Lucifer - Maurice Magre - E-Book

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Maurice Magre

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Beschreibung

Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder.
— Ceci est un avertissement, pensai-je.
Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.
Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année. Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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MAURICE MAGRE

LUCIFER

ROMAN MODERNE

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411792

LUCIFER

Je faillis pousser un cri de surprise. La porte cochère du petit hôtel, les deux fenêtres éclairées symétriquement et la muraille plâtrée avec sa coiffure de tuiles représentaient un énorme et bizarre visage en train de me regarder.

— Ceci est un avertissement, pensai-je.

Et j’arpentai avec satisfaction le trottoir de cette solitaire rue de Passy sans m’inquiéter de quelle nature pouvait être cet avertissement. Mon goût du mystère était si grand que je peuplais le monde d’énigmes, non pour les résoudre mais pour m’y complaire et m’émerveiller.

Je jetai un nouveau coup d’œil sur l’hôtel et je m’aperçus que cette grossière représentation de visage s’était modifiée et ressemblait à une autre image créée aussi par une puissance secrète, au temps de ma vingtième année.

Je revis la lointaine gare en hiver, les yeux innocents de l’ami qui m’accompagnait. J’étais sur le point de monter en wagon. Je fus frappé par les enluminures que le givre avait dessinées sur les carreaux. Au milieu de ces paysages polaires il y avait la représentation d’un diable avec ses cornes et son rire démoniaque sur la vitre de mon compartiment. Les yeux, sous les sourcils en ligne oblique, me regardaient avec une fixité gênante. J’étais tellement surpris que je crus à une hallucination et je dis à mon compagnon :

— Vois-tu quelque chose sur ce carreau ?

— Rien du tout, répondit-il.

Un sifflet retentit, je refermai la portière et comme le train s’ébranlait, j’entendis sur le quai mon ami qui criait :

— Si, si, je vois. Il y a un diable sur le carreau.

J’avais admiré d’abord l’art subtil déployé par le hasard, mais à la longue il m’était venu un peu d’énervement. La figure ne s’occupait nullement des trois ou quatre personnes assises dans le compartiment et elle s’obstinait à me regarder. Je passai la main sur la glace pour la réduire à néant, mais c’était de l’autre côté que le mystérieux artiste avait travaillé. Alors j’approchai mon visage tout près et je projetai mon haleine humide. Je ne parvins qu’à agrandir les yeux et à rendre le rictus de la bouche plus intolérable.

Je me souviens que j’allais braver les protestations des voyageurs et ouvrir la portière malgré le froid, pour échapper à cette obsession quand j’en fus délivré par l’arrêt du train.

J’avais eu du mal à oublier cet incident. Il aurait disparu pourtant avec les milliers d’images du cinématographe qu’est notre vie, si la figure ridicule qui venait d’apparaître, ne l’avait soudain fait revivre.

Je haussai les épaules. Je clignai des yeux. Je n’avais plus devant moi que l’hôtel de M. de Saint-Aygulf que j’étais venu considérer par cette chaude nuit de juin.

Je regardai ma montre et repris ma promenade. Il était un peu plus de onze heures et les deux sœurs devaient être en train de se coucher dans cette chambre qui était la leur et où elles dormaient ensemble. Peut-être étaient-elles déjà dans leur lit et lisaient-elles, chacune de leur côté, à la clarté de deux lampes.

Deux jeunes filles ! deux lampes ! Mon double amour ! Le bien et le mal ! Comme tout était harmonieux et mystérieux en même temps !

Je m’arrêtai et passai ma main sur mon visage comme pour en ôter une certaine expression de stupidité qui s’y posait quelquefois et y demeurait malgré mes efforts. Je venais de songer aux corps des deux jeunes filles, à la grâce des bras découverts, au contour et à la fermeté de leurs seins qui devaient apparaître sous leur chemise. On était en juin et la chaleur était excessive. Peut-être avaient-elles rejeté les draps et reposaient-elles avec cet abandon que procurent les soirs d’été.

Je fus à ce moment frôlé sur le trottoir par un homme à jambe de bois qui marchait avec une vitesse singulière pour un infirme. Je pensai que si j’allongeais vers la tige de son pied ma canne au manche recourbé, il tomberait, il crierait, croyant à une agression, et le bruit ferait ouvrir comme des paupières les volets des deux fenêtres. Je surprendrais la naissance des épaules, le creux des aisselles, un élan des bustes minces au-dessus de la pierre. Folie ! Le rapide infirme avait disparu à l’extrémité de la rue et je demeurais béant en face des fenêtres brusquement éteintes.

