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Edmond About

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Beschreibung

Dans "Tolla", Edmond About nous plonge dans une aventure captivante qui se déroule dans un cadre pittoresque de la Méditerranée. Le roman, riche en descriptions vibrantes et en dialogues pleins d'esprit, traite de thèmes tels que l'amour, la fidélité et les relations humaines dans une société en mutation. Avec un style clair et incisif, About tisse une narration où l'humour et la critique sociale se rencontrent, créant ainsi une œuvre légère en apparence mais profonde dans ses réflexions sur la nature humaine et ses faiblesses. Ce livre s'inscrit dans le mouvement littéraire du XIXe siècle, balançant entre le réalisme et l'idéalisme, ce qui reflète les préoccupations et les aspirations de son époque. Edmond About, né en 1828, est un écrivain et journaliste français qui a connu une carrière riche et variée. Sa vie a été marquée par son engagement dans le débat public et son intérêt pour les injustices sociales, ce qui a influencé ses écrits. "Tolla", publié en 1856, émerge d'une volonté de dépeindre la réalité des mœurs de son époque tout en explorant des récits d'amour et de déception, manifestant ainsi une sensibilité particulièrement aiguë à la condition humaine. Je recommande vivement "Tolla" à quiconque s'intéresse à la littérature française du XIXe siècle ou désireux de découvrir un récit à la fois divertissant et réflexif. La légèreté du ton et la profondeur des thèmes en font une lecture agréable qui résonne encore avec les questionnements contemporains sur l'amour et l'identité.

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Veröffentlichungsjahr: 2023

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Edmond About

Tolla

Publié par Good Press, 2023
EAN 4064066438760

Table des matières

AU LECTEUR
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X

AU LECTEUR

Table des matières

Si j'avais mis une préface à la première édition de ce petit livre, je me serais épargné bien des ennuis.

Lorsqu'il parut pour la première fois, il y a neuf mois environ, il ne déplut pas aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes, public difficile parce que Mme Sand et M. Mérimée l'ont gâté. On me pardonna des longueurs impardonnables chez un écrivain, excusables chez un homme qui apprend à écrire. Personne ne me fut sévère, et on fit une large part à l'âge et à l'inexpérience.

Dans les derniers jours de mai, un ami vint en courant m'avertir d'un danger sérieux: une revue de grand format devait me dénoncer comme plagiaire et apprendre au public que Tolla n'était que la traduction d'un roman italien intitulé: Vittoria Savorelli.

Il est vrai que les personnages de Lello et de Tolla, et les principaux traits de cette histoire, m'ont été fournis par un livre italien imprimé à Paris. Ce livre, qui n'est pas un roman, contient une grande partie de la correspondance originale des deux amants. Tolla a vécu à l'époque où je la fais vivre. Lello, qui est encore de ce monde, appartient à une famille princière, presque royale, du nord de l'Italie. Les lettres de Lello et de Tolla ont été publiées par la famille Savorelli qui avait à se venger. Si ce livre eût été un roman, on l'aurait laissé circuler en Italie; mais c'était un dossier: on fit tout ce qu'on put pour détruire l'édition entière. Cependant je connais à Rome une douzaine d'exemplaires de Vittoria Savorelli. Il en existe plusieurs à Paris, comme j'ai pu m'en assurer. C'est un libraire de Paris qui m'a vendu le mien.

Les faits indiqués dans le volume de Vittoria Savorelli sont d'un intérêt médiocre. L'intrigue qui a séparé les deux amants est un complot anonyme dont les auteurs sont restés inconnus. C'est la société romaine tout entière qui a découvert le secret de leurs amours; l'orgueil de la famille de Lello a fait le reste. Une traduction de ce livre serait plus qu'ennuyeuse; elle serait presque illisible. On n'y trouverait d'excellent que quatre ou cinq lettres où la douleur s'élève jusqu'à l'éloquence: il est inutile d'ajouter que ce sont les lettres de Tolla. Je les ai traduites en les abrégeant. Mes emprunts à cette correspondance forment un peu plus de quinze pages de cette nouvelle édition.

Ma part d'invention se compose de l'éducation de Tolla, qui n'est nullement italienne, et de son portrait, qui n'est pas ressemblant; de tous les caractères que j'ai groupés autour d'elle, et de tous les incidents, malheureusement trop rares, qui animent le récit, la marquise et Pippo, le colonel et Rouquette, la générale et sa fille, Menico, Amarella, Cocomero, n'ont jamais existé que dans mon imagination. Il en est de même des comparses, tels que le docteur Ély, Mlle Sarrazin, le cardinal Pezzato, l'abbé Fortunati et les autres. Lello ne s'est jamais jeté dans le Tibre: l'histoire affirme qu'il était au bal le jour de la mort de Tolla. Cocomero n'a jamais cassé la tête de Menico, puisque ni l'assassin ni la victime n'ont existé.

