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Tess déménage à Tahiti et va s'embarquer dans une incroyable aventure faite de rencontres, d'amitiés, de mystères et d'amour !
Une jeune fille, Tess, accompagne son père enseignant nommé à Tahiti. Elle rencontre dans ces lieux paradisiaques des amitiés inattendues comme cette jeune Tahitienne, ou ce chef de bande à l’abord rébarbatif, mais si séduisant. Elle découvre des endroits dont elle n’imaginait pas l’existence en compagnie d’un beau Tahitien aux tatouages de tortues.
Avec lui, elle est bien décidée à explorer une galerie volcanique au sein de la montagne, à la recherche d’un marae oublié. Dès lors, d’étranges évènements se succèdent. Qui a tenté de voler son ordinateur ? Quelle est cette Toyota rouge constamment sur sa route ? Pourquoi une vieille femme lui a-t-elle donné ce pendentif en forme de Tiki ?
Malgré les risques qu’elle devra surmonter, Tess n’aura de cesse de percer les secrets de ce marae perdu.
Aidez Tess à percer le mystère du marae perdu tout en découvrant l'île paradisiaque de Tahiti.
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Seitenzahl: 248
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Alain Marty
Le trésor du marae perdu
Roman Jeunesse
ISBN : 979-10-388-0169-1
Collection Passerelle
ISSN : 2729-2843
Dépôt légal : juin 2021
©Couverture Ex Aequo
©2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Dans la galerie légèrement en pente, une faible lueur filtre de quelque part, on ne sait d’où. Un gros scarabée qui s’est aventuré dans ces lieux tente obstinément de poursuivre son chemin, espérant découvrir nourriture abondante ou refuge acceptable.
Ce qui se trouve en travers de sa route est gris, rond, bien trop grand et sans aspérité pour qu’il puisse passer. Son cerveau gère cela : ce qu’il ne peut franchir, il le contourne. Évidemment il ne sait pas qu’il s’agit du radius de l’avant-bras d’un squelette, il sait seulement qu’il évite un obstacle. Il ignore superbement les côtes où sont attachés des restes de chair momifiée et des lambeaux de vêtements. Il passe rapidement sous l’os du bassin, s’aplatit sous le sacrum, longe le fémur puis le tibia, dérange un osselet d’une phalange de pied, et continue plus loin dans la semi-obscurité.
Longtemps, bien longtemps plus tard, ses antennes lui signalent qu’il vient d’entrer dans un endroit très vaste, pourtant il sait que ce n’est pas l’extérieur, il n’est pas encore arrivé.
Un nouvel obstacle ! C’est du bois, insurmontable aussi ! Il longe le coffre, indifférent à la fortune qu’il contient puisque ce n’est pas consommable par ses mandibules. Ses pattes lui transmettent des vibrations ! Inquiet, il s’immobilise un instant et ses antennes balaient l’espace autour de lui, mais il ne détecte aucun prédateur connu. Opiniâtre, il continue sa route vers son destin.
Serait-il habité par un taputapua, l’esprit démon du défunt qu’il a croisé ?
Mon père vient d’être nommé en Polynésie, à Tahiti.
Il nous en parlait depuis des années, cependant, ma mère ne souhaitait pas quitter son petit village auquel elle était très attachée. Avant que la terrible maladie ne l’emporte, sur son lit d’hôpital elle lui a demandé qu’il réalise son rêve, qu’elle sera heureuse là où elle sera de le savoir heureux lui aussi, il a promis.
Tous les deux, nous avons ressenti beaucoup de peine, puis nous nous sommes consolés peu à peu. Il a déposé sa requête à la fin de l’année passée, il est spécialisé dans l’éducation des enfants en difficulté scolaire et il a été accepté. Nous allons nous installer avant la rentrée des classes qui aura lieu mi-août.
Je viens d’avoir seize ans et je m’appelle Tess.
