Le seigneur de Moulins-la-Marche - Servane Prunier - E-Book

Le seigneur de Moulins-la-Marche E-Book

Servane Prunier

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Beschreibung

Au Pays de la Marche, le seigneur de Moulins, Harold a entrepris d'arranger à sa guise, l'avenir de ses enfants. Il déclenche ainsi toute une série d'événements. Il commence par organiser un grand banquet pour le mariage de son fils aîné Harold avec la fille du seigneur de Mahéru. Mais la jeune mariée s'enfuit avec Charles de Ricordam, son ami d'enfance.Dans le même temps, son trésor caché dans les souterrains du château lui est dérobé. Il fait alors appel à la perspicacité de Robert de Bonmoulins. Le voleur sera démasqué tandis que le seigneur finira par marier ses filles selon leurs goûts, malgré quelques petites difficultés que doit résoudre l'abbé de La Trappe.

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Seitenzahl: 230

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Marions-les

Pour les ours, mulots, marmottes et autres batraciens...tous ces animaux qui aiment le fromage basque.

Sommaire

Introduction

1. Agapes et soucis

2. Nuit de noce et encore des soucis

3. Lendemains de fête

4. Vive la liberté!

5. Attentes

6. Le retour de la chasse

7. Nouvelles et ripailles

8. Contagion

9. Nouvelle trahison en vue

10. Investigations

11. Coup de théâtre

12. Révélations

13. Bouleversements

14. Nouvelles révélations

15. Festivités

16. Le tournoi

17. Bonnes nouvelles

18. Le dernier combat

Introduction

En 1204, la Normandie avait connu, après Richard cœur de lion, son dernier duc avec Jean sans terre, avant d’être rattachée au royaume de France. Saint Louis, qu’on appelait alors Louis IX, régnait encore pour quelques années sur la France. Et il poursuivait l’essor de la royauté au détriment des seigneurs, tendance qui avait été amorcée par Louis VI avec l’aide de l’abbé Suger. Le roi lança une première croisade en 1248. Il fut prisonnier en Égypte en 1250. La seconde en 1270 lui serait fatale, puisque le roi devait mourir devant Tunis. Les souvenirs de la croisade de 1099 avec la prise de Jérusalem, ainsi que celle contre les Albigeois en 1209 entretenaient encore l’ardeur des chevaliers, tout comme les tournois.

L’existence des Fossés-le-Roi , tranchées creusées par le roi Henri II d’Angleterre vers 1168 à la frontière entre la Normandie et le Perche avait entraîné la construction de donjons sur des buttes artificielles entourées d’un fossés, les mottes castrales, qui ont donné naissance à des villes de garnisons. Au sommet de la butte, à Moulins-la-Marche comme ailleurs, il y avait alors un donjon occupé par le seigneur et sa famille. Le lieu était entouré d’un fossé et d’une palissade. En contre-bas se trouvait la basse-cour où habitaient les serviteurs et les soldats. On y trouvait aussi le prieuré Saint-Laurent, une citerne pour conserver l’eau de pluie, un puits près du prieuré, des écuries et des bâtiments qui abritaient les autres animaux. Les réserves de nourritures étaient réparties entre le donjon et la basse-cour. La basse-cour accueillait également les habitants des environs lorsqu’ils fuyaient devant des envahisseurs. Ainsi, les moines de la Trappe vinrent s’y réfugier à plusieurs reprises. Le tout était entouré d’une seconde palissade et d’un fossé.

La puissance des Rois d’Angleterre qui étaient aussi Ducs de Normandie ne pouvait qu’être source de conflits avec le Roi de France. Cette rivalité qui durera plus de deux siècles aura pour nom la Guerre de Cent Ans.

Vers 1050, Guillaume le Conquérant installa à Moulins-la-Marche, un Seigneur appelé Guymond. Sa fille Albarède épousa Guillaume de Falaise qui devint à son tour seigneur de Moulins-la-Marche. Lui succéda son fils Robert, puis Simon le frère de celui-ci. Le château fut ensuite donné à Rotrou III Comte du Perche. En 1158, Rotrou IV vendit Moulins-la-Marche au Roi d’Angleterre Henri II. Richard C?ur de Lion le donnera à Geoffroy, Comte du Perche. Philippe-Auguste réunira la Normandie à son royaume vers 1217, auparavant il en aura laissé la jouissance à Thomas Comte du Perche. Avec l’extinction de la famille des Rotrou en 1226, le Perche est maintenant entre les mains du roi de France qui a en outre conquis la Normandie, le Maine et l’Anjou. La situation stratégique de la Marche est oubliée. La région est désormais gouvernée par les Vallois, branche cadette de la famille royale. Louis IX s’intéressa de près à la région et plus spécialement à la Trappe. En 1256, il visita le Passay et sa capitale, Domfront, ainsi que Tinchebrai et Sées.