J'avoue que je me suis permis de puiser dans un dossier authentique les premiers éléments d'une œuvre d'imagination: beaucoup d'autres l'ont fait, sur qui l'on n'a pas crié haro. J'ai emprunté un peu et ajouté beaucoup. Aux choses que j'empruntais, j'ai essayé de donner la forme, sans laquelle les œuvres de l'esprit ne sont rien. Cependant il me resterait un scrupule si j'avais caché la source où j'ai puisé.

Bien loin de dissimuler l'existence du volume de Vittoria Savorelli, et l'usage que j'en avais fait, j'ai montré le livre à mes amis, aux indifférents, et à tous ceux que je connaissais. Le rédacteur en chef d'une revue spéciale, qui a pour but de réprimer la contrefaçon et le plagiat, a vu plus d'une fois Vittoria Savorelli sur mon bureau; il l'a dit au public longtemps avant que personne songeât à m'attaquer[1]. J'ai remis moi-même à l'honorable directeur de la Revue des Deux Mondes mon exemplaire de Vittoria Savorelli, avant d'avoir été accusé par personne. Enfin, le manuscrit original de Tolla, que la Revue des Deux Mondes a conservé, contient le passage suivant:

[1] La Propriété littéraire et artistique, numéro du 16 mai, article de M. Guiffrey.

«Ce recueil forme un volume in-8o de 316 pages imprimé chez Béthune et Plon, publié chez Daguin frères, sous ce titre: Vittoria Feraldi, istoria del secolo XIX…» et plus loin: «Le volume dont je me suis servi a été découvert à Paris par M. Leclère fils, commissionnaire en livres, boulevard Saint-Martin, en face du Château-d'Eau.»

Ce n'est pas ainsi que s'expriment les plagiaires. Malheureusement ce passage a été supprimé sur les épreuves. M. Buloz me fit observer que ces détails bibliographiques n'étaient pas à leur place dans le corps du récit, au verso de la mort de Tolla. Il remarqua de plus que je ne pouvais ni altérer le titre du livre en l'intitulant Vittoria Feraldi, ni afficher le véritable nom de la famille Savorelli. J'effaçai donc ces deux phrases sur l'épreuve, sans toucher au manuscrit qui n'était pas sous ma main, et je les remplaçai par cette note moins explicite, mais qu'un plagiaire se serait gardé d'ajouter:

«Vittoria, istoria del secolo XIX. Paris, 1841.»

Avec ce renseignement et le Journal de la Librairie, le bibliomane le plus inexpérimenté aurait retrouvé en cinq minutes l'éditeur, l'imprimeur, et ce titre complet de Vittoria Savorelli.

Et cependant, le 1er juin, la Revue de Paris me disait:

«Apprenez, monsieur, qu'il existe un livre intitulé Vittoria Savorelli.»

Je répondis. J'avais répondu d'avance en racontant, le 31 mai, dans la Revue Contemporaine, comment et avec quels matériaux j'avais fait Tolla. Mais quatre ou cinq journaux petits et grands se déchaînaient déjà contre moi. L'un m'appelait simplement plagiaire, l'autre me traitait plus familièrement de voleur, et une Revue hebdomadaire qui s'est mise sous le patronage de Minerve, m'accusait d'avoir vendu la dignité de l'homme de lettres à un marchand d'habits-galons.

Je puis parler sans amertume de toutes ces brutalités qui m'ont fait payer cher un peu de succès: les mauvais temps sont passés. Mais si j'avais eu le malheur de perdre courage, si je m'étais laissé abattre, si je ne m'étais tenu sur la brèche, il ne me resterait plus qu'à jeter mon écritoire par la fenêtre, à changer de nom, et à apprendre un métier.

Le tout parce que j'avais caché l'existence de Vittoria Savorelli!

Je pris le parti de solliciter un jugement de la Société des gens de lettres. J'écrivis au président:

«J'aspire à l'honneur d'être des vôtres; les livres que j'ai faits ne sont rien; mais j'ai été brutalement calomnié: voilà mon titre le plus sérieux à votre choix.» Le Comité des gens de lettres, sur un rapport éloquent du bibliophile Jacob, me reçut à l'unanimité.

Pendant ces débats, Tolla était reproduite par tous les grands journaux des départements et par l'Indépendance belge, contrefaite à Berlin, traduite en allemand, en danois, en suédois et en anglais. Aucun journaliste, aucun éditeur, aucun traducteur ne s'avisa de publier Vittoria Savorelli. Je proposai à deux grands journaux de leur en faire une traduction: on me renvoya bien loin.

Le tumulte apaisé, les journaux et les revues me jugèrent de sang-froid. Le premier mot fut dit par l'Indépendance belge: «Il n'y a pas de quoi fouetter un chat.» Le dernier par l'Illustration: «Much ado about nothing, beaucoup de bruit pour rien.» Dans l'intervalle, la Revue de Genève, la grande Revue de Westminster, la Gazette d'Augsbourg, le Leader, l'Émancipation belge, etc., s'étaient prononcés en ma faveur: j'ai eu de quoi me consoler.