Je me souviendrai toute ma vie de notre arrivée sur l’île, après un voyage où je n’ai pas beaucoup dormi malgré les sièges très confortables de «Air Tahiti Nui». Papa m’avait laissé la place près du hublot et j’ai pu bénéficier d’une magnifique vue générale quand l’avion a viré sur l’aile avant d’atterrir à l’aéroport de Faa’a, sur cette bande noire qui me semble si étroite et en contraste avec les bleus du lagon tout proche. J’adore ce nom de Faa’a où toutes les voyelles se prononcent et il me tarde d’apprendre cette langue chantante. Je n’y suis pas obligée m’avait dit mon père, tout le monde parle le français, mais j’ai une boulimie de tout savoir sur cet endroit qui se trouve aux antipodes de mon pays et où je vais passer quelques années de ma jeunesse.
Après un atterrissage impeccable, nous patientons pour atteindre la porte de sortie où les hôtesses souriantes nous souhaitent un bon séjour.
Le choc !
Un tarmac surchauffé, et ce n’est pas la saison chaude, paraît-il, le ciel est lumineux, des odeurs de carburant montent à mes narines et sur le sol de gros scarabées se déplacent sans se presser. À l’ombre d’un bâtiment, des musiciens jouent un air local, c’est l’accueil traditionnel tahitien.
Dans le grand hall pour récupérer les bagages, je regarde avec curiosité des tourniquets avec des rubans caoutchoutés où défilent les valises, il faut repérer la sienne au passage, sinon elle repart derrière la cloison et c’est bon pour un tour de manège supplémentaire. La mienne arrive enfin avec sa sangle bleue, toute petite entre deux énormes malles. Avec papa, nous avons décidé d’un commun accord de couper totalement les cordons avec notre ancienne existence, nous avons pris le minimum pour nous vêtir, nous achèterons tout sur place. Comme souvenirs, je n’ai conservé que des photos, tout le reste a été vendu, donné, nous commençons une nouvelle vie.
Dans le hall de sortie, Tahiata, la jeune collègue de mon père nous attend avec un petit panneau sur lequel est inscrit mon prénom, gentille attention, elle va nous conduire à notre nouvelle maison. Avec un grand sourire, elle nous décore tous les deux d’un gros collier de fleurs blanches et parfumées, j’en pleurerais presque.
— Soyez les bienvenus, dit-elle avec un accent charmant.
Je n’entends pas ce qu’ils se disent avec papa, je suis fascinée par cet endroit, par ses odeurs, par la montagne que j’aperçois et qui semble si proche. Nous arrivons sur le parking où est garée la voiture de Tahiata, je n’en connais pas la marque ; elle nous ouvre le coffre pour déposer nos valises. Je note qu’elle porte une fleur de Tiare au-dessus de son oreille gauche, son cœur est pris, première information que j’ai recherchée sur Internet avant de partir.
— Tu es bien une fille, m’avait dit mon père en souriant.
Il a dû croire que c’était pour moi que je me renseignais, il s’est trompé, c’est pour lui. Je suis possessive et je ne voudrais pas qu’il remplace maman, du moins pas trop vite, elle est encore trop présente en nous. Assise à l’arrière, je regarde défiler les arbres sur les côtés, toutes ces essences inconnues me fascinent. Nous suivons une petite route en lacet et j’écoute distraitement les échanges entre mon père et Tahiata.
— Vous êtes à Puna’auia, votre maison, votre fare, comme on dit ici, est en hauteur et ton école est en bas ainsi que l’arrêt du bus scolaire que devra prendre Tess pour le lycée Paul-Gauguin, mais il te sera nécessaire d’acquérir rapidement une voiture pour vos déplacements. Si tu veux, je connais un bon vendeur.
Sur l’instant, j’ai l’impression qu’ils se tutoient entre collègues, et puis je me souviens que le «tu» est d’usage en Polynésie.
