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Un adolescent orphelin disparaît de la Côte d’Émeraude sous un soleil de plomb.
Il ignore encore à quel point il est trempé dans le nettoyage policier du bar-hôtel le Sans Pareil, Saint-Malo intra-muros.
L’adolescent change d’abord d’identité et goûte une paix bien méritée. Mais paranoïa et vengeance se disputent bientôt sa nouvelle peau. L’inspecteur Baudrillard et le demi-sel Jean-Patrick Voyer, barjots notoires, sont à ses trousses. Le règlement de compte avec soi-même se révélera le plus sanglant de tous.
Le Sans Pareil est un roman sur l’adolescence et sur les usurpations d’identité qui la travaillent. Un Coast Movie paresseux. Et enfin : un envol.
EXTRAIT
Et dire qu’il se sent suspect ! dans l’escalier de pierre qui plonge à pic sur la plage du Nicet, avec ce sac de marche deux fois large comme son dos, très mal
équilibré, qui cède aux coutures et lui déchire une épaule. Ce sac contient pourtant à peu de chose près tout ce que l’adolescent possède désormais dans la vie,
et il préférerait le suivre dans sa chute et se manger la falaise, plutôt que de s’en séparer un instant. Il doit parfois se retourner pour s’agripper des deux mains à
la rampe rouillée et descendre dos à la mer, à l’aveugle, tiré vers l’arrière, comme on s’envoie une paroi en rappel.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Romancier, essayiste, poète malgré lui, inconditionnel de l’aphorisme,
Stéphane Prat est né à Saint-Servan-sur-Mer en 1965 et a appris à écrire avec les romanciers de Missoula, (James Welch, James Crumley, Richard Hugo) mais encore Jim Harrison, Blaise Cendrars, Jack London, Georges Simenon. Et aussi et surtout le philosophe Clément Rosset, ce qui fait que ses écrits sont idiots et cruels. Tient une chronique consacrée au roman noir, « retour aux sources », sur le site K-libre. Jack London y est en bonne place, aux côtés de R.L Stevenson, Dashiell Hammett...
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Seitenzahl: 329
Veröffentlichungsjahr: 2018
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« Parce que l’Univers n’a pas de commencement,par conséquent l’homme non plus… »
Un amateur d’Artichauts de Bruxelles
Et dire qu’il se sent suspect ! dans l’escalier de pierre qui plonge à pic sur la plage du Nicet, avec ce sac de marche deux fois large comme son dos, très mal équilibré, qui cède aux coutures et lui déchire une épaule. Ce sac contient pourtant à peu de chose près tout ce que l’adolescent possède désormais dans la vie, et il préférerait le suivre dans sa chute et se manger la falaise, plutôt que de s’en séparer un instant. Il doit parfois se retourner pour s’agripper des deux mains à la rampe rouillée et descendre dos à la mer, à l’aveugle, tiré vers l’arrière, comme on s’envoie une paroi en rappel.
En apercevant les premières couennes étalées sur le sable blanc, trente mètres plus bas, exactement sous lui, au détour d’un angle droit, il est pris de vertige. Il ne peut détacher son regard de leurs corps abandonnés, livrés au hasard, livides de soleil, ignorant le danger qu’ils courent, la fin plate que connaîtrait leur sieste si jamais la force qu’il met à s’agripper à la rampe, dont la rouille s’imprime profondément dans sa paume, le projetait dans le vide. D’autres au contraire, en sécurité à l’autre bout de la plage, suivent attentivement sa descente. L’œil torve, hypnotisés, ceux-là attendent passionnément que l’adolescent se viande.
En bas, c’est une étuve, un cloaque sans air, éblouissant, sous un ciel blanchi comme du lait bouilli sur le point de déborder. La mer s’est brutalement retirée, délivrant des petits havres de sable frais aussitôt investis par les estivants. On se rafraîchit la plante des pieds dans les films iodés de la Manche descendante. Des cris révulsés assaillent continuellement le bouillon blanc des vagues.
L’adolescent force tellement pour progresser dans le sable fin, plombé jusqu’aux chevilles, qu’il lui semble grandir brutalement en traversant une pellicule d’eau de mer qui fait un sol dur et légèrement instable, où il laisse des traces de pas comme dans du béton encore frais. Il retrouve le sable sec et se rabat sur l’ombre du rocher le plus proche, y jette son sac avec ses dernières forces, s’en fait un dossier pour se rouler confortablement une cigarette.
Il retrouve son souffle en souriant et en secouant la tête, comme un tubard qui se serait lancé dans un marathon et se moquerait de sa témérité. Il a un front proéminent, des crins raides et clairs, presque roux, et des yeux gris et incertains, dont on préfère souvent se dire qu’ils sont rêveurs plutôt que de se demander ce qu’ils expriment exactement. Il y a deux heures encore, cet adolescent répondait au nom de Antoine Sterne.
« C’est pas vrai... »
A chaque fois qu’un type habillé s’accoude au parapet de l’escalier de pierre, il interrompt sa clope en cours et fixe le badaud jusqu’à ce qu’il décampe. Sur le sable aussi, il trouve suspects certains regards qui se détournent du sien. La sueur lui court sous les cheveux. Ses muscles répondent à retardement, durailles à la détente.
En tirant sec sur son mégot trempé de sueur, il s’attarde sur les formes mi-animales mi-humaines des rochers du site. Il croit d’abord se calmer en retrouvant ce jeu auquel il s’adonne ici-même depuis l’enfance, qui consiste à se concentrer sur les jeux d’ombre et de lumière des anfractuosités de la pierre, jusqu’à ce qu’apparaissent des profils, des bustes, des visages cocasses et inquiétants comme en a sculptés l’Abbé Fourré pas très loin d’ici, à Rothéneuf toujours. Mais aujourd’hui le phénomène ne fait qu’ajouter à sa confusion et s’interrompt de lui-même avant que les effets d’optique n’agissent sur son imagination.
