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Encore enfant, Pier le Rond déclamait avec aisance les poèmes épiques de la tradition viking. Sa mère le croyait porteur d’une destinée hors du commun. Mais il refusa de mettre son talent de conteur au profit de la gloire des conquérants. Sa fuite et ensuite sa quête, le mèneront jusqu’au Vinland.
Sur ces terras incognita, qu’on nommera la Gaspésie, des siècles plus tard, il développera de la compassion pour cette condition humaine qu’il jugeait si brutale et si dérisoire.
« Ce n’est pas au fond des eaux, dans le plus profond et le plus insondable des tombeaux que les attentes de son père avaient sombré, mais au cœur même des motivations les plus secrètes de Pier. »
À PROPOS DE L'AUTEURE
Rose-Hélène Tremblay habite la Baie des Chaleurs. Elle a étudié en philosophie et en arts, travaillé en éducation et en agriculture. Elle milite dans des groupes voués à la défense de l’environnement. Dans les années 1970, elle s’est impliquée dans l’animation et la publication d’une revue littéraire contre-culturelle : Écrits. Membre d’un collectif de création « Les Inéditions » elle a contribué à la conception et à l’édition de plusieurs livres d’artiste. Elle a remporté le prix littéraire des associés en 1990 pour un récit La Vallée des Épilobes. Dans les années 2000, elle a aussi participé activement au rayonnement de la littérature dans sa région comme membre du Regroupement des Écrivains de la Gaspésie.
Sa démarche artistique est sans doute une forme d’archéologie de la mémoire vivante et collective.
-Se souvenir et se guérir, nous dit-elle, sont deux verbes pronominaux qui se conjuguent de la même manière. Toutefois, le verbe guérir peut-être utilisé de manière transitive directe. On peut guérir quelqu'un (forme active) ou être guéri par lui ou par elle (forme passive). Contrairement à se souvenir qui ne peut être utilisé que sous sa forme pronominale active. On ne peut pas souvenir quelqu'un ou être souvenu par elle ou lui. Il faut, pour se souvenir, le faire par soi-même. La conjugaison du verbe passe par le « je me souviens » .
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Seitenzahl: 200
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Crédits
Citation
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Tremblay, Rose-Hélène, 1949-
Le Vinland
ISBN 978-2-924169-45-2
I. Titre.
PS8589.R473V56 2017 C843'.54 C2017-940503-9
PS9589.R473V56 2017
©Éditions du Tullinois
www.editionsdutullinois.ca
Tous droits réservés.
Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’Auteur, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.
Auteure :Rose-Hélène TREMBLAY
Titre: Le Vinland
Révision de Textes : Michelle BOUCHARD
Infographie :Mario Arsenault-Tendance Impression
Illustrations: Philippe ACHAINTRE
IBSN papier : 978-2-924169-45-2
IBSN E-PDF : 978-2-89809-034-9
IBSN E-PUB : 978-2-89809-035-6
Bibliothèque et Archives Nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Nationales du Canada
Dépôt légal papier : 2e trimestre 2017
Dépôt légal E-PDF : 2e trimestre 2020
Dépôt légal E-PUB : 2e trimestre 2020
Imprimé au Canada
Première impression : Mai 2017
Nous remercions la Société de Développement des Entreprises Culturelles du Québec (SODEC) du soutien accordé à notre programme de publication.
SODEC - QUÉBEC
Ai-je imaginé ou bien me suis-je souvenue ?
« Il y a dans la forêt une clairière inattendue que ne découvre que celui qui s’est égaré ».
Tomas Tranströmer
La rune Kano : l'Ouverture
Tout de soudain, le sol se dérobe sous ses pieds.
En faisant un effort pour se retenir et s'agripper, elle abandonne la pierre ronde qu'elle tient d'une main et la corde qui attache un petit sac à son cou se rompt.
Elle tombe, de tout son long, dans un grand trou noir. Quand elle touche le fond, une douleur térébrante la traverse. Est-ce la porte qui sépare la vie de la mort qu'elle vient de heurter, contre son gré?
— Je veux vivre, je veux vivre, semble-t-elle dire à travers le vrai cri de mort qui s'échappe de sa poitrine.
