottant.
« Je dois retourner sur Agastya. C’est ma seule chance. Oui. Je n’ai pas le choix… »
Le vaisseau commençait à peine son demi-tour lorsque le pauvre humain esseulé se rendit compte de l’impossibilité de son plan. Il stoppa son mouvement. Les calculs Kamichi l’avaient informé que le voyage de retour prendrait soixante-trois dôn2. Et il savait très bien que sa petite navette n’avait pas un si grand rayon d’action. Elle ne contenait pas assez d’énergie, et des étapes de réapprovisionnement auprès d’étoiles disposées sur le trajet étireraient encore plus cette durée. Il n’aurait tout simplement pas assez de vivres pour tenir si longtemps. Il avait calculé que les rations lui suffiraient pour une vingtaine de dôn. Et bien entendu, le véhicule ne disposait pas de système de ralentissement métabolique, ce qui lui aurait permis d’hiberner pour économiser la nourriture. Mais l’autre option n’était guère plus optimiste.
« Et même si j’entre en contact avec eux, il n’y a aucune chance qu’ils possèdent de quoi alimenter des humains. Et de toute façon ils ne m’aideraient jamais. Ils n’ont jamais eu de relation avec la fédération. À quoi bon ? »
Il ne parvenait pas à se décider, car il était sûr que les deux alternatives finiraient par sa mort. La tentative de contact avec la station revenait à provoquer lui-même sa fin, de même qu’un retour vers la périphérie galactique. Il chercha à s’apaiser, afin de trouver le moyen de se résigner et d’accepter sa mort.
« J’aurais pu finir ma vie en prison, mais j’ai eu un sursis. Je n’ai pas vraiment d’amis. Mes proches me considèrent comme un criminel. Ils ont raison. Je suis qu’un pauvre égoïste. Je n’ai rien à regretter. »
Mais il regrettait quand même énormément de choses. Il ne pouvait pas se mentir. Il repensa à l’origine de cette situation, et il remonta jusqu’en 5 609, le jour où Alanie Nevlin fut nommée au poste de directrice scientifique du Grand Laboratoire d’Agastya à sa place. Ce poste qu’il convoitait tant. S’il avait accepté ce simple fait plus tôt, sans laisser la frustration ronger son être, il n’aurait pas eu besoin de chercher une stupide vengeance. Il n’aurait jamais été arrêté. Il n’aurait pas eu besoin de conclure un marché avec le vile Taroc Diarond pour s’évader. Il ne serait pas retourné au GLA avec ses agents. Ils ne se serait pas retrouvé perdu au centre de la galaxie, sans espoir de retrouver une vie agréable. Toutes ces années perdues, où il s’était refusé le bonheur. Ses problèmes du quotidien lui paraissaient maintenant si ridicules. Insignifiants. Il avait provoqué son sort. Il voyait le visage d’Alanie, mais ne le considérait plus comme un visage ennemi.
Il restait immobile à cogiter sur sa vie pendant une heure entière. Au bout d’un moment, il réalisa l’évidence.
« Je ne suis pas encore mort ».
Il n’était pas encore acculé dans ses derniers retranchements. Sa curiosité scientifique naturelle avait trouvé un moyen de s’infiltrer dans son esprit, lui redonnant vigueur.
« Autant en apprendre le plus possible tant que j’ai cette occasion… La mort est une certitude si je m’engage sur le trajet de retour. Mais vers cette station, c’est pas si sûr. »
Il réactiva les moteurs de sa navette et entama une approche lente vers le monstre spatial, à la manière d’un cambrioleur souhaitant limiter le bruit. Mais quelques minutes plus tard, sans qu’il en ait donné l’instruction à l’ordinateur, sa vitesse augmenta légèrement. Elloy s’assura que ses commandes n’en furent pas la cause, avant de réaliser ce qui se passait.
C’était clair. Il était happé par un champ d’attraction venant de la station.
Même si l’approche de la station était la première intention d’Elloy, le fait qu’elle ne soit maintenant plus sous son contrôle le fit défaillir. Les ongles de ses doigts disparaissaient petit à petit sous l’acharnement nerveux de ses dents. Il tenta en vain de pousser les moteurs au maximum pour se détourner du chemin le menant fatalement vers une large fente qui s’étirait dans le corps du cylindre central. Au-dessus du bourrelet supérieur, l’humain remarqua un globe translucide orangé d’où émanait une étrange distorsion visuelle, un peu comme celle qui déformait l’air au-dessus d’un sol brûlant. Ici, les vibrations étaient bien plus frénétiques. Son avancée était imperturbable. Juste avant le contact avec la matière agitée, les deux bords de la fente s’écartèrent, dévoilant une ouverture vers les entrailles du bâtiment. Elloy s’attendait à un intérieur sombre et inquiétant, pourtant il découvrit une caverne largement éclairée, au sol plat destiné à accueillir son vaisseau. Les parois rose pâle arrondies du hangar s’élevaient pour former un dôme. On pouvait y voir d’étranges reliefs, faits de lignes raffinées, tissant un réseau de tuyaux ramifiés, de creux ou de bosses aux formes diverses, striés ou non, sans qu’on ne pût déterminer s’ils servaient à une fonction précise ou s’il ne s’agissait que de simples décorations. La lumière bleue provenait de bulles flottant un peu partout dans cet espace singulier.
