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Quinquagénaire malmené par la vie, Amédée Dumain décide de quitter la ville pour le hameau déserté de la Ribière...
Pendant la durée des travaux nécessaires à la réhabilitation de son havre de paix endommagé par un violent orage, il s’installe dans une auberge. Là, il fait la connaissance de la fille de la maison, Pauline, âgée de vingt ans, qui reste prostrée des heures durant et qui ne communique plus depuis la mort brutale de son père, trois ans plus tôt. Se prenant d’amitié pour elle, Amédée essaie, avec patience et passion, de la sortir du monde du silence. Les progrès sont lents. Mais un jour le destin s’en mêle : à la suite d’un choc émotionnel, Pauline retrouve l’usage de la parole et voit sa vie menacée… Quel est le lourd secret qui semble hanter cette petite bourgade d’apparence paisible ? Et ne serait-ce pas pour tenter de le percer qu’Amédée, le baroudeur au cœur tendre, est venu se perdre en ces lieux reculés ?
Deux âmes blessées se rencontrent et s'aident mutuellement dans ce roman de terroir poignant.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un secret de village qui se dévoile page après page.[...] Ce roman régional m'a fait passer un bon moment de lecture. -
Nathaliecez, Babelio
Jean-Paul Romain-Ringuier, auteur de huit romans du terroir, d’une biographie et d’un recueil de nouvelles, aime les personnages vrais et les histoires fortes au cœur d’une nature authentique. -
J. G, sudouest.f
À PROPOS DE L'AUTEUR
S’inspirant de son étonnant parcours de vie,
Jean-Paul Romain Ringuier signe de savoureux romans de terroir qui ne laissent jamais le dernier mot au malheur mais toujours à la vie. Ses histoires sont peuplées de personnages souvent désespérants mais toujours attachants, dont les épopées individuelles se croisent dans la grande écume des petites ambitions. La Ferme des Combes a reçu le prix Panazô 2012.
L’auteur vit à côté de Limoges.
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Seitenzahl: 355
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Zoé, ma petite-fille
« Joindre les mains, c’est bien ;mais les ouvrir, c’est mieux »L. Rastibonne
En cette fin avril 1947, Amédée Dumain démarra sa moto, fit un petit signe à Monique Rieux et prit la direction du pont Saint-Étienne. Son casque attaché derrière la selle, l’air frais du point du jour glissait dans sa chevelure. En longeant la Vienne, son regard suivit un instant les lianes du courant qui se torsadaient en filant vers l’aval. Un peu plus loin, l’échappement de sa moto effaroucha un couple de canards occupés à leur toilette matinale. En réalité, il ne s’en aperçut même pas, se demandant une nouvelle fois s’il ne commettait pas une bêtise en allant s’installer à Saint-Julien. Pourtant, il n’agissait pas sur un coup de tête, ça non. Mais on ne s’improvise pas campagnard du jour au lendemain. Enfin, il verrait bien !
Tout à ses pensées, il emprunta l’avenue Garibaldi et déboucha sur la place Carnot où les petites halles grouillaient de monde, malgré les restrictions que subissait le pays. Ici comme ailleurs, tout était rationné, et certaines denrées tels le lait ou les œufs étaient proprement introuvables.
Amédée s’arrêta un instant, prit le temps d’enfoncer son casque, glissa son écharpe sous le col de sa grosse veste en cuir, vérifia le lourd chargement arrimé à l’arrière de son siège et remonta l’avenue de Paris en direction de Saint-Julien. À la sortie de Limoges, il laissa enfin filer sa nouvelle monture, sa Motobécane D45A, dont le timbre syncopé du moteur quatre temps se propageait dans son sillage.
L’aiguille du cadran de vitesse tutoyait souvent les 80 km/h, mais le pilote fut bientôt contraint de ralentir en abordant les petits contreforts des monts d’Ambazac. Par endroits, les bois s’ouvraient sur le miroir assoupi d’un étang, et aussitôt des tons mordorés éclairaient les frontons boisés. Amédée fut surpris par le jeu d’ombre et de lumière qui naissait du moindre mouvement de terrain. C’était un peu comme si un artiste s’était amusé à jouer avec des nuances allant du vert tendre au jaune marron, sans tenir compte d’une quelconque logique, si bien qu’un air de liberté semblait s’être emparé de la nature. Liberté, qui peu à peu gagnait le pilote. À telle enseigne qu’il se surprit à fredonner Petit Papa Noël, la dernière rengaine de Tino Rossi à la mode. Pour lui, qui n’avait jamais connu la fête de Noël en famille, cette ritournelle avait pourtant des accents nostalgiques.
Décidément, aujourd’hui, un sentiment étrange l’accompagnait. Il avait la sensation de laisser derrière lui les halos de grisaille qui l’environnaient depuis tant d’années. Même si ce n’était qu’une impression, il le savait bien.
Un peu plus loin, une large ouverture à la surface de la chaussée l’obligea à ralentir, et il en profita pour faire une halte. De toute façon, il n’était pas pressé. Personne ne l’attendait. Bercé par le lancinant chuintement du vent qui jouait avec le feuillage, il eut l’impression d’entendre la voix apaisante du médecin militaire : « Vous êtes encore jeune. Cinquante-deux ans… ce n’est rien ! Il faut essayer de regarder vers l’avenir, trouver de nouveaux pôles d’intérêt. Une femme, peut-être ? » Il se souvint avoir alors regardé le praticien, étonné par ses propos. L’avenir ? Depuis 1914 et la mobilisation générale, il n’avait guère quitté l’uniforme. Trente-trois ans ! Et voilà qu’après toutes ces années, il revenait définitivement à la vie civile. Heureusement, Monique Rieux – la mère de Mathieu, un de ses anciens subordonnés – chez qui il logeait, avait su le guider et lui donner le temps de trouver de nouveaux repères. D’ailleurs, la brave femme s’était bien un peu étonnée de sa soudaine envie d’aller se perdre à la campagne. Et les explications oiseuses d’Amédée ne l’avaient pas convaincue. Mais comme ça ne la regardait pas, elle s’était contentée d’un : « Après tout, rien ne vaut la vraie solitude pour s’apercevoir de ce qui nous manque vraiment ! »
Depuis qu’il s’était assis sur le talus et se laissait baigner par le soleil printanier, seules deux automobiles étaient passées. Mais le bruissement lénifiant des lieux fut soudain troublé par le flic-flac caractéristique de chevaux au trot. La carriole avait fière allure et Amédée eut tout le temps de voir l’homme, engoncé dans un long manteau, au visage dévoré par un large chapeau, alors que les cheveux blonds de la jeune dame qui l’accompagnait formaient une légère traîne derrière elle, comme un châle de fragilité. Elle lui adressa un charmant sourire, tandis que l’équipage s’éloignait. Amédée ne le savait pas encore, mais il venait de croiser le regard de la belle Solange Delage.
