Le royaume oublié - Serge Calvo - E-Book

Le royaume oublié E-Book

Serge Calvo

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Beschreibung

Jérusalem, 640 av. J.-C.. Alors que la dynastie issue de David attend un héritier avec anxiété, la princesse Jedida donne naissance à deux fils. Le pays, déjà menacé par l’Égypte et l’Assyrie qui s’affrontent dorénavant, risque de sombrer dans la division… Afin de le sauver, un jeune prêtre idéaliste et une vieille servante en mal de maternité décident de fuir vers l’Égypte avec l’enfant royal. Mais la route qui mène à Memphis est semée d’embûches et le nouveau-né est kidnappé dans le désert. Dans le même temps, à faible distance, le Pharaon Psammétique affronte les Assyriens. Mais, au moment où il s’apprête à prendre d’assaut Ashdod et à bouleverser le cours de l’Histoire, un jeune couple qui voyage avec un nouveau-né est capturé par les soldats. Qui sont-ils ? Qui est réellement l’enfant qui les accompagne ? Et si cet enfant était le fils d’Amon, descendant de David ? Psammétique croit y voir un signe. Amon-Rê a-t-il décidé de placer le destin de Juda entre ses mains ? Lui offre-t-il enfin le pouvoir de faire renaître l’empire et de faire de son pays la plus grande puissance de la région ? Intrigue à mystère, quête d’absolu et de transcendance, régicide provoquant l'arrivée d'un enfant roi qui deviendra "Messie", guerre civile fratricide entre héritiers, amours inconsolables, personnages hors du commun en butte contre l'adversité. Avec patience, Sarah traduit et reconstitue les derniers moments d'une dynastie exceptionnelle, celle de David, jusqu’à la bataille finale et décisive de Tel Megiddo (Armagedon) où se décide l’avenir du monde…  

À PROPOS DE L'AUTEUR

Serge CALVO : Né à Paris en en 1960. [...] Alors, parce que son père, OS chez Renault, ambitionne de voir son fils porter une "blouse blanche", il accepte de renoncer à ses projets et devient, à 18 ans, dessinateur industriel. Onze ans plus tard, un BTS en poche, il quitte son emploi de professeur de dessin technique  afin d'assumer ses nouveaux  choix d'homme qui résultent de ses nouveaux amis,  et il réussit le concours d'Instituteur. Les années passent, il vient de franchir le cap délicat des cinquante ans, devenu directeur d'école en ZEP, un premier "accident de santé" l'amène à se remettre totalement en question. Pour tromper l'ennui dû à son arrêt,  il commence à écrire… et c'est le choc, celui de l'émotion suscitée par la création artistique qui puise son inspiration dans les tréfonds tumultueux de son univers intérieur. Un premier texte émerge, le scénario d'un téléfilm qui relate (dans un décor de tragédie antique qui ressemble fortement à celui de l'Espagne du Front populaire) les derniers instants magnifiques et sublimes du grand Pablo Neruda. Mais celui-ci est refusé par Arte. Il commence à douter… A-t-il sa place, lui qui n'a pas connu les bancs de la faculté ?. La rencontre de Pierre Tré-Hardy,  à l'occasion de la sortie de son nouveau spectacle,  sera décisive, car en artiste qui "ne voit qu'avec son cœur", celui-ci le convainc, à la lecture des quelques lettres qu'il a reçues, que ses doutes sont vains puisque, dorénavant, il se doit de livrer au public l'univers imaginaire qu'il porte en lui. La suite ? Et bien, elle vous appartient, puisqu'un auteur ne peut exister vraiment qu'à travers les émotions qu'il provoque chez les autres. Un grand Merci surtout à "LE PHÉNIX D'AZUR" Éditions généraliste et indépendante qui a bien voulu, à l'issue d'un long chemin semé de désillusions, prendre en charge cette "Histoire" incroyable qui ne fait, je l'espère du moins, que commencer…  

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Seitenzahl: 360

Veröffentlichungsjahr: 2020

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LE ROYAUME OUBLIE

Roman

Serge CALVO

Phénix d’Azur

À mon père qui me donna le goût des livres et de la Bible…

— Père, qu’est-ce que la Bible ?

— Il s’agit là d’une leçon magistrale donnée à l’homme pour que celui-ci apprenne à se connaître, à se protéger contre lui-même et à vivre avec les autres.

Marek Halter

LA DAME DU DJEBEL

« Une fois par an, la Dame du Djebel révèle sa beauté, mais pas son secret. Pour toi, mon amour, je découvrirai ce qu’elle cache… mais, sauras-tu attendre ? »

Mars 1983, Soudan, bords du Nil. Chantier de fouilles du professeur Ibanez.

— Debout, debout les enfants c’est l’heure !

C’est par ces quelques mots, lancés d’une voix joyeuse que débuta ce beau dimanche de printemps. Bien qu’éreinté par une longue nuit passée à éviter les piqûres de moustiques, à entendre les croassements des crapauds et autres bruits incroyables de la palmeraie, je ne mis que quelques minutes à me préparer silencieusement et à sortir de la tente. Au-dehors, un ciel d’une profondeur inouïe constellé de milliers de points lumineux que ne parvenaient pourtant pas à masquer les feuillages des palmiers commençait lentement à blanchir. Une clarté douce provenant de la lampe tempête que portait en permanence celui qui nous avait réveillés me permit d’aller facilement jusqu’à lui. 

Lui, c’était Malek, une sorte de géant jovial qui était notre guide et l’homme de confiance de notre expédition. Une personnalité importante en vérité, un notable. Un homme sans qui rien ne pouvait se faire dans la région et tout particulièrement dans la ville, sorte de gros bourg endormi où nous nous trouvions. Il me salua comme d’habitude avec un large sourire, une tape sur le dos et non sans m’avoir au préalable taquiné.

— Je viens de préparer le petit déjeuner. Nous le prendrons tout à l’heure, une fois que nous serons arrivés, déclara mon Hercule alors qu’il attelait à son âne préféré une carriole bricolée avec un essieu d’automobile.

Au loin, provenant de la mosquée de Karima, l’appel à la prière démultiplié par les amplificateurs se faisait déjà entendre. Alors, d’un geste lent, Malek étala un petit tapis sur le sol, non sans l’avoir au préalable précautionneusement orienté comme il convenait. Puis, l’expression de son visage étant redevenu grave, il commença à prier.