Presque instantanément, elle se ressaisit. Elle tourne la tête en tous sens, pour évaluer ses chances de fuite et pour affronter l'ennemi. En tout cas, faire face, de son mieux... Mais la noirceur impénétrable ne laisse filtrer aucune lueur et le lourd silence ne trahit aucun souffle de vie. Sans être rassurée, ni vaincue pour autant, elle laisse son odorat la guider et ses mains palpent le sol avec frénésie.
Au-dessus d'elle, un morceau de ciel lui confirme qu'elle est tombée au fond d'un trou.
Il faut attendre.
Même si elle sait que ce n'est pas avec des cris que son père nourricier, le Songeur, pourra l'entendre, elle l'appelle quand même avec force.
Puisqu'il entend quelquefois l'oiseau tonnerre avant qu'il n'apparaisse dans le ciel, puisqu’avant une chasse, il fait battre le cœur du troupeau dans le ventre de son tambour, le Songeur saura ouïr sa détresse, au-delà des dis-tances. Car ce vieil homme voyage dans l’invisible.
Mais la frayeur envahit quand même la jeune femme. Et si quelques maléfices empêchaient le Songeur de la secourir, cette fosse serait-elle sa dernière couche ? Elle chasse vite cette pensée. Elle essaie plutôt d'imiter le cri de l'oiseau, comme le font les guerriers qui se positionnent avant d'attaquer. Mais, seul le silence lui répond, car ses cris ont alarmé tous les êtres vivants qui partagent ce territoire. Du fond de la fosse, elle voit fondre la lumière du jour. La noirceur se répand lentement et les étoiles s'allument, une à une.
Juste avant de s'affaisser, complètement épuisée, elle repousse les plus grosses pierres autour d’elle dans le but de s'improviser une couche.
Elle se rend vite compte que ce qu’elle avait pris pour des pierres était plutôt des os.
La fosse est donc un piège !
Le froid la traverse de bord en bord, comme si elle était nue.
Elle se recroqueville sur elle-même, tout en guettant les bords de la fosse où des yeux de passage jettent une pâle clarté. Des yeux qui cherchent.
Par crainte d'attirer les mangeurs de chair, elle se tait.
Des bruits insolites, des courses furtives trouent la nuit. Ce qui la rend encore plus noire et plus sombre, à cause de la peur échappée des vies rompues.
Ce n'est qu'alors qu'elle porte la main à son cou. Le sac qui retient ses esprits protecteurs n'y est plus. Comment se protéger des serpents à cornes qui habitent sous la terre puisqu’elle a perdu ses amulettes qui auraient pu la protéger ?
Elle se recroqueville encore davantage, abandonnée aux forces obscures du dedans. Elle ouvre, par intermittence, des yeux hagards qui ne reconnaissaient plus le monde.
C'est le sommeil qui vint la délivrer.
Les mangeurs de chair avaient fini leur chasse depuis longtemps, quand la prisonnière au fond de son trou ouvre les yeux. À son insu, le jour s’était levé. Même si elle sait dans quelle périlleuse situation elle se trouve, semblable à toutes les créatures qui ont survécu en se cachant sous les fourrés, au fond des arbres creux ou dans les fossés épineux, elle accueille le jour avec espoir. Elle entend les oiseaux chanter comme s’ils ne craignaient pas les trouble-fête tapis au creux des fossés. À la pensée qu'aux abords des terriers, les petits animaux apprennent la vie par des jeux et liesses de toutes sortes, elle reprend courage. Quelqu'un finira bien par passer. Quelqu'un finira bien par l'entendre. Elle essaie de crier à nouveau. Mais sa voix est trépassée.
Elle n'émet que des sons rauques qui ne s'adressent plus aux siens, mais au souffle obscur qui attise le feu de la vie.
Alors, de son poing refermé, elle frappe sa poitrine et de son autre main, elle dénoue la large ceinture qui ceint sa taille. Tout ce qui est nécessaire pour démarrer le feu y est bien enserré dans une fine peau : l'écorce sèche, le duvet de plantes, les pierres. Elle sait bien qu'elle n'a pas ce qu'il faut pour nourrir le feu et qu'il mourra sitôt né, mais elle frotte quand même les pierres avec une précipitation fébrile, le duvet de plantes à portée de la main. Et quand elle sent la fumée, avant même de voir la flamme, elle souffle dessus avec l'énergie du dernier espoir.
— Feu vie, feu vie, garde-moi.