Je sais qu'il me reste encore quelques incrédules à convaincre et que la paternité de ce roman me sera acquise lorsque j'en aurai fait d'autres. Je me lève matin, et j'écris un peu tous les jours pour prouver que je ne suis pas un plagiaire, et pour mériter votre amitié, ami lecteur.

TOLLA.

I

Table des matières

La famille Feraldi n'est pas princière, mais elle marche de pair avec bien des princes. Alexandre Feraldi, comte du Saint-Empire, baron de Vignano, chevalier de l'ordre de Constantin, est un des soixante patriciens inscrits sur les tables du Capitole. Il n'a jamais voulu entrer dans l'armée pontificale, où son père était lieutenant-colonel. Une santé délicate, l'instruction sérieuse qu'il a reçue au collége de Nazareth, et, par-dessus tout, la nécessité de rétablir les affaires de sa famille, lui a fait embrasser l'étude des lois et de la jurisprudence. Le temps n'est plus où l'on trouvait dans chaque Romain l'étoffe d'un soldat, d'un laboureur et d'un jurisconsulte; mais les patriciens ont conservé le respect des trois arts glorieux qui firent la grandeur de leurs ancêtres. Le comte Feraldi, docteur en droit sans déroger, se maria en 1816 à Catherine Mariani, fille du marquis de Grotta Ferrata. Vers la même époque, deux de ses cousins germains, du même nom que lui, épousèrent des princesses, une Odescalchi et une Barberini. Alexandre Feraldi ne fut pas insensible à l'honneur de ces alliances, qui relevaient le nom de sa famille. Trois mois après, une succession inespérée, qui vint le surprendre pendant la grossesse de sa femme, le mit pour toujours au-dessus du besoin, en portant son revenu à vingt-cinq ou trente mille francs. Jamais homme ne fut plus heureux que le comte Feraldi dans la première année de son mariage. Ce petit homme aimable, vif et sautillant, très-brun, sans que sa physionomie présentât rien de noir; très-fin et très-subtil, avec beaucoup de franchise et d'ouverture de cœur, remplissait de sa joie et animait de sa gaieté le palais délabré de ses ancêtres. Sa femme, assez belle, mais d'une beauté sèche et pour ainsi dire indigente, l'aimait éperdument. Ses amis le plaisantaient quelquefois sur l'excès de son bonheur. «Où s'arrêtera, disait-on avec emphase, la fortune des Feraldi? Le Pactole court dans leur jardin; les rejetons des familles princières viennent se greffer sur leur arbre généalogique. Nous te prédisons, ô trop heureux Alexandre, que ta femme avant deux mois accouchera d'un pape!»

Le 1er septembre 1816, la comtesse mit au monde une fille qui fut baptisée sous le nom de Vittoria. Un an plus tard, Vittoria eut un frère qu'on appela Victor. Le triomphant petit comte Alexandre n'avait pas trouvé de noms plus modestes pour ses enfants.

C'était plaisir de l'entendre demander si son fils Victor avait pris le sein, et sa fille Vittoria avait mangé sa bouillie. La comtesse et les gens de la maison appelaient tout bonnement le petit garçon Toto et la petite Tolla.

Le palais Feraldi est situé dans un des plus nobles quartiers de Rome, à deux pas de l'ambassade de France. Il n'est ni très-grand ni très-beau: il n'a ni la vétusté originale du palais de Venise, ni l'immensité du palais Doria, ni la majesté du palais Farnèse; mais il a un jardin. Tolla fut élevée au milieu des arbres et des fleurs. Une grande allée, abritée contre le vent du nord par une muraille de cyprès, était sa promenade d'hiver. A l'âge de sept ou huit mois, elle fit la connaissance d'un vieux citronnier en fleur qui devint son meilleur ami. Elle tendait vers lui ses petits bras; elle arrachait à belles mains les longues fleurs et les gros boutons violacés, et elle les portait à sa bouche. Le médecin de la maison, le docteur Ély, permit que dès les premiers jours d'avril on la gardât une heure ou deux au jardin, étendue en liberté sur un tapis, à l'ombre de son citronnier, ou sous un chêne vert, autre ami vénérable. L'été venu, c'est au jardin qu'elle prit ses premiers bains, dans une eau que le soleil avait eu soin de chauffer. La liberté, le mouvement, le grand air et les parfums généreux qui s'exhalent des arbres, tout concourut à fortifier ce jeune corps: Tolla grandit avec les plantes qui l'environnaient, sans effort et sans douleur. Une promenade au jardin l'endormait en quelques minutes; en s'éveillant elle souriait à la vie, à ses parents et à son jardin. Le travail des premières dents, si redouté des mères, se fit en elle sans qu'on s'en aperçût, et un beau matin la comtesse, qui la nourrissait, poussa un cri de surprise en se sentant mordue par deux petites perles bien aiguisées.

