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Dans "Le roman de Confucius", Maurice Magre propose une relecture romancée de la vie et de la pensée de Confucius, plaçant son récit à l'intersection de la philosophie et de la littérature. À travers un style narratif riche et poétique, Magre tisse des dialogues qui nous plongent dans l'Antiquité chinoise, tout en explorant des thèmes universels tels que la sagesse, la morale et le rôle de l'individu dans la société. Le contexte littéraire de l'époque, imprégné par la quête de sens et de vérité, se reflète dans cette œuvre qui s'inscrit dans la lignée des récits historiques mais en y ajoutant une dimension romanesque fascinante. Maurice Magre, érudit et passionné de l'Orient, a su capter l'essence du philosophe à travers ses propres explorations intellectuelles et ses voyages. Fort de son admiration pour les grandes sages, il se propose de rendre Confucius accessible, en utilisant un format qui conjugue érudition et dramaturgie. Magre, par ce roman, cherche non seulement à éclairer le parcours du sage mais également à questionner les valeurs héritées de la tradition face aux défis du monde moderne. Je recommande vivement "Le roman de Confucius" à quiconque désire s'immerger dans la richesse de la pensée confucéenne et dans l'art de la narration. Ce livre, à la fois instructif et inspirant, rappelle l'importance des valeurs humaines et éthiques dans nos sociétés contemporaines. L'œuvre de Magre est une invitation à réfléchir sur notre propre cheminement, à la lumière des enseignements intemporels de Confucius.
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Veröffentlichungsjahr: 2025
Hommes d’Occident, écoutez-moi ! J’ai traversé des millénaires ; j’ai vu des planètes qui ont disparu et j’ai fait la première moisson quand la terre était limoneuse et sortait à peine des eaux primitives.
Hommes d’Occident, j’ai appris l’écriture et l’art de composer des livres avec des tablettes de bambou quand vous marchiez à quatre pattes et mangiez la chair de vos morts.
Hommes d’Occident, j’ai cherché la vérité et je l’ai aimée avec mille fois plus d’ardeur que vous, et s’il y a des joueurs de harpe, des hommes qui comptent les étoiles et d’autres qui tracent des figures dans la pierre, c’est à cause de la sueur que j’ai répandue.
Hommes d’Occident, vous vous enorgueillissez de vos navires et de vos machines, de vos inventions et de votre Dieu. Il y a bien longtemps que je transforme la matière de mille façons, et quand j’ai connu Dieu, je suis demeuré immobile.
Hommes d’Occident, vous ignorez tout de moi, parce que ma science est secrète et que ma sagesse se tait. Prenez garde au malheur que cause celui qui révèle trop vite ce qui doit demeurer caché.
Hommes d’Occident, ne vous hâtez pas. Sur la montagne de Tai-Chang, je me suis assis et j’attends. Je vous vois venir de très loin. Le sable s’élève et retombe. Tous les peuples sont dispersés. La parole des sages demeure.
Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine. De leur vivant ils furent petits et nul ne sut qu’ils étaient les sages. Car telle est la loi. La vérité est invisible et nous l’aspirons sans la connaître.
Hommes d’Occident, la vérité est invisible mais elle est née sur la terre jaune, elle a mangé le grain de riz, sommeillé sous le mûrier bleu et nous la transmettons modestement. Hommes d’Occident, écoutez les sages, les grands sages de l’antique Chine.
En hiver, à la IIe lune de la 21e année du règne de Ling-Wang, dans le montagneux royaume de Lou, sous le toit plat d’une petite maison de bambous, naquit Khoun-Fou-Tseu, que les hommes barbares de l’Occident appellent Confucius.
Tchang, le gardien de la petite maison de bambous, était occupé à recoller sur la porte les images en papier des esprits tutélaires des seuils, quand une servante lui confia l’enfant pour qu’il l’élevât vers la naissante lumière du soleil.
Et Tchang, qui atteignit une extrême vieillesse et survécut à Confucius, racontait plus tard aux pèlerins que le merveilleux enfant avait, en apparaissant au monde, le crâne en forme d’amphithéâtre et qu’il s’était incliné à plusieurs reprises avec une solennité calculée, pour exprimer son amour précoce des révérences prescrites et des rites obligatoires.
Tchang racontait encore bien d’autres prodiges. Mais il les racontait en riant parce que, malgré sa simplicité, Confucius lui avait enseigné les vérités principales qu’il détenait.