Obnubilé par ces observations d’un autre monde, il faillit manquer d’engager le protocole d’atterrissage. Il se rattrapa assez tôt, et les pieds de la navette furent déployé une seconde avant de toucher le plancher. Il n’osa pas éteindre tous les systèmes. Il se préparait à décoller en urgence au cas où, même si sa conscience lui soufflait qu’il ne pourrait jamais repartir. À part les mouvements incessants qui animaient le moindre petit détail de la salle, il n’y avait pas de signe de vie. Elloy chercha le pistolet qu’il avait récupérer au GLA et le plaça dans une poche. Ce n’est qu’à cet instant qu’il constata que ses vêtements empestaient la sueur. Il observa encore un moment le décor sans oser sortir du véhicule. Puis, une autre forme d’agitation orienta son regard vers le renfoncement d’un mur. Celui-ci s’ouvrit comme si deux rideaux s’écartaient et l’instant d’après, il vit s’avancer des êtres d’une espèce inconnue.
Cette terreur ne s’en irait donc jamais ?
Les trois créatures étaient élancées, et ce qui semblait être leur tête au large front bosselé arborait un œil gigantesque d’un noir insondable. Elle était greffée sur un buste solide d’où partaient deux bras tentaculaires et un corps long qui se finissait en une queue ondulant sur le sol. Sur leur peau blanc nacré légèrement tachetée par endroits, ils portaient des membranes translucides aux teintes douces en guise d’habillement.
« C’est des epixis ? Je vois des epixis ? Il faut que je parte. Il faut que je rentre ! Ils vont me torturer ? Ils vont me bouffer ? »
L’humain palpa nerveusement la crosse de son arme à travers ses vêtements et se leva pour s’engager dans des allers-retours frénétiques dans le couloir de la partie passager. Sa chevelure avait complètement perdu son aspect lisse à force d’être malmenée par les doigts de l’informaticien qui passaient leur temps à les frotter vigoureusement. Les moteurs de la navette se turent d’un coup sans qu’il en soit responsable. Il s’arrêta net. Plusieurs secondes après, il retourna dans le cockpit pour voir les individus à travers la vitre. Les créatures n’avaient pas bougé et regardaient dans sa direction. Elloy fut alors pris d’un vertige indescriptible qui l’écrasa sur le siège de pilotage. Malgré sa réticence, il ne pouvait détacher son regard des maîtres des lieux. Les minutes commencèrent à s’écouler, jusqu’à ce que, finalement, un étrange phénomène se produise. Sa vision se troubla et laissa place à un champ de fourmillement dont il ne prit pas tout de suite conscience. Le décor s’assombrit, et il se sentit flotter dans un espace alternatif.
« Bonjour. »
Au moins, il était toujours maître de ses pensées. Mais il savait que la salutation ne venait pas de lui. L’esprit vif, il commençait déjà à comprendre ce qui se passait.
« Ils me parlent. C’est de la télépathie ! »
Il se leva doucement. Il était aussi maître de son corps. Il oublia le pistolet serré dans sa poche. Il avança vers le sas de la sortie de la navette alors que l’intensité du vertige diminua. Il hésita à actionner la commande d’ouverture, mais sa curiosité remporta le conflit interne. La porte s’ouvrit avec lourdeur en glissant vers le haut lorsque les pressions intérieure et extérieure furent à l’équilibre. Au même moment, une décharge d’adrénaline déferla dans sa poitrine.
« L’air ! Je vais mourir ? »
Mais avant qu’il ne referme le sas, il replongea dans la dimension hypnotique, et saisit une nouvelle déclaration qui le rassura.
« Pas paniquer ».
