Le Talisman de Skerne - Tom Carr - E-Book

Le Talisman de Skerne E-Book

Tom Carr

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Beschreibung

Un aristocrate français veuf se rend dans sa retraite d'été du Yorkshire, en Angleterre, ignorant qu'un compatriote malveillant a découvert la cachette, depuis longtemps tenue secrète, d'un artefact médiéval dans le comté voisin, et qu'il est sur le point d'exploiter les faiblesses de deux hommes afin de le dérober. C'est un conte poignant, passionnant, vraiment incroyable... Traduction de François Bougeault

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Seitenzahl: 354

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Dédicace:

Pour Toni

Les droits de Tom Carr en tant qu’auteur de cet ouvrage ont été déposés conformément à la Loi de 1988 sur les Droits d'auteur, concernant dessins, modèles et brevets.

Ce travail est une fiction. Les noms et les personnages sont le produit de l'imagination de l'auteur. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, est purement fortuite —sauf bien évidemment quand ce n’est pas le cas.

Remerciements

A Toni, ma femme, pour ses encouragements, ses nombreuses et excellentes suggestions, sa faculté de rire aux bons moments. A James et Lucy, mes enfants, pour les même raisons. A Richard, mon beau-fils, également pour ses appréciations et pour deux contributions notables; et à Dave Carr, Bud Craig, Geoff Donaldson, Andrew Gladwin, Stephen Hughes, Angela Milligan, Hugh Mulrooney, Pete Shields et Steve Wright pour certains traits d'esprit que je leur ai «empruntés». Enfin, à Mike Jarvie, pour deux excellentes contributions. Il a également gentiment pris sur lui le rôle de mon premier éditeur. Son aide m’a été très précieuse. Je tiens à remercier l'équipe de Createspace -Gaines Hill, Margaret McCall, Caitlin McCann et Adam Miller- pour m’avoir aidé à réaliser un rêve. Je remercie particulièrement Ron Donaghe, pour son édition experte, méticuleuse et sensible, que j’ai beaucoup appréciée.

Tom et François devant le bar du village

Avertissement du traducteur

Je vais vous dire une bonne chose, qui n’a surement rien d’extraordinaire. Mais croyez-moi, on rencontre de drôles de gens dans un petit village languedocien. Tenez, des anglais, par exemple. Je ne l’invente pas, ils tiennent toutes les maisons de la Grand Rue. Tom Carr, exemple de l’exemple: bon, il ne joue pas au golf, il apprécie le camembert et le pinard en connaisseur. Mais c’est quand même un putain d’anglais! Et les anglais, qu’est-ce qu’ils font quand ils sont en France, hé bien, ils observent les français, tout en restant obstinément anglais. Avec Tom, c’est encore autre chose. Parce que, nonobstant, il épie aussi les anglais comme s’il était un putain de français. Et il se prête à ce petit jeu dans son bouquin. C’est l’histoire d’un français qui vit en Angleterre et se comporte comme un anglais quand il vit en France. Alors, on ne sait plus par quel bout le prendre! D’autant que son histoire est à moitié écrite en français. Notre auteur se joue-t-il de son lecteur anglais ou baigne-t-il tellement dans notre langue qu’il n’arrive plus à la traduire dans la sienne? Comment un traducteur peut-il s’y retrouver dans ce franglais, je vous le demande; je lui demande en français: mais comment faire? I had a dream: Et si Tom avait écrit son bouquin en français?

Nous touchons à la magie de ce livre. Et je l’espère, à la magie de sa traduction, bien entendu! Ainsi, le lecteur français s’identifiera à l’écrivain anglais qui raconte l’histoire d’un français à des anglais. En tout état de cause, ce livre est plein de magie et de surnaturel. Et d’action, de violence, d’amour, d’humour, de perversion et de morale. Ce livre est un conte tout à fait extraordinaire!

François Bougeault

Avant-propos de l'auteur

Un des auteurs que je lisais dans ma jeunesse a été Dennis Wheatley —un écrivain de contes de Magie Noire, d’aventure et d’action. J’y prenais beaucoup de plaisir.

Cependant, ses contes témoignaient d’un snobisme intellectuel et social bien particulier, et, parfois, d’un racisme patent. Je n’étais jamais certain —et d’ailleurs, je ne le suis toujours pas— que Wheatley prenne vraiment au sérieux le caractère surnaturel de ses livres.

Ses contes, notamment ‘Le Diable à Cheval’, sont à l’origine de beaucoup de cette parodie.

J’espère, par cet avant-propos, éviter le destin funeste du créateur d’Alf Garnett, ce personnage central plutôt mesquin, misogyne et fanatique de la sitcom ‘Jusqu’à Ce Que La Mort Nous Sépare,’ diffusée dans les années 1960 par la BBC. Certains téléspectateurs de cette comédie à succès firent d’Alf le terrible leur porte-parole.

Je pourrais avoir des lecteurs qui renvoient sans vergogne les Juifs au statut de ‘youpins’, ou qui, par exemple, considèrent ou auraient considéré Mohammed Ali comme un ‘noir lâche’ ( Chapitre Neuf ) au prétexte de son objection de conscience pendant la guerre du Vietnam. Permettez-moi d'être bien clair: "lâche" est la dernière épithète que j’attribuerais sérieusement à un homme qui sut faire face à Liston, Frazier ou Foreman, ainsi qu’à la puissance de l'establishment américain; je déteste le racisme de quelque sorte que ce soit. Si j’ai de tels lecteurs, je ne suis pas leur porte-parole! Permettez-moi de le redire: ce livre est une parodie.

Je fais la satire d'autres choses dans ce livre. Les Catholiques de l’Eglise Romaine, par exemple, n’apprécieront pas certains chapitres. Mais dans ce cas, ils auront le choix d’en prendre et d’en laisser... ou même de tout brûler!

