Le Roi Repenti - Claire Panier-Alix - E-Book

Le Roi Repenti E-Book

Claire Panier-Alix

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Beschreibung

Heydrick, le Roi des Rois, l'homme auquel les Dragons ont confié la Clef qui permet de voyager entre les Mondes est anéanti par la disparition de sa femme, la belle Mallia. Il se réfugie dans un monde imaginaire où il croit pouvoir faire vivre Mallia éternellement, laissant les hommes régler seuls leur problème. Mais les suppliques répétées de son fils aîné, le prince Pietê, l'atteignent dans son sommeil. Pietê lui demande de revenir dans le monde des hommes, car des pans entiers de leur réalité disparaissent et des phénomènes étranges se sont accentués. Du fond de son sommeil, il entend également les appels au secours de son plus jeune fils, Pavel, enlevé par des créatures peu scrupuleuses. Tous ces appels suffiront-ils à faire sortir Heydrick de son refuge entre deux Mondes ?

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Seitenzahl: 535

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Paru en 2004 aux éd. Nestiveqnen

Du même auteur :

LA CHRONIQUE INSULAIRE

1- Sang d’Irah : les origines (éd. Du Pré aux Clercs)2- Les Grands Ailés3- La Clef des Mondes4- Le Roi Repenti

Le retour de Cal de Ter (collectif), éd. Rivière Blanche (2007)

Les Songes de Tulà, éd. Mango, coll. Les Royaumes Perdus (2008)

Réédité en 2018 sous le titre « Quetzalcoàtl »

Les Vieilles Pierres (nouvelles, fantastique, 2019)

ESSAIS

Les Dragons, éd. Ikor (2018)

Dragons : petite introduction à la draconologie (2019)

Legendarium (2019)

Cuisine & Fantasy (2019)

À ceux des miens qui sont partis, me laissant sur le seuil.

« Et je dois bien me forcer à concevoir une foule de mondes, les uns de proportions lunaires, les autres encore plus vastes, des régions aériennes, vastes et amorphes, auxquelles les termes de « mondes » et de « planètes » semblent inapplicables. »

Charles Fort

NOTE DE L’AUTEUR :

« Génésistrine » est un concept inventé par Charles Fort pour définir une région inconnue flottant au-dessus de nous. Il s’amusait à croire que les pluies d’objets de toutes sortes qu’il avait répertoriées dans les rubriques de faits divers provenaient de ce fragment intemporel « où la gravitation n’opère pas, et qui n’est pas régie par le carré de la distance, tout comme le magnétisme est négligeable à très courte distance d’un aimant. » (Le Livre des Damnés, chap. 7). Pour Fort, cette région retenait toutes sortes de choses arrachées à la surface terrestre au cours des millénaires, et les recrachait de temps en temps. Le mot « Génésistrine » fut bâti à partir du premier livre de la Bible, (« Genèse »). Le concept général réside plus précisément dans ce qu’il appelait la Supermer des Sargasses sur laquelle errerait Génésistrine. Ces éléments, essentiels dans la pensée fortéenne, ne sont pourtant évoqués que deux fois par leur auteur dans son œuvre maîtresse citée plus haut (chap. 7 et 27), puis brièvement repris dans Lo ! avec les chutes de manne (chap. 3), nous laissant bien songeurs. Jacques Bergier l’évoqua d’ailleurs merveilleusement dans Le Matin des Magiciens…

Par souci de lisibilité, nous avons repris le principe utilisé dans les deux premiers opus de la Chronique Insulaire : les événements ou dialogues se situant dans les mondes mentaux sont retranscrits en italique.

Sommaire

PROLOGUE – GIGOGNES

PARTIE I : LE ROI DESERTEUR

PREMIER CHAPITRE : Nopalep’am Brode (la Terre des Hommes) Royaume d’Irah, An 1040

CHAPITRE II : Nopalep, Mosquir (Kurstanie) Quelques jours plus tard…

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

PREMIER INTERLUDE

Partie II : LA PLAINE VAGABONDE

PREMIER CHAPITRE : Endomonde, Nopalep’am Balã Quelque temps plus tôt…

CHAPITRE II : Vieux Monde de Modar’Lach, Bramagor, Port de Corianthe

CHAPITRE III :Vieux Monde de Modar’Lach, Bramagor, Port de Corianthe

CHAPITRE IV : Nopalep’am Brode, sur la route d’Irah, rive ouest du fleuve Zémiath

CHAPITRE V : Supermer d’Atomur, où le Temps n’est qu’une vue de l’esprit

SECOND INTERLUDE

CHAPITRE VI : Supermer d’Atomur

CHAPITRE VII : Nopalep’am Brode, Royaume d’Irah Au même instant…

Partie III : LE ROI REPENTI

PREMIER CHAPITRE : Nopalep’am Brode, Kurstanie, Mosquir

CHAPITRE II : Nopalep’am Balã, pendant ce temps… Ou plutôt dans le Temps qu’il fallut pour s’y rendre.

CHAPITRE III : Vieux Monde de Modar’Lach, Bramagor, quelque temps plus tôt.

CHAPITRE IV : Nopalep’am Brode, soubassements de Mosquir

CHAPITRE V : Corianthe, Modar’Lach

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII : Vieux Monde de Modar’Lach, Bramagor, port de Corianthe

ÉPILOGUE

PROLOGUE – GIGOGNES

Nopalep’am Brode, Kurstanie méridionale, Mosquir

X e année de la Chronique Insulaire, An 1036 du calendriernopalepien

La chambre du roi n’était pas vraiment telle qu’on aurait pu imaginer les appartements du Roi des Rois. Heydrick en avait conscience, mais c’était le seul endroit de Mosquir où il se sentait encore à peu près chez lui. C’était une petite pièce imprégnée d’odeurs médicinales, tout juste assez grande pour contenir le lit, un grand coffre et un bahut campagnard surmonté d’un tableau naïf représentant une fillette, un livre dans une main et une boule à neige dans l’autre. Près de la fenêtre se trouvait aussi un petit secrétaire renflé dont la délicatesse des motifs floraux contrastait avec la robustesse fonctionnelle du reste du mobilier.

Il caressa le meuble du bout des doigts et son regard se ternit.

Ce bureau était tout ce qu’il avait gardé d’elle.

Lorsqu’il posait les yeux sur ce meuble ancien, le cœur d’Heydrick se serrait. Il se sentait envahi par le besoin de se meurtrir, de frapper les murs à coups de poing jusqu’à ce que la douleur physique parvienne à masquer d’un voile de sang celle qui emplissait son existence. Mallia lui manquait atrocement et il se reprochait continuellement de ne pas s’être trouvé à ses côtés lorsqu’elle avait ressenti les premières douleurs…

… Lorsqu’elle était morte en donnant le jour à un enfant chétif et violacé qui ne tarda pas à rendre l’âme à son tour.

Pourtant, il conservait le secrétaire comme s’il s’agissait d’une ancre le reliant à ce monde où il était contraint de revenir, encore et toujours, malgré le pouvoir démiurgique que lui conférait la Clef des Mondes.

Quand il tourna la grosse clef ouvragée pour rabattre l’écritoire et se mettre au travail, une odeur épicée se dégagea du bois, à laquelle se mêla le parfum de Mallia. Il tenta une fois encore de se concentrer pour étudier cartes et missives, rapports et projets, dans cette atmosphère imprégnée de son deuil. C’était comme s’il la retenait encore un peu ici-bas.

