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Mesha détient un artefact qui ne devrait plus exister : le talisman du Roi Démon Zystérion. Cette anomalie ne peut signifier qu'une chose. Si le démon a trahi, alors le fragile équilibre du monde menace de basculer. Une guerre opposant les mortels aux démons de l'Entremonde semble inéluctable. Mesha n'a pas d'autre option que de revoir le Roi Démon, quitte à tout risquer. Asselin l'accompagne dans un périple aux origines des anciens cultes, des vieilles légendes, de la magie noire. Dans ce monde sur le point de bascule, ils sont désormais seuls. Et l'étau se resserre.
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Seitenzahl: 691
Veröffentlichungsjahr: 2025
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À vous qui me lisez, et à Jean.
Merci.
Assis dans sa haute cathèdre de bois ouvragé, Galore ruminait de sombres pensées. Ses yeux se perdaient dans les flammes qui dansaient dans l’âtre. La pénombre enténébrait son petit salon. Au-dehors, la crasse des forges s’illuminait du pourpre des hauts fourneaux qui vomissaient leurs fumées noires dans un ciel déjà d’encre. Les chocs des marteaux-pilons cinglant les loupes de fonte des bas fourneaux retentissaient à intervalles réguliers comme les battements d’un coeur industriel fait de métal, de feu et d’eau. Ils résonnaient avec ceux de son propre coeur et le vieux mage en était arrivé à se demander si celuici, justement, n’était pas devenu autant artificiel et vide que celui des forges.
Il tira une bouffée de sa pipe, souffla lentement le petit nuage de fumée. Celui-ci flotta dans l’air en volutes éthérées, à peine illuminé par la lueur des flammes de la cheminée. Et Galore le contempla pensivement, le trouvant aussi élusif que ses réflexions.
Il n’était pas tout à fait certain de savoir ce qu’il devait faire. Il n’avait pas encore décidé. Il détenait la clé, le verrou, le seul moyen pour la sceller. Le Sceau Infini était à sa portée, et c’était bien l’unique sortilège assez puissant pour arrêter la tristement célèbre Compteuse d’Âmes. Elle était en fuite – grâce à lui – et il avait aussi les méthodes pour la retrouver.
Lorsqu’il avait usé des sentiments du troisième fils des Almes pour accomplir son enchantement, il l’avait encore fait avec de bonnes intentions. Il avait misé sur les émotions d’Ascelin parce qu’il craignait, déjà, que les siennes propres soient devenues trop faibles et fragiles pour un sort de cet acabit.
Après tout, le mage se sentait vieux. Trop vieux. Il avait défié le temps, il avait défié les années, il avait défié les siècles. Les gens étaient nés et morts autour de lui, alors qu’il poursuivait son but toutes ces années durant. Il avait voué sa vie à cette quête, mais si son corps vivait encore, il se sentait décliner à petit feu, lui. Il vivait depuis trop longtemps. Ses émotions s’étaient étiolées. Son coeur s’était tari. Au point de devoir compter sur celui de quelqu’un d’autre pour achever un sort.
Il soupira, tira une nouvelle bouffée de sa pipe. Oui, grâce aux vives et fougueuses passions d’Ascelin d’Almes, il savait toujours où se trouvait Mesha. Il ne l’avait pas encore dit à Albin de Mestrilmaran, le fils de l’archevêque ; peut-être à moitié parce qu’il ne goûtait guère l’idée de trahir Mesha de lui-même.
Mais dans ses mains, il ne lâchait plus cet artefact d’argent. Un petit miroir ouvragé, dans lequel on distinguait la guerrière qui s’installait dans le recoin d’une taverne et annulait le sortilège d’illusion qui déformait ses traits. Il savait déjà que si elle s’échappait cette fois encore, il n’aurait plus d’autre choix.
Il devrait la vendre. Il devrait la trahir. Peu importait que sa quête séculaire s’achève sur la dépouille de son amie. Oui, peu importait. Elle se dresserait de toute façon sur un monceau de cadavres. S’il le fallait, il embraserait le bûcher lui-même. La Compteuse d’Âmes devrait répondre de ses crimes. Ce soir, il lui laissait une ultime chance. Demain, il serait l’artisan de sa chute.
Alors, il triturait le miroir et fumait tranquillement.
Prologue
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Remerciements
« Il ne viendra pas, Mesha !
— Vous êtes désobligeant, Ascelin.
Ils étaient tapis au fond de la taverne que Birkem-une-main leur avait proposée comme point de rendez-vous. Mesha avait levé le sortilège d’illusion qu’elle avait jeté sur eux deux le temps de la rencontre, dans l’espoir que leur ancien commanditaire les reconnaisse. Mais ainsi exposés, malgré les capuchons qu’ils tiraient étrangement bas pour dissimuler leurs traits, ils n’en menaient pas large…
— Mesha, avez-vous remarqué les trois hommes en bleu, là-bas ?
— Bien longtemps avant vous, cher ami.
— Oh. Trois mille ans de…
— Vous avez l’idée.
— Je vois. Vous savez que si votre ami, le charmant Malaric, a donné l’alerte nous concernant, nous sommes… ?
— Je le sais aussi bien que vous, si ce n’est mieux. Maintenant, n’en parlez plus. Vous me rendez nerveuse.
— Oh.
Ils ne devaient pas oublier le montant exorbitant des primes qui pesaient sur leurs têtes. Elles étaient déjà parvenues jusqu’ici sous la forme d’avis de recherche placardés dans toutes les villes du canton, plus vite même que leur fuite. C’était leur récompense pour leur grandiose évasion des geôles du temple de Saint-Sylphe, à Ardeville, et pour s’être fait un ennemi du fils de l’un des plus hauts dignitaires pricaires du royaume.
Ainsi, sans vraiment quitter du regard les casaques bleues de la maréchaussée qui partageaient un verre dans l’établissement, Mesha sirota une lampée de sa bière avec circonspection, l’attention sans cesse attirée par l’agitation des convives. Elle cherchait Birkem d’un oeil, conservait une main sur son couteau d’assassin dissimulé dans les plis du manteau qu’elle avait refusé d’ôter, demeurait alerte au moindre mouvement brusque assez près pour leur décocher un coup, tentait de surveiller le comportement des gardiens de la loi.
L’auberge du Rouge Pique, dans le quartier des Bas-Marchés, était un établissement d’une qualité correcte, qui servait une bière agréable et des plats chauds pour des sommes convenables. Les chambres étaient hors des moyens des deux compagnons – pratiquement ruinés par l’achat du splendide cheval d’Ascelin – mais leurs repas, en revanche, y semblaient abordables. Et Ascelin salivait à chaque passage de plateau garni de nourriture.
— Mesha, j’ai faim, et vous savez ce que ça signifie ?
— Que vous êtes un glouton ?
— Que c’est l’heure de dîner… c’était l’heure de notre rendez-vous, non ?
— Ah. Commandez-nous donc à manger, si ça vous chante. J’attends Birkem avec notre paiement.
— Il ne viendra pas, Mesha ! Vous rendez-vous compte de la somme qu’il nous doit ?
— Il nous a promis une prime.
— Évidemment, puisqu’il ne comptait pas la payer ! Il aurait pu nous promettre une prime de trois mille écus d’or pour le plaisir, il ne l’aurait pas davantage payée !
La porte de la salle des convives s’ouvrit de nouveau, pour ce qui devait être la trentième fois de la soirée, et Mesha ne put s’empêcher de lever brusquement les yeux sur son encadrure, tâchant de jauger le nouveau venu.
De haute stature, carré et vaste d’épaules, l’homme pénétra dans l’auberge, le visage dissimulé sous un capuchon et une écharpe de laine. Pourtant, la guerrière reconnut aussitôt la silhouette, ses allures, son attitude, autant que l’absence d’avant-bras qui laissait le manteau flotter de manière étrange au côté gauche. Comme Ascelin était encore en train de protester quelque chose au sujet de la confiance, de la naïveté et des arnaques à la paie trop fréquentes dans les milieux des reîtres et des épées à louer, elle lui assena une tape du pied dans les tibias sous la table, qui lui arracha un couinement :
— Vous êtes folle ?!