« Mais c’est pas vrai... »
Il avait planqué sa tente et ses affaires dans un fourré du camping du Nicet, dans l’intention d’investir en douce l’endroit dans la soirée, pour se récurer à l’eau tiède de sa marche insensée, avant de chercher un endroit où camper sauvage. Le but étant de réserver à la nourriture et aux plaisirs ordinaires le peu de pèse que lui ont rapporté les quelques objets monnayables qui lui restaient.
Son téléphone portable, d’abord, un engin ultra perfectionné avec télévision, six positions de zoom pour la prise de vue, une mémoire d’éléphant... Une quincaillerie idiote à laquelle il ne manque même pas la parole et que le vague ami d’une connaissance encore plus vague lui reprenait pour une poignée de berniques. Pour compenser, cette bonne âme lui refilait également cette tente igloo déglinguée qui lui labourerait les épaules sur le chemin des Douaniers, depuis les Murs de Saint-Malo jusque Rothéneuf. L’adolescent avait également cédé une charretée de livres à un bouquiniste de confiance, qui lui reprenait au quart de leur prix les volumes les plus recherchés, parce que c’était lui. Pas question d’entamer une galette si chichement amassée pour un carré d’herbe numéroté, emboucané par le barbeuc berbère d’une famille berrichonne ou soumis aux vents impétueux d’un cassoulet-pastis-vinaigrette.
Une bien maigre galette, en vérité, qui a rapidement tinté dans sa poche, en menue monnaie, car ça le rassurait de casser ses billets, l’un après l’autre, ça l’aurait humilié de faire les coutures de ses profondes à la recherche de pièces jaunes. Il a même contraint l’épicier du bourg à faire la monnaie au Tabac, et profité de ce que sa bergère serve une livre de muscat à une vieille femme hilare pour remonter ses chaussettes sur deux jeux de briquets. A son retour du bourg de Rothéneuf, avec du tabac, des feuilles à rouler, une solide provision de coupe-faim diétético-transgéniques et quelques canettes de boisson sucrée, les euros sonnent dans ses poches comme des trousseaux de clés. Il doit les contenir dans ses paumes pour approcher de ses affaires sans attirer l’attention des campeurs du Nicet.
Mais s’il ne manque rien dans son sac à dos toujours fourré dans son buisson jauni, il ne reste plus de sa tente que le petit cercle d’humus calciné où elle a reposé. Et bien qu’il nourrisse toujours une excitation un peu coupable à l’idée d’investir les sanitaires du camping, et plus si affinité, il va tout de même trouver le gérant, pensant qu’il a peut-être déniché sa tente.
— Eh non, jeune homme. Et on peut dire que tu joues vraiment de malchance... Tous les jours j’en récupère une. Mais aujourd’hui, vois-tu, rien. Et c’est inouï, non ? Parce que, sinon, je serais devenu richissime en pariant qu’il s’agissait de ta tente...
Le gérant du camping du Nicet est un sexagénaire sec et bronzé au troisième degré, planté dans son bureau d’accueil bondé de vacanciers comme un bouquet de thym dans un pot de moutarde. Son ton suspicieux laisse l’adolescent sans voix. Il se sent démasqué. On vient pourtant de lui faucher le seul toit qu’il ait encore à se mettre sur la tête ! Mais le vieux se figure apparemment qu’il fait le tour des campings pour réclamer abusivement tout ce qu’on y oublie, tentes, sacs et objets divers abandonnés dans l’énervement du départ.
— Tu n’aurais pas perdu une carte bleue, par hasard, ou une liasse de Travellers... Parce que, dans ce cas-là, je devrais pouvoir te trouver ce qu’il te faut...
Le vieux lui ouvre tout de même une pleine armoire d’objets trouvés, de livres, de paires de lunettes avec des petites étiquettes accrochées aux branches, des piles de vêtements chiffonnés qui embaument la sueur séchée. Quelques toiles de tente, aussi, sont entassées sur le toit du meuble. Mais pas la sienne.
— Croyez-moi, messieurs dames...
Alors l’adolescent fend à reculons le troupeau de vacanciers que le vieux recommence à haranguer comme à la criée, à propos des galettes de fuel qu’on pêche désormais dans le goémon à chaque marée basse, jusque Saint-Méloir-des-Ondes. Les estivants se sont réfugiés au Nicet, qui se vante d’une plage inexplicablement épargnée jusque ce début de mois d’août.
« Il n’y a pas à s’en faire... La mer se chargera du nettoyage, c’est comme ça depuis toujours... »
L’opinion ambiante veut que ces bouses de fuel proviennent du pétrolier Le Prestige, éventré neuf mois plus tôt au large de la Galice. Le vieux songe plutôt à un dégazage sauvage. Aussi loin qu’il se souvienne du littoral malouin, assure-t-il, il le voit épisodiquement souillé par les fonds de cuve dont les pétroliers se débarrassent au large. Il y a de la nostalgie dans le ton de sa voix. Lui reviennent intacts des après-midi de sa jeunesse où les mères nettoyaient au beurre les pieds visqueux de leurs chiards aussi naturellement qu’elles leur enduisaient le dos d’ambre solaire.
