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A l'approche de la soixantaine, Madeleine employée de bureau parisienne, perd coup sur coup son travail et Armand, son compagnon. Pour remplir le vide de son existence, elle choisit de se rapprocher de Mattéo, petit bout d'homme qui ressemble comme deux gouttes d'eau à son grand-père. Ce choix l'amènera à déménager en Dordogne et à s'inventer un rôle de grand-mère confiture. Au milieu des enfants du village, et grâce au soutien d'Amédée, jardinier, elle se découvre une vie nouvelle.
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Seitenzahl: 216
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Et si c’était
Pour faire exploser la lumière
Que l’hirondelle à chaque renouveau
Raye de la pointe de son cri
La vitre du ciel
Anne Perrier
A mes filles
A l’ouverture du grand portail les enfants s’égaillent dans le jardin. Derrière, Amédée s’avance l’œil guilleret et le sourire charmeur. Il a fait le tour du village pour rameuter les enfants. La cueillette des fruits et la préparation des confitures sont officiellement lancées. Alors, Madeleine sait. Madeleine sait qu’elle a fait le bon choix ce jour de printemps. Ce jour où elle a décidé de suivre Mattéo en Dordogne. Comme tous les ans, il est venu passer la nuit chez elle pour ne pas louper la cueillette. Comme tous les ans… Cela ne fait pourtant pas si longtemps. Madeleine s’installe dans son fauteuil, sous le chêne. Devant elle, trois grands seaux attendent la livraison des cueilleurs.
Amédée les accompagne, montrant aux plus jeunes où saisir le fruit pour ne pas abîmer la plante. C’est son domaine. Madeleine les observe le sourire aux lèvres. Les ventres se remplissent, les bouches et les doigts rougissent tandis que les vêtements s’auréolent de tâches brunes. Ils ont bien grandi depuis l’été dernier. A peine a-t-elle a reconnu Jacquou. Bientôt, elle le laissera grimper à l’échelle pour cueillir le tilleul qu’elle met à sécher au grenier pour l’hiver. Elle s’amuse des batailles de fruits rouges. Comme à son habitude, Mattéo cueille les cassis au fond du jardin. Il aime la tranquillité, sait qu’il pourra profiter de la récolte plus tard, quand Madeleine s’affairera à la cuisson des confitures. Elle s’en occupe à la fraîche, quand le soleil se cache derrière le rocher et que les hirondelles saluent la fin de journée.
Quand les enfants arrivent avec leur cueillette, elle jette un œil discret à leur récolte, réexplique comment cueillir groseilles et framboises, accompagne les plus jeunes, redresse les chapeaux, félicite, encourage. Jérémie se trompe, verse les groseilles à maquereaux dans le seau de groseilles rouges. Sous la huée des autres, il tente de réparer les dégâts. Alice, à quatre pattes, vient l’aider. Ajoutant autant d’herbe qu’elle ôte de groseilles. Ils ont décidé : « Cette année, nous ferons des confitures séparées ».
Madeleine ferme les yeux, laissant le bruit de la cueillette l’envahir : l’écho des voix de Jérémie et Achille se chamaillant pour un seau, le crissement des pas sur le gravier de la cour, Mattéo qui explique à Cassandra que les cassis, c’est meilleur parce que la peau est dure, les gazouillis d’Alice… Madeleine la revoit, minuscule en ses bras, la première fois qu’elle l’a gardée. Elle n’avait jamais approché un nourrisson d’aussi près auparavant. Sa famille allait à un enterrement et ils n’avaient pas voulu l’emmener. C’est Amédée qui avait eu l’idée de la lui confier. Elle n’avait su refuser. La petite avait à peine quinze jours. Tatiana lui avait tout expliqué, les biberons, les couches. Et puis elle devrait dormir. Et elle avait dormi.
Madeleine n’avait plus osé bouger, de peur de la réveiller, de peur de la blesser en la posant. Elle la tenait bien serrée contre elle. Elle était si menue, si légère.