— Ascelin, regardez donc qui voilà…
Il s’exécuta, voûté malgré tout sur la table par la douleur, et détailla le nouveau venu qui embrassait la salle des convives du regard.
— Par Sainte-Luce… souffla le chevalier. Je n’en reviens pas… est-il là pour nous ?
— Certainement juste pour se trouver une fille, mais il a dû se tromper d’établissement… Ascelin, nous sommes au Rouge Pique à l’heure de dîner, que croyez-vous donc qu’il vienne faire ici ?
Elle baissa malgré tout son capuchon sur son visage, espérant que le mercenaire ne les trahirait pas par négligence, et se contenta de le scruter intensément sans bouger, dans l’attente qu’il perçoive le regard appuyé. Il n’eut pas l’air de les voir et déambula nonchalamment entre les tables, les groupes de beuverie, les bourgeois et marchands de passage, et les tourtereaux en amoureux, dans une direction qui paraissait étrangement orientée vers l’angle discret où ils avaient décidé de s’installer.
Sans vraiment les regarder, l’homme se tira un tabouret à leur table et s’y assit sans hâte, comme s’il avait siroté une bière avec eux l’instant d’avant et revenait juste d’une pause dans la rue pour vidanger l’excès de cervoise.
— Ascelin, Mesha… salua-t-il d’un bougonnement sombre et à peine intelligible.
Les deux compagnons lui rendirent un vague hochement de tête en guise de réponse, évitant de trop s’exposer, et Birkem n’insista pas. Il se commanda prestement une chope, puis s’assura que le brouhaha ambiant masquerait la teneur de ses propos. Alors seulement, il se permit de leur sourire :
— C’est qu’vous êtes une vraie source d’ennuis, tous les deux !
Mesha fit la moue, mais ne riposta pas. Sans s’étendre davantage, il dénoua une bourse de sa ceinture, la lâcha avec désinvolture sur la table :
— Le compte y est, affirma-t-il avec aplomb. Ainsi que le supplément dont nous avions discuté.
Mesha sourit, se tourna vers Ascelin. Sourcils haussés, le regard était éloquent : « je vous l’avais dit ! ». Il se vexa, soupira dans une grimace excédée qui amusa la guerrière.
— Merci, Birkem, retourna-t-elle à leur commanditaire en s’emparant de la bourse.
— Mmh.
Il lapa une grande gorgée de sa bière, à demi pour se donner une contenance, mais lorsqu’il la reposa sur la table, son expression s’était notablement assombrie.
— J’aurais bien aimé vous offrir aussi un verre de plus, mais je crois que ce s’rait pas une bonne idée.
Elle fronça les sourcils, incertaine, remarqua la mine stupéfaite d’Ascelin. Ils fixèrent ensemble le mercenaire, qui essuyait la mousse de ses lèvres du revers de son unique main.
— Vous feriez mieux de décamper, expliqua-t-il tranquillement.
— Ça peut attendre demain ? osa Mesha.
Elle sentit aussitôt la tension d’Ascelin, comme s’il avait brûlé de poser cette question précisément. Le regard que Birkem releva sur eux, pourtant, fut d’une évidence limpide.
— Vous n’avez pas compris, soupira-t-il. Vous n’avez plus de temps. Pas jusqu’à demain, non. Peut-être même pas jusqu’à la fin de la soirée. La maréchaussée s’est mise en mouvement. Vous êtes marron.
Il but une nouvelle lampée de sa bière, comme pour ménager son effet. Mesha ne le quittait plus du regard et Ascelin triturait nerveusement ses propres mains sous la table. Elle, elle porta machinalement la sienne au talisman de Zystérion qu’elle avait noué à son cou, sur le même lien que sa tête de corbeau d’obsidienne, dissimulés sous ses vêtements.
— Tu crois qu’il nous reste combien de temps ? tenta-t-elle sans grand espoir.
Il haussa les épaules, reposa sa bière :
— Si j’étais toi, jolie Mesha, je décamperais illico. J’étais en r’tard à notre rendez-vous parce que je voulais m’assurer d’pas être suivi, mais la vérité, c’est qu’vos bêtes vont vite être repérées, et puis vous avec. Ils ont commencé à fouiller toutes les écuries d’la ville à la recherche d’un roncin noir récemment acheté par un paysan. Les paysans, ça achète pas de jolis roncins, hein…
Mesha se retint de ricaner, darda une oeillade en coin à Ascelin qui la capta et répondit d’une moue contrite.
— Et puis, ça achète pas non plus des bijoux maudits, acheva Birkem.
Mesha se crispa, sentit le regard insistant et amusé d’Ascelin peser sur elle en retour avec son allure narquoise. Ce fut à son tour de faire une moue navrée.
— Surtout pas des bijoux en pierre des démons, poursuivait sans vergogne le reître devant son air coupable, et encore moins après qu’les histoires d’une terrible sorcière ravageant la forêt d’Elbe en commandant à une créature noire se soient répandues en ville…
Ascelin ricana avec sarcasme entre des dents serrées, et Mesha s’attacha à ne surtout pas croiser son regard qu’elle savait déjà railleur.
— Mesha, reprit Birkem en baissant d’un ton et en se penchant plus avant sur la table pour n’être entendu que d’eux, j’sais bien qu’tu m’as sauvé la vie et tout. J’sais aussi qu’tu as sauvé toute la caravane, et j’sais bien que t’es pas malveilleuse…
— Malveillante ?
— Oh, tu sais c’que je veux dire. Mais… on parle de vieilles légendes, ici. De vieilles histoires qu’il fait pas bon raconter. D’une sorcière dorée sur un cheval doré, qui commande aux démons… tu vois ?
Elle soupira, se renversa en arrière sur sa chaise, lança des regards discrets autour d’eux pour s’assurer de n’être pas entendue.
— Ce ne sont que des histoires, Birkem. Ne me dis pas que tu crois à ces sornettes ?
— C’est vous qui dites ça ? réagit soudain Ascelin avec humeur.
Elle fit la moue. Elle avait espéré endormir un peu la vigilance de Birkem qui s’apprêtait à lui donner du « Compteuse d’Âmes » d’un instant à l’autre, mais voilà que le chevalier venait de briser son effet.
Birkem ne mordait pas, de toute manière. Elle le lisait déjà dans son regard brillant d’une intelligence qui détonnait de sa trogne patibulaire de soldat de bas étage. Il en avait plus dans le ciboulot qu’il voulait bien l’afficher et elle ne tromperait pas cet oiseau-là, c’était une évidence.
— J’y aurais pas cru, admit-il tranquillement, si j’avais pas vu tes exploits de mes propres yeux. Mais maintenant, je suis bien obligé d’y croire… Et puis… on parle… on parle aussi de choses, par ici…
— Quelles choses ?! le pressa Mesha comme sa voix mourait peu à peu dans la crainte.
Birkem souffla, roula des yeux inquiets, puis reprit, presque dans un murmure :
— Il est question de magies noires, Mesha. De créatures… de… tu vois…
— Des Creux ? le poussa Ascelin avec avidité.
Birkem fixa pour la première fois son regard sur le chevalier, hésita, acquiesça de la tête.
— C’est qu’personne ne sait d’où sont sortis ceux d’la forêt d’Elbe, voyez-vous…
— C’était la bande de Max l’Éclairé, soupira Mesha avec nonchalance en se renversant en arrière dans sa chaise. J’ignore ce qui les a transformés, mais c’était eux.
— Vous oubliez un détail, Mesha… intervint Ascelin.
— Elle se tourna vers lui, surprise. Il paraissait inquiet, bien loin de ses airs amusés et narquois habituels.
— Les blessés, lâcha-t-il sombrement.
Elle fronça les sourcils d’incompréhension.
— Les blessés que nous devions laisser derrière nous, qui devaient repartir en arrière. Mesha, vous vous en rappelez… ils n’étaient pas avec les gens de l’Éclairé… ils étaient seuls, ils étaient isolés. Eux aussi, ils ont été transformés. Pourtant, ils n’étaient pas sur le chemin entre la bande de Max et la caravane.
Elle frissonna. Ascelin avait raison.
— Par tous les dieux… lâcha-t-elle dans un souffle. Quelque chose les a transformés eux aussi…
— Et à peu de chose près, en même temps que la bande de pillards.
