Le Silence d'une Mère Incomprise - Bruno Gianesello - E-Book

Le Silence d'une Mère Incomprise E-Book

Bruno Gianesello

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Beschreibung

Le passé de Michaela est trouble. Cette femme a vécu toute sa vie perdue dans ses souvenirs de jeunesse qu'elle traîne comme un fardeau. Son fils Baptiste l'a toujours connue silencieuse et renfermée. Il lui reprochait de passer plus de temps à se morfondre plutôt qu'à s'occuper de ses enfants. Mais maintenant qu'elle est décédée, Baptiste cherche à découvrir la vérité sur son histoire, quitte à éveiller les démons de ses frères et soeurs qui n'ont de cesse de se disputer. De 1936 à 1998, de nombreux évènements ont scellé le destin de Michaela. Baptiste va suivre les traces de son passé et celui de ses parents pour comprendre ce qui a déchiré sa famille. Un drame familial porté par des personnages fouillés et une histoire retraçant la vie d'une famille sur plusieurs générations.

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Seitenzahl: 569

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Sommaire

Prologue

Chapitre 1: Le Secret

Chapitre 2: Michaela

Chapitre 3: La photo coupable

Chapitre 4: Une épouvantable soirée

Chapitre 5: Un amour profond

Chapitre 6: Les adieux à leur mère

Chapitre 7: La chute

Chapitre 8: Aux portes de la Belgique

Chapitre 9: Jeunesse abandonnée

Chapitre 10: Voyage vers Lecce

Chapitre 11: Une rencontre inopinée

Chapitre 12: Pasqualina et son secret

Chapitre 13: La mort dans l’âme

Chapitre 14: Maux de ventre

Chapitre 15: La fille de Pasqualina

Chapitre 16: La promesse

Chapitre 17: L’enquête

Chapitre 18: Voyage en terre italienne

Chapitre 19: Seconde chance

Chapitre 20: L’inspecteur

Chapitre 21: La colère de Franco

Chapitre 22: La grande évasion

Chapitre 23: Faire bloc

Chapitre 24: Tante Lulia

Chapitre 25; L’historien et sa tragédie

Chapitre 26: Couples d’infortunes

Chapitre 27: Dernière visite à tante Lulia

Chapitre 28: Le camée de Carmela

Chapitre 29: Dernier hommage à sa mère

Prologue

Campagne de Lecce,

Pouille, Italie

11 octobre 1936

Une femme épuisée par ses longues heures d’errance avance inlassablement. Comme chaque jour depuis de longs mois, elle a attendu que son mari se rende au travail pour quitter la maison furtivement et reprendre ses recherches qu’elle poursuit avec un acharnement maladif depuis elle ne sait quand.

Amaigrie, elle est partie de bon matin. Obnubilée par l’idée de retrouver sa fille, elle a quitté la maison sans prendre aucune subsistance, pas même une gourde d’eau. Pourtant, elle ne connaît pas l’heure de son retour, peut-être rentrera-t-elle avant la tombée de la nuit ?

Elle marche à petits pas, le dos courbé à la manière d’une personne âgée. Aidée d’un bâton qu’elle a ramassé au hasard de son expédition, elle furète les buissons et les ronces qui lui ont arraché sa robe en plusieurs endroits et écorché la peau de ses bras sans qu’elle en ait ressenti les épines. Cela fait plusieurs heures qu’elle rôde dans les dédales de ces vieux chemins gallo-romains bordés d’oliviers, qui, après des récoltes intensives, ont été dégarnis de leurs fruits.

Sa gorge est aussi sèche que la végétation autour d’elle, mais qu’importe, elle doit à tout prix continuer. Alors, poussée par la force du désespoir, elle zigzague aux abords des murettes qui jalonnent ce sentier qu’elle n’a pas encore eu l’occasion d’inspecter.

De temps à autre, l’air frais soulève ses cheveux châtain clair qui prennent des reflets roux lorsque le soleil pointe entre les nuages. Dans ces moments-là se révèlent au grand jour ses yeux devenus hagards et vitreux. Entre sa canne et son regard si particulier, la femme ressemble à une vieille aveugle égarée, pourtant elle n’a qu’une trentaine d’années. Malgré sa misérable apparence, elle s’obstine à poursuivre sa quête, à l’affût du plus petit indice ou du moindre bruit.

À mesure qu’elle progresse sur cette route irrégulière, elle s’arrête pour définir l’origine de certains morceaux de vêtement, de papier ou même d’excrément, s’assurant qu’ils ne sont pas l’œuvre de ces maudits loups carnivores. Car d’après les carabiniers, des chiens errants seraient à l’origine de l’enlèvement de son enfant. Convaincue que son dévouement à la tâche portera ses fruits, elle veut retrouver sa fille et obtenir la preuve que ces loups mangeurs d’humains existent réellement.

Les villageois qu’elle a croisés se sont moqués d’elle en certifiant que la meute de canidés, entendue la nuit précédente, avait emprunté la direction d’une colline se situant désormais quatre kilomètres plus loin face à elle. En réponse à ces médiocres railleries, elle s’est dit que l’écoutant faisait le médisant et n’avait donc pas suivi leurs indications, préférant poursuivre ses investigations plus méthodiquement. Après tout, ses fouilles ne se comptent pas en mètres mais en minutes : chaque seconde écoulée augmente les affres de son calvaire. Ne plus la retrouver lui est insupportable.

À bout de force et déshydratée, elle s’assied sur la murette d’un vieux pont de pierre, bâti en arcade et surplombant les restes d’un cours d’eau désormais asséché.

Elle ferme les paupières, car ses yeux la brûlent, puis elle met ses mains sur son visage et reste un instant immobile, priant pour un signe, un indice qui la mènerait auprès de son enfant disparue.

Au loin, des bruits étranges excitent son ouïe. Elle perd pied et a l’impression d’halluciner. Elle a passé des semaines à chercher sans aucun résultat. Désormais, elle voudrait se réveiller et réaliser que tout cela n’est qu’un horrible cauchemar, mais les hurlements des loups la ramènent à la cruelle réalité. Ils sont là, tout près ! Elle peut y arriver… Elle va y arriver !

Avec l’énergie du désespoir, elle se relève et met la paume de ses mains derrière ses oreilles pour mieux écouter d’où provient ce qui ressemble à des aboiements de chiens hurlant à la mort.

Sa fille est peut-être là-bas, criant, elle aussi ? Mais comment en être sûre ? Même après cette longue absence, cette mère reconnaîtrait les pleurs de sa fille entre mille, mais elle ne peut distinguer correctement ces appels bien trop éloignés.

Soudain, elle lève la tête vers le sommet de la colline, ils sont là-haut, à quelques kilomètres.

Les paysans auraient-ils eu raison ? se demande-t-elle avec espoir.

Une angoisse lui comprime la poitrine. Quelque sentiment puissant lui arrache le cœur à l’idée que sa fille se fait peut-être dévorer par ces prédateurs. La femme perdue marque un temps d’hésitation, lâche sa canne qui tombe dans les buissons et, oubliant son accablement, se précipite à toute allure, gravissant la colline en direction des cris.

Après trois cents mètres de course folle, elle s’essouffle. Encore un ultime effort, elle se fait violence et dans une courte courbe, les gravillons se dérobent sous ses pieds. Elle glisse et chute lourdement, tête en avant. Étourdie, elle se relève. Malgré ses égratignures et sa frustration, elle reprend son chemin plus calmement.

Haletante, elle inspire profondément pour appeler sa fille, mais aucun son ne sort de sa bouche. Elle recommence. Tout à coup, sa voix déchire le vent. L’écho lui revient et, perdue dans sa détresse, elle a l’impression de visualiser les notes de sa voix qui s’approchent et caressent ses oreilles en une supplication.

Prise de vertiges, la mère met sa tête entre ses mains et pleure son désarroi.

Quelle folie ! Comment en suis-je arrivée là ? Pourquoi elle ? Ma fille a-t-elle mérité ce terrible sort ?

