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En faisant des recherches généalogiques sur les origines de sa famille paternelle, Catherine Kessler découvre la relation amoureuse entre la cousine de son père, Paulette et un jeune sous-officier de la Wehrmacht durant l’occupation de Paris. C’est un choc profond pour elle qui a été élevée dans l’aura de son père résistant et de son oncle, fusillé à 19 ans par les nazis. Décidée à comprendre, elle va remonter le cours de l’histoire et mettre au jour un lourd secret de famille. Ses recherches vont l’amener à suivre les parcours des différents acteurs en s’interrogeant sur les comportements complexes des personnes en temps de guerre. De Paris au front de l’Est, l’histoire se construit comme une enquête basculant au fil des chapitres entre l’époque actuelle et la période de l’occupation. Les personnages de cette histoire évoluent dans le cadre d’une histoire vécue.
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Seitenzahl: 328
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Paris, 10 mars 1944. LA ROUTE DU BONHEUR
Paris, 5 juin 1934. JOUR DE NOCE
Saint-Jean-de-la-Tour, avril 1964. UN LONG VOYAGE
Paris, 21 septembre 1939. LA GUERRE
Aix-en-Provence, juin 2006. GÉNÉALOGIE
Paris, 14 juin 1940. L’EXODE
DE VIEILLES HISTOIRES
Beaune-la-Rolande, 17 juin 1940. L’EXODE
Paris, décembre 1982. MARCELLE
Paris, 19 juin 1940. LES LOUPS SONT ENTRÉS DANS PARIS
RÉVÉLATIONS
Paris, 19 juin 1940. LE DÉFILÉ DES VAINQUEURS
Paris, septembre 1940. Friedrich, lettre 1
Aix-en-Provence, mai 2011. PREMIER CONTACT
Paris, 5 octobre 1940. RENCONTRE
L’ALBUM DE PHOTOS
Paris 10 octobre 1940. PREMIER RENDEZ-VOUS
LE PORTRAIT SUR LE MUR
Paris, mars 1941. Friedrich, lettre 2
Paris juin 1941. L’AMANT ALLEMAND
RÉPONSE DE FRANKFURT
Paris, juin 1941. Friedrich, Lettre 3
Paris juin 1941. LE DIVORCE
LA LETTRE DE BERLIN
Paris, janvier 1942. AFFAIRES DE FAMILLE
Paris, juillet 1942. Friedrich, Lettre 4
UNE IMPOSSIBLE VÉRITÉ
Paris, avril 1942. UNE FEMME HEUREUSE
UN LOURD PASSÉ
Paris, 20 juillet 1942. UNE BONNE NOUVELLE
Paris, août 1942. Friedrich, lettre 5
SECRETS DE FAMILLE
Paris, 1er septembre 1942. L’HEURE DU DÉPART
LES RACINES DU MAL
Leningrad, octobre 1942. Friedrich, lettre 6
Friedrich, lettre 7
Paris, novembre 1942. ON NE REVIENT PAS DE L’ENFER
Leningrad, décembre 1942. Friedrich, lettre 8
Friedrich, lettre 9
Paris, 27 février 1943. LUKAS
Leningrad, février 1943. Friedrich, lettre 10
Friedrich, lettre 11
Paris, 4 mai 1943. DENONCIATION DEPORTATION
Leningrad, août 1943. Friedrich, lettre 12
Paris, septembre 1943. RESISTER
Louga, Russie, décembre 1943. Friedrich, lettre 13
Paris, 24 décembre 1943. DERNIER NOËL
Paris, janvier 1944. LE MAQUIS
Front de l’est, février 1944. Friedrich, lettre 14
Gare de l’Est, mars 1944. LE TRAIN POUR L’ALLEMAGNE
Saint-Jean-de-la-Tour, 18 avril 1944. LES FRÊNES
Paris, septembre 1944. L’ÉPURATION
Paris, octobre 1944. Lettre de Lucienne
12 avril 1945. RETOUR A PARIS
Paris, mai 1945. LA RUPTURE
Septembre 2015. DERNIER HÉRITAGE
Assise dans le train, Paulette regardait défiler un paysage morne d’arbres vert sombre, sans relief, milliers de noires sentinelles formant une armée immobile et tragique. Elle avait pris le train N° 2485, gare du nord, un vendredi de mars 1944. Elle quittait la France.
Près d’elle, un enfant de 14 mois à peine dormait. Ses boucles blondes frémissaient sous un léger souffle qui passait par la porte coulissante laissée entre-ouverte, son petit corps se balançant doucement au rythme régulier du train. Le regard de Paulette passait de l’enfant à une photo qu’elle ne cessait de contempler depuis des mois. Depuis ce jour de septembre 1942 où il était parti. Elle ne l’avait pas revu. Ils s’étaient écrit souvent, elle lui avait annoncé la naissance de l’enfant et avait envoyé des photos. Mais depuis le début cette année 1944, elle n’avait plus de nouvelles.
Son regard se tourna à nouveau vers la forêt. Comment pouvait-on imaginer qu’une si grande forêt puisse exister. Elle semblait s’étendre sur des milliers de kilomètres. Aucune clairière, aucune maison, aucune ville. Seulement cette forêt oppressante, écrasante par sa puissance et qui semblait invincible. La jeune femme quittait sa famille, Paris. Ce Paris qui lui était devenu hostile, cette ville qui l’avait vue grandir dans les rues étroites du quartier du Faubourg Saint-Antoine, cette ville qui lui disait de partir.