Quoi qu’il en soit, je vous propose ce livre comme un morceau choisi de bonheur au cœur léger, comme quelque chose pour se divertir plutôt que d’offenser. J'espère qu’il sera considéré comme tel.

Tom Carr.

A mon cher lecteur:

J'ai décidé qu’il pourrait être agréable —et certainement en aucune façon condescendant ou pédant— de fournir un glossaire des termes et références, au cas où vous en auriez oublié un ou deux.

Chronologie

Prologue 28 – 29 Juillet 1976 Angleterre

Première partie

Chapitre Premier 30 Juillet 1976 Angleterre

Chapitre Deux 31 Juillet 1976 Angleterre

Chapitre Trois 1

er

Août 1976 Angleterre

Chapitre Quatre 2 Août 1976 Angleterre

Chapitre Cinq 1930 – 1976 Irlande/Angleterre

Chapitre Six 5 Août 1976 Angleterre

Chapitre Sept 5 / 8 Août 1976 Angleterre

Chapitre Huit 9/12 Août 1976 Angleterre

Deuxième partie

Chapitre Neuf 14 Août 1976 Angleterre

Chapitre Dix 14 Août 1976 Angleterre

Chapitre Onze 14 Août 1976 Angleterre

Chapitre Douze 14 Août 1976 France

Chapitre Treize 14 Août 1976 France

Chapitre Quatorze 14 Août 1976 Angleterre

Chapitre Quinze 16 - 17 Août 1976 Angleterre /France

Chapitre Seize 17 Août 1976 France

Chapitre Dix-sept 18 Août 1976 France

Chapitre Dix-huit 19 Août 1976 France

Chapitre Dix-neuf 19 - 20 Août 1976 France

Chapitre Vingt 20 Août 1976 France

Chapitre Vingt-et-un 21 Août 1976 France

Chapitre Vingt-deux 21 Août 1976 France

Chapitre Vingt-trois 21 Août 1976 France

Chapitre Vingt-quatre 21 - 22 Août 1976 France

Chapitre Vingt-cinq 22 Août 1976 France

Chapitre Vingt-six 22 Août 1976 France

Chapitre Vingt-sept 22 - 23 Août 1976 France

Chapitre Vingt-huit 23 Août 1976 France

Chapitre Vingt-neuf 23 Août 1976 France

Chapitre Trente 23 - 24 Août 1976 France

Chapitre Trente-et-un 24 - 25 Août 1976 Angleterre

Chapitre Trente-deux 25 - 26 Août 1976 Angleterre

Chapitre Trente-trois 26 Août 1976 Angleterre

Préface

Ce fut une année ordinaire, ce fut une année extraordinaire; les choses habituelles se sont produites, des choses singulières se sont passées : il a neigé en Juin en Grande-Bretagne, il y eut une sécheresse en Août; l’été fut l’un des plus chauds et des plus longs jamais enregistrés, le début de l'hiver fut l'un des plus froids; Harold Wilson et Jacques Chirac ont démissionné, James Callaghan et Raymond Barre ont pris leurs fonctions; Gerald Ford a battu Ronald Reagan à la présidence de son parti, Jimmy Carter a battu Gerald Ford à la présidence de son pays; Leonid Brejnev était toujours le dirigeant de l‘Union Soviétique, Mao Tsé-toung a cessé d'être le leader chinois; il y eut des tremblements de terre sur la Terre, il y eut une sonde spatiale sur Mars; les usagers des trains interurbains ont voyagé à grande vitesse, les passagers des avions intercontinentaux ont voyagé à la vitesse supersonique; les chimpanzés sont devenus une espèce en voie de disparition; Microsoft est devenu une compagnie mondialement connue; la première épidémie d'Ebola fut enregistrée; il y eut une pandémie de grippe porcine; les Etats-Unis opposèrent leur veto à l’appel de l'ONU pour la reconnaissance d’un Etat palestinien indépendant; le chancelier britannique de l'Echiquier emprunta 5,3 milliards de dollars au FMI pour faire face au déficit budgétaire; il y eut de sales guerres en Amérique du Sud, des guerres territoriales en Afrique, et la guerre froide à l'Ouest; il y eut des famines en Afrique et en Inde; il y eut des attaques terroristes en Extrême-Orient, au Moyen-Orient, en Ouganda, au Canada, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis; les Sex Pistols montèrent en haut des charts, "Fraternité de l'Homme" remporta le Concours Eurovision de la chanson; Bjorn Borg et Chris Evert devinrent champions en simple à Wimbledon; Liverpool fut champion de la Ligue de Football; Southampton remporta la finale de la Coupe d’Angleterre; Mohammed Ali fut champion du monde poids lourds; Mao Tse-Tung mourut; mon premier enfant naquit; donc, une année pas comme les autres; et en même temps, une année absolument comme toutes les autres. Elle débuta un jeudi et se termina un vendredi. Ce fut une année bissextile. Ce fut 1976.

Les événements relatés dans ce livre ont eu lieu cette même année. Vous constaterez que ces faits sont étonnants, et pourtant l'aspect le plus étrange est sans doute le fait que vous n’en ayez jamais entendu parler. Le monde est resté pendant un tiers de siècle dans l'ignorance du péril le plus grave auquel l’humanité ait jamais été confrontée. Nous avons eu la bombe à fission nucléaire en 1945 avec ses kilotonnes de pouvoir destructeur; la bombe à fusion nucléaire en 1952 avec ses mégatonnes de force explosive. Nous avons maintenant la preuve d’impacts de météorites qui ont libéré sur la terre divers niveaux d’énergie de magnitude encore plus importante ; ces catastrophes ont fait des ravages mondiaux et apporté des extinctions de masse dans leur sillage. Encore ne pouvons-nous pas, et peut-être ne pourrons-nous jamais nous libérer de leur péril. Pourtant, la menace de tous ces évènements est dérisoire au regard du cataclysme qu’un seul homme aurait pu déclencher sans les connaissances, l'intelligence, l'ingéniosité, la compétence et l'héroïsme d'une poignée d’individus démêlant et contrariant les ruses d’un mécréant abominable au moment décisif !