Tant de questions sans réponses la hantent, la condamnant à une folie certaine.

Quelques minutes plus tard, un cheval tirant une charrette s’approche. Le paysan qui mène le chargement reconnaît cette dame du village voisin dont l’histoire malheureuse, contée dans toute la région, l’a profondément touché. Désolé de la voir dans cet état, il fait halte devant elle.

Surprise, la femme revient à la réalité.

Suite à cet arrêt au milieu de nulle part, les trois enfants, assis à l’arrière de la carriole, se retournent et observent la scène avec curiosité.

À la vue de l’accoutrement de la femme, ils reconnaissent rapidement l’ensorceleuse de la région. Étonnés, les deux filles et le garçon échangent des regards apeurés, puis le gamin de huit ans crie à son père avant même que celui-ci n’ait rejoint la triste femme :

— Papa, elle veut te parler, la sorcière ?

— Arrête de dire des bêtises, c’est une femme comme une autre ! répond le père en esquissant un sourire.

Épuisée, la mère égarée lève la tête vers les minois des bambins. Soudain, le visage de la plus grande des filles attire particulièrement son attention. Prise d’un espoir fou, elle s’avance brusquement vers elle en tendant la main dans sa direction. C’est toi ! Je le savais, je t’ai retrouvée ! pense-t-elle, heureuse.

Les enfants, effrayés, n’osent plus bouger, comme s’ils craignaient qu’elle leur jette un mauvais sort s’ils esquissent le moindre mouvement.

Brusquement, la femme s’arrête et baisse les bras. Ses traits se crispent, son désespoir reprend le dessus. D’une voix tremblante, elle dit à la petite fille :

— J’ai cru que c’était toi…

Les enfants pivotent vers leur sœur, puis la vagabonde explique :

— Elle te ressemble, tu sais ? Elle a les yeux bleus et les cheveux blond cendré, comme toi… si blond qu’ils reflètent le soleil. Quel âge as-tu, mon enfant ?

De sa petite voix hésitante et pressée par le coup de coude de son frère, la gamine répond :

— Douze ans !

Ce chiffre émeut la mère.

— C’est l’âge de mon enfant…

Un léger sourire se dessine dans le regard de la sorcière, mais dans son esprit, des hurlements de douleur la torturent si intensément que son subconscient lui intime l’ordre de s’endormir. Brusquement, elle perd pied. Le bienfaiteur, par pitié et compassion, l’attrape par la taille et l’aide à monter à l’arrière de la charrette. Épuisée, la femme se laisse faire. L’homme l’aide à s’allonger sur la paille. La sorcière s’endort aux pieds du sosie de sa fille pour ne se réveiller qu’une fois de retour chez elle.

Se voyant revenue à son point de départ, elle commence à s’interroger sur ce qui lui est arrivé. Comprenant qu’il lui faut reprendre sa traque à zéro et que le temps va lui manquer, elle hurle à plusieurs reprises d’un timbre strident. Sa réaction arrache les tripes de son sauveur et de ses trois enfants qui ne comprennent pas la scène.

Malgré sa gorge sèche, elle continue de pousser des cris à s’en déchirer poumons et cordes vocales. Grimaçante, elle n’a plus figure humaine tant la douleur déforme sa bouche grande ouverte. Elle se secoue hystériquement, incapable de savoir comment elle a pu se retrouver là.

Son mari la contraint à retourner à l’intérieur de la maison tout en s’excusant auprès du paysan : il lui sera reconnaissant pour sa bonne action qui va lui éviter de se lancer à sa recherche. Mais force est de constater qu’il sera dans l’obligation de la renvoyer à l’hôpital psychiatrique. La dernière solution émise par son médecin de famille est de la trépaner pour, dit-il, supprimer la névrose et la dépression qui la rongent. Mais cette solution sera-t-elle vraiment suffisante ?

Chapitre 1

Le Secret

Valenciennes,

Nord-Pas-de-Calais, France

19 octobre 1997

Forcés par le destin, Baptiste et sa femme, Sylvie, roulent en direction de l’Hôtel-Dieu. Le long de l’avenue principale, Sylvie avise des pots de fleurs accrochés au haut des lampadaires. Ces suspentes, garnies de compositions florales tombantes, égayent un peu la ville et ajoutent une touche de couleur que le ciel chargé de pluie refuse d’offrir.

Après s’être aidés des panneaux indicateurs, ils trouvent le parking souterrain et se garent au premier sous-sol. Lorsqu’ils sortent enfin du véhicule, l’odeur de pot d’échappement qui baigne le niveau ne suffit pas à rendre désagréable le fait de pouvoir se dégourdir les jambes. C’est que la route a été longue et pesante ! La radio allumée a bien tenté de combler l’absence de conversation, mais elle n’a pas suffi à alléger leur cœur.

Une fois remonté à la surface, Baptiste, l’esprit engourdi, ne sait quelle direction emprunter, alors Sylvie la lui indique en quelques mots. Ils progressent lentement vers l’entrée de l’hôpital.

Le couple, étonné et admiratif face à cet imposant vestige d’avant-guerre, marque une pause. Le porche sombre rappelle la porte d’une prison. Deux piliers en appliques soutiennent une large arcade sur laquelle des briques colorées, placées de manière à transcrire les lettres de « Hôtel-Dieu », certifient ses propriétés.

L’une des multiples ouvertures automatiques coulisse devant eux pour leur laisser libre la vision d’un grand hall. Le couple pénètre à l’intérieur de cette salle lumineuse au centre de laquelle se trouve un îlot avec cinq hôtesses occupées à régulariser des papiers ou à renseigner les visiteurs qui se perdent au milieu de ce labyrinthe.

Le brouhaha et la confusion émanant de cet endroit donnent l’impression qu’ils se tiennent dans une gare plutôt que dans un hôpital.

Baptiste et Sylvie trouvent un indice sur le chemin à suivre, puis obliquent sur la gauche jusqu’à une grande baie vitrée à l’opposé de l’entrée.

Baptiste, la mine défaite par l’épreuve qu’il subit, passe une main dans ses cheveux châtain clair qui tranchent avec ses sourcils blonds, puis la descend sur sa courte barbe qui cache une légère cicatrice sur le menton rappelant un accident de jeunesse. Bien que la blessure ait été parfaitement réparée par les chirurgiens, le traumatisme lui a tout de même laissé de mauvais souvenirs.

Attentionné, il sort le premier et ouvre son parapluie pour protéger sa femme du crachin, il pose sa main libre sur son épaule et la rapproche contre son corps.

Dans leur empressement, les deux amoureux, tout juste arrivés d’Aix-en-Provence où en ce moment y domine l’été indien, n’ont pas pensé à prendre des vêtements chauds.

Ils avancent à pas rapides dans une large allée extérieure aux multiples croisements. Jadis ce lieu fut un centre de soin tenu par des religieux. Le bâtiment administratif que le couple longe est un assemblage de vieilles briques rouge foncé, dites « brickes » qui désignaient la pierre des pauvres. Elles ont tant servi par le passé qu’elles ont gagné leur réputation au fil des années.

Plus loin sur la gauche, Sylvie s’étonne de voir un complexe ultramoderne. Sa base est un bâtiment rectangulaire aux parois de verre d’une vingtaine de mètres de haut, au-dessus duquel se dressent cinq tours rondes et vitrées d’une dizaine d’étages.

Sylvie et Baptiste arrivent près de la section la plus reculée de l’hôpital, devant une ancienne abbaye en forme de U. Le cloître entoure un joli jardin bien touffu, lui-même cerné d’un large préau, soutenu par plusieurs arcades monumentales portant des chapeaux de pierres sculptés, anciennement ajourés et désormais vitrés.

Baptiste s’approche d’une petite guérite située à droite de l’entrée où l’inscription « hygiaphone. Parlez ici » assure sa fonction. Perturbé, il a du mal à se présenter, car c’est dans cet endroit lugubre que le couple se trouve : la morgue.

