Le spectre de la honte - Stanislas Bassiky - E-Book

Le spectre de la honte E-Book

Stanislas Bassiky

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Beschreibung

Un ouvrage aux dialogues savoureux, cocasses et graves à la fois.

Stanislas Bakissy nous propose deux nouvelles.
Le Spectre de la Honte est une parodie qui se joue à huis clos dans laquelle les dialogues frisent le grotesque et l'absurde. Le désarroi du malade atteint du sida - dominé par la honte et le déni - est comparable à celui du médecin, impuissant à soigner dans un système où les usages sont un frein à l'exercice de la médecine.
Dans Seule est ma colombe, Stanislas Bakissy se sert de l'amour pour dénoncer une forme d'esclavage qui subsiste en Afrique...

Avec humour et une certaine dose d'absurde, l'auteur décrypte les maux persistants du continent africain.

EXTRAIT DE LE SPECTRE DE LA HONTE

-Vous pensez que je suis séropositif ?
-Je ne suis ni devin, ni charlatan. Attendez donc vos résultats.
-Vous voyez bien comme je suis gros et bien portant. Pensez-vous qu’avec un tel embonpoint, je...
-Que votre embonpoint ne vous trompe pas. Ce n’est pas un signe que vous êtes sain. Mais... s’étonna le docteur, vous avez déjà passé trois tests et ça s’est révélé positif !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Stanislas Bakissy est né à Pointe-Noire. Auteur de plusieurs pièces de théâtre, il a été primé en 1993 pour la mise en scène de Sa Majesté Sidacytose au Festival du Théâtre (F.I.T.E.S) à Brazzaville et reçu le prix Tchikounda à Pointe-Noire pour la mise en scène d’ Un pou a épousé une princesse.

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Seitenzahl: 97

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Mai 2017

Collection MBONGI

ISBN : 979-10-95999-23-2

 

Les Lettres Mouchetées

91, rue Germain Bikouma

Pointe-Noire – Congo

[email protected]

 

Illustration de la couverture : Guillaume MAKANI

 

 

 

Stanislas BAKISSY

 

 

 

 

 

LE SPECTRE DE LA HONTE

 

 

 

 

Les Lettres Mouchetées

Aux anciens acteurs du Théâtre de la Mer :

 

Julien NGOYO, Rodrigue WANGHOS, Rock DIANZINGA, Hertel NKEYI, Wilfrid PEMBA, Helena BAKISSY,

Estelle NZALAKANDA, Cyr MAKOSSO, Nathalie PEMBA,

Laure NDOKI, Allen Stève GOMEZ, Vanessa TSOUMA,

Modeste et Jocelyne TCHICAYA, Maryse Arlette BAKISSY,

Arnaud MAKOSSO, Sosthène CODJA,

Hervé Fleury FERNANDEZ, Stève BOUITY,

Rommel KIMINOU,

Roland ONDELI, Fortuné NIAMBI MAVOUNGOU,

Christian DOUKAGA, Gyr MALANDA,

Stalgar TOUZI, Le Saint SOLO, Sydney NGAPA,

Mike NDEBEKA.

 

Habituellement, Monsieur Boutel-Lianou était du genre introverti, habitué à tout garder pour lui. Je me souviens même qu’on l’appelait dans sa jeunesse, « le rêveur », parce qu’il avait l’art d’être absent partout où il était présent. Bien souvent, il ne se souvenait plus, une fois chez l’épicier de son quartier, ce qu’on lui avait recommandé d’acheter, ou pire, d’y acheter ce qu’on ne lui avait pas demandé. Son père, ancien ambassadeur à Genève ne misait pas gros sur lui lorsqu’il présageait de la future carrière de l’ensemble de sa progéniture, engendrée avec plusieurs femmes. « Il n’ira pas loin ce petit, c’est sûr qu’il n’est pas mon fils ! criait-il souvent lorsqu’il sortait d’une réunion avec le Directeur de son collège qui le convoquait bien souvent pour se plaindre de son manque de concentration. Il est différent de ses frères. Dans ma famille, personne n’est comme lui. Cette nature vient de tes parents. » disait-il à sa mère.