Une semaine plus tôt, elle était passée à l’Hôtel Lutetia, PC de l’Abwehr (services de renseignement de l'état-major allemand) à l’angle de la rue de Sèvres. Elle était entrée par le grand hall qui l’avait impressionnée. Une foule de militaires s’agitait. Il y régnait une ambiance électrique, comme si tout était devenu plus urgent. Les regards étaient furtifs, une brume de doute semblait planer, marquant les visages d’une ombre grise. Elle demanda son chemin à une jeune femme portant un uniforme qui lui répondit dans un français parfait : le bureau 258 ? 2ème étage, première porte à gauche.
Paulette gravit rapidement les marches jusqu’au bureau. La porte était ouverte. Un jeune homme s’affairait à classer et à ranger des papiers. Il se retourna vers elle.
- Was wollen Sie ?
Elle ne comprenait pas l’allemand, mais se douta de la question. Que voulait-elle, ici, dans les bureaux des services de renseignements de l’État-Major allemand ? Elle ne réalisait pas vraiment où elle se trouvait et comment elle pouvait s’y trouver. Elle venait chercher un billet de train, comme dans un banal guichet de gare. Elle avait reçu une lettre lui indiquant l’adresse et le numéro du bureau où elle pourrait récupérer son ausweis (laisser passer) et son billet pour l’Allemagne. C’est tout ce qu’elle savait.
- Il doit y avoir un billet de train pour moi, à mon nom. Il la regarda incrédule :
- Ihr Name ? Demanda-t-il en poussant un léger soupir de lassitude. Un billet de train ! Ach ! Au point où on en était, tout pouvait arriver, se dit-il.
- Kessler, Paule Kessler.
Il se leva, ouvrit l’armoire en fer derrière lui et en sortit une boîte de rangement en bois pour fiches. Ses doigts firent basculer les intercalaires alphabétiques jusqu’à la lettre K.
- Hier ist Ihre Fahrkarte und die ausweis (voici votre laisser-passer et votre billet), lui dit-il en sortant un billet de papier jaune et le posant d’un geste sec sur la table
Elle le saisit et le glissa dans son sac. Danke, osa-t-elle répondre avec un timide sourire. Le jeune homme retourna à ses classements sans un regard.
Elle quitta rapidement l’hôtel, remonta le Boulevard Raspail et s’installa loin des regards, dans un petit square déserté par les enfants à cette heure matinale. Elle sortit le billet et l’observa. Une place pour une personne plus un enfant en première classe. De Paris à Frankfurt. Le tampon du Reich, l’aigle tenant la croix gammée dans une couronne de laurier, était apposé à l’encre brune. Au dos était inscrit son nom, Frau Paule KESSLER und Lukas KESSLER, Kinder unter zwei Jahren (enfant de moins de deux ans). Plus bas : Siche sonderausweis (laisser-passer personnel).
Elle remit le billet dans son sac. Voilà, c’était fait, elle pouvait partir pour une vie meilleure. Friedrich allait la rejoindre bientôt, en tout cas il aurait sans doute une permission. Elle avait vu les photos de la maison, elle était magnifique. Comme ils allaient être heureux là-bas. Elle ferma les yeux afin de se remémorer ces dernières années. Il y avait d’abord eu son mariage, puis dès 1940 tout avait tellement changé. La vie était imprévisible. Elle sourit.
- Tu es vraiment sûre que c’est ce que tu veux ? Lui avait demandé Lucienne.
- Mais oui, avait répondu Paulette agacée.
- Vraiment, je ne te comprends pas, toi qui es si jolie, tu aurais pu trouver mieux non ? À 21 ans il est déjà bedonnant !
- Bah, comme ça il me laissera tranquille s’il devient gros ! S’exclama-t-elle en riant. Lucienne ne résista pas et éclata de rire à son tour.
- Explique-moi au moins ce que tu lui trouves.
Paulette regarda par la petite fenêtre de sa chambre de fillette dans l’appartement de ses parents.
- Gaston n’est peut-être pas très beau, je te l’accorde, mais il est gentil et d’une famille aisée. Je n’ai pas envie d’épouser un ébéniste pour faire plaisir à mon père et suivre la tradition familiale. Toute la journée à l’atelier, des fins de mois qui commencent le premier. Ma mère en sait quelque chose ! Même si maintenant la fabrique marche bien depuis que mon père s’est associé avec son frère, mes parents ont connu des débuts difficiles.
Quand en 1914, la petite Paule naquit, son père, Charles avait 22 ans et sa mère, Virginie à peine 17. Le couple avait pris un meublé au 82, rue Alexandre Dumas, dans le XIIème arrondissement de Paris. Charles travaillait encore dans l’atelier de son père au 184, rue du Faubourg Saint-Antoine et rêvait de monter sa propre entreprise avec son frère Louis qui avait 18 ans et était déjà un très bon ouvrier.
A peine un mois avant la naissance de la fillette, le 1er août 1914, avait été placardé sur tous les murs de France, l’ordre de mobilisation générale. Tous les hommes en âge de se battre devaient quitter leur domicile et revêtir l’uniforme.