Le jeune homme entrevoit à peine le profil gauche du gardien. Sa tête, supportant une casquette colorée entre le bleu et le mauve, bascule d’un côté de l’autre dans un rythme incompréhensible. Affalé sur son travail et imperturbable, il n’a pas encore remarqué la présence des visiteurs.

Baptiste, impatient, donne le parapluie à Sylvie et se rapproche encore un peu plus pour se préparer à attirer l’attention du vigile. Il se baisse au niveau de l’ouverture et est étonné d’entendre le son étouffé de voitures de course roulant à grande vitesse. Le veilleur semble embarqué dans son univers fantasque et gesticule encore et toujours de droite à gauche, laissant l’espace d’un instant la vision de l’écran à la vue de Baptiste, mais ce grand champion automobile continue, dirigeant son bolide avec enthousiasme. Le reflet de son sourire niais montre même qu’il se prend pour un pilote de haut niveau.

Un virage un peu plus serré à gauche amène son regard vers les reflets sur le double vitrage. L’homme ressent une présence inattendue, relève la tête, observe l’extérieur où se présente la rue principale de l’hôpital avec l’allée bordée de platanes et le grand hall. Les silhouettes multiples le soustraient à sa passion. Par effet de jeux d’ombres fantomatiques, il est hébété d’apercevoir les deux visiteurs inopinés. Il se tourne vers eux, tapote sur son clavier et cache sans se presser la manette sous son bureau.

Avec un sourire, il les salue :

— Bonjour, en quoi puis-je vous être utile ?

— Oui, bonsoir, nous sommes venus pour ma mère décédée avant-hier, Michaela Ginastera.

— Attendez une minute que je regarde sur mon cahier, ah voilà ! Madame Ginastera, née entre les deux guerres, remarque-t-il. En mille neuf cent vingt-sept, décédée à l’âge de soixante-dix ans, c’est bien cela, Monsieur… ?

— Ginastera Baptiste. Oui, c’est bien elle.

— Elle est en salle numéro trois, puis-je vous enregistrer ?

Le gardien ouvre son répertoire, leur fait répéter leurs noms, puis relève la trappe qui protège des courants d’air pour y glisser le registre des entrées et des sorties accompagné d’un stylo afin que les visiteurs signent.

— Vous arrivez une heure avant la fermeture de ce centre !

— Oui, excusez notre heure tardive, nous venons de loin, répond Baptiste en lançant un regard furtif vers l’écran et le bureau où un désordre conséquent règne.

Baptiste reporte son attention sur le cahier épais dont la moitié des pages a été remplie avec les dates, les heures et les noms des personnes entrantes et sortantes. Des frissons parcourent ses bras quand il comprend que ceux écrits en rouge sont les personnes décédées. Attristé, il a un moment d’égarement en lisant « Ginastera Michaela » écrit juste à côté de sa date de naissance, suivis du numéro de la salle mortuaire dans laquelle son corps se trouve. Même s’il ne portait pas véritablement sa génitrice dans son cœur, l’homme meurtri qu’il est ne s’attendait pas à ce qu’une chose pareille puisse arriver si vite.

De nature optimiste, Baptiste pense habituellement qu’il y a toujours une solution, peu importe ce que la destinée lui inflige, sa devise est que la vie est trop belle pour être gaspillée. Mais aujourd’hui, ses idées s’assombrissent : il réalise combien la vie est courte. Tourmenté, il remet en question son âge : né en 1961 en plein mois d’août, du haut de son mètre soixante-seize il compte trente-six printemps. Pour la deuxième fois de son existence, des angoisses et de la rancœur rongent son âme.

Sylvie comprend son hésitation. Tout comme lui, sa gêne est immense, l’attitude désinvolte du gardien n’aidant pas, elle se met légèrement en retrait.

— Oui, Monsieur, une signature ici, s’impatiente le veilleur.

— Oh oui, merci, excusez-moi… répond Baptiste. Voir le nom de ma mère m’a perturbé.

— C’est vrai, j’aurais dû m’en douter, se radoucit l’homme derrière sa guérite. Pardonnez-moi, j’appelle une responsable pour vous guider.

Le garde se retourne, jette un coup d’œil à l’écran où le jeu vidéo est toujours sur pause, décroche le combiné téléphonique. Le dos tourné, il entame une discussion avec son interlocutrice, de temps en temps, il lui répond par des oui et des non, puis finit par un rire franc.

Sylvie dévisage son mari, inquiète. La situation semble empirer : la nuit commence à tomber, la pluie fine lui arrache des tremblements, la tristesse de son mari l’accable et la froideur du gardien enchérit sur son malaise. Les hôpitaux, elle en a toujours eu une sainte horreur et tout ce qu’elle souhaite est de sortir de cet endroit au plus vite !

— Oui, d’accord nous verrons cela plus tard, poursuit le veilleur. Moi aussi ! OK, à tout de suite, ma belle.

Il raccroche enfin. Il pivote vers le fils de la défunte. Celui-ci prend la main de sa femme autant pour la rassurer elle que lui-même. Le gardien efface les frasques de son sourire, reprenant une mine neutre au moment où le regard de Baptiste se pose sur lui.

— Une de mes collègues ne va pas tarder à venir vous accompagner en salle trois, veuillez l’attendre dans la pièce qui se trouve derrière vous, merci, et toutes mes condoléances…

Soulagé de pouvoir se mettre à l’abri, le couple entre dans une véranda aux allures de salle de pause avec des fauteuils entourant des tables basses et des distributeurs automatiques proposant boissons fraîches et chaudes ou en-cas.

Baptiste propose un café à sa femme pour se réchauffer, mais l’angoisse empêche Sylvie d’avaler quoi que ce soit. Le simple fait de savoir sa belle-mère en exposition lui donne des haut-le-cœur, malgré tout, elle s’efforce de garder le souvenir de Michaela en tant que vivante. Baptiste décide tout de même de s’acheter un cappuccino long et sucré, espérant que la chaleur et le goût amer l’aident à reprendre ses esprits, puis il invite sa femme à s’asseoir sur un siège au tissu épais et rose. Sylvie lance un coup d’œil à son mari qui joue l’âme insensible, mais au fond, elle sait mieux que quiconque que la mort de sa mère l’a abattu.

Un silence pesant s’installe entre le couple, tous deux redoutant la suite de leur visite.

Au bout de cinq minutes, une femme à la tendance à l’embonpoint et dominant Baptiste d’une demi-tête entre dans la pièce. Habillée d’une longue blouse blanche surmontée d’une doudoune argentée sur laquelle un badge agrafé porte l’inscription « Chastain Agnès, médecin légiste secteur B », elle tient un gros calepin sous son bras. Puis, la légiste reporte son attention sur Baptiste et Sylvie. Elle se présente comme étant la responsable de ce secteur dont elle préfère taire la dénomination. D’un geste machinal, elle fouille ses poches, en sort un paquet de mouchoirs en papier et essuie vigoureusement la buée sur les verres de ses lunettes.

Le docteur Chastain demande la carte d’identité de la personne la plus proche de la défunte, Baptiste étant le fils, il tire la sienne de sa sacoche. Stricte sur les principes, elle vérifie son nom de famille, cherche à le comparer avec celui du registre. Après quelques secondes, relève la tête en direction de Baptiste et s’exprime avec tendresse :

— Madame, Monsieur, je vous présente mes condoléances.

— Nous vous remercions pour votre gentillesse, accorde Sylvie.

— Vous arrivez de Provence ?

— Oui, comment le savez-vous ? interroge Sylvie avec étonnement.

— Votre adresse sur la carte d’identité, et bien sûr, votre accent. Du côté de ma famille, j’ai un frère qui est parti vivre près de Cavaillon avec sa femme. Ils sont si heureux de leur nouvelle région qu’ils disent revivre.

— C’est pareil pour moi, acquiesce Baptiste. Ma femme est originaire de Provence, de mon côté, je suis né à Valenciennes, et depuis que j’ai découvert le midi, je ne veux plus mettre les pieds dans le Nord !