Madeleine sent la petite main se poser sur sa jambe et ouvre les yeux. « Tu es debout ma bichette ! » dit-elle dans un sourire. Alice a maintenant neuf mois et s’agrippe à tout ce qu’elle peut pour se redresser. Autour d’elles, les ateliers s’organisent pour trier les fruits, ôter les queues et les bouts de tiges, de feuilles qui se sont glissés dans la récolte. Les plus patients égrènent les groseilles tandis que les autres s’occupent des framboises.
Amédée récupère Alice. Elle les regarde s’en aller, la petite perchée sur les épaules de son grand-père, tout au bonheur d’être soudainement grande. Bientôt les enfants s’en iront et elle restera seule avec Mattéo. Peut-être Amédée repassera-til plus tard, quand Mattéo sera couché. Peut-être pas. Il est temps pour Madeleine de s’activer. Elle se rend à la cuisine pour sortir la vieille balance d’épicier de son père. Elle aime à l’utiliser. Les balances modernes lui semblent bien ternes. Elle attrape la boîte en métal dans laquelle elle conserve les poids. Déjà les enfants patientent en fil indienne dans l’entrée. A tour de rôle, chaque enfant apporte son lot de fruits et elle officie presque religieusement, remplaçant un poids par un plus petit jusqu’au parfait équilibre. Elle fait alors un savant calcul, goûte quelques fruits, ôte ou remplace une partie des poids faisant chuter lourdement le plateau de la balance. L’enfant reprend alors son pot de fruits qu’il verse dans la bassine à confiture, le repose sur la balance et, aidé par Madeleine, le remplit de sucre jusqu’à équilibrage.
Madeleine en profite pour expliquer à chacun comment elle obtenait le prix de chaque paquet quand elle aidait sa mère à la vente. Ils l’écoutent patiemment parce qu’ils l’aiment, parce qu’ainsi ils pourront eux aussi jouer avec les poids précieusement rangés dans la boîte métallique de galettes bretonnes.
Les enfants sont repartis chez eux. Madeleine a relégué les framboises dans le cellier et s’affaire à faire éclater les groseilles. Mattéo a déjà sorti les étiquettes ; il s’applique à recopier GROSEILLE comme sur le modèle que Madeleine lui a donné. Une fois les fruits éclatés, Madeleine les enserre dans un linge pour en extraire le jus, ajuste le poids de sucre pesé avec les enfants et met le tout à cuire. Atteindre l’ébullition. Puis deux, trois minutes et vérifier la texture. Il lui en a fallu du temps et des essais pour devenir la reine des confitures !
Ce genre de compétence n’est pas des plus répandus chez les parisiennes pur jus. Enfin, elle sait reconnaître le perlé qui lui donnera la meilleure gelée et elle en est fière. « Parisienne pur jus », comme si cela existait. Longtemps, elle l’a cru. N’ayant d’autres souvenirs que ceux-là. Jusqu’au jour où elle a su. La vérité ne lui est plus alors qu’apparut comme un mensonge en sursis. Madeleine coupe le feu, saisit la louche et remplit un à un les pots fraîchement nettoyés. Munie d’un torchon, elle les renverse, couvercle sur le plan de travail pour achever la fermeture. Quand ils auront refroidi, Mattéo les retournera, collera l’étiquette et accrochera un carré de tissu sur le pot. Pour faire confiture de grand-mère. De quand les couvercles n’existaient pas encore. Madeleine aime à s’imaginer grand-mère. Elle verse les dernières louches dans un bol ; elles raviront les papilles des enfants demain. Cette année, le printemps est suffisamment beau pour faire la dégustation au bord de l’eau. Ils se retrouveront donc à la Dordogne. Elle prépare aussi un petit pot pour Mattéo qui a hâte de la goûter. Il est toujours le premier à savourer les gelées.