— Je te fais confiance.
— Je vous laisse vous installer, je vous ai déposé un petit stock de nourriture. Je reviendrai demain après-midi pour vous montrer où se trouvent les magasins, et nous irons choisir un véhicule.
— Parfait.
Nous sortons de la route pour un sentier à flanc de montagne et nous atteignons rapidement un parking herbeux à côté de notre nouveau logis. Ce qui me frappe immédiatement, c’est la grande terrasse sur l’arrière avec une rambarde au-dessus du vide.
— Voici où habitait votre prédécesseur, vous n’avez pas de piscine, le loyer dépasserait ce que vous avez souhaité.
— C’est parfait, si nous voulons nous baigner nous avons tout le lagon à notre disposition.
— Il vous faudra bien choisir les endroits, je vous les indiquerai, sinon il est préférable de mettre des chaussures pour protéger les pieds quand on n’est pas habitué.
Celui que mon père remplace n’a pas réussi à s’acclimater, il paraît que ce n’est pas facile pour un métropolitain comme ils disent, le manque du pays se fait vite sentir. Pour l’instant, pour moi, c’est le paradis.
Nous entrons par un couloir avec les sanitaires sur un côté et un débarras de l’autre. Au centre, une cuisine-séjour avec une baie qui donne sur la terrasse, et deux chambres de part et d’autre. Papa me laisse choisir la mienne, j’ai un coup de cœur immédiat pour celle de droite, plus petite. Un grand lit, une armoire et une commode, une fenêtre avec vue sur la végétation et en biais sur la terrasse, les branches d’un arbuste avec des feuilles touffues viennent presque toucher le vitrage. Celle de mon père est similaire, plus vaste avec deux armoires et une commode également.
Tahiata nous quitte en nous rappelant qu’elle reviendra demain après-midi.
Il me suffit de quelques minutes pour vider ma valise et mon petit sac. La fenêtre largement ouverte, je me jette sur mon lit, les bras en croix. Une nouvelle vie commence !
J’ouvre un œil. Il fait nuit !
J’ai raté le repas. Affolée, je me lève d’un bond, sur la table une assiette m’attend. Papa est installé sur la terrasse dans un fauteuil confortable, je prends place près de lui. Il contemple les belles villas à flanc de colline, au loin on aperçoit la piste de Faa’a et les lumières de la capitale Papeete, plus à droite.
— Je suis désolée, je me suis endormie.
— Ne t’inquiète pas, c’est la fatigue du voyage et le décalage horaire, dans notre village le soleil est déjà levé.
— Tu regrettes ?
— Pas un instant !
Il me prend dans ses bras et nous restons ainsi sans bouger un long moment.
— As-tu mangé ? Tu n’as mis qu’une assiette.
— J’ai grignoté, il nous faudra un peu de temps pour que tout s’équilibre. Viens voir, Tahiata nous a laissé un peu de tout.
Effectivement, le buffet est bien rempli et des coupes regorgent de fruits. Je remarque un papier, il s’agit de la liste des courses dont le total me semble disproportionné.
— Oh là ! Ça coûte une fortune !
— Pas de panique, ce sont des «francs Pacifique», à son retour nous irons à la banque pour que je change mes euros et je la rembourserai, je vais aussi ouvrir un compte et faire virer une grande partie de mes avoirs.
— Tu ne soldes pas ton compte en France ?
— Je pourrais, mais tu sais ce qui s’est passé pour celui que je remplace.
— Oui, il pensait s’installer définitivement et il n’a pas tenu trois ans.
— C’est pour cela qu’il ne faut pas couper absolument tous les ponts.
Tout en discutant, j’ai porté mon choix sur une mangue magnifique. Je la pèle avec soin et je commence à la croquer, elle fond dans ma bouche.
— Incroyable !
— Eh oui ! C’est la différence quand on vit là où elles poussent.