— On ne plaisante pas avec la religion du prophète, pensai-je immédiatement tandis que mon estomac me lançait des appels désespérés. Néanmoins, puisqu’il me fallait patienter, je fis donc quelques pas afin d’observer, le plus commodément possible, le fleuve majestueux auprès duquel cet « imbécile » d’Ibanez nous avait installés. 

Comme nous étions sur sa rive droite et que celui-ci après avoir réalisé un large méandre s’écoulait calmement selon une orientation sud-ouest, j’eus la chance, une nouvelle fois, car je ne m’en lassais jamais, d’assister au prodigieux spectacle des flamboiements occasionnés par les premières lueurs de l’aube que reflétait le Nil. 

Se découpant à contre-jour, quelques pêcheurs, déjà, lançaient leurs filets du haut de leurs pirogues chaudronnées et martelées à partir de bidons de fer blanc.

— Comme tout est simple et beau, me dis-je naïvement…

Mais qu’est-ce qu’elle fait bon sang, rajoutai-je aussitôt en regardant Malek !

— Shut, fit-il avec un doigt posé sur ses lèvres.

Apprends, petit, qu’elles sont toujours longues à se préparer. J’en sais quelque chose, dit-il en souriant, j’en ai trois !

Brusquement, des doigts fins et frais, venant de derrière moi, se posèrent sur mes yeux.

— Holà, j’espère ne pas avoir été trop longue. Je n’y voyais rien pour choisir mes vêtements.

Ma mauvaise humeur se dissipa immédiatement, faisant place à de l’admiration. 

— Incroyable, dorénavant cette gamine parle mieux l’espagnol que moi. Elle n’a quasiment plus d’accent, me dis-je en me retournant et en tentant de lui donner un baiser qu’elle esquiva. 

Elle se dressait maintenant face à moi avec son joli sourire. Ses yeux magnifiques qu’encadrait une chevelure courte, mais d’un noir de jais, me regardaient avec leur intensité habituelle.

— Nous n’avons plus une minute à perdre !

— J’ai faim Sarah, lui répondis-je !

Nous commençâmes alors notre marche. L’endroit où nous devions aller n’était qu’à deux kilomètres et il nous suffisait de traverser complètement la palmeraie qui bordait les berges du fleuve pour y parvenir. Une lumière diaphane non encore agressive s’était peu à peu établie. 

Provenant des nombreux palmiers d’Oum qui suivaient la piste sablonneuse que nous empruntions, une multitude de chants d’oiseaux aussi variés que surprenants parvenaient jusqu’à nous. Attelées d’ânes de toutes les couleurs, de nombreuses carrioles, identiques à la nôtre, venaient d’ores et déjà de nous croiser lorsque nous atteignîmes la limite des plantations. La lumière, soudain, devint aveuglante. Hélas, comble de misère, je m’aperçus alors que j’avais oublié mes lunettes de soleil. C’est donc à travers mes doigts légèrement écartés, posés sur mes fragiles yeux que je le découvris pour la première fois.

Se dressant de façon spectaculaire au milieu du ciel azuréen, une sorte de falaise imposante nous faisait face.

— C’est le Djebel Barkal, nous lança Malek. J’le connais comme ma poche…

— La montagne « pure », poursuivit Sarah, habitée jadis par le dieu Amon…

Un lieu sacré pour les anciens Égyptiens.

— Et alors ? 

Répondis-je, nullement impressionné par cet amoncellement de roches.

Je te signale seulement qu’il n’y a pas un arbre et donc pas une ombre. À part celle de quelques tas de pierres répartis ici et là…

Elle me prit alors par la main et s’écria joyeusement :

— En vérité, ces tas de pierres sont des vestiges archéologiques. Courage !

Du courage il en fallait, pour supporter la chaleur dans un tel endroit morne et désolé. 

Mais, comme j’étais sérieusement mordu, je l’aurai suivi en enfer si elle me l’avait demandé… alors du courage, j’en avais à revendre. 

— Ça y est, nous sommes presque arrivés, nous expliqua notre guide pendant que nous approchions du versant de la falaise qui pour le moment était à l’ombre. 

Le djebel en question n’était qu’une colline tabulaire ayant environ 200 à 300 m de large.

— Voilà, installez-vous les enfants. Nous allons prendre un solide petit déjeuner. Mais il ne faut pas perdre de temps.

— Pour quelle raison ? demandai-je.

— Parce que ça va bientôt être l’heure !

— Mais l’heure de quoi enfin ? répliquai-je sèchement.

— L’heure du cadeau, ça sera mon cadeau d’adieu pour vous remercier de votre gentillesse, répondit Malek avec son éternel sourire tandis qu’il lançait un clin d’œil complice à Sarah.

Une fois le déjeuner avalé, nous dételâmes la carriole après l’avoir placée contre la paroi qui était à contre-jour et nous laissâmes l’âne vagabonder tout à son aise. Apparemment habitué, notre courageux petit quadrupède s’empressa d’aller se poster face à un arbuste qui malgré l’inclémence du temps était couvert de feuilles vertes.

Un enfant vint alors à notre rencontre. Il nous salua et nous offrit un magnifique sourire. Il portait un agneau sur ses frêles épaules. Nous répondîmes d’un signe au petit pâtre.

— C’est le métier qui rentre, s’exclama Malek. J’ai débuté comme lui moi aussi…

Nous poursuivîmes notre chemin. Nous venions de gravir une pente assez sévère qui nous emmenait jusqu’à mi-hauteur approximativement de la falaise, lorsque nous nous arrêtâmes devant une gigantesque lézarde qui striait la montagne.

— C’est ici, déclara, tout excité, notre Hercule.

Sarah, viens ma petite, tu vas pouvoir la contempler en premier. Il suffit de te glisser à l’intérieur. Tu vas voir, il y a de la place.

Se courbant comme il fallait, Sarah se glissa alors dans cette sorte d’abri sous roche que masquait une avancée rocheuse. Malek regarda aussitôt la limite de la lumière projetée sur la paroi. Celle-ci se déplaçait lentement vers le lieu où avait pénétré celle, qui à ce moment de mon existence, hantait constamment mes nuits.

— Une fois par an, les rayons du soleil pénètrent et éclairent totalement l’intérieur de la grotte et on peut la voir !