« Croyez-moi, messieurs dames, rien de tel que le beurre pour ravoir les pieds mazoutés de vos enfants !... »
Trois heures à peine que l’adolescent a quitté Saint-Malo Intra-Muros par la digue du Sillon, et déjà on lui fauche sa tente. Sa stratégie montre singulièrement vite ses limites. Lui qui comptait se fondre dans l’anonymat des plages de la Côte d’Emeraude, s’y faire oublier quelques semaines et s’y oublier soi-même, le voilà contraint de traîner partout avec lui ce sac chargé comme s’il partait aux sports d’hiver !
Mais fermement décidé de ne jamais revenir sur ses pas, il a encore vérifié qu’on ne lui avait rien chouravé dans son sac à dos, puis il est descendu sur la plage du Nicet pour méditer sur sa nouvelle situation, solitaire et agressif, chassant de sa pensée les insinuations sarcastiques du vieux comme des insectes obsédés par une sueur aigre et assommante.
— Sterne !
« Enfin, tu vois bien que c’est Sterne !.. »
Un gars de seize, peut-être dix-sept ans, qui se laisse doucement contenir par sa petite amie, dont il vient d’interrompre le bronzage d’un élégant coup de coude dans le flanc.
— Enfin, il m’aurait reconnue, quand même...
La fille a le ton juste pour décourager son amoureux. Elle fait allusion aux quelques palots qu’elle et Antoine Sterne se sont roulés l’an passé au coin de sa rue. Une histoire sans conséquence sexuelle, une pâle copie de l’amour qu’elle vit actuellement, mais qui lui laisse à penser qu’elle n’a pas totalement disparu de la mémoire d’Antoine Sterne.
Le gars insiste pourtant. La pointe de jalousie qu’elle fait naître en lui se teinte d’intrigue. Ce matin, la veuve Berthier, la tante d’Antoine Sterne, est passée chez ses parents lui tirer les vers du nez. Elle était apparemment convaincue que son neveu passait régulièrement le week-end chez lui, depuis des mois, ces longs mois où justement les deux amis se sont si soigneusement évités, rapport, pensait-il, à la sauterelle dont ils se disputaient les charmes. Il comprend à présent que son ami d’enfance Antoine Sterne n’avait probablement rien à secouer de son histoire amoureuse, et il lui en veut.
Mais en le voyant s’approcher de trois jeunes adultes, deux femmes et un homme, et leur fournir les feuilles dont ils ont besoin pour rouler leur joint, il flaire un mauvais coup auquel il n’entend pas être mêlé, car la vieille Berthier l’a longuement menacé, pour le faire parler, de son intention d’appeler les poulets. Il se range d’autant plus docilement à l’argument de son amie que l’autre ne laisse pas paraître la moindre réaction en regardant un moment dans leur direction, et l’amoureux se sent aussi désemparé que s’il venait de croiser du regard le sosie parfait d’un ami d’enfance disparu.
Antoine Sterne n’a pas repéré son ami d’enfance sur la plage du Nicet. Il n’a vu qu’un couple de plus, séché par la chaleur, sur une large serviette de bain à damiers bleus. Ils ne lui prêtaient d’ailleurs ni plus ni moins attention que la trentaine d’autres corps fidèles à ce périmètre très réduit de sable sec, et la fatigue nerveuse viciait implacablement les sens de l’adolescent, l’accablait d’illusions incontrôlables, accentuées par les réverbérations sourdes de cette cuvette naturelle, vidée de son air, cotonneuse et blanchie.
Il prenait pour lui des bouts de phrase qui ne lui étaient pas destinés, ou surprenait de l’ironie dans des sourires insouciants, de la moquerie dans des rires trop tendres. C’est donc un véritable soulagement quand ces trois jeunes adultes lui taxent des feuilles à rouler pour leur cigarette de cannabis. Il ne se fait pas prier pour ramener son sac près d’eux et les coller silencieusement. Les deux jeunes femmes et l’homme parlent calmement mais librement, comme s’ils étaient seuls sur cette plage.
— Non, cette chaleur, et tous ces assoiffés, vraiment, c’est au-dessus de mes forces…
C’est une Parisienne d’une vingtaine d’années qui vient de parler. Elle a les cheveux longs et blonds, toujours coiffés en arrière bien que sa paire de lunettes de soleil, qui les tenait en ordre, se rabatte sur son petit nez rond quand elle enfile un tee-shirt large et marine, lui recouvrant partiellement les cuisses, qu’elle a longues et dorées, glissées sous elle dans le sable. Derrière les carreaux bleu pâle de ses lunettes, en équilibre sur une constellation de taches de rousseur minuscules, les yeux soucieux et impatients de Clara Jakobson, soulignés au crayon noir, fixent l’homme jusqu’à ce qu’il la regarde.
— Je sais, Clara, ils sont épuisants aujourd’hui. On pourrait croire qu’ils ne vont plus jamais repartir... Que dirais-tu d’un rosé glacé chez Monsieur Benjamin ?
Il s’agit d’un Anglais qui se fait appeler Dave Russell. Son français est soigné, aristocratique. Son accent, très faible, sonne comiquement quand on y perçoit une authentique répulsion vis-à-vis des touristes. Ses avant-bras sont rose vif. On dirait des gants de vaisselle en caoutchouc extra-fin remontés jusqu’aux manches noires de son tee-shirt délavé. Il est blond, les sourcils presque blancs, et il a la peau trop tendre et tachetée d’un roux.
« She is upset because of the joint. She can’t stand the beach when she is stoned ». (Le joint la rend nerveuse. Elle ne supporte pas la plage quand elle a fumé.)