Tous les ans, au mois d'août, le comte s'embarquait pour Capri, où il possédait un beau vignoble. Tandis qu'il surveillait ses vendanges, la comtesse allait vivre à Lariccia, en bon air, dans une jolie villa où, de mémoire d'homme, personne n'avait pris les fièvres. Son mari venait bientôt l'y rejoindre. Ils y restaient avec leurs enfants jusqu'aux froids, et ne retournaient jamais à Rome avant d'avoir vu cueillir les olives.

Tolla passa à Lariccia les plus beaux jours de son enfance. Elle y était plus libre qu'à Rome, quoiqu'on l'eût placée sous la haute main du petit Menico, fils d'un fermier de son père. Menico, c'est-à-dire Dominique, avait cinq ans de plus que Tolla et six ans de plus que Toto, mais il n'abusa jamais de l'autorité que lui donnaient son âge et la confiance de la comtesse. Il ne savait rien refuser à Tolla. En dépit de toutes les recommandations de prudence et d'abstinence qu'on ne lui avait pas ménagées, il hissait lui-même sa petite élève sur tous les ânes du village, et il maraudait à son intention dans les jardins les mieux enclos. Plus d'une fois on surprit le mentor éclatant de rire à la vue de Tolla qui mordait à belles dents une lourde grappe de raisins jaunes, ou qui se barbouillait les joues avec une grosse figue violette. Les jardins, les bois, les ânes et Menico furent pendant douze ans les seuls précepteurs de Tolla. Sa mère lui apprit un peu de religion et de musique. Comme on ne la força jamais de se mettre au piano, elle y vint toujours volontiers. Ses petits doigts aimaient à courir sur les touches d'ivoire. Il se trouva qu'elle avait l'oreille juste, et même, ce qui est plus rare chez les enfants, le sentiment de la mesure. Le célèbre maestro Terziani, qui l'entendit un jour par hasard, déclara que c'était grand dommage de ne lui point donner un maître, mais on le laissa dire.

La religion, et surtout ce catholicisme splendide qui règne à Rome, trouva chez elle une âme bien préparée. La pompe des cérémonies, les parfums de l'encens, l'or, le marbre, la musique sacrée, l'attirèrent invinciblement, comme ce citronnier fleuri auquel elle tendait les bras. Son imagination avide s'empara du premier aliment qui lui fut offert. Elle s'éprit d'une passion filiale pour la madone, cette dame vêtue de bleu et d'or qu'on lui disait si bonne et qu'elle voyait si belle. L'enthousiasme puéril qu'elle conçut pour certaines images se changea peu à peu en dévotion. A force de prier dans la chambre de sa mère devant une Sainte Famille de Sassoferrato, elle se lia tout particulièrement avec saint Joseph: elle lui envoyait des baisers, comme à un vieux et respectable parent de la maison. «Tu verras, lui disait-elle, comme je t'embrasserai, si je vais au ciel!» Cette âme aimante n'eut pas besoin d'apprendre la charité. A quatre ans, elle déchirait ses habits, parce qu'elle avait remarqué qu'on les donnait aux petits pauvres lorsqu'ils étaient déchirés. Elle émiettait son déjeuner aux oiseaux du jardin. «Ne sont-ils pas notre prochain? disait-elle. Je nourris mes frères ailés.» Sa charité s'étendait jusqu'aux morts. Un jour, sa mère la conduisit à l'église des Jésuites, où l'on prêchait pour les âmes du purgatoire. C'était dans l'octave de Saint-Ignace, un mois environ avant qu'elle eût accompli sa sixième année. Pendant tout le sermon, Toto n'eut d'yeux que pour la statue colossale en argent massif posée sur un globe de lapis-lazuli; il demanda plusieurs fois à sa mère si le bon Dieu était aussi riche que saint Ignace, et s'il avait en quelque endroit du monde une aussi belle statue. Tolla écouta le prédicateur. Quand la première quêteuse passa près d'elle, elle jeta dans la bourse une petite pièce de monnaie que sa mère lui avait donnée pour cet usage; mais lorsqu'on vint quêter devant elle pour la seconde fois, comme elle n'avait plus d'argent, elle détacha vivement son petit bracelet de corail et le donna aux âmes du purgatoire. On ne s'en aperçut que le soir en la déshabillant.

«Tu n'aurais pas dû, lui dit sa mère, donner ton bracelet sans ma permission.»

Elle répliqua vivement:

«Vous n'avez donc pas entendu, maman, comme ces pauvres âmes ont soif?»

A treize ans, Tolla savait lire et écrire, monter à cheval, grimper aux arbres, sauter les fossés, jouer du piano, aimer ses parents et prier Dieu. Son père s'aperçut qu'avec ses petits talents, sa parfaite ignorance et ses grandes qualités, elle ne ressemblait pas mal à un buisson d'aubépine en fleur. On résolut de la mettre en pension. L'établissement en vogue en ce temps-là était l'institut royal de Marie-Louise, à Lucques. Les élèves y accouraient du fond de l'Italie et même des pays d'outre-mer et d'outre-monts. Le bruit des concours annuels qui s'y faisaient et des récompenses qui y étaient décernées retentissait dans toute la péninsule, de Naples à Venise. Le comte Feraldi espéra que l'amour de la gloire éveillerait chez sa fille le goût du travail, et que l'appât de ces couronnes tant enviées lui ferait regagner le temps perdu. Il la conduisit à la surintendante de l'institut royal, comtesse Trebiliani.