— Dont nous savons tous qu’ils étaient normaux la nuit précédant l’attaque.
Ascelin acquiesça.
— Vous êtes terrifiants, tous les deux, vous le savez ? leur sourit Birkem.
Elle se pinça les lèvres, joua pensivement avec sa propre chope de bière. Ascelin avait raison. Il y avait plusieurs éléments qui ne tournaient pas rond. Et voilà que Birkem se doutait désormais de sa vraie nature… tout pouvait basculer en un instant, maintenant.
— J’poserai pas de questions, Mesha, la rassura-t-il. J’suis venu vous payer ce que je vous dois, comme convenu. Pas plus. Mais si tu es ce que je crois, tu ferais mieux de décamper, je te dis.
— Ah ! Malepeste… J’admets qu’une nuit au chaud dans une paillasse de taverne n’aurait vraiment pas été de refus, tu sais…
Ascelin approuva d’un long soupir attristé, avant de siroter une lampée à son tour.
— Oui, je veux bien le croire, acquiesça le mercenaire. Sauf que c’est hors de propos. Je ne sais pas ce que te veut ce Malaric ni qui il est vraiment, mais il a réussi à ameuter toute la maréchaussée ; comme s’ils bossaient tous pour lui, maintenant… et je te dis qu’ils fouillent les écuries à la recherche du canasson d’Ascelin et du tien. Tu m’as entendu : les rumeurs se répandent à Elbe depuis quelques jours. Paraît qu’la Compteuse d’Âmes aurait été vue dans la forêt. Si la maréchaussée a déjà commencé à vous traquer sous les ordres de Malaric, les Flammes et les Manteaux Pourpres se mettent eux aussi en ordre de bataille. Si tu étais prise cette nuit, Mesha, il y aurait bien des témoins venant de la caravane pour raconter que c’est toi qui as lâché cette monstruosité dans la forêt, que c’est toi la Compteuse d’Âmes, pour toucher la prime sur ta tête. Moi j’vous le dis : les ennuis sont déjà sur vous !
Mesha pesta, Ascelin soupira de plus belle avec lassitude.
Presque au même moment, la porte de la salle des convives du Rouge Pique s’ouvrit une nouvelle fois sur une autre silhouette connue. L’homme pénétra dans la taverne, s’avança avec un empressement mesuré mais sensible, fila droit vers Birkem et ses deux acolytes.
Mesha et Ascelin le reconnurent presque aussitôt. Ils comprirent aussi, à son expression fermée et inquiète, qu’il n’apportait pas que de bonnes nouvelles.
Il les salua avec raideur :
— Ascelin, Mesha…
— Kaito, répondit Ascelin sans trop savoir quel ton adopter.
Déjà, le mercenaire se tournait vers son chef :
— Les écuries sont toutes sous saisie, mais il y a pire. Deux phalanges des Flammes et deux divisions de la maréchaussée convergent sur la taverne. Ils t’ont suivi. Il faut filer.
— Malepeste ! cracha Mesha avec colère.
Ascelin, en revanche, fut bien plus prosaïque. Il se contenta de s’emparer de sa chope de bière et entreprit de la vider d’une traite, sans en perdre une goutte. Il la reposa ensuite en la cognant sur la table alors que Mesha jetait déjà son manteau sur ses épaules.
— Filez par la cuisine, leur glissa Birkem. Faites gaffe, ces saloperies de marches sont traîtresses, la nuit. Peut toujours y avoir des barriques en plein milieu, ‘savez… De là, prenez la rue des marais, derrière. C’est une petite venelle qui devrait vous cacher. Après ça… Kaito, tu as pu faire ce que je t’ai dit ?
— Oui-da. Juste avant la saisie.
Birkem sourit avec satisfaction. Mesha se figea, les scruta tour à tour, perçut l’éclat de connivence dans leurs regards. Ce fut Birkem qui reprit :
— Abandonnez votre écurie. Vos chevaux n’y sont plus. Kaito les en a fait sortir. C’est qu’y a pas qu’Malaric, qu’est capable de vous r’trouver, hein !
Mesha soupira, soulagée. L’espace d’un instant, elle avait craint de devoir monter à l’assaut d’une vulgaire écurie pour récupérer Croquetard et sa hache ; voilà que ces deux-là lui en épargnaient la peine. Elle perçut aussi la légère détente d’Ascelin près d’elle, qui devait s’être fait exactement la même idée.
— Il y a un moulin, leur expliqua Kaito à son tour. Une ruine, dissimulée derrière une butte, un peu au nord-est de la ville, non loin de la berge du lac, avant l’embouchure de l’Alliens. Vous pourriez avoir un peu de mal à la trouver, alors j’ai tracé un trait horizontal à la lame dans l’écorce de quelques arbres au passage. Vous n’aurez qu’à les suivre. Vos chevaux et votre bagage y sont déjà.
— C’est qu’on s’disait bien qu’il y avait un peu d’agitation c’matin, renchérit Birkem, et comme on vous a pas trouvés tout d’suite, on a décidé d’vous faciliter l’travail !
Ascelin et Mesha échangèrent un regard, sourirent, opinèrent du chef avec gratitude.
— Merci, Birkem, lui glissa la guerrière.
Il bomba le torse, hocha du menton.
— Allez filez. J’ignore où vous comptez vous rendre maintenant, et ça vaut peut-être mieux, mais si jamais vous cherchez à vous mettre au vert, vous pouvez tirer vers Bourgons, sur la rive gauche de l’Alliens, entre ici et les Arkenvaldes. Vous ne devriez pas y croiser trop de monde…
Elle ne fut pas sûre de comprendre s’il y avait une allusion, mais elle ne prit pas le temps de relever et elle s’empara de son épée, enroulée dans un tissu, prête à quitter déjà la taverne. Ils lancèrent un salut de tête à leur commanditaire et son subalterne.
— Birkem… s’étonna soudain le chevalier comme si la question lui brûlait les lèvres. Pourquoi fais-tu ça ?
Mesha se figea brusquement et se retourna. Elle s’aperçut qu’Ascelin était sur ses gardes. Elle devina qu’il craignait un traquenard. Pourtant, le mercenaire sourit à son tour, croisa ses bras sur sa poitrine, son moignon en évidence. Il fixait désormais Mesha, sans sourciller, comme si la question était venue d’elle. Elle capta son regard, elle capta son attention, son intensité, son éclat sincère.
— Allez savoir, lâcha-t-il avec désinvolture. Peut-être que j’ai pas envie qu’on touche la prime sur vos têtes sans qu’j’en aie ma part.
Ascelin se raidit, porta la main à son épée.
— Peut-être que j’aime pas qu’on m’suive sans m’demander mon avis, poursuivit tranquillement le bougre sans relever l’attitude soudain hostile du chevalier. Ou que j’trouverai dommage qu’ton joli destrier finisse entre les pattes des fantassins d’Elbe. P’têtre que j’crains les foudres de la tristement célèbre Compteuse d’Âmes, et que j’préfèrerais pas lui déplaire.
Il se signa rapidement du mouvement des pricaires, mais son regard reflétait une étrange lueur cynique.
— Ou p’têtre aussi, simplement, que j’porte une nouvelle balafre sur l’moignon qui m’rappelle que j’ai failli me faire sucer dans la forêt d’Elbe, et pas par une jolie ribaude ! Va savoir.
Ascelin soupira et se détendit un peu.
— Que le Patriarche te garde, Birkem, lui sourit la guerrière.
Le gaillard lui rendit son sourire :
— L’Patriarche ou quiconque d’autre qu’ait c’pouvoir, jolie Mesha. Je f’rai pas le difficile !
Elle opina du chef, tourna les talons, s’en fut à grands pas entre les tablées bondées et bruyantes de la salle des convives, suivie par Ascelin qui ne relâchait plus son arme sous son manteau.
La cuisine, antre grondant et torride, où on ne les laissa se faufiler qu’avec mauvaise grâce, puis la nuit. La puanteur d’une venelle répugnante, aussi, qui donnait sur l’arrière du respectable établissement.