Soudain, j’entendis Sarah : 

— Oh, comme elle est belle, lança-t-elle avec émotion.

— Je connais cette gravure par cœur. Je l’ai observée depuis mon enfance sous tous les angles à l’aide de ma torche électrique. Avant, c’était facile, me dit joyeusement Malek, j’étais maigre !

Maintenant, ce n’est pas la peine d’essayer, conclut-il dans un éclat de rire.

Je commençais à m’inquiéter. Sarah restait trop longtemps à l’intérieur à mon goût…

Enfin, elle finit par sortir, paraissant profondément affectée par ce qu’elle venait de voir.

— Alors, lui demandai-je anxieux ?

— Elle m’a émue. Elle est très belle… C’est une simple gravure.

— Mais encore...

— Une dame, ayant un visage d’une grande douceur. Elle porte un enfant. Au-dessus, vers la droite il y a une étoile à cinq branches. À gauche, des triangles. Probablement les pyramides…

— Bon, pas de quoi fouetter un chat finalement, dis-je bêtement.

— Si ! Rajouta-t-elle avec un sanglot dans la voix. 

Je t’en supplie, viens avec moi ! Glissons-nous ensemble dans l’abri !

Malek me regarda avec malice et il ne put s’empêcher de rajouter :

— Ah, ah, ensemble !

Vas-y gamin, c’est facile puisque vous êtes gros comme deux crevettes !

Après bien des difficultés dues au fait que Sarah n’osait pas se serrer contre moi en présence du guide, nous parvînmes quand même à nous introduire à l’intérieur.

Je me rappelle parfaitement que j’étais alors en sueur et que mon cœur battait la chamade…

Mais, j’étais ivre de joie, car je sentais le souffle chaud de Sarah sur mon visage et son petit corps svelte était collé contre le mien.

Profitant de l’occasion, je fis une nouvelle tentative pour l’embrasser. Elle me repoussa. Dépité, j’avais alors décidé de ressortir et je m’écartais d’elle, lorsque je sentis sa main prendre nerveusement la mienne. Malgré l’étroitesse du réduit, elle réussit à la soulever. Puis, elle la plaqua contre la gravure.

— Faisons un vœu, m’ordonna-t-elle d’une voix lasse alors qu’elle posait ses lèvres sur mon cou. 

ÉZÉCHIEL

LE PRÉSAGE DE L’ÉTOILE

Tablettes en argile cuite retrouvées par Sarah dans la grotte du Djebel Barkal. Leur traduction permit d’établir qu’elles avaient deux auteurs distincts, Ézéchiel, qui deviendra un grand prêtre et se fera connaître dans la bible et Aménakhté, illustre inconnu, qui sera le grand témoin de la renaissance égyptienne sous le règne de Psammétique.

Cet hiver-là, durant la trente neuvième année du règne de Ménashé, il neigeait sur les hautes terres du royaume. L’obscurité était tombée sur la cité où se dressait le Temple et l’air glacial était devenu irrespirable pour mon Maître qui observait les constellations aux formes bizarres tout en marchant d’un pas lent dans une des ruelles de l’antique cité.

Soudain, son attention fût attirée par un astre dont la luminosité et l’intensité venaient de s’accroître d’une façon extraordinaire...

Il chercha dans sa mémoire des souvenirs qui puissent lui rappeler et expliquer le spectaculaire événement auquel il assistait. Mais, celle-ci s’apparentait plutôt à un puits sec.

— Est-ce un signe, un message envoyé par le très haut, finit-il par se dire avec inquiétude ?

Il n’eut pas le temps de répondre que déjà les hautes murailles du palais royal lui apparurent au milieu de l’obscurité ambiante. Puis, à quelques pas, il distingua nettement les gardes, spécialement équipés pour affronter les rigueurs de la saison, près de l’entrée principale.

À la vue d’Hilkiya, mon maître, ceux-ci s’inclinèrent avec humilité, puis ils lui ouvrirent une porte d’allure cyclopéenne.

Dans le palais royal situé en contrebas de l’esplanade des cérémonies, il y avait de la lumière. Une certaine ambiance mêlée d’inquiétude et de joie fiévreuse s’était emparée des esprits des hommes et des femmes qui y résidaient et y travaillaient.

Roi, épouses royales, princes, mages, esclaves, tous attendaient un événement avec ferveur. Néanmoins, nulle femme et surtout nul mâle n’eut osé s’approcher du lieu d’où viendrait la nouvelle de peur de commettre un acte impie.

Dans la chambre de la princesse, des femmes expérimentées s’appliquaient auprès d’une jeune femme qui demeurait alitée, à faire les gestes que leurs mères et les mères de leurs mères leur avaient enseignés. Le moment était proche, tous les indices concordaient, se disaient-elles pleines de sagesse et d’autorité.

Malgré le froid glacial qui régnait sur le palais, la princesse était en sueur. Était-ce l’effet des couvertures qui la recouvraient et de celui des nombreux braseros que l’on avait installés auprès d’elle, ou bien était-ce le sentiment de responsabilité vis-à-vis de l’acte qui allait advenir après une longue attente de neuf mois ?

Cela elle l’ignorait, mais par-delà la souffrance physique qu’elle ressentait et que nul homme au monde n’aurait pu supporter, un intense sentiment d’accomplissement s’était emparé d’elle et la remplissait d’une force qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.

Soudain, elle ressentit une bouffée de douleur d’une intensité inouïe, puis une autre. Elle cria et eut l’impression qu’elle allait s’évanouir. Mais la femme la plus âgée, celle qui avait un teint sombre, attentive à lire les moindres signes sur son visage s’approcha d’elle et tout en la réconfortant et en essuyant les perles de sueurs qui ruisselaient sur son front, lui proposa un petit morceau de tissu roulé, imprégné de lait et de miel.

La princesse accepta, mais tout en ouvrant la bouche, elle eut l’impression, subitement qu’une source fraîche sortait de son ventre et commençait à la recouvrir.

Alors elle sut, comme une évidence, que celui qu’elle attendait depuis sa première nuit avec Amon était sur le point de venir au monde.