Pourquoi étais-je venu rôder dans cette rue ? Je n’avais plus l’âge de telles équipées. M. de Saint-Aygulf, le père d’Eveline et de Laurence pouvait sortir brusquement, me voir et s’étonner de ma présence devant sa maison. J’étais pour lui, non pas un ami, mais une relation qui tendait par un effort constant à entrer davantage dans son intimité. Il croyait que nous étions réunis par notre commun goût du mystère et l’admiration que j’étais censé avoir pour ses idées. Il les exposait toujours abondamment devant moi et je lui avais caché, grâce à une faculté d’arrondir les yeux et de hocher la tête en pensant à autre chose, le mépris absolu que m’inspirait sa sottise. Beaucoup d’hommes, enveloppés du nuage de leur vanité, ne s’aperçoivent pas que ce sont leur femme, leur fille ou leur maîtresse que l’on recherche à travers eux.

Puisque j’étais là, j’étais amoureux. Mais de laquelle des deux ? Je ne m’étais jamais entendu avec moi-même sur la signification du mot amour. Ce que j’éprouvais pouvait à la rigueur s’appeler ainsi. Mais aimer deux sœurs à la fois ! Il y avait là une sorte de mystère. C’était Eveline que je désirais le plus. D’abord parce que je la sentais inaccessible à tout désir. C’était une mystique. Si elle avait été chrétienne, elle serait entrée dans un couvent. Son père lui avait mis en tête les plus folles idées. Je n’étais pas éloigné de croire qu’elle s’attribuait une mission spirituelle. Comme si une mission spirituelle pouvait être dévolue à un corps si désirable ! Mais qu’elle fût missionnaire ou non, cela n’avait pour moi aucune importance ! Eveline considérait secrètement qu’un homme qui a dépassé trente-cinq ans, qui a atteint cet âge avancé, doit se retirer de la vie, devenir ermite, que sais-je ? Et je savais, sans qu’elle l’eût jamais exprimé, qu’elle estimait que moi en particulier, je n’aurais dû me permettre de lever les yeux ni sur elle, ni sur sa sœur, ni sur toute autre femme. J’avais compris cela à la façon dont elle considérait mes tempes, à l’attention qu’elle mettait à compter mes cheveux, pourtant nombreux, à mesurer la maigreur de mon cou, où se trahit l’âge. Cet examen dédaigneux n’était pas le fait de quelqu’un qui a une mission spirituelle. Elle me haïssait, j’en étais sûr et aussi j’avais juré... Mais ce serment était enfoui au fond de mon cœur.

Laurence m’aimait. Je me le déclarais sans vanité. Elle avait dit à plusieurs reprises et intentionnellement devant moi que les jeunes gens n’avaient pas d’intérêt pour elle. Cela était un signe certain et je ne parle pas des pressions de main, des paroles à double entente et de la scène de la salle à manger. Mais s’il y avait une balance et des poids immatériels pour peser l’amour, j’aimais moins Laurence qu’Eveline. Elle était moins jolie que sa sœur, assurément. Ses traits étaient irréguliers, sa bouche trop grande et trop sensuelle, ses dents éclatantes évoquaient des images de morsures et elle avait un léger balancement du corps qui me faisait penser à une panthère que j’avais vue l’année précédente dans une ménagerie. Puis elle était brune et un goût invincible m’attirait vers les blondes. Il y avait bien des lueurs d’or fauve dans sa chevelure, mais pas assez à mon gré ! Son principal défaut était son manque d’intelligence ou plutôt du genre d’intelligence que j’aime. Elle n’avait aucun mysticisme. On disait d’elle que c’était une créature absolument matérielle. Je l’avais vue manger avec un appétit étonnant. Elle se moquait des efforts de son père et de sa sœur pour communiquer avec l’au-delà, elle considérait comme des hurluberlus, les membres du groupe des Esséniens et les étudiants des anciennes religions et de leurs mystères. Elle faisait une exception pour moi, parce qu’en sa présence je savais, en relevant un coin de ma bouche, ou par un habile clignement d’œil, lui faire supposer que je n’étais qu’un faux croyant, un amateur un peu ironique, venu seulement pour elle chez son père.

J’aimais moins Laurence qu’Eveline, mais quand je songeais à son indépendance naturelle, à une sorte de révolte contre toute chose qu’elle laissait éclater dans ses paroles et qui se trahissait dans ses mouvements, je l’aimais davantage car j’ai toujours été séduit par la révolte bien qu’obéissant moi-même assez servilement aux préjugés du monde. Je savais que Laurence n’était pas de la même mère qu’Eveline et que M. de Saint-Aygulf l’avait recueillie à huit ans pour la sauver de la misère. Comme une plante dont les racines ont trempé dans un fumier fécond, elle avait gardé de ses premières années quelque chose de vivace, d’audacieux et de malsain qui me la rendait plus attirante. Le monstre vertueux, le bourreau aux bandeaux plats qu’était Mme de Saint-Aygulf l’avait martyrisée sur la claie des devoirs de famille, avec la roue des bonnes intentions. Elle l’avait même fait enfermer durant quelques années dans une maison de correction.