La raison pour laquelle cette histoire est restée si longtemps méconnue témoigne évidemment du caractère exceptionnel de ces hommes de bien. Aucun d'entre eux n'a jamais voulu tirer gloire ou fortune de son action.

Hé bien, finalement, voici leur histoire. Pour la rendre moins invraisemblable, permettez-moi simplement de rappeler au lecteur ce vieil adage: "La vérité est plus étrange que la fiction" Rien n’est plus étrange que cela!

Prologue

Le Duc Théodore de Cornsai-Tantobé émergea de la porte latérale arrière de sa Bentley noire, immaculée et majestueuse, qui venait juste d’effleurer la longue allée pavée du parc, de glisser derrière des rangées d'arbres majestueux —Aulne d’Europe, Bouleau de l’Himalaya, Cèdre du Liban, Orme de Sibérie, Magnolia japonais, Erable canadien, Chêne anglais, Pin écossais, Sorbier des oiseleurs gallois, Cyprès de Chypre— et ronronnait à l’arrêt devant l’auguste portail de la résidence d'été du Noble Français.

Le Duc se redressa de toute sa hauteur imposante, déploya ses larges et souples épaules et tendit son cou sculptural pour dissiper un peu la rigidité causée par la longueur1 du voyage. Puis il resta pétrifié quelques instants devant la façade au calcaire calcifié de l'édifice impressionnant qui se dressait devant lui. Des années de raffinement culturel, de rigueur intellectuelle et d’entrainement martial ne pouvaient pas totalement altérer la passion et la sensibilité gauloise qui étaient chevillées au cœur de l'homme. Une seule larme jaillit au coin de l’un de ses yeux sombres et intelligents, courut sur la crête ciselée de sa joue, le long de son noble nez aquilin, avant qu’il ne l’essuyât d’un rapide et subtil balayage du long index de son aristocratique main droite parfaitement manucurée. C’était autant une larme de joie que de tristesse. Joie qu'il allait encore passer du temps dans l'antique labyrinthe intérieur de sa maison, à se délecter de son magnifique parc et à arpenter quotidiennement la splendeur sauvage de cette Vallée du Yorkshire! Tristesse que la femme qu'il avait eue autrefois et que l'enfant qu'elle avait porté pour lui ne partageraient jamais plus ces joies!

Son chauffeur avait vidé et refermé la profonde malle de la voiture et attendait maintenant le bon plaisir du Duc. Immédiatement, l'une des deux grandes portes de chêne sculpté s’ouvrit et la gouvernante écossaise du Duc tendit les bras en cordial signe de bienvenue! Bien que Flora McFlintloch vive depuis maintenant près de trente ans dans le Yorkshire, son langage n'avait toujours pas changé.

"Och! D’vous voir ici tous les deux, c’est ben meilleur que d’s’envoyer une damnée lampée d’malt ! C’est si bon que l’Laird soit rev’nu dans son châtiau!"

Ce n’était pas grave, mais ‘Lord‘ et ‘Château‘ n’étaient pas tout à fait les termes appropriés. Cependant, le noble cœur du Duc ne fit qu’un bond à la vue de cette femme rougeaude, charnue et chaleureuse, et il éprouva une affection toute aussi forte qu'un neveu retrouvant sa tante préférée.

"Eh bien Flora, si je puis me permettre, votre apparition est aussi savoureuse que la plus rare cuvée d’armagnac," répondit le Duc de sa voix si particulière de baryton, profonde et sonore, avec ce soupçon2 de Sacha Distel dans l’élocution qui faisait vibrer le pantalon bouffant de son interlocutrice (du moins l’aurait-il peut-être espéré) ! Il s’avança et posa délicatement trois bisous sur ses joues, et son chauffeur en fit autant.

"Och, allez vous faire voir, tous les deux!" Elle se soumettait toujours à contrecœur à ces échanges de ‘baveux,’ comme elle disait, mais dans ces cas là, ses cris de protestation ne portaient pas plus qu’à quelques centimètres ! Parce qu'elle éprouvait pour ces deux hommes une affection aussi profonde qu'une tante en éprouverait pour ses neveux préférés.

"C’est si bon d'être de retour ici, Flora!" Poursuivit le Duc.

"Och, comme c’est bon à entendre! Bon, maintenant, entrez ! Vous saurez où mettre tout ça, Jean," ajouta-t-elle au chauffeur en montrant les valises, "et après, vous aurez droit à une tasse de thé, ou à un p’tit verre, ou à tout ce que vous voudrez."

"Thé pour moi, s'il vous plaît, Flora," répondit le Duc.

"Oh, un ‘p’tit verre’ pour moi, s'il vous plaît," répondit le chauffeur. "On a fait une sacrée trotte."

"Jean , je vous l’ai déjà dit, ‘un long voyage’ serait plus correct!"

"Eh bien ! Va pour le ‘Voyage.’ Le p’tit verre sera encore meilleur!"

"Et comment se portent nos petites bêtes?" Demanda le Duc.

"Och, elles vont bien. Le jeune Angus"— elle parlait de son petit-fils qui habitait dans le coin— "les surveille à ma place, et il fait ça avec beaucoup de talent, elles sont si délicates! Il s’en occupe tous les jours. Elles sont bien soignées, ne vous en faites pas pour ça, Monsieur!"