Dame Tchivêfi, sa mère, écoutait en silence ces provocations et soutenait son fils sans répit en l’encourageant. En lui chuchotant aux oreilles qu’il était le meilleur, le plus grand des hommes. Monsieur Boutel-Lianou grandit avec ces paroles dans son cœur ; entre le rejet de son père et l’amour de sa mère. Un homme peu sûr de lui quand même, parce qu’il lui manquait quelque chose qu’il estimait important pour sa vie d’homme, quelque chose qui devait venir de son père : son regard, son jugement affectueux, son soutien. Même après plusieurs années, pendant lesquelles l’histoire avait donné un écho favorable aux rêves de sa mère, en faisant de lui un Haut fonctionnaire, jamais son père ne l’avait jamais félicité de sa vie. Personne ne saura si c’est pour cette raison qu’il n’avait assisté à aucune des veillées mortuaires organisées durant trois semaines en l’honneur de ce dernier. Il ne fut pas plus présent à la messe de requiem qu’au cimetière familial de Ndjéno. Il en voulait à son père. Mais il habita longtemps au quartier Mpita, dans l’une de ses nombreuses villas, avant la liquidation de sa succession. Et là, il se surprenait souvent à l’imiter en prenant son thé sur la terrasse de cette maison où il avait grandi près de lui, avec ses frères et sœurs, en se promenant pieds nus sur le gazon et en écoutant les mêmes musiques qu’il affectionnait. En bref, il l’admirait. Mais ça, plutôt mourir que de l’avouer.

Depuis quelques mois, Monsieur Boutel-Lianou jouissait d’une nouvelle promotion dans sa carrière lorsque son ministère de tutelle lui demanda de passer un test de VIH avant d’aller assister à une conférence internationale devant se tenir à Paris. Les résultats de ce test étaient nécessaires pour valider son dossier. Alors là, ce qui pouvait être pour n’importe qui une simple formalité, apparut chez lui comme une difficulté majeure. Le sommeil l’avait quitté, ainsi que l’appétit. Mais la pression de sa hiérarchie le poussa un jour à se diriger, sans sa voiture de marque Française qu’il affectionnait tant, hors du centre des affaires pour se rendre au Centre national de dépistage du sida.

Le chauffeur de taxi qui le conduisait maudissait sans arrêt l’état de délabrement de la route, il se plaignait des charges, qui, selon lui, étaient trop excessives. Il parlait d’une femme qui s’était permis de manger du poisson braisé dans sa voiture en laissant traîner les arêtes sur le siège, du prix du carburant qui ne faisait qu’augmenter… Il parlait de tout comme pour vouloir provoquer un débat. Mais Monsieur Boutel-Lianou restait muet comme une carpe. Et dire que j’allais venir ici avec ma Peugeot 607, pensa-t-il, satisfait de ce que sa voiture était bien garée dans un parking.

—Ça fait 3000 FCFA Monsieur ! dit le chauffeur, lorsque qu’ils arrivèrent à destination.

— 3000 FCFA ? Je rêve ou quoi ! 3000 FCFA pour un si petit trajet ?

— Qui a parlé du trajet ? Vous avez vu ces trous grossiers sur la voie, et les dégâts qu’ils ont causés sur la tôle de ma voiture ? Vous avez vu ces embouteillages et les mares d’eau. Vous avez vu ça, le vieux ? Vous savez bien qu’ici, avec les grandes pluies, il y a des rivières partout, même sur la voie…

— Vous voulez me faire payer le mauvais état de la route et la prolifération des tacots fumants qui ne devraient plus rouler ici en temps normal ? C’est à moi d’en payer le prix ?

