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Edmond About

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Beschreibung

"Le Turco" est un roman d'Edmond About, publié en 1857, qui explore les thèmes de l'identité, de l'Orientalisme et des relations franco-turques à une époque où la France s'illustre dans la compréhension et la représentation des cultures orientales. Le style littéraire d'About mêle satire et réalisme, révélant un sens aigu de l'observation et une ironie mordante envers les préjugés de l'époque. À travers le personnage de l'officier turc, le lecteur est entraîné dans une aventure qui confronte les stéréotypes et questionne les notions de civilisation et de barbarie, tout en offrant une critique sociale des élites françaises du XIXe siècle, ainsi qu'un éclairage sur la complexité des interactions interculturelles. Edmond About, né en 1828, était un écrivain et journaliste français dont les œuvres se caractérisent par une profonde réflexion sur la société et la politique. Son éducation et son parcours dans le milieu journalistique l'ont sensibilisé aux problématiques sociales de son temps, y compris les rapports entre l'Orient et l'Occident. Ses expériences au Moyen-Orient l'ont sans doute influencé dans l'écriture de "Le Turco", où il intègre ses observations sur la culture turque et la perception occidentale, tout en cherchant à critiquer les préjugés et les stéréotypes dominants. Je recommande vivement "Le Turco" à tous ceux qui s'intéressent à la littérature du XIXe siècle, aux relations interculturelles et à la critique sociale. Ce roman, à la fois divertissant et engagé, offre une perspective fascinante sur un monde en pleine mutation, tout en remettant en question les idées préconçues que l'on peut avoir sur l'Orient et ses habitants. La plume d'About, à la fois incisive et lucide, vous captivera et vous incitera à réfléchir sur les dynamiques de pouvoir et d'identité.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Edmond About

Le Turco

Publié par Good Press, 2023
EAN 4064066440428

Table des matières

I
II
LE BAL DES ARTISTES.
I
II
III
LE POIVRE.
L’OUVERTURE AU CHATEAU.
I
II
TOUT PARIS
LA CHAMBRE D’AMI
I
II
CHASSE ALLEMANDE.
L’INSPECTION GÉNÉRALE.
I
II
III
LES CINQ PERLES.

I

Table des matières

Nous nous sommes connus à Biskra pendant une année, mais l’intimité n’est guère venue qu’au sixième ou septième mois. On nous avait annoncé un sous-lieutenant qui venait de Saint-Cyr, et qui était comte. Une nouvelle figure, c’est toujours curieux. Si l’on n’était pas petite ville dans une oasis, où le serait-on ? Les uns disaient: C’est quelque protégé que l’on met aux tirailleurs indigènes pour qu’il avance plus vite ; les autres se préparaient à le mener rondement, s’il faisait trop son gentilhomme. Quatre ou cinq fils de famille, plus ou moins décavés dans les tripots de Paris, attendaient ce renfort avec impatience pour fonder une succursale du faubourg Saint-Germain. « Vous êtes bien bons enfants, leur disais-je ; un comte qui aurait quatre sous de chez lui viendrait-il s’ensabler à Biskra ? » Les commentaires étaient épuisés, et l’on commençait à parler d’autre chose, lorsqu’il arriva un beau matin.

Je le vois encore à cheval, précédé d’un spahi et suivi du mulet qui portait ses bagages. Il n’était ni grand ni beau, et il avait l’air d’un enfant chétif. Pas un poil de duvet sur sa petite figure maigre, et un nez que l’absence de moustaches faisait encore paraître plus long. La force lui manquait un peu quand il mit pied à terre ; il n’aurait pas fallu le secouer bien fort pour le faire tomber en syncope. Ses amis par anticipation le conduisirent ou le portèrent au logement qu’ils lui avaient retenu ; il prit un bain, se mit au lit et ne reparut pas de la journée.

