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"Le spleen de Zarqa et autres nouvelles" est un recueil de nouvelles de Manon Larraufie écrites pour des concours, tels le Prix Claude Nougaro ou le Prix Hemingway, entre 2012 et 2018.
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Seitenzahl: 68
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Todos los velos del Islam se desgarraban,
para que surgiese gloriosa y enigmática la ciudad de los dioses.
Ambigua y cruel, Isaac Muñoz
À toi, qui m’a ouvert les yeux sans le vouloir,
Le spleen de Zarqa
Dernier regard
Pour te voir une dernière fois
Salam mon amour
Dans la mer je me suis perdue
La bohème
Dans le sang je te vis
Texte sans titre
Zarqa n’est pas une grande ville. Elle n’est pas un village non plus. Elle n’est pas belle comme une femme qui danse, ni sage comme une femme qui chante.
Zarqa n’avait jamais été sa destination. Elle pensait parcourir les milliers de kilomètres qui séparent Damas de La Mecque à pied, en voiture, à dos de dromadaire ou en charrette. Peu lui importait. Zarqa n’était qu’une étape parmi tant d’autres.
La première européenne à entrer à La Mecque. Elle voulait être la première.
Deux de ses amis voyageurs avaient essayé quelques années auparavant, mais ils avaient échoué. Leur prononciation de l’arabe était parfaite. Ils connaissaient plusieurs sourates par cœur. Ils s’étaient habillés à la manière des bédouins du Nord de l’Arabie. Et pourtant. Quelque chose leur avait manqué. Ils étaient rentrés à Paris sans savoir quoi.
Mais Hortense l’avait compris. Il ne suffit pas d’étudier pour devenir quelqu’un d’autre. Il faut vivre cet autre pour le devenir.
Elle s’arrêta à Zarqa. D’abord pour une nuit, puis deux, puis trois, puis plusieurs semaines. Le temps s’écoulait et elle ne le voyait pas défiler. Elle passait ses journées à écrire, fumer et boire du kawa. Fort. Noir. Poivré. Le goût du café, à lui seul, pouvait lui faire oublier sa vie parisienne et la plonger dans une autre. Lointaine, exotique, friable. Friable comme une feuille d’or qui volerait au rythme du vent qui serpente entre les montagnes.
Depuis le toit de la maison, elle pouvait voir le Hejaz railway en cours de construction, à quelques centaines de mètres de là. La modernité s’installait progressivement dans cette ville vieille de deux mille ans. Elle était témoin du basculement des sociétés dans l’époque de la vitesse et du rendement. Plus, toujours plus. Et moi, je veux toujours moins, pensait-elle. Moins d’usines, moins de commodités, moins de bruit. Elle les avait fuis. Ici, elle se sentait vivante, dans une ville plongée au milieu des terres pauvres et arides. Une ville qui avançait sans but, apercevant l’occidentalisme sans jamais le toucher.
Le couple qui accompagnait Hortense semblait l’attendre éternellement. Ils avaient accepté de la mener de Damas à Médine, à condition qu’ils la présentent comme leur sœur. Elle s’en était accommodée, mais ne savait toujours pas comment de Médine elle pourrait se rendre à La Mecque.
Hortense n’avait pas pensé réaliser ce périple pour elle, mais pour son mari, décédé trop tôt, orientaliste, écrivain, journaliste. C’était son rêve. Alors elle se devait de le réaliser pour lui.
Mais ici, au centre de Zarqa, la française ne peut se décider à partir. La ville n’a pas de charme. Ici les mosquées ne sont pas magnifiques, les marchés ne sont pas achalandés, les érudits arabes nés ici sont partis depuis longtemps. Amman, Le Caire, Damas, Alexandrie…voilà des villes que les riches européens aiment visiter. Mais Zarqa…Zarqa est, au mieux, une étape avant de s’enfoncer dans le désert à dos de dromadaire.
Hortense n’était pas une vieille femme, mais elle arborait déjà quelques rides sur le front et au coin des yeux. Depuis la mort de son mari, elle n’avait pas pu retrouver de sens à sa vie. Elle avait voulu un mariage d’amour, et elle l’avait eu. Zarqa ne pouvait lui rendre ce qu’elle avait perdu. Elle le savait mais elle cherchait. Quelque chose d’insignifiant qui pourrait lui apporter la paix. Combler un vide qui ne pouvait être comblé. Remplacer des souvenirs qui ne pouvaient être remplacés.