Pendant que Mattéo achève de décorer les pots, Madeleine met les framboises sur le feu pour les faire éclater et libérer leur jus. Puis, elle recouvre la bassine d’un torchon et va la déposer dans le cellier. Elle la finira demain matin pour que Mattéo ait aussi son petit pot de framboises avant de repartir. L’enfant la rejoint portant deux pots de groseilles que Madeleine range sur les étagères ; il était temps d’en refaire. Laissant Mattéo au rangement, elle retourne à la cuisine préparer le traditionnel jambon-pâtes ; pas le temps ni l’envie de cuisiner après avoir sué auprès de la bassine à confiture. Et puis, Charline, la mère de Mattéo, insiste pour qu’il se couche de bonne heure quand il vient chez elle. Elle prolongerait bien la soirée avec lui dans le jardin, mais elle ne tient pas à mettre en péril sa présence auprès d’elle par trop fragile.
Contre toute attente, Charline s’était montrée très ouverte quand elle a découvert la vérité sur la double-vie de son père. Ouverte et curieuse de connaître cette part de son existence qui lui échappait. Alors, elles s’étaient revues et Mattéo avait pris une place de plus en plus importante dans leur rencontre. Il faut dire que Mattéo ressemble beaucoup à son grand-père. Et c’est naturellement que Charline avait accepté de lui confier de temps en temps l’enfant quand elle s’est installée dans la région. Sitôt le repas achevé, Madeleine monte coucher l’enfant dans le petit lit au côté du sien. La chambre était ainsi disposée quand elle a visité la maison. Elle a demandé à conserver les lits. Cela arrangeait les propriétaires qui ne savaient qu’en faire. Elle pensait faire des travaux dans le grenier pour y créer deux autres chambres, l’une pour Mattéo et l’autre pour y faire son bureau. Elle n’en avait encore rien fait, trouvant bien commode cette grande pièce dans laquelle dormait à même le sol les enfants qui passaient parfois la nuit chez elle.
— Mamie ?
— Oui, Mattéo.
— C’est quoi la confiture de Noël ?
— Qui t’a parlé de cela ?
— C’est Jacquou. Il dit que c’est la meilleure du monde.
— Ah bon ! Il y a goûté ?
— Je sais pas.
— Ah ! Et il t’a dit ce que c’était ?
— Il a dit qu’il fallait que je te demande. Que tu lui avais raconté quand il a dormi chez toi.
Madeleine sourit. Ainsi vont les histoires de bouches en oreilles et d’oreilles en bouches. Elle se lève, ferme la porte de la chambre qui n’est plus éclairée que par la lueur d’une bougie et vient s’allonger à côté de Mattéo qui se tasse contre le mur pour lui faire un peu de place.
— La « confiture de Noël » est une confiture très spéciale. On l’appelle « confiture de Noël » parce qu’elle est précieuse et que par conséquent on la déguste tous ensemble à Noël. Parce que Noël, c’est la fête de la famille, du partage et du cœur. La « confiture de Noël » est quelque chose de rare qu’il est bon de partager avec les gens que l’on aime.
— Mais c’est quoi la « confiture de Noël » ?
— J’y viens. La « confiture de Noël » ne se fait que les années où il y a peu de fruits. Quand les bourgeons ont gelé ou bien quand la grêle a tout emporté. A moins que ce ne soit l’eau qui ait été insuffisante ou le soleil absent. Bref, les années où il y a peu de fruits. Heureusement, ces années sont rares. Je ne pense pas que Jacquou y ai jamais goûté. Ces années-là, les fruits sont si précieux, qu’il faut se réunir tous ensemble pour en faire la cueillette avec beaucoup de respect. Beaucoup de respect, parce que ce sont des fruits courageux qui ont vaincu le froid et la grêle. Ce sont d’abord les plus jeunes enfants qui récoltent les fruits les plus faciles à atteindre. Les plus grands scrutent patiemment les groseilliers et les framboisiers pour s’assurer qu’aucun fruit n’a été oublié. Attention, il n’est pas question d’en laisser choir, ni d’en picorer quelques-uns. Toute la récolte est réunie dans un seul seau que l’on pose sur le plateau de la balance. J’officie alors avec les poids et le sucre ; je vérifie bien mes calculs car il n’est pas question de se tromper.