Il se laissa encore bercer un moment, l’âme bucolique, avant de reprendre sa chevauchée, et ne mit pas longtemps à rattraper la carriole, qui tourna à droite et prit la route étroite qui serpentait jusqu’à Saint-Julien, bourgade où se rendait aussi Amédée. Il allait d’ailleurs dépasser l’attelage lorsque celui-ci emprunta un chemin qui s’enfonçait résolument sous les frondaisons. Il eut l’idée de ralentir, de suivre un instant l’attelage des yeux, mais les cailloux qui parsemaient la chaussée l’en dissuadèrent bien vite.
Un peu plus tard, Amédée déboucha sur un plateau, qui glissait en pente douce, émaillé de prairies. Saint-Julien s’étalait devant ses yeux. Il longeait maintenant les eaux tumultueuses du Taurion. À sa droite, une crête rocheuse s’appuyait sur de solides contreforts et déchirait l’horizon. Cet épaulement donnait l’impression d’être là exprès pour caler le plateau qui s’étageait vers l’est. Amédée laissa glisser son regard vers le bas des parois granitiques ; d’où il était, il eut le sentiment que la masse grisâtre de la Ribière, le hameau où il allait habiter, devait se perdre dans cette direction. Il lui sembla même que le vent jouait avec les ramures, façon de saluer son arrivée, mais il chassa cette image de son esprit, car il savait bien que rien ne serait aussi simple. Il s’arrêta, prit son temps, respira lentement, s’enivra des senteurs suaves du printemps et ferma les yeux. En tout cas, ce n’était pas l’air pur qui lui manquerait !
Quelques instants plus tard, il fit une pause près du presbytère et observa la grande place qui s’ouvrait devant lui. Les vitrines et les échoppes des commerçants se succédaient avec un bel ordonnancement, un peu comme si l’attirance que pouvait susciter l’une devait profiter aux autres. Ses yeux ne quittaient pas cet alignement qui allait de l’auberge Bourdelas, tenue par Odette, au café des Capucines, où officiait la belle Solange Delage. Entre ces deux lieux voués aux libations masculines se tenait l’alimentation de Mme Chassard, Émelyne de son prénom, ainsi qu’Amédée n’allait pas tarder à l’apprendre.
Les bonnes âmes savaient que la Chassard et l’Odette ne s’estimaient guère. Mais, l’une servant les femmes et l’autre accueillant les hommes, avec le temps, un modus vivendi s’était créé. Et le rapide salut qu’elles n’omettaient jamais de se lancer lorsqu’elles se croisaient était le symbole de la paix sociale qu’elles entretenaient, bien conscientes que les hostilités, là comme ailleurs, n’étaient pas bonnes pour le commerce. De toute façon, sur l’oreiller, les couples se racontaient les histoires qui ne manquaient jamais de rebondir de l’une chez l’autre, assurant ainsi le côté incontournable de leur commerce.
En revanche, elles ne portaient guère d’estime à Solange Delage, la jeune tenancière des Capucines. Estime dont Solange se fichait comme d’une guigne. Sa poitrine et ses regards langoureux suffisaient à attirer les forces mâles de la commune, parmi lesquelles nombre d’hommes mariés qui n’hésitaient pas à venir grossir le rang des célibataires et des boutonneux. Tous étaient là pour déguster un ou deux ballons de rouge tout en suivant des yeux la divine silhouette qui balançait sa croupe entre les tables.
Mais, pour en revenir à Amédée, s’il découvrait des horizons inconnus, les habitants, intrigués par le bruit du moteur quatre temps, avaient soulevé les rideaux et guettaient aux fenêtres, quand ils ne passaient pas tout bonnement leur tête par l’entrebâillement de la porte.
Amédée sourit intérieurement. Il avait l’impression d’entendre leurs interrogations : « C’est-y pas le fils machin ? Pourtant, il m’avait semblé plus grand. Et puis, c’est vrai que pour se payer une moto pareille, faut être sacrément riche. Y a pas le cousin des Labrune, celui qui travaille dans les trains, qui devait venir, rapport à la grand-mère qu’est malade ? Pour moi, le gaillard a tout l’air d’être perdu. »
Bref, Amédée devinait au mouvement des lèvres et à celui des têtes qu’il était l’objet de toutes les interrogations. Il décida de les ignorer, il serait toujours temps de faire connaissance par la suite. Il descendit de sa moto et se dirigea vers le monument aux morts qui trônait au beau milieu de la place et déchiffra rapidement quelques noms sous l’inscription « Guerre 1940-1945 ». Puis, avisant l’épicerie, il avança d’un pas décidé et, quelques secondes plus tard, la porte vitrée s’ouvrait sur son passage, après avoir résisté juste ce qu’il fallait pour que l’épicière ait le temps de se remettre dignement derrière sa caisse. Il eut à peine le temps de la saluer que des odeurs fauves, acres, sucrées, assaillirent ses narines. Il respira profondément, lorgna les rangements qui laissaient deviner tout un assortiment de nourriture dont il était impossible de détailler la composition. D’ailleurs, s’il l’avait voulu, les yeux qui l’observaient l’en auraient empêché. Tout en inspirant fortement il crut bon d’annoncer :
— Ça sent bien bon chez vous, madame.