Étonnement, il fit confiance à la voix. Il avait toujours son libre-arbitre, mais ses options étant limitées, il entama sa descente de la rampe du vaisseau. Ce faisant, il observa le reste de la salle d’un rapide coup d’œil. Il vit au-dessus de la bouche d’entrée, maintenant refermée, l’autre face du globe orange visible de l’extérieur et qui traversait la paroi. Il était maintenant tout à fait inactif et Elloy put voir ses bords parfaitement lisses, sans que sa vision ne fût troublée par l’étrange vibration. Puis ses pieds touchèrent le sol légèrement mou. Il resta à quelques mètres de distance de l’epixis le plus proche et observa mieux ses hôtes. Sur les côtés de leur crâne se mouvaient deux fins tentacules et une sorte de queue pendait dans leur dos. Il voyait les détails des formes de leur ossature, sous la peau si pure qu’elle donnait envie à l’humain de la caresser. Sa vision se brouilla davantage. On l’interrogeait.
« Qui ? Comment venir ? »
C’était ainsi que ce peuple communiquait ! Par télépathie. Elloy ne saisissait pas les mots, mais directement les notions exprimées. Naturellement, il pensa à son nom et à sa planète d’origine. Il repensa à sa fuite d’Agastya, l’agression qui avait détruit l’échantillon de particules Bionos et sa téléportation dans le centre galactique.
« Est-ce que je dois vraiment leur dire tout ça ? Comment je pourrais leur répondre de toute façon ? Mais, en fait, est-ce qu’ils ne peuvent pas simplement lire mes pensées ? Ils comprennent ce que je suis en train de penser ? Alors je leur ai déjà tout dit ? »
Il recula d’un pas et se mit à grignoter l’ongle de son majeur gauche, un des derniers encore dans un état acceptable.
« Non, t’inquiète pas, il ne savent même pas ce que tout ça signifie… »
Mais la pensée de l’epixis questionna derechef :
« Ami Alanie ? »
Sur le coup, Elloy ne comprenait pas pourquoi il pensa à Alanie. Mais non, ce n’était pas sa pensée mais bien celle de l’être en face de lui. C’était bien lui qui avait évoqué Alanie Nevlin. Et il n’y avait pas de doute sur la personne, car ce n’était pas un nom qu’il entendait, mais bien le concept global entourant la docteure. L’epixis mentionnait bien son ancienne collègue du GLA.
« Appartenir, expédition, Alanie ? » insista la voix télépathique.
« Comment peut-il connaître Alanie ? Pourquoi elle revient toujours dans ma vie, même aussi loin de chez moi ? »
Elloy n’en revenait pas. Mais en réfléchissant à ses mésaventures passées, tout devint clair.
« J’ai été arrêté parce que j’ai falsifié des documents en utilisant l’authentification d’Alanie, mais apparemment elle n’aurait jamais pu les signer parce qu’elle venait de partir en voyage interstellaire. Une expédition confidentielle, ils ont dit au procès. Alors c’est ça ! C’est ici qu’elle était partie. Elle a rencontré des epixis ? »
L’informaticien fut à la fois impressionné et déstabilisé. Il commença à s’habituer à la présence des inconnus, même s’il se sentait en position de faiblesse, seul dans un bâtiment cosmique rempli d’étrangers. Il s’efforça de constituer une réponse. Par réflexe, il prononça ses phrases oralement, mais essayait en parallèle de les formuler de la même manière que les questions silencieuses des epixis.
« Comment connaissez-vous Alanie Nevlin ? Où est-elle ? Est-elle ici, à bord ? »
Sa réaction fut comprise. Il le ressentait simplement, sans savoir l’expliquer.
« Donc, tout ce que je pense depuis le début, ils ne le comprennent pas. Ils doivent entendre que ce que je décide de dire. C’est une bonne nouvelle ».
Il pouvait garder ses secrets. La réponse ne tarda pas :
« Invitation ».
L’epixis qui se tenait devant lui se retourna lentement vers la porte d’où il venait. Elloy se mit à le suivre, non sans une certaine réticence.
Les deux autres créatures fermaient la marche. Ils débouchèrent sur un couloir depuis lequel étaient visibles des ouvertures vers d’autres hangars comme celui qu’ils venaient de quitter. Dans certains d’entre eux, Elloy aperçut ce qui semblait être des vaisseaux monoplaces. Il fut conduit à travers plusieurs galeries aux décors plus variés les uns que les autres, d’un aspect toujours propre, tout en ayant quelque chose de dérangeant, notamment à cause des mouvements continus des éléments des murs, et des murs eux-mêmes. Il croisa plusieurs autres epixis, l’œil braqué sur lui, le rendant encore plus mal à l’aise. Sa main trouva son pistolet, caché dans sa poche. Il était pour l’instant sorti de l’état second de conversation, mais sa tête tournait encore un peu. Arrivés devant une nouvelle ouverture, le premier epixis indiqua à Elloy d’entrer. Les deux membranes s’écartèrent pour dévoiler une salle circulaire. Diverses lumières éclairaient de nombreux objets intégrés dans les parois. Le plafond qui n’était que le prolongement des murs, laissait pendre des tuyaux d’épaisseurs variées, qui s’agitaient au gré des substances qui devaient couler à l’intérieur. Elloy fit la grimace et chercha à ronger un ongle, l’auriculaire droit, mais comme tous les autres, il était déjà limé jusqu’au sang. Les deux epixis qui le suivaient se retirèrent, laissant l’humain seul avec le premier et un autre qui occupait déjà une sorte de siège en forme de dôme sortant du sol. Il portait une robe nervurée jaune pâle et un couvre-chef haut ressemblant à une couronne de fleur refermée. Son accompagnateur s’assit à son tour.