Les noms propres des lieux et des personnages sont certes inspirés de la réalité mais les situations de l’histoire qui va suivre ne sont que du roman. Il y a eu un château à Moulins-la-Marche, des souterrains, mais pas de trésor, il est inutile de creuser les jardins de la butte! La ferme de la Mellerie, appelée aussi les Tourelles, existait à l’emplacement de l’hippodrome Jean Gabin. Aujourd’hui en ruines, il existait un château à Bonsmoulins, on raconte qu’il était relié à Moulins-la-Marche par un souterrain. On en voit encore quelques vestiges. L’ancienne église de Moulins-la-Marche datait du XIe siècle, celle que nous connaissons actuellement l’a remplacée après la guerre de 1870. En ce temps-là, le cimetière occupait l’actuelle place de l’église et la mare servait d’abreuvoir. Il y avait un tribunal à Courterai. La plupart des personnages portent des noms de famille qui ont existé ou qui existent encore, je me suis efforcée de changer les prénoms. Et les faits sont totalement inventés. A Mahéru, on trouve encore la croix Saint-Eustache et certains détails historiques concernant cette commune ou la Trappe par exemple, sont exacts alors que d’autres au contraire sont purement fantaisistes.

1.Agapes et soucis

Le seigneur des Aspres éternua avec sa vigueur habituelle mais les autres convives n’eurent aucune réaction. L’atmosphère était pesante.

Sitôt les Grâces dites, le seigneur de Moulins-la-Marche s’installa tandis que ses invités l’imitaient sans toutefois y mettre la même lourdeur. Il resta un moment silencieux, goûtant la satisfaction de les rendre nerveux. Ils se jetaient des coups d’?il furtifs, manifestement inquiets. Ainsi Eustache de Vauferment se tortillait sur son siège, tout comme Baudouin de Réveillon. Foulque de la Ménière tenta en vain de prendre un air assuré. Tous craignaient de déclencher l’une de ses célèbres colères. La dernière ne remontait qu’à la journée précédente, lorsqu’il avait découvert que le chien de son fils René avait effrayé les poules qui couvaient, et cassé tous les ?ufs.

Enfin, le seigneur Harold se décida à prononcer quelques paroles de bienvenue pleines de cordialité. Certains invités, parmi les plus voraces et les plus assoiffés, y virent le signal qui leur permettait de se jeter sur la nourriture et la boisson. Mais il était trop aimable, pensaient quelques esprits chagrins. D’autres invités parurent se détendre, tel Mathieu de la Dépenserie qui venait de céder une partie de son fief à son voisin de table, Gervais de Brestel. Le vendeur était manifestement satisfait de cette transaction. Près de lui, le seigneur de Boitron se taisait, mais ne perdait pas une miette des propos échangés, comme de la nourriture posée devant lui. Il buvait peu et ne participait pas à toute cette agitation. Il regardait les autres convives avec une curiosité amusée. Il avait déjà informé le seigneur Harold que le seigneur de Courtomer et lui-même repartiraient dans la journée car la nuit les chemins des environs étaient peu sûrs. Le seigneur de Saint-Agnan allait faire de même car quelques jours plus tôt, alors qu’il rentrait de nuit, il avait été attaqué et n’avait dû son salut qu’à sa rapidité à détaler comme un lapin, malgré ses petites jambes. Et il ne décolérait pas en pensant à son meilleur cheval resté aux mains des bandits.

Le seigneur dissimula son regard derrière ses paupières entrouvertes, les épiant tel un chat qui guette sa proie. Officiellement, l’heure était aux réjouissances. Il avait décidé de l'avenir de ses enfants et Il commençait par unir son fils aîné à la fille du seigneur voisin, elle avait en dot des terres étendues composées de forêts, de pâtures et de cultures, des moulins, un pressoir et une grange de belles dimensions.