Comme il s’en doutait, la commerçante se rengorgea, plaqua ses mains sur sa blouse, façon de se donner une contenance, et répondit, soudain plus avenante :
— Bah, vous savez, on est pas de la ville, mais on essaie d’avoir un peu de tout, même en période de vaches maigres, comme maintenant. C’est que les clientes sont de plus en plus difficiles ! Mais vous cherchez quelqu’un peut-être ?
Conscient de l’intérêt qu’il suscitait, Amédée choisit de précipiter les choses. De toute façon, il lui faudrait bien donner tôt ou tard quelques détails.
— Oh ! excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Mon nom est Dumain, Amédée Dumain.
Il laissa s’écouler quelques secondes avant d’ajouter :
— Je vais habiter, au moins provisoirement, à la Ribière. Le hameau est un peu à l’écart, je crois ?
Le mouvement de surprise de l’épicière l’amusa, même si la maîtresse femme se reprit bien vite pour donner son avis :
— Ah çà ! pour être à l’écart, c’est à l’écart ! Encore que de nos jours, en voiture ou en moto, c’est de la gnognotte. En tout cas, ça fait bien trois ans que je n’y ai pas mis les pieds. Mais, autant que je me souvienne, les habitations n’étaient guère en état. Alors maintenant, vous pensez…
Elle laissa sa phrase en suspens, espérant que le nouveau venu réclamerait quelques compléments d’information, mais comme il n’en faisait rien, se contentant de triturer inlassablement sa feuille de papier, Émelyne Chassard poursuivit :
— Remarquez, la maison des Laplaud est encore pas trop mal, c’est sans doute là que vous allez. Je vous parle pas de celle des Moreau, parce que là, évidemment…
Pendant que la commerçante argumentait, Amédée se remémora sa première visite à la Ribière. Ce jour-là, il n’avait fait qu’entrevoir la maison. Un coup de voiture aller et retour en compagnie de Mathieu avait suffi. Auguste Laplaud, le propriétaire, un sexagénaire à moitié aveugle, n’avait fait aucune difficulté pour signer le bail, trop content de trouver un hurluberlu qui accepte de venir se perdre dans ce coin isolé. Pendant qu’ils trinquaient, le propriétaire s’était laissé aller à quelques confidences. Et, après avoir convenu que les meubles n’étaient pas de la première jeunesse, mais qu’Amédée pouvait en disposer à sa guise, il avait évoqué la vie locale…
— Ho ! ho ! monsieur Dumain, vous m’entendez ? Qu’est-ce que je vous sers ?
La voix aiguë de l’épicière le sortit de ses pensées. Conscient du regard qui le détaillait, il tendit sa commande tout en essayant d’éluder les interrogations à peine voilées de la maîtresse des lieux.
Quelques instants plus tard, Amédée avait à peine traversé la place, rangé ses achats dans les sacoches de son engin, que des ombres glissaient déjà le long des façades en direction de l’épicerie. Le commerce ne désemplirait pas de la journée et les langues iraient bon train. Avant ce soir, plus personne n’ignorerait son arrivée. Il allait démarrer sa machine lorsqu’il vit un prêtre sortir de l’église. Petit, perdu dans sa soutane élimée, tout dans le visage de l’homme d’Église respirait la bonté.
L’ancien militaire était peu porté vers les bondieuseries, jugeant que si Dieu existait, il n’aurait jamais dû permettre la guerre et les folies qu’elle engendrait. Mais là, sous peine de faire offense, il ne pouvait éviter l’ecclésiastique. De toute façon, ce dernier était déjà face à lui, le visage bonhomme :
— Bonjour, mon fils. Vous avez une bien belle moto !
Amédée fut tenté de lui dire que « mon fils » était de trop, mais quelque chose le retint, sans doute le naturel de la phrase et l’absence de malice. D’ailleurs, il fut presque surpris de s’entendre répondre :
— Pour une fois, je me suis fait plaisir. Je l’étrenne en venant ici.
Dans la conversation qui s’ensuivit avec le prêtre en charge de la paroisse, l’abbé Baubert, il expliqua qu’il allait s’installer à la Ribière.
— J’ai loué la maison des Laplaud.
L’abbé fouilla le regard de son interlocuteur, comme s’il venait de proférer quelque énormité, puis, sans doute satisfait par ce qu’il venait d’y découvrir, il lui indiqua le chemin.
— Prenez le petit pont à droite en sortant de Saint-Julien. Ensuite, vous suivrez le cours du Taurion. Vous laisserez le chemin de la Vauloube sur la gauche et ce sera tout droit. Vous ne pouvez pas vous tromper.
Après quelques menus bavardages, sur un dernier salut, Amédée démarra son engin et prit la direction recommandées. Il roulait au pas, le murmure de la rivière l’accompagnait. Par instants, il apercevait l’onde, veinée de traînes blanches, qui courait le long des berges.
Finalement, ce fut presque en flânant qu’il découvrit la masse austère des constructions, jusque-là dissimulées dans une sorte de cuvette.
Il était arrivé à la Ribière !
En se réveillant le matin de sa première nuit à la Ribière, Amédée mit quelques secondes avant de se rappeler où il se trouvait. Dès qu’il fut debout, il s’approcha du fenestrou où les araignées avaient depuis longtemps tissé leurs toiles, improbable rideau à l’opacité veloutée. Il déchira une partie des lambeaux et observa le ciel. Il était dégagé et son bleu pâle annonçait une belle journée.