« Assoir », proposa-t-il.
Elloy s’exécuta et attendit avant de poser toutes les questions qui lui brûlaient les lèvres.
« Qui ? » demanda l’epixis couronné.
« Je m’appelle Elloy Martel. Je viens d’Agastya. Je connais Alanie Nevlin ».
« Surprise. Pas expédition ».
C’était étonnant. Il décelait aussi les sensations de ses interlocuteurs, comme s’ils formulaient également leur état émotionnel en même temps que les mots de leur phrase. Puis il lui demandait s’il faisait partie de l’expédition d’Alanie.
« Non. Je ne connaissais pas cette expédition. Je suis perdu ici. »
Les epixis se regardèrent.
« Ils se parlent ? Ils peuvent m’exclure de leur discussion. C’est incroyable ! »
« Comment ? » fit le premier hôte après un instant.
« Je ne sais pas. J’ai été attaqué, et mon vaisseau a été transporté ici en quelques ill-dôn seulement, depuis Agastya. Moi aussi j’aimerais comprendre. Déjà, où est-ce qu’on est ? C’est quoi cette station ? Et quand avez-vous vu Alanie ? »
Il avait tout lâché, frustré de rester dans le noir aussi longtemps.
« Pas voir Alanie. Alanie venue Epixus avec expédition. Aider epixis contre ennemis. Actuellement sur Epixus. Aide comprendre phénomène cosmologique Agastya. Message epixus instantané ».
Il ne s’attendait pas à recevoir des réponses aussi simplement, pourtant elles étaient venues. Il était trop nerveux pour comprendre toutes les subtilités de l’intervention télépathique de l’epixis. Mais il parvint tout de même à saisir l’essentiel.
Visiblement, Alanie faisait partie d’une expédition vers le monde d’origine des epixis. Ils les ont défendus contre une certaine menace, et ont ainsi pu tisser des liens avec eux. Ils y sont à l’heure actuelle, et essayent d’étudier le phénomène d’Agastya. Les epixis ont informé leurs congénères de la station par message qu’ils accueillaient des étrangers. Apparemment, leur technologie leur permet de communiquer sans délai avec des zones éloignées de la galaxie.
« Incroyable ! Est-ce que leurs déplacements spatiaux sont aussi rapides ? Oui c’est sûr ! »
Les habitants travaillent donc avec les membres de l’expédition à comprendre la nature du nuage de particules aux abords d’Agastya. C’était fantastique. Les epixis évoquaient la substance Bionos.
« Alors je pourrais peut-être leur dire que c’était sûrement ça qui m’avait envoyé ici mystérieusement. Ils pourront m’aider. »
Il s’employa à donner les détails de sa fuite. Il révéla la présence d’une capsule de particules Bionos dans son vaisseau, et les morceaux de plastoïde résultant de sa destruction. Il essaya de décrire comme il put les observations et les sensations qu’il eut lorsque sa navette fut touchée par un missile. Enfin, il décrivit brièvement son réveil dans le centre galactique. Sa confiance envers les étrangers était loin d’être installée, mais c’était sa plus grande chance de rentrer.
Il se tut, et n’obtint pas de réponse immédiate. Pourtant, sa tête tournoyait encore dans cette étrange zone mentale où baignaient les concepts qui permettaient aux interlocuteurs de se comprendre. Lorsqu’il s’apprêta à réitérer son explication, les epixis se manifestèrent.
« Transport, instantané, probabilité, conséquence, entités Bionos. »
Eux aussi pensaient que son long voyage avait été rendu possible que grâce à l’action de sa cargaison mystérieuse.
« Où on est ? » demanda-t-il une nouvelle fois.
Les êtres blancs lui apportèrent enfin une réponse :
« Centre, étude, densité, singularité, longue durée. »
Il ouvrit grand les yeux par réflexe. Les informations données étaient déjà complexes dans sa langue, alors compiler tous ces éléments lui prit un peu de temps. Mais à force d’insistance, il finit par saisir l’idée générale. En réalité, chaque élément des « phrases » étaient données un peu en même temps, de sorte que tous ces concepts restaient flotter dans l’esprit d’Elloy le temps nécessaire à leur assimilation. Il reformula dans son esprit ce qu’il avait réalisé.