Il jeta un coup d’œil du côté de sa progéniture:d’abord le jeune marié, Harold, grand et fort, qui aurait pu assommer un bœuf d’un seul coup de poing; René le cadet, qui semblait ridiculement petit par rapport à lui. Le seigneur avait décidé qu’il en ferait un religieux puisqu’il était instruit comme un clerc. Il se montrait pourtant agile mais disait n’aimer ni la chasse ni les joutes. Était également présente, sa fille, tout le portrait de son épouse, impossible de connaître la teneur de ses pensées. Leur mère, comme toujours, paraissait absente. Son éternelle mélancolie n’était pas en accord avec ce jour de fête. Il faut dire qu’elle n’était pas du tout favorable à cette union. Il ne l’avait certes pas interrogée, mais il était persuadé de deviner, pour une fois, sa pensée. Depuis que cette union était annoncée, elle ne le regardait plus qu’avec mépris. Il en était parfois mal à l’aise. Mais pour rien au monde, il ne l’aurait consultée et montré ainsi un signe de faiblesse.

Le châtelain regarda la brillante assistance qui était attablée et se retint de grincer des dents. Il serra les lèvres pour ne pas laisser deviner son profond mécontentement, ou plutôt la rage qui l’habitait. Il retint un sourire de mépris: il saurait bientôt qui avait osé le défier. Une seule question le hantait: qui? Il se forçait à l’impassibilité et ses mains se crispaient autour de son verre. Quand il prenait un couteau lui venaient des idées de meurtre: Qui?

Était-ce le seigneur de Courterai? Ce n’était qu’un petit roitelet dont il ne ferait qu’une bouchée bien qu’il soit turbulent et batailleur comme un roquet. En effet, il était toujours disposé à se chamailler avec ses voisins, amis ou ennemis. Il disait souvent que ses amis d’aujourd’hui étaient ses ennemis de demain, il n’avait donc pas d’amis. Le tribunal installé sur ses terres connaissait une intense activité grâce à lui.

Ainsi, lorsqu’il convoitait une terre, une femme ou un cheval, il savait comment se débarrasser des obstacles. Il avait la pendaison facile et sa demeure possédaient de profondes oubliettes. Son dernier exploit avait consisté à annexer purement et simplement le fief voisin du seigneur de Saint-Laurent. Le seigneur Harold se lécha consciencieusement les doigts avant de reprendre un talloir (grande tranche de pain) qu’il garnit d’un morceau de viande presque aussi gros. Tout en mastiquant, il conclut que ce ne pouvait être lui, certes il était rusé mais incapable de manœuvres et de dissimulation sur une longue période. De penser qu’il avait certainement été épié sans s’en rendre compte, le faisait grincer des dents.

Le seigneur Harold fit signe à l’un de ses serviteurs de lui verser à boire et comme celui-ci s’exécutait, trouvant qu’il n’en mettait pas assez, il se saisit du flacon et remplit son gobelet, dont il renversa une partie du contenu. Il s’apprêtait à avaler une large rasade avant de suspendre son geste et de se contenter d’y tremper ses lèvres. C’était chez lui un signe d’intense préoccupation. Sa femme, la discrète dame Blanche qui l’observait, ne s’y trompa pas: il y avait de l’orage dans l’air. Pourtant le vin de sa vigne était presque aussi bon que celui des moines de la Trappe.

A Soligni, à un peu plus d’une lieue de Moulins-la-Marche, la Maison-Dieu, fondée par Rotrou en 1122, avait connu un rapide essor. Un monastère avait remplacé la modeste chapelle des origines et les moines étaient à la tête d’une exploitation agricole prospère. L’église avait été consacrée en 1214. L’abbaye acceptait toutes sortes de dons et de legs, même les plus modestes. Les moines cultivaient la vigne tout à côté du monastère, mais aussi sur d’autres terres plus éloignées. Les alentours, à l’origine très boisés et marécageux, commençaient à être mis en valeur. Les moines possédaient de nombreux domaines dans les environs. Ainsi, Henri 1er leur avait donné la terre et le fief de Mahéru, et Henri II qui fut lui aussi roi d’Angleterre et duc de Normandie, avait fait don à la Trappe de sa métairie de Mahéru. Bien plus tard, le monastère vendra en 1694 le fief de Mahéru au sieur de Falandre. Saint-Louis, en 1246, avait confirmé tous les biens et possessions de la Trappe, qu’il avait prise sous sa protection.