De nouvelles femmes s’approchèrent de la princesse et soulevèrent ses couvertures. Elle sentit leurs mains fraîches aux gestes experts sur son ventre. Un sentiment de satisfaction se lisait sur leurs visages qui semblaient dire que tout se déroulait selon ce qu’elles avaient prévu. À la vue de leurs figures, la jeune femme redoubla de courage et s’appliqua avec une force et une énergie décuplée à réaliser l’acte pour lequel elle savait qu’elle était destinée depuis sa plus tendre enfance.

De longues heures s’écoulèrent, rythmées seulement par les cris et les pleurs de la future mère.

Une sensation d’éternité, mêlée de douleur et de fatigue, commençait à s’emparer de son corps. À travers les interstices des rideaux, elle s’aperçut soudain que le ciel commençait à blanchir. Elle entendit distinctement un coq chanter.

Alors une idée terrible mêlée à une sorte de désespoir lui vint à l’esprit :

— Se peut-il que je ne sois pas capable de donner la vie à cet enfant ?

À l’extérieur de la chambre princière, l’excitation initiale était retombée. On entendait les lourdes respirations et les ronflements des serviteurs, des esclaves et des officiers de la garde royale qui dormaient, enroulés dans leurs longues capes d’hiver, sur des tapis qui avaient été étalés dans l’attente de l’événement.

Seules quelques personnes demeuraient assises et semblaient avoir trouvé les ressources qui leur permettaient de se tenir éveillées. Parmi ces individus, dont les rides et la couleur de leurs barbes révélaient la maturité, il y en avait un, tout juste sortit de l’adolescence, au front soucieux et à la mine grave qui était un descendant du fondateur de la dynastie.

Le jeune homme ne dormait pas et pour cause. L’enjeu lui semblait d’importance, car il ne s’agissait, ni plus ni moins, que de l’avenir de son peuple :

Une nation minuscule et pauvre perdue au milieu de hautes collines, faite des débris épars de ce qui restait des douze tribus. Un petit royaume dont les ressources et les possibilités de survie lui paraissaient compromises au regard de la puissance démesurée des deux empires qui s’affrontaient désormais à proximité.

Soudain, tandis que les idées sombres qui occupaient son esprit étaient sur le point de se dissoudre dans son sommeil, il perçut distinctement une forte agitation dans la chambre de son épouse. Les cris de la parturiente mêlés aux vives paroles des sages-femmes venaient de s’accentuer lorsque, soudain, ils furent recouverts par l’intensité et la force d’un vagissement de nouveau-né.

Il se leva avec précipitation, écarta avec autorité les hommes et les femmes qui s’agglutinaient déjà devant la porte de la chambre princière et y pénétra.

Devant le lit de son épouse, alors que la vieille femme au teint sombre, exténuée et tremblante, offrait à son regard, sans dissimuler sa fierté, le fruit de son union avec elle, le jeune prince fut submergé par une joie qu’il n’avait jamais ressentie jusqu’à présent.

L’Égypte et l’Assyrie pouvaient bien continuer à s’affronter et à se déchirer pensa-t-il. Désormais, il en avait l’intime conviction, son peuple serait sauvé, car sa femme venait de lui offrir un fils et sans nul doute, celui-ci deviendrait un grand roi.

Puis, son regard fut attiré par l’éclat de la lumière qui perçait les lourdes étoffes disposées sur les ouvertures. Au-dehors, le soleil brillait et la neige commençait à fondre. Il ressortit sans avoir réconforté celle pour qui il éprouvait, désormais, un intense sentiment de reconnaissance, car des hommes aux mines graves et sévères venaient de l’accaparer et l’entraînaient déjà vers un vestibule. Il lui fut difficile de se frayer un passage, tant l’excitation était à son comble. Certaines personnes pleuraient, d’autres chantaient. D’autres encore, agenouillées et se balançant en avant et en arrière, les paumes de leurs mains ouvertes et tournées vers le ciel, psalmodiaient des prières.

Tout en marchant, l’âme pleine d’exaltation, et bien qu’il prenne soin de suivre la conversation de tous ceux qui s’adressaient à lui, le prince héritier remarqua que son épouse continuait à crier et à pleurer. Dans les instants qui suivirent, il s’aperçut qu’un soupçon d’inquiétude venait de s’insérer insidieusement dans son esprit.

À quelque pas de lui, il croisa le regard plein d’allégresse d’un homme majestueux qui se dirigeait vers lui les bras ouverts. Il ne parvint pas à supporter son regard et ne put s’empêcher de détourner son visage lorsque celui-ci, arrivé auprès de lui, l’embrassa avec vigueur.

— Que les dieux, bénissent ton fils, finit-il par lui dire.

Le prince s’apprêtait à remercier son Roi, lorsqu’un autre vagissement, dont l’intensité et la force surpassaient le premier, couvrit tout l’espace sonore et provoqua des cris de stupeur de son entourage. Son cœur s’accéléra soudainement, tandis que son dos, sa nuque et ses cheveux se couvraient déjà d’une sueur gelée.

Face à son père, il demeura sans voix.

Les derniers rayons du soleil s’échappaient encore derrière la ligne de crête des hautes terres et l’azur du ciel semblait lentement se diluer en de subtiles nuances de rose, lorsque là-bas, vers le couchant, Hilkiya, mon Maître, parvint à distinguer de-ci de-là sur les versants rocailleux des collines et parmi les touffes vertes de la végétation qui se renouvelait, des bouquets d’un jaune intense. Il reconnut ces plantes et son âme se remplit d’allégresse à la vue du spectacle majestueux offert par la nature qui lui indiquait l’approche de la belle saison.

Par la suite, il songea avec aigreur aux hommes emmêlés dans des actions vaines, incapables de se satisfaire des joies simples qui leur étaient offerts cependant qu’un visage de femme finissait par occuper son esprit. Alors, il eut une pensée remplie de compassion pour elle. Elle, qu’il connaissait depuis l’enfance et qui était devenue mère. Et cette pensée ainsi que l’image de son doux visage lui donnèrent la force de se diriger vers le lieu où devait se tenir le conseil et où allait se prendre la décision.

En pénétrant dans la salle, mon Maître distingua en premier le prince, l’air grave et le visage triste assis, à la droite du roi. Celui-ci, assis avec dignité sur son trône, affectait ce soir-là une mine sombre et indécise. Il lui sembla que le reste de l’assemblée le regardait avec dureté. La discussion qui allait se tenir serait probablement déterminante pour l’avenir, songea-t-il avec inquiétude.