Ce déballage de poupée amusa la garnison. Le contraste était vraiment trop drôle entre ce sous-lieutenant de demoiselles et les lascars à tous crins qu’il venait commander. Tout ce jour-là, au café, au cercle, dans les rues, on s’abordait en disant: As-tu vu le turco ? que penses-tu du turco ? Pour un turco, voilà un drôle de turco. » Le nom lui en resta pour la vie, c’est-à-dire pour l’année. Enfin son brosseur même trouvait ce nom plus commode à prononcer que celui de Gardelux et l’appelait respectueusement: Sidi Turco.

La seconde impression fut à son avantage. Dans les visites qu’il fit, dans la bienvenue qu’il nous offrit, dans les heures toujours si longues d’une garnison oisive, il se fit mieux connaître et mieux apprécier. Sa politesse était cordiale et sans hauteur ; il s’associa d’emblée à notre train de vie et refusa de faire bande à part avec la jeunesse dorée, ou dédorée. On sut bientôt qu’il apportait au milieu de nous un grand fonds de bonne volonté et une belle instruction militaire. Entré le cinquantième à l’école, il en était sorti dans les douze premiers ; c’était lui qui avait choisi les tirailleurs indigènes lorsque l’état-major lui était ouvert. On vit qu’il montait à cheval non pas comme un élève de manége, mais comme un homme qui a eu son premier poney à quatre ans. Les soldats de sa compagnie, après l’avoir un peu tâté, sentirent qu’il avait la main ferme et lui obéirent ni plus ni moins que s’il eût eu cinq pieds six pouces. Bref, au bout de six semaines, il était posé comme pas un dans la garnison de Biskra. Seulement les peaux fines de sa caste s’étonnaient qu’un garçon si bien né, émancipé par acte authentique et libre de manger vingt-cinq mille livres de rente, n’eût rien à leur conter sur ces mesdemoiselles Amanda, Nina et Lobélia, de Paris. Sur ce chapitre, il était presque neuf, ou du moins très-discret. J’ai surpris par hasard une espèce de liaison entre lui et une danseuse de la tribu des Ouled-Nayl ; mais je doute qu’il l’ait gardée longtemps, et surtout que le cœur fût de la partie. Son cœur était ici, et drôlement placé, comme la suite vous le prouvera.

Notre amitié a commencé par les échecs, où il était d’une jolie force: il me rendait la tour, à moi qui ne suis pas mazette. Pour varier nos plaisirs, nous montions à cheval, nous chassions le sanglier, nous poussions des reconnaissances vers le tombeau de Sidi Oq’ba ou les ruines de Zaatcha. Nous flânions à pied par la ville dans cet uniforme de fantaisie que l’on sait: la longue chemise de soie tombant jusqu’aux pieds, les babouches et le large chapeau de paille particulier aux chefs du sud ; rien de moins, rien de plus. Quand la chaleur était trop forte, nous allions nous baigner dans un de ces canaux qui arrosent les racines des arbres. Je possédais en commun avec neuf ou dix de mes camarades une cage construite au sommet de trois palmiers, à vingt mètres du sol. On y montait en sortant du bain par une échelle de corde et l’on s’y étendait en jantes de roue, les pieds au centre, les têtes à la circonférence. Cette station placée entre le ciel et la terre nous procurait des siestes ineffables. Le thermomètre avait beau marquer quarante-cinq degrés, nos alcarazas nous donnaient quelques gouttes d’eau fraîche, et si quelque semblant de brise agitait l’air, c’était pour nous. Le soir, on s’asseyait dans la niche d’un café maure, ou bien les officiers se retrouvaient dans ce merveilleux cercle d’Aumale, où les gazelles, les autruches et les produits les plus singuliers du désert s’acclimatent un peu mieux qu’à Paris. On a beau dire, c’est une jolie garnison que Biskra ; si seulement l’eau n’y était pas si mauvaise !