Oh! juste un instant, elle entrevoit les parois abruptes de la fosse et les ossements accumulés. Puis la noirceur retombe brutalement. C’est dans la grande noirceur qu’elle devra contrôler les tremblements qui la secouent comme si des vents déchaînés soufflaient sur elle, des quatre directions à la fois.
Même les pauvres orphelines et les misérables prisonnières savent utiliser le chant comme ultime refuge. Elle essaie donc d'entonner l'hymne des femmes quand les hommes se préparent au combat. Elle connaît aussi les mots boucliers qui aident à affronter la peur. Mais son souffle reste bloqué dans sa poitrine, comme si un embâcle l’empêchait de circuler. Elle connaît aussi les rythmes qui insensibilisent les poignantes douleurs. Mais ses mains restent figées malgré son désir de les frapper vigoureusement l’une sur l’autre.
Immobile et silencieuse elle se tient. C'est la vie du dehors qui se fait entendre. Le trille perçant d'un oiseau retentit, puis le bruissement du vent dans le feuillage des arbres. Là-haut, sous le soleil, elle sait bien que les bêtes se donnent les unes aux autres dans un flot de lait et de sang.
Comme pour atteindre ce courant de vie hors duquel elle ne pourra pas survivre, elle essaie de s'élancer vers le haut, mais elle retombe sur les genoux. Elle se rend bien compte qu’elle ne pourra pas sortir de la fosse par ses propres moyens. Et si le Songeur ne la trouve pas, y aura-t-il quelqu’un pour la secourir ? La faim surgit en même temps que la panique. Elle lèche les plaies sur ses genoux. Ensuite, elle ouvre sa bouche pour laisser l'eau qui suinte des parois de la pierre tomber sur sa langue, goutte à goutte. Un froid incroyable descend le long de son échine. Si c’est la mort, elle la repousse. Avec une vigueur accrue, elle saisit, un par un, les os qui jonchent le sol. Elle se met à les renifler. Ce sont de vieux os asséchés qui n'ont plus ni chair ni moelle pour la nourrir. Elle les lance, à bout de bras, jusqu'à ce qu'épuisée, sa main retombe. Son corps s'écrase, vidé de tout espoir. Un oiseau crie encore et encore. Elle voudrait lui répondre, mais sa gorge n'émet plus que des sons rauques. Des oiseaux tournoient au-dessus d’elle.
Attachées à sa ceinture, des racines pendent. Elle les mâchouille. Une salive épaisse coule des commissures de ses lèvres. Elle ferme les yeux et ne les ouvre que par intermittence.
Bientôt, il n’y a plus de différence entre l’en dedans et l’en dehors.
La noirceur suit encore la clarté. Des yeux roulent au-dessus de la fosse. Des souffles courts épient. La lune apparaît et disparaît à nouveau. Des brumes traversent le ciel.
Des soleils et des lunes se succèdent.
Non loin de là, un homme suit une piste. Sa haute stature, sa tignasse rousse abandonnée au vent, ses yeux pers, sa peau endurcie par les brûlures du soleil et ses lourds vêtements de laine tissée ne l'apparentent d'aucune façon aux gens du pays. Il avance avec une prudence extrême, car il ignore tous les innombrables dangers qui peuvent arriver, sans crier gare. De plus, toute herbe écrasée, toute branche cassée, tout bruit insolite peuvent devenir des indices. Sans être fraîches, les traces qu’il suit révèlent que quelques jours auparavant, un marcheur solitaire a longé cette rivière et pénétré dans ce boisé clairsemé. Malgré les odeurs de sapinage et de moisissure qui saturent l'air, l'homme ouvre bien grandes ses larges narines pour saisir la moindre odeur qui pourrait lui révéler la nature de l'étrange gibier qu'il poursuit, sans égard pour les risques encourus.
Lorsqu’elle voit une ombre se profiler au-dessus du trou de misère où elle agonise, la prisonnière se dit qu'un ancêtre s'en vient la délivrer. Elle tente de se lever, mais elle trébuche. De sa bouche sortent des gargouillements qui ressemblent aux pas des bêtes dans des marais glauques.
Un pieu au bout du bras, le souffle court, l’homme œille dans le trou ouvert comme une grande gueule de pierre. Non seulement l'inconnu éveille sa prudence, mais la peur de la rancune des bêtes blessées par l'homme attise sa méfiance. En plus, s'il y a un gibier de captif, au fond du trou, c'est que des hommes rusés ont creusé ce piège. Peut-être sont-ils sur le point de revenir ? S'ils laissent la porte de leur garde-manger ouverte, c'est pour la remplir et non pas pour la laisser se faire vider par le premier « rôdeux » qui passe. Alors, Pier redouble de prudence.