Satisfait, il laissa son regard glisser sur son nouvel horizon. En face, à une trentaine de mètres environ, la maison, aux volets condamnés par de solides écharpes en bois, avait un air lugubre. Contre son pignon, les restes d’une remise dévastée par le feu y ajoutaient une touche inquiétante. Fort heureusement, pour égayer ce tableau, tout à côté, un talus s’éclairait de primevères. Ailleurs, des toupets de violettes habillaient le pied des maçonneries. Plus loin, le jaune des pissenlits attirait les premiers rayons du soleil.
Quand ses yeux furent rassasiés, Amédée s’approcha du seau et s’aspergea la figure d’un coup d’eau. Ensuite, il déjeuna frugalement et fit jouer les articulations de ses mains et de ses bras qui peinaient à lui obéir pleinement. Il est vrai que la veille, heureux de se vider la tête, il avait entièrement dégagé le dessus du puits situé contre le pignon nord. Le roncier qui s’y était développé en toute liberté s’était rendu non sans combattre. Mais, après un effort dont il ne se serait jamais cru capable, il avait réussi à en nettoyer les abords immédiats. L’eau cristalline était là, à peine à deux mètres de profondeur. Pour étancher sa soif, il avait aussitôt fait descendre le vieux seau et la chaîne avait naturellement repris sa musique d’antan, un peu comme si elle annonçait joyeusement une habitude retrouvée. Il n’aurait pas à aller puiser l’eau au ruisseau qui serpentait un peu plus bas.
Il eut un sourire en se disant qu’il se comportait déjà comme s’il devait rester, ce qu’il n’envisageait qu’à titre provisoire, histoire de faire le bilan, de se retrouver seul face à son passé, à son âme. Histoire aussi de tenir la promesse faite à une morte, à ses souvenirs. Oui, ses souvenirs et l’image de ceux qui l’avaient aidé, aimé, quand sa vie n’était que souffrance.
Il était revenu près de la fenêtre lorsque son regard fut attiré par un mouvement sur la gauche. Il se pencha et cligna des yeux. Il lui sembla qu’une ombre s’était glissée à l’angle d’un bâtiment. Soudain pressé, sans trop savoir pourquoi, il ouvrit la porte d’entrée et sortit sur le seuil, prêt à engager la conversation, façon de lier connaissance. Mais il eut beau écarquiller les yeux, il n’y avait personne. Il avait dû rêver ! D’ailleurs, les moineaux voletaient dans un froufroutement soyeux, comme si de rien n’était. Or, à la moindre alerte, ils n’auraient pas manqué de s’enfuir.
Intrigué, Amédée fit un rapide tour du hameau sans remarquer les yeux qui l’observaient, le jaugeaient. Il n’insista pas. De toute façon, il avait de quoi s’occuper.
Il fit provision de brindilles et de bois mort, trouva quelques bûches empilées dans une resserre et stocka le bois près de la cheminée qu’il prit soin de nettoyer. Ensuite seulement, il entreprit d’épousseter les meubles et de balayer la pièce.
Vers midi, il eut l’impression étrange que le soleil entrait plus librement dans la maison. Il continua sa besogne et finit de ranger ses quelques affaires, le reste arriverait le surlendemain ou un peu plus tard, transporté par ses fidèles Cargo et Mathieu. En attendant, il devait s’organiser.
Vers le milieu de l’après-midi, il fut surpris par le brusque changement de temps. Quelques nuages, poussés par une brise essoufflée, jouèrent avec les couleurs et laissèrent la grisaille s’installer. Finalement, au lieu de sortir visiter les environs, il décida de faire une flambée.
Le petit bois, un peu humide, exhalait ses premières fumerolles sous le halètement nerveux des fagots de genêts. Après quelques éclairs et de timides geignements, les brindilles chantèrent sous la flamme. Aussitôt, la fumée se rua dans la salle commune, comme si l’habitude de suivre le boisseau s’était perdue avec le temps. Amédée, qui toussait, fut obligé d’ouvrir la porte en grand. Là, sur le seuil, alors que ses yeux le piquaient encore, son regard se porta en direction du chemin et il revécut son arrivée.
Dès l’abord, il avait été étonné par la disposition de la Ribière. Une construction basse se tenait seule, telle une sentinelle prudente, à l’amorce du hameau, alors que quatre autres bâtisses, dont la sienne, se faisaient face de chaque côté d’une improbable ruelle. Un peu au-dessus, des granges, plus ou moins allongées, érigeaient leurs murs de pierre en enceinte, le dos tourné au vent. Heureusement, comme si son rôle était d’apporter une note de gaieté à cet ensemble, une prairie de vert tendre prenait ses marques auprès des habitations et s’étalait sur deux ou trois hectares vers la forêt des Sagnes. À partir de la Ribière, la crinière des arbres dissimulait les parois granitiques du Sud et formait un dodelinement qui montait en pente douce jusqu’aux collines alentour et couvrait tout à des kilomètres à la ronde.
Mais ce qui l’avait le plus étonné, c’était l’impression de vie qui se dégageait de l’ensemble, un peu comme si les habitants s’étaient cachés à son approche et n’allaient plus tarder à paraître. Le nouvel arrivant avait même tendu le cou, guettant un signe, mais seul le silence avait répondu à son attente.
Il avait d’abord contemplé la maison des Laplaud, celle où il logerait. Il en avait fait le tour, tel un animal qui prend ses précautions avant de s’abandonner à un repos mérité. Après avoir noté la solidité des ouvertures, il avait sorti la clé de sa poche, mais n’avait pas eu besoin de l’utiliser. À sa grande surprise, la porte n’était pas fermée à clé !
Alors qu’il revivait son arrivée, une bourrasque chahuta la porte et le rappela à la réalité. Il se gourmanda : « Bon Dieu ! j’ai oublié le feu. » Repoussant le battant de chêne, il disposa aussitôt des poignées de brindilles sèches sur les braises rougeoyantes avant de se mettre à genoux pour souffler à pleins poumons. Et cette fois, dès que le grésillement s’amplifia, il ajouta trois petites bûches. D’abord hésitant, le feu lécha doucement l’écorce du chêne, puis, après en avoir caressé l’échine, il dressa fièrement sa crête. Les flammes, en s’étirant, éclairèrent le visage et les mains du nouveau locataire. Dans la magie de l’instant, l’ancien militaire s’installa confortablement dans le vieux fauteuil de paille qui jouxtait le cantou.