Tolla, jetée sans transition dans les habitudes régulières et presque monastiques d'une grande communauté, n'eut pas le temps de regretter sa liberté, sa famille et les bois de Lariccia. Elle s'éprit pour l'étude d'une passion soudaine, mais où la curiosité avait plus de part que l'émulation. Elle se souciait médiocrement de paraître savante, mais elle conçut un incroyable désir de savoir. Toutes les facultés sérieuses de son esprit, brusquement éveillées, entrèrent en travail, et l'on crut reconnaître que l'oisiveté où elle avait vécu avait centuplé ses forces. Son esprit ressemblait à ces terres incultes du nouveau monde qui n'attendent qu'une poignée de semence pour révéler leur inépuisable fécondité. Ignorante comme elle l'était, tout lui parut nouveau, tout piquait sa curiosité; elle ne dédaignait rien, rien ne lui semblait usé ni banal. Les histoires les plus insipides, les abrégés les plus nauséabonds avaient pour elle autant d'attraits que des romans. La géographie lui parut une science curieuse et attachante: en feuilletant un atlas, elle éprouvait les émotions du voyageur qui découvre des Amériques à chaque pas. Pour tout dire, en un mot, rien ne la rebuta, pas même l'arithmétique; elle fut charmée de ces petits raisonnements secs et précis; elle saisit au premier coup d'œil tout ce qu'ils ont d'ingénieux dans leur simplicité, et je ne sais s'il s'est trouvé personne, depuis Pythagore, à qui la table de Pythagore ait fait autant de plaisir.

A la fin de l'année 1831, Tolla, sans avoir songé un seul instant à se couvrir de gloire, suivant les intentions de son père, se trouva la première de sa classe et reçut la croix d'or, aux applaudissements de toute la cour. Elle maintint sa supériorité, sans y penser, jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Dans l'automne de 1834, un décret du duc de Lucques supprima l'institut royal et rendit les élèves à leurs familles. Tolla parlait assez élégamment le français et l'anglais; elle avait amassé la petite somme de connaissances qu'un pensionnat peut offrir à une jeune fille; un excellent maître avait cultivé sa voix et changé en talent ce qui n'était chez elle que l'instinct de la musique; ses parents la trouvèrent parfaite, et son père glorieux se hâta de la conduire dans le monde.

Elle y fit une entrée triomphale, et Rome se souvient encore de sa présentation chez la marquise Trasimeni. Les mères de famille, intéressées à lui trouver des défauts, avaient armé leurs yeux de la curiosité la plus malveillante. Elle subit sans s'en douter ce formidable examen où tous les juges étaient prévenus contre elle: elle en sortit à son honneur. L'aréopage des femmes de quarante ans décida à l'unanimité qu'elle avait une petite figure française assez gentille. Les hommes la proclamèrent de prime saut la plus jolie fille de Rome.

Sa beauté était de celles qui découragent les statuaires et leur font cruellement sentir l'impuissance de leur art. Ses mains, sa figure et ses épaules avaient la pâleur mate du marbre, et cependant le marbre le plus fidèle n'aurait jamais pu passer pour son image. Rien n'était plus facile que de rendre la finesse aristocratique de ce nez imperceptiblement arqué, la courbe fière des sourcils, l'ampleur un peu dédaigneuse des lèvres, le modelé délicat des joues, où deux imperceptibles fossettes se dessinaient par instants; mais David lui-même, le sculpteur de la vie, aurait été incapable d'exprimer le mouvement, la santé, et comme la joie secrète qui animait ces traits adorables. La jeunesse dans toute sa force éclatait à travers cette enveloppe délicate; la pâleur de son visage était saine et robuste. Elle ressemblait à ces lampes d'albâtre qu'une flamme intérieure fait doucement resplendir. Ses yeux châtains, mais qui paraissaient noirs, avaient le regard doux, étonné et un peu farouche d'une jeune biche qui écoute les échos lointains du cor. Sa chevelure longue, épaisse et soyeuse, s'entassait sur sa tête et débordait en deux boucles pesantes jusque sur ses épaules. Son corps mignon, souple, frêle, et cependant vigoureux, ressemblait à ces statues antiques dont la vue n'inspire que de hautes pensées et de nobles désirs, quoiqu'elles se montrent sans voiles et qu'elles ne soient vêtues que de leur chaste beauté. Ses mains étaient petites, et son pied aurait été remarqué à Séville ou à Paris.