Sa tâche n’en était que plus pénible, mais le roi Heydrick avait appris à vivre avec ses souvenirs, à ne dépendre d’eux qu’en de moindres proportions : s’il ne pouvait se résoudre à oublier, il s’efforçait de ne pas laisser sa peine influer sur sa politique et sa façon de gouverner. Les potions que lui procurait son sénéchal soulageaient ses migraines et lui évitaient ses dangereuses errances intérieures. Il croyait y être parvenu, mais chaque fois qu’il revenait ici, à Mosquir, le chagrin le submergeait de nouveau et il n’arrivait plus à faire passer son devoir de roi avant sa vie privée. Petit à petit, le monde que lui avait confié le dieu Wilfredion l’insupportait et le pouvoir de la Clef des Mondes le démangeait : qu’avait-il à faire d’un royaume déserté par la présence de sa reine ? Il avait tenté d’accomplir sa tâche, et chaque voyage l’avait éloigné davantage de sa famille. Ses enfants avaient grandi, et lui n’avait pas vieilli. Il était seul, désormais, plus qu’il ne l’avait jamais été. Après tout, il n’avait de comptes à rendre à personne : il n’avait pas demandé à devenir le Champion des Dieux, le défenseur de l’Endomonde, le Maître de la Clef. Bien au contraire, lorsque ce fardeau lui avait été imposé, il n’aspirait qu’à une vie paisible, en famille, où enfin il aurait pu panser ses plaies. Ainsi, pour justifier son désir de fuir, il estimait qu’il régnerait bien mieux sur une terre qu’il aimerait et où il ferait bon vivre.

« On ne protège bien que ce à quoi l’on tient », pensait-il, feignant d’ignorer qu’il n’aimerait plus jamais comme il avait aimé Mallia.

Et, de fait, depuis le drame trois ans plus tôt, Heydrick partait à la dérive. Les incessants aller-retour qu’il faisait entre ce monde et les autres dimensions dont il avait la charge avaient fini par lui faire perdre tous ses repères. Répondre aux appels mentaux de ses correspondants dès que le désordre s’installait quelque part, ouvrir des portes aériennes pour déferler avec son armée pacificatrice ne lui prenait guère de temps en soi. Mais chaque voyage creusait un peu plus le gouffre temporel qui le séparait des siens. Mallia était morte en mettant au monde leur troisième enfant, épuisée par les années passées à l’attendre alors qu’il avait l’impression de ne s’absenter que quelques heures pour arpenter le multivers que les dieux nommaient « Endomonde ». Elle les avait abandonnés, lui et leurs deux premiers nés, Pietê et Pavel, à la morne réalité nopalepienne ; gouverner et élever ces garçons qu’il n’avait pas vu grandir, pour en faire des hommes capables de le soulager un jour du joug de sa couronne, lui avait d’abord paru salutaire. Mais bientôt, il s’était concentré sur sa tâche, éloignant de lui son aîné en le confiant à la chevalerie irahnisanne – Pietê ressemblait trop à sa mère : le voir était un supplice – et en utilisant la Clef des Mondes pour aider son connétable, le roi d’Irah, à policer Nopalep : pirates, félons et autres gredins ne pouvaient échapper longtemps à cette double vigilance.

À peine leurs méfaits signalés, ils étaient traqués et mis hors d’état de nuire. Nul lieu en Nopalep ou ailleurs n’était à l’abri du pouvoir de la Clef : il suffisait qu’Heydrick le décidât pour qu’une porte s’ouvrît entre les renégats et l’armée du connétable Rodal IV d’Irah qui en faisait vite son affaire. De fait, le seigneur d’Irah ne paraissait pas souffrir autant que son roi d’avoir dû sacrifier le temps des siens au devoir de sa couronne : à chaque retour, Rodal constatait qu’une année, parfois deux, s’étaient écoulées en son absence sans qu’il en fût de même pour lui, mais il était un homme d’honneur, à ses yeux, le célibat était peu cher payé pour pacifier le royaume de son seigneur. Il savait que son peuple élirait un autre roi s’il venait à disparaître, avec le discernement qui avait toujours été le sien : ce n’était pas les âmes honorables et les esprits valeureux qui manquaient en Irah ! Le connétable n’avait d’ailleurs pas conscience des effets de ces aller-retour sur l’espace-temps des mortels. Seuls les faits l’intéressaient, de ceux que lui rapportaient les gardes de ses tours de guets, aux frontières d’Irah, ou les visions qui l’assaillaient en rêve, même lorsqu’il était éveillé, quand le Roi des Rois l’appelait. Il savait, dans ces moments-là, qu’un porche d’air allait éventrer la réalité irahnisanne pour qu’il conduise l’armée royale là où le devoir l’appelait.

Mais Heydrick était fait d’un autre bois et nourrissait amertume et rancœur contre son destin et ceux qui l’avaient tissé. Il eut beau sacrifier tout son temps à son devoir, il ne parvint jamais à combler le vide laissé par sa reine. Ses enfants étaient des inconnus, il n’avait pas d’amis et tous les visages qui l’entouraient lui étaient étrangers. Comme tous les Kurstanais, il avait besoin de se sentir entouré par le clan, par la famille. Privé de cela, il avait du mal à contenir sa violence naturelle, et la frustration de devoir assumer ses responsabilités s’alliait mal au chagrin et au sentiment de culpabilité qui le tenaillait lorsqu’il pensait aux siens.

« Autrefois », se dit-il en étendant son corps amaigri par le jeûne et les drogues sur le grand lit à baldaquin qu’il avait fait installer ici pour remplacer celui dans lequel sa bien-aimée s’était éteinte, « avant qu’on fasse de moi un pantin, je devais devenir le Jarl du clan Freyrarson. Mallia à mes côtés, nous aurions veillé sur la tribu, au rythme des récoltes et des saisons. Nos fils auraient grandi et auraient eu des sœurs. Je leur aurais appris à manier la hache et la charrue. Nous aurions pêché le saumon et patiné sur le lac gelé. Mallia aurait appris à aimer le fjord, les vallées verdoyantes et pleines de fleurs de nos étés, et le ciel enflammé de nos longs hivers. Tout cela, on me l’a volé pour sauvegarder la tranquillité de mondes dont je n’ai que faire, finalement… »

Les années avaient passé et peu à peu, Heydrick s’était ainsi persuadé que tout était de la faute des dieux et des dragons, qu’ils s’étaient servis de lui pour récupérer leur fichu livre démiurgique, la Chronique Insulaire, pour l’abandonner ensuite à son triste sort de mortel déphasé.

Depuis quelque temps, il avait remarqué que la Plaine Intérieure qu’il partageait jusqu’alors avec le dragon Bromatofiel ne lui dispensait plus aucun réconfort. Que de silences, que de mépris en réponse à ses appels à l’aide !

Allongé sur l’édredon moelleux, les bras croisés sur la poitrine, Heydrick fixait le ciel du lit, une tapisserie figurant les motifs solaires chers aux Orkaziens. Les couleurs étaient fanées à cause des fumées de la cheminée : il faisait froid et le soleil était avare en Kurstanie.

Lorsqu’il fermait les yeux, ses paupières le brûlaient, mais il refoulait ses larmes en grinçant des dents. La potion commençait à agir. Désormais, il prenait double dose pour partir plus vite vers ces terres mentales qui lui servaient d’échappatoires. Ses pensées vagabondaient et il respirait lentement. Toute sa conscience était tournée vers la Plaine du Dragon, laissant son corps derrière lui.

Mallia lui souriait. Des sables illusoires tourbillonnaient autour d’eux, esquissant les figures allégoriques de leur histoire. Un grand silence les entourait. Elle était là, devant lui, telle qu’il l’avait toujours connue.

Enfin, telle qu’il l’avait connue avant de devenir le Roi des Rois, le Porteur de la Clef…

Avant qu’il ne fasse d’elle sa reine.

Elle était là, menue, confiante au milieu de la tourmente et elle le regardait exactement comme elle le faisait autrefois : certaine que quoi qu’il arrive, il la protégerait.

Heydrick aurait voulu la toucher, mais il savait qu’elle n’était qu’un mirage issu de sa mémoire et de celle qu’il partageait avec les grands dragons raffyniens.

Sa frustration était immense, mais ce refuge dans la Plaine était tout ce qu’il avait et c’était mieux que rien du tout. Mieux qu’un nom gravé sur une stèle funéraire, en tout cas…

« Heydrick, ne te morfonds pas… La vie n’est qu’un passage et la mienne devait permettre à tes fils de venir au monde des Hommes… Nous avons péché en exigeant davantage. »

Elle souriait toujours, ce qui commençait à le mettre mal à l’aise. Il leva les yeux vers la voûte lenticulaire et menaça les limbes ophidiens du poing :

—Arrêtez cela ! Bromatofiel ! Mohiklos ! Dieux ! Ne mettez pas vos mots dans sa bouche, je vous l’interdis ! hurla-t-il. Il n’est plus temps de vous immiscer en moi, c’est trop tard ! où étiez-vous lorsque j’implorais ?