Au loin, l’appel à la prière lui permit de revenir à la réalité. Elle devait arrêter de penser au passé. Elle pria en silence sur le toit puis descendit au rez-de-chaussée où se trouvait un salon d’invités. Alia la regarda d’un drôle d’air, comme toujours, puis partit en direction de la cuisine. Hortense la payait pourtant bien pour loger chez elle. Et depuis quelques semaines, Alia portait des robes plus élégantes, et quelques perles venaient s’ajouter à sa coiffure chaque jour. Une femme voyageant sans son mari n’était pas bien vue, même accompagnée de sa sœur et de son beau-frère.
Hortense s’installa au milieu des coussins rouges, ocres et beiges. Elle ferma les yeux puis sentit son corps s’alanguir de plus en plus. Elle pensait à son mari. À ces derniers mois avec lui. Il ne la reconnaissait plus, et finissait même par avoir peur de cette femme qui vivait étrangement dans le même appartement que lui. Il avait vingt ans de plus qu’elle, et passé les cinquante ans, il avait commencé à perdre la tête.
- C’est moi, Charles. C’est moi.
- Qui êtes-vous ?
- Dis-moi que tu te souviens.
- Qui êtes-vous ?
- Du jour où nous nous sommes rencontrés.
- Qui êtes-vous ?
- A la Sorbonne.
- Qui êtes-vous ?
- Tu étais mon professeur. Et je t’admirais…Oh que je t’admirais !
- Qui êtes-vous ?
- Dis-moi que tu te souviens de notre mariage.
- Qui êtes-vous ?
- Il y avait tellement de monde que tous n’entraient pas dans l’église.
- Qui êtes-vous ?
- Ensuite nous avons vécu heureux. Nous avons voyagé. Nous avons eu la vie que nous voulions.
- Qui êtes-vous ?
- Mais jamais tu n’as voulu d’enfant. Moi, j’aurais peut-être aimé.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis ta femme, Charles.
- Ma femme ? Non. Non. Je suis trop jeune pour avoir une femme.
- Quel âge as-tu ?
- Seize ans. Pourquoi ?
- Où vis-tu ?
- Dans le sixième, avec mes parents. Où sont-ils ?
- Morts, Charles. Ils sont morts depuis plus de dix ans !
- Maman ?
- Quoi ?
- Maman…j’ai froid.
- Je suis ta femme, Charles.
- Maman.
- Charles.
- Maman !
Hortense finit par s’endormir. Mais les cauchemars assaillirent son esprit. Les scènes de ces dernières semaines tournaient en boucle. Elle avait assisté, impuissante, à la chute d’un des intellectuels les plus en vogue de la capitale. Elle ne sortait plus, lui donnait à manger, lui parlait, l’habillait, le lavait. Elle s’était donnée corps et âme à son mentor, son modèle, celui en qui elle croyait dur comme fer.
Elle était tombée amoureuse de son charisme avant de tomber amoureuse de lui. L’attrait de la science, encore et toujours, d’une jeune femme qui ne rêvait que de prouver au monde qu’elle aussi pouvait étudier. Ses frères l’avaient fait. Elle aussi le ferait.
Elle se réveilla en sueur. Ces cauchemars étaient les derniers. Cette fois, elle l’avait décidé.
Elle partit errer dans la ville de Zarqa alors que le soleil se couchait derrière les montagnes. Le ciel était orange, presque rose. Jamais elle n’avait vu un aussi beau mélange de couleurs. Le ciel le plus beau du monde se dressait tel un tableau au-dessus d’une ville sans charme. La nature qui veut embellir l’œuvre de l’homme moderne. La nature qui veut reprendre sa place au-dessus de l’espèce humaine.
Les passants commençaient à déserter les rues et les souks. Les hommes se repliaient dans les cafés et restaurants. Les femmes rentraient chargées de courses avec leurs enfants. Et Hortense, seule, observait chaque geste, chaque parole, chaque bruit. Elle sortit du centre-ville et monta au sommet d’une des montagnes. Elle s’assit sur les marches d’une maison et regarda la ville s’endormir sous la pleine lune.
Et alors Hortense se demanda. Est-ce important que je sois la première européenne à entrer à La Mecque ? Un exploit de plus pour la postérité.
Deux jeunes enfants marchèrent à pas de loup vers elle. Ils avaient peur de paraître impolis. Mais comme elle les regardait sans rien dire, ils s’assirent à côté d’elle, sur les marches abîmées par les pluies, les vents et les sables.
- Massaa al-khair1, dirent-ils en chœur.
- Massaa oul-khair.
- Tu n’es pas d’ici ? demanda le plus grand.
- Non.
- D’où es-tu ?
- D’un pays très lointain.
- Tu sais raconter des histoires ?
- Peut-être…des histoires de quoi ?
- De chez toi, répondit le plus jeune.
- Chez moi, c’est un grand pays, vert, bleu et rouge. Vert comme son paysage, bleu comme les mers qui