Ce que j’aimais surtout dans la conversation du turco, c’est que j’y apprenais tous les jours quelque chose. On croit en savoir long quand on a passé dix ans au collége ; ce bambin-là qui n’avait pas fait ses classes m’étonnait et m’humiliait un peu. Non qu’il fût homme à se vanter de rien ; il se serait plutôt caché de sa science: il fallait l’occasion pour lui délier la langue. Une double inscription latine et grecque sur un fût de colonne indignement rongé l’amusa pendant un quart d’heure. Voilà, montre en main, le temps qu’il mit à la copier, à la rétablir et à la traduire sur une feuille de son carnet. Moi, j’ai des bras, j’avais déterré la colonne ; mais du diable si j’aurais pu déchiffrer le premier mot ?

Il avait le cerveau farci de choses curieuses ; en me promenant avec lui, je m’initiais peu à peu à l’histoire, à la botanique, que sais-je ? Il connaissait l’Afrique par principes mieux que moi, Africain depuis cinq ans et capitaine depuis trois !… Un jour, il m’expliqua que le grand désert était une mer desséchée, que l’eau pouvait rentrer chez elle tôt ou tard, qu’on pourrait même l’y ramener par un travail analogue au percement de l’isthme de Suez, car enfin le Sahara est à vingt-sept mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée ! Saviez-vous ça ? Moi, j’en fus transporté: mon imagination prit le galop ; je passai toute la nuit à rêver la fabrication d’une grande mer intérieure qui isolerait notre colonie algérienne, nous mettrait à l’abri des nomades, permettrait à la marine française d’aborder à Biskra, comme à Oran ou à Philippeville, et de l’autre côté ouvrirait l’Afrique tropicale aux explorateurs de mon pays ! J’avais la fièvre. Le lendemain, quand j’offris au turco d’entreprendre l’affaire à nous deux, il me dit en souriant: « Tu veux donc bien du mal aux Écossais et aux Suisses ? » Et il me fit la théorie la plus curieuse sur les glaciers d’Europe qui fondent chaque année au vent du Sahara: si ce vent-là courait sur l’eau au lieu de passer sur le sable, il arriverait tout rafraîchi par l’évaporation ; les glaciers, ne fondant plus, gagneraient de proche en proche, la Suisse et l’Écosse seraient gelées, et le climat de la France à jamais gâté. Vous voyez, il savait tout ; j’ai retrouvé cela plus tard, dans un livre, exactement comme il me l’avait dit.

Depuis son arrivée, il ne lisait presque pas. Les journaux ne le tentaient guère, et sa bibliothèque, qu’il m’a léguée, se composait de neuf volumes. En revanche, il écrivait beaucoup, car sa provision de papier fut épuisée en quatre mois, et il s’arrêtait souvent à la boutique du Maltais Giovanni pour en acheter d’autre. Comme il restait enfermé dans sa chambre un jour au moins par semaine, les suppositions allaient bon train ; quelques-uns l’accusaient de correspondance amoureuse, d’autres le présentaient comme un poëte incompris ou un journaliste anonyme, d’autres enfin comme un malade, sujet à des accès de mélancolie périodique. Moi, son ami, je m’étais fait une loi de respecter le mystère, quel qu’il fût ; en somme, je ne l’aurais jamais deviné, s’il ne s’était découvert à moi par un accident déplorable. Voici le fait.

A Biskra, le courrier de France arrive tous les huit jours ; une sonnerie de clairon annonce la bonne nouvelle, tous les officiers courent au cercle militaire, et là, le vaguemestre ouvre cette sacoche de bénédictions. Ce n’est pas pour me vanter, car enfin le bonheur n’échoit pas toujours aux plus dignes, mais j’ai beaucoup d’amis solides et une famille comme on n’en fait plus. J’écris peu, c’est sans doute indigence d’idées, mais depuis que je suis au monde, on m’a énormément répondu. Chaque semaine, j’avais cinq ou six lettres à lire, quelquefois neuf ou dix, quand la famille et l’amitié s’étaient donné le mot. Lorsque la récolte était bonne, je m’en allais tout fier, étalant la chose en jeu de cartes et lisant à demi-voix la lettre de maman Brunner: je n’ai jamais commencé par une autre ; que les enfants trouvés me jettent la première pierre !