Ils dévalèrent la volée de marches et comme Birkem les en avait prévenus, ils la trouvèrent traîtresse. Elle comportait un balancier à angle droit en l’espace d’une seule marche, ce qui rendait la suivante terriblement périlleuse. Pis encore : impossible de distinguer les dernières marches en entamant la descente… et surtout pas dans le noir.
Sur celles-ci, une paire de barriques avaient été posées sur le côté, prêtes à être basculées pour les piéger. D’ailleurs, lesdites marches possédaient un étrange petit rebord, presque comme si elles étaient là exprès pour tendre ce genre d’embuscade dérobée…
Mesha riait par-devers elle comme ils couchaient les barriques. Elle avait bien compris à quoi s’adonnait surtout cette auberge, malgré ses apparences de bonne fréquentation : elle devait tremper dans toutes sortes d’activités plus moins licites, et ces marches devaient précisément servir à ça : retarder toute tentative de descente hostile.
Ils avaient tendu leur piège et s’apprêtaient à mettre les voiles discrètement quand une soudaine commotion leur parvint depuis l’intérieur de la taverne. Ils sursautèrent, échangèrent des regards inquiets. Déjà ? La maréchaussée avait-elle déjà fait irruption dans le bouge ? Si tel était le cas, leur avance était bien maigre !
Ils ne se firent pas prier et détalèrent aussitôt.
Pourtant… Mesha ressentit la menace avant de la voir. Elle s’arrêta net, empoignant la manche d’Ascelin au passage pour le retenir. Emporté par son élan, il manqua de déraper dans la boue et de chuter lourdement, mais il tint bon sur ses pieds et se tourna vers Mesha avec colère. Pourtant, elle ne le regardait pas. Elle fixait les taches d’ombre qui nappaient la venelle, droit devant. Elle scrutait les ténèbres, qu’elle sentait chargées de menace. Son OEil la mettait en garde. Des âmes hostiles approchaient dans la pénombre.
Ascelin allait protester, elle le devina dans sa manière d’ouvrir la bouche. Elle ne lui en laissa pas le temps. Elle le lâcha, recula d’un pas, dégaina son épée. Elle était sûre d’elle. C’était un guet-apens.
L’instant suivant lui donna raison. Un mouvement dans l’ombre, un éclat d’or qui accrocha la lueur d’une bougie jetée par une fenêtre, le cliquetis de mailles et de plates qui s’entrechoquaient… puis un pas lourd dans la boue. Une paire de vastes pavois bleu et or jaillirent de l’obscurité et se plantèrent dans le sol.
Les Flammes d’Elbe !
D’un unique élan, les deux fuyards firent volte-face… seulement pour trouver la porte de la cuisine de la taverne qui s’ouvrait subitement en grand. Des hommes en armes, à casaques bleues, en émergèrent précipitamment, épée à la main. Ascelin et Mesha n’échangèrent même pas un regard entendu. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le choix. Ils foncèrent tête baissée, confiant leurs vies au traquenard embusqué sur les marches traîtresses. Ils ne pouvaient pas se laisser prendre en tenaille entre les Flammes et cette petite porte débordant de représentants de la maréchaussée.
Alors, ils leur coururent droit dessus.
Ils ne furent pas déçus de leurs efforts. Dans leur empressement, fixant obstinément les deux criminels qu’ils traquaient, les soldats en oublièrent de surveiller leurs pas. Ils s’effondrèrent comme un château de cartes, le nez dans la boue, s’empilant les uns sur les autres dans un amas confus de mailles et d’épées entremêlées. Mesha riait presque à gorge déployée en bondissant par-dessus le tas de loques bleues qui encombrait la venelle devant leur fuite.
Elle déchanta presque aussitôt.
Un arc de cercle de vastes boucliers de défense se planta dans le sol, hérissé de lances, fermant leur ruelle et s’étalant dans la Grand-Rue.
Autant par réflexe que par surprise, Ascelin dégaina brusquement. Se battre. Il faudrait se battre. Ou… se laisser prendre, et filer à l’anglaise à la première occasion ?
Elle hésita, jeta un oeil en arrière pour voir leur retraite barrée par d’identiques pavois et les hommes de la maréchaussée qui tentaient de se remettre d’aplomb sur les marches de leur seule et dernière issue. Elle expira lentement. Ascelin eut la même réaction qu’elle. Elle le sentit qui regagnait le contrôle de ses nerfs. Ses mains se raffermirent sur son épée mais il l’abaissa un peu, s’octroyant le temps de camper ses pieds dans le sol et de détendre ses épaules, de faire rouler les muscles de son dos, de reprendre son souffle avec calme et assurance. Lui, il comptait se battre. Et il comptait le faire bien.
Elle ressentit une étrange tiédeur dans ses entrailles. Elle n’était pas seule. Elle n’était plus seule. Il était prêt, il était rompu au combat, il était une fine lame, et il était avec elle. Elle songea l’espace d’un instant que lutter dos à dos avec lui la comblerait de satisfaction, comme elle avait pu le faire autrefois avec Sùrdem.
Elle posa sa main sur sa propre épée, qu’elle n’avait pas encore tirée, analysa leur posture. Birkem les avait mis en garde que s’ils étaient pris, en particulier elle, elle serait aussitôt traitée comme la Compteuse d’Âmes. Ascelin n’avait peut-être pas tort. Peut-être se battre était-il la meilleure option. Mais les âmes… les dizaines d’habitants qui vivaient là… elle voyait mal comment échapper à tant d’ennemis sans causer de dégâts chez les citoyens de passage.
Elle n’était pas encore tout à fait décidée lorsque, paraissant entre les pavois, se dressa une tête connue : des yeux globuleux, un rictus mauvais, une satisfaction obscène sur le visage.
— Malaric ! cracha Mesha en le reconnaissant aussitôt.
Il lui sourit de plus belle :
— Je t’avais dit, Mesha, que je prendrais ma vengeance. Je t’avais dit que je te prendrais toi, que je te prendrai le double de ce que tu m’as ôté, et qu’ensuite, je te filerai entre les pattes d’une garnison, hein ! Que dirais-tu des Flammes d’Elbe ? On les prétend de véritables taureaux en rut, tu sais…
— Et tu t’y connais, toi, en taureaux en rut ! lui rétorqua vertement Ascelin avec son ton gouailleur et impertinent.
Malaric lui darda un regard noir, Mesha pouffa nerveusement. Près d’elle, le chevalier avait affecté sa mine joueuse et goguenarde, il avait baissé sa garde, il se donnait un air nonchalant mais défiant, et il amusait la guerrière. Il était léger, désinvolte, il asticotait Malaric et le rendait fou de rage avec son seul sourire narquois, mais elle le savait vif comme l’éclair et aussi acéré de sa lame que de ses mots.
Alors, elle prit une inspiration pour se ressaisir, sourit à son tour, sentit la tension monter encore d’un cran.
Malaric avait viré livide de fureur et semblait sur le point d’insulter copieusement Ascelin lorsqu’une main ferrée se posa sur son épaule.
— Sieur Malaric, mes hommes vont entrer en action. Retournez en arrière.
Mesha surveilla le nouveau venu : le capitaine. Il portait un casque à nasal, des épaulières et des gantelets d’acier, paré pour un assaut frontal contre une véritable troupe ennemie. Malaric, quant à lui, afficha une grimace frustrée et mal dégrossie, cracha à ses pieds, mais obéit et disparut derrière les hauts pavois.
Alors, le capitaine les toisa de toute sa stature, la main sur sa lance :
— Jetez vos armes ! ordonna-t-il sèchement. Vous êtes cernés par les Flammes d’Elbe, qui défendent cette ville.
Mesha déglutit. Elle darda un oeil tout autour d’eux, constata ce qu’elle savait déjà : il disait vrai. Elle compta rapidement une vingtaine d’hommes en armes dans la Grand-Rue, cinq autres fermant la venelle dans leur dos en rangs de deux et trois, et un peu moins d’une petite dizaine de la maréchaussée qui reprenaient laborieusement leur aplomb sur les marches de la taverne.
— Un véritable traquenard… grinça Ascelin comme il semblait avoir atteint la même conclusion qu’elle.
Elle jura.
— Hé, Mesha… on se les fait ?