L’image de Mallia vacilla, avant de se disloquer, emportée par le vent dans des volutes de sable.

Heydrick eut un hoquet et baissa la tête.

« Je ne comprends pas ce que l’on attend de moi », soupira-t-il en se remémorant ce qu’on avait exigé de lui en échange de sa libération des geôles nicéennes, avec Mallia !

— Les pertes que tu subis depuis toujours sont le lot de tout homme méritant l’attention des dragons, Heydrick. Si tu vivais sans éprouver le besoin d’être entouré, pour toi seul, tu n’aurais jamais personne à pleurer, tonna la voix du dragon. Tu n’aurais pas le cœur à défendre ce qui mérite de l’être, car rien ne te préoccuperait à part toi-même. C’est ce qui différencie le Juste du Scélérat, mon ami.

Il y eut un long silence, puis Heydrick releva la tête, une expression nouvelle sur le visage.

Sa main droite commença à triturer la petite clef d’or pendue à son cou par une fine cordelette de cuir. Lorsqu’il serra le poing dessus, toutes ses pensées étaient tournées vers Mallia. Il n’accepterait pas cette perte-ci, même si elle semblait aller de soi pour les dragons et même pour les dieux ! Le massacre de sa famille, autrefois, suffisait.

— Crénom ! jura-t-il avant de passer un seuil de pierre accessible de lui seul.

Un jardin secret l’attendait de l’autre côté. Dans sa paume, la clef palpitait, brûlante, rechignant à être utilisée de la sorte. Il n’en avait cure. Une petite chaumière au torchis blanchi à la chaux, grignoté par du lierre, l’attendait dans une clairière baignée de soleil. Bien à l’abri des intrus dans une forêt vieille et inextricable. Une maison née de son imagination, dans un monde tout aussi intime…

Le toit de chaume descendait presque jusqu’au sol et un sorbier en fleurs esquissait une tonnelle devant la porte avec ses vieilles branches tordues. Un gros chien sans collier, assis sur le perron, battit la poussière avec sa queue en le reconnaissant. Heydrick l’appela en frappant dans les mains et l’animal se précipita dans ses jambes en jappant d’un air débonnaire. Une seconde plus tard, alertée par le chahut, Mallia apparut sur le seuil de la résidence secrète du roi de Nopalep :

—Ah ! Tu es enfin de retour ! J’ai bien cru que mon ragoût allait attacher ! Il écarta le chien et serra sa femme contre lui. Ses cheveux sentaient la lavande. Elle était chaude et bien vivante, ici.

PARTIE I

LE ROI DESERTEUR

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux.

Lamartine, L’Homme in MÉDITATIONS POÉTIQUES, II

PREMIER CHAPITRE

Nopalep’am Brode (la Terre des Hommes) Royaume d’Irah,

An 1040

L’ombre courait sur la vallée, poussée par le vent, redessinant les courbes du paysage et dispersant les troupeaux épouvantés. Le verdoyant royaume d’Irah n’avait plus l’habitude d’être ainsi visité par la peur : les terres du Grand Connétable Rodal étaient en effet considérées par tout Nopalep’am Brode comme un havre accueillant où il faisait bon vivre ou se réfugier, à condition bien entendu d’en respecter les codes.

Depuis son poste d’observation, l’une des sentinelles du fort de Siffrà plissa les yeux, la main en visière. Elle avait pour mission de veiller sur les terres méridionales du royaume, une étroite bande de terre arable séparant les vastes forêts du domaine irahnisan des steppes orkaziennes.

Le ciel était dégagé, griffé de rubans rouges et mauves par la lumière du soir et cependant, un clair-obscur effrayait la faune qu’il voyait fuir à tire-d’aile vers l’est, allant jusqu’à faire passer dans ses os de vieux soldat un frisson d’angoisse. Il avait beau scruter le firmament, aucune nuée ne pouvait justifier cette ombre immense qui commençait à recouvrir de ténèbres les basses terres d’Irah.

— Ça recommence, alors ? soupira une voix derrière lui. Il baissa le bras et glissa deux doigts dans la poche de sa vareuse de cuir pour en extraire sa blague à tabac :

—Mouais… Cette fois ça vient de l’ouest. Tu n’as rien entendu, encore ?

L’autre soldat, un jeune garçon imberbe dont la tignasse d’un blond filasse était soigneusement nattée, haussa les épaules en faisant la moue :

— Pas un pet de poule, sergent… Et ça me va tout à fait, ma foi ! La dernière fois, j’ai bien cru pisser dans mes chausses…

Le tabac grésilla doucement quand la sentinelle tira sa première bouffée. Sa pipe était petite, montée sur un long tuyau de bruyère. Elle représentait une tête léonine au regard franc et volontaire. Le sergent prit le temps de savourer la chaleur apaisante de la fumée avant de reprendre :

—Mon garçon, si j’en crois mes os, ce sera pire que l’autre fois!

Ce disant, il serra les dents sur le tuyau d’ambre et plissa les yeux en considérant la nappe d’ombre qui caressait le vallon, d’ouest en est. Déjà, on en distinguait les contours, frissonnants, rappelant les volutes de chaleur aux périphéries des incendies. Longue de trois ou quatre lieues et large de deux, elle coulait, épousant chaque pouce de terrain survolé comme les mascarets dans les salines du sud de Nicée. Elle se déplaçait lentement, mais avec une régularité effrayante. À présent que le phénomène commençait à disparaître vers l’est, le vieux sergent sentait l’appréhension lui vriller l’estomac, hérissant sa barbe et lui glaçant la nuque. La clarté du soir reprenait ses droits sur la langue de terre enfin libérée de l’ombre, dévoilant les mêmes horreurs que la fois précédente.

Il entendit son jeune compagnon claquer des dents derrière lui. Le sol était retourné, creusé, éventré. Une partie du hameau de Bourg-en-Potempk – un ensemble prospère de quatre fermes – avait tout bonnement disparu : quelques pans de murs à demi éboulés tendaient vers le ciel les restes pitoyables des toitures arrachées. De la mosaïque colorée des champs, plus une trace. La vaste surface uniforme et noire de la terre humide mise à jour l’avait remplacée. Du haut des remparts du fortin, les deux gardes aperçurent quelques personnes hébétées, semblant chercher des yeux une explication à la volatilisation de leurs biens.

Le ciel était clair et dégagé. Un grand silence couvrait les lieux d’une chape pesante. Au loin, du côté des contreforts, on pouvait voir la vague sombre poursuivre son chemin, laissant derrière elle le même spectacle de désolation et d’incompréhension : des maisons et leurs habitants, du bétail, des âcres entiers de terre, des rochers, des arbres, des citernes pleines, disparus le temps d’un battement de paupière, sans un bruit.

Dans la tour de guet, le sang recommença à circuler dans les veines, et l’horreur qui pétrifiait les hommes reflua lentement. Le temps paraissait ralenti par l’atroce spectacle auquel ils venaient d’assister. Ils avaient beau s’y être attendus cette fois, ils n’en avaient pas moins été durement secoués.

— Le più est rentré ? demanda enfin le vétéran de la façon dégagée qu’adoptent parfois ceux qui veulent reprendre pied, malgré tout.