Un matin de septembre, le 4, il m’en souviendra toute la vie, j’étais riche de sept ou huit lettres. La bonne vieille de là-bas m’envoyait un billet de cinq cents francs ; l’homme n’est pas parfait, et la tribu des Ouled-Nayl ne connaît pas encore la théorie de l’art pour l’art. Item, on m’annonçait de chez nous un envoi de jambons, de saucisses, de vin de Barr et de kirschenwasser, qui devait remonter la popotte pour un mois. J’étais content, je marchais sur mes pointes, je reconnaissais du coin de l’œil, tout en lisant, l’écriture de ma cousine Gretchen et de mes vieux amis sur les autres enveloppes: je me réfugiai, pour déguster tous ces crus de bonne encre française, dans le petit salon de l’est, au bout du cercle ; Gougeon y a passé, il voit cela d’ici. J’entre, et j’aperçois le turco qui déchirait la bande d’un journal, par grand extra, avec une figure de l’autre monde.

« Eh bien ! lui dis-je étourdiment, qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’étais pas au courrier, tu n’as donc pas de lettres aujourd’hui ? »

Il me sauta à la gorge comme un petit jaguar, et cria en m’étranglant:

« Tu m’insultes ! que t’ai-je fait ? Tu sais bien que personne ne m’écrit à moi ! O Charles ! Charles ! »

Là-dessus, sans me laisser le temps de la surprise, il passa par la fenêtre et s’enfuit en pleurant. Le cercle militaire n’a qu’un rez-de-chaussée, grâce à Dieu.

Je demeurai tout abruti. J’étais son supérieur, il avait porté la main sur moi: si quelqu’un nous avait vus, il allait en conseil de guerre ; mais ça, je n’y pensai que le lendemain. Mon premier mouvement fut de serrer les lettres dans ma poche et de courir chez lui pour savoir en quoi et comment je lui avais fait de la peine. Une coquine aux yeux barbouillés me jeta la porte au visage. C’est ainsi, entre parenthèses, que j’ai eu connaissance de sa liaison.

Le lendemain, au petit jour, je dormais assez mal sous ma moustiquaire, la porte et la fenêtre ouvertes, quand il m’éveilla par mon nom. Je passe une gandoura, et je vais à sa rencontre. Il m’embrasse, il pleure, il bredouille un tas de choses où le mot pardon revenait à chaque instant.

« Tu ne sais pas, dit-il, tu ne peux pas savoir ;… mais je te dirai tout. Charles ! je suis le plus malheureux des hommes. J’aime de toutes les forces de mon cœur, et l’on ne se souvient même pas de moi. C’est l’enfer glacé de Dante ! »

J’ai su depuis que Dante avait imaginé un enfer sans feu.

Il m’entraîna dans la campagne, au diable vert. Je reverrai toujours le paysage. Avez-vous remarqué cela ? Quand un événement joyeux ou triste enfonce un clou dans le décor, c’est fixé pour la vie ; on ne l’oublie plus. Ainsi le champ de fèves où ma cousine Gretchen… mais ne confondons pas les histoires.

Il se mit à me raconter sa vie avec une abondance de cœur ! Ah ! quand un homme économise tout en lui-même, il y a des moments où il se trouve joliment riche, allez ! Ce fut une débâcle, une explosion, que sais-je ? imaginez tout ce qu’il y a de plus fort. Une pièce qu’on aurait chargée tous les jours, à toute heure, depuis 1850, et qu’on allumerait à présent ! Entendez-vous le coup ? C’est à faire frémir. Un garçon plus délicat, plus tendre et plus sentimental à lui seul que l’Alsace et l’Allemagne réunies, et qui n’a jamais eu ni père ni mère !