Là, dans la pénombre, il se laissa doucement gagner par la quiétude des lieux, à peine troublée par de petits éclatements nerveux. Une joie presque enfantine l’étreignit lorsque, après avoir éteint la lampe tempête, la lumière de l’âtre baigna peu à peu le devant de la scène. Dès lors, les reflets cuivrés des flammèches soulignèrent les ombres immobiles des meubles, le dégradé des dalles, et jouèrent avec le jointoiement et les arêtes des pierres. Et, sans qu’il en prenne vraiment conscience, il se laissa gagner par une espèce de torpeur. Ainsi, relâché, ses yeux suivirent la course flamboyante des flammes, leurs tressautements, leurs valses-hésitations, leurs dandinements. Peu à peu, des images, des visages se formèrent au hasard des volutes et des éclairs qui dansaient dans le renfoncement de l’âtre.
Des moments de sa première vie défilèrent au ralenti. Orphelin, il avait été très tôt placé dans des fermes et avait découvert la vie « au cul des vaches », comme on disait alors. Corvéable à merci, traité comme une bête de somme, il fréquentait l’école de la Toussaint à Pâques. Il devait friser les douze ans lorsqu’un incident eut des conséquences inattendues. Il s’en souvenait comme si c’était hier, et pourtant ça datait de 1907 !
La charrette chargée de foin, une chaleur orageuse, des vaches rendues nerveuses par un nuage de taons et le fils de la maison qui, l’aiguillon à la main, faisait le malin devant les journaliers. Amédée avait senti le drame arriver sans pouvoir l’empêcher. Tout s’était déroulé si vite ! Et le fier-à-bras s’était retrouvé sous l’attelage, avec des côtes et une jambe cassées. Il fallait un responsable et ce fut lui, Amédée. Il était en effet inconcevable que les vaches aient pu éviter le gueux pour fouler le digne héritier de la propriété ! La terrible raclée qui s’abattit alors sur lui eut des témoins qui furent choqués. Les gendarmes l’apprirent. L’Administration s’en émut – comme quoi tout arrive ! – et la chance vint faire un tour au-dessus de lui. C’est ainsi qu’il trouva refuge dans la famille Buffetaud.
Ces braves gens vivaient seuls à Limoges depuis que leur fils unique s’était installé à Paris où il travaillait dans des bureaux. Ils accueillirent le vilain petit canard dans leur nid, le couvèrent, le prirent sous leurs ailes, tant et si bien que l’oisillon ne tarda pas à déployer vigoureusement les siennes. Apprenti porcelainier dans la ville de la porcelaine, il poursuivit néanmoins des études du soir et, en 1913, se retrouva titulaire du brevet supérieur.
Le bonheur a ceci de particulier qu’il génère parfois un courant positif, et c’est ainsi que la blonde Sylvie occupa bientôt tout son esprit. Germaine Buffetaud crut de son devoir de tempérer l’ardeur de son protégé, mais elle était tellement contente de le voir heureux qu’elle-même se laissa gagner par l’atmosphère. Et puis, son fils, qu’il n’avait aperçu qu’à deux ou trois reprises durant toutes ces années, lui manquait tant qu’elle reportait le trop-plein d’amour inexploité sur son petit Amédée.
Le père Buffetaud, l’Armand, la bouffarde à la lippe, venait bien de temps à autre tempérer ces excès d’optimisme avec des informations ramenées du dehors. Il rapportait que de gros nuages s’amoncelaient au-dessus de leurs têtes. Il fut question de revanche, de Jaurès. Mais rien n’y faisait. Pensez, les Fridolins, l’Alsace-Lorraine, tout ça c’était loin ! C’est du moins ce qu’imaginait Amédée jusqu’à ce terrible été 1914 où le tocsin se répandit de clocher en clocher à travers la France, pour sonner l’ouverture des hostilités.
La Grande Guerre venait de débuter, et avec elle, la monstrueuse boucherie humaine. Et comme la victoire tant attendue et annoncée ne survint pas dans les premiers six mois, la classe d’Amédée fut rapidement concernée. À lui les godillots et les bandes molletières. À peine le temps de grimper dans le train, de percevoir un fusil, et les troupes fraîches se déployèrent pour combler le vide laissé par leurs aînés. Il était un bleu parmi les bleus. Avec le bleu de la capote, le bleu à l’âme et la peur bleue. Et partout la grisaille, l’immense bourbier.
La chance lui permit de traverser les deux premières années de guerre à peu près intact, du moins sur le plan physique. Il était sergent devant Verdun, adjudant nommé au feu en 1917, et lorsque la guerre fut finie, il relevait d’une blessure à l’épaule. Hélas, une terrible désillusion l’attendait. La belle Sylvie avait oublié ses promesses pour un beau planqué à la moustache aventureuse. Elle le croisa avec son bébé dans les bras. L’enfant d’un autre, la femme d’un autre.
Amédée se retrouva donc seul avec Germaine Buffetaud. Son mari, l’Armand, l’ayant lâchement abandonnée la veille de l’armistice, lui préférant un lit d’éternité. Quant à son fils, les poumons légèrement atteints par le gaz moutarde, il était soigné dans un hôpital de la capitale. Sa santé s’améliora un peu, et le poilu Buffetaud retrouva bientôt son poste de fonctionnaire en région parisienne. Amédée lui rendit visite à deux ou trois reprises en compagnie de Germaine. Il aurait bien aimé le connaître un peu mieux. Hélas, ils habitaient trop loin l’un de l’autre.