— Oui, je lui ai donné un foie de lapin, tout à l’heure, murmura son compagnon sans être à ce qu’il disait. Il n’y a pas touché. Je crois qu’il commence à être trop vieux, faudrait en demander un autre…

— Imbécile ! Il ne doit guère être plaisant d’être un oiseau-messager, ces temps-ci. Tu t’imagines, toi, faisant l’aller-retour tous les jours entre Siffrà et le fort, avec ce qui est dans l’air ? Il est déprimé, mon vieil aigle-più, c’est tout, et on le serait pour moins que ça…

Le vieil homme s’absorba quelques instants dans la contemplation de la fumée bleue qu’il venait d’exhaler. Près de lui, accoudé au créneau, le jeune homme soupira en secouant la tête. Il avait retrouvé les restes de la compagne du più, après le dernier passage de la nuée sombre. Ce jour-là, l’horreur ne s’était intéressée qu’aux bêtes, emportant les plus beaux spécimens du cheptel de Siffrà : veaux, vaches, bœufs, moutons et brebis, chevaux, volailles… Le soir, un sifflement strident avait déchiré la vallée et le ciel avait commencé à cracher des cadavres. Après examen, on avait constaté qu’il s’agissait de bêtes malades, vieilles ou tarées. La belle aiglonne blanche en avait fait les frais, avec son œil borgne. Sa dépouille désarticulée avait été retrouvée près de la rivière.

Depuis, le service du mâle était devenu irrégulier : il lui arrivait d’hésiter longuement avant de se lancer du haut du colombier pour porter son message. Parfois il se perdait en route. Une fois, un paysan l’avait ramené, la tête enveloppée sous un linge pour tranquilliser le grand rapace télépathe. Il l’avait trouvé, apathique, sur une branche de son cerisier.

— Je vais préciser dans le message qu’ils devront le garder, cette fois, soupira le vieux gardien d’un air résigné.

Il avait travaillé plus de quinze années avec cet oiseau et son attachement n’était pas feint. Être sentinelle dans l’une des tours fortifiées qui jalonnaient le royaume d’Irah était une gageure, le plus souvent promesse de solitude et d’ennui, mais lui y avait trouvé son compte : les gens du coin étaient braves et l’invitaient souvent à partager leur repas, les veillées ou les festivités locales. Mais lorsqu’il était de service, il n’avait que les chevaux et les aigles pour lui tenir compagnie. N’ayant aucune famille, il éprouvait des difficultés à accepter sa retraite prochaine : la relève était là. On lui avait envoyé le jeune homme deux mois auparavant pour qu’il le forme. Il savait ce que cela signifiait. La perte de son vieux compagnon à plume ne serait donc qu’une étape de plus vers sa mise au rebut…

— Oui, sergent, fit le soldat, incapable de cacher son plaisir.

Bientôt, il aurait son propre aigle. Il pourrait commencer à établir les liens privilégiés qui leur permettraient de travailler ensemble. D’ores et déjà, la perspective d’entrer dans le mental de l’oiseau et de laisser ce dernier entrer dans le sien excitait le jeune homme au point d’occulter l’horreur de ce qui venait d’arriver.

Ils se turent un instant. En bas, les gens reprenaient petit à petit leurs esprits. Une rumeur douloureuse montait à mesure qu’on dressait l’inventaire et qu’on faisait l’appel.

— On devrait y aller, maintenant, mon garçon. Dans une heure, il fera nuit. Il faut que je sache exactement ce que je dois mettre dans le rapport.

L’ancien tenant l’aigle chenu sur son poing, ils descendirent d’un pas lourd dans la cour du petit fort de pierre sèche dont ils avaient la garde. Leurs chevaux les surveillèrent du coin de l’œil alors qu’ils les harnachaient, l’air de dire : « Tu n’espères quand même pas que je vais sortir ce soir, mon gars ! » et de fait, ils renâclèrent un peu quand il s’agit de franchir le portail.

Le jeune garde fut le premier à monter en selle. Son cheval se laissa faire, mais dès qu’il tenta de le diriger vers la porte du fort, la bête se mit à faire des écarts de droite et de gauche et de petites ruades nerveuses n’augurant rien de bon s’il s’avisait d’insister. L’autre animal regarda son maître s’avancer vers lui d’un air méfiant, et refusa tout bonnement de le laisser chausser les étriers. Il commença à reculer de la croupe et à tourner en rond en secouant les rênes et en soufflant.

Les deux gardes s’entre-regardèrent, le plus jeune paraissant suggérer au plus âgé : « Après tout, on pourrait attendre un peu qu’ils se calment ! » mais il n’en dit rien tant le vieux avait l’air décidé. Il se concentra donc sur les mouvements apeurés de son cheval qui ruait de plus en plus et piétinait le pavé de la cour au risque de glisser et de se tordre une patte. Il se remémora sa formation aux écuries d’Irah.

Le cavalier lâcha les rênes et s’efforça de rester immobile, selon la tactique communément utilisée là-bas pour calmer les bêtes rendues nerveuses par le tumulte de la bataille. Distraite de sa peur par ce relâchement inattendu, la bête cessa de ruer et tourna la tête comme si elle voulait s’assurer qu’elle n’avait pas inconsidérément jeté son compagnon à terre. Le jeune homme se pencha alors sur l’encolure et lui parla doucement à l’oreille : « Là mon cheval, là… C’est bon ! on va y aller tout doucement maintenant… » L’animal agita sa crinière et souffla bruyamment, peu convaincu, mais le soldat lui tapota affectueusement le col en le poussant des talons, si bien qu’il accepta de faire un pas, puis deux vers le portail. L’autre hongre tendit le nez vers lui et hennit bruyamment d’un air mécontent en refusant toujours obstinément d’avancer. Le vieux garde, gêné par le grand volatile blanc qui pesait sur l’un de ses poings, tenait le cheval par la bride, enroulée autour de sa main aussi près que possible des mors. Il leva la paume d’un air apaisant :

— Oh là mon joli, du calme ! tu en as vu d’autre quand même ! ne fais pas tant d’histoires ! tu crois que j’ai plus envie de sortir que toi ? allez, du calme ! du calme !

Il parlait d’une voix douce et monocorde, presque chuchotée, les yeux plantés dans celui que lui offrait le profil de sa monture. Petit à petit, la bête prit confiance et cessa de renâcler, le laissant enfin monter en selle.

— Ce cheval est comme moi, plus bon à grand-chose. Il le sait et compte bien finir ses jours dans un pré. Pour sûr, les années lui ont donné du répondant ! grommela-t-il en s’engageant à son tour sous le porche de pierre.

Une fois hors de l’enceinte, le fossé franchi et le rocher escarpé dévalé par les deux puissants hongres, les soldats restèrent un long moment immobiles sur le chemin de terre qui descendait vers le hameau en serpentant. Côte à côte, les poings crispés sur les rênes, ils venaient d’assister à un spectacle plus terrible encore que celui dont ils avaient été témoins du haut de la tour : une trouée d’air, tracée au compas dans l’atmosphère paisible de la campagne irahnisanne comme on découpe un cercle dans la glace d’un lac gelé, achevait de se refermer et de disparaître, laissant un vide atroce dans le décor. Une partie du hallier de hêtres qui bordait le chemin, ainsi qu’une portion de celui-ci, avaient tout bonnement disparu. Le sol était creusé au cordeau sur une profondeur de huit ou neuf coudées, comme si on l’avait raclé avec un seau gigantesque, emportant la terre et les végétaux qui s’y trouvaient. Sur les bords de cette tranchée de terre humide, les restes des racines, coupés nets, étaient visibles, tronçons pâles sur le fond brun du sol forestier.

Le plus jeune des deux gardes sursauta, surpris par le mouvement inattendu d’un rameau de fougères s’affaissant en chuintant, brisé un instant plus tôt par ce qui venait de voler ce pan d’Irah. Son compagnon se racla la gorge et tenta de chasser l’épouvante qui l’étreignait :

— Pourtant l’ombre était partie avant ce coup-ci, lâcha-t-il d’un ton qui se voulait dégagé. Il faudra que je pense à le noter dans mon rapport. Les deux phénomènes n’ont peut-être pas de lien, du moins l’ombre avec les vols…

—…

— Je me demande si les chevaux ont compris ce qu’ils viennent de voir. Ils m’ont l’air bien calmes tout d’un coup…

—…

— C’est fou, les arbres qui se trouvaient ici faisaient bien dix brassées de haut. Je les ai toujours connus…

—…

— Si on était partis un peu plus tôt, je veux dire : si ces braves bestiaux n’avaient pas fait tant d’histoires, on aurait peut-être été emportés avec le sentier et les…

— Chef… le coupa le jeune homme d’une voix blanche.