Son père, M. de Gardelux, n’était pas un père. C’était un monsieur qui faisait courir. Il avait une écurie à Chantilly, une danseuse à l’Opéra ; il était quelque chose au club, trésorier ou vice-président, je ne sais plus ; mais la vie de Paris l’absorbait si complétement qu’il oubliait le chemin de son hôtel pendant des vingt-quatre heures. Sa femme, mariée à quinze ans, mère à seize, ou soi-disant telle, n’avait ni nourri, ni élevé, ni connu son fils. Moi, j’ai teté maman Brunner jusqu’à l’âge de quatre ans, et si vous la voyiez, vous reconnaîtriez avec moi que ça ne l’a pas fatiguée. Il faut dire que chez nous les filles se marient à vingt-cinq ans, dans leur force. Les enfants rachitiques sont ceux qu’on a trop tôt. Ainsi la sœur de Léopold, née quatre ans après lui, est une personne superbe: ceux qui en douteraient n’ont qu’à l’aller voir demain à l’église. C’est à deux pas d’ici, pas vrai, Fitz Moore ?

Tous les hommes ne sont pas taillés dans le même drap, car je me suis laissé dire que bien des gens naissaient et vivaient comme ce malheureux garçon sans en ressentir la moindre incommodité. On lui paya une nourrice bourguignonne du plus beau sang, visitée par le médecin de la famille ; sa layette fut commandée chez la grande faiseuse ; on le sevra conformément aux règles de l’art ; on lui donna tout un jeu de bonnes étrangères pour qu’il sût l’allemand, l’anglais et l’italien sans les apprendre. A l’âge de sept ans, comme un prince, il sortit des mains des femmes et retomba sous la coupe d’un petit abbé doucereux, qui l’appelait monsieur le vicomte. Un pauvre sire que cet abbé, malgré les belles lettres et les belles vertus dont le séminaire l’avait farci ! Pénétré du sentiment de son humilité, il répétait à lui-même et aux autres que Dieu l’avait enlevé à la charrue pour l’asseoir sous les lambris des grands: dans cette idée, il ne s’asseyait qu’à moitié, et quand il lui fallait marcher sur un tapis, ses grands pieds restaient en l’air comme pour demander pardon aux belles fleurs de laine teinte. Voyez-vous un pauvre garçon sans parents, sans camarades, sans autre compagnie sur la terre qu’un abbé plat, révérencieux et confit ! Comme Paris doit être amusant dans ces conditions-là ! Il est vrai que l’enfant passait six mois au château: c’était le temps le plus supportable de sa vie. On le laissait courir, jardiner, monter aux arbres, galoper des heures entières sous la garde d’un valet sûr, l’abbé n’étant pas cavalier pour un liard. C’est au château que Léopold fit un peu connaissance avec sa famille: il dînait quelquefois à table ; on l’appelait même au salon pour distraire la compagnie lorsque la pluie battait les vitres et qu’on était en petit comité. Sa gaucherie, ses airs sauvages et ses réponses effarées amusaient Mme la comtesse et ses amis intimes. Quand le petit bouffon prenait mal la plaisanterie, vite on le renvoyait à l’abbé. Léopold m’a conté que dès l’âge de cinq ans il avait songé au suicide. Voyez-vous, quand on lit dans les journaux qu’un bambin s’est pendu ou s’est coupé la gorge, on a peut-être tort de plaindre les parents ; moi, je commencerais par les fourrer en prison, et nous verrions ensuite.

Ce qui sauva Léopold, ce fut son amitié pour la petite Hélène et surtout l’arrivée d’un nouveau précepteur. Un vrai homme, celui-là ; notre pauvre turco parlait de lui comme d’un père. Il s’appelait Pelgas ; on l’avait chassé de l’université pour un livre très-neuf et très-hardi sur la réforme des études. Dix ans plus tard, ce travail-là l’aurait peut-être conduit au ministère: voilà ce que c’est que d’arriver à temps.