Baruch, le mage qui avait en ce temps-là les faveurs du souverain fut le premier à prendre la parole :

— Votre Majesté,

La malédiction du ciel s’est abattue sur notre nation, notre race est désormais condamnée puisque la division s’est introduite au sein même de votre descendance !

Or, notre pays est menacé par les grandes puissances qui nous entourent et nous observent comme le faucon guette sa proie. Notre faiblesse éventuelle, en une pareille circonstance, ne nous serait pas pardonnée par nos fils !

En conséquence, ô puissant souverain, vous devez agir comme la foudre qui s’abat sur le chêne et avoir la force d’éradiquer le mal à son commencement !

À l’écoute de ces paroles, le visage du prince blêmit. Le Roi observa le visage de son fils et malgré les terribles actions que la conduite de son pays l’avait amené à réaliser il en fut affecté.

— Que conseilles — tu mage, aurais-tu lu un signe dans les astres ? demanda-t-il.

— Oui, répondit avec autorité le mage.

Les signes ne trompent pas ceux qui ont le courage de bien vouloir les lire. La nuit même qui a précédé la naissance des enfants, une étoile s’est mise subitement à luire avec un éclat démesuré !

On entendit alors un murmure mêlé de peur et d’étonnement parmi les participants. À voix basse, des conversations débutèrent.

— Et alors, où veux-tu en venir, demanda le Roi avec agacement ?

— Je déclare que le principe d’unité a été réaffirmé par les puissances tutélaires qui gouvernent le monde et que le respect scrupuleux de ce principe préservera l’autorité de tes descendants. Il faut donc au préalable les apaiser, car elles exigent qu’on les honore, quel qu’en soit le prix !

Je rajoute, afin de me faire parfaitement comprendre qu’il est indispensable de soustraire le deuxième enfant à sa mère !

— Et pour quelle raison ?

— Votre Majesté,

Si vous n’agissez pas, une guerre civile opposera inéluctablement les deux prétendants. Et celle-ci provoquera la ruine, la destruction de notre pays et la fin de la dynastie de David !

Un silence pesant se fit dans l’auditoire. Le prince semblait s’enfoncer lentement sur son siège alors que le regard de son père indiquait l’imminence d’une décision irréparable. Mon maître, parvenant enfin à vaincre la timidité qui résultait de sa jeunesse, demanda à prendre la parole. Le roi fît taire l’auditoire et lui fit signe qu’il pouvait s’exprimer.

— Ménashé, Ben Hizquiyah, je me trouve dans l’obligation de te dire que ton long règne n’est qu’une suite ininterrompue d’actes impies et injustes.

Va et marche dans les rues de ta capitale, écoute les souffrances de ton peuple. Il affronte avec difficultés les rigueurs de l’hiver pendant que tu te complais dans le luxe et l’impudicité de tes innombrables concubines.

Tes sujets ont faim, mais surtout, plus que tout, ils aspirent ardemment à la justice !

Qui plus est, imaginais — tu que les cultes rendus aux multiples dieux et à Astarté, au sein même du temple, allaient demeurer impunis ?

Et, comble de malheur, tu t’apprêtes, maintenant, à commettre un crime !

Malgré le brouhaha qui avait commencé et bien qu’intimidé par l’air terrible des hommes qui assistait au conseil, Hilkiya poursuivit avec courage.

— Ménashé, Roi de Juda.

N’écoute pas ce sinistre devin qui ne s’applique qu’à satisfaire son prestige personnel et son orgueil. Je t’en prie, grand souverain, accorde-toi le temps de la réflexion, laisse à ta décision le temps de mûrir. Dès l’aube, je te propose de nous retrouver, il sera temps pour toi, alors de décider.

Des injures et des menaces commencèrent à lui être adressées.

Faisant taire l’auditoire d’un geste, Ménashé commença à répondre avec un léger tremblement dans la voix. Son regard avait des lueurs inquiétantes. On voyait sur son visage qu’il cherchait de toutes ses forces à se contenir. Il parvint néanmoins à articuler :

— Ton père et les pères de ton père ont été honorés par mes aïeux.

Que les dieux les bénissent !

C’est la raison pour laquelle, malgré ton insolence hors du commun, je vais respecter ta vie. Dès l’aube, je prendrais la décision que les circonstances exceptionnelles imposent.

Mais retiens ceci, au moment où le soleil sera parvenu à son zénith, tu devras quitter ta maison, ta famille et ma cité, car je te condamne à errer jusqu’à la fin de tes jours par-delà les frontières !

Va, retourne vers les tiens et agit à ta guise le peu de temps qu’il te reste, car tes heures parmi nous sont désormais comptées !

Mon maître quitta alors le conseil et se dirigea vers la sortie avec le lourd sentiment que sa vie, désormais, ne tenait qu’à un fil. Pendant qu’il sortait, les autres participants, leurs mains contractées sur leurs poignards cherchaient tout en le bousculant, à le provoquer.

Une fois à l’extérieur, chancelant, il ne put s’empêcher de regarder vers le firmament. Au milieu des astres qui palissaient, il reconnut celui qui avait déclenché l’inquiétude des siens. Celui-ci scintillait encore avec intensité.

— Pourquoi ne suis-je pas né dans une famille d’humbles bergers, se dit-il ?

À cet instant il se rappela les enseignements de son père et ceux du père de son père et il eut honte de lui… il continua, néanmoins, avec un sentiment d’infinie faiblesse. Peu après, sentant revenir sa détermination, il se dirigea vers une porte dérobée que lui seul et son père, ainsi le père de son père connaissaient, l’ouvrit et entra dans une sorte de tunnel obscur. Après avoir erré un moment dans le noir absolu, faute de torche, et s’être cogné la tête une multitude de fois, il eut la satisfaction de percevoir une lueur. Dès lors, son cœur commença à battre avec rapidité, car il ne doutait pas d’être enfin parvenu à destination. Enfin, il se retrouva devant l’entrée d’une chambre d’allure royale, chauffée par une multitude de foyers. Il y pénétra le plus discrètement possible et s’approcha à pas de loups du lit d’une jeune femme qui dormait profondément. Son cœur une nouvelle fois s’accéléra, mais cette fois-ci une douleur était perceptible.