Le seigneur Harold voulait conserver les idées claires et, avec un soupir de regret, il reposa son verres sur la table. Ce faisant, il croisa le regard de Rodolphe, son vieux compagnon, qui n’était pas habitué à autant de sobriété de sa part. Comme il n’avait rien raconté à personne de ses contrariétés liées aux événements de ces dernières heures, il reprit son verre et fit mine de boire longuement.

Rodolphe ne fut pas plus dupe que dame Blanche de sa ruse.

Il reposa pourtant son verre avec un claquement de langue appréciateur.

– Un petit vin bien bon, presque autant que le votre, n’est-il pas vrai mon Père?

L’abbé de la Trappe sourit avec finesse:

– Je n’en sais rien mon fils, je n’en use que durant la messe.

Le seigneur prit un air narquois:

– On ne peut que s’incliner devant tant de vertu.

Le seigneur se tourna alors vers l’abbé de Saint-Evroul qui était assis à sa gauche:

– Et vous l’abbé, qu’en dîtes-vous? Êtes-vous aussi sobre?

L’abbé était manifestement embarrassé.

L’abbaye d’Ouche avait été restaurée sous le nom de Saint-Evroul par les familles Giroie et Grandmesnil, cette dernière donna à l’abbaye l’un de ses abbés, Robert de Grandmesnil. L’abbaye, reconstruite à partir de 1231, serait achevée vers 1284. Elle possédait de multiples sources de revenus et des terres importantes sur lesquelles on cultivait la vigne. Les mauvaises langues disaient que l’abbé en goûtait particulièrement les fruits après mise en bouteille. Il déclara en joignant les mains d’un air qu’il espérait inspiré:

– Toutes les vignes sont l’œuvre de Dieu et je n’use du vin que durant l’office.

Robert faillit éclater de rire en entendant cette réplique, tout comme le seigneur qui en oublia un instant ses préoccupations secrètes. Le teint rouge de l’abbé le trahissait: On disait qu’il aimait transvaser les liquides.

Chaque convive se surveillait, et surveillait les autres, les conversations restaient prudentes. Certains des invités avaient de mauvaises manières et leurs paroles manquaient aussi de distinction. Mais le fils du seigneur de Bonmoulins se désintéressa des invités pour regarder la demoiselle de ses pensées, la belle Jeanne, fille du seigneur Harold. Il ne savait comment demander sa main, persuadé d’essuyer un refus catégorique: le fief de Bonmoulins ne serait pas jugé assez important par le seigneur de Moulins-la-Marche, il avait parfois la folie des grandeurs. D’ailleurs en qualité de bâtard, il n’avait que peu de chance d’en hériter un jour.

Abandonnant l’abbé de Saint-Evroul, Harold reprit le cours de ses pensées: Robert de Bonmoulins était gardé en otage au château depuis plus d’une dizaine d’années afin de dissuader son père d’attaquer sans arrêt son voisin. Ils avaient l’un et l’autre la bonne habitude de changer de camp au même rythme que l’évolution de leurs intérêts. Mais ce moyen était loin d’être infaillible. Robert l’ancien continuait, tout comme son voisin à être imprévisible. Il en était ainsi depuis des lustres car dans cette région, à la frontière entre la Normandie et le Perche, les seigneurs avaient coutume d’être tour-à-tour anglais ou français. Cette attitude peu chevaleresque était due au fait que les ducs de Normandie, suzerains du roi de France, étaient aussi rois d’Angleterre. Et le seigneur de Bonmoulins ne s’inquiétait pas du tout du sort qui aurait pu être réservé à son fils lorsqu’il attaquait sournoisement le château de Moulins qui avait été bâti à la frontière entre la Normandie et le Perche. La fortune de Robert l’ancien et sa puissance augmentaient à chaque man?uvre « diplomatique » menée à bien. Et entre deux conflits, le seigneur Robert n’était pas ennemi de rançonner les voyageurs qui voyageaient sans escorte suffisante ou encore d’aller piller les granges des environs qui abritaient les réserves pour l’hiver. C’était quand même plus économique que de mettre ses propres terres en valeur. Le servage avait peu-à-peu disparu et les corvées n’étaient plus assurées avec la même ponctualité que jadis. Certains seigneurs devaient même se résigner à vendre leurs terres faute de main-d’? uvre. C’était la crise...