Je ne sais pas ce qui est advenu du livre et de la méthode ; mais les résultats que j’ai vus étaient superbes. Il paraît que le précepteur avait investi la place de plusieurs côtés à la fois, éveillant toutes les facultés de son élève comme un garçon d’hôtel parcourt les corridors en frappant à toutes les portes. Une étude repose d’une autre ; l’enfant travaillait du matin au soir et ne se fatiguait pas un instant. A Paris, on suivait les cours publics, on visitait les collections et les musées, et l’on philosophait sur tout cela à la bonne franquette, comme deux amis causent ensemble de leurs affaires. A la campagne, on étudiait le ciel, la terre, les plantes, les bêtes, la culture et l’économie rurale ; on s’enfermait souvent pour lire les bons auteurs. C’était une vie magnifique ; l’enfant se sentait devenir homme. A mesure qu’il acquérait une supériorité réelle, il oubliait les vanités de la naissance et de la fortune ; il s’élevait peu à peu vers l’idée de rajeunir le nom de Gardelux par des mérites plus neufs. Il essayait d’écrire, il tournait joliment le vers. De son enfance souffreteuse, il lui restait un petit fonds de poésie que la science avait plutôt accru que desséché. A seize ans, il rêvait d’être un poëte érudit comme Lucrèce, et d’introduire le vrai dans les esprits les plus fermés, grâce au charme des beaux vers. Il est de fait que les vers font un autre chemin que la prose. C’est comme la balle forcée qui va plus loin et entre mieux.

Vous allez voir, messieurs, si le cœur humain n’est pas une drôle de boutique. La gloire qu’il rêvait, devinez ce qu’il en voulait faire ? Ce n’était pas pour lui, c’était pour la déposer en offrande aux pieds de cette poupée qui se marie demain, madame de Gardelux. On ne croirait jamais ces choses-là, si on ne les avait entendues des gens eux-mêmes: le malheureux enfant avait un culte, une dévotion, l’amour céleste d’un martyr pour ce nuage de tulle et de gaze de Chambéry qui s’envolait tous les soirs à deux chevaux par la grande porte de l’hôtel. Il voulait conquérir ce cœur introuvable que ses caresses, ses larmes et ses sourires d’enfant n’avaient jamais pu dénicher. C’était sa véritable ambition, la dernière fin de ses travaux et de ses espérances ; mais cette idée, profondément cachée dans le plus secret repli de son âme, n’était connue que de la petite sœur Hélène. M. Pelgas, à qui l’on disait tout, ne reçut point cette confidence-là. Un petit sentiment de pudeur s’opposait à ce qu’un étranger apprît un tel secret de famille. La sœur avait douze ans, l’âge où les petites filles ressemblent à des anges de cathédrale gothique.

« C’est cela, disait-elle à son frère, sois un grand homme, fais la conquête de maman ;… mais tu la partageras avec moi ! »

Une chose que j’ai devinée à moi seul, mais que je n’ai jamais dite au turco, c’est que les femmes jeunes et lancées comme sa mère n’aiment pas à voir grandir leurs enfants. Le monde a beau savoir que vous vous êtes mariée à quinze ans ; lorsqu’il vous voit paraître au bras d’un grand garçon, il se dit: Voilà une jeune femme qui pourrait bien se réveiller grand’mère.

L’éducation de Léopold était assez avancée pour marcher toute seule, quand son maître, M. Pelgas, fut appelé à l’île Maurice. Quelques riches créoles qui avaient été ses élèves lui offraient la direction d’un collége important dans cette île obstinément française. C’était un avenir assuré, presque une fortune pour ce pauvre homme de bien. Il hésita longtemps à quitter son cher disciple, le fils adoptif de son esprit ; mais ce fils ne devait-il pas le quitter un jour ou l’autre ? La porte du baccalauréat était franchie ; le comte, généreux dans son indifférence, faisait meubler à Léopold un bel appartement de garçon ; madame avait commandé un phaéton chez son propre carrossier pour M. le vicomte: on approchait visiblement de l’époque où un jeune gentilhomme est enlevé à ses maîtres pour retomber aux mains des femmes. M. Pelgas dut tenir compte de ces signes précurseurs ; il accepta la direction du collége en réservant sa liberté jusqu’à la rentrée. La lettre écrite et partie, il vint trouver Léopold et lui dit: « Je vous quitte dans six mois. Vous aurez dix-sept ans ; c’est un âge absurde à Paris. On est impropre à tout travail utile, et quand on a votre fortune et votre liberté, on est presque tenu de faire des sottises. Je ne veux pas qu’en me perdant vous vous perdiez vous-même. La poésie n’est pas une maîtresse assez tenace pour vous fixer sérieusement. Qu’est-ce que l’on peut dire en vers, ou même en prose, si l’on n’a ni vécu, ni aimé, ni souffert ? Vivez d’abord, occupez-vous activement, faites quelque chose. J’ai pensé à l’état militaire: il faut la discipline et le danger pour développer en vous l’élément viril. Vous serez prêt pour les examens de Saint-Cyr ; il s’agit de repasser notre histoire et de prendre un léger supplément de mathématiques. Vous savez le dessin, et des langues vivantes trois fois plus qu’il n’en faut. Cela dit, mon cher enfant, embrassons-nous. Nous avons toute la journée pour nous attendrir, et demain au travail ! »