"Magnifique", déclara le Duc, dont la maîtrise des dialectes anglo-saxons s’étendait aux patois les plus improbables! "Je vais juste leur jeter un petit coup d’œil pendant que vous préparez le thé. Jean, vous vous occuperez des valises?"

"C’est déjà fait." Répondit celui-ci en français.

Et ainsi, tous trois s’en furent pour trois raisons différentes dans trois endroits de la maison, mais tous trois se retrouvèrent autour de la table de la cuisine trois minutes plus tard, assis chacun sur l'une des trois chaises… pour déguster ensemble deux boissons différentes.

"Flora", annonça le noble Duc après sa première tasse de thé, "nous sommes tous les deux heureux de nous rafraichir, mais je suis sûr que nous mangerons bien un petit quelque chose après. Qu'avez-vous en réserve à nous proposer?"

Flora le lui dit.

La veille au soir, cet homme aguerri au beau monde avait dîné dans un excellent restaurant parisien des mérous de l'Atlantique pochés dans un court-bouillon à base de Chablis, avec une feuille de coriandre, du fenouil et des câpres, qu’il avait arrosés d’un champagne Hautré –Wattisse millésimé, suivi d’un sorbet au miel et au gingembre, spécialité de la maison.

Et pourtant, maintenant, il n’en savourait pas moins par anticipation la perspective d’un des plats de saison les plus rustiques de Flora: jarret de porc à la purée de pois cassés, patates et navets, accompagnés d’une salade de dés de rutabaga cru et de radis, de betteraves en tranches et de carottes râpées, le tout garni de mayonnaise Heinz, avec quoi il écluserait une bière forte "Vieil Arthur" de Mullard. Suivrait un pudding d’été, l'un des préférés de Flora3... Telles étaient les dispositions épicuriennes momentanées de cet homme exceptionnel!

"Comme toujours, vous nous gâtez," dit-il avec beaucoup de sincérité.

"Och, allez vous faire voir," fit Flora pour la deuxième fois, et comme la première fois, avec une sincérité tout aussi entière!

"Flora", poursuivit le Duc, "nous aurons des invités dans deux semaines environ — oui, l'Américain et le Russe! Alors, il faut nous concerter, nous organiser et faire tout ce qu’il faudra en temps utile. Nous aurons peut-être une petite conversation demain pour réfléchir à tout cela? Oui? Ce soir, en tout cas, je désire simplement me détendre et me réjouir d’être ici. Je suppose que dans la soirée Jean s’éclipsera au village pour renouer avec une vieille ‘connaissance.'" A ces mots, le Duc et Flora échangèrent un regard entendu, si tant est qu’un regard puisse être entendu.

"Pour sûr," dit Flora. "Le repas sera sur la table dans une demi-heure!"

Une demi-heure plus tard, ils dînaient magnifiquement.

* * *

Le Duc et Flora firent des projets autour d'un café à dix heures le lendemain matin.

"Monsieur," dit-elle finalement, "pour ce qui est des rideaux du salon oriental. Och, la teinte est bien fanée, ils ont drôlement besoin d’être changés."

"Bien sûr, Flora. Téléphonez tout simplement aux fournisseurs, ils doivent encore avoir les mesures. Sinon, ils peuvent venir les prendre. Et surtout, demandez-leur de les remplacer à l’identique."

Il y eut une pause émouvante, aussi émouvante qu’une pause puisse l’être.

"’Taupe?’" dit finalement Flora, et de telle manière que la monosyllabe gifle le Duc à la joue comme un gant. "Och, Monsieur, il serait peut-être temps de trouver autre chose ?" Elle avait lancé son défi. "J’ai vu leur nouveau catalogue, et ils ont des couleurs très gaies!"

Quelques secondes s’écoulèrent avant que le bon Duc ne répondre.

"Je prends bonne note de ce que vous me dites ... Je sais où vous voulez en venir..." —La maitrise de l'anglais de l’aristocrate français était vraiment stupéfiante— "... et je comprends tout à fait pourquoi vous me faites part de votre inquiétude, Flora, et pourquoi vous insistez. Mais comprenez-moi, s’il vous plait, je ne suis pas encore prêt à aller jusque là..." Sur ces mots, un voile trouble traversa les yeux sombres et intelligents du Duc.

On ne pouvait pas dire que le jardin secret du Duc était alors dénué de toute fantaisie, de couleur ou de panache, mais à présent, le treillis de sa vie —où s’enlaçait jadis la plus luxuriante des frondaisons— était désespérément nu. Finie la resplendissante magnificence qui régnait jadis en maître sur son existence. Il n’était plus sous l’emprise séduisante et iridescente du papillon insaisissable et lumineux de l'amour et ne se gorgeait plus de son nectar enivrant ; le Duc se sentait toujours terriblement démuni!

La couleur Taupe était la couleur préférée de sa femme, et demeurait ici, ainsi que dans son château en France, le symbole de la présence immuable de sa femme dans son cœur! Il n'était pas encore prêt à renoncer à cela.

"Je vous en reparlerai bientôt, Flora, je vous le promets", déclara le Duc. Et Flora savait aussi battre en retraite avec diplomatie. On pouvait perdre une bataille et finalement gagner la guerre!

* * *

Mais le bon Duc ne savait pas que, au moment où il disait cela, à moins d'une centaine de kilomètres au nord-est de l’endroit où il se trouvait, des évènements étranges étaient sur le point de se produire, évènements auxquels il serait mêlé de manière inattendue, et qui changeraient radicalement le cours sa vie!