Et la discussion s’enchaîna. Monsieur Boutel-Lianou s’engagea dans un raisonnement sur la gestion de la cité, ce que le jeune chauffeur, visiblement inculte, ne pouvait comprendre et finit par payer en descendant nerveusement devant l’entrée du Centre. Le taxi démarra en trombe, pressé de quitter le secteur à la quête d’autres clients.

La salle de réception du centre de dépistage était vide. On n’y voyait que de vieux meubles. Dans les placards, des dossiers entassés dans l’indifférence de la poussière.

Monsieur Boutel-Lianou martela bruyamment le sol avec ses chaussures de marque anglaise pour faire remarquer sa présence. Au lieu d’attendre, il longea le couloir en suivant la voix d’un homme qui parlait au téléphone.

—Docteur Koutoub-Kouvich, à qui ai-je l’honneur ? … Oh, Monsieur le Directeur Général, mon grand frère…, je suis heureux de vous avoir au téléphone… Tout va bien ici, tout va bien, sauf les difficultés habituelles qui alimentent notre quotidien, et qui malheureusement sont devenues presque normales ici… excusez-moi… Une minute, Monsieur le Directeur. (il souleva un registre et l’ouvrit en consultant son contenu) c’est dur Monsieur le Directeur, ce sont des chiffres impressionnants, on a parfois l’impression que ce virus se transmet maintenant par les piqûres de moustiques, à cette allure… Excusez-moi Monsieur le Directeur … Non, je ne me réjouis pas, au contraire, je suis inquiet pour la population, c’est vrai…Voilà Monsieur, les trois derniers mois nous avons soumis au test de dépistage 1322 personnes, et parmi elles, il n’y avait que 125 personnes non contaminées… pardon ?... Mais pourquoi grand-frère ? … Ah, ce sont les consignes du chef ! Mais c’est… d’accord … d’accord j’ai compris, je tairai cette information…

Cette conversation commençait à le troubler, à l’exaspérer, à l’énerver. Il prit alors la décision d’entrer sans réfléchir dans le bureau où se trouvait celui qui parlait. Le docteur lui indiqua un fauteuil sans conviction, et poursuivit sa causerie comme s’il était seul.

—Je pense qu’on ne devrait pas faire ce genre de … Je comprends grand-frère … déclarer des mensonges, alors qu’on disant la vérité, on pourrait obtenir de l’aide au niveau international … Non, je ne suis pas seul…

Il regarda Monsieur Boutel-Lianou avec indifférence et poursuivit :

—Un homme vient d’entrer, et par expérience je sais qu’il est… Excusez-moi, je passerai donc vous rencontrer … j’ai compris grand-frère, les journalistes ne sauront rien, les … D’accord, je me tais … Pendant que j’y pense grand-frère, puis-je avoir des nouvelles concernant ma nomination à la tête du programme national de prévention du sida ?... Allô ?... Allô ?

Le docteur, vexé par l’attitude de son supérieur, ne s’en cacha pas. Il se mit à monologuer avec une grande nervosité :

—Il a raccroché ! C’est toujours comme ça quand je pose mes problèmes. Ils se moquent tous de moi. Un esclave, voilà ce que je suis, ce qu’ils ont fait de moi. Et il ose me demander d’intégrer son parti politique, impopulaire de surcroît ! Foutaises ! Où allons-nous ? Que fait-on des compétences alors ? Foutaises ! Foutaises ! J’ai la tête d’un homme politique moi ? Je veux seulement faire mon travail, c’est tout. Pourquoi me demander d’intégrer d’abord le parti politique avant d’être nommé Directeur du programme ?

Il se dirigea vers la sortie du bureau avec la ferme intention de s’en aller. Monsieur Boutel-Lianou, qui ne le quittait pas des yeux, se leva pour attirer son attention.

—Docteur s’il vous plait ! dit-il d’une voix embarrassée.