— Chaque région a son charme, mais dès que j’ai l’occasion de descendre chez mon frère, j’y vais avec joie, avoue Agnès.

Ces simples phrases de sympathie détendent un tant soit peu l’atmosphère. Après cela, la légiste demande au couple de la suivre. En passant, elle rend le registre à son collègue dans sa guérite qui la remercie avec un regard alangui et un sourire complice.

Ils contournent un petit parc arborescent. Cette verdure au milieu d’une abbaye reconvertie en secteur médico-légal surprend un peu.

Bientôt, ils arrivent face à la large porte vernie en chêne foncé de la salle numéro trois. Des couronnes de fleurs sculptées dans le bois font le tour des cadres et laissent ressortir les deux parties centrales, hautes et basses, ornées de deux pointes de diamant modelées dans la masse. Qui aurait cru que derrière une telle œuvre d’art se trouvait la mort ?

Un frisson court le long de l’échine de Baptiste qui appréhende la suite des événements.

De son côté, la légiste appuie son épaule contre la lourde porte et pousse avec force. Le puissant groom mal réglé résiste un instant. Puis, la porte s’ouvre avec lenteur. Un courant d’air frais enrobe le visage de Baptiste. Il entend le ronflement d’une climatisation. Sylvie a la sensation qu’une présence glaciale traverse son corps. Son instinct lui intime l’ordre de faire un pas en arrière. Sentant sa femme se retirer, Baptiste pivote vers elle.

— Tu veux retourner dans la salle d’attente ? Je peux me recueillir seul, propose-t-il.

Le jeune homme sait que Sylvie ne supportera pas de voir un cadavre froid et blafard, elle préférera patienter dans le couloir. Son hypersensibilité la trouble à tel point qu’elle blêmit.

— D’accord, mais je t’attends ici.

Baptiste dépose un bref baiser sur les lèvres de sa femme autant pour la calmer que pour se donner du courage.

Il se tourne vers Agnès, tenant désormais la porte entre-ouverte :

— Quand vous souhaiterez partir, vous n’aurez qu’à appuyer sur le bouton à droite et à tirer la porte, indiqua-t-elle.

— Merci, répond Baptiste, le visage livide.

Après un instant d’hésitation, il relâche doucement la main de sa femme, puis pénètre dans la pièce où règne un froid hostile. Le sentiment de profaner une tombe mortuaire égyptienne l’envahit et l’oppresse, d’autant plus que le lieu est aménagé tout spécialement pour sa mère. Il avance à pas lents dans cet endroit sombre. Son regard se fixe sur le parterre de marbre, en damier géant noir et blanc, qui lui rappelle les multiples parties d’échecs, quand, dans ses jeunes années, il se bernait à vouloir gagner contre son père, trop fort pour lui.

Courageusement, il redresse la tête pour pouvoir observer sa mère. La basse température qui tourne et qui l’enveloppe ne lui fait plus aucun effet, mais derrière lui, le clic-clac automatique de la porte qui s’est refermée lui donne un coup de sang. Il se sent pris au piège, presque menacé par des forces obscures, irréelles, sans comprendre pourquoi cette émotion l’envahit.

Hésitant, Baptiste prend une grande bouffée d’air, cherche à contrôler sa tension. Rester seul à seul avec cette… ce… non, il ne parvient pas à exprimer ce que son cerveau discerne de surréaliste.

Le fils se rapproche du corps pour mieux honorer sa mère, allongée sur un tiroir métallique couverte jusqu’aux épaules par un drap.

Baptiste ne trouve toujours pas les mots pour décrire sa solitude, ce sentiment d’abandon. Son regard se pose sur la défunte, telle qu’elle est maintenant, une fin en soi. Le silence qui l’accompagne accroît davantage cette impression. Il s’attend presque à une réaction de sa part.

Les mains jointes, Baptiste semble prier pour l’âme de sa mère, mais dans sa tête, une douloureuse cicatrice qui ne s’est jamais refermée vient de se rouvrir. Une colère sourde monte en lui. Il souhaite lui exprimer ses regrets, ses interrogations. Mais n’est-il pas trop tard pour parler à cette âme perdue des choses dont il se doutait désormais ? Petit à petit, le fils a commencé à recoller certains morceaux de la vie de cette mère solitaire.

Il ferme un instant les yeux puis ses lèvres tremblent, laissant échapper un son inaudible du fond de sa gorge :

— Maman, pourquoi as-tu été si renfermée sur toi-même ? Qu’as-tu compris de la vie ? Absolument rien !

Il hésite un instant et, pris d’un mouvement de déni, il secoue légèrement la tête, dépité.

— Tu as détruit ce qui restait de ton existence. Tu es restée cloîtrée, à te morfondre, à pleurer… Tu n’as pas eu la clairvoyance de t’en rendre compte, mais cela ne t’a menée nulle part !

Baptiste grimace, s’arrête et se remémore son enfance. Il n’a jamais compris pourquoi Michaela a toujours été si déprimée. Il pense qu’elle portait un secret qu’elle ne voulait pas révéler. Un secret qui lui coûtait cher et qui l’empêchait d’aimer ses enfants comme une mère devrait le faire…

Il reprend son souffle puis se détend un tant soit peu. Tous ses souvenirs avec Michaela se mélangent entre sa vie passée et sa présence en ce lieu.

— Je te reconnais, tu es là, allongée, gardant pour toujours ton secret. À personne tu n’as raconté l’histoire de ta vie. Tu viens de partir en emportant ce mystère dans ta tombe. Ton vœu le plus cher – mourir avec lui – s’est enfin réalisé… Mais, comment aurions-nous pu t’aider ? Tu nous as toujours mis à l’écart ! Peut-être était-ce pour mieux nous protéger. Mais de quoi ? Que t’est-il arrivé pour nous repousser à ce point ? N’étions-nous à tes yeux que des erreurs ? Et ta présence vaine, que nous a-t-elle apprise de la vie ? Rien ! C’est comme si tu nous avais abandonnés, sacrifiés à nous-mêmes !

Baptiste, le regard triste, observe le visage de sa mère dont la peau maquillée par avance pour la cérémonie du lendemain cache la pâleur de la mort. Ses cheveux joliment coiffés et laqués pour ce morbide événement enlèvent un peu à la morosité de ses traits.

Baptiste poursuit son monologue avec le fantôme qui paraît attendre avant de réagir à ses interrogations :

— As-tu seulement ressenti la souffrance de ton mari alors qu’il se pliait en quatre pour essayer de te rendre heureuse ? Te satisfaire ! Papa t’a tout donné, mais tu l’as, lui aussi, délaissé de ton amour, comme tu l’as fait avec tes propres enfants. Et, je ne comprends pas pourquoi… C’est vrai, vous aviez pourtant pris la bonne décision en gardant Luciano, même s’il n’est pas le fils de papa…

Le grand-frère de Baptiste n’est en réalité que son demi-frère et l’identité de son père biologique n’a jamais été révélée.

Ce fils en souffrance reprend son discours, tergiversant sur la nature de cette énigme qui a longtemps entouré cette fratrie :

— As-tu été rejetée par ta famille italienne quand tu as appris que tu étais enceinte ? Ou honteuse du qu’en-dira-t-on pour ce que j’imagine être un péché de chair, sûrement consommé avant le mariage, tu as fui ta patrie et ta famille ? Mais qui est le père de mon demi-frère ? Un amant de passage ? Ou pire, un Allemand durant cette maudite guerre ?

Le jeune homme se perd dans ses réflexions sur ce qu’aurait pu être la vie de sa mère, mais en réalité, il ne sait rien d’elle. Elle est comme une inconnue.

— Peut-être mon grand-père est-il la cause de ton enfermement ? Est-ce lui qui t’a reniée ? Et papa, en raison de tes histoires, aurait-il pris la seule et bonne décision : partir du pays de ton cœur et de tes amours. Qui pourra me le dire ?