1 NDT :En français dans le texte

2 NDT :Les mots en italique sont en français dans le texte.

3 Et de tous ceux qui en avaient déjà mangé!

Première partie

Chapitre Premier

Dans un marigot peu connu, à l’est du comté de Durham, entre le village côtier de Crimdon Grange et le village minier de Trimdon Colliery, se trouve une petite colonie, oubliée par le temps et les cartographes, nommée Grimdon Lea4, "Grim" pour les gens du coin. Cachée dans une dépression profonde de terrain, entourée de bois et de terres agricoles, elle est constituée d’une rangée de maisons et d’une église catholique romaine médiévale : celle de Saint Polycarpe, le Saint patron des bassins de jardin. Et malgré la présence régulière à la messe dominicale de six personnes tout au plus, la paroisse bénéficie d’un prêtre permanent et d’un sacristain, chacun de ces deux personnages étant maintenu en place par le Vatican lui-même. Pour quelle raison ? C’est un mystère pour toutes les autres paroisses de l'ensemble du diocèse qui sont à court d'argent et dont les curés sont surmenés, ce qui est le cas —il faut bien le dire —de presque tout le monde, à une autre exception près cependant, que nous découvrirons en temps utile!

Quand notre histoire commence, un jeune homme appelé Stanley Crook vient d’être nommé au poste de sacristain, vacant depuis peu. Il s’installe dans le cottage meublé qui lui est fourni avec son emploi. Par anticipation sur son premier salaire, il a dépensé sans compter, grâce à sa carte Barclay nouvellement acquise, pour acheter quelques meubles de la gamme premier prix "Matty Le Constructeur " de chez Habitat. Il a donné la priorité à sa cuisine/salle à manger. On trouve donc maintenant dans cette pièce quatre tabourets Herby, qui ont la forme de hautes caisses vides retournées, et sur les tabourets Herby, deux coussins Alby recouverts d’un tissu épais en coton imprimé représentant des sacs de ciment Portland, et deux autres coussins Kev, recouverts du même tissu imprimé représentant des sacs de plâtre de finition Gypsum. Dave, la table, imite une palette posée à l’envers sur deux tréteaux de maçon. Mick le porte-manteau, quatre clous de charpente plantés dans une planche en bois brut, est fixé au mur. Le mois prochain, Stanley prévoit d’acheter deux poufs Ernie pour le salon. Ils ont la taille et l’aspect de sacs "Union Matériaux" remplis de sable mou. Pour ranger et mettre en valeur sa collection de livres, il achètera Bert, qui rappelle à s'y méprendre un empilement de briques soutenant quatre planches d’échafaudage. Grâce à tous ces meubles, il rêve d'impressionner Cheryl, la barmaid du café du coin, si jamais il arrive à l’attirer dans son cottage pour lui montrer son intérieur. Jusqu'à présent, il n’a réussi qu’à lui passer ses commandes en bégayant, avant de s’asseoir avec son verre de bière au fond du bistrot, et de se cacher derrière son journal pour lancer des regards furtifs et langoureux vers la splendeur de son décolleté chaque fois qu’elle tire une pinte.

En tout état de cause, Stanley ne pouvait pas sérieusement croire à sa chance. Cependant, bien qu’il ait balbutié des réponses incomplètes à toutes les questions lors de son entretien d’embauche, on lui avait tout de même donné ce poste, en passant au dessus de nombreux candidats plus âgés, plus expérimentés et plus loquaces.

Et le travail en lui-même était vraiment génial; en effet, le salaire était exceptionnel, vu le travail qu’on lui demandait! Le petit cimetière de l'église était plein, il n’y avait donc pas de tombe à creuser. Nettoyer l'église, distribuer les six livres de prières, les six livres de cantiques, placer les six bulletins paroissiaux hebdomadaires sur la table au fond de l'église avant la messe du dimanche, assurer l’entretien et exécuter quelques petites corvées quotidiennes, ce n’était pas difficile et ne prenait pas beaucoup de temps. Et par conséquent, il avait toute liberté pour se livrer à son passe-temps favori: inventer des jeux de société.

Son premier jeu, ‘Evolution,’ lui avait demandé un an et demi de travail. L’éditeur Waddingtons l’avait complimenté pour l'originalité de son concept, la subtilité des règles et la grande qualité du graphisme. Le but du jeu était d'arriver le premier sur la case ‘Homo Sapiens.’ Mais si un joueur prenait une autre voie dans l’évolution et devenait, par exemple, un triton, il ou elle devait faire un six avec les dés pour reprendre la bonne direction. Mais finalement, son projet avait été rejeté. La principale objection de Waddingtons avait été que l’’Evolution’ prenait beaucoup trop de temps!

Mais quoi qu’il en soit, ils l'avaient encouragé à persister dans cette voie. Son nouveau projet s’appelait ‘Calvaire.’ Il avait trouvé intéressant de décrocher un emploi dans une Église pour se lancer dans un tel programme. Le but de ce jeu était d'arriver le premier sur la case ‘Résurrection.’ Pour l’instant, il avait presque fini de dessiner la case ‘Le voile du temple est déchiré —Passer son tour.’

Stanley n’imaginait pas à quel point son bégaiement, sa nature solitaire et son passe-temps chronophage avaient joué en sa faveur. Il avait été considéré par l'instance de nomination comme le candidat de ‘moindre risque’ dans l’ensemble de son champ d’application.

Ce fut seulement après sa nomination qu’il fut informé du rôle crucial qu'il aurait à jouer, et donc, de la signification d’un tel déploiement de moyens, apparemment disproportionné au regard de l’importance de la paroisse et de son poste. Il serait le gardien d’artefacts jugés si dangereux par l'Eglise que leurs tenants et aboutissants devaient rester secrets à tout prix. À cette fin, il avait eu à jurer sur la Bible un serment solennel en présence du vicaire général et à signer un document juridique devant le juge! En partageant ce secret, il laissait les curés des paroisses surchargées de travail et à court de liquidités dans l'ensemble du diocèse — y compris cette autre paroisse qui faisait également exception— encore plus perplexes face au patronage flamboyant de sa paroisse… Sans compter les malheureux candidats non retenus pour ce travail qui devaient également se demander comment cela avait été possible.