« On est dans un centre de recherche scientifique visant à créer la singularité la plus dense possible. Et leur expérience dure depuis longtemps. Sûrement très longtemps. Ça a du sens. Comment ils pourraient densifier un trou noir à part en en le nourrissant d’un flux continu de matière. C’est ça que j’ai détecté lors de mon approche. Ils alourdissent Ginka en déchargeant un déluge de particules droit dans la singularité. Ça ne m’étonne pas qu’ils aient le niveau technologique suffisant pour atteindre cet objectif. »
« Particules… »
Les yeux de l’humain s’ouvrirent encore plus grand. Il venait de réaliser l’impensable.
« Pourquoi auraient-ils bravé des décennies d’indépendance pour accueillir une expédition scientifique de la fédération de Dialonis ? Quel est leur intérêt ? Pourquoi les aurait-on prévenus, eux, de l’arrivée de l’expédition d’Alanie ? Parce qu’ils apportaient une conséquence tangible du résultat de leur manipulation cosmique ? »
Il se dit qu’il allait un peu trop vite en conclusions, mais la quasi-totalité de son être était persuadé de ce qu’il venait d’imaginer.
« Non, il n’y a pas de doute. Tout coïncide. C’est le résultat de leurs recherches ! Ils ont provoqué ce désastre et sont à l’origine de la crise d’Agastya ! Il y a un lien entre Ginka et le secteur Bionos, c’était évident. »
Sa respiration s’accéléra et des larmes affleurèrent sous ses paupières. Il avait une autre raison de rentrer sur Agastya. Le monde devait savoir.
« Les epixis ont créé les particules Bionos ! Ils veulent nous détruire ! »
Elloy se leva, empli de panique, et manqua de tomber à cause du vertige. Il se sentait entouré d’ennemis. Sa vision restait brouillée et l’humidité qui perlait de ses yeux n’aidait pas à y voir clair. Il battit frénétiquement des paupières et dégaina son arme. Il braquait à tour de rôle les deux epixis toujours silencieux et toujours assis. Elloy se mit néanmoins à hurler :
– N’approchez pas !
Il entama quelques pas vers l’arrière, palpant l’air derrière lui pour repérer la porte. Son talon toucha la paroi. La main tenant le pistolet tremblait. L’objet était lourd.
« Comment on ouvre cet accès ? » pensa l’humain. Il se retourna pour essayer d’écarter les deux pans de la fente, en tenant toujours les epixis pour cible. Ils s’étaient levés.
– Ah ! cria Elloy comme s’il se trouvait dans la même pièce que deux bêtes sauvages prêtes à lui sauter dessus.
« Ouvre-toi ! »
Et les deux membranes se flétrirent, révélant le couloir extérieur. L’informaticien disparut précipitamment dans le boyau.
« Attends, mais c’est moi qui viens de l’ouvrir ? Par la pensée ? Ça se tient, ils parlent par l’esprit, alors leur technologie fonctionne probablement comme ça aussi… »
Il courut à s’en faire éclater les poumons. Il esquivait du mieux possible les grands êtres interdits qu’il croisait, en veillant à laisser la plus grande distance entre eux et lui. Il ne savait plus où aller. Mais il n’avait pas besoin de trouver son vaisseau. Pour tout dire, il avait même plutôt intérêt de trouver un vaisseau epixis.
« Je ne peux pas revenir par l’espace Kamichi sans mourir de faim ou de froid. Le retour prendrait trop de temps. Mais si j’ai de la chance, leurs vaisseaux ont bien la capacité de traverser l’espace aussi rapidement que leurs messages. Mais s’ils m’ont menti ? Et puis comment je vais piloter ? Ça sert à rien, je suis fini… mais non, accroche-toi, tu vas y arriver ! Tu t’es infiltré dans un complexe scientifique sécurisé quand même ! Et tu t’es enfui d’une prison terrienne ! Tu parles, là tu as eu une grande aide. Et là, tes compétences en informatiques n’auront aucune utilité. Tu n’arrêteras jamais de fuir ? La prison. Le GLA. Et maintenant cette station epixis… Je veux juste être en paix ! Tu ne peux pas abandonner. Respire ! »
Pour un sédentaire, une telle activité physique était une épreuve insurmontable. Ses muscles le brûlaient et sa gorge s’asséchait. Cela lui rappela sa course folle dans les tubes sous-marins d’Aclesia-Monty. Les évènements actuels étaient trop effrayants pour qu'Elloy reste serein face à ces créatures inconnues, qui avaient manifestement œuvré pour attaquer son système natal. Pourtant, toutes les aventures vécues cette année l’avaient quelque peu habitué à gérer sa maîtrise de soi en situation d’urgence. Tout cela était insuffisant face à la menace epixis. Ils allaient le capturer, l’interroger… Pire ?