Mais Eveline la pure, l’orgueilleuse avait reçu de la nature l’élévation de l’esprit en même temps que le don d’un corps parfait. Je ne songeais qu’en frémissant à ses cheveux couleur de cendre qu’elle n’avait pas coupés, à la fuite de sa nuque, au rayonnement émané de sa personne qui enlevait au tissu des robes leurs qualités de transparence, les rendaient pesantes, insoulevables, comme le voile de la chasteté.

Si j’étais là c’est qu’un pressentiment m’avait poussé et alors il fallait qu’un événement se produisît. L’idée de m’en revenir après la contemplation inutile d’un hôtel où deux fenêtres qui étaient allumées venaient de s’éteindre, me fut tout à coup insupportable. Je faillis m’élancer vers la porte et crier à haute voix : Laurence ! Eveline ! insoucieux de l’apparition possible d’un père irrité et stupéfait.

Ce fut un parfum d’acacia qui m’arrêta. Une branche fleurie émergeait d’un mur et laissait tomber sur moi une odeur fade de sexe et de printemps. Je voulus couper cette branche mais elle était trop haute. Pour la seconde fois en quelques minutes, j’éprouvai l’utilité du manche crochu de ma canne. Je la tendis par son extrémité en me félicitant intérieurement de l’idée poétique de rapporter au moins une fleur de ma course nocturne.

Ce fut à ce moment que j’entendis un léger bruit à la porte de l’hôtel de M. de Saint-Aygulf. Je demeurai immobile. Cette porte s’ouvrit et pendant que la branche en fleur remontait vers le ciel une silhouette de femme parut sur le seuil.

J’étais dans l’ombre et je ne pouvais être aperçu. Ma première pensée fut joyeuse. Ainsi, j’avais eu un pressentiment. C’était un avertissement secret qui m’avait poussé à venir. Un conseiller plein de sagesse était caché dans mon inconscient. Ma deuxième pensée fut inquiète. Quelle conduite fallait-il tenir ? Devais-je m’élancer ? Et d’abord qui venait de sortir de l’hôtel ?

La porte s’était refermée sans bruit et la silhouette, — Eveline ou Laurence — glissa avec rapidité le long de la rue. Instinctivement je me précipitai derrière elle. Le manteau d’été que je voyais flotter au loin me gênait pour distinguer à laquelle des deux sœurs j’avais affaire. N’était-ce pas d’ailleurs une femme de chambre ? Je rejetai une hypothèse qui anéantissait la portée du pressentiment. Puis l’air de famille qu’avaient les deux sœurs était visible dans la démarche.

Au tournant de la rue seulement mon cœur se mit à battre comme à l’annonce brusque d’une nouvelle désagréable. Pourquoi une jeune fille sort-elle ainsi furtivement de chez elle au milieu de la nuit ? La précaution qu’elle avait prise de ne pas faire claquer la porte indiquait qu’elle voulait laisser son père dans l’ignorance de son départ. Je songeai à tourner à droite, à atteindre une avenue éclairée que j’avais traversée dans la soirée, puis à revenir sur mes pas. Je me trouverais face à face avec celle que je poursuivais et j’aurais l’air de la rencontrer par hasard. Je réfléchis à l’essoufflement qui en résulterait. Puis je risquais de la perdre.

Comme ces pensées se succédaient en moi, un taxi sortit à pas lents de l’ombre et je vis la jeune fille lui faire un signe. Elle ouvrit la portière et monta avec un mouvement félin qui me la fit reconnaître. C’était Laurence.

 

 

Le hasard voulut que de la même ombre surgît un deuxième taxi dans lequel je montai et qui s’élança sur mon ordre à la suite du premier.

Ce que j’éprouvais comportait un égal mélange de douleur parce que Laurence allait peut-être m’échapper et d’allégresse parce que je courais sur la piste d’une énigme.

Chemin faisant, j’essayais de me tromper moi-même : Les femmes sont toutes les mêmes. Au fond, je l’avais deviné. Et puis d’ailleurs qu’importe !

Je n’avais rien deviné. Je trouvais que cet événement avait beaucoup d’importance. Mon amertume allait grandissant. Je vis comme en rêve les boutiques des marchands de vins avec leurs terrasses qui débordaient sur les trottoirs, les garçons affairés, les consommateurs s’épongeant le front. On sentait traîner cette atmosphère de joie triste que répandent sur Paris les premières grandes chaleurs. Je m’aperçus tout à coup qu’un des carreaux du taxi était levé. Je le fis tomber d’un geste irrité mais sans regarder si une buée n’y avait pas tracé un dessin quelconque.

C’est bien cela ! murmurai-je sans savoir pourquoi, quand je vis que nous approchions de Montmartre. Une foire était en train de s’y installer. Je vis des wagons avec des fenêtres minuscules, des masses carrées recouvertes de toiles grises, des chevaux de bois démontés qui jonchaient le sol. Devant l’hippodrome une foule se dispersait.