—Humm ?

— On y va, maintenant, chef ? Je préfère ne pas rester là…

Le vieux, qui avait une longue expérience des guerres et des atrocités, le dévisagea en frottant sa barbe chenue du dos de la main : il était pâle comme un linge et ses yeux étaient injectés de sang. Il serrait les mâchoires pour les empêcher de claquer.

— Je te suis, mon jeune ami, lui dit-il, visiblement ravi de constater qu’il était moins affecté que lui. Son amertume d’être devenu trop vieux pour servir son pays – pour être utile – prenait le dessus sur la sainte terreur que lui inspirait ce qu’il venait de voir. Il eut un ricanement mauvais lorsque le garçon claqua la langue pour engager son cheval sur le bas-côté de la fosse.

Un long sifflement leur figea le sang dans les veines. Le vieux soldat serra les dents et libéra l’aigle. La bête s’envola rapidement, emmenant vers le château d’Irah, folle d’épouvante, la vision de l’abomination qui venait d’emporter son maître, sa monture et l’autre cavalier.

*

Quelques semaines plus tard, à l’aube, le fort d’Ascen fut à son tour recouvert d’un épais manteau d’ombre. Le chevalier Roche, dont c’était la demeure depuis que son domaine avait été anéanti par l’envahisseur, se sentait étonnamment calme. Il avait mis ses gens et sa famille à l’abri dans les souterrains de la vieille forteresse dès que les messagers ailés d’Irah lui avaient apporté la funeste nouvelle.

Siffrà n’existait plus. La dernière vision apportée au connétable par le più affecté aux sentinelles avait été celle des fondations du château, mises à nu, entourées d’un immense champ de terre retournée. Forêts et campagne avaient disparu.

Le chevalier était prêt à en découdre contre cet ennemi invisible qui détruisait parcelle après parcelle le royaume de ses ancêtres. Il avait beau pressentir que ce serait peut-être son ultime combat pour Irah, Roche restait serein : il ferait ce qu’il était censé faire, comme tout chevalier irahnisan qui se respectait, sans reculer, sans hésiter, sans faillir.

Ses mains caressèrent une dernière fois la pierre rendue rugueuse par le lichen jaune qui la recouvrait, puis il enfila ses gants de mailles. Le métal lui sembla plus froid qu’à l’accoutumée. Cette vieille demeure se dressait là depuis près de mille ans, veillant pour Irah sur les frontières que le petit royaume forestier partageait avec la partie méridionale de Nicée. Les consignes du roi Rodal rapportées par l’aigle opalin avaient été claires : la nuée de ténèbres annonçait toujours le déferlement sauvage d’intrus insaisissables qui emportaient littéralement avec eux des blocs entiers du royaume. La province de Siffrà s’était quasiment évaporée et l’on racontait que des gouffres remplaçaient une grande partie du désert sacré d’Orkaz. Certaines sources dans les montagnes avaient disparu deux lunes auparavant, laissant les terres verdoyantes d’Irah et de Nicée se tordre de soif autour du lit asséché de ses fleuves turquoise. Les lacs ressemblaient à des bourbiers et les forêts, clairsemées, dépouillées des fleurons de leur faune et de leur flore, soupiraient, lugubres.

Roche enfila sa cagoule et dégagea sa barbe d’un geste machinal avant d’enfiler son casque, laissant la mentonnière de cuir pendre sur le côté. Sa cape, frappée de l’emblème écarlate d’Irah, l’arbre survolé par un aigle, claqua dans son dos. Il frissonna lorsque l’ombre tant redoutée toucha ses épaules.

— Alors, ces brasiers ! tonna-t-il à l’adresse de ses soldats massés dans la cour. L’un d’eux cria, les mains en porte-voix, pour retransmettre l’ordre aux autres.

Un chuintement répondit à son appel, auquel d’autres firent immédiatement écho : les torches s’abattaient sur les énormes amoncellements de bois qu’on avait installés à intervalles réguliers autour de la forteresse et dans la campagne environnante. Les braseros illuminèrent les merlons pour leur faire écho.

Roche mit la main en visière. La masse sombre de la forêt, à l’est et au nord, commença à se dessiner sur le ciel affadi par les feux. Un sourire sans joie décontracta ses traits : des points bleutés se mirent à clignoter, là-bas, comme l’armée promise en renfort par le roi Rodal sortait de la forêt, chapelet de lumignons jetant des reflets irisés sur les cuirasses des cavaliers serpentant entre les arbres.

Il se pencha, les mains à plat sur le créneau pentu, et détailla une dernière fois le dispositif sommaire qu’il avait mis en place. Dans la lumière tremblotante et rouge des brasiers, les panneaux d’osier tressé se dressaient le long des fossés, donnant de loin l’illusion d’une muraille de tourbe séchée, comme on en trouvait encore cinquante ans plus tôt dans le sud de la Kurstanie. Du haut des remparts d’Ascen, le chevalier Roche devinait les formes bombées des casques de ses hommes, accroupis dans l’obscurité, l’eau glacée des douves enserrant leurs mollets.

—Comme vous, les gars, je n’ai plus qu’à attendre, murmura-t-il pour lui-même en fixant sa mentonnière.

Quand le sifflement décrit par les témoins des précédentes attaques fit frissonner l’air autour du château, Roche inspira profondément et tapota la boule de verre qui était fixée à son épaule. Le lumignon gazeux s’activa, éclairant d’un feu blafard les traits tirés du chevalier. Au loin, l’un des points bleus clignota à plusieurs reprises pour répondre à son signal. Entre eux et lui, l’obscurité brisée de loin en loin par les grands brasiers se fit plus dense et un immense cercle écarlate apparut d’un coup, gueule sanglante s’ouvrant sur les enfers. Le chevalier sentit son estomac se serrer et, un court instant, il pensa : « Le Roi arrive ! il vient d’ouvrir une porte et… ». Mais il perdit aussitôt ses illusions. Ce porche rougeoyant n’avait rien de commun avec les psychés aériennes qu’il avait si souvent traversées avec l’armée du seigneur d’Irah !

Une horde d’ombres se détacha sur le fond cramoisi. Elle en jaillit silencieusement pour déferler sur le château, comme si elle flottait au-dessus du sol accidenté laissé par le lit du fleuve asséché.

Elle se scinda en deux groupes. Le premier continua de s’écouler inexorablement vers le château alors que le second progressait par à-coups : à intervalles réguliers, les membres de cette étrange invasion se réunissaient épaule contre épaule et encerclaient un groupe d’hommes. La gueule écarlate qui les avait crachés sur le sol d’Irah se mettait alors à palpiter violemment, secouée d’éclairs muets et iridescents, comme si elle était prise d’une incoercible envie de rire. Le ciel paraissait plus sombre, et l’air plus dense, irrespirable. Malgré la fureur de la bataille, les hommes percevaient l’inconcevable drame qui se renouvelait autour d’eux. Cela ne durait pas, mais le sentiment de perte se faisait alors si intense en eux que les Irahnisans croyaient entendre dans l’effroyable silence qui recouvrait les ténèbres, la clameur immonde de l’ennemi qui les dépouillait un peu plus encore, et le cri d’agonie abominable de leurs frères enlevés et de leur terre profanée. La ronde infernale se séparait alors pour reprendre sa course vers le château avant de se reformer un peu plus loin, laissant derrière elle de véritables trous : tout ce qui s’était trouvé dans le cercle avait disparu.

Lorsqu’ils passaient dans le halo des brasiers, les voleurs prenaient forme, et les Irahnisans se rassérénaient en constatant qu’il s’agissait d’Hommes et non de démons.

Leurs premiers rangs heurtèrent les soldats disposés par Roche en bas des murailles, dans un vacarme sinistre, alors que les surfaces métalliques des boucliers ennemis enfonçaient comme une motte de beurre le mur d’osier tressé pour venir s’empêtrer, confiantes, contre les barbelés qu’il cachait.

