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Les seins, c'est l'histoire de l'humanité. Mais la récurrence accable. Pourquoi tant de victimes du cancer ? Et comment en parler ? Le théâtre et la poésie nous aident à le mettre à bonne distance en plongeant dans le vif du sujet et en appelant un chat, un chat. Une femme nous raconte toutes les étapes qui jalonnent ce parcours de combattante. En partant de son enfance, ses relations amoureuses ou avec la médecine, en passant par le regard et les injonctions de la société, elle raconte avec une bonne santé contagieuse. Et ça fait un bien fou !
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Seitenzahl: 38
Veröffentlichungsjahr: 2023
Le Vif du Sujet a été créé au Théâtre Le Public (Bruxelles) le 2 septembre 2023, avec le soutien du Tax shelter de l’État fédéral belge via Beside et de la Communauté française.
J’ai quatre ans, cinq ans peut-être. Je suis couchée en étoile de mer dans la piscine gonflable. Il fait chaud, le ciel est bleu, la piscine est orange avec un fond blanc. L’eau est froide. On entend les tondeuses à gazon, les enfants qui crient en passant à vélo, la voisine qui remue ses casseroles ; il est près de midi. Ma mère a pendu le linge à l’extérieur, des grands draps de lit blancs en coton, et je suis allongée dans la piscine, les yeux fermés pour me protéger du soleil.
Ça sent la crème solaire, l’herbe fraîchement coupée, le plastique chaud. Ça sent les vacances permanentes, la liberté, le temps qui s’écoule sans qu’on y prenne garde. Autour de moi l’eau clapote tout doucement. Ma poitrine est couverte de gouttelettes que le soleil fait s’évaporer lentement. Je suis heureuse, plongée dans dix centimètres d’eau, le torse nu, chauffé par le soleil de juillet, à moitié assoupie, totalement asexuée.
J’ai douze ans. Au petit déjeuner ma mère me dit : Tu viens faire les courses avec moi.
Elle a l’air de mauvaise humeur alors je ne discute pas.
Elle me dit d’aller mettre un t-shirt moins serrant.
Il est pas serrant, c’est celui que j’ai mis la semaine dernière pour aller chez Mamy.
Va te changer au lieu de me contredire.
On part faire les courses, sans un mot. Direction : rayon sous-vêtements. Ma mère choisit deux soutien-gorge, un bleu canard avec des petites fleurs oranges et un bleu hollandais avec des motifs blancs comme sur le service en faïence de ma grand-mère. Elle me les tend : Tiens c’est pour toi, il faut en mettre maintenant sinon les garçons vont voir tout.
Il y a les culottes assorties ?
Tu vas pas devenir coquette non plus !
On rentre à la maison, ma mère coupe les étiquettes des deux soutien-gorge et elle me les tend.
Dans ma chambre j’enlève mon t-shirt et je regarde : deux petites noisettes qui pointent sur mon torse. Minuscules. Insignifiantes. Je me débats avec les bretelles réglables du soutien-gorge bleu canard, m’acharne pendant dix minutes à tenter de fermer les agrafes dans mon dos avant d’essayer par devant. Je contemple le résultat.
J’ai l’impression de me voir pour la première fois et j’aime pas ce que je vois. Je remets mon t-shirt, je m’allonge sur mon lit.
J’ai quarante-cinq ans.
C’est dimanche, il fait beau, le soleil filtre à travers les stores. J’ai programmé le percolateur pour qu’il se mette en route à huit heures, j’entends l’eau qui gargouille, l’odeur du café vient chatouiller mes narines. Je me poste devant mon miroir (elle lève le bras droit et procède machinalement à son autopalpation). Mes pensées vagabondent. Et tout à coup, je la sens sous mes doigts.
Tout ralentit autour de moi.
Je palpe encore, les yeux rivés sur mon reflet.
Greg entre dans la salle de bains, tout ébouriffé de sommeil : tout va bien ? Il embrasse tendrement mes cheveux ; ma bouche lui sourit, mon regard ne suit pas.
Tout va bien.
Je me revois, j’ai quinze ans, je suis assise sur l’escalier, dans l’obscurité. Mes parents ne savent pas que je les écoute. Je suis montée dans ma chambre à l’heure habituelle, puis je suis redescendue tout doucement et je me suis assise sur les marches. Ça fait plusieurs jours que ça chuchote, que ça conspire, que ma mère renifle et se mouche, que je surprends des bribes de conversations qu’on interrompt dès que j’entre dans la pièce.
Le téléphone sonne. Mes parents décrochent au bout d’une demi-sonnerie. J’entends des murmures étouffés, je tends l’oreille, le ton monte. J’entends ma mère, la voix qui tremble, je perçois distinctement : Mais qu’est-ce qu’on va m’enlever ? On va m’enlever tout ?
Puis des pleurs, mon père prend le téléphone, il s’inquiète à voix basse, puis il raccroche, ma mère éclate en sanglots, mon père dit : Chut, chut.
Je ne sais pas ce qui s’est passé après.
On n’en a jamais parlé.
J’ai un mauvais pressentiment. Je passe une mammographie de dépistage.
J’essaye de ne pas y penser mais c’est plus fort que moi, j’y reviens tout le temps. J’ai quinze ans, je suis assise sur cet escalier, j’entends ma mère qui pleure.
Quarante-cinq ans, c’est l’âge qu’avait ma mère quand…
Chut !
*