Nous restons très tard sur la terrasse après avoir allumé des bougies odorantes censées chasser les insectes piqueurs. Une à une, les lumières des villas et de la ville s’éteignent. Il est temps de passer notre première nuit, si loin de notre ancien chez nous. Je n’ai aucun regret, nous n’irons plus sur la tombe de ma mère, mais elle est en nous et ne nous quittera jamais.
Je rêve d’un étrange oiseau avec un énorme bec orange qui creuse un trou dans le tronc d’un cocotier comme un pivert, avant de réaliser que l’on frappe à ma porte.
— Oui ?
— Debout, Tess, il faut essayer de se caler sur les heures locales.
Je suis bien d’accord. Comme je n’ai pas fermé les volets, le soleil inonde mon lit de ses rayons. Plus besoin de robe de chambre, de toute façon je n’en ai pas emporté dans mes bagages et ce serait une dépense inutile.
— J’ai déjà frappé, mais tu dormais encore, je n’ai pas voulu te réveiller.
— Tu aurais dû, n’hésite pas une prochaine fois, j’ai envie de profiter de mes journées comme chez nous… enfin, notre ancien «chez-nous».
Papa a préparé une salade de fruits sur la petite table de la terrasse et il me sert un chocolat fumant dans un bol, de quoi me mettre en forme rapidement. Il me tarde de prendre connaissance du planning du jour.
— Quel est le programme ?
— Si tu le veux bien, nous allons tenter d’atteindre le sommet de la colline où nous sommes, nous aurons certainement une vue extraordinaire sur l’île.
— Ça me va !
Nous avons déjà «une vue extraordinaire» devant les yeux, mais il sait bien que je suis tenaillée par le démon de la découverte.
Dans le minimum emporté, je trouve un short et un tee-shirt, les chaussures sont celles du voyage, des tennis passe-partout. Mon père est habillé presque à l’identique, sauf que lui est en kaki et moi en blanc.
Lorsque nous arrivons à hauteur de la route, un groupe de jeunes chahutent un peu plus bas, ils nous ont aperçus et nous suivent tout en restant à bonne distance.
Je me doute que les nouveaux venus attirent la curiosité. Je les entends pouffer comme peuvent rire des ados lorsqu’ils se moquent de quelqu’un. Comme je n’ai pas les jambes torves ni les reins trop cambrés, ils ne peuvent ironiser que sur ma peau trop blanche, ce n’est pas important, dans quelques semaines elle sera dorée et les filles seront jalouses de mes cheveux blonds frisés.
Un kilomètre plus loin, les pas se rapprochent, nous conservons le même rythme de marche et deux filles qui doivent avoir plus ou moins mon âge nous dépassent.
— ’Ia ora na ! disent-elles en cœur.
— Bonjour ! répondons-nous.
Papa a bien compris qu’elles aimeraient amorcer une conversation, mais qu’elles n’osent pas. Toutes les deux sont très brunes, l’une plus âgée aux cheveux très longs, l’autre avec la peau plus sombre et des cheveux plus courts qui lui tombent au niveau de sa nuque.
— Nous ne connaissons pas le coin, le sommet est-il facile à atteindre ?
— Le sommet ? Tout en haut ? nous demande la plus âgée.
— Oui. Est-ce loin ?
— C’est le mont ’Orohena, le plus haut de l’île à plus de deux mille mètres, il faut de bonnes chaussures et de l’entraînement, et je ne crois pas que ce soit le meilleur chemin pour y arriver, c’est dangereux et vous allez vous perdre.
— Tu as raison, il n’est pas dans notre intention d’aller jusque-là, et la route doit s’arrêter bien avant.
— Encore quelques minutes de marche, après tu vas trouver des sentiers où des 4X4 peuvent s’aventurer… si on connaît.
Je suis à nouveau surprise par ce tutoiement avant de me souvenir que c’est la règle, il faut que je m’y habitue rapidement. Nous avançons côte à côte quelques centaines de mètres, puis on fait une pause pour souffler sur un terre-plein.