L’ennemi chancela et trébucha sans un mot dans le fossé, entravé par les fils de fer. Son mutisme le rendait plus effrayant encore : du haut des remparts, le chevalier se demanda si on pouvait seulement espérer donner la mort à ce qui ne paraissait pas vivant. Les lances de la piétaille irahnisanne qui se tenait cachée derrière le fossé hérissé d’épines de fer, s’élevèrent et plongèrent dans les poitrails des intrus qui se relevaient d’un air si décidé qu’ils semblaient prêts à s’arracher les membres pris dans les barbelés pour poursuivre la charge. En un instant, dès que la barrière d’osier fut abattue, le vent violent qui tourbillonnait sur le champ de bataille rongé par les assauts incessants de la gueule écarlate s’engouffra dans le fossé qui se voila de poussière et de terre. Roche se pencha davantage pour tenter de voir ce qui se passait. La bourrasque fit le tour des douves en grondant et se retira aussitôt, comme aspirée par le tumulte de la lutte qui se jouait en arrière. Le chevalier constata qu’en définitive, leurs adversaires n’étaient pas invincibles : en bas des murailles, dans l’eau noire et glacée, empalés sur les longues lances de ses hommes, les intrus vêtus de noir formaient une armée d’épouvantails poussiéreux renversés par le vent. Les soldats levèrent les yeux vers leur chef en attendant de nouveaux ordres. Ils avaient dégainé leurs arbalètes, certains préférant l’épée, et se tenaient prêts. Il leur fit signe de quitter les douves et de s’aligner sur la terre ferme, le long des remparts. De là, ils seraient protégés des assauts et pourraient rejoindre le château en longeant la muraille jusqu’à la herse.

Dans la forteresse régnait un silence attentif. Sur les murs, les archers restaient immobiles, arcs bandés, guettant le signal du chevalier Roche. Mais ce dernier savait qu’il devait attendre encore. Au loin, les lumières bleues s’étaient alignées et formaient un long, un immense rectangle dont les premiers rangs s’ébranlèrent soudain pour marcher sur l’ennemi en une masse compacte et vociférante dont l’aura opalescente contrastait avec les crépitements sanglants de la gueule ennemie.

Le champ de bataille résonna soudain au son du cor.

Le visage de Roche s’éclaira encore un peu. C’était le signe qu’il attendait. Ses yeux brillaient, attentifs. Il savait que ses hommes eux aussi avaient reconnu le cor du Roi et que, galvanisés, ils s’apprêtaient à jaillir hors des murs sur son ordre. C’était la mélodie à quatre notes qu’ils espéraient entendre depuis si longtemps, celle qui les menait autrefois à la victoire lorsque leur seigneur les conduisait au combat auprès de leur roi. Ainsi, Heydrick avait finalement répondu aux appels de son connétable Rodal !

Il répondit au cor en lançant le cri d’Irah. Aussitôt, les Irahnisans qui se tenaient au bas des remparts s’élancèrent, grossissant en vagues successives les rangs de ceux qui étaient au front depuis le début de l’attaque. Chaque homme tenait son bouclier haut et aussi fermement que ses membres tétanisés par la peur et le devoir le lui permettaient : ils entendaient, périodiquement, les hurlements atroces de leurs frères, lorsque le détachement qui les précédait se faisait encercler par l’ennemi. Un silence sourd suivait immanquablement, leur glaçant le sang. Du haut des remparts, suffoqué, Roche serrait les mâchoires pour refouler des larmes de rage lorsqu’il voyait des taches sombres apparaître dans la plaine, là où un instant auparavant il discernait les reflets métalliques des casques et des lames de ses hommes.

Le cor retentit de nouveau, plus proche, plus poignant, plus fort que jamais, comme si celui qui lui insufflait la vie voulait déchirer cet épouvantable silence qui parvenait à étouffer les hennissements nerveux des chevaux, leur piétinement et le vacarme des armes.

Ce qui avait été un moment plus tôt une formation militaire organisée se transforma en un clin d’œil en une masse confuse où le seul mot d’ordre devint « tuer afin de ne pas l’être ». Les troupes encore en réserve à Ascen ne parvenant plus à se contenir, se précipitèrent à leur tour dans la mêlée, ajoutant le poids de leurs rangs à celui de leurs frères, prenant l’ennemi en tenaille afin de l’empêcher de former de nouveaux cercles meurtriers.

Les envahisseurs commencèrent à s’agiter comme des fourmis dont on aurait écrasé la fourmilière. Apparemment pas préparés à une telle résistance armée, ils s’égaillèrent dans tous les sens pour éviter les épées, les lances et les pyro-arbalètes qui crépitaient dans l’ombre incertaine annonçant l’aube.

La majeure partie des intrus battit en retraite vers la gueule écarlate, ceux qui s’en trouvaient séparés par les troupes d’Irah s’exhortèrent à rassembler leur courage de leurs voix monocordes et atones, sacrifiant enfin leur méprisant mutisme. Ce fut vers ceux-là que déferla une première volée de carreaux, tirée depuis les remparts, puis une seconde, décochée en trajectoires hautes par les archers qui avaient remplacé les lanciers des douves. Les pointes de verre iridescentes des flèches d’Irah brûlaient mortellement les chairs qu’elles pénétraient. Celles qui rataient leur cible se fichaient dans la terre le long d’une ligne irrégulière. Les brasiers faisaient scintiller les tiges cristallines encore vibrantes, décorant l’obscurité d’une guirlande d’étincelles progressant à mesure que l’ennemi refluait vers la répugnante gueule cramoisie.

Le cor sonna de plus belle, puis la voix du roi Rodal, chaleureuse et grave, résonna dans la plaine :

— Irah, en avant !

Sur ce cri, le chevalier Roche d’Ascen quitta le poste qu’il occupait et sortit de la forteresse que son roi lui avait ordonné de garder jusqu’à la mort. Suivi de ses soldats, il rejoignit les troupes du roi d’Irah qui commençaient à encercler la porte rougeoyante. Elle ressemblait de façon troublante à celles que le Roi des Rois ouvrait pour envoyer l’armée d’Irah policer le reste de son royaume. Immatérielle, comme un grand miroir sanglant dressé à la verticale, elle ne laissait cependant rien voir du monde avec lequel elle faisait coïncider Nopalep, ce qui la distinguait des limpides psychés d’Heydrick. Les hommes d’Irah s’observaient, circonspects, à travers ce mirage incarnat qu’ils encerclaient à leur tour. Le dernier survivant des envahisseurs venait de s’y engouffrer, cachant son visage sous un pan de son manteau de laine brune. Tous avaient pu voir l’éclair haineux, dans son regard érubescent fendu comme celui d’un chat.

Un sifflement strident déchira le champ de bataille et le cercle rouge disparut. Il commença par devenir flou, puis frissonnant, avant d’être emporté comme la fumée par un courant d’air.

— Boucliers au repos ! tonna alors la voix du roi Rodal.

Tout le long de la ligne, les écus furent plantés dans le sol d’un même mouvement. Les lanciers s’appuyèrent sur les longues hampes de bois durcies au feu et recouvertes d’acier finement ciselé. Les chevaliers mirent pied à terre pour soulager leurs montures, à l’exception des trois lieutenants du roi, les chevaliers Roche, Barbe et Loshidos. Le ciel se dégagea soudain comme sous le coup d’une embellie et la froide lumière du petit matin se posa sur la campagne d’Ascen. Toutes les visières des heaumes furent relevées et les visages des hommes réapparurent, sillonnés de suées, de poussière et de sang.

Rodal fit s’avancer son grand alezan, son casque sous le bras, afin que ses hommes pussent le voir. Près de lui, un jeune homme pâle au regard pénétrant talonnait une jument isabelle dont la robe fumait dans le froid après l’effort. Il portait en bandoulière une longue corne d’aurochs. Un murmure déçu parcourut les soldats. Ce n’était pas le Roi des Rois.

— Posez les boucliers ! répéta le roi d’Irah. C’est terminé pour cette fois.