Maintenant que l’armistice était signé, les planqués reprenaient place sur le trottoir de la vie. Mieux, ils n’hésitaient pas à s’écarter à l’approche d’une gueule cassée ou d’un poilu aux rides disgracieuses. Oui, maintenant que les journées reprenaient un cours normal, ils se défiaient de la soldatesque, surtout dans les villes. Pour un peu, ils se seraient même laissés aller à donner leur opinion sur un conflit qui avait traîné en longueur. Plusieurs fois, Amédée fut à deux doigts d’exploser. Il ne reconnaissait pas le monde qu’il avait quitté en 1914. Était-ce les autres qui avaient tellement changé ou lui ?
Perdu, sans repères, il décida de se rengager, faute de mieux. Cette résolution fit un peu souffrir Germaine, mais elle était si fière de voir son gosse devenir quelqu’un. D’ailleurs, il suivit les pelotons, fut nommé sous-lieutenant, puis lieutenant. Dès qu’il fut capitaine, il partit au Maroc où il séjourna des années durant.
Ensuite, il y avait eu 39-45. Nommé commandant, il était resté en Afrique du Nord, puis il s’était engagé dans l’armée de Lattre avant de se retrouver au Vietnam d’où il revenait. C’est d’ailleurs en retrouvant la métropole qu’il avait appris le tout récent décès de Germaine Buffetaud. Une fois passé le choc de cette triste nouvelle, on l’avait informé que la défunte avait laissé chez son notaire une lettre à son intention. C’était la mère de Mathieu, Monique Rieux, chez qui il logeait, qui l’avait prévenu. La lettre, qu’il avait lue et relue, ne quittait plus son portefeuille…
Une détonation surprit Amédée au milieu de ses souvenirs. Sans réfléchir, ce dernier se jeta à même le sol. S’il avait agi par réflexe, il se força aussitôt à se ressaisir. Celui qui avait tiré était sans doute à la poursuite d’un gibier, mais mieux valait prendre ses précautions ! Il se redressa et se glissa sous l’allège de la fenêtre. Là, il leva doucement la tête, cherchant à découvrir ce qui se tramait au-dehors. Mais la maison aux huisseries barrées par des écharpes de bois et son appentis calciné lui bouchaient l’horizon. Il décida donc de passer par la porte de la souillarde, façon de surprendre le nemrod inconscient.
Hélas, malgré ses efforts, l’issue refusa de s’ouvrir. De rage, il donna un violent coup de talon sur le bâti. À cet instant précis, comme une réponse à son geste de dépit, un rire retentit dans le lointain. Un rire qui s’éloignait. Un rire qui se répercutait dans les fibres d’Amédée et le brûlait. Le salaud ! Le doute n’était pas permis, le coup de feu avait bien été tiré intentionnellement, pour lui faire peur, l’impressionner. Eh bien ! tant mieux si son installation dérangeait ! Ils allaient tomber sur un os !
Il se força à retrouver son calme, observa la course des nuages, nota que le soir était déjà bien avancé, puis, comme rien de nouveau ne se produisait, il se décida à sortir enfin. Mais avant, il veilla à bien se redresser, à prendre un air relâché. Il ne manquerait plus qu’il montre son inquiétude.
Arrêté sur le seuil, à peser le poids du temps, il ne vit pas âme qui vive. Pourtant, les traces du coup de feu s’affichaient sur un des volets de la salle commune, grêlé par la gerbe de plombs. Il put constater que le tireur avait utilisé des cartouches pour le gros gibier. Dès lors, un étrange rictus glissa sur son visage. L’agresseur allait tomber sur un gibier plus coriace qu’il ne l’imaginait !
Il se promena dans le hameau, affectant une allure débonnaire. Un observateur aurait même pu croire que bien loin de l’effrayer, la situation l’amusait plutôt. N’était-ce pas ce qu’il souhaitait ? Quoi qu’il en soit, cette nuit-là, avant de se coucher, il installa une chaise en bascule contre la porte et déplaça son lit dans l’angle le mieux protégé. Mieux valait prendre ses précautions. Sait-on jamais !
Amédée se réveilla après une bonne nuit de sommeil. Les nombreuses années vécues sur le qui-vive avaient forgé son caractère, et ce n’était pas la tentative d’intimidation d’un vulgaire pékin qui allait le perturber. Tout en procédant à sa toilette, il décida de se rendre à Saint-Julien. Façon de rencontrer les autochtones, de discuter, de peser l’air du temps. Il serait en effet bien étonnant que personne n’ait rien vu, rien entendu.
Tandis qu’il se préparait pour rejoindre Saint-Julien, un groupe d’enfants, ceux du haut – par opposition à ceux du bas, leurs ennemis intimes –, s’était formé à l’arrière de l’église. Les plus grands plastronnaient alors que les plus petits, tout fiers d’être acceptés dans le sérail, écoutaient avec attention leurs aînés. Étienne, que tout le monde appelait Tiennou, se tenait au milieu du groupe, tête basse, le béret enfoncé jusqu’aux oreilles et les mains calées au fond de ses poches. Gérard, le chef de bande, insista :
— Deux soldats en plomb, pas moins, sinon on se passera de toi.
Tiennou baissa la tête, il ne voulait pas que les autres aperçoivent ses yeux teintés d’inquiétude. Il n’avait jamais volé de sa vie. Chapardé, ça, oui, bien sûr. Comme la plupart des jeunes, il lui arrivait de gauler quelques fruits ou de gober un œuf, mais ce n’était pas un vrai larcin. Voilà pourquoi il était inquiet et sentait ses jambes se dérober sous lui. Certes, rien ne l’obligeait à obéir, mais il rageait tellement d’être toujours mis à l’écart par les autres gosses, au prétexte que lui et sa mère, les Fargeau, étaient sûrement les plus pauvres de la commune. Car malgré son jeune âge, il avait déjà conscience de sa différence sociale. Il est vrai qu’à force de se faire brocarder ou traiter de traîne-savate, l’idée s’était installée en lui comme une évidence. Bref, pour en revenir au vol, il ne ferait pas marche arrière, sa décision était prise. Tout à son inquiétude, c’est à peine s’il entendit Gérard conseiller :
— Tu attends qu’il y ait une ou deux clientes. Il faut que la mère Chassard soit occupée, tu zyeutes les bonbons avec insistance, tu laisses traîner ta main, et ni vu ni connu. Pour la forme, tu demandes le prix des bonbecs, tu les trouves trop chers, tu remercies bien poliment et tu pars sans te presser.