— Je crois bien que nous allons interrompre ici notre première sortie.
— Vous venez passer des vacances ?
— Pas vraiment, répond mon père, je suis affecté au collège de Puna’auia.
— Est-ce toi qui remplaces monsieur Dubois ?
— Il me semble que c’est son nom en effet, et ma fille Tess ira au lycée Paul-Gauguin où son inscription a été faite par correspondance, nous ne pouvions pas être là en juin, nous sommes seulement arrivés hier.
— Super ! Je suis au lycée professionnel Saint Joseph de Puna’auia, je m’appelle Moeani.
— Moi c’est Eeva, réplique son amie, je vais aussi à Paul-Gauguin, nous nous reverrons certainement, dit-elle en s’adressant à moi, avec quels professeurs es-tu ?
— Je l’ignore, je n’ai pas prêté attention.
— Si tu veux, je te montrerai où se trouve l’arrêt du bus et je te guiderai la première journée.
— C’est très gentil merci, mais on pourra peut-être se rencontrer d’ici là ?
— Ce sera avec plaisir, ajoute-t-elle avec un grand sourire, je sais où vous habitez, je peux venir cet après-midi.
— Nous avons encore beaucoup à faire, demain ce sera bien.
— D’accord, à demain.
— À demain !
— Nānā…
Elle s’éloigne avec son amie en nous faisant un signe bizarre de la main qu’elle agite dans le vide, ce doit être local.
Dans le réfrigérateur, nous découvrons du poisson enveloppé dans du papier : une bonne initiative de Tahiata. Cela crée une nouvelle problématique : arrêter de manger des plats tout prêts depuis que maman n’est plus de ce monde et commencer à vraiment cuisiner.
Pari relevé, à deux nous trouvons le matériel nécessaire pour cuire la bête sur une sorte de poêle métallique que l’on pose sur des plaques électriques, nous ne sommes pas certains du bon usage, mais le résultat est satisfaisant, très satisfaisant je dois dire, à condition de prendre un gant de protection pour saisir la queue brûlante de la poêle. Nous sommes fiers de nos premiers pas. J’ajoute sur la liste des courses déjà longue, un manuel pour cuisiner le poisson à la tahitienne. Pour le dessert, les fruits préparés ce matin par papa sont largement suffisants.
Notre faim apaisée, nous nous laissons aller à une douce somnolence dans les bras des fauteuils confortables de la terrasse ; malheureusement, la venue proche de notre guide nous oblige à nous lever pour la sortie prévue, nous serions bien restés ainsi jusqu’au soir.
Tahiata n’arrive que vers quinze heures, nous l’attendions pour quatorze heures, il nous faut oublier nos rendez-vous à la minute près, ici on prend le temps de vivre, il va falloir nous désintoxiquer ! Elle porte une robe très simple, bleue à motifs blancs, mais qui la moule tellement qu’on pourrait distinguer des grains de beauté sous le tissu. Mon père ne semble pas s’en rendre compte, aurait-il des problèmes de vue ? Sa fleur se situe toujours au-dessus de l’oreille gauche, ce qui ne me rassure qu’à moitié.
Nous prenons place dans sa petite voiture, moi à l’arrière évidemment, et en route pour la découverte.
Très vite nous arrivons à la route principale.
— Regardez ! Les distances sont signalées par des points kilométriques, que l’on nomme en abrégé «PK», dont l’origine se trouve devant la cathédrale de Papeete, c’est le PK 0.
— Comme en France, le parvis de Notre-Dame est aussi le point zéro des nationales, réplique mon père.
— Exactement, avec la particularité que les distances se calculent dans les deux sens, puisque vous allez revenir au même endroit après avoir effectué de tour de l’île, soit par l’est, soit par l’ouest.