Au premier rang, un grand gaillard dont l’œil droit était barré d’une longue cicatrice blanchâtre, tenait toujours son bouclier haut, l’air absent, comme fasciné par la vision du cor symbolisant la présence galvanisante de ce suzerain magicien à leurs côtés, et qui, tout soudainement, en soulignait l’incompréhensible absence. L’un des lieutenants du roi, le chevalier Barbe de Siffrà, se pencha sur l’encolure de sa haquenée blanche et administra un coup sur l’épaule du soldat avec le plat de son épée encore rougie du sang de l’ennemi :

—Tu fais le faraud, soldat Gort ?

Le colosse bardé de métal sursauta, clignant des yeux comme un gamin réveillé brutalement d’un long cauchemar. Pendant un bon moment, il sembla ne pas reconnaître son chef ni ce qu’il lui voulait, mais son voisin, un petit homme bedonnant fermement campé sur ses jambes, lui écrasa l’orteil avec sa lance. Après un nouveau sursaut, Gort quitta le jeune homme au cor des yeux et, se ressaisissant, posa enfin son bouclier au sol.

Rodal feignit d’ignorer l’incident et reprit la parole :

—Le Roi des Rois n’a pas répondu à notre appel. Ces incursions se font chaque jour plus voraces en vies comme en biens. J’ai donc décidé que nous partirions dès demain matin pour Mosquir, afin d’informer en personne le roi Heydrick du danger que court son peuple et son royaume. Je dois m’assurer qu’il a bien reçu nos messages, et qu’il est conscient de la gravité de la situation. Son silence est plus qu’inquiétant. Le dernier message reçu de la capitale était véhiculé par un aigle-piû épuisé. Le message était confus, comme s’il avait été émis par un esprit auquel le mien n’était pas adapté. Il était pressant. Il ne provenait pas du Roi lui-même, mais il était si imprégné de sa présence mentale que je ne peux mettre en doute son authenticité. Ce message nous est parvenu juste avant la disparition du fort de Siffrà. Il m’enjoignait de me rendre en Kurstanie, de façon si pressante que je crains que quelque chose de terrible ne soit arrivé à Mosquir et au Roi.

Rodal d’Irah marqua une pause. Les rangs murmurèrent, troublés. Il savait que la plupart de ses hommes ne comprenaient pas de quoi il parlait, et que cela n’aurait aucune importance lorsqu’il leur demanderait de le suivre. De toute façon, il n’était pas nécessaire qu’ils sachent quels liens l’unissaient au Roi des Rois, après toutes ces années de communications mentales par aigle interposé, ou – et de cela il n’avait jamais parlé à personne – par songe. Ses soldats auraient été troublés par ce côté si peu irahnisan de leur seigneur. Les portes et les mondes parallèles sur lesquels elles s’ouvraient, avaient fini par entrer dans les mœurs de ce peuple simple et athée, mais cela n’avait pas été facile. Peu à peu, les valeurs traditionnelles de la chevalerie d’Irah s’étaient imprégnées d’un mysticisme étrange et paradoxal, fait d’honneur – le serment de vassalité envers le roi Heydrick n’était pas à prendre à la légère – et de superstition. Rodal le savait, et ne pensait pas utile d’en rajouter. Donner un sens à leur cause était suffisant : défendre la loi et l’ordre, défendre le Roi, défendre ce qui devait l’être. Il reprit quand il eut le sentiment qu’il avait de nouveau leur entière attention :

—Le prince Pietê m’accompagnera, comme il le fit aujourd’hui avec courage sur le champ de bataille. Le temps est passé où je devais l’éduquer et en faire un chevalier. S’il s’avérait que le silence du roi Heydrick signifiait que notre protecteur est mort, son fils aîné, Pietê, mon écuyer, deviendrait notre guide, comme il le fit tout à l’heure avec le cor de Kurstanie.

Un silence suivit ses paroles. Tous avaient le sentiment d’avoir les os glacés par l’horreur et par l’incertitude. Leur univers entier reposait sur les épaules du Roi des Rois. Sur ses pouvoirs. Il semblait les avoir abandonnés, c’est vrai, mais comment croire que le taciturne adolescent qu’ils avaient devant eux pourrait remplacer le pouvoir démiurgique de son père et ramener la paix sur Nopalep ? Ils étaient tous plus enclins à placer leur confiance en Rodal, simple roi mortel qu’il était, plutôt que sur les épaules du fils du Maître de la Clef, élevé d’abord chez les mystiques et barbares orkaziens avant de renoncer à ses devoirs, là-bas, pour entamer un apprentissage des armes ici.

La journée de repos qui suivit fut donc pleine de murmures et de regards gênés. Seuls les chevaliers, qui connaissaient bien le royal écuyer de Rodal, eurent quelques paroles de réconfort pour le jeune homme qui se tourmentait à l’idée de retourner dans la capitale de glace de Nopalep’am Brode, Mosquir, pour y affronter son père.

Il ne l’avait plus revu depuis la mort de sa mère, la reine Mallia, sept ans auparavant.

CHAPITRE II

Nopalep, Mosquir (Kurstanie)

Quelques jours plus tard…

Une à une, les fleurs de glace venaient mourir sur la rambarde de granit. La neige avait commencé à tomber une heure plus tôt, d’abord éparse puis de plus en plus forte. Dès qu’il avait vu les premiers flocons s’agglutiner derrière les vitres colorées de la salle de jeux, le petit garçon s’était rué vers la porte donnant sur les courtines.

Le visage rougi par l’air glacial de la Kurstanie, Pavel regardait le ciel cotonneux. L’hiver jetait par poignées toutes ces étoiles blanches qui n’en finissaient pas de tomber en dansant vers l’enfant. Tourbillonnantes, elles venaient se poser avec une délicatesse extrême sur ses joues et sur la pierre du château de son père.

Là, elles s’effaçaient lentement, pénétrant la matière en laissant le petit prince songeur.

«Vont-elles là où mon père se rend lorsqu’il disparaît ? » se demanda-t-il en se frottant le nez du revers de la main.

Cette question le tourmentait depuis quelque temps et tout l’y ramenait. Oubliant sa fascination pour la neige, Pavel fronça les sourcils et frissonna en caressant du bout des doigts la muraille mouillée. D’où venait son père lorsqu’il surgissait jadis du néant devant sa mère et lui, en Orkaz, serrant dans sa main cette clef minuscule censée justifier sa couronne et la crainte qu’il inspirait ? Le roi Heydrick visitait-il de lointaines contrées pour prémunir son royaume du désordre, comme le lui expliquaient ses précepteurs, ou s’enfonçait-il dans des mondes inconnus des Hommes, tels les flocons se fondant dans la pierre ? Aux yeux du petit garçon, le domaine sur lequel régnait son père était incommensurable et justifiait qu’il négligeât ainsi sa famille.

Laissant deux orphelins grandir sans affection, au milieu des complots de cour et des enjeux politiques.

Pavel était trop jeune pour comprendre ces choses, mais suffisamment éveillé pour deviner que des luttes intestines rongeaient la demeure du roi lorsque ce dernier n’était pas là et que les visages serviles et attentionnés qui défilaient devant lui le reste du temps n’avaient rien à voir avec ceux qui conspiraient dans son dos pendant son absence.

L’enfant vivait dans la terreur depuis qu’on l’avait arraché à la garde attentive d’Ankhen d’Orkaz, dans le haut désert, après la mort de sa mère. La musique angélique qui berçait ses rêves, apaisante, rassurante, était son seul réconfort : des voix qui n’avaient rien d’humain et qui murmuraient à son oreille des paroles incompréhensibles dans des miroitements d’écailles nacrées. Mais cela, c’était quand il dormait. Le reste du temps, les sables blonds et l’omniprésence du soleil lui manquaient cruellement. Mais ce n’était rien en comparaison de la tendresse de la reine Mallia et la douceur de sa voix lorsque assis par terre, il écoutait sa mère enceinte lui raconter les aventures héroïques du Roi, fasciné par les troublants échos qui lui parvenaient du ventre magique sur lequel il aimait poser sa joue… Mais désormais, Pavel – qui n’avait que neuf ans – se débattait seul avec les angoissantes questions qui le tourmentaient, n’osant parler à personne et n’ayant d’ailleurs personne à qui se confier. Le petit prince orphelin dormait mal et n’arrivait pas à se concentrer sur ses leçons, ce qui le faisait passer pour un bon à rien. La vérité, c’était que chaque chose le ramenait aux mêmes interrogations : son père, encore et toujours absent, se trouvait-il quelque part dans l’immensité intérieure de ce caillou, dans le plateau vernis de son pupitre d’écolier, dans la mare, à l’intérieur de l’antenne du gros scarabée bousier attrapé la veille, dans les taches d’encre ?