Pour la déguster, il y en a si peu, qu’il faut prévoir de réunir tous les enfants à Noël pour être certain que tout le monde puisse y goûter. C’est une grande fête que la dégustation de La Confiture de l’Année. Aussi, j’aime à ce que la maison soit toute propre, qu’elle soit décorée d’ors et de lumière. Je pare la table d’une nappe réservée aux jours de fêtes, j’allume quelques bougies pour la délicatesse de leur lumière. J’aime aussi à sortir les cuillères de l’argenterie pour le plaisir de leur scintillement. Et puis, il faut préparer un goûter pour tout le monde car la confiture ne pourrait y suffire. Alors je prépare plus de sablés de Noël et de pains d’épice que d’habitude.
Quand tout est prêt, le cérémonial peut commencer. Tous autour de la table, les mains propres, à l’heure du goûter, dans un silence parfait, il est temps d’ouvrir le pot de confiture. Tout d’abord, il s’agit de découvrir son arôme, son odeur si tu veux. Parce que chaque fois, elle est différente. Alors, le pot circule autour de la table et chacun peut la sentir. Un arôme miframboise, mi-groseille, mi-cassis, selon les fruits qui ont résisté. Le tour de table achevé, je distribue les petites soucoupes en porcelaine de chine. Alors, chacun peut se saisir d’une cuillère en argent et prendre une petite lichette de gelée, la porter à ses yeux, contempler ses rouges, ses scintillements, sa texture et enfin la porter à sa bouche où elle éclate en mille saveurs. Après, la confiture est répartie à parts égales entre chacun et le goûter s’achève dans l’euphorie, les gloussements de joie et de plaisirs.
Madeleine entend un léger ronflement. Mattéo s’est endormi. Elle souffle la bougie, laissant la pénombre s’installer, et sort doucement de la chambre. Elle se sent fatiguée. La journée a été longue. Elle s’affale dans son fauteuil de cuir usé devant la cheminée et songe à Alice.
A-t-elle seulement le droit de se vouloir grand-mère ? Elle songe à Alice et à tous les enfants qu’elle n’a pas eu. Faute au temps. Faute à la vie. Madeleine secoue sa léthargie et sort dans le jardin. Elle aime ces derniers moments de la journée, quand le soleil décline à l’horizon et qu’une douce lumière éclaire la campagne. Elle s’installe alors sous le grand chêne et admire les dernières hirondelles traînant encore dans le ciel.
Tant de choses se sont passées depuis son arrivée. Madeleine a parfois l’impression de ne plus être tout à fait dans sa vie, de vivre un rôle qui n’est pas le sien. Si ses collègues de bureau la voyaient en grand-mère confiture, ils en resteraient bouche-bée !
Tout a été si vite depuis sa rencontre avec Charline et Mattéo à l’enterrement d’Armand. Mattéo, avec ses grands yeux sombres, ses boucles brunes et le sourire charmeur de son grand-père a tout de suite pris une place dans son cœur. Cette rencontre était de l’ordre de l’évidence, de ces rencontres que l’on ne fait que rarement et qui vous lient dans l’instant. Et Charline l’avait permis. Madeleine s’en étonnait encore.
— Bonsoir !
Madeleine relève la tête pour découvrir Amédée en compagnie de sa femme devant le portail. Elle se lève et s’approche d’eux.
— Vous êtes en promenade ?
— Oui, j’ai réussi à convaincre Elise de m’accompagner faire le tour du village.
Madeleine se tourne vers Elise, lui tend la main.
— Bonsoir. Contente de vous rencontrer.