Le jeune homme ne se décida pas si vite ; les si et les mais trottèrent plus d’un jour: il finit cependant par se rendre à la raison et par tracer lui-même un plan de vie logique. Deux ans d’école et dix ans de service l’amèneraient à l’âge de vingt-neuf ans, capitaine et décoré, selon toute apparence. Vers la trentième année, il donnait sa démission, choisissait une femme et perpétuait sa race après avoir fortifié sa santé, bronzé ses nerfs, complété son éducation à la grande école de la vie, et peut-être honoré son nom. Il serait temps alors de rimer à l’usage du siècle, si la petite fleur bleue (comme disait M. Pelgas) n’avait pas séché au grand air.

A quelques mois de là, comme M. de Gardelux faisait ses malles pour l’Angleterre, il reçut la visite de Léopold.

« Tiens ! c’est vous ? lui dit-il en le voyant tout pâle et tout ému. Nous avons quelque chose à demander ? Ma bourse vous est ouverte, mon cher, et j’entends que vous vous adressiez à moi seul toutes les fois que vous aurez des dettes.

—Oh ! monsieur, pouvez-vous supposer ?…

—Mais l’hypothèse n’a rien d’offensant ; il faut que jeunesse se passe. Allons, dites votre affaire en deux mots ; je soupe à Londres. »

Il allait voir courir son favori Caldron, ce poulain qui promit tant et qui tint si peu. Était-il engagé pour le Derby ou pour le Royal Oaks, je ne sais trop. Léopold, de plus en plus troublé, dit qu’il venait solliciter l’autorisation nécessaire pour se présenter à Saint-Cyr.

« Quelle diable d’idée avez-vous ? dit le comte ; mais on n’entre pas là comme au moulin. Est-ce qu’il n’y a pas des examens, des épreuves ?

—M. Pelgas espère que je pourrai les subir.

—Ah !… c’est égal, mon cher, vous m’étonnez. Je pensais que vous commenceriez par prendre un peu de bon temps, par étudier Paris. Un grand benêt de dix-sept ans qui va se mettre à l’école ! Amusez-vous d’abord: est-ce qu’on vous a jamais rien refusé chez moi ? Quand on porte un nom comme le vôtre, on s’engage à vingt-cinq ans dans la cavalerie, on va faire un tour en Afrique, et bientôt les bureaucrates sont trop heureux de vous nommer officier. Qu’en dites-vous ? Non… Eh bien ! soit: à votre aise ! Faites préparer les papiers ; je signerai tout ce qu’il vous plaira. »

Mme de Gardelux ne vit dans ce projet qu’une fantaisie d’enfant.

« C’est l’uniforme qui vous séduit, n’est-ce pas ? Je souhaite qu’il vous aille bien et qu’il vous fasse une autre tournure ; mais vous savez que l’épaulette n’est pas admise dans nos salons. »

Quant à la petite Hélène, elle parla tout autrement.

« Je serai encore plus fière de toi, disait-elle, quand tu seras un bel officier. Et puis c’est un moyen de rester unis toute la vie !