L’écho de sa voix résonne dans cette pièce sombre, sans aucun meuble apparent. Baptiste écarquille les yeux, la sensation que sa mère l’entend le surprend. Son âme peut-elle encore interagir avec lui ? Il regarde tout autour, des sueurs froides semblent le parcourir, mais ce n’est que le souffle de la ventilation oscillante qui lui fouette désagréablement la peau du visage et lui joue des tours. Au fond, il aimerait que sa mère l’entende, seulement il est conscient qu’elle ne sera plus jamais à son écoute ; ses paroles se perdent dans l’inconscience de la morte. Pourtant, il continue de la blâmer :

— Crois-tu que cela a été facile pour mon père de vivre avec toi ? Il a quitté son Italie natale et tous les souvenirs de son enfance pour toi !

Le père de Baptiste, nommé Genaro, ainsi que Michaela avaient migré dans le nord de la France après la Deuxième Guerre mondiale, espérant trouver du travail loin de leur pays d’origine, l’Italie.

— Maman, tu ne t’en rendais pas compte, ne vivant que pour toi, mais travaillant sans relâche, il s’est sacrifié pour toi et pour ses enfants !

Baptiste ne voit pas que les minutes à la juger passent très vite. Il doit exprimer coûte que coûte ce qu’il a sur le cœur.

Meurtri, l’Aixois vient à regretter ces longs mois passés bien loin de ses parents, mais la vie en avait décidé autrement : sa destinée se trouvait ailleurs, auprès de celle qui est devenue sa femme et qui lui a donné deux enfants ; un don de la vie auquel il tient le plus au monde. Il ne prenait que rarement un long week-end pour retrouver ses géniteurs. Le cœur serré, Baptiste s’en voudra toujours de ne pas les avoir côtoyés plus souvent. Il a l’impression de les avoir abandonnés à leur sort.

Lentement, il se rapproche de sa mère, pose ses mains tremblantes sur la table froide, à la manière d’un naufragé qui se raccroche a une planche flottante dans l’immensité de la mer. La sensation de se retrouver définitivement seul au monde le bouleverse. Son unique souhait aurait été que ses parents soient fiers de lui et de la famille qu’il s’est composée, mais voilà une chose que sa mère n’a jamais daigné montrer. « Tais-toi et marche, la vie fera le reste », avait-elle toujours proclamé. Malheureusement, la vie ne se résume pas à cela : si on ne vous inculque pas les bases essentielles, on se retrouve perdu dans ce monde, prêt à être pressuré jusqu’à la dernière goutte de sang.

Il se penche au-dessus du visage de la morte, l’observe de plus près. Il a l’impression qu’elle va réagir. Impatient, il attend une réponse, mais plus rien ne bouge en ce corps. Une tension de tristesse le gagne.

— Je te regarde là, allongée, comme à ton habitude, prostrée, pas même un semblant de sourire, immobile telle que tu l’as toujours été. Croyais-tu que l’on ne te voyait pas pleurer, jour après jour, année après année, assise dans ton fauteuil à te lamenter, maudissant le jour de ta naissance, malgré les regards que tu détournais lorsqu’on te voyait si triste ?

» Tes enfants, quand ils étaient angoissés, terrorisés par leurs cauchemars ou cloués au lit par une grippe, un gros rhume, les oreillons ou autre, ne pouvaient jamais compter sur toi. C’était notre père qui était là pour nous, malgré ses longues journées de travail. Quel malheur quand papa est décédé, il y a quatre ans déjà, pour que tu découvres… ou que tu comprennes enfin que la vie était magnifique avec lui, merveilleuse même ! Ou du moins, elle aurait pu l’être auprès de cet homme qui a toujours été adorable avec nous tous.

À ce moment-là, Baptiste sent un picotement sous ses paupières, il ferme les yeux, rougis et séchés par le surplus d’animosité envers sa mère. Il se remémore son père disparu. La dernière longue discussion avec Genaro de son vivant s’était déroulée dans ce même hôpital.

***

Quatre ans auparavant, Baptiste reçut un appel téléphonique de son frère, Filippo, lui annonçant la maladie grave de leur père. Le jeune homme, déjà établi en Provence, ne pouvait malheureusement pas se rendre tout de suite à son chevet. Mais attristé par la nouvelle, il promit à son frère de prendre des congés dès que possible pour rendre visite à ses parents.

Quelques jours plus tard, sa mère, en pleurs, l’informait de l’aggravation de l’état de Genaro. Le soir suivant, Baptiste partit seul en voiture pour retrouver sa famille. Même s’il était confortablement assis dans son automobile de bonne facture pour l’époque, il ressentit les courbatures des longues heures de conduite. Il arriva donc exténué dans la maison de son enfance et en pleine nuit.

Sa mère, en larmes, l’accueillit en lui décrivant l’état de son mari : la couleur jaune de sa peau, ses douloureuses nuits, ses toux à répétition, le sang qu’il crachait discrètement dans ses mouchoirs… Difficile pour Baptiste de rassurer cette femme qui, par habitude, vivait seule avec ses angoisses.

Son frère, Filippo, était là, lui aussi, donnant sa version des faits et ses doutes sur la maladie sournoise de leur père.

Baptiste passa d’abord une bonne nuit de sommeil avant de rendre visite à Genaro dès le lendemain. Il pensait que sa mère l’accompagnerait, mais elle disait ne pas en avoir la force, alors elle promit de prendre le relais en fin d’après-midi avec Filippo.

Baptiste souhaitait qu’un miracle se produise, mais un affreux sentiment d’impuissance le saisit quand, dans cet hôpital, il découvrit la chambre de son père vide. Une peur démesurée l’envahit alors. Sa gorge se noua, incapable de réprimer ses émotions. Par chance, une infirmière le vit s’approcher et l’informa que son père avait été emmené en salle d’échographie. Soulagé, Baptiste la remercia et prit la direction du centre de radiologie.

Le spécialiste qui le reçut était l’un de ses anciens camarades d’école, dont seul son prénom, Jean, lui revenait à l’esprit. Les salutations furent amicales. Baptiste entra dans la chambre et s’approcha de son père, allongé sur une table d’examen, torse nu avec une gélatine translucide qui commençait à fondre et à s’étaler sur sa poitrine.

Heureux de retrouver son fils qu’il n’avait pas vu depuis de longs mois, Genaro lui adressa un franc sourire et ils s’embrassèrent longuement.

Baptiste le voyait là, à l’instar d’une femme prête à passer l’échographie d’une grossesse pour une bonne nouvelle, sauf que son père avait la peau d’un jaune peu commun. Après une longue séance d’auscultation et d’étonnement, Jean demanda à Baptiste, un sourire gêné au coin des lèvres, de le suivre jusqu’à son bureau.

— Assieds-toi, proposa gentiment le radiologue.

— Merci, Jean, pourrais-tu me dire pourquoi mon père est jaune de la tête aux pieds ? Cette maladie enfantine, qui ressemble à la jaunisse, ce n’est pas grave, j’espère ?

L’inquiétude se lisait sur le visage de Baptiste alors qu’il posait ces questions. Le coup de massue s’abattit alors sur lui : le médecin lui annonça de but en blanc le pire des diagnostics :

— À son âge si, malheureusement. Ce n’est pas cela qui nous a préoccupés, mais sa maladie incurable qui a attaqué son foie. Là, c’est très sérieux.

— De quelle maladie parles-tu ?

Jean hésita un instant afin de mieux choisir les mots pour le ménager :

— Baptiste, je suis dans le regret de t’annoncer que le foie de ton père est complètement détérioré… La bile a répandu son poison dans tout son organisme et provoque cette coloration. Il nous est impossible de tenter une opération quelconque. Mais le pire, c’est son cancer, couplé à la silicose qui détériore son système interne. Ton père est en phase terminale…

— Ce n’est pas possible ! s’indigna Baptiste. Il ne mérite pas un tel sort ! Comment se fait-il qu’avec l’évolution dans la recherche contre le cancer, vous ne puissiez rien faire ?