Le ton était amusé, presque un défi. Elle lança une oeillade en coin au chevalier, le trouva paré d’un étrange sourire carnassier, comme s’il rêvait d’en découdre juste pour le plaisir. Campé sur ses appuis, un épais manteau d’hiver jeté sur ses épaules massives aux pans relevés pour libérer ses bras, son épée brandie à deux mains, tous les muscles gonflés sous ses vêtements et le regard assassin, il avait fière allure. Elle distingua son dos large et athlétique, songea une fois de plus qu’elle y calerait bien le sien pour une passe d’armes digne de ce nom.
Elle sentit son corps s’enflammer de quelque chose qu’elle n’avait plus connu depuis des siècles : l’ardeur de la bataille. De la vraie bataille. De celle qui vous donne du coeur au ventre, de celle qui vous excite comme un premier amour, de celle qui vous démange. De celle qui habitait Mesha depuis toujours. Elle savait pourtant qu’elle devrait appréhender, s’apprêter au pire. Qu’elle devrait trembler de crainte, face à une telle troupe d’adversaires bardés d’acier. Qu’elle en réchapperait avec peine. Mais au lieu de cela, c’était l’euphorie qui s’embrasait en elle et qui s’enracinait autour du jeune chevalier. Il était féroce et menaçant, mais il était souriant et joueur. Le taquin qu’elle connaissait avec les mots l’était tout autant avec les armes, elle le savait.
Depuis combien de temps n’avait-elle pas eu un ami de sa trempe ? Un pair contre qui plaquer son dos, à qui confier la solidité de ses appuis, à qui confier même sa propre vie ? Depuis combien de siècles n’avait-elle pas eu quelque chose à défendre véritablement dans un combat ? Depuis combien de siècles n’avait-elle rien eu de plus important que sa vie à défendre ? Et maintenant, elle se souvenait de l’effet que cela faisait, d’avoir quelqu’un. Quelqu’un comme lui. Pour lui, elle affronterait les Flammes d’Elbe. Des hordes, des armées entières. Parce qu’elle n’était plus seule. Parce qu’elle sentait tous ses muscles plus forts que jamais, son sang plus vif dans ses veines, ses poumons plus vastes, son esprit plus clair. Parce qu’elle avait un ami.
Alors, elle sourit et tira Cymon à son tour en la laissant crisser longuement dans son fourreau. Elle aperçut le rictus sceptique du capitaine des Flammes, les pavois qui se redressaient imperceptiblement, le sourire d’Ascelin qui s’élargissait.
— D’accord, Aubépine, s’amusa-t-elle. On se les fait. Mais c’est juste pour vous faire plaisir !
Il ricana. Restait tout de même un détail à surveiller, et pas des moindres : ils étaient effectivement cernés. Percer par la Grand-Rue était la fuite la plus évidente, mais ils allaient se heurter à un rempart de boucliers hérissé de pointes, et le temps qu’ils le fracturent, les piques dans leur dos les auraient embrochés. L’inverse ne les avancerait guère : parvenir à rompre la solidité des deux pavois plantés dans le sol, barrant la rue d’un mur à l’autre presque sans défaut de jonction, ne serait pas chose aisée non plus ; et une fois que ce serait fait, ils en rencontreraient deux de plus, dans la même posture. Là encore, ils finiraient empalés par les piques de ceux de la Grand-Rue resserrant l’étau.
Dos à dos. C’était là tout ce qu’elle envisageait. Un contre tous, sur chaque front. Et l’idée la fit sourire.
— Défendez nos arrières, Aubépine, lui lança-t-elle.
Il écarquilla des yeux larges comme ceux d’un poisson, touché dans son honneur viril :
— Vous plaisantez ? Vous comptez vraiment me laisser le menu fretin pendant que vous vous prenez toute la gloire ? Je suis un preux chevalier, nom de nom !
— Vous êtes surtout un idiot.
Le capitaine donna l’ordre. D’un signe de main. Mesha l’aperçut, se crispa, se retourna. Les Flammes dans leur dos avançaient, repoussaient la maréchaussée sur les marches de la taverne. L’assaut était lancé.
Des protestations jaillirent soudain de l’intérieur du Rouge Pique, la porte s’ébranla de nouveau, sur la massive stature d’un homme à qui il manquait une main, qui titubait et s’époumonait quelque chose au sujet d’une vessie trop pleine à dégorger dans la rue. Il regardait derrière lui l’objet du tollé, ne vit pas les soldats qui encombraient les marches traîtresses, les percuta de plein fouet.
Mesha vibra, sourit, assena un coup de coude au chevalier pour attirer son attention. Ce fut suffisant, elle le savait. Alors elle s’élança en avant, vers la Grand-Rue. Dans son dos, la maréchaussée à peine de retour sur ses pieds s’effondrait de nouveau, et elle chutait cette fois sur les Flammes d’Elbe qui prenaient position. Leurs arrières étaient sécurisés pour quelques instants.
Il ne restait plus qu’à ouvrir une brèche devant…
Le choc fut brutal. Mesha percuta un pavois pour le repousser, Ascelin fracassa une hampe de lance qui tentait de l’épingler. Jetée contre un adversaire, pressant son épaule gauche de toutes ses forces contre le bouclier bleu et or, Mesha assena un coup de pommeau de son épée sur le casque à nasal. L’autre chancela, sonné, et elle saisit sa chance. Elle recula d’un pas… revint à la charge aussitôt. Elle percuta son bouclier avec la violence d’un bélier de siège. L’impact repoussa brutalement l’écu en arrière et il atteignit le soldat en pleine face.
Cette fois, le pauvre bougre allait s’affaler. Mais déjà, la phalange se reformait, pointant tout autant de fers de lance. Peu importait. Mesha s’était accordé le répit dont elle avait besoin. Et elle avait avancé. D’un pas, peut-être, mais elle était néanmoins dans la rue principale, laissant la venelle derrière elle. C’était exactement le dégagement qui lui suffisait.
Elle amassa sa magie dans sa poitrine.
Une muraille de boucliers s’élança sur elle, piques en avant. Elle prononça l’incantation ; fit affluer son pouvoir le long de son épée, volta sur ses talons, pourfendant l’air de sa lame… en veillant à tirer brusquement Ascelin derrière elle de sa main libre.
Les lances furent arrachées, projetées au loin par l’onde de choc magique émanant de Cymon. Les pavois percutèrent les cuirasses, les casques volèrent ou s’enfoncèrent, les corps reculèrent. Elle ne leur laissa pas le temps de se reformer et frappa de nouveau. Le bois des lances craqua. Les écus éclatèrent en myriades d’échardes. Et là-bas, au bout de la ligne, le plus léger membre des Flammes perdit pied. Il fut soulevé de terre, cramponné à son bouclier qui encaissait la seconde vague de choc. Il vola sur plusieurs pas, chuta lourdement sur le dos.
« Ascelin ! » hurla Mesha à son attention. Elle ne s’étendit pas davantage et s’élança à l’endroit où la phalange s’était rompue. Le chevalier lui emboîta le pas aussitôt… en vain. Une lance fondit sur elle, droit à l’abdomen.
Un éclat. Un instant. Mesha frappa de son épée si vivement qu’elle en aurait fouetté l’air. Sa lame atteignit la lance à la hampe et la sectionna comme du petit bois. La pointe de fer fut éjectée par la coupe, passa à un cheveu de son crâne. Mais derrière, le soldat n’abandonna pas. Le manche amputé de l’arme poursuivit son attaque.
Mesha l’esquiva lestement… se faufila sur le côté… percuta le pavois de plein fouet. Le soldat était immobile et lourd, bardé d’acier. Son bouclier lui fit l’effet d’une dalle de pierre heurtée en pleine chute. Le coup enfonça sa poitrine, tua son souffle, vibra dans ses tempes. Elle perdit pied. Un instant, un infime instant.