Tiennou acquiesça, jeta un regard désespéré vers Émile, son meilleur copain. C’était lui qui l’avait incité à rejoindre la bande. Émile, qui devinait les pensées de son pote, posa une main fraternelle sur son épaule, l’air de dire : « Ne t’inquiète pas, tout se passera bien, je suis là. » Pendant ce temps, Gérard continuait sur sa lancée :
— Evidemment, si tu ramènes des chevaliers en armure, ce serait encore mieux ! On pourrait envisager de te nommer responsable des boutons.
Tu parles, responsable des boutons ! Lui, tout ce qu’il voulait, c’était quitter le monde des petits et être accepté dans la bande. Pouvoir s’amuser avec eux, recevoir des marques d’amitié, oublier son quotidien, et même se mettre des peignées avec ceux du bas, quitte à revenir avec des bleus. Alors pour ce qui était de stocker le fil, les boutons et autres aiguilles qui servaient à réparer le gros des dégâts causés par leurs expéditions, il s’en fichait pas mal. C’était là un travail de fille !
Tiennou venait de s’écarter du groupe. Ses yeux ne quittaient plus l’épicerie, comme s’ils étaient hypnotisés, et c’est à peine s’il s’était aperçu de la présence d’Émile à ses côtés.
La Chassard était une femme de cinquante ans, habillée de rides et de sécheresse humaine, dont le mari tenait une échoppe de sabotier à quelques pas de là. Autant son homme était d’amitié, autant la Chassard, grenouille de bénitier invétérée, demeurée sans enfant, était connue pour ses piques et ses tirades bien senties. Mais c’était, hélas, le seul commerce où l’on pouvait trouver à peu près tout, des boîtes de conserve aux pantoufles jusqu’au savon. Autant dire que c’était un passage obligé pour beaucoup de ménagères, et celles qui comptaient dans la petite cité n’auraient boudé pour rien au monde le magasin. Si Tiennou, qui épiait les allées et venues, avait été plus âgé, il aurait pu se dire que c’était comme pour la bande de Gérard, il fallait en être, sous peine de se sentir écarté des événements de la commune. Toutefois, bien qu’il soit loin de ces contingences de grandes personnes, il savait comme tout le monde que la mère Chassard n’était pas femme à se laisser monter sur les pieds. Aussi priait-il pour ne pas se faire attraper en train de chaparder, sinon ça barderait pour son matricule.
— Il est bientôt neuf heures, il faut y aller !
Émile avait énoncé cette évidence pour finir de décider son copain, qu’il devinait de plus en plus hésitant. Il ajouta même :
— De toute façon, même s’il n’y a pas de cliente, je serai avec toi. J’en profiterai pour prendre les deux cents grammes de café grillé commandés par ma mère. Pendant ce temps, tu n’auras qu’à te débrouiller discrètement.
Finalement, il dut pousser Tiennou, de sorte que son copain n’eut d’autre choix que de traverser la place en essayant de se faire le plus petit possible. La porte du magasin tinta, les enfants saluèrent le triumvirat féminin qui monopolisait le milieu du local. Ces dames stoppèrent net leurs propos à leur entrée.
— Bonjour, Émile ! Tu viens chercher le café pour ta maman ?
— Oui, madame, je profite de ce qu’on est en vacances.
— C’est bien, c’est bien. Mais dis-moi, c’est Étienne qui t’accompagne ? C’est si rare de le voir dans mes murs.
Puis, plus bas, tournée vers ses voisines, la Chassard ajouta :
— Faut dire que chez l’Adèle, ça mange plus souvent des châtaignes que des grives ! Et encore, heureusement que le Julien Delage lui permet de loger à la Vauloube. Enfin ça aussi, ça ne durera pas éternellement !
Le ton de fausse confidence n’avait pas échappé à Tiennou qui en tremblait de colère. À telle enseigne que la peur de dérober se dissipa presque instantanément. À présent, non seulement il volerait des soldats de plomb qui brillaient dans l’ombre, mais en plus il renverserait la pyramide de boîtes de sardines qui prenait appui contre le chambranle d’une porte. Oui, lui qui entendait les mégères se gausser de la misère où il végétait avec sa mère décida de frapper un grand coup. Et tandis qu’Émile faisait écran, il tendit prestement la main, accrocha trois silhouettes de plomb, voulut les enfouir dans ses poches, mais fut désarçonné par une série de tintements qui envahirent bientôt l’espace. Le temps de revenir de sa surprise, et il découvrit avec horreur l’échafaudage de figurines qui glissait lentement sur le sol.
Le moment de stupeur passé, la Chassard se mit à vociférer et à menacer. Bien loin de paniquer, il eut l’impression que la scène se déroulait désormais au ralenti. Et quitte à aggraver son cas, il renversa le bel ordonnancement de boîtes de sardines. Conséquence ubuesque, ces dernières recouvrirent bientôt tout le sol du magasin, ce qui eut pour effet de retenir l’attention des furies et de lui permettre de gagner la porte de sortie, loin derrière Émile qui courait déjà comme un dératé.
— Au voleur ! Au voleur… Ah, le petit voyou !
La voix de la Chassard emplissait la place de Saint-Julien, tel un tocsin alertant la population sur un risque majeur. Ses vociférations firent immédiatement apparaître des visages à l’encoignure des portes et des fenêtres. Ce fut le cas de l’abbé Baubert. Et pendant que les gosses fuyaient le découvert, le brave homme, sa petite silhouette engoncée dans ses habits noirs élimés, s’avança au-devant de la commerçante.