Elise saisit la main qui lui est tendue puis détourne la tête et laisse son regard se perdre sur le chemin qui mène à la Dordogne. Madeleine suit son regard, cherchant ce qui peut ainsi l’attirer. Est-ce sa maladie ou feint-elle de l’ignorer ? A-telle compris qu’un lien particulier l’unissait à Amédée ? Un lien ? Est-ce vraiment un lien ? N’est-ce pas seulement une amitié de bon voisinage ?
Gêné par le silence qui vient de s’installer, Amédée enchaîne :
— Bon, ben, on va continuer. Bonne soirée, Madeleine.
— Merci. Bonne promenade.
Madeleine rentre dans la maison, met de l’eau à chanter dans la bouilloire et attrape son châle sur la paterne. Elle passe par le salon pour y prendre son livre et une tasse. Elle prend celle avec les fleurs rouges, des coquelicots dans un champ de blé sous le soleil. Elle était avec Mattéo quand elle l’a acheté. C’était en juin. Ils cherchaient un cadeau pour l’anniversaire de Charline ; son papa était en déplacement en Italie. Mattéo hésitait entre une tasse avec des myosotis et la tasse aux coquelicots. Il avait finalement choisi les myosotis pour sa maman et Madeleine avait acheté la tasse aux coquelicots ; elle pouvait ainsi s’imaginer avoir droit elle aussi à un cadeau. C’était comme si elle conservait un bout de Mattéo. Elle pose le livre et la tasse sur un plateau, verse un peu d’eau dans la théière en porcelaine pour la chauffer. Puis, la jette dans l’évier.
Elle dépose alors un petit sachet de « Earl Grey » dans le récipient et le recouvre d’eau. Pas besoin d’un grand sachet ce soir ; Amédée ne passerait plus. Elle met le minuteur en route, le dépose sur le plateau et porte le tout au jardin. Madeleine tente de se plonger dans son livre, mais son esprit s’échappe à chaque nouvelle phrase.
Les images affluent. Sa première rencontre avec Amédée. Ses yeux gris-bleu, Son regard profond. Ses mains fortes, solides, usées par les travaux de la terre. Ses mains rugueuses aux sillons profonds, comme elles-mêmes jardinées par la vie. Sa main qui lui offre une fraise, mûre à point. Une fraise du jardin voisin dans lequel il travaillait. Madeleine sourit, tourne les yeux vers le fond du jardin. « On dirait une midinette », rit-elle intérieurement. N’empêche que sans cette rencontre, sans cette fraise, sans cette main qu’elle aurait voulu toucher, caresser, saisir, elle n’aurait probablement pas acheté cette maison. En quelque sorte, elle l’a saisi cette main. Quelle folie quand elle y songe !
Elle si mesurée, si raisonnable, qui s’entiche d’un bambin de deux ans, quitte Paris pour s’installer au fin fond d’un village où il n’y a rien à faire, dans une maison à rafistoler avec un jardin immense, elle qui ne pouvait garder une plante verte dans son appartement sans la voir dépérir au bout de quelques jours. Il y a trop d’entretien pour elle, trop de choses à tailler, cueillir, arroser. Heureusement, Amédée l’a prise sous son aile. Oh ! Elle le rétribue pour tous les travaux de jardinage. Mais il la conseille aussi sur les fleurs à planter, la récolte et le stockage des fruits, il la dépanne quand elle a des petits soucis avec la maison.
Après la tempête de l’an dernier, la sachant seule, il était passé la voir et vérifier qu’il n’y avait pas de dégâts au toit. Il est attentionné et cela rend Madeleine confiante dans cet environnement qu’elle apprivoise peu à peu. Que serait-elle devenue sans lui ? Aurait-elle pu se rapprocher de Mattéo ? Vivrait-elle à Paris dans un petit studio, profitant de temps à autre d’une exposition de peinture ou d’un cinéma, au gré de son budget réduit. Certes, cela lui manquait un peu. Mais le coût de la vie ici lui permettait de passer quelques jours sur Paris quand le besoin était trop prégnant. Toujours prévenant, Amédée l’emmenait à la gare.