Nos taxis avaient ralenti leur course et je fis des vœux secrets pour que Laurence ne s’arrêtât pas à Montmartre, poursuivît sa route plus loin.

— Qui sait ? me disais-je. Son père ou sa sœur sont peut-être malades, le téléphone est dérangé et elle est allée elle-même chercher un médecin pour le ramener immédiatement.

Hélas ! Un peu avant d’arriver à la place Blanche sa voiture s’arrêta. Je fis signe à mon chauffeur de s’arrêter aussi. Je remarquai de loin que Laurence semblait tout à fait à son aise et qu’en attendant la monnaie qu’on lui rendait, elle regardait à droite et à gauche avec une tranquille curiosité. Elle traversa le boulevard d’un pas léger et se dirigea vers le Moulin-Rouge.

J’avais le sentiment que la chaleur augmentait. Les orchestres des cafés évoquaient en mourant des langueurs de casino. Un feu tournant, qui venait de je ne sais quelle réclame lumineuse, lançait un éclair régulier. Je fus frôlé par un tramway d’après minuit. Il débordait de petits bourgeois qui, parce qu’ils ont passé leur soirée au cinéma, prennent des airs de fêtards lassés. Un murmure d’ivresse s’élevait autour de moi et je me sentis subitement las et inutile. Le ciel était criblé d’étoiles indifférentes.

Laurence n’entra pas dans le Moulin-Rouge. Elle longeait maintenant, sans hâte, des cafés pleins d’hommes affreux qui regardaient en ricanant et en soufflant les femmes qui passaient devant eux sur le trottoir. La rue Lepic était encombrée de créatures qui offraient des journaux, qui achetaient des oranges ou les mangeaient, de bohèmes hirsutes, de bossus, de femmes avec des visages de revenants. Laurence traversait ce peuple bizarre que la sortie des théâtres fait éclore des pavés de Montmartre, comme si elle en avait fait partie. Son naturel était si grand que je n’aurais pas été surpris davantage si je lui avais vu échanger des bonjours de la main, à droite et à gauche.

Brusquement elle disparut dans un café. C’était un établissement assez mal famé, rendez-vous de filles et de marchands de coco. Je fus frappé comme par un trait de lumière. La coco ! N’était-ce pas cela qu’elle venait chercher ? Je m’efforçai de regarder par-dessus la tête des consommateurs assis à la terrasse et j’aperçus Laurence qui marchait parmi les tables de l’intérieur, souple, la tête un peu en avant, regardant les gens en train de boire des bocks comme une panthère qui va s’élancer, comme une raccrocheuse qui est sur le point de s’asseoir avec l’homme qui lui fera signe.

La curiosité supprimait chez moi l’angoisse. Deux goujats, assez jolis garçons, avec des visages rasés firent un geste pour l’inviter. L’un d’eux se souleva à demi, montrant la banquette à côté de lui avec son index renversé et je surpris dans ses yeux et sur son rire cette expression d’idiotie qu’ont les hommes quand ils font une proposition à une femme qu’ils ne connaissent pas.

Laurence n’eut même pas un frisson de l’épaule. Les ayant regardés bien en face, elle passa, avec une absence totale de réponse à l’invitation, comme si l’image matérielle des deux goujats n’avait pas été perceptible pour ses sens.

Il n’y eut aucun achat, aucune vente, aucun paquet glissé furtivement.

Je fus obligé de m’effacer brusquement et ce fut un hasard si Laurence ne me vit pas. Elle passa à côté de moi et je sentis qu’elle jetait un long regard sur les personnages étalés devant le café, comme pour les examiner.

Elle cherchait quelqu’un. Mais qui ? Qui avait pu donner à la fille de M. de Saint-Aygulf un aussi singulier rendez-vous que celui de ce café, hanté d’hommes louches, de policiers, de fournisseurs de coco ? Mais alors je m’aperçus que le rendez-vous n’était pas précisément dans cet endroit, que c’était un rendez-vous vague dans un des cafés environnant la place Blanche, car je vis Laurence pousser une porte un peu plus loin. Elle hésita une seconde sur cette porte, jetant un regard circulaire dans un intérieur enfumé, puis elle reprit sa course sur le trottoir. Un peu plus loin, elle colla encore son visage contre un carreau, elle stationna devant une boutique de marchand de vins presque vide et comme un gros homme court, à la figure couperosée, avec une expression joviale, la regardait sous le nez et ouvrait les bras pour lui barrer le chemin, elle se détourna et traversa à nouveau le boulevard. Elle revint sur ses pas et marcha de l’autre côté de l’avenue qui était presque désert. Elle croisa deux raccrocheuses immobiles l’une à côté de l’autre et je remarquai qu’elle les dévisageait sans gêne aucune et même avec une insistance assez grande pour se faire insulter. Mais cela n’arriva pas. Les raccrocheuses ne sortirent pas d’une immobilité de pierre et Laurence passa avec lenteur devant le café qui est à l’angle de la rue Blanche, frôlant les tables, examinant les couples assis.