—Comment ?

—Oh ! j’ai pensé à tout. Tu chercheras dans les régiments de la guerre le plus brave officier, le plus loyal et le meilleur. Tu en feras ton ami d’abord, puis tu l’amèneras pour que j’en fasse ton frère, et alors nous courrons ensemble jusqu’au bout du monde ; j’aurai un cheval blanc, nous remporterons des victoires, et les ennemis, voyant que vous êtes avec une dame, ne tireront jamais sur vous. »

N’était-ce pas gentil ? Elle avait à peine treize ans quand elle parlait si bien. Les femmes naissent bonnes, voyez-vous, c’est l’éducation qui les gâte.

La première fois que Léopold entra chez lui dans l’uniforme de l’école, — c’était à la sortie du jour de l’an, — Mme de Gardelux poussa un drôle de cri pour une femme qui n’a pas vu son fils depuis deux mois: « Dieu, qu’il est laid ! Hélène, venez voir ce pantin qui vous arrive de Versailles. » J’avoue que la tenue de Saint-Cyr n’est pas avantageuse et qu’elle a déparé des garçons mieux bâtis ; mais est-ce qu’une Française devrait parler ainsi d’un uniforme que… suffit ! Ce jour-là, Mlle Hélène fut encore plus douce et plus caressante qu’à l’ordinaire.

« Mon bon Léo, disait-elle à son frère, je sais que tu n’auras pas toujours ces épaulettes-là. Va, pauvre chrysalide, je t’aime autant que si tu étais déjà le plus brillant des papillons ! »

Quand le sort en veut à quelqu’un, il fait tenir bien des malheurs dans un espace de deux ans. Léopold perdit coup sur coup M. Pelgas et M. de Gardelux, son autre père. Le pauvre professeur avait pris la fièvre en arrivant ; il lutta quelques mois, puis il sentit qu’il n’était pas le plus fort et croisa les bras en philosophe pour se regarder mourir. Sa dernière lettre (je l’ai) est un long et touchant adieu à celui qu’il laissait terriblement seul ici-bas. Il lui fait en quatre pages un cours de consolation que Cicéron et Sénèque auraient signé ; mais je ne suis pas sûr qu’ils l’auraient écrit si posément à la veille de leur mort. Il y a de fiers braves gens parmi ceux qui se dévouent à débrouiller les jeunes têtes, et je ne sais pas trop si le bourgeois est quitte envers eux lorsqu’il leur a donné ses dix louis par mois.

Le duel de M. de Gardelux avec le marquis de Kerploët a fait moins de bruit que tant d’autres. Les journaux n’en ont pas soufflé mot, sauf un ou deux qui ont mis les initiales. Pouvait-on raconter que deux hommes de race, pères de grands enfants, et mariés, chose bizarre, à deux des plus jolies femmes de Paris, s’étaient battus pour les beaux yeux d’une guenon quadragénaire ? Les témoins attestèrent que le combat avait été loyal ; M. de Kerploët se retira pour dix-huit mois en Bretagne, les Gardelux enterrèrent leur mort, et tout fut dit.

Cette perte fut d’autant plus sensible à Léopold qu’il commençait tout justement à se lier avec son père. Une pointe de vanité avait entamé la cuirasse du viveur égoïste. A force d’entendre répéter que son fils était un officier du plus bel avenir, il prit quelque intérêt à ce jeune homme, l’invita plusieurs fois à dîner, et même vint le voir à Saint-Cyr un jour de courses: vous me direz que l’école n’est pas bien loin de Satory. Un mois avant la malheureuse affaire qui devait les séparer à jamais le père présentait Léopold à quelques amis du club ; on déjeunait, on buvait à ses succès futurs ; on le voyait déjà lieutenant de hussards, menant un train, jouant gros jeu, courant les femmes, cravachant les malappris et faisant la figure qui sied à un cavalier français. M. de Gardelux avait toujours été friand de la lame: un dilettante du point d’honneur.