Quand il avait été su dans le voisinage qu’elle l’avait embauché pour s’occuper du jardin, ses voisins s’étaient empressés de la mettre en garde. Pensez-vous ! Une femme seule aux mains du séducteur du village. Il fallait que Madeleine se méfie : « Il en avait séduit plus d’une aux alentours. ». Certains allaient jusqu’à dire qu’il avait couché avec la moitié des femmes des environs et que dans son travail, il ciblait surtout les femmes seules : « La pauvre Elise, si elle savait ! »
La pauvre Elise semblait savoir que son Amédée était bel homme et qu’il plaisait aux femmes. En souffrait-elle ?
Madeleine se souvient de la première fois où il était passé la voir, après l’emménagement. Comment il l’avait abordée, un brin provocateur, jouant les désintéressés :
— Alors, qu’est-ce qui vous amène chez nous, la parisienne ? Y a pas grand-chose à faire ici. Contez-moi donc votre histoire !
Alors, Madeleine s’était lancée, avait brodé, inventé comme elle aime à le faire :
— Il était une fois, une petite fille belle comme un cœur.
Madeleine ignora le regard moqueur d’Amédée et poursuivit :
— Elle habitait auprès d’un bourreau. La porte à côté, dans un immeuble de bout de rue. Au-delà, c’était les champs, la campagne, le silence. Aussi s’efforçait-elle de ne pas faire trop de bruit pour ne pas attirer son attention et risquer de périr entre ses mains. Nul ne viendrait la sauver. Pour cela, elle s’entourait de mots. Des mots des livres et des histoires qu’elle se racontait. Des mots de tous les livres auxquels elle pouvait accoster. Elle s’entourait aussi de chiffres et de tableaux noirs, rêvant du jour où elle brillerait dans les yeux des enfants. Malheureusement, par un tour habile du bourreau qui était aussi magicien, elle devint comptable, de celui qui compte les chiffres et non les histoires.
Un jour, elle brava le souffle démoniaque du bourreau, affronta l’océan en larguant les amarres, affichant au grand jour consonnes et voyelles comme autant de voiles à son vaisseau. Elle accosta sur une plage de Dordogne par une belle journée de septembre.
Il était une fois une petite fille née un jour de septembre. Elle aimait rire, courir, sauter. Elle aimait grimper dans les arbres, nager parmi les poissons, voler dans les courants ascendants. Elle avait appris à abandonner, à s’éloigner du risque, à préserver sa vie. Elle avait appris la colère et la guerre, les soldats de plomb et les soldats armés. Un jour, elle oublia la colère. Elle partit les pieds nus sur le sable blanc de la plage. Elle marcha, erra sur le rivage, s’enfonça dans le territoire des fauves, affronta les requins. Et c’est ainsi qu’elle aboutit dans un coin du causse un jour de pithiviers.
C’est l’histoire d’une petite fille dont la maman aimait le pithiviers. Et là, je ne suis plus bien sûre de la réalité. Mais est-ce si important ?
— Parce qu’avant c’était la réalité ? demande Amédée
— Qui sait ? Et vous, qui êtes-vous ?
— Je suis un caractère, répond Amédée, se prenant au jeu.
— Quelle lettre ?
— Un I sûrement
— De la droiture et une pointe d’espièglerie, répond Madeleine.
— Et vous un h.
— Comme histoire ?
— Non, comme circonvolution, comme l’art de la boucle qui rend la lettre méconnaissable, répond Amédée.
— Au point de ne pas savoir si c’en est encore une, enchaîne Madeleine. J’ai toujours un temps de doute quand j’écris un h majuscule. Un h ou une h, d’ailleurs ? Je ne sais plus. Comme si l’écriture de la lettre en majuscule la rendait inintelligible en tant que lettre. Comme si c’était toute une histoire qui se brodait là sous mes yeux.