Trois millions cinq cent mille français et quatre millions d’Allemands allaient se retrouver sous les drapeaux. À minuit, le tocsin sonna dans les campagnes tandis que l’appel du tambour rassemblait les hommes dans les quartiers et les banlieues. Charles et Louis ne partirent pas. En tant que sujets luxembourgeois, pays neutre dans ce conflit, ils furent exemptés et continuèrent de travailler à l’atelier.
Les douleurs prirent Virginie la veille du 1er septembre 1914. Charles conduisit sa compagne jusqu’au domicile de la sage femme, Marthe Lubin qui habitait au 28 rue du Faubourg Saint-Antoine, à quelques numéros de l’atelier et repartit travailler. C’était une affaire de femmes, lui il avait de l’ouvrage. A 6 heures du matin, le bébé vint au monde en pleine forme, une fillette, jolie comme un cœur et qui criait tel un diable. On la nomma Paule et Charlotte en second prénom, comme sa tante paternelle.
A 11 heures et quart, la sage-femme Marthe Lubin, Laure Guérin et Claudine Monet, toutes deux lingères habitant 8, rue de Charenton vinrent présenter l’enfant à l’officier, Faustin Caillette, adjoint au maire du XIIème arrondissement de Paris. Quand il demanda le nom du père, on lui répondit que le couple n’était pas marié. L’enfant fut enregistré sous le nom de sa seule mère, Paule, Charlotte Lelong.
Cinq ans plus tard, Charles reconnut son enfant, la fillette fut légitimée par leur mariage et prit le nom de son père, Kessler.
En 1921, la petite famille déménagea pour un deux pièces avec toilettes communes sur le palier et enfin l’eau au robinet de la minuscule cuisine, au 51, rue des Ecoles. On n’aurait plus à aller la chercher dans la cour et surtout à en remonter les seaux. Les affaires de Charles et de Louis prospéraient en même temps que la France entrait dans ces années d’abondance qui suivaient habituellement les guerres.
En 1930, le couple pu s’installer au 59, Boulevard de Reuilly, une belle avenue bordée de platanes dans le XIIème arrondissement de Paris. Un deuxième étage, avec un vrai trois pièces, une cuisine, des toilettes et une douche. On y entrait par un couloir dont le plancher ciré chantait sous les pas. Virginie exigea les patins pour tout le monde afin de préserver ce qu’elle considérait comme un luxe infini. A gauche, la salle à manger avec une table monumentale et un buffet réalisé dans l’atelier de Charles. L’ensemble prenait tellement de place qu’il fallait se glisser péniblement entre les meubles pour s’assoir. Puis la chambre des parents avec une armoire en chêne ornée de grappes de fruits qui tombaient en cascade et au centre un miroir majestueux. Le lit était tout aussi encombrant.
La petite Paule que tout le monde appelait Paulette, eut un coffre à jouets sur lequel sa mère la hissait pour l’habiller en lui disant « grimpe là’dssus, tu verras Montmartre ». La fillette regardait par la fenêtre, mais ne voyait que le mur de la cour.
Ce fut une belle cérémonie ! Paulette arriva à l’église à 11 heures au bras de Charles. Elle portait une robe stricte droite et simple. Un col fermé, de longues manches se terminant en pointe. Un serre-tête tenait une longue traîne de tulle. Elle était allée chez la coiffeuse qui lui avait plaqué ses cheveux indomptables en rouleaux torsadés. Gaston Guth, 21 ans portait un nœud papillon, une veste trop courte sur un pantalon à rayures grises et des guêtres. Une paire de gant beurre frais et un froufrou de fleurs à la boutonnière complétaient l’ensemble. Les tantes avaient sorti les visons et les chapeaux des cartons emplis de naphtaline. Les fillettes portaient d’énormes nœuds de satin rose sur le sommet de leur tête, et les garçons arboraient fièrement leurs pantalons courts en flanelle et leurs longues chaussettes blanches.
Lucienne, sa cousine de deux ans son ainée, l’accompagnait. Paulette était un astre de lumière, toujours à rire, à faire des plaisanteries. Où qu’elle aille, elle attirait tous les regards, depuis son enfance jusqu’à ce jour de noce où on l’avait enserrée dans une robe bien trop étroite pour elle.
Lucienne était ensorcelée par sa cousine. Où qu’elle aille, Lucienne allait, quoiqu’elle fasse, Lucienne faisait de même.
Paulette était l’octave supérieure des émotions de Lucienne et Lucienne la tempérance dans l’univers tourbillonnant de Paulette. Toutes deux filles uniques des deux aînés de la fratrie Kessler, Charles et Charlotte, elles s’aimaient d’un amour de sœurs.
Toutes les familles étaient là. Gaston Guth était un bon parti, il allait reprendre l’entreprise familiale, une vie bourgeoise attendait Paulette. Pour le moment, ils vivraient chez la belle-mère, Hermance Guth, née Freuzel, au 4, rue de Palestine, à une dizaine de stations de métro du domicile des parents de Paulette. Les loyers à Paris étaient si chers, pourquoi faire des dépenses inutiles alors qu’on avait de la place chez soi. Ils auraient la chambre de Gaston. Tout était pour le mieux, profitons donc de la noce !
La route avait été longue depuis Aix-en-Provence en direction de la Savoie. Je m’étais endormie sur la banquette arrière de la Peugeot 203 noire de mon père. Doucement, j’avais ouvert les yeux, sentant que le moteur ne tournait plus et nous avions rejoint ma grand-mère paternelle, Marcelle et Théodore, son compagnon, à l’hôtel où ils descendaient habituellement chaque 18 avril.