Le regard désolé de son ami lui indiqua que la réalité se tenait face à lui. Abattu, Baptiste se pencha en avant et tenta de maîtriser sa respiration afin de reprendre ses esprits. Ses mains tremblantes fouillèrent ses cheveux châtain clair, comme s’il espérait y dénicher le moyen d’empêcher ce malheur. Le docteur respecta son silence pour lui laisser le temps de digérer la nouvelle.

Les yeux embués, Baptiste leva la tête vers le radiologue.

— Combien de temps pourra-t-il tenir ?

Jean secoua la tête, incapable d’être précis, il dut se résoudre à lui fournir une réponse inadaptée et informelle :

— Sa morphologie est très résistante, jusqu’à présent ton père est toujours là, malheureusement l’aggravation de son état va aller en s’accélérant. Son corps ne tiendra pas longtemps, tout au plus, quelques semaines de sursis, peut-être trois, six ? Impossible de prévoir l’évolution de ses infections. Sa résistance corporelle est sa seule ligne de défense. En dernier recours, il aura besoin de morphine. Malheureusement, nous ne pourrons pas faire mieux.

Le médecin soupira puis reprit :

— Ton père travaille dans les mines depuis des années et nous savons que ce métier fait beaucoup de ravages parmi les hommes qui, par leur ignorance des risques qu’ils encourent, mettent leur vie en péril. Même si ton père était venu nous voir deux ou trois ans plus tôt, le résultat aurait sans doute été le même.

Baptiste hocha la tête, assimilant la gravité de la situation, puis lâcha :

— Papa a toujours eu peur des blouses blanches, c’est sa hantise… Je sais pourquoi, maintenant ! Pourrait-on le rapatrier le plus rapidement possible chez lui ?

— C’est le mieux que nous puissions faire ! Mais, vous devez profiter de lui au maximum, passez avec lui plus de temps, si cela vous est possible. Je dis cela pour toute ta famille, chouchoutez-le encore un peu… Baptiste, on n’a qu’un père, tu sais ?

— Mais ? Et la chimiothérapie ne peut-elle pas agir ? questionne le jeune homme qui espère encore un miracle.

— À son stade ? Non, je te le répète, ton père est quand même âgé de soixante-neuf ans, c’est donc impossible.

La mort dans l’âme, Baptiste frotta ses yeux qui piquaient et décida de retourner voir son père. Cela lui fut encore plus difficile, car il ne savait que lui dire sans lui montrer sa détresse. Il reprit sa respiration en essayant de recouvrir un visage neutre. De retour dans la salle d’échographie, son père le prit de vitesse avec son sourire et il regarda son fils dans le fond des yeux, d’un air fier.

— Comment vont Sylvie et les petites ? demanda Genaro, content de pouvoir converser avec lui. Sont-elles venues avec toi ?

— Non, ce voyage est trop pénible pour mes trois femmes, mais elles t’embrassent tendrement.

— Je suis heureux que tu sois venu me voir, cela compte plus que tout au monde ! Ne t’en fais pas, ça ira très bien. Que t’ont dit les médecins ?

Cette question mit Baptiste mal à l’aise. Il sentit son cœur se serrer et il prit une profonde inspiration pour se donner la force de lui mentir sans s’effondrer :

— Qu’ils vont te soigner. Ne t’angoisse pas, papa.

Dans les yeux de Genaro, Baptiste détecta un désespoir indescriptible. Son géniteur doutait de ces paroles rassurantes tout en gardant une petite lueur d’espoir au plus profond de lui.

— Tu sais, mon fils, la vie est courte, très courte. Ne te la rends pas plus dure qu’elle ne l’est, fais toutes les choses que tu aimes le plus simplement du monde. Surtout, dis les choses comme tu les ressens. Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ! Si tu aimes, aime à fond ! Si tu détestes, repousse la cause de tes soucis.

— Pourquoi dis-tu cela, papa ? s’enquit Baptiste, surpris par ces paroles qui semblent cacher de nombreux regrets.

— Attends, je ne sais plus où je voulais en venir, avoue le malade. Ah oui, voilà ! Regarde dans le placard, tu y trouveras mes habits. Dans la poche droite de mon pantalon, il y a un foulard de soie tout entortillé. S’il te plaît, apporte-le-moi !

Le jeune homme s’exécuta. Il déplia le pantalon et récupéra le foulard froissé contenant quelque chose de lourd, il le garda en main, puis replia parfaitement le vêtement. Il le posa ensuite délicatement sur l’une des étagères. Baptiste referma le placard, tendit le carré de soie à son paternel. Genaro le déroula, tout en vérifiant que personne ne le surveille. Son attitude intrigua Baptiste qui s’attendait à découvrir un secret sur son paternel.

Quand Genaro eut complètement déroulé le tissu fin, il laissa pendre un collier en or. Il retourna le pendentif. De ses doigts usés et râpeux, il caressa l’effigie du visage d’une demoiselle sculpté dans de l’ivoire exagérément poli. Baptiste observa son geste et se rappela avoir vu son père effectuer ce même mouvement répétitif à plusieurs reprises, sans en comprendre la raison. Soudain, Baptiste lut une profonde tristesse sur le visage de son père qui se trouvait au bord des larmes. Il l’interpella :

— Papa, tu vas bien ? Je te trouve distant ?

Perdu dans ses pensées, Genaro releva la tête avant de répondre :

— Oui, euh non… Tiens, mon fils, j’aurais aimé vous donner, à toi et à tes frères et sœurs plus d’argent, mais le travail que je faisais ne m’a jamais permis de vous gâter comme je l’aurais souhaité.

— Tu nous as donné la plus belle fortune que nous aurions pu espérer : ton amour sincère. Cela vaut tout l’or du monde, sache-le !

Mais son père n’écoutait pas et poursuivit :

— Je te connais, Baptiste, je sais que tu es curieux et que tu vas toujours au bout de tes idées. Fais-moi plaisir, prends ce collier, il ne vaut pas grand-chose, mais à mes yeux, il est très précieux… Il faut que je t’avoue qu’il m’a été offert par mon seul et véritable amour. Cet objet me réconforte dans les mauvais jours. Je te demande seulement une chose : promets-moi que tu le porteras toujours ! Plus tard, je ne doute pas que tu trouveras pourquoi je t’ai dit cela.

— Qu’y a-t-il de si mystérieux ? Ce bijou ne se trouverait-il pas mieux au cou de maman ? Ou de l’une de mes sœurs ?

— Non, Baptiste, il est pour toi et toi seul ! Plus tard, tu comprendras.

Le malade lui tendit la chaînette, le pendentif se mit à faire le balancier. Genaro, ému, regarda le mouvement qui sembla l’étourdir. Il s’enfonça dans le lit et se sentit à deux doigts de s’endormir tant il était fatigué.

De son côté, Baptiste arrêta le balancement hypnotique et porta son attention sur le magnifique camée. Il remarqua que le visage sculpté était franchement usé par les caresses répétées des doigts de son père. S’interrogeant sur l’origine de ce pendentif, il jeta un coup d’œil à Genaro. Quand il vit à quel point il était exténué, il n’osa pas l’interroger. Baptiste attrapa les couvertures et les remonta jusque sous le cou du malade en lui disant :

— Oui, je le garderai toujours sur moi ! Mais pourquoi moi ?

Genaro se tortilla dans son lit, cachant avec difficulté sa souffrance. L’homme ne voulait pas montrer son angoisse ni aucun signe de faiblesse, alors avec un sourire contrit et des yeux humides, il dit :

— Va rejoindre maman à la maison. Elle t’attend impatiemment.

Refusant d’être repoussé, Baptiste prit la main jaunie et fiévreuse de son père.

— Papa, je suis arrivé hier soir, j’ai déjà vu maman, elle viendra peut-être cet après-midi. Puis, de toute façon, je suis venu pour te voir, alors je veux rester encore un peu avec toi.