L’Anglais traduit l’état d’esprit de la jeune femme blonde, plus que ses paroles, à son amie Gabrielle Bakhtine, fausse rousse et vraie Russe, qui ne comprend pas un traître mot de français. Ils ont tous les deux la trentaine et partagent un sens de la dérision à toute épreuve. Elle scrute l’horizon comme si les lascifs commentaires de son ami lui décrivaient les drames mineurs qui se jouent entre les baigneurs, au bord de l’eau, mais en fond sonore, en creux de sa conscience, car Antoine Sterne mobilise toute son attention.
Russell prend un malin plaisir à traduire poétiquement tout ce qu’elle cherche à savoir sur Antoine Sterne, ce qui donne à l’adolescent l’impression qu’elle le drague outrageusement.
— Elle dit que tu dois venir de très loin pour arborer un regard aussi profond.
— So, whot is your suggestion, Dove ? (Donc, que proposes-tu, Dave ?)
— La maison de Monsieur Benjamin est le meilleur endroit que je connaisse pour combattre la canicule. J’espère juste qu’il appréciera la surprise. Il organise une fête ce soir, et je sais que pour nombre de ses invités je n’y serai pas le bienvenu… Une raison de plus pour s’y rendre…
Russell ne lui parle qu’en anglais, très lentement, en n’éludant aucune syllabe. Elle cède au regard de l’adolescent quand son incapacité à communiquer devient trop cuisante, et sans cesser de sourire observe les estivants encore gominés par la mer, serviette sur l’épaule, progresser péniblement dans l’escalier de pierre.
Le buste ébène de son maillot une pièce ne parvient pas à aplatir la ligne de ses seins. Sa peau est tendue et sombre. Dans la lumière pâle et agaçante du ciel halogène, le vert de ses yeux souriants prend quelque chose de la pierre libérée par la mer, irisé d’infimes et gourmandes végétations. Ses cils semblent faux, donnent le sentiment qu’elle vient de se maquiller une fois pour toutes. Ses yeux ne cessent jamais totalement de sourire.
L’adolescent sait bien que cette drague outrageuse n’est qu’une histoire de traduction, mais le fait majeur qu’il n’ait encore jamais connu sexuellement de femme le rend singulièrement réceptif quand un cœur à prendre se trouve dans ses parages. Et l’Anglais l’a choisi pour son amie avec une telle autorité qu’il se sent investi d’un charme très embarrassant, car c’est la blonde renfrognée qui l’attire, même si tout dans l’attitude de Clara Jakobson lui laisse à penser que ce n’est pas réciproque. Il y a dans la hâte qu’elle manifeste de déguerpir de cette plage une manière de lui demander ce qu’il fait toujours avec eux maintenant qu’il a récupéré ses feuilles en refusant de tirer sur le joint.
— La dernière fois que j’ai fumé un joint, j’ai passé le reste de la soirée à tourner autour de la table de la salle à manger en me tâtant le pouls...
— Monsieur Benjamin habite près de Lanvallay, c’est du côté de Dinan... Je t’invite personnellement. Il n’y aura pas que des individus recommandables, mais tonnerre de Brest, Blanqui, il y aura à boire et à fumer !
L’adolescent leur a raconté qu’il s’appelait Blanqui et qu’il venait de Brest, essentiellement parce qu’il faut bien porter un nom comme on doit bien venir de quelque part. Le nom de Blanqui lui évoque si peu de chose qu’il lui semble instantanément familier, adéquat. S’il se raconte instinctivement cette identité d’emprunt, c’est qu’il se méfie autant de ses nouvelles connaissances qu’il craint de les compromettre avec sa simple présence. Mais il accepte l’invitation de l’Anglais pour cette riboule où aucun d’eux trois, visiblement, n’est attendu.
Ils se lèvent et nettoient leurs jambes de leur sable, l’adolescent excepté, qui n’a pas pris la peine d’ôter son ben et vérifie simplement que ses chaussettes sont encore dans ses chaussures de marche. La Russe sort de son sac une sorte de paréo, qu’elle noue sur ses hanches et qu’elle remplace par ses sandales et le jean de l’Anglais qui reste en caleçons, les babouches dans les mains. Tout ça prend énormément de temps. Leur langueur exaspère l’adolescent, qui les aide à plier les serviettes et à ramasser leurs affaires.
Ici ou là, autour d’eux, on plisse les yeux en prévision des grains de sable secoués des serviettes qui risquent de voler jusqu’à soi. Antoine Sterne prend conscience qu’il est le seul sur cette plage à se mouvoir à vitesse normale.
— Si ça ne te fait rien, Dave, tu partageras le coffre du break avec notre invité.
Clara Jakobson ne cache pas la contrariété qu’elle conçoit à l’idée que l’intrus les accompagne à Lanvallay. Elle refuse son regard aussi souvent qu’il lui en donne l’occasion, et ce mépris a sur lui un effet aphrodisiaque. Les craintes le possèdent plus cruellement à mesure qu’elle s’en montre davantage agacée. Il sent le fiasco, et toutes ses fibres sont tendues vers ce but catastrophique. C’est devenu pour lui si précieux de croiser une âme dont il puisse dire avec certitude qu’elle ne triche pas – et Clara Jakobson ne saurait tricher –, qu’il cesse brutalement de sentir le monde entier à ses trousses. Il se sent au contraire entrer dans une histoire où lui-même ne saurait retrouver sa trace, comme dans un rêve dont il aurait oublié le début et dont il craint de se réveiller si les trois autres tardent trop sur cette plage.
Il s’en réveille pourtant, en reconnaissant enfin son ami d’enfance. Il en panique tellement que l’abdomen lui brûle comme un coup de foudre amoureux. Mais cette fois c’est l’autre qui ne semble pas le reconnaître et sa souris ne prend même pas la peine de se redresser. Clara Jakobson a pris pour elle le trouble subit de l’adolescent, qui l’excède de plus en plus.