Robert l’ancien avait certes été excommunié, tout comme le seigneur Harold, mais l’un et l’autre étaient pour une fois d’accord pour conclure, sans paraître en être spécialement affectés:

– C 'est fait! Et alors?

Parfois, lorsque pour l’un ou l’autre leurs entreprises tournaient mal, ils devaient alors s’humilier, implorer la clémence du vainqueur, faire pénitence et, pire encore, octroyer quelques avantages à l’Église. Ce dernier point les contrariait particulièrement, mais il fallait bien en passer par là. Chaque don à l’Église était un déchirement. C’est ainsi qu’un seigneur de Moulins avait dû jadis autoriser la construction du Prieuré Saint-Laurent dans l’enceinte même du château . Cet établissement fut donné à la fin du XI à l’abbaye de Saint-Evroul. Le seigneur assurait aussi le fonctionnement de la maladrerie installée à la sortie de la ville. Robert l’ancien avait dû de son côté financer entièrement l’implantation d’une léproserie et faire un don important à celle de Mortagne, le Châtrage créé à l’instigation du comte du Perche.

Lorsque le pardon était ainsi accordé, le perdant recommençait avec plus d’ardeur qu’avant, ses exactions, il fallait regagner rapidement les sommes d’argent ainsi gaspillées. Les deux hommes avaient d’ailleurs une réputation solidement établie de querelleurs qui faisait merveille sur les champs de bataille. Mais la guerre n’était pas permanente et entre deux conflits il fallait bien s’occuper et entraîner les chevaux, chasser ou participer à des tournois ne leur suffisaient pas; d’autant plus que le roi avait tenté de limiter le caractère par trop dangereux de ces dernières distractions.

Le problème essentiel, que ce soit avec le seigneur de Moulins ou celui de Bonmoulins, c’était que les changements de camp pouvaient se produire durant une bataille, les alliés du moment commençaient par croire à une erreur, avant de devoir le plus souvent prendre la fuite. Les seigneurs se battaient pour le plus offrant et des émissaires convaincants du camp adverse pouvaient retourner la situation: tout le monde se battait pour accumuler des richesses, au mépris des règles élémentaires de la Chevalerie. Le seigneur de Bonmoulins proclamait ainsi que tuer un ennemi d’un coup d’épée dans le dos était plus facile, et surtout moins risqué que de l’affronter en face. Bonmoulins, après une période de prospérité, avait connu quelques revers. La forteresse avait remplacé le vieux château vers 1100 grâce à Henri 1er d’Angleterre. Le lieu finirait cependant par devenir un repère de brigands avant d’être victime de la Guerre de Cent ans.

Le seigneur Harold, toujours occupé par ses soucis, décida d’écarter le seigneur de Bonmoulins de la liste des coupables envisageables: il ne pouvait pas avoir passé autant de temps à préparer cela, il était bien trop impulsif. Il s’interrogea alors sur Robert le jeune, très différent de son père. Depuis qu’il le retenait en otage, il avait pu constater combien il était posé et réfléchi. Il serra les poings: aurait-il réchauffé une vipère en son sein? Il l’avait soigné comme s’il avait été son enfant et au fond il l’aimait bien, et devinait une intelligence certaine derrière sa réserve naturelle; la seule chose c’est que, bien que chevalier, il n’était pas particulièrement attiré par l’art de la guerre, tout en étant un excellent cavalier qui maniait la lance avec adresse. Mais il n’aimait ni la chasse, ni les tournois, et encore moins la guerre, il s’entendait bien avec René.

A ce moment-là, le seigneur des Aspres éternua, avec la vigueur qui lui était habituelle, et plus d’un sursauta. Le seigneur eut un sourire plus méprisant qu’apitoyé: Ah, celui-là avec ses rhums perpétuels! Cela devait quand même le gêner pour réfléchir et on l’entendait venir de loin. S’il s’était introduit dans les souterrains...