Genaro le gratifia d’un regard empli d’amour. Ils passèrent la matinée complète et une partie de l’après-midi ensemble, comme jamais ils l’avaient fait. Parlant des heures entières, l’un de sa retraite, de ses voisins, des gueules noires, de tous ses bons souvenirs en tant que mineur de fond, l’autre de sa femme, de ses filles et de sa villa en pleine construction.

Baptiste se souvint que, dans sa jeunesse, son père lui avait donné deux véritables conseils, il répéta le premier :

— Papa un jour, je ne sais pas pourquoi tu m’as dit : « quoi qu’il arrive ne va jamais travailler dans le fond d’une mine, quelle qu’elle soit ».

Baptiste s’était tenu à cet avertissement. Pourtant, son père y avait travaillé durant de longues années. Il est vrai que la main-d’œuvre manquait terriblement. Voyant venir la multiplication des maladies, le gouvernement avait orchestré l’arrêt total de la majeure partie des mines à charbon de France.

Genaro lui avait aussi recommandé de ne jamais fumer de cigarettes, si jamais quelqu’un lui en offrait une, il devait la refuser. Ce sont des conseils que son fils a réellement respectés. Baptiste rappela ces dires à son père alité qui se mit à rire et à tousser. Une quinte de toux rauque, comme souvent il en avait.

L’Aixois se souvint que leurs angoisses étaient terribles, quand la sirène des houillères se mettait à hurler pour annoncer un incident ou une catastrophe. Toutes les femmes se rendaient à l’entrée de cette entreprise de mort. Les enfants attendaient à la maison l’annonce d’un accident. Pour Baptiste, ce fut les dernières années de travail de son père qui lui avaient semblé les plus critiques avec son âge avancé, sa fatigue accumulée et ce début de silicose. Cette maladie que les médecins sous les ordres de la direction des hauts fonctionnaires des mines avaient été obligés d’étouffer. Baptiste leur en voulait à tous ces vendus, ces charcutiers du dimanche.

À la vue des couleurs que prenait le visage de Genaro, le jeune homme avait la ferme intention d’appeler les infirmières, mais par chance, la toux se calma progressivement. Dans le coin de sa mémoire, Baptiste se souvint que cela lui arrivait fréquemment, mais Genaro, courageux ou inconscient, disait avec une petite grimace :

— Ce n’est pas grave, mon fils. Je dégage un peu cette poussière de mes poumons, puis cela ira mieux.

Sa retraite, il n’avait pas pu la passer en bonne santé, elle s’accompagnait de nombreuses douleurs. Et son état n’avait fait qu’empirer.

Finalement, Genaro retrouva une respiration normale et sourit à son fils pour le rassurer. Ils reprirent leur discussion en échangeant leurs souvenirs communs et en oubliant presque leurs contrariétés. Dans leur dernière conversation, Baptiste se surprit à caresser le pendentif comme le faisait toujours son père, geste qui fit sourire Genaro.

Baptiste semblait reconnaître la joie de vivre de son paternel. Seuls les mouvements répétés de ses douleurs intercostales, qu’il essayait vainement de cacher en croisant ses bras contre son ventre meurtri tout en se tortillant en silence, témoignaient de sa désastreuse infection. Baptiste comprenait le triste sort qui s’abattait sur toute la famille. Trop loin pour venir rendre d’autres visites, il devina, à juste titre, que cela serait la dernière fois qu’il voyait son père vivant.

Quelques jours après la visite de son fils, la maladie emporta Genaro. Cette ultime journée passée avec lui restera à jamais ancrée dans la mémoire de Baptiste.

Le miracle tant espéré n’avait pas eu lieu…

***

Baptiste sort de ses souvenirs. Son cerveau revient au présent, il est toujours auprès de la défunte gisant face à lui, dans cette morgue froide et sombre.

Son regard se reporte sur le visage de sa mère. N’aura-t-elle jamais donné un peu d’amour ou de joie à papa ? Du moins, c’est ce que se demande Baptiste. Cette fois-ci, il fulmine intérieurement :

Maman, tu te rappelles le moment où tu as appris son décès ? Tu t’es vraiment mise à pleurer, tu as pris conscience que cet homme adorable était la seule branche à laquelle ta vie, notre vie, se raccrochait.

La colère monte en lui, sans qu’il parvienne à s’en défaire, elle s’ajoute à sa hausse de tension qui commence à affoler son cœur. Il se surprend à parler ouvertement à ce cadavre froid et impassible :

— Saurai-je un jour pourquoi toute ta vie tu as pleuré, seule dans ton coin en nous laissant mes frères et sœurs hors de tes impénétrables confidences ?

Baptiste se reprend, serre les dents jusqu’à se faire mal à la mâchoire, puis ferme les yeux pour s’imprégner une dernière fois du visage neutre de sa mère.

À ce moment-là, il commence à réaliser qu’il est orphelin. Plus de mère, plus de père, ils sont définitivement partis. Lentement, sa colère retombe, il décompresse et observe une ultime fois cette enveloppe charnelle inerte. Ce corps, désormais sans vie, qui par amour, lui a offert la sienne. Baptiste interrompt ses rêveries et conclut en murmurant ces quelques mots :

— Repose en paix.

Aujourd’hui, les traits du visage de Baptiste sont exténués. Son regard bleu ciel rempli de gentillesse et surligné par des sourcils blonds est marqué par de larges cernes. Vêtu d’un costume pour l’occasion, Baptiste, avec son imposante carrure, laisse penser qu’il a tendance à entretenir son corps. En réalité, son métier de chaudronnier l’oblige à manipuler de lourds matériaux, ce qui le maintient en forme. Avec ces derniers événements, il n’a pas encore pris le temps de se raser, ne parvenant pas à admettre la mort de sa mère.

La fermeture de la morgue n’est plus qu’une question de minutes. L’envie de reculer, de partir, de revenir en arrière dans sa vie lui prend, mais Baptiste sait qu’il est désormais trop tard, le temps s’est joué de son indifférence et de sa patience.

Dans son dos, il entend le cliquetis de la serrure. L’un des battants de la lourde porte en chêne s’ouvre, laissant entrer une légère lumière, ainsi qu’un courant d’air presque chaud. Le jeune homme remarque que son ombre s’allonge et s’étale sur le drap de la défunte. Maintenant, elle le couvre complètement, donnant l’impression que l’ombre du fils s’allonge sur le corps inanimé de sa mère. Un second souffle tiède lui caresse le dos ainsi que son cou nu, il sent la différence de température entre le couloir et cette pièce que seul le froid de la mort vient troubler.

Un homme entre et s’exclame :

— Monsieur ? Il se fait tard…

— Oui, excusez-moi ! Encore une minute, je vous remercie pour tout ce que vous faites.

L’homme ressort de la chambre funéraire et Baptiste pose une dernière fois le bout de ses doigts sur les lèvres de sa mère. Il a l’impression de ne pas vraiment la connaître. La gorge serrée, il dissimule une forte émotion qui trouble sa vision. Finalement, était-elle venue en France pour fuir ses secrets ? Mais de qui ? De quoi ? Le jeune homme veut savoir. Il doit comprendre !

Soudain, la mauvaise sensation que tout en cette mère n’était que mensonge et qu’elle s’était obstinée à garder son cœur meurtri définitivement clos le prend.

Baptiste, les yeux brillants et le visage triste, se mord les lèvres. Sa décision est prise : il va fouiller dans le passé de ses parents afin de découvrir pourquoi sa mère avait toujours l’air tourmentée.

Chapitre 2

Michaela

Merine,

Pouille, Italie

22 août 1944

En ces temps de guerre, beaucoup de maris, mais aussi de fils, sont partis défendre leur pays. Que ces hommes soient sans espoir de retour ou faits prisonniers par on ne sait quel État : Français, Anglais, Allemand, Russe, voire même par leur propre patrie, leurs épouses et mères restent dans l’expectative de recevoir de leurs nouvelles.