Les décors défilaient sans se ressembler sous ses yeux hautement sollicités. Ils ne ressemblaient pas non plus à ceux qu’il avait emprunter à l’aller.
« Sois je suis perdu, sois je suis sur le bon chemin mais je suis incapable de reconnaître les éléments du décor. »
À la croisée de trois couloirs, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Quelques epixis l’observaient de loin.
« Personne ne m’arrête. Pourquoi ? Ils ont peur de se faire tuer. Tant mieux ! »
Cela ne l’empêchait pas de pointer son canon sur eux. Elloy se releva doucement et essaya de se rappeler du chemin qui menait vers les hangars où il avait aperçu des vaisseaux stationnés. Il regarda dans le vague pendant une minute afin de revisionner son chemin depuis son atterrissage. Même s’il ne retrouvait pas l’exact même couloir, il pourrait au moins choisir une direction générale. Il prit donc le tube de droite. De nombreuses agglomérations de bulles de tailles variées greffées sur les parois mettaient l’humain mal à l’aise, lui donnant l’impression d’être observé par les milliers d’yeux de la station elle-même. Étaient-ce des caméras ? Des œufs d’êtres vivants ? Des systèmes de stockage d’énergie ? Des proliférations d’organismes symbiotiques du bâtiment ? Toutes ces hypothèses lui semblaient aussi vraisemblables.
Puis, par bonheur, il déboucha dans un réseau d’allées qui avaient la même allure que ceux de départ. Il reconnut immédiatement les portions de murs striés qu’il n’avait vu nulle part ailleurs, et les alignements de portes qui cachaient les hangars. Il était maintenant noyé dans les interventions télépathiques des individus qui circulaient autour de lui.
« Arrêtez »
« Danger »
« Menace »
« Mourir »
Elloy menaça un epixis dressé devant une des ouvertures de son pistolet.
– Bouge ! s’égosilla-t-il en complément.
L’autre ne bougeait pas. Elloy essuya une pellicule de transpiration sur son front haut. Il ne savait pas comment réagir. L’idée de tuer de sang-froid un être vivant, même ennemi, le dégoutait. Il décala alors la bouche de son pistolet et pressa la détente. Rien ne se passa au début. La résistance était plus ardue qu’il imaginait. Il prit la crosse à deux mains, et appuya plus fort. Le coup partit. La décharge brûla la chair qui constituait le matériau du mur. Impressionné par sa propre prestation, il repointa l’objet sur la créature.
– Allez !
« Il y en a devant toutes les portes ! pourquoi il ne bouge pas ? La mort ne les effraie pas ? Ou alors ils sont protégés et ne craignent pas mon arme ? »
L’impact qu’il avait causé commençait à se boucher. Les bords de la brûlure se refermaient, comme une cicatrisation incroyablement rapide. Elloy en fut choqué. Des epixis se mettaient maintenant à avancer doucement vers lui.
« Non, non, non ! Maintenant ils arrivent… C’était mieux avant. »
« Arrêter, calme, danger… » continuaient les diverses « voix » autour.
Il se retourna vers l’epixis le plus proche, imperturbable devant l’entrée du hangar, et, emporté par l’élan de l’urgence, il fondit sur lui et l’envoya par terre. La créature tomba comme un tronc mort. Elloy se concentra fortement pour ouvrir la fente dans le mur par la pensée. Cela fonctionna à moitié, mais il put agrandir suffisamment l’entrée en forçant avec ses mains. Il passa le corps entier, excepté le bras qui tenait le pistolet. Il déclencha une pluie de tirs vers le plafond pour freiner la progression des epixis qui avançaient inexorablement vers lui.
À l’intérieur, il y avait un appareil dont le revêtement semblait appartenir à la station elle-même, sans qu’il soit pour autant fondu dans le sol, comme les objets qu’il avait vus jusque-là. Il se constituait d’un cône élancé, strié de bourrelets, dont la base était formée d’une bulle de plus de deux mètres de diamètre. C’était probablement la verrière du cockpit. Il se plaça devant et réalisa une première difficulté :
« Par où on entre dans ce truc ? »
Il n’avait pas encore le réflexe de « demander » mentalement aux objets d’exécuter ses requêtes, mais cela lui revint rapidement. Il essaya de retrouver cette sensation, lorsque son esprit flottait dans une dimension à part, sans l’aide des epixis cette fois.
« Ouvre-toi sale vaisseau. ». Mais il ne faisait qu’émettre de simples pensées. Ce n’était pas une commande télépathique.