Ma grand-mère était un personnage hors du commun. Elle avait un visage rond comme les poupées russes avec ses pommettes hautes, ses cheveux tout blancs qui bouclaient grâce aux bigoudis posés chaque soir avec soin. Elle était joyeuse et aimante. N’ayant pas eu de fille, elle m’adorait et je le lui rendais avec toute l’affection dont j’étais capable. Elle riait aux larmes des blagues de mon père et je ne la connaissais qu’ainsi, avec sa gouaille des filles de Paris, de celles qui avaient poussé sur les ruines des fortifs, drue et solide malgré des conditions de vie souvent difficiles.
Dans ce petit hôtel-restaurant de village aux meubles défraîchis, on m’apporta le plus savoureux fromage blanc à la crème avec de la confiture de myrtille de mon existence. Encore aujourd’hui, la saveur acide et sucrée de ce dessert me rappelle cet épisode de ma vie. La soirée fut joyeuse. On parla de tout et de rien jusqu’à ce que le sommeil me prenne à nouveau. Je m’endormis, la tête posée sur les genoux de Marcelle.
Le lendemain, je ne la vis pas au restaurant de l’hôtel pour le petit-déjeuner. Mes parents m’expliquèrent que nous allions la rejoindre au cimetière. Je ne relevai pas et avalai avec gourmandise mon chocolat au lait.
Il faisait froid, nous descendîmes en frissonnant une ruelle pentue qui débouchait sur un grand portail noir encadré de murs de roches grises de montagne. En entrant dans le cimetière, mes pas crissèrent sur le gravier. Je stoppai net afin de ne pas troubler le silence de ce lieu qui m’impressionnait. Face à moi se dressait un grand édifice surmonté d’une croix en pierre taillée. Des jardinières de jonquilles blanches étaient posées simplement sur le sol. Face à ce monument, une femme se tenait immobile, la tête baissée. Elle portait un imperméable de popeline beige et semblait aussi petite qu’une enfant. Je ne la reconnus pas tout de suite, ma grand-mère aux cheveux blancs, si rieuse et gourmande hier face à sa crêpe au sucre. Elle avait fait place à une statue de pierre qui se confondait avec les maters dolorosa du cimetière.
L’air frais du matin me glaça soudainement quand je ressentis cette vague d’une indescriptible tristesse, si forte que je ne pouvais à 7 ans la concevoir. Doucement, je lâchai la main de ma mère pour m’approcher du mur. Je tournai la tête vers ma grand-mère qui se tenait là, incapable de tout mouvement et je lus. Une série de six noms étaient gravés dans la pierre avec une épitaphe : morts pour la France le 18 avril 1944.
Un nom m’emplit d’effroi. Sur le marbre je déchiffrai celui de mon frère ainé, Roland Kessler. C’était impossible, je l’avais vu quelques jours plus tôt avant de quitter la maison. Il n’avait pas pu mourir et se faire enterrer aussi vite et comment les marbriers auraient eu le temps de graver son nom. Mon esprit se troubla tant qu’une panique m’envahit, des larmes chaudes et salées coulèrent sur mes joues. Je tremblais de tous mes membres. Ma mère s’aperçut de ma détresse et me fit rapidement sortir du cimetière dans des hoquets que je ne pouvais plus contenir. Nous marchâmes un moment, puis elle s’arrêta et se baissa vers moi.
- Pourquoi pleures-tu ? C’est de voir mémé Marcelle si triste ?
- Mais tu n’as pas vu ! Tu ne sais pas alors ? C’est Roland qui est là ! Dis-je au bord de la crise de nerfs.
Ma mère me serra les deux bras pour faire baisser la tension qui m’avait prise. Elle parla avec un ton grave et sérieux.
- Tu te souviens, le portrait qui est chez mémé, le jeune homme dans le cadre.
- Oui, répondis-je en ravalant mes larmes.
- C’est lui qui est mort pendant la guerre, c’est le frère de ton papa. On a donné le même prénom à ton frère, en souvenir.
- En souvenir de quoi ! Dis-je dans un sanglot. Pourquoi on lui a donné le nom d’un mort, c’est horrible de faire ça !
Je connaissais bien le portrait dont elle parlait. Il était posé sur le buffet de la salle à manger de l’appartement de ma grand-mère, au 26 de la rue Pelleport à Paris. Mais sa présence était telle, son sourire si lumineux que je n’avais jamais pensé qu’il était mort. D’ailleurs on ne me l’avait jamais dit et je recevais comme une claque la nouvelle de cette disparition.
Ma mère m’expliqua qu’il y avait eu un terrible conflit armé entre la France et l’Allemagne et que le monde entier était entré en guerre. Il y avait eu des millions de morts. D’ailleurs son père à elle aussi avait été tué, mais elle m’en parlerait une autre fois. Dans cette tourmente, elle m’expliqua que des hommes s’étaient battus pour retrouver leur liberté.
Elle me fit asseoir sur un muret de pierres froides.
- Le frère de ton papa est parti un jour avec d’autres jeunes hommes dans la montagne pour faire ce que l’on a appelé la résistance. Ils s’étaient bien cachés mais ils avaient été trahis par un méchant homme. Alors les soldats allemands étaient montés le matin très tôt par les chemins et les avaient surpris. Ensuite, ils les avaient tous fusillés. C’était eux qui étaient enterrés ici.