Notre premier arrêt est devant la banque Socredo, une grande banque locale que papa avait déjà contactée, il ne reste que des formalités administratives à accomplir. Pour ne pas se montrer indiscrète, Tahiata nous laisse, elle nous reprendra un peu plus tard. Je suis en admiration devant ces employés qui ne sont pas stressés, il nous faudra un peu de temps d’acclimatation, mais je trouve que ce sera plus sympa que dans notre région d’origine. Les virements devraient se faire dans les quarante-huit heures ; papa change la somme importante qu’il avait sur lui pour des francs Pacifique, les billets sont magnifiques, mais les gros montants m’angoissent, là aussi il faudra que je m’y habitue.
Tahiata arrive juste pour nous récupérer et quelques PK plus loin, nous nous arrêtons devant un supermarché.
— Cette grande surface est installée ici depuis de nombreuses années, vous pourrez y faire vos courses les plus urgentes avant de découvrir les autres commerçants de l’île.
— Dans l’immédiat, il nous faut surtout des serviettes de bain pour utiliser après la douche, nous ne pouvions pas les mettre dans nos valises, nous reviendrons plus tard quand nous aurons une voiture.
— Pas de souci, je vous guide.
J’ai l’impression de manquer de tout et j’aurais bien dévalisé le magasin, heureusement je sais être raisonnable tout en ayant repéré le rayon fringues qui sera ma prochaine priorité. Si papa se contente d’une grande serviette bleue à rayures blanches, je craque pour une «spéciale touriste» avec des cocotiers au-dessus d’une plage paradisiaque. Je suis abasourdie par la somme astronomique demandée que mon père paie sans sourciller. Je décide de ne plus tenter de convertir nos acquisitions en euros et de m’adapter le plus rapidement possible à ces nouveaux montants.
La troisième halte s’effectue devant un garage, à côté duquel sont alignées des automobiles à vendre. Tahiata nous conduit au patron qui semble nous attendre, elle avait dû le prévenir. Je suppose qu’il connaît nos capacités financières, il n’essaie pas d’inciter mon père à acheter de magnifiques Américaines ou Japonaises ni des 4X4 avec d’énormes roues, mais il nous présente des véhicules de moyenne gamme, une dizaine, ce sont des voitures d’occasion en très bon état.
— Nous irons certainement visiter l’intérieur du pays, il nous faut donc un tout-terrain, précise papa.
Le patron, d’un geste de la main, nous indique un 4X4 de teinte grise dont les chromes brillent au soleil.
— Dans ce cas, le choix devrait être vite fait, puisque tu n’as pas besoin d’un plateau à l’arrière.
— Tu as bien deviné.
Je tique à nouveau en entendant ce tutoiement, tellement plus sympathique que notre «vous» de politesse, encore une habitude à changer d’urgence. Je déglutis avec difficulté devant le prix affiché, j’ai du mal à m’y faire. Mon père sort une calculette de sa poche et s’absorbe dans ses chiffres.
— Si tu paies au comptant, je te fais une remise de dix pour cent…
Nouveau tapotage de la calculette…
— C’est d’accord !
J’ai envie de sauter de joie, nous avons un superbe 4X4 !
— Par contre, je suis en attente du transfert des fonds depuis la métropole… deux jours, pas plus.
— Ce n’est pas un problème. Nous allons remplir les documents et je vais demander à ce qu’il soit prêt rapidement. Comme tu es présenté par Tahiata qui est de la famille, je vais te prêter gracieusement une voiture. Il te suffira de revenir lorsque ton compte sera approvisionné et nous ferons l’échange.
Nouvelle attente. Comme les papiers ne m’intéressent pas, j’en ai vu assez à la banque, je regarde de plus près notre acquisition.
— Te plaît-il ?
Je sursaute en entendant une voix virile et chantante toute proche. Un grand gaillard aux bras tatoués, et au tee-shirt orné de traces de cambouis se trouve juste derrière moi, il est âgé d’une vingtaine d’années.