Après quelques secondes d’interruption, le brouhaha reprit un peu plus fort qu’avant: tout le monde savait que plus le vin coulait, plus le ton montait. Les qualités spiritueuses du vin finissaient toujours par se faire entendre. Et c’est à peine si on entendit le seigneur du Tertre roter avec une satisfaction manifeste. Le seigneur Harold fit une grimace dégoutée: celui-là du moment qu’il mangeait et buvait...On prétendait qu’il ne respectait même pas le carême. Les périodes de jeûne préconisés par l’Église le laissait parfaitement indifférent, il faut dire qu’elles étaient nombreuses. Les mauvaises langues racontaient qu’ainsi il pouvait se dispenser d’acheter du poisson à Pont-Audemer, ville qui devait sa prospérité à la Religion et aux marchands de poissons. Cependant, il possédait plusieurs étangs réputés poissonneux...

Le seigneur fut tirer de ses pensées par son fils aîné, Harold qui apostrophait René, son cadet:

– Regardes, ton chien, « Pto-je ne sais quoi », comme tu l’appelles, il s’est trouvé un ami.

Il désignait ainsi un vieil homme à qui il disputait un morceau de sanglier. Et il lança un morceau de viande en direction du vieillard qui l’attrapa au vol.

René répliqua sèchement:

– Il s’appelle Ptolémée. Et ce vieil homme n’est pas un chien pour que tu lui lances un morceau de viande.

Et il fronça les sourcils tandis que le jeune marié riait à gorge déployée jusqu’à ce que l’homme lui jette un regard flamboyant devant lequel il finit par baisser les yeux.

– Riez mon jeune seigneur, riez, vous serez puni pour ne pas avoir respecté mes cheveux blancs.

Impressionné malgré lui par ce qui ressemblait à une prophétie, Harold se tut et affecta de regarder dans une autre direction, après avoir lancé un coup d’?il furtif en direction de sa promise.

Hermine regarda le vieil homme avec sympathie, tout comme René elle désapprouvait l’attitude de Harold. Elle questionna, oubliant pour un instant sa situation actuelle qui la rendait si triste:

– Quel est votre nom?

– Rollon, gente dame.

Harold, qui s’apprêtait à faire une fine plaisanterie, se tut; tandis que René invitait le vieil homme à prendre place près de lui, sous l’?il approbateur d’Hermine. La jeune fille ne le connaissait pas, mais Robert le côtoyait depuis son arrivée à Moulins et le considérait comme un vieil ami.

Le seigneur reprit le cours de ses pensées qui prirent alors une orientation un peu différente. En effet, au lieu de se demander qui avait pu commettre ce sacrilège et le gruger de la sorte, il tenta de faire le compte parmi la brillante assemblée de ceux qui le haïssaient. Ce fut assez rapide car tous avaient une bonne raison de le détester. Il y avait d’abord sa femme qui lui avait apporté le fief de Moulins-la-Marche en dot; puis sa fille dont il contrariait les amours avec Robert de Bonmoulins. Il n’était pas mieux vu par René, son cadet qui n’avait sans doute pas la vocation religieuse et dont il négociait l’entrée dans les ordres alors que le jeune homme ne rêvait que d’études scientifiques et de découvrir le monde. Seul l’aîné trouvait grâce à ses yeux, il était grand et fort, un chevalier accompli, un cavalier émérite. Il avait œuvré afin d’obtenir pour lui la fille qu’il convoitait. Mais manifestement, sa promise était loin de l’accepter de son plein gré. Le seigneur Harold ne se sentait peut-être pas si fier que cela de la façon dont il avait arrangé cette union. Hermine dissimulait mal la répulsion que lui inspirait son époux. Sans aucun scrupule, lui-même avait fait pression sur son père, le seigneur de Mahéru, pour l’amener à consentir à cette alliance flatteuse. La dame de Mahéru n’était certainement pas prête à lui pardonner ses manœuvres, elle avait d’ailleurs refusé d’assister à la noce. Et pour en revenir à ce qui l’occupait actuellement, toute sa famille le haïssait, sauf Harold. Hermine le rendait responsable de son mariage forcé et le méprisait ouvertement. Alors qu’au début il était persuadé que Harold la ferait changer d’avis, maintenant il n’en était plus du tout sûr et il ressentait comme un genre de remords même si pour rien au monde il n’aurait voulu pas l’admettre.