Tchang savait donc que la raison est supérieure à toute chose, que le monde se transforme sans prodiges, sans divine intervention, par la logique des enchaînements.
Durant bien des années, il avait entendu, la nuit, marcher les diables sur les collines boisées, et le serpent aquatique, Wei, respirer tristement, au bord de la rivière. Il était délivré de ces craintes ! Plus d’amulettes contre les maléfices ! Plus de suppliques aux âmes errantes ! Depuis longtemps il avait jeté les encombrants talismans qui écartent les maladies. Quelle joie, après avoir passé pour stupide pendant cent années, d’être un sage affranchi de superstitions ! Quelle grande joie vraiment !
Et à cause de cela, sa face qui ressemblait, malgré la vieillesse, à une large citrouille lunaire, prenait parfois une expression de vide et de désespoir. Car il savait aussi qu’il ne serait pas gardien d’une petite maison de bambous dans l’inconnaissable royaume des morts et qu’il ne reverrait plus jamais son maître bien-aimé, pourri maintenant entre les quatre planches de son cercueil double, sous le tumulus couvert de narcisses.
Et cinquante-quatre ans plus tôt, dans le montueux royaume de Thsou, une pauvre paysanne vieillissante était devenue l’épouse d’un paysan grossier. Ils ne se connurent qu’une seule nuit, celle où la grande comète parut sur le montueux royaume de Thsou, mettant des flammes rouges et bleues sur le mica des rochers et faisant couler dans les fleuves de larges traînées lumineuses.
Ils s’aimèrent dans le creux d’un sillon, durant cette resplendissante nuit, et quand, au matin, la comète s’effaça, le paysan grossier rendit l’âme.
La pauvre femme vieillissante s’en alla le long des chemins ; de porte en porte elle frappa pour se louer comme servante. Mais quand sa grossesse fut visible, le maître pour lequel elle arrachait les mauvaises herbes dans les rizières fut mécontent et la renvoya. Elle erra longtemps, au hasard, misérable et sans nourriture. Et la nuit où la grande étoile filante partagea le ciel en deux, le ciel du royaume de Thsou, elle était assise sous un prunier et elle mit au monde un fils.
Les cheveux et les sourcils de l’enfant étaient aussi blancs que la neige et son regard avait une étrange profondeur, à cause de la lumière de l’étoile filante qui y était demeurée.
La mère donna à son fils le nom de l’arbre qui l’avait abritée. Mais elle s’aperçut ensuite qu’il avait les lobes des oreilles fort allongés, et elle l’appela Prunier-Oreille. Elle marcha avec orgueil, portant l’enfant entre ses bras et le montrant aux gens qui passaient.
Et ce fut le peuple étonné des sourcils et des cheveux blancs de l’enfant qui le nomma Lao-Tseu: vieillard-enfant.
Certes, tous les enfants ont l’air de vieillards par la grimace et par les rides, mais celui-là seul avait les signes de la sagesse, celui-là seul avait aux yeux la lumière de l’étoile filante, ear c’était Lao-Tseu le divin, l’unique, celui qui était chargé d’apporter la vérité secrète à la terre des hommes raisonnables et enfantins, laborieux et timides, superstitieux et positifs, à l’immémoriale terre de Chine.
Deux hommes sublimes sont venus presque en même temps dans la Chine couleur de riz, et l’un est l’homme du pavot blanc et l’autre est l’homme du pavot noir. Pourquoi deux hommes sublimes sont-ils venus presque en même temps ? Il serait plus sensé de demander pourquoi il y en a des millions qui sont venus, dépourvus de toute sublimité ?
Hélas ! L’humanité est comme un escargot à qui il est ordonné de faire dix mille fois le tour d’une montagne immense. La fin de la course est si éloignée qu’il semblerait logique que l’escargot en prît à son aise et qu’il cheminât sans hâte, laissant derrière lui sa traînée de bave. Mais non, une loi singulière l’oblige à se tourmenter pour avancer toujours plus vite.
Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien fidèle.
Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.
Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le ciel avec étonnement.
Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté pile et le côté face ; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.
Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas merveilleux, même la simple naissance ?
Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins étonnantes.
Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée, descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces inspirent.
Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette était écrit: « Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais sans royaume. »
Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers, Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.
Mais, comme elle avait du bon sens, elle s’en émerveillait bien moins que de ce qui lui était arrivé pendant la nuit quand elle s’était étendue à côté du sous-préfet de Tséou.