À mesure que ses yeux s'habituent à la noirceur du trou béatement ouvert devant lui, il se rend vite compte qu'il ne s'agit pas d'un gibier mort au fond de la fosse, mais d'un humain bien vivant, comme lui. D'ailleurs, les traces qu'il a suivies si avidement le confortent dans ce sens. Elles s’arrêtent soudainement au-dessus du trou.
S'il n'a pas nourri l'aigle, comme on disait dans son village lorsque quelqu’un mourrait subitement, s’il a encore la tête sur les épaules, c'est parce qu’il a fini par apprendre à agir avec prudence. Là-bas, dans son pays natal, en Suède, il avait échappé aux griffes des fils d'Hamald le Forgeron qui l'attendaient dans une embuscade. Il serait mort, à l'heure qu'il est, s'il n'avait pas laissé un esclave le précéder. Il avait cédé aux pressants conseils de sa mère et malgré son désaccord, l’esclave, vêtu de la tunique qu’il portait toujours et chevauchant à écru son petit cheval, avait traversé le village. Dans le boisé des couleuvres, des hommes masqués l’attendaient et la tête de l'esclave était tombée, sur la route rocailleuse, au lieu de la sienne. À cause de ce subterfuge, il avait été sauvé.
Il a une bonne mémoire, le jeune homme à l'esprit rusé. Il a appris à se méfier.
Penché au-dessus du trou, avant même de faire quoi que ce soit d’autre, il veut se protéger des maléfices. Il sort un sac petit qui vient d’aussi loin que Bagdad. Une femme lui avait donné cette poudre aux vertus secrètes. Il garde ce talisman sur lui. Toujours sur les flots tumultueux, attaché à son cou. Toujours dans les forêts noueuses, fixé à sa cheville. Il secoue doucement le sac au-dessus de la fosse. Une fine poussière jaune se répand. S'il a réussi à courir le vaste monde, de l'orient à l'occident, du midi au septentrion, c'est justement parce que cette poudre le protège des ennuis.
La rune Othila : Dépouille
Loin, bien loin de là, sur la grande terre des Vikings de l'Ouest, en Suède où il est né, les dangers avaient moult formes.
Jeanna, sa mère, avait eu recours à toutes sortes de ruses et toutes sortes d'artifices de magie pour le mener jusqu'à sa taille d'homme. Elle avait, pour Pier le Rond, son fils, des desseins secrets que son mari et toute la communauté ne partageaient pas. Le jour même où elle l'avait mis au monde, un noir corbeau avait été trouvé mort sur le seuil de la demeure où la femme sage et elle s'adonnaient aux premiers soins qu'on prodigue aux nouveau-nés. Cela voulait dire que l'enfant aurait un don.
— Mais quel don ? se demandait-on, en silence.
La Jeanna était si persuasive que ceux qui l’aimaient prenaient ses convictions pour une évidence. Mais comme la sage-femme venait du village voisin et qu’elle connaissait bien peu la Jeanna, elle avait osé dire que l’enfant serait comme l’éclair, son don ne brillerait que dans l’orage.
Il y a des mots comme ça, une fois dits, on ne les oublie plus jamais.