— Eh bien ! ma bonne Émelyne, que vous arrive-t-il de si grave ?
— Oh ! monsieur le curé, si vous saviez ce que ce garnement a osé faire, c’est le Diable en personne !
— Allons, allons, Émelyne, vous savez bien que le Diable…
Mais l’épicière continua sa diatribe tout en occultant la présence d’Émile, dont la mère était bonne cliente, pour reporter sa colère contre le seul fils Fargeau. Un pauvre ! Toutefois, la proximité de l’homme d’Église la rappela à un peu plus de retenue dans les insultes. Entre deux hoquets de colère, elle tenta d’expliquer ce qui s’était passé. Les autres femmes, trop contentes d’en profiter pour agonir les Fargeau, y allèrent de leurs propos venimeux : « Rien d’étonnant ! Y a qu’à regarder la mère. Une fille-mère, je vous demande un peu ! Pas étonnant que le gosse soit de la mauvaise graine, il doit avoir de qui tenir. Même s’il est impossible de connaître le père. Pensez, avec tous les gars qui se sont succédé ! C’est qu’elle était pas farouche l’Adèle… »
Affligé, le prêtre s’employa à stopper le déferlement de fiel :
— Allons, allons, mesdames, ce qu’a fait cet enfant n’est certes pas convenable, mais je suis persuadé qu’il n’en a pas mesuré toute la portée, sinon il aurait sûrement agi autrement.
Tout en essayant de relativiser, le bon curé se sentait un peu perdu face à l’énervement de ces femmes qui se montaient le bourrichon entre elles. D’ailleurs, il se demandait comment il allait ramener le calme lorsque Léontine, sa servante, apparut, fidèle à son image, la démarche solide, les manches retroussées.
Voyant surgir du secours, l’ecclésiastique respira plus facilement, d’autant plus que les trois furies se radoucirent en découvrant la servante du curé. Tutoyant la soixantaine et toutes les ouailles de son curé, Léontine était connue pour avoir le verbe haut et ne pas hésiter, au besoin, à remettre chacun à sa place.
En général tout le monde capitulait devant cet ouragan féminin pour au moins deux bonnes raisons. La première tenait au fait que Léontine était au courant de la plupart des secrets de la commune, à croire qu’elle tendait l’oreille au confessionnal, et qu’elle ne se privait pas pour faire des allusions à untel ou unetelle qui cherchait à donner des leçons aux autres. Elle lui suggérait de se souvenir de ses propres frasques et de se montrer un peu plus circonspect, ce qui provoquait parfois de savoureuses volte-face. En réalité, jamais la servante du curé n’avait eu à utiliser cette menace. Mais dans le doute, mieux valait s’abstenir et organiser une prudente retraite. La deuxième raison qui poussait les gens à ne pas tenir tête à Léontine était que derrière sa carapace impressionnante se trouvait un cœur pétri d’humanité qui ne demandait qu’à venir en aide à son prochain. Et, en effet, elle n’hésitait pas à donner la main pour une bonne œuvre, un travail en retard, ou pour soigner quelque malade qui ne faisait pas confiance au docteur ou qui n’avait simplement pas d’argent pour payer la consultation et les médicaments.
Il résultait de tout cela qu’elle était un personnage estimé de la population et que personne ne se serait avisé de lui manquer de respect. Bonne de curé atypique, elle bénéficiait d’une image dont l’abbé Baubert, qui paraissait bien frêle à côté de ce vaisseau de chair, savait jouer pour ramener la brebis égarée dans le droit chemin. Voilà pourquoi l’ecclésiastique se sentit rassuré en voyant arriver Léontine, qui prit aussitôt la parole :
— Alors, Émelyne, que vous arrive-t-il donc de si grave que l’on vous entend crier pire que si on vous égorgeait ?
Faisant mine de regarder sa maison, elle ajouta, perfide :
— Y a tout de même pas le feu !
Et aussitôt, la Chassard, qui n’attendait que ça, raconta de nouveau ses malheurs, omettant cette fois d’utiliser des mots trop acerbes à l’encontre des Fargeau. Les récriminations de l’épicière menaçant de s’éterniser, le prêtre fit signe à Léontine d’occuper la place et s’éclipsa pour retrouver Tiennou au plus vite. En effet, le plus important aux yeux de l’homme d’Église était de venir en aide au gosse.
Pendant ce temps, Tiennou avait complètement oublié la bande des copains ainsi qu’Émile. Il avait même jeté les figurines volées. Et maintenant il courait aussi vite que possible en direction de l’étang des Perdrix. Pourquoi ce lieu ? Il n’en savait rien, peut-être à cause de son côté secret, rassurant. Et c’est en arrivant au bord de l’eau qu’il prit conscience de la portée de son geste. Il eut aussitôt honte, pour lui et pour sa mère. Que n’allait-on pas dire encore sur leur compte ?
Tandis que la réaction de l’épicière aux frasques de Tiennou mettait un peu d’animation sur la place, Amédée se dirigeait vers Saint-Julien. Laissant une rangée de bouleaux sur sa droite, il grimpa sur un petit tertre rocheux et aperçut les grappes rouges formées par les toitures de la bourgade. Et alors qu’il observait les mouvements de terrain, son regard fut soudain attiré par une petite silhouette qui filait, un peu plus loin sur sa gauche. Intrigué, il se demanda quelle pouvait être la cause d’un pareil empressement, puis, comme rien ne semblait justifier cette sorte de fuite, il reprit son cheminement. Il posait le pied sur un replat lorsqu’il aperçut la soutane noire du curé qui venait dans sa direction. L’ecclésiastique esquissa un sourire, se dirigea vers lui et en profita pour souffler un peu.
— Alors, comme ça, vous avez laissé votre moto au repos. Vous avez raison, la marche c’est meilleur pour la santé.
Tout en bavardant, l’abbé Baubert s’épongeait le front, tandis que son regard fixait un point imaginaire dans le lointain. Amédée demanda :
— Vous semblez bien pressé ?