— Mais vous, que faites-vous là ? rétorqua le docteur, surpris. Qui vous a fait entrer ?

— Mais vous venez de me faire asseoir là, tout juste là.

—Moi ?

— Oui, vous !

— D’accord, je vous ai fait asseoir, mais qui vous a annoncé ici ? Personne ! C’est votre chambre à coucher ici pour entrer quand vous en avez envie ?

— Excusez-moi, il n’y avait personne là dehors et…

— OK ! OK ! On a des infirmières qui devaient en principe faire juste le ménage ici, OK !

Le docteur regagna son bureau avec quelques pas nerveux.

—Que voulez-vous ?

— Je viens prendre connaissance de mes résultats au test de…

— Ah oui ? Pourquoi ce zèle ?

—Je suis déterminé et courageux docteur !

—Ah bon ! Et vous avez vu l’heure pour manifester votre détermination et votre courage dans mon bureau ? Vous avez vu l’heure ?

—Excusez-moi docteur, je me suis dit « c’est aujourd’hui ou jamais ! » car j’ai longtemps hésité. Mais si vous êtes…

—Ouais, c’est ça ! « C’est aujourd’hui ou jamais ! » vous aussi vous voulez vous moquer de moi n’est-ce pas ? On vient en retard et on se dit « c’est aujourd’hui ou jamais ». C’est moi l’imbécile ? Personne ne veut me donner une promotion, je travaille comme une machine, même après les heures de service. Il y a cinq médecins ici, mais en réalité je suis seul. Les autres se demandent encore s’ils aiment vraiment la médecine. Là ! Venez voir !

Il ouvrit brutalement la fenêtre comme si la vitre posée dessus ne pouvait pas lui permettre de bien voir. Celle-ci cogna le mur et cassa la vitre. Monsieur Boutel-Lianou le suivit, l’air embarrassé et perplexe.

—Traversez la rue et vous les verrez dans le restaurant d’en face en train de festoyer, continua-t-il. Ils ont de maigres salaires mais ils trouvent toujours de quoi animer les restaurants en compagnies des femmes. Ils attendent que je tombe malade pour me remplacer comme une machine électronique, c’est tout. Ils attendent qu’un accident cardio-vasculaire me surprenne pour m’expédier ad patres. Je suis tout le temps stressé, ramolli ! On me presse comme une orange, et quand je rentre chez moi, je suis même incapable d’embrasser ma femme, vous vous rendez compte ?

Le docteur parlait avec des mimiques et des contorsions qui surprirent Monsieur Boutel-Lianou. Ses gros yeux derrière ses lunettes de myope donnaient l’impression de vouloir sortir de leurs orbites lorsqu’il faisait bouger sa tête. Il remarqua aussi sa moustache épaisse et longue secouée au rythme du mouvement de ses lèvres. Il était surpris de voir un tel comportement chez un médecin et se demandait au fond de lui si ce dernier avait l’esprit bien portant.

—Arrêtez donc de me regarder comme ça, comme un canard devant une brosse à dent…

Monsieur Boutel-Lianou pensa aussitôt à son chat. Là, avec ce nouveau geste, il venait de lui faire penser à lui sans le savoir, alors il ne put s’empêcher de rire aux éclats, partagé entre le souci de détendre l’atmosphère et celui d’éviter d’entendre ce qu’il redoutait le plus.

—Vous riez ? Non mais quel culot ? Cela vous fait rire ?

— Excusez-moi, je ne voulais pas vraiment rire, vous m’avez poussé…

— Vous me prenez pour un bouffon ?

— Mais non, voyons ! Vous m’avez fait penser à Micki, mon matou. Vous aviez tout à l’heure ses yeux, sa moustache…

— Sortez ! Sortez avant que ma colère ne quitte le rez-de-chaussée pour le quatorzième étage de la tour Mayombe, sortez ! Un chat ? Vous m’avez comparé à un…