C’était un vendredi. A quatre heures, comme l'exigeait son contrat, Stanley se rendit consciencieusement devant la porte de l'église. Le curé de la paroisse, le Père Donal O'Hegarty, se trouvait déjà là.

"Etes-vous bien installé, Stanley?" Demanda le clerc.

"O... O... Oui merci, P... P... Père."

"Vous avez l’air un peu enroué, Stanley, avez-vous attrapé froid?"

"N... N... Non, mon Père. R... R... Rhume des f... f... foins."

"Oh, ce n’est pas bien grave?"

Stanley estima qu'il ne connaissait pas encore assez son supérieur pour suggérer que le choléra ou la peste bubonique étaient certainement plus graves. Il se contenta donc de sourire.

"Êtes-vous prêt?" Poursuivit le prêtre.

Stanley hocha la tête. Cela évitait de perdre du temps. Les portes de l'église étaient déjà déverrouillées et ils entrèrent tous les deux. Ils se dirigèrent vers une porte au fond de la nef qui portait en lettres rouges l’avertissement: ‘ACCES INTERDIT AU PUBLIC’ Celle-ci aussi était déverrouillée et ouverte, et la cage d'escalier était éclairée. Ensemble, ils descendirent dans la crypte par un escalier de pierre en colimaçon. Une fois en bas, ils voyaient maintenant tous les deux un coffre-fort métallique scellé dans le mur du fond.

Le coffre-fort était un ajout récent qui facilitait grandement les précautions que les deux hommes devaient prendre. Pendant des décennies, et même des siècles, d'autres procédures et moyens de défense avaient été employés. Bien consciente de la nature faillible de l'homme, et de la raison de sa chute, l'Eglise avait utilisé des moyens, aussi bien moraux que juridiques, pour faire respecter son édit concernant le contenu de ces artefacts qui devaient rester inviolés. En apprenant leur nature infâme, le pape Bonilace I5 avait publié en 1153 un décret stipulant qu'aucune autre personne ne devrait jamais plus poser les yeux sur eux. Mais! Ah, le fruit interdit! La curiosité tue le chat! Par conséquent, on avait prêté des serments religieux et judiciaires, les plus anciens menaçant de l’enfer, les plus récents d’une sanction financière en cas de manquement. Mais en plus, on avait imaginé des procédures pour qu'aucune personne ne puisse plus jamais avoir accès à ces objets. Par exemple, une grosse récompense était promise à celui qui dénoncerait la personne qui aurait pu le tenter lui-même. Pendant des siècles, la complémentarité de stratagèmes de ce genre avait été couronnée de succès.

Stanley s’avança vers le coffre-fort. Le Père O'Hegarty restait à sa place. Stanley composa les numéros du code à six chiffres que lui seul connaissait. Ces numéros étaient également notés sur une feuille de papier sous enveloppe cachetée gardée dans un coffre-fort à la banque, qui ne serait récupérée et ouverte qu’à sa mort ou s’il abandonnait son travail6, de sorte que le code puisse alors être remis en toute discrétion au nouveau sacristain. Stanley recula ensuite et le Père O'Hegarty s’avança et introduisit une clé dans la serrure du coffre-fort. Le Père O'Hegarty ouvrit le coffre-fort, puis se détourna et fit signe à Stanley de regarder ce qu'ils gardaient avec tant de précaution. Stanley pouvait voir un vieux reliquaire en bois tout à fait ordinaire.

"Est-il là?" Demanda le prêtre.

"O... O... O... Oui, P... P... P... Père. Il est là."

Alors seulement, le prêtre regarda à l'intérieur du coffre-fort. C’était le rituel. "En effet, il est bien là," entonna le prêtre. "Nous pouvons dormir tranquille." Il y eut un instant de battement. "Aimeriez-vous connaître son nom, Stanley? N’auriez-vous pas envie de jeter un petit coup d’œil à l’intérieur? "Poursuivit-il de manière inattendue.

"N... N... N..." Stanley secoua la tête et referma le coffre-fort. "Il est in... in... in... interdit de le f... f... f... faire."

"Bravo. Vous avez réussi le test," dit une autre voix irlandaise, et une silhouette surgit de l'ombre de la cage d'escalier et entra dans crypte. Stanley n’avait pas soupçonné la présence de cette personne auparavant, mais il reconnut immédiatement les vêtements de cérémonie rouges du cardinal.

Père O'Hegarty tourna la clé et verrouilla le coffre-fort. "Votre Eminence," dit-il, "je pense que vous serez d'avis que nous avons bien choisi notre homme."

"Il semblerait bien," dit l'autre, comme si Stanley n'était pas là. "Par les temps qui courent, c’était absolument crucial. Il y a un nouveau regain d'intérêt pour cette... cette... obscénité. Sa sécurité est dorénavant doublement impérative!" Il se tourna brusquement vers Stanley et le signa d’une bénédiction. "Bravo, jeune homme! Vous avez tenu votre rang! Le rôle que vous avez ici est d'une extrême importance. Je suis sûr qu’il est placé entre de bonnes mains. Que Dieu vous bénisse, mon fils. Je suis également convaincu que vous vous rendez compte que l’offre du Père O'Hegarty n’était pas une véritable tentation mais simplement un test, et donc que vous n'avez pas droit à la récompense."

"Bien su... bien su... bien sûr que non, Votre E... Votre E..."

"Dieu vous bénisse à nouveau. Vous ne verrez donc pas non plus d’inconvénient à signer une décharge en ce sens dès que nous serons de retour au presbytère."

"N... n..."

"Que Dieu vous bénisse trois fois." Là-dessus, le cardinal se mit à grimper les escaliers.