En parlant elle me montrait la montagne dont la cime se perdait dans une brume opaque, là où s’était passé le drame. J’imaginai les troupes des allemands, j’en avais vu dans les films, armés jusqu’aux dents, gravir le chemin. Puis, face à une petite maison de berger en pierre, ils avaient crié en allemand : raus, schnell !
Ils avaient entre 18 et 20 ans, six jeunes hommes qui avaient croisé le mal absolu : le nazisme, mais je ne l’apprendrai que des années plus tard. Et parmi ces jeunes hommes, mon oncle. Je découvris à 7 ans la valeur du mot résistance. Un mythe venait de prendre racine en moi, dans ces montagnes de Savoie. Il ne me quitterait plus jamais et éclairerait pour toujours mon chemin.
Je retournai plusieurs fois rejoindre ma grand-mère au petit village de Haute Savoie. La dernière fois, ce fut en 1982, pour lui faire connaître son arrière petit-fils, Thomas. Nous nous rendîmes en cette froide journée du 18 avril au petit cimetière après les retrouvailles familiales. Je restai légèrement en retrait et regardai, émue, ma grand-mère, le pas hésitant sur le gravier, plus âgée, petite silhouette, encore plus fragile avec les années, avancer vers le grand mur des résistants qui semblait la dominer de toute sa hauteur et l’écraser sous une douleur infinie. J’étais à nouveau cette petite fille de 7 ans qui recevait la réalité de cette peine inconsolable malgré les années passées. Les mêmes larmes chaudes et salées roulèrent sur mes joues. Je serrai plus fort mon fils contre ma poitrine car, devenue mère à mon tour, je comprenais cette souffrance, j’entendais les hurlements silencieux de l’inacceptable, la douleur qui pénétrait au cœur de chaque parcelle de la peau comme des milliards d’épingles acérées.
Je regardai mon enfant qui sommeillait contre moi, la douce chaleur de son souffle apaisa mon angoisse. Ma grand-mère me rejoignit et le regarda avec tendresse : comme il dort bien.
Elle disparut quelques mois plus tard. Elle avait demandé avant de mourir, d’être inhumée près de son fils, Roland, dans ce petit cimetière de Saint-Jean-de-la-Tour.
J’héritai, quelques années plus tard du portrait de mon oncle, celui-là même qui était sur le buffet de la salle à manger. Lors d’une dernière visite à ma grand-mère, Théodore me l’avait remis me disant qu’elle me revenait.
Il était resté longtemps à l’abri dans un tiroir de la commode jusqu’à ce que, lors d’un déménagement, il resurgisse du passé. Je le contemplai à nouveau : ce regard joyeux, cette présence qui m’avait toujours tant émue.
Je savais que mon oncle, cet inconnu, m’avait insufflé une part de son existence, qu’il n’était pas mort pour rien, car on ne meurt pas pour rien quand on meurt en résistant. C’est à ce moment précis que je me demandai ce qu’étaient devenus les autres membres de la famille Kessler. Je réalisai soudainement que je n’en connaissais aucun. Le père de mon père, Émile était décédé l’année de ma naissance, en 1957, mais les autres ?
Cette famille paternelle inexistante était comme une page blanche en plein milieu du livre de ma vie, un vide dans ma propre histoire. Où étaient-ils tous ces Kessler qui posaient sur les photos de mariage et qui étaient-ils ?
Paulette avait emménagé chez la famille de Gaston Guth, dans le XIXème arrondissement de Paris, autant dire en pays étranger. Pour la jeune femme qui naviguait les yeux fermés de l’appartement de ses parents à l’atelier d’ébénisterie de son père au 184 rue du Faubourg Saint-Antoine, cet éloignement la désespérait. De plus la cohabitation avec la belle-mère ne se passait pas au mieux.
Après son mariage, les jeunes époux s’étaient retrouvés dans la chambre de Gaston, 9 m2 avec une petite fenêtre qui donnait sur une cour. Aucune intimité n’était possible. Elle avait découvert un Gaston falot et complètement soumis à sa mère, veuve de guerre de Gustave Guth, mort à la bataille de Verdun le 23 juillet 1916. La femme vivait dans l’ombre ô combien présente de son mari. L’horloge marquait chaque demi-heure sous le regard austère du défunt, uniforme et moustaches impeccablement lissées. La main droite était savamment posée sur sa hanche et la gauche sur un chevalet de bois où reposait son képi de colonel. La mère et le fils rendaient au patriarche un respect sans faille et chaque soir, avant de souper, on avait un regard ému pour feu Gustave Guth.
Une fois par semaine, le jeudi, Paulette délaissait le métro pour une longue promenade à travers Paris jusqu’à l’atelier de son père. Plus elle se rapprochait du XIème mieux elle respirait. Déjà, dès la place des Grandes Rigoles, il lui semblait que l’air était plus piquant, les odeurs mêmes étaient différentes.
Elle parcourait la rue de la Marne et faisait régulièrement une halte à l’église de Notre Dame de la Croix, rue de Ménilmontant. Elle gravissait les marches du parvis face au clocher qui dominait de toute sa hauteur les ruelles animées du quartier. Parfois elle pénétrait à l’intérieur de l’imposante église de style néo-gothique.