Suffisant pour que des lances de part et d’autre la menacent de nouveau. Suffisant aussi pour que l’autre puisse la frapper d’un coup de cerclage de son bouclier…
Derrière elle, le chevalier d’aubépine profita de l’ouverture qu’elle venait de créer. Il cala son épaule dans le dos de Mesha et lui offrit une poussée prodigieuse. En même temps, il glissa sa lame sous le bras de l’assaillant. Son épée s’enfonça profondément dans le flanc de l’ennemi, à la jonction entre sa cuirasse et sa plaque de dos… si profondément, en vérité, qu’il pénétra jusqu’à la garde. Pourtant, il ne s’arrêta pas. Il poussa avec acharnement. Il emporta le soldat avec lui, le rejeta contre la masse de ses confrères qui tentaient de se reformer. Et il propulsait Mesha dans la mêlée, lui permettant de perforer le rempart de pavois.
Ensemble, sous la poussée d’Ascelin et les coupes de Mesha, ils gagnèrent du terrain. Ils enfoncèrent les rangs des Flammes, semèrent le chaos. Mais la pression ne cessait de s’accroître, l’avancée d’Ascelin faiblissait, les Flammes tâchaient déjà de reconstituer la phalange.
Tout autour d’elle, Mesha ne voyait que le bleu et or des pavois ou le reflet des pointes de lance. Elle ne voyait que les giclées d’échardes du bois qu’elle faisait éclater sous sa lame. Son souffle était court, oppressé par la puissance d’Ascelin dans son dos et la compression des boucliers qu’elle repoussait obstinément. Elle avait besoin de reprendre une ouverture. De repousser encore plus loin l’ennemi, de gagner encore quelques pas.
Alors, elle rassembla sa magie de nouveau, s’apprêta à enchanter Cymon de plus belle.
« Massacre-les, Asypha. Nourris-moi. »
Une âme s’éteignit. Aussitôt, une lame d’air noircie de cendres fusa en travers des pavois. Mesha sentit à peine la puissance qui émanait d’elle. Mais ce ne fut pas que du bois, qui vola en éclats. Dans les débris de boucliers, de cerclages, de hampes et de pointes, il y avait des bras, des mains. Des giclées de sang.
La pression sur Mesha disparut. Les corps s’effondrèrent. Une mare vermeille s’étalait lentement dans la boue.
Et dans l’air nocturne, il y avait soudain une étrange noirceur qui empoissait les lanternes.
Le silence retomba sur la rue. Quelques badauds avaient assisté à la scène et dévisageaient désormais Mesha avec la bouche pendante. Même Ascelin avait cessé sa poussée. Elle fut hébétée un instant. Elle avait aperçu quelque chose, de manière fugace. Elle avait senti la perte d’une âme, juste avant son massacre. Elle avait vu les ténèbres, aussi. Et les yeux d’obsidienne embrasés de pourpre.
Elle relâcha son souffle, reprit ses appuis sur ses pieds, balaya la rue du regard. Il lui fallut un moment avant de constater que les corps gisaient par dizaines devant elle. Beaucoup qui ne portaient pas d’armure.
Un vertige la saisit avec violence. Autour de son cou, elle sentait la vibration de ses talismans qui s’activaient, comme s’ils avaient été sollicités. Elle hésita. Elle avait causé une hécatombe. Elle avait fauché des citoyens. Des badauds. Et elle avait vu la face d’un démon.
Elle se retourna lentement vers Ascelin. Il contemplait lui aussi le carnage avec le même étonnement. Il releva les yeux sur elle. Il paraissait moins effaré. Dans son regard, elle retrouva la solidité qu’elle lui connaissait. Il hocha simplement la tête, d’un air presque approbateur, rengaina son épée, lissa les pans de son manteau comme si de rien n’était.
— Il faut filer, Mesha, annonça-t-il calmement.
Il avait raison. Elle recouvra sa réalité.
Mais d’autres citoyens la trouvaient aussi. Un cri retentit dans la foule, émanant d’une gorge nouée d’effroi : « Sorcière ! ».
Elle tressaillit. Un doigt la pointait en tremblant. Et puis d’autres se levèrent à leur tour. D’autres voix, aussi. « Sorcière ! Au bûcher ! Brûlez-la ! La sorcière de la forêt ! »
— Vous savez quoi, Ascelin ? Là, je suis assez d’accord avec vous…
Les basses-fosses de Saint Sylphe étaient un endroit sordide, où Galore répugnait à traîner ses chausses. Elles empestaient des remugles de merde, de salpêtre, de sang, de sueur, de pisse et de fer. Entrailles d’un saint édifice dont l’architecture opulente projetait ses flèches et ses dentelles de pierre vers les cieux, elles étaient son exacte némésis. Noires et difformes, labyrinthiques et toujours plus profondes sous terre, elles s’étalaient comme la tripaille d’un monstre éventré.
Que le mage accepte seulement de s’y aventurer relevait déjà du miracle. Mais il y avait, dans ces souterrains glauques et repoussants, une chose qu’il ne pouvait avoir nulle part ailleurs. Et en cet instant, cette chose allait lui donner le savoir qu’il avait tant répugné à obtenir de cette manière…
Il avait trouvé le maître des lieux dans son atelier, comme à l’accoutumée. À peine après les cachots dont il avait extirpé Mesha et Ascelin par un tour de passe-passe de son cru – qu’il n’avait pu accomplir que parce qu’il connaissait déjà bien l’endroit. Pour ce faire, il avait dû consumer les nombreux marqueurs de téléportation qu’il s’était autrefois préparés en prévision d’une crise… une crise qui l’aurait concerné lui, bien sûr.
Car ici, dans ces entrailles noires et puantes, on retenait précisément cent cinquante-quatre Sans-Âmes et presque autant de prisonniers, tous listés par leur nom et leur date d’arrivée ou de transformation, quelque part sur les carnets de leur geôlier. Auxquels s’ajoutait la demidouzaine de tourmenteurs qui y travaillaient. Ici, en un instant, les choses pouvaient dégénérer. Si le vieux mage transportait toujours avec lui quelques Clés d’Argent vers divers lieux, il n’en demeurait pas moins que s’il avait besoin d’importer l’un de ses talismans ici, il lui fallait un marqueur, au bon endroit et facile à activer pour ouvrir le portail. Et voilà que ces traces, invisibles mais présentes, qu’il avait posées de-ci de-là discrètement, avaient servi à un autre que lui : à évader Mesha. Cette même Mesha qu’il s’apprêtait à faire prendre, maintenant. Quelle ironie.
Il soupira, songeant à tout le travail qu’il devrait accomplir de nouveau pour restaurer ses marqueurs. Il n’était pas venu pour ça. Il était venu le voir lui. Il était venu attendre les nouvelles de son homme de main – dont il taisait le nom mais pas l’efficacité. Celui qu’il avait lancé sur les traces de Mesha, et qui lui avait garanti qu’il la serrerait cette nuit. Cet homme de main ne rendait de comptes qu’à une seule personne : Albin de Mestrilmaran. Lui qui avait noyauté la Sainte Inquisition d’Ardeville et de ses environs, peut-être toute la Sainte Inquisition du royaume. Le maître de ces entrailles répugnantes.
Galore tritura pensivement ses carnets de notes, assis dans l’ombre de l’atelier. Il n’était pas venu ici par hasard, cette nuit. Dans le petit salon de son manoir, il tournait en rond. Il s’était fait servir par ses familiers une part de cette génoise à la violette que Mesha appréciait tant, comme pour se remémorer les goûts de la déesse, et puis il avait rassemblé ses affaires et il s’était enfoncé dans les tréfonds du temple de Saint Sylphe. Parce qu’ici serait le premier endroit où les informations de sa capture remonteraient. Ici, Albin de Mestrilmaran saurait avant tout autre ce qu’il advenait d’elle, de son piège fomenté à Elbe, du succès ou de l’échec de cet homme de main dont il se targuait de la fidélité et de l’efficacité. Ici, Galore saurait s’il devait retourner sa veste ou s’il pouvait se contenter de demeurer en simple spectateur de sa chute… et il espérait ne pas avoir à se mouiller trop. Il n’avait jamais aimé se mouiller.
— Sommes-nous prêts à commencer, Mage ?
Galore soupira, faisant taire les faibles soubresauts de sa conscience. Il acquiesça lentement à l’attention d’Albin de Mestrilmaran qui achevait d’organiser ses feuillets. S’il savait que l’éthique de leur travail laissait à désirer, il fallait admettre qu’ils n’avaient pas de meilleure façon de faire. Et puis, pour le moment, aucune nouvelle de l’homme de main d’Albin n’était encore parvenue jusqu’ici. Alors, il n’hésita pas longtemps.