Tolla fut d'autant plus admirée à Rome qu'elle n'avait pas une beauté romaine. Cette nation vigoureuse qui se baigne dans les eaux jaunes du Tibre a conservé, quoi qu'on dise, une assez bonne part de l'héritage de ses ancêtres. Les hommes ont toujours cet air mâle et sérieux, cette noble prestance et cette dignité extérieure qui distinguaient jadis un Romain d'un Grec ou d'un Gaulois; les femmes sont encore ces belles et massives créatures parmi lesquelles le vieux Caton choisissait la gardienne de son foyer et la mère de ses enfants. Les jeunes Romaines, avec leur front bas, leur face brillante, leurs puissantes épaules, leurs bras charnus, leurs jambes épaisses, leurs pieds solides et leur large et opulente beauté, semblent si bien prédestinées aux devoirs de la famille, qu'il est difficile de voir en elles autre chose que des mères et des nourrices futures: elles ont la physionomie plantureuse et féconde de cette brave terre d'Italie qui a nourri sans s'épuiser tant de fortes générations. Leur regard, leur sourire, et jusqu'à leur coquetterie ont quelque chose de tranquille, de positif et de convenu, comme le mariage et le ménage. Au milieu de cette foule un peu banale, Tolla surprenait l'admiration par une grâce plus âpre, par des mouvements plus vifs, par je ne sais quel charme bizarre et inusité. Son entrée produisit sur les regardants une impression analogue à celle que vous éprouveriez, si dans un boudoir tout imprégné de poudre à la maréchale quelque brise soudaine apportait les fraîches senteurs d'une forêt. Dès ce moment, tous les sourires parurent fades, excepté le sien, et toutes les plantes robustes au milieu desquelles elle glissait au bras de son père ne furent plus que des poupées majestueuses.

Elle avait choisi pour son début une toilette extrêmement simple, qui fut copiée dès le lendemain par toutes les brunes, et qui resta à la mode pendant deux ou trois mois. C'était une robe de tarlatane avec un dessous de taffetas blanc, un camélia blanc au corsage, un large velours ponceau dans les cheveux, et une longue épée d'argent plantée horizontalement dans la natte, suivant la mode des filles de la campagne et des minintes du Transtevère. Cette coiffure rustique inspira au fameux improvisateur Benzio un sonnet qui se terminait ainsi:

«D'où viens-tu? De la cour imposante d'un roi ou de la modeste chaumière d'un berger? Est-ce contessina (petite comtesse) que l'on te nomme? ou faut-il t'appeler contadina (paysanne)?

«Si tu es contessina, tous les bergers vont s'armer contre la noblesse; si tu es contadina, tous les comtes vont acheter des guêtres de cuir et des vestes de velours.»

Tolla supporta sans aucune gaucherie le petit triomphe qui lui fut décerné. On sait combien il est difficile d'essuyer, sans perdre contenance, une averse de compliments. Cette épreuve, très-rude en tout pays, est formidable en Italie, dans la patrie de l'hyperbole. Tolla s'entendit comparer à ce que les trois règnes de la nature renferment de plus exquis: on lui décerna à bout portant la qualification d'astre, de merveille et de divinité. Les femmes elles-mêmes prirent part à ce concert, toutes prêtes à la proclamer vaniteuse si elle acceptait les louanges, et sotte si elle les repoussait. Mais elle trouva dans l'enjouement naturel de son esprit un refuge contre l'une et l'autre accusation: elle ne reçut ni ne rejeta les flatteries sous lesquelles on espérait l'accabler. Tantôt elle les accueillit en badinant et d'un ton qui voulait dire: «J'écoute par politesse les sottises que la politesse vous a inspirées;» tantôt elle les renvoya plaisamment à leurs auteurs, quand leurs auteurs étaient des femmes. Elle payait leurs louanges avec usure, et rendait des diamants pour des cristaux, des soleils pour des étoiles. Ces innocentes malices de la naïveté obtinrent les applaudissements muets, mais unanimes, de tous les hommes; il est si difficile de résister aux charmes de la jeunesse! C'est ainsi que la plus jolie fille de Rome, sans chercher l'esprit, sans faire de mots et sans médire de personne, gagna haut la main son brevet de femme d'esprit.

Si Tolla n'avait eu pour elle que son esprit et sa beauté, elle aurait trouvé un épouseur; mais comme elle avait une dot, il s'en présenta quarante. Le comte Feraldi ne se faisait pas faute de dire à qui voulait l'entendre: «Il y a vingt mille sequins ou cent mille francs de bon argent dans un coffre de ma connaissance pour le brave garçon que choisira la plus jolie fille de Rome.» Tolla dansa pendant deux hivers avec toute la jeunesse des États pontificaux sans choisir personne. Ses parents ne la pressaient pas. «Prends ton temps, lui disait son père. Je conviens qu'il n'est pas facile de trouver un homme digne de toi: pour ma part, je n'en connais point.» La comtesse, à qui ses bonnes amies demandaient, par pure charité, pourquoi Tolla, avec sa beauté, son esprit et sa dot, était arrivée à l'âge de dix-neuf ans sans se marier, leur répondait sans malice aucune: «Nous ne sommes pas de ces parents qui grillent de se débarrasser de leurs filles.» Tolla dans le monde était l'orgueil de son père; Tolla dans sa famille était la vie et la bonne humeur de la maison. Entre un bal et une promenade à cheval avec son frère, qui venait de terminer ses études, elle partageait avec sa mère les travaux domestiques et les soins du ménage; elle revoyait les comptes du ministre, c'est-à-dire de l'intendant; elle traçait à sa femme de chambre, qui lui servait de lingère et de couturière, le dessin d'un col ou d'une paire de manches; elle présidait à quelque arrangement nouveau dans son cher jardin, où elle travaillait en chantant à un bel ouvrage de tapisserie. Elle était présente partout, voyait tout, savait tout, disposait tout, commandait, souriait et plaisait à tout le monde. Cette petite personne mondaine, cette danseuse infatigable, cette écuyère intrépide qui sautait les barrières et les fossés, pratiquait au palais Feraldi toutes les gracieuses vertus d'une mère de famille.