— Ok, bodies ! Let’s go back to the moon... (Bon, les amis... Remontons sur la lune...)
Dave Russell ouvre l’ascension épuisante de l’escalier, suivi de Clara Jakobson, Gabrielle Bakhtine et enfin Antoine Sterne, auquel l’Anglais continue de faire la conversation, mais sans pour autant élever la voix, comme s’il se trouvait juste derrière lui.
— Comme ça, au camping, tu disais ? Mais si les prévisions météo se confirment, ce qui constituerait ici une sorte de record, tu ne saurais que faire d’une tente... Non, sur la lune, Blanqui, une toile de tente ne te serait d’aucune utilité...
En s’entendant appeler Blanqui pour la seconde fois, Antoine se débarrasse dans une certaine tension de ses craintes concernant cet ami d’enfance dont il lui importe peu, à présent, qu’il l’ait reconnu ou pas. Sourire lui est douloureux. Les muscles de sa mâchoire restent plombés dans la méfiance, tandis que le reste de son corps se relâche, soulagé qu’il est de ne pas passer seul sa première nuit libre. Il éprouve un mélange de sécurité et de danger, proche de la jubilation. Il pressent pourtant une fin grotesque et sanglante au scénario qui vient de naître avec ce patronyme d’emprunt. Il pressent la vengeance et la folie. Une excitation le gagne. Une peur diffuse s’est insinuée en lui. Une ombre intérieure dotée d’un humour très noir, un humour qu’il ne se connaissait pas.
— Quelle vieille ?
Maître Eckhart, le setter anglais du commissaire Corbière, profite qu’il questionne son adjoint pour quitter insensiblement, en rampant, le coin du parquet où il s’est vu installer un morceau de moquette destiné à recevoir sa bave. Mais le commissaire perçoit son manège et attend la réponse de l’inspecteur Baudrillard en regardant le chien, et celui-ci s’écrase patiemment la truffe entre les pattes, ses yeux de merlan frit, toujours levés vers lui, dénudant chacun un croissant de paupière rouge.
— La veuve Berthier, demeurant au Placitre, intra-muros. Vous savez, sa tante, sa tutrice depuis l’affaire, parlez d’un cadeau... Bref. Depuis deux jours, elle croyait son neveu Antoine Sterne chez un ami… Mais ce matin, comme elle tombait toujours sur la messagerie du gamin, elle a fini par appeler sur le fixe des parents. Mais sur le fixe aussi, on filtrait les appels...
La puanteur du setter est devenue franchement insupportable. Les deux hommes se sont accoudés au rebord de la fenêtre grande ouverte. Les rares paroles qu’ils entendent flottent et se répercutent anarchiquement d’un coin à l’autre de la place des frères Lamennais, vide et suffocante. Des taches bleu pâle absorbent lentement le ciel blanc au-dessus des murs de Saint-Malo.
L’inspecteur Baudrillard, d’une tête plus grand que son supérieur, arbore encore la mise officielle de l’enquête, sa veste austère, sa liquette à manches courtes et au col amidonné, la sacoche en bandoulière, prêt à repartir. Son crâne rouge luit d’une fine pellicule de sueur qu’il ne lui sert plus à rien d’éponger. Il a autour du crâne une demi-couronne rase de cheveux poivre et sel dont les pointes minuscules sont noires et crochues, comme s’il venait de passer une heure tout habillé dans un sauna.
Le commissaire a tombé la veste. Il a l’air d’un enfant, maintenant que son squelette chétif et ses membres imberbes dépassent d’un tee-shirt de tennis jaune citron. Il a décidé de s’en foutre, mais insensiblement le ton de sa voix et les expressions de son visage se sont durcis, pour compenser l’image grotesque qu’il aperçoit de lui-même dans le carreau, derrière Baudrillard. Quand sa silhouette crevarde lui donne la nausée, il lance généralement une boutade qui ne ferait pas rire sa fille de sept ans.
« Alors la vieille a voulu en avoir le cœur net. Elle s’est rendue en fin de matinée à Paramé, à l’adresse où elle le croyait. Evidemment, le camarade en question ne savait bougrement pas où Antoine Sterne pouvait bien se trouver. Elle a insisté sur le portable du môme tout en sillonnant Paramé au volant de sa poubelle. Oh pardon, patron... »
Ils ont une vue imprenable sur le phare cassé, à droite, de l’Opel Kadett 77 garée devant le commissariat, dont Corbière a renoncé à relever les vitres, depuis qu’il traîne Maître Eckhart sur sa banquette arrière, ce qui accentue l’aspect de carcasse du véhicule, avec ses pneus jaune de sable, les plaques de rouille de sa carrosserie vert grenouille et sa plaque d’immatriculation illisible.
Le burlingue du commissaire Corbière est meublé d’un bureau métallique couvert de piles de dossiers aux sangles en tissu ou de papiers libres et introuvables. Les armoires fidèlement assorties, c’est-à-dire grises et rouillées, ont quelques casiers rabattus d’où pendent et bâillent des formulaires au papier carbone éventé. Les chaises au bois dur et patiné ont les pieds noirs, aux entournures, de soudures superposées. Dans un coin du bureau, et sur une petite table, près de la fenêtre, s’enfoncent en perspective les motifs rébarbatifs des écrans de veille de 2 PC antédiluviens branchés à la même prise multiple.
— Alors ce soir, elle a mis ses souliers du dimanche pour venir nous raconter son histoire.