Il contempla le visage égaré du pauvre homme émacié que les bourreaux avaient amené à Albin et enchaîné à un chevalet en hauteur, à la place qu’avait autrefois occupée Ascelin, à celle où, une heure auparavant, se tenait un Creux. À peine debout sur des jambes tremblantes, vêtu de haillons puants et répugnants, famélique et maladif, le bougre marmonnait des supplications inintelligibles entre des chicots pourris qui claquaient d’effroi.
Il faisait pitié à voir. Plus encore lorsqu’on connaissait le sort qui lui était réservé.
Une âme pour en sauver des centaines, des milliers d’autres. Une âme pour mettre un terme à ce chaos. Qu’il en soit ainsi.
Galore se pinça les lèvres avec détermination. Près de lui, Albin se tenait prêt, des feuillets de vélin et des plumes d’oie déjà disposés sur une écritoire dans leur dos. Le prédicateur était un homme organisé et rigoureux, qui notait scrupuleusement toutes ses découvertes et tous ses échecs. Aujourd’hui, il ne ferait pas exception à ses habitudes.
Il aperçut l’acquiescement du mage malgré les ténèbres et, comme il était paré lui aussi, il claqua des doigts.
Un tourmenteur s’avança alors dans leur alcôve. Il menait avec lui un homme, encore plus maigre, puant et hideux que leur cobaye, qui marchait comme un golem. Un homme aux yeux blancs. Tenu par une barre attachée à un collier de cuir par quelques maillons d’une chaîne, il allait posément, lentement, avec placidité. Mais subitement, il se figea, releva la tête sur le pauvre bougre ligoté non loin, contracta ses muscles. Il avait repéré sa peur.
L’autre se mit à trembler si violemment que ses fers claquèrent contre le chevalet. Il mouilla ses chausses, gémit avec effroi.
Albin adressa un regard interrogateur à Galore. Le mage soupira une nouvelle fois, retroussa ses manches, étendit ses mains dans l’air en direction du cobaye. Il portait une bague sur chaque doigt, chacune sertie d’une pierre différente. Elles l’aideraient dans sa tâche, et ainsi paré de ses talismans, il entama les premières incantations destinées à amplifier la magie émanant du pauvret qui chouinait et suppliait pour sa vie en se contorsionnant de manière dérisoire.
Et puis, il retourna un signe de tête au prédicateur, qui donna l’ordre.
Lorsque les dents cariées se plantèrent dans la chair, lorsque les yeux affolés se vidèrent de leur substance, l’obsidienne sur son index s’anima et vibra. Il s’en était douté. Aussitôt, il lança les incantations qu’il avait préparées dans son esprit. Il s’empara de ce qui s’échappait, il ferma le poing sur une essence invisible, il la contrôla comme un flux d’eau qui déborde d’un corps. Il la déversa vers un parchemin posé près de lui. Un parchemin orné d’un diagramme, tracé à la plume pour l’expérience.
Alors, frappée par la puissance qu’il venait d’y canaliser, l’encre s’illumina. Elle se teinta d’une vive couleur ambre irisée de violet, irradiant d’un éclat chaud. Au centre, le vélin se dessécha, se fragmenta, se morcela, se réduisit finalement en poussière et en cendre. Peu à peu, son vieillissement se répandit sur toute la surface du diagramme. Derrière, au lieu de la table qui le supportait, Galore aperçut une image, dans l’espace ainsi formé. Pendant un bref instant, il vit des ténèbres. Des fumées noires veinées de blanc. Des nuées sombres. Des yeux de pierre obscure embrasée de flammes pourpres.
Et puis, une fois le flux asséché, la vision s’estompa avant de disparaître totalement. L’encre qui restait sur les pourtours retrouva sa couleur et, derrière le parchemin carbonisé en son centre, revint le bois de l’établi.
Galore eut un pas de recul. Il se relâcha. Un long souffle s’exhala de sa poitrine. Il s’était douté qu’une magie noire s’échappait des vivants lorsqu’ils perdaient leur âme. Mais il n’avait pas compris ce qu’elle devenait, ensuite.
Maintenant, il savait.
Il passa une main sur son visage blême et suant. L’Entremonde. La Porte. Il avait vu l’Entremonde. Il avait vu un passage vers l’autre côté de la Porte. Et les yeux de gemmes l’avaient vu aussi. Cette magie noire… cette émanation issue de la destruction d’une âme… elle allait directement nourrir les Massacreurs entassés derrière la Porte. Ceux qui attendaient leur heure pour revenir dévorer les humains.
Et elle était de la même nature que son obsidienne. De la même nature que la magie de Mesha. Elle, l’instigatrice de la Porte de l’Entremonde, la créatrice du Sceau des Rois Démons, l’artisane des talismans qui la verrouillaient. Elle, que l’on nommait la Mère des Creux. La Fille des démons. Elle s’était gardé une issue. Elle s’acharnait à recouvrer sa mortalité parce qu’elle savait qu’elle le pouvait encore. Il ignorait comment, mais il devinait quelque chose, derrière la Porte, qu’elle cherchait à atteindre. Quitte à offrir des âmes aux Massacreurs. Quitte à se retourner contre le monde tout entier.
Galore tituba.
— Mage, qu’avez-vous vu ? Que savez-vous ?
Il frictionna sa barbe, contemplant encore intensément le parchemin au cercle calciné. Mesha, Asypha, fabriquait des Creux pour aspirer la Magie Brute qui s’échappait de chaque âme à son trépas et la renvoyer vers l’Entremonde. Elle fragilisait la Porte. Elle nourrissait les Massacreurs. Elle préparait une apocalypse.
Il sentit ses jambes flageoler et faiblir. Se reposant sur l’établi, il tâcha de reprendre son souffle.
— Mage ? insista Albin. Tout va bien ?
Il se contenta d’un hochement de tête. Mais le prédicateur s’inquiéta. Il délaissa ses vélins et ses plumes, glissa une épaule osseuse sous le bras de Galore, l’aida à se soutenir. Galore y trouva un appui robuste, qui le guida doucement vers une sellette dans un coin, où il s’assit un instant.
Albin plongea alors un regard profond dans le sien, comme s’il cherchait à y lire quelque chose.
— Mage d’Obsidienne… quelque chose ne va pas ? Qu’avez-vous vu ?
Galore tressaillit. Il savait désormais ce qu’il devait faire. Il releva la tête, dévisagea Albin. Dans sa poche, il triturait machinalement le miroir qu’il avait emporté.
« Messire ! »
Ils sursautèrent tous les deux. Un homme faisait irruption dans les geôles, dans l’atelier, cherchant Albin du regard. Il finit par l’apercevoir et se précipita en sa direction. Il inclina la tête en guise de salut, reprenant son souffle court.
— Messire, on l’a perdue.
Il y eut un instant de silence, durant lequel Galore tâcha de recouvrer ses esprits et de comprendre. Il releva un regard inquisiteur sur son hôte qui parut frémir à l’annonce.
— Qui ? tenta-t-il de sa voix de crécelle.
— La sorcière, messire ! La sorcière que vous nous aviez envoyés traquer… Elle était à Elbe, Malaric la suivait et la tenait presque, mais elle vient de s’échapper. Il m’a envoyé vous avertir, car désormais, il craint de l’avoir perdue. Il ne sait pas où elle va se rendre, maintenant. On l’a perdue, je vous dis…
— Perdue… répéta pensivement Albin comme s’il avait du mal à tout à fait appréhender l’idée.
— Oui, messire. Perdue. On ne sait pas où elle va, maintenant…
— Moi je sais.
Le silence suivant fut glacé. Les regards se tournèrent vers Galore. Il crispa la mâchoire, tritura le miroir dans sa poche. La Mère des Creux… la Mère des Creux lui avait dit ce qu’elle comptait faire, au détour d’une discussion anodine, quand il la croyait encore son amie. Il ne pouvait pas la laisser courir. Il ne le pouvait plus. Le doute n’était plus permis. Elle était bel et bien l’Annonceuse d’Apocalypse. Elle la causerait, si on la laissait poursuivre.