II

Table des matières

Le 30 avril 1837, l'élite de la noblesse de Rome était réunie chez la marquise Trasimeni. Les jeunes gens dansaient au piano dans le salon des tapisseries; quelques mères de famille surveillaient nonchalamment les plaisirs de leurs filles; les papas jouaient au whist dans le boudoir de la marquise; le jardin, de plain-pied avec l'appartement, était peuplé d'une douzaine de fumeurs qui promenaient dans l'obscurité la lueur de leurs cigares. On jouissait des premières douceurs du printemps et des derniers plaisirs de l'hiver.

Mme Assunta Trasimeni avait alors la maison la plus agréable et la moins bruyante de Rome. Les étrangers ne s'y faisaient point présenter, ou s'y ennuyaient mortellement, faute de pouvoir comprendre le charme intime et la grâce silencieuse de ces réunions; mais les Romains auraient regardé comme une calamité publique la suppression des jeudis de la marquise. Ce haut salon, dont la voûte, peinte à fresque par un élève de Jules Romain, portait quatre grandes figures un peu effacées représentant Rome, Naples, Florence et Venise; ces belles tapisseries du XVIe siècle, dont le temps avait adouci et fondu les couleurs; ces meubles d'ébène imperceptiblement fendillée; ce vieux lustre de cristal de roche; ce piano de Vienne, dont les sons étaient amortis par les tentures, tout respirait une bonhomie grandiose et un peu triste. Les domestiques, enfants de la maison, vêtus de livrées héréditaires, présentaient si cordialement les verres de limonade, que pas un des invités ne songeait à regretter les réceptions fastueuses et la prodigalité banale de tel prince ou de tel banquier.

Le salon, les meubles, les habitudes douces et régulières de la maison, tout encadrait merveilleusement la figure de la marquise. Elle touchait à sa quarantième année; elle était grande, un peu maigre, et blonde avec d'admirables yeux noirs. Sa beauté était faite de dignité, de bienveillance et de tristesse. Elle portait invariablement une robe de velours noir, et personne ne se souvenait de l'avoir vue autrement vêtue, même dans sa jeunesse et du vivant de son mari. Quoique sa mère lui eût laissé de beaux diamants, on ne lui vit jamais d'autres bijoux qu'une petite bague d'or, presque usée, qui n'était pas un anneau de mariage. Cette digne et sérieuse personne ne riait jamais; son sourire avait je ne sais quoi de résigné. Elle n'aimait ni le jeu, ni la conversation, ni la musique, excepté quelques vieux airs qu'elle jouait sur son piano lorsqu'elle était seule; elle avait renoncé à la danse dès l'âge de dix-neuf ans, une année avant son mariage. Sa position et la fortune de son mari l'avaient condamnée à recevoir et à aller dans le monde; cependant ni dans le monde ni chez elle aucun homme ne lui avait fait la cour. Une heure d'entretien lui avait toujours suffi pour éteindre les passions que sa beauté avait allumées. L'amour le plus intrépide aurait reculé devant le spectacle de ce cœur brisé, de cette sensibilité éteinte, de cette âme pleine de ruines mystérieuses. Elle n'aimait, après Dieu, que son fils Philippe, un beau jeune homme de vingt ans, qui venait d'entrer dans la garde noble. Elle ne haïssait personne: le seul homme dont elle évitât la rencontre était un ancien ami de son mari, le colonel Coromila. Sa vie égale et monotone était comme un tissu de prières et de bonnes actions. Toutes ses matinées se passaient à l'église des Saints-Apôtres, sa paroisse; le soir, elle allait dans les salons, comme une sœur de charité dans les mansardes, pour soutenir les faibles et soulager les affligés. Elle excellait à consoler les amours malheureux et à guérir ces secrètes blessures de l'âme pour lesquelles le monde a si peu de pitié. Elle s'employait, avec une prédilection visible, à marier les jeunes filles et à aplanir les obstacles que l'inégalité des fortunes élève entre ceux qui s'aiment. La marquise avait détaché de son revenu une somme assez forte destinée à doter annuellement quatre filles pauvres; mais, en dehors de cette fondation pieuse, il lui arriva, dit-on, plus d'une fois de compléter la dot d'une fille de noblesse. Ses petites soirées du jeudi ont fait en une année plus de mariages que les grands bals du prince Torlonia n'en feront en dix ans. Elle ne recevait cependant que de huit heures à minuit. Sa santé ne lui permettait pas les longues veilles, et ce n'était pas sans dessein qu'entre tous les jours de la semaine elle avait choisi le jeudi. Les invités se retiraient à minuit moins un quart, de peur d'empiéter sur le vendredi, jour de mortification, où les théâtres font relâche dans toute l'Italie.