Malgré cela, elles se retrouvent contraintes à effectuer des gestes habituellement réservés aux hommes. En effet, le manque de nourriture est devenu la principale préoccupation de cette nation pour laquelle le manque d’eau et de denrées se fait ressentir depuis que les armées ont saisi la majeure partie des réserves paysannes. Sans compter que les déserteurs d’origines diverses provoquent la multiplication de vols et braconnages dans les petites et grandes exploitations du voisinage.

Les carabiniers, obligés par leurs fonctions, mettent tout en œuvre pour endiguer ces fléaux et ne peuvent se permettre de jouer de compassion. Alors, comme il le fait de plus en plus souvent, le commandant Marelli effectue l’une de ses rondes.

En dépit de la chaleur insoutenable, il chevauche sa monture avec souplesse, dans ses vêtements militaires blancs sur lequel s’entrecroisent des lanières de cuir noir supportant ses armes de fonction.

Il atteint le sommet d’une des plus hautes collines du coin et examine les oliveraies en contrebas dont les arbres millénaires sont alignés et parfaitement quadrillés, tels des soldats en attente d’ordres.

Le gardien de la paix dictatoriale descend fièrement de son destrier. Il délace la lanière qui cachette sa sacoche et cherche sa gourde remplie de vin. La soif le tenaille sans arrêt comme un manque, il boit ce breuvage alcoolisé à ne plus se retenir puis lève la tête en arrière pour avaler jusqu’à la dernière goutte de cet arôme magique. Légèrement ivre, il glisse une main dans le fond de sa musette, mais ne trouve pas la seconde bouteille. Franco pestifère un instant, avant de reprendre ses esprits.

Il attrape sa paire de jumelles, ajuste les optiques à contrechamps, puis observe les alentours et le bleu de la mer Adriatique au loin.

Inspecter les environs de ce paysage aux reliefs majestueux demande patience et minutie. Il fronce les sourcils et des rides apparaissent sur son front, lui donnant un air acariâtre. Son regard froid fouille les oliviers à la recherche de l’un de ces voleurs de poules. Il le sait bien, les mendiants s’attaquent à tout pourvu qu’ils obtiennent un peu de nourriture ou quelques lires.

Une goutte de sueur chatouille ses lèvres fines cachées par sa grosse moustache masquant un caractère fourbe et mesquin.

Du bout de ses jumelles, il plonge dans la mer qui lui donne tant envie de se jeter à l’eau. Il tourne sur lui-même et aperçoit le chef-lieu de la région des Pouille, Lecce, ancienne ville gallo-romaine centrée au sud de ce que l’on appelle la cheville de l’Italie. Continuant son tour d’horizon, Franco sursaute en mirant l’œil de son étalon resté à côté de lui.

— Enlève-toi de là ! Concentré de bourricot que tu es !

Il lève la cravache. Sentant l’intonation de son cavalier anormale, l’animal fait brusquement deux pas en arrière en secouant la tête, prêt à donner un coup de museau à Franco s’il s’approche trop.

L’impressionnante morphologie de l’animal calme la colère du commandant qui recule à son tour, stupéfait, puis reprend son observation comme si rien ne l’avait dérangé. Le carabinier est placé à un endroit stratégique, d’ici, il voit la majeure partie des chemins qui se croisent et partent en une étoile à sept branches.

Il range ses jumelles et scrute les alentours à l’œil nu pour avoir une meilleure vue d’ensemble. Rien de suspect. L’action n’est pas pour tout de suite. Franco lâche un long soupir et essaie de décoller ses vêtements lourds qui lui collent à la peau en les pinçant et en tirant dessus. Finalement, ne pas avoir à partir au grand galop lui évitera d’avoir encore plus chaud !

Les paysans du coin se plaignent des vols incessants sur leurs cultures, mais seuls six carabiniers ont été mis en place pour contrôler et protéger le quart sud de cette immense région. Alors, avec si peu de personnel, il est difficile de mieux prévenir ces infractions.

Après un petit moment, le commandant reprend sa marche, tenant son pur-sang Murgese par la longe. Ce vieil animal à la robe noir brillant que Franco trouve un peu gros est prénommé Mussolini, sobriquet qui prête à sourire. Pour le protéger contre les plantes épineuses et sauvages de cette contrée, son palefrenier lui a bandé ses quatre jambes, des genoux jusqu’au ras de ses sabots ferrés au point de donner l’impression qu’il porte des chaussettes blanches.

Brusquement, des cris attirent l’attention du carabinier.

— Commandant Marelli ? Eh oh ? Attendez-moi ! J’arrive !

Ces mots émanent de l’un des nombreux chemins de traverse, par-derrière les champs d’oliviers. Étonné de ces appels déformés par l’écho, le policier cherche leur provenance.

— Oh ? Eh, Franco ! C’est moi, Fernando. J’arrive !

Agacé, Franco se tourne et retourne, gêné par l’imposant Mussolini qui lui gâche une partie de la vue. Puis il s’enquiert :

— Où es-tu ? Je n’arrive pas à te situer !

— Juste derrière le croisement ! Attendez, commandant ! Je m’approche ! Enfin, si ma jument veut bien me laisser la chevaucher, je ne sais pas ce qu’elle a aujourd’hui !

Ce gai luron, le novice du commissariat, est rapidement devenu le souffre-douleur de son supérieur. Il faut dire qu’avec sa peau mate, ses cheveux noirs légèrement frisés et embrouillés, Fernando est le parfait croisement des suites d’une occupation arabe. Mais son charisme fait tourner bien des têtes ! Jaloux de ce beau jeune homme, le commandant Marelli se venge en le prenant pour le fou du roi. D’ailleurs, il ne manque pas une occasion de lui rappeler qu’il a été pistonné pour obtenir ce poste de carabinier. En effet, Fernando est marié à la fille d’un général des armées italiennes, parti en guerre dès le commencement du conflit.

Le gémissement du cheval de Fernando, réticent à gravir la colline par une telle chaleur, se fait entendre puis un coup de cravache retentit, suivi d’un râle de désespoir du cavalier qui a du mal à enfourcher son destrier.

— Bon sang ! Arrête de bouger ! vocifère Fernando. Vas-tu cesser de tourner en rond ? Bourrique de Rachele-Guidi !

À ce moment-là, Franco met ses mains sur ses hanches et éclate de rire en reconnaissant le style de Fernando qui essaie de monter sur sa jument, surnommée du nom de la dernière conjointe de Mussolini.

Les deux hommes se retrouvent après six heures de patrouille, ne croyant pas se rejoindre si loin du commissariat. Les claquements des sabots de la jument sur les dalles résonnent. Franco, d’un bond majestueux, monte sur Mussolini, il donne un coup d’éperons sur son arrière-train. Son destrier s’élance en direction de son coéquipier.

— Ne bouge pas, j’arrive ! s’écrie-t-il à l’intention du bleu.

— Non, ne vous inquiétez pas, Commandant, je vais y arriver !

Fernando fait encore un effort, car il sait que Franco va durement le réprimander si jamais il ne parvient pas à chevaucher Rachele-Guidi.

Mussolini, lancé au grand galop, s’engage dans un croisement sans aucune visibilité, quand surgit en face de lui, Fernando sur le dos de Rachele. Dans son élan, les cavaliers ne parviennent pas à stopper leurs montures. Le jeune carabinier se fait sèchement percuter par Mussolini. Le choc les déséquilibre. Les carabiniers sont à deux doigts de basculer. Franco, coléreux comme à son habitude, donne un coup de cravache aux cuisses de son équipier. Collé contre lui, Fernando n’en finit pas de s’excuser.

— Qu’est-ce qui t’arrive, espèce d’idiot, tu as de la peine à contrôler ton cheval ? crie Franco, hargneusement.

— Mais non ! Excusez-moi, patron, ma jument est épuisée ! La semaine a été longue et cette journée encore plus, se défend-il en baissant les yeux.

— Longue journée ! Tu te fous de moi, mon pauvre ami ? Où étais-tu, pendant que je faisais le grand tour d’Otranto à Ugento, tout en contournant la région de part et d’autre ? ironise Franco.