Et puis, les Creux étaient de même nature qu’elle. Elle était une source de Magie Brute à elle seule, une source assez puissante pour alimenter leur mal. Elle les entraînait dans son sillage, parce qu’ils étaient nés des afflux de sa magie. Elle devait périr pour mettre un terme à ce chaos. Elle devait périr pour que cesse leur mal…
Elle devait périr, parce qu’il se souvenait encore de ce jour funeste où il s’était tenu dans les ruines de sa demeure, serrant dans ses bras le cadavre de son nourrisson aux yeux blancs qu’il avait tué lui-même. Parce qu’il se souvenait de sa première rencontre avec des Creux, avant de connaître leur existence ; parce qu’il se souvenait du regard de son épouse bien-aimée qui avait viré livide, de celui de sa fille adorée de six lunes qui n’avait pas échappé au mal, de celui de ses voisins. Du chaos. Du carnage. Du sang. Et d’Asypha la déesse qui déambulait dans les ruines le lendemain de l’attaque seulement. Parce qu’elle était leur mère. Leur créatrice. Elle devait périr.
Alors, il s’y résolut. Il releva le menton, scruta Albin droit dans les yeux. Il extirpa lentement de sa poche le miroir.
— Je sais où elle est, et je sais où elle va. Elle va à Fos, ou aux alentours. Elle cherche un temple païen qui lui était autrefois consacré, et il n’y a que là-bas qu’elle pourrait en trouver. Quant à savoir où elle est, cet artefact vous le dira. Vous n’avez qu’à le suivre.
Albin hésita. Il parut surpris, interloqué, même. Mais il s’empara tout de même du miroir avec étonnement :
— Comment le savez-vous, Mage ? Un temple consacré ? Enfin… que savez-vous ?
Galore chassa la question d’un revers de main dans l’air, signifiant qu’il ne souhaitait pas y répondre.
— Vous la connaissez ? insista pourtant le prédicateur.
— Oui.
Il y eut un nouveau silence. Galore perçut que tous attendaient désormais ses explications. Il soupira, transi d’effroi.
— Cette sorcière, que vous traquez… c’est la Compteuse d’Âmes.
Brûlez-la.
Ils étaient transis et épuisés. Le matin les trouvait frigorifiés et à bout de nerfs, qui longeaient la berge du lac d’Elbe dans la direction que Kaito leur avait donnée.
Toute la nuit durant, ils avaient évité les troupes d’Elbe, s’étaient faufilés comme deux rats en cavale à la faveur des ténèbres. L’expérience n’était pas allée sans rappeler à Mesha sa mauvaise passade à Ardeville et les Manteaux Pourpres qui la traquaient. Ici aussi, à Elbe, elle s’était sentie proie, pistée de près par un puissant OEil qui avait identifié sa magie et la suivait à la trace. Mais cette fois, pour une raison qu’elle ignorait, le détenteur de ce pouvoir était resté à couvert. S’il les avait pourchassés, il ne s’était pas montré.
Elle avait dû déployer un sortilège de dissimulation pour parvenir à se soustraire à son regard, sans être toutefois certaine de son succès. Et même si Elbe n’avait pas de remparts comme Ardeville, la quitter en pleine nuit avec toute la garde à leur trousse ne fut pas une mince affaire.
La nuit avait été longue. Épuisante, intense et noire. Ce n’était qu’à peine avant l’aube qu’ils avaient enfin pu se faufiler hors de la ville, emportant avec eux épées et manteaux. La suite n’était plus qu’une question de précision des indications. Ils cherchaient la ruine mentionnée par Kaito, en espérant qu’il ne s’agissait pas d’un autre traquenard.
Ascelin pestait, râlait, épuisé et à bout de nerfs. Mesha n’était pas de meilleure humeur que lui. Elle détestait devoir fuir encore, et ce sans son bagage ni sa puissante hache de guerre. Elle n’avait plus qu’une seule obsession : retrouver cette ruine, retrouver les chevaux, retrouver Asket. Et faire taire les jérémiades du chevalier, bon sang !
Soudain, alors que la lumière pâlissait à l’est, elle se figea. Elle le percevait. Elle ne pouvait pas se tromper. Elle aurait reconnu cette âme entre mille.
Elle leva la tête, tel un chien de chasse qui a flairé une piste, perdit son regard vers la butte boisée qui s’étendait à leur gauche. Ascelin s’arrêta à son tour, lui lança une oeillade noire et impatiente, prêt à la cingler d’une autre de ses remarques agacées, alors elle l’interrompit avant même qu’il ait pu prononcer un mot :
— Par là !
Il resta bouche bée un instant, interloqué.
— Et qu’est-ce qui vous le fait dire, hein ?
Elle soupira. Elle était fatiguée, elle aussi, et tout comme lui, elle rêvait d’un abri où dormir quelques heures avant de se remettre en route, pas de crapahuter sans fin dans les champs en friche. Alors, parce qu’elle était trop lasse pour seulement prendre le temps de s’expliquer, elle l’ignora et bifurqua, suivant son OEil.
Comme le mercenaire le leur avait promis, ils aperçurent finalement une ruine éventrée, camouflée par les ramures basses d’un bosquet qui avait avancé et par une petite compression du terrain qui la masquait de l’autre côté. Ç’avait été un moulin, jadis. Ce n’était plus que quelques pans de murs affaissés, qui soutenaient encore difficilement un toit de bois vermoulu.
Et il était là, elle le sentait. Ascelin aussi perçut sa présence. Il se figea à son tour, posa la main sur son épée.
— Mesha… il y a quelqu’un…
Elle lui répondit d’un sourire avenant, puis pénétra dans la ruine d’un pas détaché.
Là, noués en longe sous l’abri du toit, il y avait leurs montures. Croquetard, Vaillant et Coeur-de-Jais. Tout leur harnachement y était aussi, à terre contre un mur, accompagné de leurs bagages ; ainsi qu’Asket, religieusement dressée contre les moellons.
Et puis, assis à même la terre, paré de son armure de plates rutilante et de son manteau immaculé, flanqué de son épée au fourreau appuyée debout près de lui, il y avait Estrèbe de Villemarais. Il faisait pousser une tige d’hellébore noir qui fleurissait sous les afflux de sa magie, en ondoyant lentement dans l’air à chacun des mouvements dansants de ses doigts.
Il leva un regard intense sur Mesha qui franchissait le pas de la porte dégondée, lui sourit avec douceur. Il aperçut Ascelin qui lui collait aux talons, lui adressa un signe de tête.
Elle éprouva une vive chaleur au fond de son coeur. Lui. Il était toujours là. Malgré le chaos et l’apocalypse qui la poursuivaient sans relâche, sa lumière à lui ne cessait de l’accompagner. Elle soupira doucement, soulagée de le retrouver.
— Estrèbe, salua-t-elle. Que viens-tu faire ici ?
Il interrompit son sortilège pour que la nature suive désormais son cours, se redressa en s’époussetant avec nonchalance.
— Je ne pouvais pas te laisser partir sans un au revoir.
Elle sourit. Elle non plus, elle ne voulait pas partir sans un au revoir. Alors, lorsqu’il lui ouvrit les pans de son manteau, elle sentit son coeur se réchauffer de plus belle. Elle fondit contre lui, le prit dans ses bras, le serra contre elle malgré l’armure. Elle éprouva la robustesse et la solidité de son étreinte autour d’elle et se remémora qu’autrefois, ils s’enlaçaient de la sorte après chaque bataille livrée ensemble, comme pour se féliciter d’être encore en vie et s’assurer de l’absence de blessure de l’autre.
Lui, cet ami si cher et si fidèle, il était une sorte de rempart, un puissant pilier sur lequel elle pouvait s’appuyer, une force de la nature. Et cette armure si raide qu’il portait n’y était pour rien. Elle sentait son coeur qui s’embrasait de plus belle de cette flamme de jadis, lorsqu’ils combattaient flanc à flanc. C’était la deuxième fois, cette nuit, que son âme battait à ce point au rythme de ces batailles d’antan… et la première, c’était Ascelin qui l’avait rallumée.