En secret, Jeanna grava la rune du guérisseur sur l'aubier du gros pommier qui poussait depuis des générations tout près de leur demeure. Pourquoi la rune du guérisseur ? Était-ce ce qu’elle aurait voulu être, par elle-même? Était-ce parce que son peuple de guerriers en avait bien besoin pour calmer leurs penchants belliqueux ? Disons simplement que sans avoir un sens moral comme on l’entend de nos jours, elle avait une forte pulsion de vie qui la portait à se tenir à l’écart du délire des conquérants. Car c’était eux qui donnaient le ton aux coutumes de leur époque. Elle désirait pour son enfant un avenir paisible. De son côté, le père s'attendait à ce qu'on élève son fils comme on le faisait, de leur temps. C'est-à-dire, en le préparant à affronter l'ennemi. Car l'avenir, en ces temps-là, se jouait sur les flots dans des combats sanglants pour quérir gloire et richesse. Jeanna savait, même si elle n'avait jamais navigué, qu'un simple changement de cap de quelques degrés, au début d’une traversée, peut entraîner une orientation bien différente. C'est pourquoi, quand le père voulut casser la glace pour plonger l'enfant dans l'eau de mer glacée en demandant aux dieux d'en faire un marin, Jeanna prétendit avoir entendu les flots gémir. Et c'était de mauvais augure. Valait mieux remettre la coutume à plus tard. Quand le père demanda encore qu'on mette du sang sur la mamelle de la mère, juste avant la tétée, pour donner à ce petit le goût de se battre, Jeanna la Tenace avait déclaré avoir dû sevrer l’enfant, très tôt. Avec des soupes au lait tiède, elle feignait de le nourrir. En cachette, elle lui donnait quand même le sein. Son mari partit en expédition, sitôt les glaces fondues. Il fut de retour au début de l'hiver suivant, juste avant que les glaces bloquent à nouveau les routes d’eau. En sa présence, Jeanna jouait le jeu, comme on dit.
Si l'enfant avait traversé le petit âge sans trop de heurts, c'était à cause de sa sœur, complice de sa mère, qui l'avait caché dans le bahut aux moindres dangers et derrière le paroir quand arrivait son père. Les noirs cheveux soigneusement dénoués de Jeanna, sa ferme corpulence, les viandes grasses et chaudes qu'elle servait à son homme avaient de quoi le distraire et l'engourdir durant les lunes froides qu'ils passaient, sous le même toit. Le restant du temps, il courait le pays. Car Harald le Meneur, le père de Pier le Rond, ne laissait rien au hasard. Ses expéditions, il les préparait comme une partie d’échecs. Ses hommes, il les connaissait personnellement. Il les avait choisis en rapport au rôle qu’il leur donnerait sur mer. C'est pourquoi, l'hiver venu, il passait une bonne partie de ses journées à discourir sur les tactiques à adopter, sur les bateaux à construire. La première traversée se passait d'abord en cale sèche, sur des vagues inventées. Sitôt la mer dégagée de ses glaces, Harold le Meneur repartait au loin.
Les jours de départ, Jeanna se tenait sur la grève, à regarder la flotte des navires s'éloigner en rapetissant, jusqu'à ce qu'ils aient disparu dans l'immensité. Elle remettait alors le mouchoir des adieux dans la poche de son tablier et elle nouait ses noirs cheveux bouclés. Avec les trois esclaves que son mari lui avait ramenés des lointaines contrées où il commerçait, elle se mettait à la rude tâche de cultiver leurs champs. Elle avait l'audace de ne point trop s'occuper des affaires de son mari. Même si, pour certaines femmes, l’excès d’humilité était le seul levier de l’affirmation de soi, Jeanna avait d’autres ressources qu’elle savait exploiter. Elle vivait avec ses deux enfants et ses esclaves qu’elle traitait comme les membres de sa famille.
Avec Martis, sa sœur, Pier grandit au milieu des abeilles, des fleurs et des oiseaux. Sans être frêle, on disait de lui qu'il était fragile. Quelquefois, sa respiration devenait sifflante comme si l'air était soudainement épais et lourd. Il fallait alors le frotter avec des fleurs de sureau, lui faire des bains de vapeur, le laisser à l'ombre, à l'écart des autres enfants et de leurs jeux violents, mais non loin des ruches qu'il aimait observer. Quand il apercevait un essaim, la tête enveloppée dans un camail, il savait ramener les abeilles à l’aide d’un tissu blanc. Sa mère accourait pour les remettre dans leur ruche en osier. Jeanna la Tenace disait de Pier qu'il comprenait le langage des insectes et qu'un jour, il aurait la capacité de voir l'avenir. Elle faisait venir le conteur pour qu'il lui enseigne l'art des mots, en l'amusant. Quand le conteur était reparti, Pier répétait avec facilité ce qu'il avait entendu. Il avait la mémoire de la poésie. Très tôt, Jeanna lui reconnut une supériorité toute naturelle qui la rem-plissait de fierté. Avec elle, Pier le Rond buvait une bolée d'hydromel bien chaud, saturé d'épices. Elle l'interrogeait alors sur les récoltes à venir, sur le temps qu'il ferait, entre autres… Mais toujours, il pressentait les dangers, avant les félicités que la vie nous réserve, et qu'on oublie trop souvent, rongés par la peur de perdre ce qui a été si durement acquis. Sitôt la petite enfance achevée, il en vint à penser qu’avoir un don de voyance était une forme de malédiction. Puisqu’on ne peut changer l’avenir, quel intérêt y a-t-il à le connaître?