— Oui, beaucoup.
— Je le connais bien, j’ai réparé un essieu l’année dernière, ton père a fait un bon achat. S’il y a le moindre problème, il suffit de le ramener, ce serait très surprenant.
Très intimidée, je ne sais pas quoi dire. Je l’observe déposer des protections pour ne pas salir l’intérieur avant de l’emmener à l’intérieur du garage.
— Tu regardes mes tatouages ?
— Heu… oui...
— Aimerais-tu en avoir aussi ? C’est la mode en ce moment.
— Je n’y ai pas encore songé.
— Pour nous, ils ont une signification profonde, ce n’est pas comme les métropolitains qui cherchent juste à «faire joli» ou bien souhaitent inscrire le nom du copain ou de la copine. Pour les Polynésiens, ils représentent ce que nous sommes ou ce que nous voulons être.
Il s’interrompt et constate que je regarde son bras couvert de tatouages sombres.
— Là, dit-il en montrant son épaule, c’est une tortue, elle symbolise la famille qui compte beaucoup pour moi, il existe aussi d’autres explications.
Je hoche la tête sans répondre, il m’impressionne.
— Normalement, c’est réservé aux hommes, mais si un jour tu es tentée, viens me voir je te conseillerai ; pour toi il faut des couleurs, du rouge, du vert… tu demandes Pauro, c’est mon nom, il signifie Paul, dans ta langue.
— D’accord.
Je ne veux pas le contrarier, mais je n’ai aucune envie de me faire percer la peau par des aiguilles, je n’ose pas lui dire de peur qu’il me prenne pour une fille douillette.
Les transactions sont terminées, ils ressortent du garage et le patron se dirige vers une voiture qui aurait bien besoin d’une couche de peinture et l’amène jusqu’à nous. Tout le monde remercie tout le monde, et même si je grince un peu des dents devant les grands sourires qu’échangent papa et Tahiata, je suis bien consciente de l’aide inestimable qu’elle nous a apportée.
— Vas-tu retrouver la route tout seul ? demande-t-elle à mon père.
— Je pense que oui, j’ai observé attentivement le trajet et j’ai pris des repères. Par contre, je dois te rembourser ta note pour les courses, je ne me souviens plus de la somme.
— Ça peut attendre, je reviendrai bientôt.
Il me semble qu’il s’agit d’une bonne excuse, et je vérifie une nouvelle fois que sa fleur est bien sur l’oreille gauche.
En sortant du garage, je remarque une Toyota rouge stationnée sur le côté, elle est magnifique, mais je préfère notre 4X4, plus sobre.
Il est trop tard pour repasser au supermarché, il faudra bien toute la matinée de demain pour nos achats. Nous arrivons à notre fare sans encombre, je n’hésite pas à applaudir les capacités de papa pour retrouver notre habitation.
Le matin, des bruits de bols me tirent de mon sommeil réparateur, il est temps de déjeuner, la journée va encore être bien occupée.
Avant notre départ, je me souviens de Eeva qui doit venir, alors je lui laisse un petit mot sur la porte.
J’admire mon père qui retrouve si facilement la bonne direction, à sa place je serais perdue. Au supermarché, nous remplissons comme prévu le coffre de la voiture et nous reprenons la route.
À un moment, malgré mon peu de connaissance des lieux, j’ai comme un doute.
— Es-tu certain que c’est par là ?
— Bravo ! répond-il avec un grand sourire, nous allons au marché de Papeete.
— Ouiiiii…
Cette capitale n’a rien qui me rappelle Paris, le dépaysement est total avec des noms de rue qui font rêver : «rue des Poilus tahitiens», «avenue du Prince Hinoi», «avenue du Chef Vairaatoa». Nous réussissons à nous garer sur l’une des rares places libres. Toutes les odeurs sont sublimées, et avec la circulation intense, celle qui attaque le plus mes narines est celle qui vient des gaz d’échappement, je m’y habitue rapidement.