Je souffrais de sa tranquillité. Je me dis que le mieux que je pouvais faire était de me présenter brusquement devant elle. D’abord, j’aurais la satisfaction de mettre un terme à cette aisance qui m’était insupportable. Je considérais ensuite comme possible un cri joyeux de surprise, un accueil favorable, des explications plausibles. Peut-être avait-elle besoin d’un guide pour une démarche tout à fait naturelle. J’imaginais aussitôt des confidences, une causerie intime dans un taxi la ramenant vers chez elle, peut-être la volupté de ses lèvres qui serait plus grande à cause d’un secret partagé. Mais Laurence prit sans doute une brusque résolution, car elle se mit tout d’un coup à descendre la rue Blanche avec une rapidité déconcertante. Un rassemblement retarda mon élan. Je la perdis un instant de vue puis je la découvris à une grande distance. Elle courait presque. M’avait-elle aperçu derrière elle et était-ce moi qu’elle fuyait ? Résolu à l’atteindre, je me mis à courir aussi. Elle avait tourné et avait pris la rue Ballu. Quand j’arrivai à l’entrée de cette rue, j’eus la sensation qu’elle était entièrement déserte. Je m’y précipitai, insoucieux du ridicule que j’assumais, du manque de droit que j’avais à poursuivre cette jeune fille. Une forme, vaguement, sur la droite, disparut quelque part et j’entendis un bruit sourd de porte fermée.

— Elle vient d’aller retrouver son amant ! pensai-je en atteignant un bureau de poste. Je me retournai et je trouvai à la rue Ballu un caractère sinistre. Je me rappelai avoir entendu dire que beaucoup de ses petits hôtels étaient des maisons de rendez-vous. J’embrassai d’un coup d’œil le square Vintimille et je murmurai :

— Quel paysage de crime !

Je m’assis sur la terrasse déserte d’un marchand de vins où il n’y avait qu’une seule petite table ronde et une chaise boiteuse. Je commandai un bock et j’attendis.

Des phrases toutes faites me venaient à l’esprit, telles que celles-ci :

— Voilà bien les jeunes filles parisiennes !

Ou bien :

« Et moi qui allais prendre cette aventure au sérieux ! »

J’ai toujours remarqué que nos plus basses formes de pensée trouvent naturellement pour se traduire le moyen d’expression le plus banal. Mais ce soir-là j’écartai cette observation.

Eveline venait de reculer, de disparaître presque dans une buée d’indifférence. J’avais encore sur les lèvres un sourire méprisant à l’adresse de Laurence et déjà je voyais avec netteté toute l’importance qu’elle venait de prendre à mes yeux depuis une heure. Rapidement, une série de questions et de réponses se succédèrent en moi.

Avais-je songé à l’épouser ? Non, jamais. Mais j’aurais pu y songer. Je professais l’opinion que l’on ne doit épouser qu’une femme qui a été votre maîtresse, dont on a expérimenté l’amour. J’avais fait la cour à Laurence, au petit bonheur, pour voir ce qui arriverait. Aucun souci de responsabilité n’avait, même une seconde, pesé sur moi. Or, voici que l’événement me donnait raison. D’abord, ce souci des responsabilités n’est-il pas un piège absurde qui tend à restreindre toute action agréable. On ne ferait jamais rien si on pensait à la conséquence de ses actes. Puis qui peut savoir comment les choses s’enchaînent ? Le plus grand service que l’on peut rendre à quelqu’un n’est-il pas de le débarrasser du fardeau de la famille ?

Est-elle seulement susceptible d’éprouver de l’amour pour quelqu’un ? me disais-je encore. Non, non, sensuelle, purement sensuelle ! et je me mettais à tapoter du bout des doigts le marbre gras de la table, en jetant un long regard vers l’obscurité des maisons de la rue Ballu... Et puis enfin sa mère ! Il faut penser à l’hérédité... Et je reconstituais ce que je savais de l’existence de Laurence.

Quelques années auparavant, M. de Saint-Aygulf avait été frappé par une sorte de révélation spirite. Les morts s’étaient mis tout d’un coup à lui parler par l’intermédiaire de guéridons, au moyen de coups frappés dans les murs. Cela avait amené un changement total dans son caractère et sa manière de vivre. Il avait abandonné les femmes pour lesquelles il avait toujours eu un goût excessif, afin de se consacrer à sa femme, une sainte laïque qui vivait dans l’amour cultuel de son propre foyer et la haine sans merci de tout ce qu’elle rangeait sous l’étiquette d’immoral. Et une notion de devoir, nouvelle pour lui, avait brusquement fait irruption dans son âme. Il fallait dire la vérité, accomplir des actions désintéressées. M. de Saint-Aygulf avoua à sa femme l’existence d’une fille naturelle qu’il avait eue avec une maîtresse de rencontre aussitôt abandonnée et dont il n’avait plus voulu entendre parler. Il fut décidé que l’enfant qui avait alors huit ans, serait reprise à sa mère pour être régénérée par les bons exemples et le contact de la perfection morale d’Eveline, sa demi-sœur. Il paraît que la mère consentit sans difficultés et renonça à tous ses droits sur sa fille, pensant sans doute, comme tout le monde, qu’elle assurait le bonheur de son enfant en lui assurant la richesse.