L’intérieur ouvrait sur une nef de pierre blanche qui donnait à l’édifice un sentiment de profonde pureté. Paulette n’était pas spécialement croyante, mais elle aimait simplement s’adosser aux colonnes qui s’élançaient vers l’élégante voûte en croisées d’ogives. Elle levait les yeux vers les vitraux qui habillaient de couleurs flamboyantes les statues de marbre blanc, lorsque les rayons du soleil les traversaient. Elle suivait, méditative, le mystérieux parcours chromatique qui se confondait avec la lumière.
Puis, elle longeait les hauts murs du cimetière du Père Lachaise sans y pénétrer, jusqu’à l’atelier où travaillait son père. Là, elle jouait avec les copeaux de bois frais, humait leur odeur et fermait les yeux sur son enfance.
- On joue ? Demandait-elle parfois à son père en riant.
- Mais tu n’es plus une petite fille ! répondait Charles. Allons, j’ai du travail et il se penchait à nouveau sur son établi, rabot en main dont des lames de fer entamaient la chair tendre de l’arbre, découpant de fines lamelles de bois, tortillons de dentelles qui rebondissaient sur le sol sans un bruit.
Mais il ne pouvait résister à la jeune fille. Il la regarda avec tendresse. Paulette portait en elle tant de fraîcheur, de joie de vivre qu’il ne pouvait rien lui refuser. Après elle, aucun autre enfant n’était venu. Charles en tirait une grande déception, car depuis des générations chez les Kessler, les pères apprenaient le métier d’ébéniste à leurs fils. Son grand-père Nicolas avait transmis son savoir à son fils, Paul qui l’avait lui-même transmis à ses fils Charles et Louis. Tous étaient devenus de brillants artisans. Sauf le plus jeune des frères, Émile, qui n’ayant pas le goût du métier était devenu magasinier dans l’entreprise Saunier Duval.
Paulette s’asseyait, aussi espiègle qu’une enfant sur un billot de bois, les jambes serrées, les mains posées sur ses genoux. Elle fermait les yeux et levait un peu la tête. Ses boucles légèrement rousses semblaient s’enflammer dans la lumière poudreuse de l’atelier. Charles prit un morceau de châtaignier et passa rapidement l’écorce sous son nez. Elle huma le parfum lourd, mélangé de miel. Un bois corsé…
- Châtaignier ! s’écria-t-elle. Un autre, un autre ! Elle huma à nouveau l’air. Une odeur de pain cuit s’en dégagea. Un hêtre ! Une odeur acide de térébenthine lui piqua le nez. Trop facile, un pin !
- Tu es vraiment douée ! Tu ne fais aucune erreur !
Depuis qu’elle était petite Paulette adorait trainer dans l’atelier à regarder les artisans travailler, assise dans la sciure sous les établis.
Après s’être rassasiée des parfums capiteux des essences, Paulette embrassait son père et poursuivait sa route jusqu’au domicile des ses parents, pour aller embrasser sa mère, Virginie. Elle restait chez elle à boire quelques tasses de café, rejointe parfois par sa cousine Lucienne et par sa tante Marcelle. Les femmes parlaient de tout et de rien, des potins de quartiers, des mariages à venir, de la famille, des enfants, jamais de politique.
Elle chantaient les airs à la mode, suivant les partitions avec paroles, achetés pour quelques sous à des chanteuse des rues et Marcelle, qui avait un beau timbre de voix, entamait Les Roses blanches de Berthe Sylva ce qui avait pour effet de faire pleurer tout le monde. On poursuivait avec Mon légionnaire d’Édith Piaf et La saison d’amour d’Yvonne Printemps. Puis, le soir arrivant, on sortait les cerises à la liqueur que faisait Virginie et on écoutait la radio en dégustant avec délice les petits fruits rouges cueillis à la campagne lors des dernières vacances familiales à Quiberon.
La radio grésilla alors que Virginie recherchait une station qui diffuserait d’autres chansons. Une voix d’homme, grave se fit entendre.
- Attends ! Marcelle stoppa le geste de Virginie. C’est le Président du Conseil, Édouard Daladier qui parle ! Je veux écouter ce qu’il dit.
Le ton était grave et solennel. Elles n’entendirent que la fin du discours, mais c’était déjà bien suffisant pour en saisir tout le sens.
- Français et Françaises ! Nous faisons la guerre parce qu’on nous l’a imposée. Chacun de nous est à son poste, sur le sol de France, sur cette terre de liberté où le respect de la dignité humaine trouve un de ses derniers refuges. Vous associerez tous vos efforts, dans un profond sentiment d’union et de fraternité, pour le salut de la Patrie.
Vive la France !
Virginie coupa la radio.
- Ho, non, pas la guerre, pas encore !
Nous étions en juin, j’avais du temps et je pouvais enfin me consacrer à des recherches généalogiques. J’étais heureuse et me lançais dans cette aventure à la découverte de mes ascendants paternels avec la ferveur d’une enquêtrice. J’allais lever le voile sur mon histoire et faire la connaissance de mes ancêtres.