Père O'Hegarty le suivit, tenant fermement la clé dans sa main droite. Stanley avait des copies des clés de toutes les portes de l'église ... mais pas de celle du coffre! Où le Père O'Hegarty gardait cette clé était un secret, aussi étroitement gardé par lui seul que le secret du code du coffre était gardé par Stanley. Sur ce sujet, le Père O'Hegarty était soumis aux mêmes contrôles et incitations que son nouveau sacristain.

Plus tard, confortablement assis au sommet d'un Herby rembourrée d’un Kev, Stanley but d’une traite une bière de célébration directement à la bouteille. Dans l'ensemble, il était très content de ce qui venait de se passer. En outre, des projets se formaient dans sa tête pour modifier le dé de son jeu de ‘Calvaire.’ De petits crucifix remplaceraient les points qui indiquent normalement les numéros. Il commencerait à travailler là dessus dans la matinée.

4 NDT : Littéralement : La Pâture Sinistre.

5 Le nom et la prononciation sont en français.

6 En fait Stanley ne savait pas que tous les sacristains précédents étaient morts avant l'âge de la retraite. Il faut dire que parmi eux, un jeune homme avait déclaré son intention de démissionner, mais il avait eu tôt fait de glisser et de tomber raide mort dans les Blackhall Rocks un samedi soir - une tragédie dont la profonde tristesse avait été exprimée publiquement à la messe dominicale le lendemain par le vicaire-général, qui rendait visite à la paroisse ce jour là comme par hasard.

Chapitre Deux

Le point de vue du Père Donal O'Hegarty sur sa propre situation était plus nuancé. Nommé à la paroisse juste après ses soixante ans, il avait réalisé que ce travail lui donnerait beaucoup plus de temps pour suivre ses propres centres d’intérêt. Il n'y avait pas d’enterrements. Les baptêmes et les mariages étaient très improbables. Et il n’avait qu’un seul sermon et qu’un seul bulletin à écrire par semaine. En outre, de toute évidence, les confessions n’étaient pas très prenantes. Compte tenu à la fois de la petite taille et de l'âge avancé de sa communauté, le temps passé derrière le rideau pourpre était en grande partie exempt de péchés d’impureté savoureux. Si une exception se présentait, il préférait la laisser se poursuive plutôt que de la soumettre à la règle. Ce que ces sales vieux bougres voyaient en leur prochain était aussi déconcertant que ce pourquoi ils réussissaient encore à se lever le matin! Et les images qu’ils évoquaient alors, le pauvre prêtre les trouvait plus répugnantes que véritablement pornographiques. Mais qu’importe.

Au cours des trois mois précédents, le Père O'Hegarty avait relu tous les romans de Dickens et s’était finalement replongé dans son roman préféré de Fielding: Tom Jones. Il n’est pas rare7 qu’il en soit ainsi, car sa spécialité postuniversitaire avait été le Roman Anglais du dix-huitième siècle.

Il ne faudrait plus très longtemps avant qu'il puisse déterrer sa récolte de pommes de terre de l’année et commencer à distiller une nouvelle cuvée de poteen8. Il était soulagé que la dernière visite du cardinal d'Irlande ait été aussi superficielle ; il n'avait pas eu à nourrir sa Nouvelle Eminence, ni à la guider dans une visite à travers le presbytère qui aurait pu révéler au grand jour sa distillerie et sa cave.

L’inconvénient majeur de son poste, cependant, était sa position rurale. Des choses dont il avait mortellement peur entouraient le Père O'Hegarty. C’était une croix qu'il supportait depuis longtemps et qui lui avait déjà coûté cher! Dans la plupart des champs alentour, il y avait des vaches. Ces bêtes pouvaient devenir dangereuses quand elles allaitaient leurs jeunes veaux – et d’ailleurs, juste derrière le presbytère, le chemin traversait un pré dans lequel un fermier faisait régulièrement et malicieusement paitre un taureau limousin. C’était une bête énorme, terriblement menaçante.

Mais il y avait également les cygnes, qui se rendaient de temps en temps au ruisseau le plus proche, et le P. O'Hegarty savait pertinemment qu'un cygne furieux pouvait vous casser le bras d’un battement d’aile.

Au moment des saillies, le Père O'Hegarty devait aussi éviter les pâturages occupés par des moutons. Il pouvait y avoir un vérin agressif qui se mette à courir avec le troupeau, et ces bêtes étaient connues pour vous casser les jambes d’un seul coup de cornes.

Père O'Hegarty était terrifié par les chiens. Les gens de la campagne en avaient en grand nombre. Quand ils grognaient et lui montraient les dents, leurs propriétaires faisaient toutes sortes de commentaires qui ne tranquillisaient pas le Père O'Hegarty: "Ils sont capables de sentir la peur, mon Père, c’est pourquoi ils grognent contre vous"; "Ils testent votre position dans le peloton, mon Père, vous devez leur montrer qui est le maitre"; "C’est juste un petit chiot espiègle, Père"; "Il a le sens de l'humour, Père."…

Et puis il y avait les chats. Leurs excréments pouvaient vous transmettre la toxoplasmose. Les chauves-souris l’importunaient particulièrement; ces créatures hideuses pouvaient bien avoir traversé la Manche et rapporté la rage —qui en eut douté!

Chaque fois qu'il découvrait un chemin rural relativement sûr le long duquel il pouvait se promener, le Père O'Hegarty prenait toujours un bâton de marche avec une fourche au bout et portait des bottes Wellington, précautions indispensables contre les vipères.

Il s’inquiétait à propos des rats et de la maladie de Weil 9 que ces petites bêtes transmettent par l’urine qu’elles laissent partout. On lui avait dit une fois que vous n’étiez jamais à plus de dix mètres d'un rat où que vous soyez en Angleterre10!