— Vous savez que certaines lettres, à l’origine, correspondaient à des objets, des animaux. Ainsi, le A était une tête de taureau.
— Je ne le savais pas.
— Pour ce qui est du h, je ne sais pas d’où il vient. Un jour, quand j’aurai le temps, j’aimerai trouver l’origine de chaque lettre, ses transformations ; c’est une partie de l’humanité qui y est contenu.
— Vous êtes un drôle de jardinier. J’en ai croisé un autre, il y a fort longtemps. C’était lors d’un voyage dans le désert. Il était épatant. Examinant la nature des sols, il faisait revivre pour nous, la verdoyance de chaque vallée. Le soir, il décryptait le ciel, indiquant chaque constellation, contant son histoire. Vous semblez avoir la même curiosité pour les choses qui vous entourent. Serait-ce un trait commun des hommes de la terre ?
— Je ne sais pas si cela a un lien. J’aime la terre. Elle me nourrit. Elle nourrit les familles dont j’entretiens le jardin. Elle est vivante. Elle nous parle. De ses joies, de ses peines. Il suffit de savoir l’écouter.
— J’avoue ne pas être très douée en la matière.
— Ce n’est pas un problème. Je vous apprendrai. Enfin si cela vous intéresse.
— Nous verrons. Pour le moment, j’aimerai surtout apprendre à m’intégrer dans le village.
— Rien de plus facile. Vous savez, ils ne sont pas si terribles. Un peu bavards parfois. Mais bon, rien de bien méchant. Invitez-les à l’apéritif et tout ira bien.
— Tout le monde ? demande Madeleine ahurie.
— Ne vous inquiétez pas, ils ne viendront pas tous. Et vous avez un grand jardin. Et je suis sûre que vous trouverez quelqu’un pour vous aider. Il suffit de demander. C’est comme cela que les choses fonctionnent ici. Mais attention, il ne faut oublier personne, surtout pas un notable. Sinon, gare à votre réputation, ajoute Amédée le sourire aux lèvres.
— Vous vous moquez j’espère ? interroge Madeleine subitement inquiète. Mais comment est-ce que je les connais moi les notables à ne pas oublier ?
— Bon, veuillez m’excuser Madeleine, mais l’heure tourne et il me faut encore passer chez madame le Maire. A ne pas oublier, madame le Maire, même si elle a divorcé d’avec Monsieur. Nous reparlerons de tout cela. Bonne soirée Madeleine.
— Bonne soirée Amédée.
— Et encore merci pour le thé.
Elle le voit encore s’éloigner d’un pas sûr et paisible, en la saluant de la main. Etrange conversation. Encore aujourd’hui, Madeleine ressent un léger malaise en repensant à celle-ci. Comment avait-elle osé lui parler de la sorte ? Comme si toute barrière s’était levée. Jamais elle n’avait osé échanger ainsi avec qui que ce soit d’autre. Armand n’aimait pas qu’elle joue ainsi avec les mots. Il aimait la sécurité des choses fixes et déterminées. Et elle aimait l’écouter. Avec lui, pas d’hypothèse, pas de question sans réponse, pas d’ambiguïté, pas de faux semblant. Pourtant, Dieu sait qu’il avait menti dans sa vie. Tout le contraire d’Amédée. Il semblerait que lui, ce soit l’ambiguïté qu’il affectionne. Dans les deux cas, le stratagème avait fonctionné et Madeleine s’était retrouvée prise dans les rets des deux hommes.
Un bruit fait la sursauter. Craignant que Mattéo n’ait appelé, elle se rend à l’étage, ouvre délicatement la porte de sa chambre. L’enfant dort à poing fermé, son doudou en équilibre sur son front. Rassurée, Madeleine redescend dans le jardin, sort en soupirant le sachet de thé de la théière. Trop infusé, encore une fois ! Comme si depuis qu’elle était arrivée à l’Hironde, le temps n’avait plus de prise sur les choses.