Mais maintenant qu’il est au cœur même des terra incognita, loin, bien loin de tout ce qu'il avait connu dans son enfance, Pier le Rond commence à profiter des enseignements de son passé. Il pressent les dangers, oui, et il réussit à les esquiver, la plupart du temps. Cette petite poudre jaune qu’il saupoudre maintenant avec parcimonie au-dessus de la fosse est comme une prière qu’il adresse à un destinataire inconnu. Il prie pour éveiller ces forces qui lui donnent la clairvoyance.
Quand il avait décidé de suivre ces traces qui l’avaient mené jusqu’au-dessus de cette fosse, il avait eu la certitude de marcher vers le dénouement de sa destinée. Oui, il avait eu le pressentiment de ce qui allait lui arriver. Quoi qu’il en soit, quel mal y a-t-il à s'abandonner à ses dons ? Maintenant qu’il n'y a plus aucune chance qu'on le ramène de force dans son village natal, il accepte de devenir ce que sa mère a voulu qu’il soit. Il éprouve une sorte de liberté d’être qui n’a plus rien à voir avec ses réactions d’antan, alors qu’il avait toujours l’impression qu’on lui imposait quelque chose. Ce qui le faisait réagir avec violence aux événements qui surgissaient.
La poudre jaune a un grand pouvoir. Elle le protège et lui donne de l'audace et du courage. Il regarde alentour. Dans la mousse de la clairière, un arbre cassé retient son attention. Il remet le sac autour de sa cheville avant d'embrasser le tronc de ses deux bras. C'est avec con-fiance, sans hésitation aucune, qu'il crie : « Ohé, attention ». Il laisse tomber le tronc dans le trou, de façon à faire une échelle. La fille essaie d'abord de reconnaître l'un des siens ou bien un ancêtre venu de l’autre monde pour la secourir. Mais la chevelure rousse qui flotte au vent a de quoi la surprendre, car elle n’a jamais rien vu de tel. Comme ses jours de jeûne et d'angoisse au fond de la fosse ont bouleversé toutes ses perceptions, elle se demande si elle est morte. Mais la faim, et puis ce qu'on appelle sans doute l'instinct de survie, lui font poser les gestes qu'il faut pour se sortir de là. Elle comprend bien vite que l'arbre descendu au fond du trou, c'est son salut.
Poussée par cet élan qui lui fait toujours éviter le pire et projetée en même temps dans la frayeur que lui inspire l'inconnu, elle escalade le tronc en tremblant.
Afin de ne pas effrayer la jeune femme, Pier le Rond s'est éloigné. Durant ce court instant de répit où les crocs de la terreur des derniers jours se desserraient, et avant que d’autres peurs viennent le troubler, il observe attentivement la jeune femme, envahi par l'impression de lui dérober quelque chose. Il la voit donc dénudée de tous les artifices et de tous les subterfuges qu'on se crée pour s'adapter au regard d'autrui. Ses rudes vêtements de peaux, son teint sombre, ses luisants cheveux noirs et ses yeux vifs lui indiquent qu’il a affaire à une femme du pays. Une sauvage! Elle le regarde avec stupéfaction. Il ne bouge pas, mais de son bras levé, il pointe le Nord. Il veut dire qu'il vient de très loin, de l'autre côté du monde. Il veut dire qu’il est égaré, sans ressources, sans alliés. Mais il sait bien qu’elle ne comprend pas les mots qu’il utilise. Alors, son bras retombe et c’est elle qui fait les premiers pas. Elle tend la main et la ramène aussitôt vers sa bouche. Elle a faim! Il détache promptement un poisson boucané qu’il garde suspendu à sa ceinture. Pour ne pas l’apeurer, il le lance à ses pieds comme l’auraient fait les membres de son clan. Elle le surveille attentivement tout en dévorant le poisson. Ensuite, elle se dirige vers la rivière. Elle se penche pour boire dans le reflet de l'homme, debout, à ses côtés. Elle regarde alentour. Y a-t-il d’autres hommes dissimulés dans les broussailles?