Entre la petite fille « aux mauvais instincts » et la vertueuse madame de Saint-Aygulf une lutte s’était engagée, lutte sur laquelle je n’avais que peu de détails, par quelques conversations avec Mme de Saint-Aygulf, ou par de brèves confidences de Laurence. De cette lutte, Laurence était sortie vaincue et matée. Il semblait que Mme de Saint-Aygulf avait veillé avec une sollicitude redoutable à ce que l’âme sortie « des bas fonds les plus abjects de la société » fût refondue et pétrie selon sa loi.

— C’est la justice qui a le plus d’action sur les enfants, me dit-elle une fois en me parlant de cette période de sa vie. Il ne m’est jamais arrivé de faire un cadeau à Eveline sans donner le même exactement à Laurence.

Mais elle ne me dit pas si elle avait su le faire avec le même amour.

Mme de Saint-Aygulf n’avait d’autre religion que celle de la famille, mais elle croyait à une sorte de Providence qui punit les méchants et récompense les bons.

— C’est en regardant ces deux enfants grandir, me dit-elle une autre fois, que j’ai vu le plus nettement combien la Providence est équitable pour chacun. La pureté morale d’Eveline se changeait en beauté des traits, en grâce du corps tandis que toute la laideur du péché originel prenait possession du visage de Laurence.

Pourtant cette laideur dut se transformer. Le désir contenu agrandit les yeux. Des dents lumineuses donnèrent à la chair des lèvres une allégresse de rire qui animait le visage trop large, sur le cou un peu court. Les cheveux poussèrent dans tous les sens et s’éclairèrent de lueurs rougeâtres.

— Laurence à quatorze ans, disait encore Mme de Saint-Aygulf, dégageait avec ses seins précoces, un léger duvet fauve sur les bras et la mobilité perpétuelle de ses traits, une expression d’animalité inquiétante qui me faisait éprouver auprès d’elle le sentiment d’une souillure. C’est à ce moment-là qu’il me fallut à tout prix triompher de la Bête.

Mme de Saint-Aygulf avait pensé que les irrémédiables mauvais instincts de la Bête ne pourraient être vaincus que par la discipline de fer d’une maison spéciale d’éducation où le travail manuel alterne sans arrêt avec celui de l’esprit. Elle y avait placé Laurence qui y resta jusqu’à sa dix-septième année et n’en sortit que parce que M. de Saint-Aygulf avait cru discerner dans certains coups frappés par une table l’indication de cette délivrance.

C’est à ce moment-là que je la vis pour la première fois. Le contact de la brutalité, la souffrance, l’absence de pitié lui avait appris l’hypocrisie.

Mme de Saint-Aygulf disait d’elle :

— Il faut se méfier des eaux dormantes...

Et elle ajoutait avec un air soucieux :

— Qu’est-ce qu’on pourra bien faire d’elle plus tard ?

Mais elle avait un sujet d’inquiétude autrement grave. M. de Saint-Aygulf, de plus en plus éberlué par tout ce qu’il ne comprenait pas, avait fait de sa maison le centre de tous les groupes spirites, rosicrutiens, christiques, néo-platoniciens. Les chercheurs de pierre philosophale, les mages hindous, les fakirs de passage étaient accueillis chez lui. Il venait de fonder, avec mon ancien camarade Michel Kotzebue et moi-même, un nouveau groupe, celui des Esséniens et nous jetions avec ardeur les bases d’une religion nouvelle.

Mme de Saint-Aygulf avait subi jusque-là en spectatrice hostile et patiente ce qu’elle appelait les folies de son mari. Elle avait trouvé que ces folies avaient un caractère normal puisqu’elles avaient ramené M. de Saint-Aygulf au vrai Dieu, qui était la famille. Mais elle vit avec effroi sa fille Eveline partager les rêveries de son père, tomber dans un mysticisme incompréhensible pour elle.

Elle tenta d’abord de lutter contre un ennemi plus redoutable que les mauvais instincts de Laurence et elle ne trouva d’allié que dans celle qu’elle nommait toujours la Bête. Elle chercha tardivement à pénétrer les secrets de la religion essénienne afin de pouvoir en démontrer l’absurdité à sa fille. La lecture de quelques livres, quelques conversations avec moi et Michel Kotzebue la frappèrent d’une douloureuse surprise en la renseignant sur les premiers Esséniens.