Une vieille femme au teint sombre le reconnut et lui sourit. Elle n’avait pas encore bénéficié du repos mérité et veillait sur la jeune mère. Celle-ci avait manifestement trouvé l’apaisement après la terrible épreuve qu’elle venait de subir. De larges boucles rousses que magnifiaient les lueurs des braseros encadraient son beau visage à peine sorti de l’enfance. Près d’elle, les têtes des nouveau-nés dépassaient des bords des chaudes couvertures d’hiver qui les recouvraient eux et leur mère et on entendait leur lourde respiration. Hilkiya fit un geste à la vieille servante afin de lui indiquer qu’il souhaitait lui parler. Puis, s’éloignant du centre de la pièce, il l’entraîna dans un recoin sombre.

— Femme !

Celui qui sait lire le cœur des hommes a entendu tes prières.

Il a été touché par ta bonté et l’abnégation que ton mari et toi-même vous avez déployées à l’intention des fils de Ménashé, depuis tant d’années, et il a décidé de vous récompenser. Cependant, comme une lourde menace pèse sur la vie du deuxième enfant, en conformité avec nos lois, j’ai décidé de le sauver au risque d’y perdre ma vie.

C’est pour ce motif que j’ai violé l’intimité de la princesse. Je connais ton courage et ta générosité, je te supplie de m’aider.

— Que dois-je faire, répondit la vieille servante d’un air terrible ?

— Prends le Haggar, laisse parler ton cœur, fuis vers ton pays. Protège-le de toutes tes forces, élève-le et chéris-le comme ton propre enfant !

Je vous accompagnerai.

La sage-femme se mit à trembler en même temps que son visage semblait virer au gris. Mais mon Maître ne put s’empêcher de sourire lorsqu’il vit la vieille femme qui n’avait jamais ressenti la joie de porter un enfant, se diriger avec rapidité vers le lit de sa maîtresse. Arrivée à son chevet elle s’arrêta quelques instants comme si elle semblait hésiter, puis lentement, sans éveiller sa mère et tout en l’emmaillotant d’épaisses couvertures, elle prit celui qui allait bouleverser sa vie. Mon Maître, qui m’avait raconté très souvent cette scène, ne pouvait s’empêcher d’insister sur sa stupéfaction à la vue de son visage, car, au moment elle le mit contre son sein, on eut dit que ses yeux flamboyaient, tandis que ses lèvres et tous les muscles de son visage dénotaient une sorte de contentement suprême. Ils sortirent par les passages secrets et se retrouvèrent à l’extérieur du palais.

Le soleil venait de poindre au-dessus de la ligne de crête lorsque Hilkiya se présenta devant l’auberge qui servait de lieu de repos, de débit de boisson, de magasin, bref de quartier général à tous les caravaniers qui faisaient étape dans la capitale.

Il demanda si une expédition vers L’Égypte était prévue dans un proche avenir.

Une jeune servante lui apparut. Son apparence physique lui sembla quelconque. Néanmoins, il remarqua ses yeux qui exprimaient une grande mélancolie. Celle-ci lui répondit qu’un voyage était justement en cours de préparation vers Memphis, que son départ était imminent et que le convoi serait dirigé par un Edomite qui se nommait Malek. Mon maître finit par le retrouver, sélectionnant les meilleures bêtes qui serviraient au transport des marchandises à proximité d’un abreuvoir qui était alimenté par un puits dans lequel s’activaient des esclaves. Lorsqu’il vit qu’il se dirigeait vers lui il ne put s’empêcher d’exprimer son irritation :

— Je ne veux plus emmener qui que ce soit ! Trouve-toi une autre caravane, jeune prêtre !

— Que la paix remplisse ton esprit et surtout ton cœur Malek.

J’ai besoin, il est vrai, de partir vers L’Égypte avec les miens et surtout un enfant qui vient de naître. Tu sais que les membres de ma congrégation sont des hommes de bien et tu n’ignores pas non plus que leur puissance est grande et redoutable. Si tu acceptes de nous emmener, tu seras considéré comme un homme remarquable aux yeux de mes confrères et surtout, tu seras riche.

Le visage du caravanier s’empourpra, il répondit :

— Tu n’ignores probablement pas que Psammétique est en train d’organiser son armée pour partir en campagne contre les Assyriens et que les prochains affrontements se situeront inévitablement à proximité de la route que nous emprunterons. C’est une grande folie d’emmener un nouveau-né et des femmes sur de tels chemins et en de telles circonstances !

— Jadis mes ancêtres traversèrent la mer des roseaux à pieds secs !

Je veux croire que mes actes sont inspirés par Élohim.

En vérité, mon frère, je n’ai pas d’autres choix…

Alors, je t’en prie, du fond du cœur, mènes-nous et dis-moi quel sera notre itinéraire, lui demanda mon Maître en lui présentant une bourse.

Le visage du chef caravanier avait repris sa sérénité habituelle. Après avoir repoussé dédaigneusement l’argent que le jeune homme lui proposait, toujours plongé dans ses pensées, il répondit :

— Je connais les tiens et ceux de ta confrérie. Aussi, j’accepte volontiers la mission que tu me demandes bien que cela soit une pure folie. Mais, après tout, qu’il soit fait selon la volonté de celui qui est. Voilà ce que je te propose.

Nous passerons à proximité du tombeau des patriarches et après, nous poursuivrons jusqu’à, la lisière du désert. Ensuite, en fonction des éléments d’information qui nous parviendront concernant le conflit, nous aviserons :

Soit nous utilisons la route classique qui passe par la côte, ou bien il faudra se résoudre à passer par le Sinaï. En cette saison les puits sont pleins, nous ne manquerons pas d’eau.

Au moment où il se séparait de Malek, mon Maître s’aperçut que la jeune servante aux yeux tristes et au visage fin qui l’avait informé à l’auberge se tenait à proximité avec une jarre, et apparemment, cherchait à les épier.

Il continua, cependant, comme si de rien n’était. Néanmoins, il fut troublé par l’éclat de son regard.

Les nombreux employés de Malek terminaient de ficeler leurs lourds chargements parmi lesquels se trouvaient la précieuse gomme adragante, du baume et du laudanum lorsque Haggar se présenta en compagnie de l’enfant qu’elle avait installé dans un lourd couffin. Il y avait aussi une majestueuse nourrice à la lourde poitrine qui se nommait Aïcha, un serviteur à l’allure athlétique et évidemment son époux ainsi que leurs nombreux bagages. Le visage de mon Maître s’illumina lorsqu’il fut en présence de la sage-femme :

— Es-tu prête Haggar ?