Par où commencer… Par le plus simple, moi. Puis mon père et son père et continuer ainsi en remontant le temps. J’avais acheté pour ces recherches un grand album de généalogie où un arbre était déjà dessiné. Je mis mon nom sur le personnage racine, Catherine Kessler…
La question essentielle à laquelle je voulais répondre était : quelles étaient mes origines ? Je n’étais pas un être isolé, fruit du néant, venu du rien. Ce que j’étais, je le devais à ceux qui m’avaient précédés. J’étais parce que d’autres avaient existé avant moi. Physiquement, je ressemblais à mes deux parents, mais j’avais incontestablement le nez et les yeux de ma grand-mère paternelle, Marcelle et aussi hérité de son tempérament émotif. Une certaine froideur, que l’on me reprochait parfois, venait des durs paysans des hautes montagnes d’Italie dont était originaire ma mère. Ces considérations physiques et psychologiques faites, il me manquait toujours la clé, celle qui ouvrait la porte de la rencontre avec mes ancêtres. J’étais leur devenir, ils étaient ma mémoire. Et pour savoir qui j’étais, je devais savoir d’où je venais.
J’avais déjà réalisé de nombreuses recherches du côté de ma mère, car les choses étaient plus simples. Nous avions hérité d’une petite maison de montagne dans la vallée d’Aoste en Italie, ce qui me permettait de travailler sur place. J’avais passé de nombreux étés à arpenter les cimetières, consulter les registres d’état civil à la mairie du village, à envahir le presbytère du curé et m’arrêter à tous les monuments aux morts des villages environnants. Ma quête m’avait fait faire un bond de plusieurs siècles en arrière, jusqu’en 1350, grâce à un cousin qui avait fait la généalogie de tout le village.
Si mes origines valdotaines m’étaient maintenant bien connues, les racines paternelles par contre n’avaient jamais poussé faute de terreau dans lequel s’épanouir. Je me sentais coupée en deux, comme ayant un membre fantôme qui se manifestait pour exister. Je savais que je devais aller à la recherche de cette branche luxembourgeoise de la famille de mon père.
Après moi sur l’arbre, je consignai mon père, Pierre, né le 1er décembre 1922 à Paris XIIème puis son père Émile, né en 1901 et sa mère Marcelle Gaultier, née en 1904, tous deux à Paris XXème. Ensuite, plus rien. Je décidai de faire d’abord appel à la mémoire de mon père.
Fidèle à son sens de l’organisation toute militaire, il me dressa derechef un arbre parfait où chaque tante et oncle, chaque cousin et cousine avaient leur place dans des cases parfaitement tracées. Mais il n’allait guère plus loin que son grand-père, Paul Kessler, né à Hamm, Grand Duché de Luxembourg à une date inconnue.
Pour faire ce travail, je n’avais d’autre choix que de me rendre aux archives de la ville de Paris pour y dérouler des mètres et des mètres de microfilms d’actes avant que ceux-ci ne fussent numérisés. Je faisais tourner les molettes d’un appareil antique ce qui me faisait remonter le temps, telle la machine de Georges Wells ! Je manœuvrais l’engin quand je découvris enfin mon premier acte, le mariage de mes arrières grands parents, Paul Kessler et Elisa Useldinger. Mon cœur s’emballa et j’étais aussi heureuse que si je les rencontrais pour la première fois en chair et en os. Je mis 50 centimes dans la machine qui me rendit en un instant la photocopie de l’acte. Je déchiffrai avec peine l’écriture cursive couchée telle que l’on écrivait en ce début de siècle :
L’an 1890, le 11 octobre à 10h 35 minutes, le matin, acte de mariage de Paul Kessler, né à Pulvermühle, Grand Duché de Luxembourg le 22 octobre 1868, ébéniste, domicilié à Paris, rue des Pyrénées, 94, avec père et mère, fils majeur de Nicolas Kessler âgé de 52 ans, ébéniste et de Marie Kolten, son épouse, âgée de 43 ans, sans profession, présents et consentants, d’une part et de Elisa Useldinger, née sur cet arrondissement, le 22 juillet 1870, ouvrière emballagiste, domiciliée à Paris, rue d’Avron, 132 avec père et mère, fille mineure de Henri Useldinger, âgé de 55 ans, ébéniste et de Elisabeth Becker son épouse âgée de 58 ans, sans profession, présents et consentants.
Dressé par Aimable Barthélémy, adjoint au maire, officier d’état civil du vingtième arrondissement (…) en présence de Camille Romani, caissier, ami de l’époux, de Vincent Romani, ébéniste, ami de l’épouse, Auguste Useldinger, ébéniste, Jacques Useldinger, ébéniste, frères de l’épouse.
Ont signé, les époux, témoins, pères et mères.
Une mine d’informations ! Tout y était et je bénis ce monsieur Aimable Barthélémy qui avait noté avec une application de maître d’école toutes les adresses, les professions, les lieux de naissance et les âges des parents et des témoins. J’observai, avec une profonde émotion les signatures au bas du document, tracées par des gens simples, plus habitués aux travaux manuels qu’à tenir le porte plume. L’arbre prenait racine…
Mes origines nordiques n’étaient plus à mettre en doute à lire la consonance des noms de famille que j’avais découverts et j’avais maintenant une image plus claire de la lignée des Kessler dont le nom signifiait chaudronnier.
En 1880, Nicolas Kessler, ébéniste, son épouse Marie Kolten et Paul, leur petit garçon, quittaient le petit village de Pulvermühle au Luxembourg pour s’installer à Paris.
La demande en meubles était forte dans la capitale avec une bourgeoisie naissante qui occupait les beaux quartiers et tenait à rivaliser avec les intérieurs de la noblesse. Il fallait des armoires en chêne, des boudoirs en merisier, des tables d’acajou, des chaises, des lits, des commodes, tant qu’il devint difficile de se déplacer dans ces intérieurs surchargés.