Des ermites qui vivaient au bord de la mer morte ! De soi-disant saints qui, à certaines époques, envoyaient des Messies dans le monde pour l’instruire. Elle retint surtout qu’ils pratiquaient le communisme et elle s’attacha à des détails ridicules pour essayer d’en rire. Une tache d’huile sur leur robe blanche était considérée par eux comme un opprobre ! Ils ne crachaient jamais qu’en se détournant à gauche ! Sans doute des hurluberlus dans le genre de son mari ! Mais ils étaient en même temps des révolutionnaires ! Est-ce que le monde avait besoin de l’instruction d’un Messie ? Ne suffisait-il pas de suivre les règles établies ?

Elle s’aperçut que ces Esséniens primitifs, ces ascètes qu’on aurait pu croire à tout jamais endormis au bord de la mer Morte, dans la terre pierreuse du pays de Moab, avaient conservé à travers les siècles un étrange pouvoir sur l’esprit de sa fille. Pour eux seulement, Eveline avait de l’amour. Ne leur offrait-elle pas une vénération qui n’était due qu’à ses parents ?

Eveline s’oubliait parfois devant sa mère et prononçait des paroles mystérieuses, telles que celle-ci : Je suis candidate au baptême. Et quand on lui disait que ces Esséniens du temps de Jésus-Christ avaient disparu depuis bien longtemps, elle souriait, elle haussait les épaules et elle faisait entendre qu’ils étaient toujours présents et que même ils pouvaient apparaître d’une minute à l’autre à ceux qui croyaient en eux.

Ce fut pendant quelque temps la caractéristique curieuse de cette maison et aussi son charme que cette possibilité de voir apparaître derrière un rideau ou le mouvement d’une porte, un grave vieillard en robe de lin immatérielle, venu pour donner quelque sage instruction.

Mme de Saint-Aygulf était exaspérée de n’avoir que Laurence pour la seconder dans ses attaques. Elle souffrait aussi en pensant que ses ennemis invisibles avaient professé une pureté bien au-dessus de celle qu’elle se flattait d’avoir. Ainsi elle avait rétrogradé. Par un revirement dont elle ne saisissait pas les rouages, elle, l’apôtre de toutes les vertus, était devenue dans sa propre maison, une créature grossière, l’alliée de la Bête. Elle ne put mesurer longtemps l’étendue de cette monstrueuse contradiction. Le hasard voulut que je fusse témoin de la dernière scène du drame et cela coïncida avec la première d’une autre histoire plus importante pour moi, la scène de la salle à manger.

Mme de Saint-Aygulf, atteinte depuis longtemps de la maladie de cœur pour laquelle elle soignait son mari, avait eu successivement deux crises graves et elle semblait à la dernière extrémité. J’étais allé plusieurs fois prendre de ses nouvelles, malgré mon habitude d’écrire en pareil cas une lettre où j’annonce que je quitte Paris pour quelque temps. J’avais pensé, dans le désarroi de la maison, trouver une occasion de parler plus intimement avec Eveline ou avec Laurence.

C’était un vendredi à six heures de l’après-midi. J’avais été introduit tout de suite. J’avais compris à un je ne sais quoi dans l’affairement du domestique, à l’électricité de l’escalier qui n’était pas allumée comme à l’ordinaire, à la qualité trouble de l’air déjà mortuaire que quelque chose de grave devait se passer.

M. de Saint-Aygulf me rejoignit au salon. Il avait besoin de parler à quelqu’un, me dit-il, de respirer un autre air que celui de la chambre de la malade. Je vis dans ses yeux qu’il regrettait d’avoir laissé éclater trop de plaisir en voyant quelqu’un qui venait de l’extérieur. Je compris qu’il brisait artificiellement sa voix et il le faisait si mal, je sentais tellement son absence de douleur réelle que je faillis lui dire de parler comme tout le monde.

— J’en suis averti depuis longtemps par mes guides. Je vais perdre ma chère femme, dit-il.

Ce n’était pas vrai. Cette maladie était inattendue pour lui. Il ne chérissait nullement sa femme. Il l’avait toujours redoutée comme l’ange sans grâce d’un foyer sans joie.

Il était très frappé de ce que Mme de Saint-Aygulf considérât la mort sans terreur. Il professait l’idée simpliste que seuls ceux qui ont une foi sont susceptibles de ne pas redouter la mort. Il s’était même servi de la menace de l’au-delà pour diminuer la puissance du tyran aux bandeaux plats. Eh bien ! il n’en revenait pas ! Dans ces minutes solennelles, Mme de Saint-Aygulf n’avait cessé d’écarter comme de coupables niaiseries les théories sur l’immortalité de l’âme qu’il avait cru devoir formuler à nouveau. Ainsi le néant qu’il redoutait tellement pour lui n’effrayait pas sa femme. Je compris qu’il aurait bien préféré voir ses dernières heures empoisonnées par l’épouvante. Il laissait presque éclater sa déception.