— Je ne sais comment te répondre...

J’étais évidemment très loin d’imaginer ce qui, à mon âge, allait m’arriver.

J’ai le sentiment de vivre dans un rêve, mais j’ai hâte de quitter ton pays et de retourner sur les terres qui m’ont vu naître.

— Au fait, as-tu déjà songé au nom que tu donneras à cet enfant ?

— Oui, répondit-elle avec un sourire.

Il se nommera comme mon mari. Plus tard, il étudiera dans la maison de vie et il exercera la même profession que lui.

— Tiens, tu as déjà prévu son avenir !

Mais au fait, qui est ton mari ? Quel est son métier ?

— Je me nomme Sinouhé et je suis médecin, répondit un homme au visage rond et au teint hâlé qui était déjà dans la force de l’âge, tandis que les vagissements de celui qui allait devenir son fils se faisaient entendre.

Le soleil était à son zénith lorsque Malek donna l’ordre du départ. Peu après, le long cortège de dromadaires se mit en mouvement au rythme d’une marche lente et solennelle. Quelques nuages s’amoncelaient dans le ciel et prodiguaient une brise froide et pénétrante. Après un long moment, un jeune homme au regard énergique qui voyageait en compagnie d’une ânesse blanche à l’avant du cortège se tourna alors vers la cité qui se dessinait faiblement encore derrière l’horizon. C’était le seul lieu qu’il n’eut jamais connu, et malgré son immense détermination il ne put s’empêcher de se laisser gagner par la tristesse. Il venait d’envoyer une missive aux prêtres du temple dans laquelle il expliquait les motivations de son acte. Il ne doutait pas que même au pays de Pharaon, il aurait besoin de leur précieux soutien.

Peu à peu, tout en marchant, il se laissa gagner par une sensation qui ressemblait à de la nostalgie et son esprit commença à vagabonder, d’abord vers le visage d’une femme qu’il ne reverrait peut-être plus, puis vers des considérations d’ordre politique. Car son pays, depuis son enfance, avait connu de formidables bouleversements.

Le riche et puissant royaume du nord s’était effondré pour avoir osé essayer de se défaire du joug de l’empire assyrien. Ses villes avaient été rasées, sa population déportée et réduite en esclavage. Et les oliviers, qui jadis, servaient de base à son orgueilleuse richesse, avaient été coupés ou bien déracinés par les descendants et les enfants de ceux qui les avaient plantés. Néanmoins, certains des ses habitants, souvent les plus riches et parmi les plus actifs sur le plan économique, étaient parvenus à s’exiler dans notre royaume. Évidemment, leur arrivée avait suscité quelque jalousie au départ, au sein de notre population clairsemée et pauvre, mais finalement leur installation avait coïncidé avec le démarrage et le développement de notre nation.

Désormais, prenant la place des tribus du nord, nous étions devenus un rouage indispensable dans l’économie de l’empire assyrien. En conséquence, sous le règne d’Hizquiyah et de Ménashé notre capitale s’était transformée et embellie et notre population s’était considérablement accrue. Un flot de richesses semblait même, dorénavant, se déverser sur notre royaume alors qu’il n’y était pas accoutumé.

Certes, notre population parvenait partiellement et indirectement à bénéficier de cette prospérité nouvelle et d’ailleurs l’alphabétisation avait commencé à se généraliser. Néanmoins, notre peuple restait trop souvent victime des aléas de la conjoncture, tandis qu’une couche nouvelle de notre société accumulait et dilapidait avec frénésie le fruit du travail de tous.

En conséquence, en réaction à de tels bouleversements politiques et sociaux, un vaste et profond mouvement de régénération spirituelle avait commencé à voir le jour.

Celui-ci était dirigé par des jeunes qui supportaient de moins en moins l’influence des cultes et des mœurs qui s’étaient installés dans le sillage de l’ouverture et du développement de notre commerce avec le reste du monde et surtout avec l’Assyrie. Fougueux et téméraires, issus pour la plupart des grandes familles sacerdotales, ils prônaient un strict retour aux traditions qui remontaient à Abraham tout en considérant que seules de profondes réformes sociales auraient permis de combattre la corruption qui s’était généralisée. Ce mouvement, auquel appartenait mon Maître, bénéficiait de la sympathie du petit peuple, car un sentiment d’injustice s’y était peu à peu généralisé.

Telle était la situation politique au moment où ce long cortège de femmes, d’hommes et d’animaux parcourait lentement les pistes à destination des steppes désolées du sud.

Les mollets et les jambes des marcheurs de la caravane commençaient douloureusement à se faire sentir lorsque l’on distingua, sur le sommet d’une colline dont les versants étaient couverts d’une dense végétation, un village aux murs faits de briques crues.

Bien que la distance qui nous séparait de notre point de départ soit assez réduite, nos voyageurs n’étant pas vraiment préparés à un tel périple, Malek jugea préférable de s’arrêter sur l’aire dévolue aux caravanes alors que le soleil était encore haut dans le ciel. Les chameliers s’activaient encore à mener les bêtes à l’abreuvoir lorsqu’une femme au teint sombre fit déposer par un homme qui semblait être un proche, un étrange objet.

Celui-ci, magnifiquement ouvragé, avait l’allure d’une sorte de petit lit. Ensuite, suivant scrupuleusement les indications de celle qui semblait être son épouse, il l’installa précautionneusement sur un tapis, pendant que des serviteurs commençaient à installer les éléments qui allaient constituer une habitation pour une nuit qui s’annonçait froide.

Le repas fut partagé et consommé à la lueur d’un foyer qui tout en éclairant les visages de couleurs chatoyantes réchauffait davantage les esprits et les cœurs, par le joyeux optimisme qu’il procurait, que les corps. La conversation fut gaie, mais brève. Chacun comprenant la nécessité d’écourter les bavardages au bénéfice d’un sommeil réparateur.

Soudain, un puissant vagissement se fit entendre. Aussitôt, une femme à la lourde poitrine qui n’était autre qu’Aicha se précipita pour donner la tétée au petit être que l’on venait précautionneusement de sortir de l’étrange objet, tant il manifestait bruyamment son irritation. Une fois rassasiée, la petite créature que l’on avait du mal à distinguer, car elle était couverte de couvertures se calma.