« Allez, allez ! Je vais crever, je vais crever ».
Les êtres longiformes pâles commencèrent à envahir la salle, agissant comme de simples spectateurs.
« Pas partir, mourir. »
Leurs pouvoirs psychiques fut bénéfique pour Elloy, qui replongea immédiatement dans le vertige mental. Il ignora les questions des epixis, et ordonna au vaisseau :
« Ouvrir. »
Il avait l’impression de parler à la manière des étrangers. Avec un soupçon de fierté, il distingua un bruit à l’arrière du véhicule, vers le sommet du cône, qui était en fait tronqué et formait un anneau boursouflé. Son centre était fermé, comme un boyau comprimé, qui s’écarta finalement pour laisser entrer l’humain. Elloy fit une grimace évocatrice, et se décida. Mais juste avant de passer la tête dans le conduit, il vit un globe orangé à la consistance cristalline, incrusté au-dessus de l’ouverture vers l’espace. Le même qui produisait les vibrations déstabilisant la vision lors de son arrivée. Celui-ci était visiblement en marche.
« Le système de guidage ! C’est sûrement ça qui m’a forcé à me poser ici… Je dois le détruire. »
Il visa et tira en continu sur la sphère. Elle éclata en de multiples fragments gélatineux qui s’écrasèrent par terre, et laissait couler un liquide visqueux transparent sur le mur. Satisfait, il contempla son œuvre, mais l’organe commençait déjà à se reformer. Une pustule minuscule émergeait de la chair murale et grossissait à vue d’œil. Elloy tira une autre rafale pour faire reculer les créatures qui l’encerclaient maintenant, puis plongea dans le vaisseau et se fraya un chemin vers le cockpit. Il essaya de trouver la meilleure position pour lui dans cet espace réduit qui n’était certainement pas adapté aux humains. Il se croyait dans un estomac très propre dont les parois rugueuses laissaient apparaître différents systèmes aux fonctions indéchiffrables.
Elloy ferma les yeux. Son précédent succès pour l’ouverture du vaisseau l’enveloppa de confiance. Il apporta avec lui son propre espace de conversation, et put ainsi voir les « schémas mentaux » du véhicule. L’humain n’aurait jamais pu réussir à expliquer ce ressenti à quelqu’un d’autre. L’engin ne lui parlait pas, mais était avec lui dans la dimension télépathique, exactement comme lorsqu’un epixis l’avait invité à converser. Sous ses doigts, les boursoufflures du tableau de bord gigotaient. L’effet était relaxant et rappelait à l’informaticien certaines pratiques de l’institut de bien-être où il travaillait avant toute cette histoire.
« Ouvrir, porte, hangar, décoller, partir… »
C’était ça. Chaque demande était faite en même temps mais son esprit les agençait de manière logique. Il avait abandonné sa façon de construire des phrases complète. Dans le noir du champ de communication, il ressentait la compréhension du vaisseau.
Les palpitations autour de lui s’accélérèrent. Un vrombissement s’éleva, se répercutant dans la structure du véhicule. Il ne le sentit pas, mais il gagnait de l’altitude. Devant lui, à travers la verrière sphérique, l’immense fente s’élargit et dévoila la toile noire du fond cosmique.
« Avancer, sortir… »
Ce que fit l’astronef.
« C’est donc bien un vaisseau, on peut bien le contrôler par la pensée comme les discussions avec les epixis. Faites que la chance ne m’abandonne pas et que je puisse revenir sur Agastya le plus vite possible… »
L’objet s’éloigna de plus en plus rapidement de la station spatiale. Elloy était enfin libre. Ou plutôt, revenu à son point de départ, errant dans le cosmos. Il était au moins débarrassé des créatures, en possession de révélations qui pourraient changer le destin de son monde. Si tous les protagonistes qui cherchaient leur avantage dans le système Gocélian apprenaient que le peuple epixis était à l’origine de l’apparition du nuage Bionos, et non pas les scientifiques de la fédération de Dialonis, les conflits entre les nations deviendraient forcément futiles.
« Si seulement… Mais je dois d’abord rentrer. Je continue de m’éloigner, donc le globe était sûrement bien ce qui permet de capturer des vaisseaux ! »
Depuis son décollage, il faisait tout pour conserver en lui cet état second, pour ne pas perdre le contrôle de son appareil. Le vertige et la vision brouillée demeuraient présents, mais n’étaient plus une aussi grande source d’angoisse. Il était maintenant maître de l’espace mental, et saisissait de mieux en mieux les systèmes du vaisseau. C’était l’heure de vérité3.