— Pourquoi a-t-elle tant tardé ?
— Elle se disait que le gamin avait éteint son portable pour ne pas être emmerdé ce matin et qu’il rentrerait pour midi, comme d’habitude. En rentrant chez elle, elle s’est enfin aperçu qu’il n’avait laissé chez elle que son linge sale et quelques livres, pensez, les livres, ça pèse… Et il a embarqué tout le reste dans un sac de marche, et une toile de tente, aussi. D’après la vieille, il venait de faire l’acquisition de cette tente.
— Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il soit sur le littoral ? On ne part pas sur les plages avec son passé sur le dos…
— La tente.
— La tente ou la tante ?
Corbière se dit que de celle-là non plus sa fille Paula ne rirait pas, et secoue la tête de dépit en regardant Maître Eckhart, l’indéniable responsable de sa régression mentale. Le commissaire doit désormais parler au chien comme à un être humain pour obtenir de lui la moindre réaction, et comme devant son adjoint il ne peut complètement se laisser aller, il exagère grotesquement les expressions de son visage, il a l’air parfaitement gâteux.
— On n’embarque pas une tente igloo pour se planter au beau milieu d’un champ d’artichauts…
— Humm… Un instant…
Corbière hésite entre deux téléphones aux sonneries pourtant radicalement différentes, et avant qu’on lui laisse le temps de décliner son identité, il s’entend demander à l’autre bout du fil :
— Tu te souviens d’Anthony ? Il a des taches de rousseur grosses comme des papillons. Il fait encore pipi au lit…
— Evidemment que je me souviens de lui, ton amoureux il me semble ?
— Eh bien, je suis à son anniversaire, tu n’entends pas ?
— Si, si, Paula, tu t’y amuses, on dirait ?…
Corbière interroge la physionomie de son adjoint tout en répondant à sa fille. Baudrillard a quelque chose d’inquiétant dans le maintien, il ne s’accoude pas vraiment à la fenêtre, reste cambré comme s’il craignait une agression extérieure.
— Oui, mais j’avais envie de montrer Maître Eckhart. C’est vrai, à la fin, j’ai un chien et personne ne le voit. Tout le monde va penser que je me vante…
— Très bien Paula, je viendrai te chercher avec lui, si tu veux. 19 h, ça ira ?
— 18 h 30 !
— Passe-moi ta mère, ma Paula, je ne sais…
Mais Paula a déjà raccroché en annonçant la bonne nouvelle à madame Corbière. Le commissaire dévisage cette fois Baudrillard comme s’il était responsable que sa fille lui raccroche au nez.
— Daniel Chassé, ça vous dit quelque chose ? Daniel Chassé, dit le Soucieux…
— Evidemment, patron…
— Il vient de se faire coffrer pour une histoire de machine à sous. Et il donne subitement une explication fort originale du lynchage de la Digue du Sillon. Votre ami Jean-Patrick Voyer aurait lui-même dérouillé le vagabond pour exercer un chantage sur le jeune Sterne dans le but de se procurer de la morphine à l’Hôtel Dieu, où la mère d’Antoine officiait comme infirmière, je ne vous l’apprends pas. Comment est-il parvenu à coincer les Sterne en mutilant ce malheureux ? Le Soucieux n’a pas l’air de bien le comprendre lui-même, mais il persiste sur les faits. Voilà bien un casse-tête à la mesure de votre imagination, Baudrillard, qu’en dîtes-vous ?
Quelle farce ! Comment Baudrillard aurait-il pu oublier Daniel Chassé et « la pendue de la rue Ange Fontan », telle que la rue malouine avait pris coutume de désigner l’infirmière Gertrude Sterne, retrouvée pendue à la canalisation de sa salle de bain ? Un inspecteur de son expérience, y compris dans un bled comme Saint-Malo, s’est à plusieurs reprises penché sur un cadavre pour déterminer la nature de sa mort. Mais c’est une toute autre épreuve que de décrocher une pendue encore faiblement vivante et de l’entendre vous chuchoter à l’oreille quelques insultes vachardes avant de quitter l’existence sur une sourire de reconnaissance. Gertrude Sterne lui a dédié sa mort avec une telle volupté !
— Possible que le Soucieux ait quelques comptes à régler avec Voyer et le charge de pures inventions, par simple vengeance. Peut-être est-il tombé à cause de lui…
— Possible, Baudrillard. Mais possible aussi que Voyer ait oublié d’arroser le Soucieux au passage.
— En attendant, j’ai diffusé ce portrait de l’adolescent dans les différents postes de Secours du littoral. Sans illusion, notez-bien, car il faut dire qu’Antoine Sterne a terriblement changé en quelques mois… Moi-même je n’en suis pas revenu quand il est entré dans mon bureau, l’autre jour…
Le commissaire regarde longuement Baudrillard avant de s’emparer du portrait de l’adolescent. Maître Eckhart en profite pour progresser sur les lattes fraîches du parquet
— Allez-vous vous expliquer ? Qu’était donc venu faire Antoine Sterne dans votre bureau ?
— Disons que je me suis inquiété de savoir ce qu’il devenait. Ça n’avait rien d’officiel, évidemment…
— Le fait qu’Antoine Sterne ait décampé quelques jours après votre entretien amical ne vous frappe donc pas ! ?
Les sourcils diaphanes du chien montent et descendent, car il prend la question pour lui et le ton du commissaire réclame une réponse qu’il est désolé de ne pouvoir émettre. Il soupire et ferme les yeux. Baudrillard déglutit longuement avant de parler.