Ce marché, je l’avais vu sur Internet, mais d’y pénétrer «en vrai», je n’ai pas de mots pour décrire ce que je ressens, il me faudrait des yeux tout autour de la tête. Toutes ces marchandes avec leurs robes aussi colorées que les fruits — pour moi exotiques — qu’elles proposent, ainsi que toutes sortes de poissons, même de très gros… une féérie, non seulement pour les yeux, mais également pour les oreilles avec toutes ces voix chantantes où se mélangent le français et le tahitien.
Je suis dans un songe éveillé !
À l’étage, nous trouvons toutes sortes de boutiques avec des employées qui nous laissent regarder tranquillement sans être sur notre dos. Je craque pour une robe à motifs qui rappelle un peu celle que portait Eeva. Je ne cherche pas à lui ressembler, mais il est tellement important pour moi de me fondre du mieux que je peux dans la population locale, ce que ma blondeur ne rendra jamais possible.
Je commence à ressentir une petite faim, nous allons au café Maeva. Nous choisissons des brochettes aux légumes, un classique, délicieux !
Nous reprenons la voiture pour suivre au bord de mer, le boulevard Pōmare, en se promettant d’y revenir plus longuement pour admirer les bateaux. Comme ce paquebot japonais à quai, dont les passagers se ruent, d’après mon père, chez les marchands de perles ; plus loin ces trimarans à l’ancrage font rêver aux grands navigateurs, ceux qui abandonnent tout pour faire le tour du monde. Je me sens solidaire avec eux, moi la jeune Française qui quitte son pays pour aller vivre de l’autre côté de la Terre.
À peine arrivés à notre fare, j’ai la surprise de découvrir un mot qui s’est ajouté au mien : «je reviendrai plus tard, profite bien », signé Eeva, elle n’a pas oublié.
J’aide mon père à tout ranger, ou bien il m’assiste, je crois bien que ce travail d’équipe se partage équitablement. Sans perdre une minute, je me dépêche pour prendre une douche avant lui, le but étant de me précipiter dans ma chambre et d’enfiler ma belle robe. Je suis une fille et je veux me plaire à moi en premier chef.
Un coup de sonnette annonce une visite et papa, qui sait que j’attends ma nouvelle copine, n’intervient pas. En ouvrant, je suppose que ma déception se lit sur mon visage, c’est Tahiata.
— Tu es bien jolie avec cette robe, elle te va très bien.
En tout cas, elle n’a rien laissé paraître de mon accueil un peu froid, mon père s’empresse au-devant d’elle, nous avons le temps, elle ne va pas s’envoler !
— Je suis venue voir si tout se passe bien, s’il vous manque quelque chose…
— Nous le saurons certainement peu à peu, mais comme nous avons rapidement eu une voiture grâce à toi, nous pourrons facilement y pallier.
J’hésite entre les suivre pour les surveiller ou retourner dans ma chambre. Je décide qu’il est plus raisonnable que je reste avec eux. Je fais semblant d’examiner le contenu d’un buffet tandis qu’ils s’installent sur la terrasse.
— As-tu un téléphone pour que nous puissions nous joindre, si tu as des questions ?
— Pas encore, nous avons clôturé nos abonnements en France, dès que j’aurai mon compte approvisionné à la banque, je vais en acquérir pour nous deux.
— Tess devait avoir des amis, un petit copain certainement ?
— Rien de sérieux, nous faisons table rase du passé. Nous avons décidé de faire des courriers avec de jolis timbres pour la famille et pour quelques amis que l’on peut compter sur les doigts. Les écrits restent.
— C’est une sage philosophie.
— Je vais également acheter deux ordinateurs, si tu connais aussi de bons vendeurs ça peut m’intéresser.
— Je vais te donner une adresse à Papeete.