Le pire de tout, cependant, c’était les guêpes, bien pires que les abeilles, pourtant déjà assez mauvaises, mais qui avaient leur utilité. Non seulement les guêpes piquaient horriblement, mais elles bravaient sa foi! Il éprouvait beaucoup de difficulté à les intégrer dans le dessein de la création conçu par le Créateur Miséricordieux. Il se répétait pourtant sans cesse qu’un simple mortel comme lui ne devrait pas prétendre comprendre, ni même encore moins remettre en question la totalité de la Finalité Primordiale de Dieu. Il aurait encore à dire des dizaines de chapelet pour se détourner de ce genre de considération. Il s’était même flagellé une fois avec des tiges de ronce pour dissiper ses doutes. Mais le ver tourillonnant de chacun de ses questionnements n’était jamais définitivement enterré. Pourquoi les guêpes existaient-elles? Quelle était la finalité des guêpes? A quoi avait-Il pensé, au nom du Ciel, quand Il avait créé les guêpes? (Et les chauves-souris!) De manière insidieuse, cette question refaisait inexorablement surface à chaque fois que le prêtre troublé rencontrait une guêpe ou un frelon —Quelle guêpe baroque ! La seule pensée des frelons le faisait pâlir et trembler. La réponse un jour nous sera révélée!

Mais une guêpe bourdonnait autour de la table de pique-nique quand le Père O'Hegarty s’aventura dans son jardin le lendemain matin de son rendez-vous dans la crypte avec son nouveau sacristain et le nouveau Cardinal d'Irlande. Il devait en quelque sorte passer par-delà l'horreur pour parvenir là où il voulait aller. Il ne savait pas que l'intermède de la guêpe, qui était sur le point de se dérouler, allait être épié depuis un bosquet non loin de là. Des jumelles étaient même dirigées sur le jardin du presbytère et ce que l’observateur allait voir, l'observateur en serait très surpris, et il comprendrait même que cela pourrait présenter un grand potentiel!

Père O'Hegarty bascula soudain en avant et agita les bras, comme un boxeur lançant et contrant des coups de poing. Toujours comme un boxeur, il se mit soudain en position accroupie, puis donna des petits coups rapides et entrelacés, entreprit des rétropédalages à grande vitesse, en avant et en arrière, longeant le bord de la table, toujours apparemment dans le but d’esquiver ou de repousser les coups d'un ennemi invisible qui chercherait à l’envoyer dans des cordes tout aussi invisibles.

L'homme aux jumelles ne pouvait pas deviner à ce moment là le pourquoi du comment de cet ennemi invisible, mais les proférations du prêtre parvenaient jusqu’à lui, traversant le clair éther du matin.

"Abomination! Allez-vous-en! Disparaissez !"

Soudain, le prêtre s’enfuit et se barricada dans la maison. L’observateur attendit. A un moment donné, le prêtre réapparut avec une tapette à mouche. L'observateur fut de nouveau intrigué. En effet, une sorte d’insecte volant apparut de manière évidente! Le prêtre prenait clairement l'offensive maintenant. "Où êtes-vous, espèces de petites bestioles? Ah, vous êtes là! Mourez! Mourez!" Il abattait violemment la tapette à mouche sur la table, et faisait brusquement des bonds en arrière. "Putain! Enfoirée! Arrête-toi un peu! Pose-toi! Meurs! "La tapette à mouche s’abattit une nouvelle fois sur la table. "Là ! Tu l’as bien mérité, sale petite chienne!"

Après avoir éliminé de ce monde une toute petite partie de la création de Son Créateur avec une immense satisfaction, le Père O'Hegarty ramena la tapette à mouche à la maison, puis ressortit très vite et contourna sa demeure en direction de l'église.

Prudemment, l'observateur émergea du bosquet dans le pré et amorça une approche du presbytère. Comme il faisait cela, le taureau limousin et le troupeau de vaches et de veaux, qui étaient tout près, le dévisagèrent. Prenant soudain conscience de leur présence, l'homme s’arrêta, se retourna et regarda fixement le taureau. Pendant quelques secondes, le taureau lui rendit son regard, puis détourna lentement la tête, mugit doucement en direction du reste du troupeau et entreprit de le mener loin de l'homme, à l'extrémité la plus éloignée du champ.

L'homme reprit sa marche jusqu'à la porte du jardin du presbytère. Il l'ouvrit et inspecta la table de pique-nique. Il y trouva une guêpe aplatie. "Ah, tout ça pour ça! C’est bien ce que je pensais!" Plutôt amusé par ce à quoi il venait d’assister, il songea "Voila quelque chose dont je pourrais me servir!" Déjà, dans son esprit malsain, naissait le germe d'une machination diabolique. Il s’enthousiasma.

Il retourna vers le champ afin qu’aucun promeneur ne le vît sortir par le portillon qui donnait sur la rue.

Il était venu à cet endroit poussé par une suspicion maligne. Bien que, à l’occasion, le reste des curés du diocèse ait pu se poser des questions, ils étaient tellement à court d'argent et ployaient tant sous leur charge qu’ils n’avaient ni le temps ni l'énergie de réfléchir à cette énigme, et encore moins de tenter de la résoudre. Mais il en était tout autrement de notre homme! Il soupçonnait dans cette affaire un stratagème d'une telle subtilité machiavélique que seul l'esprit moyenâgeux d’un Papiste pouvait le concevoir. L'insignifiance et la confidentialité, l’improbabilité même du lieu, étaient certainement les raisons pour lesquelles celui-ci avait été choisi, afin de cacher des choses que notre homme voulait découvrir. Il ne savait pas encore avec certitude ce qu’il en était, mais nourrissait déjà de fortes présomptions, et se donnerait les moyens de le vérifier!