— Je ne vois pas encore très clair dans cette histoire, patron, mais quelque chose me dit que le môme gagnerait à se faire oublier…
Econduit par l’inspecteur, Maître Eckhart cesse brutalement de balayer le parquet avec le panache de sa queue. Le commissaire feint la commisération en caressant longuement le chien, avec des petits mots de réconfort très grotesques, et son ironie se traduit directement dans ses paroles :
— Vous devriez reprendre la cigarette, Baudrillard, ou vous mettre à la pipe…
Ce qui laisse l’inspecteur étrangement indifférent, à la fois sûr de lui et à deux doigts de s’effondrer sur le sol, terrassé par la chaleur ou dieu sait quel bouillonnement intérieur.
« Et puis qui vous dit qu’il n’est pas simplement parti faire du camping sauvage avec quelques amis ? »
Mais Baudrillard quitte le bureau en laissant le commissaire dans un tel sentiment de malaise que le setter rejoint de lui-même son carré de moquette en baissant la queue et autour d’elle pivote indéfiniment, avant de se décider pour une position intenable, l’œil inquiet, presque effrayé.
— Allons, sac à pensées ! Un peu d’optimisme…
Mais sur le cliché que l’inspecteur vient de lui confier, diffusé sur l’ensemble du littoral, Corbière découvre un enfant, bien plus jeune encore que le souvenir qu’il garde d’Antoine Sterne. Et il doit convenir après Baudrillard qu’il faudrait un sens de la physionomie hors du commun pour reconnaître sur une plage le jeune homme que cet enfant-là est devenu, à partir de cette seule photographie où Antoine Sterne ne se reconnaîtrait peut-être plus lui-même.
L’inspecteur Hector Baudrillard traverse la place des frères Lamennais vers la rue Desîles, dans l’intention de rendre une petite visite à son ancien indicateur, un dénommé Jean-Patrick Voyer, le demi-sel qui intéresse tant le commissaire Corbière et qui crèche rue du Poussier Carré, au 5.
Baudrillard déteste le regard de ces enfants assommés par la chaleur, perchés sur les bancs de la place, sages comme de très petits vieux, les pieds dans le vide et se désintéressant complètement de l’espace de jeux, au grand découragement de leurs parents, qui ont également renoncé au mouvement et sourient par simple habitude, les yeux dans le vague, la gorge sèche.
Derrière le ton de Corbière, technique, impersonnel, et ses railleries habituelles, Baudrillard a perçu un véritable interrogatoire et ressenti cette petite humiliation qui fait parler malgré soi. Qu’avait-il besoin de préciser qu’Antoine Sterne avait tellement changé qu’il en était devenu presque méconnaissable ? Qu’il s’était inquiété de savoir ce qu’il devenait et l’avait amicalement cuisiné au poste ? Baudrillard en conçoit à présent une telle rancœur qu’il évite de dévisager les touristes, qui lui semblent au courant de sa bévue, ou au moins la flairer.
S’il a si gentiment invité Antoine Sterne à vider son sac dans son bureau, quelques jours plus tôt, au mépris total de la procédure réglementaire, c’était pour offrir à « la pendue de la rue Ange Fontan » la gloire posthume qu’elle méritait, autrement dit pour déterminer l’implication exacte de Gertrude Sterne dans ce trafic de morphine qu’on n’avait jamais élucidé, pour la bonne et simple raison que le suicide de l’infirmière de l’Hôtel Dieu avait interrompu l’enquête en même temps que le trafic lui-même. Baudrillard lui devait bien ça, à cette sournoise !
— D’où Voyer connaissait-il ton nom ?
Antoine Sterne ne parlait pas. Il avait mûri, c’est vrai, mais le rappel des faits le déstabilisait, sa langue se transformait en poids mort dans sa bouche, le faisait bafouiller et partir en digressions insignifiantes que l’inspecteur lui faisait pourtant recommencer indéfiniment.
— On faisait relâche au lycée, à cause du Prestige, vous savez, le pétrolier coulé fin novembre…
— Je comprends.
Une journée pédagogique sur la pollution pétrolière dans le Centre de Documentation du lycée, dont les murs étaient couverts de planches satiristes espagnoles, de témoignages et d’images édifiantes, de côtes galiciennes engluées, d’oiseaux manchots ou de ports morts. On avait disposé en arc de cercle une centaine de chaises pour une démonstration de danse flamenco. Antoine avait séché ce jour-là, s’était mis à l’école du buisson et pratiquait assidûment l’oisiveté en terrasse du bar-hôtel le Sans Pareil, Intra-Muros.
Tout ça, l’inspecteur l’entendait pour la centième fois, mais il faisait quand même recommencer Antoine, l’obligeait à préciser les circonstances, jusqu’au temps qu’il faisait ce jour-là, ou des détails tout à fait incongrus, jusqu’à ce que l’adolescent revienne à la question qui le tarabustait : d’où Voyer connaissait-il son nom ?
Ce jour-là, se souvenait Antoine, le ciel s’était vidé et un été sec et froid s’était installé sur Saint-Malo. L’Automne n’avait duré que deux jours. On discutait tout fumants au seuil des boutiques, emmitouflés comme des bûcherons, on oubliait de se ranger quand une voiture faisait râler le pavé. L’adolescent a bien perçu un silence monter parmi les habitués accoudés au comptoir du Sans Pareil, mais c’était déjà trop tard, il venait d’accepter que Voyer partage avec lui une table immaculée de soleil.
— Dis-moi, Sterne, tu prends goût à l’endroit, on dirait…
— Comment connais-tu mon nom ?