Pavel ne se nourrissait presque plus et promenait un regard soucieux sur tout ce qui l’entourait, dans l’indifférence générale des gens auxquels il avait été confié. Les précepteurs et les courtisans ne paraissaient pas noter son extrême maigreur, ni le ton olivâtre de ses joues. Des cernes mangeaient son petit visage, rendant méconnaissable l’Enfant-Solaire auquel Mallia et Heydrick avaient donné la vie.

Personne ne s’y attardait, car le Roi des Rois inspirait une sainte terreur à ses sujets, si bien que peu osaient regarder sa descendance en face, hormis les valets chargés par le Grand Sénéchal Ousfassa Teor de sa surveillance, à qui des rapports aussi précis que bien monnayés étaient remis chaque soir.

Ousfassa était un personnage austère, entré dans les bonnes grâces du roi Heydrick en montrant ses talents d’administrateur durant l’une de ses absences. Les décisions adéquates avaient été prises, conformément à ses instructions, et Heydrick avait retrouvé la Kurstanie aussi saine et prospère qu’il l’avait laissée pour aller arpenter l’Endomonde. Lorsque la fréquence des départs du roi commença à s’accélérer – et leur durée à s’accentuer – le ministre saisit l’opportunité qui s’offrit à lui : moins le Roi des Rois serait là, plus le pouvoir lui incomberait à lui, Ousfassa Teor.

Alors, feignant de gouverner au nom de ce puissant monarque tardant à rentrer, Ousfassa serait de fait le maître de Nopalep. Il suivit les instructions de son propre mentor, et drogua le démiurgique voyageur de façon à l’empêcher de rentrer.

Plus précisément, il profita de l’un de ses retours pour lui administrer une dose plus forte que d’ordinaire. En effet, à chaque fois qu’il revenait à la réalité de Nopalep, le roi Heydrick sombrait dans une mélancolie profonde, retrouvant son chagrin dans cette immense demeure désertée par celle qu’il aimait. Le sénéchal avait saisi cette opportunité et lui avait conseillé certaines substances aptes à le soulager. Las et sans volonté, le maître de la Clef ne s’était pas beaucoup défendu, et avait pris goût aux drogues qu’il lui apportait. Elles étaient censées l’assommer. En vérité, à haute dose, elles finirent par l’enfermer dans ses errances mentales, le coupant de la réalité et de son corps.

Seuls les princes l’inquiétaient. Le plus âgé, tout du moins, car il ne resterait pas « innocent » éternellement. Il était déjà trop grand pour qu’on mît sa disparition sur le compte du bas âge comme cela serait prochainement le cas pour son petit frère. Or, lorsque la question de la disparition définitive du roi Heydrick serait enfin soulevée par le Conseil Nopalepien, son aîné prendrait sa place et tout serait à recommencer.

La neige fondue perlait sur les longues mèches brunes collées au front de l’enfant. Ses lèvres étaient bleues de froid, mais il restait planté sur la courtine, fasciné par le grain de la pierre mouillée brillant à la lumière des torches fichées dans la muraille, de loin en loin. Près de lui, un créneau épais de deux bonnes coudées ouvrait une vue plongeante vers les contreforts de la montagne et sur les eaux gelées du lac. Quelque chose le tira de sa rêverie, un mouvement inhabituel dans le paysage immaculé de l’hiver kurstanais. L’enfant renonça à ses tourments intérieurs et se pencha pour mieux voir. Un sourire réchauffa son visage.

—Irah…

La lumière du soir obscurcissait déjà la vallée, mais le cortège de cavaliers se détachait nettement sur la berge méridionale du lac, portant le long hauban fendu écarlate du Connétable Rodal ainsi que des lampions sphériques dont la luminescence bleutée faisait étinceler le métal des armures.

Tout à son ébahissement, le petit garçon n’entendit pas les deux hommes marcher vers lui, l’un tenant un bâillon et une corde, l’autre un grand sac de toile.

CHAPITRE III

La jument mille-fleurs de Rodal d’Irah caracola dans la cour. Les palefreniers de Mosquir se précipitèrent pour s’occuper des montures de la garde irahnisanne, laissant celle du connétable aux seuls soins de son écuyer. Ils évitèrent comme la peste ce jeune homme pâle à l’air taciturne, murmurant entre eux :

— C’est Peete, le fils aîné du Roi ! L’héritier…

Pietê eut un rictus méprisant en les entendant écorcher son nom. Les articulations de ses longs doigts maigres blanchirent sur la bride, près du mors. La jument du seigneur d’Irah secoua la tête alors qu’il caressait distraitement son chanfrein auburn pour la calmer, posant un œil sans concession sur la demeure qui l’avait vu faire ses premiers pas.

— Allez, garçon, occupe-toi de cette gredine et de ton rubican, et rejoins-moi dans ma chambre avec mes affaires.

La voix du roi Rodal était bourrue et grave, mais elle savait être chaleureuse. Pietê appréciait la franche camaraderie et la simplicité honnête, parfois un peu rude, de la vie d’Irah. Il en avait longtemps voulu à son père de l’arracher à la tendresse de sa mère et au soleil d’Orkaz pour l’envoyer en apprentissage dans les écuries irahnisannes. À l’époque, six printemps auparavant, il n’avait pas compris pourquoi le Roi ne l’avait pas pris avec lui, enfin. À présent, il lui en était reconnaissant, car ces années passées auprès du roi d’Irah avaient été une révélation. En outre, s’il aimait et respectait infiniment son père et les mystères quasi démiurgiques qui entouraient sa couronne, le jeune homme se sentait plus proche de Rodal et de ses chevaliers. Il se disait parfois que son père avait dû réaliser que, pris comme il l’était par l’ampleur de sa tâche, il ne pourrait pas offrir à son fils tout ce dont il avait besoin. Orkaz ne promettait qu’une couronne solaire, mystique, et il était clair depuis sa plus tendre enfance que Pietê n’était pas du bois dont on fait les Hommes-Dieux. Sa mère, la douce Mallia, avait certainement parlé au roi Heydrick des conflits permanents qui opposaient le prince à son précepteur orkazien, Ankhen…

Quoi qu’il en soit, Pietê n’avait pas mis les pieds à Mosquir depuis six ans. Il n’avait jamais revu sa mère ni son frère cadet, Pavel, et n’avait entraperçu son père qu’en deux occasions, lorsque le Roi des Rois était apparu en messager pour se concerter avec son Grand Connétable, Rodal IV.

La forteresse de Mosquir ressemblait beaucoup au château d’Irah. Il y avait toutefois quelque chose de plus rude, de plus archaïque aussi, dans son agencement de barbacanes, d’échauguettes et de herses, dans ces murailles crénelées montant en spirale autour de la montagne. À l’abri de ces remparts de pierre anthracite se cachait la demeure de son père. Lisse et blanche, avec ses toitures d’ardoises bleues couvertes de drapeaux colorés, elle était en tout point semblable aux gravures dépeignant le château d’Irah tel que le conservaient les légendes d’antan. On disait que le Roi l’avait fait remanier à partir des souvenirs qu’il avait ramenés d’un de ses voyages imaginaires. Pietê aimait cette grande résidence fermière, avec ses lambris chaleureux, ses tentures colorées et ses énormes cheminées. Il se plaisait, dans l’Irah de Rodal, mais à présent qu’il était revenu dans les murs de son père, il goûtait de nouveau à l’idéal de ce dernier et réalisait combien ces lieux lui avaient manqué.