Il me pria de rester. Il sortit puis il revint. Il me fit part de son étonnement. Mme de Saint-Aygulf tenait, paraît-il, la main d’Eveline dans la sienne et, légèrement soulevée, elle avait donné d’une voix changée l’ordre péremptoire de chasser tous ces jardiniers qui avaient envahi sa chambre et voulaient forcer son enfant à travailler la terre, comme les paysans.

Nous n’eûmes qu’un peu plus tard l’explication de cet ordre.

Eveline, quelques jours auparavant, avait décrit à sa mère la vie des Esséniens entre leurs monastères de pierre et les rivages de la mer Morte. Quand ils n’étaient pas plongés dans la méditation, ils s’adonnaient, lui avait-elle dit, à des travaux de jardinage qu’ils considéraient comme le meilleur exercice pour élever l’esprit. Portant des rateaux et des bêches, Mme de Saint-Aygulf avait eu la vision de sordides ouvriers entraînant sa fille bien-aimée le long de sombres eaux et de falaises bitumeuses, dans un paysage maudit.

Un grand médecin appelé en consultation venait d’arriver. Je voulais prendre congé. M. de Saint-Aygulf, désireux de garder encore auprès de lui quelqu’un qui ne portait pas sur sa personne la douleur d’uniforme dont il était lui-même accablé, me dit en me poussant dans la salle à manger :

— Laurence vous tiendra compagnie.

Laurence était en effet assise là, à côté d’un grand buffet sombre et elle lisait un livre qu’elle ferma quand j’entrai. Elle se leva. L’ennui qui était peint sur sa physionomie disparut à ma vue. Elle m’adressa la parole sans donner à sa voix cette teinte grave que tout le monde avait dans la maison. Je savais quelle haine farouche et justifiée elle nourrissait pour Mme de Saint-Aygulf, et je lui sus gré intérieurement de ne pas laisser paraître une tristesse de convention.

La nuit était tout à fait venue. C’était le commencement du printemps et il faisait assez tiède pour que la fenêtre fût ouverte. Cette fenêtre donnait sur un de ces petits jardins parisiens entourés de murs, où il y a quatre arbres et deux plate-bandes. Il sortit de ce morceau de terre une odeur végétale que nous sentîmes en même temps. Toutes nos paroles avaient été banales. J’avais cru même délicat d’atténuer par le ton ce qui aurait pu être interprété comme aimable ou tendre. Je suis sûr que Laurence avait été sans arrière-pensée jusqu’à la minute où nous nous étions approchés de la fenêtre. Alors, sans savoir pourquoi, je passai mon bras autour de la taille de Laurence, mais en l’effleurant à peine. Ce geste, à la rigueur, pouvait passer pour la marque d’amitié, un peu plus affectueuse qu’à l’ordinaire, que l’on doit dans une circonstance douloureuse.

Brusquement Laurence glissa dans mes bras. Elle était contre moi et je l’y serrais sans que je me fusse rendu compte comment c’était arrivé et quelle était ma part personnelle dans ce geste. Ses lèvres s’écrasèrent sous les miennes, se fondirent et je sentis alors matériellement quelque chose qui était sa joie, sa joie terrible et inavouable que personne ne devait connaître, mais qui prenait pour s’exprimer la forme de ce baiser plein d’allégresse.

Durant les quelques mois qui avaient suivi la mort de Mme de Saint-Aygulf, Laurence avait à peine eu l’air de se souvenir du lien qu’avait créé entre nous cette rapide étreinte, dans la salle à manger entre le buffet sombre et le jardin odorant. Et maintenant j’étais là, à l’angle de la rue Ballu et du square Vintimille, et Laurence, avec la même ardeur, étreignait peut-être quelqu’un qui n’était pas moi.

Il n’y avait guère plus d’une demi-heure que j’étais assis et que je réfléchissais quand un taxi s’arrêta à quelque distance de moi. J’aperçus confusément quelqu’un qui en descendait. Comme si l’arrivée de ce taxi eût été une sorte de signal, une vague de découragement passa sur moi. J’appelai le garçon et je payai mon bock. Laurence ne sortirait pas sans doute avant une heure avancée de la nuit. J’étais fatigué. J’étais triste. A quoi bon attendre ?

Je m’étais levé, hésitant sur ce que j’allais faire et dans la même seconde le visage de Laurence glissa à côté de moi, encadrée par la portière du taxi. Elle était seule. Elle ne me vit pas. Sans doute on avait envoyé chercher ce taxi pour elle. Il allait extraordinairement vite car j’avais à peine eu conscience de son passage et déjà il avait tourné le square Vintimille et il avait disparu.