— Ce que j’en sais, moi…
Baudrillard l’arrêtait invariablement sur cette question, la seule qui l’intéressait, et pour gagner du temps et montrer de la bonne volonté, Antoine soulignait combien chacun au Sans Pareil semblait se méfier de Voyer, de sa face grêle et diaphane, creusée et rasée de très loin, de son corps trop vieux pour ses gestes exagérés et ses incessants changements de position sur sa chaise. Sans rien chercher de précis, le demi-sel fouillait obstinément les innombrables poches de son blouson gris en toile lustrée, en scrutant chaque mouvement autour de lui, l’un après l’autre, comme un chien.
— L’autre jour à l’Hôtel Dieu je t’ai vu taper l’infirmière en chef de quelques euros… Je me suis dit qu’elle était ta mère, je me trompe ?
Le demi-sel parlait du service Toxicologie de l’Hôtel Dieu, où sévissait Gertrude Sterne et où lui-même se payait des séjours acharnés.
— Qu’est-ce qui t’a amené à l’Hôtel Dieu ?
— Une bricole. Elle est au poil, ta mère…
— Je ne sais pas. C’est ma mère…
— Moi, c’est Voyer…
L’adolescent avouait à Baudrillard avoir pris peur et ressenti comme une menace dans le fait que le demi-sel connaisse son nom. Mais d’où il le connaissait, Antoine répétait n’en savoir foutre rien.
— Je comprends.
Et il revenait, puisque l’inspecteur semblait y tenir, sur la méfiance que Voyer inspirait. Le patron du Sans Pareil lui-même, surnommé Parménide, avait pris la commande du demi-sel sans un mot et sans le regarder, en changeant les cendriers sur les tables voisines. (Parménide a une chevelure grise ondulée vers l’arrière, style Einstein. On s’attend irrésistiblement à ce qu’il tire la langue en prenant les commandes.) Antoine a fini par accrocher le regard du patron de bar et y lire un mélange de reproche et d’incrédulité : il n’est pas possible que tu sois assez naïf pour te laisser incruster par ce morpion ! Ou un sentiment de ce genre que les autres au comptoir partagent ostensiblement, entre tristesse et écœurement. L’adolescent comprend que cet énervé de Voyer aurait eu peu de chance de se faire servir s’il n’avait incrusté sa table.
— Je vois.
Voilà tout ce qu’Antoine savait de Voyer et comment il l’avait rencontré. Le demi-sel paraissait tellement cintré qu’on le maintenait à distance du Sans Pareil comme une torche vivante d’une poudrière. Voilà toute l’histoire.
— Je comprends.
Mais d’où connaissait-il ton nom ?
Un entretien interminable. L’adolescent finissait par engloutir le casse-dalle auquel il s’était pourtant promis de ne pas toucher. Et Baudrillard serait proprement cuit, avec la bière qu’il s’enverrait en masse, et suffisamment inquiétant pour qu’Antoine organisât sa fuite dès sa sortie du commissariat.
— HEIN ? D’OÙ CONNAISSAIT-IL TON NOM ? !
Et maintenant que le Soucieux s’est déballonné et que le commissaire vient de répondre à cette question – car il est désormais évident que Voyer connaissait la mère d’Antoine Sterne et qu’il la tenait probablement par dieu sait quel chantage –, Baudrillard se fout totalement du sort de l’adolescent en fuite. Il ne pense même plus à la faute professionnelle que constitue en lui-même cet entretien illégal relevant du harcèlement mental. L’inspecteur Hector Baudrillard ne pense qu’à ressusciter la mère Sterne pour la mettre enfin au trou !
Des villas de la Digue du Sillon, les minuscules pelouses sont fleuries d’hommes et de femmes exténués, et les fenêtres n’ont plus de vitres. On ne s’est pas franchement aperçu que les menaces d’orage ont disparu du ciel, car la chaleur s’est encore alourdie, et quand le soleil perce enfin, c’est pour se coucher, laissant sur les visages des expressions hagardes ou abattues, comme si le temps s’était mis à trotter à l’envers, comme si on devait retourner se pieuter après un copieux petit-déjeuner à base d’alcool et d’olives pimentés.
Côté sable, les bronzés se sont concentrés contre l’Epi de la Hoguette, devant les Thermes Marins. C’est là que Jean-Patrick Voyer bifurque, après avoir jeté un dernier œil sur une brune aux seins flasques dont la paire de lunettes fumées est indéniablement dirigée vers lui depuis un bon moment, vu qu’il est le seul à trouver encore la motivation pour marcher sur cette foutue digue.
Jean-Patrick Voyer est pieds nus dans des escarpins en toile beige, battus par les pattes droites d’un futal léger et bon marché. La sueur de son Marcel imprègne lentement sa veste en lin de mauvaise qualité. Il est rasé de près, s’est gominé les cheveux mi-longs en arrière.
Il lui semble presque miraculeux d’être parvenu à se faire une nouvelle peau en s’habillant autrement. Le plus surprenant, c’est qu’il a opéré sa transformation en achetant des vêtements de pauvre, maintenant qu’il a de l’oseille, ce qu’il a toujours répugné à faire quand il en manquait. Il n’achète jamais de marque, se contente d’approcher les différentes modes en vigueur, d’une manière toujours légèrement décalée, ce qui lui donne l’air d’un type à peu près normal, comme à peu près n’importe quel trentenaire.
Ses joues ne se sont pas remplies, et son insatiable impatience saute toujours aux yeux, mais son nouvel accoutrement lui confère un mystère, ou du moins il n’inspire plus d’inquiétude particulière, et sa vie quotidienne s’en trouve considérablement simplifiée, agrémentée de petites preuves de sympathie de la part de parfaits inconnus, au commerce, à la boulangerie.