La famille s’installa au 94 rue des Pyrénées, dans le XXème arrondissement de Paris. Marie en devint la concierge jusqu’à son décès en 1932. Paul fut ébéniste comme son père et épousa le 11 octobre 1890 en mairie du XIIème, Elisa Useldinger, fille d’ébéniste, originaire du Bas-Rhin. C’était plus simple de se marier entre « pays ». C’était leur acte de mariage que je venais d’imprimer.
Le couple eut 5 enfants : Charlotte, Charles, Louis, Zélie et Émile, mon grand-père. Elisa s’éteignit en 1903 à l’âge de 35 ans laissant à Paul cinq enfants en bas âge.
Paul décéda un 14 octobre de l’année 1919, au 184, rue du Faubourg Saint-Antoine, à 17 heures, tombant d’un seul coup, le nez sur son établi. Il avait 50 ans.
Gaston reçut son ordre de mobilisation et partit rejoindre son bataillon le 7 septembre 1939. Neuf mois déjà. Elle avait reçu quelques lettres qui ne l’avaient pas inquiétée. Gaston était en Moselle à faire de la maçonnerie sur la ligne Maginot ! Depuis qu’il était parti, il restait là à attendre, une situation d’ennui, interminable qui faisait dire à tous qu’on s’était embarqué dans une drôle de guerre ! Il écrivait régulièrement à son épouse, mais n’avait pas grand-chose à lui raconter :
21 janvier 1940 : La journée a été calme, comme les autres, on nous a donné des peaux de mouton, tellement il fait froid. Parfois on part pour des opérations d’observations. Mais à part les lapins, nous n’avons pas grand-chose à observer. Ou alors on patrouille. Mais il n’y a rien à l’horizon.
10 mars 1940 : Il fait beau et chaud. Les journées sont ensoleillées. Des Généraux sont venus nous inspecter. Et aussi, peux-tu imaginer ça ? Maurice Chevalier est venu faire un spectacle et nous a chanté “ ça fait d’excellent français ”. On a bien ri !
25 mai 1940 : Quand allons-nous nous battre, vivement que quelque chose se passe enfin, n’importe quoi, même un raz-de-marée, la guerre enfin ! Que je m’ennuie, que tu me manques !
Le 9 juin les Panzers allemands encerclèrent les armées de l’Est en se rabattant de l’Aisne, des Ardennes et sur les arrières de la ligne Maginot. Après une semaine de combats terribles, les 2ème, 4ème et 6ème armées dont faisait partie Gaston Guth furent quasiment anéanties. Les prisonniers parqués comme des bêtes furent envoyés en Allemagne ou en Pologne dans des stalags.
Depuis la mobilisation de son mari, Paulette était retournée habiter chez ses parents, n’imaginant pas un instant rester seule avec la veuve, sa belle-mère qui portait le deuil, persuadée que les Allemands lui avait aussi pris son fils unique. La jeune femme installait ses affaires dans sa chambre de petite fille, quand on frappa violemment à la porte. Paulette ouvrit, c’était Lucienne, complètement essoufflée.
- Mais que t’arrive-t-il ! Tu es en nage ! Le souffle court, Lucienne avala sa salive et se tenant contre l’embrasure de la porte balbutia :
- Les Allemands, les Allemands arrivent dans Paris ! Vite, préviens tes parents, il faut partir, maintenant ! On a une voiture ! Tout le monde s’en va, les gares sont saturées, les gens partent même à pied ou en charrettes ! Faut voir ça, ils ont chargé les voitures avec les valises, les enfants, les vieux, même les cages à serins ! Des montagnes qui risquent de s’écrouler à chaque démarrage.
- Mais où veux-tu qu’on aille ? Demanda Paulette.
- Il faut passer la Loire, c’est tout ce que je sais, là on sera en sécurité. J’ai entendu dire que les avions allemands ont mitraillés les Hollandais et les Belges qui ont déjà fui, mais les Allemands ne sont pas encore sur Paris, on a une chance, on a une voiture ! Dis à tes parents de venir. Préparez une valise, ne prenez pas trop d’affaires, c’est déjà plein, avec vous trois ça fera six. Mais ça ira a dit ma mère, on rentrera tous dedans.
Paulette appela ses parents qui, après un moment de stupéfaction, remplirent rapidement deux malles de vêtements, nourriture et argent. Au pied de l’immeuble, Armand, l’oncle paternel de Lucienne avait garé péniblement sa voiture, tandis que Charlotte, sa mère faisait de grands gestes affolés. Tout le monde se tassa entre les valises et les ballots faits à la va-vite. Armand avait pu acheter deux bidons d’essence qui devraient leur permettre d’aller assez loin, au moins jusqu’à Amboise.
- Émile et Marcelle vont nous rejoindre avec Pierre et Roland, ils ont une voiture ! Louis est déjà parti en bicyclette avec Germaine. Zélie, Ernest et les enfants aussi, en train, je crois, s’écria Charlotte rassurée que toute la famille ait pu fuir. On se retrouvera plus tard, quand la Loire sera traversée.
Charles avait entendu dire que les Stukas risquaient de les mitrailler et avait descendu un vieux matelas qu’il voulut absolument fixer sur le toit de la Prima 4 afin d’amortir les balles. Les bidons de carburant en fer blanc furent arrimés à l’arrière de la voiture qui prit la direction du Sud.