C'était un préjugé répandu dans Rome que toutes les unions contractées sous les auspices de la marquise étaient nécessairement heureuses, et lorsqu'on voulait désigner un mauvais ménage, on disait: «Ils n'ont pas été mariés par la Trasimeni.»

Quoique cette sainte femme fût un objet de vénération pour tous et d'admiration pour quelques-uns, la curiosité publique, qui ne perd jamais ses droits, cherchait encore, après plus de vingt ans, le secret de sa tristesse; mais personne ne connaissait le chagrin qui avait assombri une si belle vie. La comtesse Feraldi, son amie d'enfance, se rappelait que la belle Assunta avait refusé deux ou trois fois la main du marquis Trasimeni, sans que rien pût expliquer cette répugnance. Le jour du mariage, on avait eu beaucoup de peine à lui faire quitter le noir pour lui faire prendre le costume traditionnel des mariées. Elle avait dit à sa mère en partant pour l'église: «J'entre dans le mariage comme dans un couvent.» De ces souvenirs très-vagues, dont l'authenticité même était fort contestée, quelques personnes avaient pu conclure que la marquise portait le deuil d'un premier amour.

Au moment où commence cette histoire, Mme Trasimeni était assise dans un coin du grand salon, entre la comtesse Feraldi et une étrangère établie depuis plusieurs années à Rome, la générale Fratief. Tout en causant, ces trois mères regardaient avec une satisfaction visible un quadrille où leurs enfants étaient réunis. Philippe ou Pippo Trasimeni dansait avec Tolla, en face de Nadine Fratief, toute fière d'avoir pour cavalier le lion des bals de Rome, le roi de la jeunesse dorée, Lello Coromila, des princes Coromila-Borghi.

Pour un homme averti, les physionomies de ces quatre jeunes gens auraient été un spectacle curieux. Lello Coromila paraissait causer très-vivement avec sa danseuse, qui semblait plaisanter et rire sans arrière-pensée, avec tout l'abandon de la jeunesse. Pippo lutinait Tolla pour avoir une petite rose pâle qu'elle avait attachée à son corsage, et Tolla, qui ne céda qu'à la dernière figure de la contredanse, était très-animée à la défense de son bien. Ni Mme Feraldi, ni la générale, ni même la bonne marquise, avec sa pénétration maternelle, ne devinaient les sentiments cachés sous cette surface de gaieté et d'indifférence; mais, à mieux surveiller les visages, elles auraient reconnu que les yeux de Lello dévoraient Tolla; que Tolla, confuse, inquiète et presque heureuse, se débattait contre un sentiment nouveau pour elle; que Pippo, leur ami commun, les regardait l'un et l'autre en homme qui voudrait les voir l'un à l'autre; et que Nadine, malgré une expérience prématurée de l'art de feindre, laissait percer dans ses yeux un peu d'amour, beaucoup d'ambition, et une de ces haines concentrées dont les femmes seules sont capables.

Manuel ou Lello Coromila était le fils cadet du prince Coromila-Borghi. Les Coromila, si l'on en croit leur arbre généalogique, datent de la guerre de Troie. L'histoire de leur famille remplit trois volumes in-quarto, publiés à Parme en 1780 par l'admirable imprimerie de Bodoni. Le tome premier s'arrête à l'ère chrétienne, le second à l'an 1000; le troisième, qui est presque entièrement authentique, contient la gloire sérieuse de la famille. Ser Tita Coromila, grand amiral de la république de Venise et père du doge Bartolomeo Coromila, remporta, à la fin du XVe siècle, la victoire navale de Naxie, qui arrêta l'élan de la flotte turque et assura à Venise la domination de l'Archipel. Giuseppe Coromila était le chef de l'ambassade qui vint complimenter le roi de France Henri IV, à son avénement au trône. En mai 1797, lorsque le gouvernement aristocratique de Venise abdiqua en faveur du peuple, Ludovico Coromila quitta sa patrie et vint s'établir à Rome avec sa famille. Les domaines de cette grande maison sont situés, partie dans la Romagne, partie dans le royaume lombard-vénitien. Leur palais du Corso est le plus magnifique de tous ceux qu'on admire à Rome; leur villa d'Albano a des jardins aussi vastes et plus variés que ceux de Versailles, et ils conservent à Venise quatre palais sur le grand canal. Les trois branches de la famille réunissent entre elles une fortune territoriale évaluée à près de cinquante millions; les Coromila-Borghi possèdent un peu plus du quart de ce fabuleux patrimoine.