Haggar vint alors auprès de lui, le prit dans ses bras et au prix d’un effort prodigieux qui mêlait douceur infinie et vivacité elle lui donna de petites tapes sur son dos.

Après plusieurs tentatives et de longs instants d’attente, son visage ainsi que celui de tous ses compagnons qui restaient suspendus à ses moindres gestes s’illuminèrent de satisfaction :

L’enfant venait de faire un rot, à peine perceptible...

Hélas, alors que chacun se réjouissait d’aller se coucher il se produisit un événement inattendu. Tandis que des caravaniers éteignaient les flammes du foyer, ils entendirent une sorte de plainte. Au milieu des ténèbres qu’éclairait faiblement la lune, ils distinguèrent comme une silhouette blanche. Bien que parfaitement habitués aux aléas de leurs pérégrinations à travers les steppes désolées, certains hommes se mirent à gémir et à se lamenter. Ce furent Sinouhé et le jeune prêtre qui osèrent aller au-devant de cette apparition, munis d’une torche. Peu après, à la stupéfaction de tous, encadrée par nos intrépides découvreurs, une jeune fille aux yeux tristes et au visage fin se présenta devant les voyageurs demandant l’hospitalité. Elle tremblait et semblait exténuée.

Hilkiya se mit en face d’elle et la dévisagea longuement.

— Mais que venait faire cette frêle jeune femme, en ces lieux inhospitaliers, et pour quel motif ? Se demanda-t-il avec irritation alors qu’il tentait de comprendre le sens de la conversation inaudible qui avait débuté entre la jeune fille qui s’était écartée de lui et Haggar.

Sous une voûte constellée de centaines de milliers de points lumineux et malgré la fatigue, mon Maître eut beaucoup de difficultés à trouver le sommeil, cette nuit-là.

C’est ainsi qu’il se remémora tous les événements extraordinaires qui venaient de se succéder ces derniers jours et qui avaient bouleversé sa vie...

Son esprit voyagea d’abord vers celle qui, confinée et sous surveillance continuait de vivre au palais. Puis, au milieu d’images furtives autant qu’inquiétantes, il se remémora sa dernière entrevue avec elle :

Elle lui apparut, telle une sorte d’ange triste et au fur et à mesure qu’il s’approchait d’elle, ébloui par son éclat naturel, il lui semblait que l’émotion l’accablait davantage.

Parvenu, à très faible distance, il la trouva en pleurs alors qu’elle donnait le sein au premier de ses nouveau-nés.

À cet instant, Hilkiya se rappela qu’en violant l’intimité de la jeune mère, il signait lui-même sa propre condamnation, mais il se souvenait aussi qu’il lui était impossible de se résoudre à partir sans l’avoir vue une dernière fois. Dès qu’elle le vit, la jeune mère couvrit son sein et essaya de lui offrir un sourire, mais son visage révélait la grande douleur qui étreignait son âme. Elle eut la force de commencer la conversation tandis que le nouveau-né s’activait à téter avec frénésie.

— N’est-ce pas qu’il est beau et fort mon ami ?

Vois comme il est glouton !

Je suis persuadée qu’il sera un grand roi et que dans plusieurs milliers d’années on parlera encore de lui…

Mais, tu demeures bien silencieux et bien triste, aurais tu un chagrin qui soit supérieur à celui qui me pénètre jusqu’aux os ?

Touché par la grandeur d’âme de son interlocutrice, Mon Maître ne put s’empêcher de bafouiller :

— Je, je te demande pardon.

Elle le regarda fixement :

— Non, tu n’as pas à me demander pardon.

J’ai su depuis le premier instant que cette double naissance serait ressentie comme une calamité pour ma famille et pour notre peuple.

Évidemment, je ne parvenais pas à étouffer l’espoir qui subsistait au fond de moi.

Puis, ce matin, ne voyant plus ma fidèle servante après avoir constaté l’absence de mon fils, j’ai compris. Mais il est en vie n’est-ce pas ?

— Je le protégerai, je t’en fais le serment.

— Il vit. Qu’Élohim soit loué !

— Je comprends ta douleur, reprit le jeune homme, mais je n’avais que cette solution. Je te supplie de me croire.

— Je te connais.

C’est pour cela que je ne te blâme pas.

Mais, dis-moi mon frère, sera-t-il possible de le revoir ? Je ne puis m’empêcher d’y croire.

— Non, car je suis en fuite et l’on me cherche probablement déjà.

Je m’apprête à quitter Juda avec lui afin de ne plus jamais revenir…

Je te jure que tu auras de ses nouvelles.

— Alors si j’ai bien compris, en plus de me séparer pour toujours de mon fils, je ne te reverrai plus ?

— Seul Élohim a la réponse à ta question.

Il y eut un moment de silence. Puis, le prêtre continua.

— Je dois m’en aller à présent, car j’ai peur des gardes. Je dois préparer notre voyage.

Accorde-moi…

Se jetant alors à ses pieds elle posa nerveusement sa main sur sa tête. Puis, lui caressa le visage.

— Je te bénis, dit-elle, comme je bénis mon fils !

Fais-en un homme bon, droit et de grande sagesse comme toi. Rappelle-lui souvent qu’il est mon enfant et que jamais je ne l’oublierai.

En sortant, mon Maître se retourna une dernière fois vers elle et lui demanda :

— Au fait, quel est le nom de ton aîné ?

— Joshia, répondit-elle d’une voix à peine perceptible.

Par la suite, après s’être remémoré cette scène, mon Maître s’endormit.

Néanmoins, il ne trouva que difficilement le repos, car un autre visage et une autre personne venaient continuellement s’immiscer dans ces rêves afin de le tourmenter et cette autre créature avait curieusement le visage de la jeune fille qu’ils avaient recueillie.

Des jours monotones rythmés seulement par les exigences des haltes et du voyage se succédaient. Mon Maître s’était peu à peu habitué à la présence de la frêle jeune femme qui les avait abordés en pleine nuit. Celle-ci ne manquait jamais aucune occasion pour s’approcher de lui afin de lui parler de choses anodines. Désormais, elle dînait chaque soir avec eux et d’ailleurs elle semblait avoir gagné la confiance de la sage-femme.