« Aller, Agastya, B-6,4-25-40032-272-0-34, rapidité… »
Il espérait de tout son être que le système de guidage interpréterait correctement ses désirs. Il fallait miser sur le fait que la base de données de navigation epixis contiennent la position de son objectif et reconnaisse Agastya. L’appareil accéléra encore plus, et se mit à changer de cap. Elloy ressentait que ce n’était plus entre ses mains, désormais. Il posa sa tête vers l’arrière, sur un renfoncement mou, et se laissa guider.
L’astronef disparut en laissant une trainée fumeuse derrière lui.
1 Le plus massif des trous noirs de l’amas du centre galactique. Les terriens l’appelaient Sagittarius A.
2 Quatre-vingt-quatre jours.
3 Enfin, une parmi tant d’autres de ce chapitre.
4 Dénomination codée de la planète Agastya, selon la nomenclature dialonis, basée sur les caractéristiques et les coordonnées galactiques de la planète. Il est évident qu’Elloy, à ce moment, ne formule pas vraiment cette suite de caractères, mais émet plutôt une représentation de la position de sa planète natale dans la carte stellaire, ainsi que ses caractéristiques astrophysiques.
La bataille s’étend
Orbite haute d’Agastya, le 9ème 5 614, à 19 ill-dôn.
Quand Nohiro Modekaï réalisa le décès de son fidèle ami Janoll, la perception de son environnement s’altéra. Les couleurs parurent désaturées et il n’entendit plus qu’une vase sonore étouffée. Un tel évènement ne pouvait pas arriver. Ça n’était jamais arrivé. Alors comment était-ce possible ? Non, impossible, ils avaient dû en réchapper.
– Janoll ? Janoll ? Réponds-moi. Janoll ? Je ne te vois plus.
– Grand Inspirateur, souffla doucement une voix qui devait probablement appartenir à Gavin Herbahnn, le responsable de la détection du Humble Prophète. Je suis désolé, le Prêcheur numéro trois a pris le tir qui nous était destiné. Il n’y a plus de signes de vie.
Nohiro tourna sa tête pendante vers l’humain, mais ne le voyait pas. Une autre pensée remplaça immédiatement la première : « Janoll et tout l’équipage est mort pour nous sauver ». Le ton qu’avait pris le servant principal avec son ami dans l’urgence de la situation était sans équivoque.
« Il était en train de nous faire leurs adieux. Et je l’ai injurié. » Pour la première fois de sa vie, lui semblait-il, il se sentait profondément misérable. Et pour la première fois de sa vie, il réalisait l’immense perte qu’il venait de subir.
De nombreuses images lui revenaient à l’esprit. Celle du jour le plus marquant dans sa relation avec Janoll. C’était sur Opspzat, planète d’origine du culte de la Vérité et de l’espèce allhzatz, durant une journée typique de la saison des pluies, en 5 582. Janoll et Nohiro était déjà liés d’amitié depuis plusieurs années, mais la journée avait été la source des souvenirs partagés les plus mémorables. Janoll et Nohiro appartenaient déjà à l’institution de la Vérité, mais n’étaient pas encore à sa tête. Le futur vice-servant avait proposé d’accomplir un pèlerinage. L’idée était de faire la démonstration de la puissance de leur foi devant le conseil de l’époque. Janoll avait donc choisi l’épreuve la plus difficile : la randonnée du mont Khalhabi, placé pile sur le tropique sud de la planète. Le pic s’élevait à cinq-mille mètres au-dessus du niveau de la mer, et il fallait compter trois journées d’Opspzat pour en faire l’ascension, et une pour la descente. Les deux compères étaient enjoués au moment du départ, portés par leur fougue. Ils avaient sous-estimé la difficulté de l’épreuve qu’ils devraient affronter. On les avait pourtant mis en garde avant de partir. Il était aussi déconseillé d’entreprendre l’ascension en période sèche, car on ne comptait plus les pèlerins morts à cause du climat. Ils étaient arrivés au pied de la montagne en véhicule motorisé en début de matinée, et Nohiro se souvint qu’ils avaient passé dix minutes entières à contempler leur objectif. Il s’agissait du sommet légendaire où la grande Prophétesse de la Vérité, Kheïel Dermeng, avait cherché à trouver les réponses à ses questions existentielles, en s’approchant au plus près de Minuil, le Monde Supérieur, royaume du Grand Concepteur. Un temple visité par une poignée de personnes chaque vol-dôn trônait à la cime, et contenait les reliques de Kheïel Dermeng. Le culte de la Vérité était né sur Opspzat mais s’était exporté dans toutes les nations connues d’Enban avec les colonisations. Ainsi, le siège de l’institution dans le territoire de Dialonis était Ghambar, planète d’origine de Nohiro et Janoll.