Quant aux invités, le seigneur Harold les considéra les uns après les autres: Ils n’avaient pas beaucoup de raisons de le porter dans leur cœur. Ainsi, il avait, emporté par l’ardeur de la chasse, pas plus tard que le mois passé, saccagé un champs appartenant au seigneur de Réveillon. Il s’était aussi servi dans la grange du sieur de Vauferment, sans son autorisation, un oubli. Mais il passait à côté et son cheval avait faim. Il avait, l’année passée, pêché dans l ’un des étangs de la Trappe, juste parce qu’il avait envie d’une friture dont avaient pu aussi se régaler tous les habitants du château. Il avait beaucoup péché, dans tous les sens du terme. Un jour ou l’autre, tous ses voisins avaient tous été victimes de son esprit d’économie. Il considéra ensuite Rodolphe, son écuyer qui était surtout son ami d’enfance et dont il avait jadis contrarié les amours. Il l’avait rossé de telle sorte qui lui en était resté des séquelles. Depuis, Rodolphe n’avait cessé de se dire son ami dévoué, mais au fond de lui le seigneur restait vaguement sceptique: Ami, alors qu’il était resté boiteux et tordu? Ami, alors que le seigneur avait épousé la femme qu’il convoitait? Mais grâce à cette « amitié », il pouvait le surveiller aisément puisqu’il demeurait le plus souvent au donjon.

Tandis que le seigneur de Moulins était plongé dans ses réflexions, l’enquêteur dépêché officiellement par le Roi, se livrait lui aussi à une profonde méditation. Tous les autres convives, qui le considéraient plus ou moins comme un espion, l’ignoraient ostensiblement. Depuis 1247, Louis IX avait commencé à dépêcher des enquêteurs chargés de l’instruire de l’état de son royaume. Le seigneur de Bonmoulins, mal à l’aise, avait l’impression d’être particulièrement observé par ce visiteur indésirable; il n’avait peut-être pas la conscience tranquille, si on suppose qu’il en avait une. Et il s’efforçait d’avoir l’air d’ignorer le jeune homme. Le seigneur Harold le traitait avec certes beaucoup d’égards mais bien malin qui aurait pu savoir ce qu’il pensait de sa venue.

Assise près de son demi-frère Robert qu’elle ne voyait que trop peu à son gré, Emmeline de Bonmoulins observait la brillante assemblée avec curiosité. Elle ne sortait que très rarement et avait été très surprise que son père l’autorise à paraître à cette fête et que, surtout, il lui offre une toilette neuve qu’on lui avait confectionnée au château pour cette occasion. L’enquêteur royal regardait avec complaisance la jeune fille, qui était l’une des seules personnes de l’assistance à s’amuser sans arrière-pensée. Remarquant soudain l’intérêt de l’étranger pour sa s?ur, Robert lui lança un regard franchement hostile. Hubert de Launay, qui trouvait, le jeune homme sympathique, lui sourit amicalement. Il trouvait touchant que Robert se soucie de sa sœur. Jusqu’à ces derniers temps, Hubert était un tantinet sceptique à l’égard des femmes. A la cour du Roi, sa prestance naturelle ne les laissaient pas indifférentes mais il avait assez rapidement conclu que ce n’étaient que de beaux papillons. Le naturel d’Emmeline lui semblait rafraîchissant. Dans ses yeux, il n’y avait ni calcul ni arrière-pensée. La jeune fille se rendit finalement compte de l’intérêt de Hubert et, rougissante, elle détourna la tête tandis que Robert grondait:

– Par Dieu, je vais lui apprendre à cet effronté...

La jeune fille réagit avec vivacité.

– Mais non, tu ne vas pas faire d’esclandre, il n’a fait que me regarder.

Son frère répliqua d’un air sombre.

– C’est trop!

A la fin du repas, Hubert se leva et se dirigea tout droit vers Robert. Il s’excusa d’abord auprès de lui d’avoir paru regarder sa sœur avec une insistance qui pouvait sembler déplacée. Emmeline qui ne perdait pas un mot de la conversation devint écarlate tandis qu’il précisait avec un air plein de confusion:

– Je crois que ma seule excuse c’est d ‘être amoureux.

S’adressant alors directement à la jeune fille, il questionna:

--Si à première vue, si je ne vous déplais pas trop, m’autorisez-vous à m’asseoir près de vous et votre frère pour que nous fassions plus ample connaissance?

Désarmé, Robert se mit à rire:

– Vous ne perdez pas de temps!

Emmeline questionna: