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Il aurait dû faire preuve de davantage de prudence... Respecter cette règle instaurée depuis toujours dans cette vallée isolée, ne pas se mêler des affaires des autres. Ne pas se rendre, ce soir-là, en haut de cette montagne, où il avait repéré des mouvements de torches dans la nuit. Et surtout, après son réveil dans cette chambre d'hôtel, ne pas se mettre sur les traces de son passé. Timo, ce jeune homme d'origine paysanne, va devoir affronter le mal en retournant chez lui. En découvrant les territoires interdits, en défiant un homme monstrueux qui règne sans partage sur son domaine où disparaissent des enfants, il devra, seul, déjouer un complot...
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Seitenzahl: 251
Veröffentlichungsjahr: 2020
« Celui qui suit la foule n'ira jamais plus loin que la foule qu'il suit.
Celui qui marche seul peut parfois atteindre des lieux que personne n'a jamais atteints ! »
Albert Einstein.
« Mes pieds nus dans la vase grise faisaient des bruits spongieux insupportables. A chacun de mes mouvements, l’eau se troublait davantage. Je me débattais encore et encore, alors que mes pensées étaient troublées par la terreur et la douleur. Le lourd bloc de béton avait touché le fond. Lorsque je relevais la tête, je voyais la lumière du soleil plusieurs mètres au-dessus. Elle me paraissait désormais inaccessible. J’essayais de dégager ma jambe. C’était impossible, la lourde chaine attachée au bloc de béton traversait mes chairs à hauteur de mon tibia cassé. Cette histoire se serait probablement arrêtée là, si une voix ne s’était mise à hurler dans ma tête : « Ton couteau, vas-y coupe ! ». Je sentais mes poumons remplis d’eau quand je compris enfin que je devais le faire, que je devais rester vivant, même si pour cela, je devais m’entailler la jambe. Je tirais sur la chaine, pour me mettre à genoux et commençais à couper au-dessus du mollet. Mes mots ne pourront jamais donner une idée de la douleur que j’ai ressentie à cet instant. Elle était si puissante que, j’en avalais des quantités d’eau qui mettaient mon corps en pression. J’aurais voulu crier, mais mes poumons pleins de boue n’y parvenaient. La dernière chose dont je me souviens, c’est du nuage rouge qui s’était formé autour de moi, alors que mes paupières se fermaient et que je me sentais emporté dans le tourbillon d’un sommeil profond. J’ignore ce qui s’est passé ensuite, combien de temps s’est écoulé. Quand j’ai rouvert les yeux, après ce long cauchemar, ma tête et mon corps étaient au sec, sur ce lit, dans cette chambre… »
Soixante douzième page du carnet de Timo.
Cette histoire est une pure fiction !...
Pourtant chaque élément du récit repose sur une vérité, passée ou à venir, dissimulée ou connue.
Dans nos sociétés rendues irrationnelles et passives, où l’action des journalistes et des médias se limite à la destruction de la vérité, au mensonge patent, à la perversion des faits et à la manipulation de la masse au service des puissances de l’argent, cette fiction montre comment la soif de profit, associée à la manipulation des moyens de communication dominants, peut créer une conviction mondialisée et trompeuse.
Loin de vouloir dresser ici, la liste des facteurs qui ont éloigné l’homme contemporain d’une certaine forme de vérité, elle propose une photo de ce que pourrait devenir notre monde si nous ne restons pas vigilants.
La montée en puissance des enjeux liés à l’environnement, et plus particulièrement à la ressource en eau potable, ne rend pas pour autant plus consciente sur ses responsabilités envers les générations futures la faible portion de l’humanité qui en a encore l’accès en quantité. Notamment nos élus de proximité !
Leur rôle restera prépondérant si nous voulons cesser d’être les outils obéissants des puissants qui tirent sournoisement les ficelles de nos vies.
Le maintien de l’accès à l’eau potable pour tous, face à la mondialisation et aux lobbies sera un des enjeux majeurs des prochaines années… qu’ils devront comprendre et gérer.
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
… Eté 2029, haute Provence...
Timo agitait ses bras et jouait des poings pour repousser sa vision. La silhouette d’un homme d’une quarantaine d’années, se tenait dans le coin de la chambre, comme suspendue au plafond.
Seuls son buste et sa tête étaient visibles. Soudain, il s’était mis à avancer en souriant. A ce moment Timo se réveilla en sursaut, son corps était couvert de sueur. Il regarda partout autour de lui en se demandant où il était. L’observateur avait disparu. Le même cauchemar l’avait une nouvelle fois sorti de son sommeil agité. Cette fois il y avait perçu plus de définition, il se souvenait des traits de cet homme à la chevelure épaisse, l’observant dans son sommeil, perché au-dessus du lit, contre le mur gauche de la chambre. Celui-ci, le regard bienveillant lui souriait, avant de lui envoyer une libellule qui tournoyait dans la pièce… Il sentait son cœur battre à tout rompre, et le fourmillement de la peur était encore bien présent en lui. Déjà, les traits de l’individu se dérobaient, et il ne se rappelait plus d’où celui-ci était sorti, ni quel était le contenu de son message, ni à quel moment de son rêve il était apparu. Comme à chaque fois, à peine tentait-il de se remémorer la scène, pour la noter, que celle-ci s’estompait. Ce n’était pas seulement un cauchemar, quelque chose devait s’être passé. Tout ceci devait avoir un sens. Mais lequel ?
Une soif ardente lui cuisait la gorge. Le corps brulant, il se mit à chercher du regard le verre d’eau et la boite de médicaments qu’il avait laissés à portée de main sur la table de nuit, à côté de la vieille radio. Sa jambe gauche soudain animée d’un ébranlement douloureux lui arrachait de petits cris et lui soulevait l’estomac. Il se saisit du dernier comprimé et l’avala avec un peu d’eau. Il s’essuya le front à l’aide d’un mouchoir et consulta la vieille pendule accrochée au mur. Si elle disait vrai, il devait être cinq heures quarante-cinq du matin, un peu tôt pour se lever…
Depuis son lit, il examinait la chambre, à peine éclairée par les quelques rayons de luminosité naissante qui filtraient à travers les persiennes. La pièce était spartiate, tristement décorée. Au plafond courait un maigre fil qui alimentait une ampoule unique. La porte faite d’un bois très mince, avec un dérisoire verrou qu’un coup d’épaule suffirait à arracher souffrait sous le poids des années et des claquements au vent. Les hautes cloisons de briques enduites de ciment, et recouvertes d’une tapisserie ancienne étreignaient encore davantage la perspective qu’il avait de son lit. Tout dans cette chambre lui semblait hostile, sans parler de cette vieille armoire dans laquelle personne n’avait jamais rien mis, qui lui faisait face, comme pour l’observer, avec son miroir au teint délabré. A côté d’elle, un petit meuble servait de support à un bassin et un broc d’eau pour se laver les mains, signe de la stagnation hôtelière qui frappait la vallée depuis toujours. Il observa avec attention l’image que lui renvoyait le miroir.
Du haut de ses dix-sept ans, il était devenu un élégant et athlétique grand jeune homme. Ses yeux noir intense pétillaient d’une chaude lumière. Son nez fin surmontait une moustache et une barbe de plusieurs jours. Sa fossette au milieu du menton, et sa grosse chevelure noire lui donnaient une empathie communicative lorsqu’il souriait. Il portait une chemise claire, et un pantalon gris.
Cette chambre impersonnelle, faite pour le voyageur d’un soir, meublée sans attention, dont les éléments hétéroclites ne se résumaient qu’à leur fonction, ne parvenait pas à lui procurer le réveil serein auquel il aurait pu s’attendre. Depuis combien de temps était-il là, il ne s’en souvenait pas, et n’était d’ailleurs pas certain de vouloir s’en souvenir. Pour l’heure, sa seule envie, maintenant que la douleur se faisait un peu oublier, fermer les yeux, et replonger dans l’obscurité qui était en lui. Trouver les réponses à toutes ses interrogations sur son passé et ses souvenirs effacés, sa mémoire vide. Remonter jusqu’à ce jour de sa vie qui marquait un avant et un après.
Peu à peu, la douleur se calma et le sommeil le prit à nouveau.
Il sursauta une seconde fois lorsqu’une voix féminine assez rauque cria en frappant la porte du poing,
- Hé, là-dedans, c’est l’heure, vous devez quitter la chambre ! Elle n’a été payée que jusqu’à aujourd’hui !
A ces mots, Timo se dressa, saisit à nouveau le mouchoir sur la table de nuit et s’essuya le front toujours trempé de sueur. La vie reprenait son cours, et les briques enduites de ciment laissaient filtrer les bruits du couloir, reflets d’un monde réglé et monotone, oscillant entre silences et répétitions sonores faciles à déchiffrer. Il ne cessait de sursauter, pourtant, que pouvait-il craindre d’un monde si régulier, si prévisible, même si l’ennui qui en découlait était mortel ?
Puis il s’attarda sur sa jambe, et la prothèse tibiale qui avait remplacé la partie inférieure de son membre. C’était là l’origine de ses souffrances et de ses insomnies. Son moignon, très enflammé laissait apparaitre une cicatrice encore très irritée et très sensible. Il se saisit de la prothèse et l’examina de près. Le manchon, utilisé comme interface entre la partie amputée et l’emboiture, censé assurer le confort et l’amorti nécessaire était en plastique rigide. Nul doute que ses douleurs étaient dues à une pièce inadaptée à l’activité physique à laquelle il avait dû se livrer.
Il enfila sa prothèse, se leva du lit et ouvrit la porte de la chambre.
- Madame, excusez-moi, je suis là depuis longtemps ? Dit-il en regardant la personne qui s’activait à organiser le balai des voyageurs libérant les chambres dans le couloir.
- Plusieurs jours, répondit la femme d’un ton sec. La chambre a été payée pour trois nuits, et trois repas plateaux, le délai est atteint reprit-elle.
- Payée par qui ? interrogea Timo.
- Est-ce que je sais moi ? rétorqua la femme en ajoutant :
- Probablement quelqu’un qui vous veut du bien !
- Merci, dit-il en retour, je vais libérer la chambre.
- Vous pouvez prendre votre temps, j’en ai plusieurs à faire avant celle-ci ! Mais vous êtes bien pâle, jeune homme, êtes-vous sûr que tout va bien ?
Il rassura la dame d’un sourire et d’un haussement de la tête. Il referma la porte et retourna s’asseoir sur le lit. Il vida une nouvelle fois sa panetière à côté de lui pour en inspecter le contenu à la recherche d’un indice.
De quelques gestes précis et bien organisés, il rassembla ses vêtements d’un côté, laissant apparaitre le reste du contenu du sac : une gourde, un nécessaire d’épuration d’eau pour la rendre potable, quelques médicaments, un carnet, un livre et un couteau dont il se saisit.
C’était un couteau à la lame forgée, légèrement arrondie, qui se refermait sur son manche, comme ceux que les bergers se fabriquent en Italie. Le bout du manche en corne était aplati et le tranchant impeccable. La lame usée par les affutages avait perdu sa courbe parfaite.
Puis, reposant le couteau, il ouvrit le carnet dans lequel était inséré un crayon, laissa filer les pages entre ses doigts.
Pour l’instant, le petit carnet dans lequel il s’était fixé pour mission de noter chaque détail qui surgirait de sa mémoire éteinte demeurait désespérément vide, mais tant pis il le conservait.
En feuilletant les pages blanches il se prit à rêver d’un temps où celui-ci serait rempli et où son occupation ne consisterait plus qu’à mettre les évènements dans le bon ordre. Il ne se souvenait pas de cet accident, de l’opération qui avait dû suivre, des dates des lieux. Il avait beau occuper tout son temps à se souvenir, et notamment ses nuits durant lesquelles la douleur le privait de sommeil, rien n’y faisait, sa mémoire était vide.
Il alluma la vieille radio sur la table de nuit, tourna la molette de recherche des stations, et s’arrêta sur une voix qui diffusait des informations. Le ton grave et solennel du commentateur l’interpella :
- « Voici la suite du bulletin d’information de L’Agence Internationale de l’Energie. Ce bulletin d’information destiné à la population est diffusé et mis à jour toutes les deux heures. Je laisse donc la place à notre correspondant qui revient sur les informations dont nous disposons à cet instant :
Des niveaux élevés de rayonnement ont été signalés par plusieurs pays. L’Agence a fait une demande officielle au cours des derniers jours afin de se faire une idée plus précise de l’étendue des régions touchées. Cette initiative conjuguée va permettre de mettre en rapport les différents résultats enregistrés. Lorsque les résultats seront recoupés, l’Agence établira des préconisations à destination des autorités nationales… Pour l’heure l’agence a reçu le soutien de vingt-trois états membres, et constate depuis ces dernières semaines que la contamination au sol est extrêmement irrégulière à cause des conditions météorologiques au moment de l’accident. En outre, en fonction de l’altitude, le nuage a favorisé le transport de de petites quantités de matières contaminantes.
Ce qu’il faut retenir, c’est que si juste après la catastrophe, le souci majeur était d’éviter l’absorption de radio iodes par la thyroïde, il faut maintenant mettre en place des moyens efficaces pour éviter l’irradiation interne due à la consommation d’eau et d’aliments contaminés…
De l’eau traitée continue donc d’être distribuée partout, et il est formellement déconseillé de boire de l’eau qui ne serait pas fournie par camion-citerne ou en bouteilles… ».
Il éteignit la radio pour ne pas céder au désespoir. Disait-elle la vérité ? La vraie, l’absolue ? Finalement, avait-il envie de la connaitre ? Il lui suffirait amplement de parvenir à connaitre la sienne. C’eut été là, déjà, une tâche considérable.
Il rangea ses affaires dans son sac, et se leva pour aller vers la fenêtre. A travers les persiennes entrecroisées, il apercevait une petite place et trois rues adjacentes. Il fronça les sourcils tant la luminosité le gênait. Sur le côté, il remarqua la petite fontaine de pierre usée par le temps sur laquelle une date indiquait mille huit cent quarante-six. Sans doute l’année de sa mise en place. Aucun filet d’eau ne jaillissait de son robinet, et une dérisoire planche de bois inclinée indiquait « en panne ». Il fixa un rapide coup d’œil sur l’horizon, et les montagnes au loin, avant de se concentrer sur les mouvements de la foule.
Des enfants, des femmes, des vieillards accouraient de tous horizons transportant des bidons qui semblaient tous avoir bien vécus. Ils se massaient sur la place du village, attendant l’arrivée imminente de quelque chose d’important, mais de quoi ? Des enfants se bousculaient, l’agitation était palpable. Des dizaines de regards convergeaient vers l’autre extrémité de la rue.
Dans quelques heures, le soleil se fera moins violent, se dit-il, en prenant un point de repère sur la montagne. Dès qu’il serait derrière ce promontoire, il pourrait se mettre en route, et gagner dans les hautes vallées, en suivant le lit de la rivière. Il ne savait pas pourquoi, mais c’était son objectif, son chemin, son aspiration. Quelque chose d’inexplicable l’attirait par là. Il n’obéissait plus qu’à cette volonté qui l’avait conduit jusqu’ici, comme malgré lui. Il était comme poussé par une force importune qui l’entrainait à son gré comme une anticipation de sa vie future. Il avait choisi de ne pas lutter, contre sa destinée, heureux de pouvoir la porter entre ses mains. Et puis il y avait dans les montagnes des troupeaux, avec de riches brebis au lait inépuisable, des fruits à cueillir, de l’eau, des plantes, il ne manquerait de rien dans la nature.
Soudain, le vacarme dans la rue s’amplifia.
- Il arrive, il arrive, s’élevaient des voix de la foule massée sur la place.
Ce devait être un personnage important qui honorait de sa venue la petite ville, se dit-il. A moins que le bourg, en ce début de saison touristique ne se prépare à l’inauguration d’un jour de foire ? Tous ces bidons que portent les gens seraient-ils des sortes de tambours ? Curieux, Timo attendait de voir ce personnage de marque qui arrivait. Des cris toujours plus nombreux fusaient de la petite place. Tous s’agitaient dans un désordre indescriptible.
Quelques minutes plus tard, dans un grand fracas de klaxon, un camion-citerne fit son entrée. Ses gros pneus fendaient le sol en soulevant des trainées de poussière. Il avançait sans ralentir au milieu de cette foule, qui s’écartait au dernier instant dans l’imprudence générale au fur et à mesure devant lui. Il frôla la tête d’un jeune enfant. Une vieille dame s’était dressée face au colosse d’acier pour le faire stopper et tentait de négocier en levant ses bras. Pour l’écarter, le chauffeur jouait de l’embrayage de manière saccadée, imprimant à la cabine des à-coups. Celle-ci semblait bondir à chaque fois qu’il relâchait la pression sur la pédale.
Sur la citerne étaient perchés deux hommes armés de fusils. Ils observaient chaque côté du camion et mirent quelques coups de pieds aux plus effrontés qui essayaient de monter à son bord.
Cela semblait les amuser, ils portaient des pantalons de cuir, des bottes militaires, et un gilet de cuir noir leur faisait office de t-shirt. Ce n’étaient pas des policiers, mais plutôt une milice.
Sur le camion malgré la poussière, on pouvait lire en grosses lettres REVAU H2O GENO, ce qui semblait être le sigle d’une multinationale sérieuse.
Derrière le camion un Pick-up frappé des mêmes logos arriva et se positionna pour qu’aucun angle mort ne puisse échapper à ses passagers.
Debout dans la benne se tenait un homme au crâne rasé, au regard noir. Plutôt petit et gros, lui aussi était armé. Les autres l’appelaient Jak. Il était visiblement leur chef.
Un des deux hommes sur le camion, exaltait la foule et demandait de montrer des billets. Les gens s’exécutaient en brandissant à bout de bras des billets de banque. Puis il fit un signe à Jak attestant que les personnes avaient bien de l’argent pour payer.
Tous, attendaient l’ordre du chef.
Après avoir brièvement analysé les positions de chacun, il lança d’un geste de la tête le début de l’opération.
- On ouvre, dit-il.
Puis, en tapant sur le toit du Pickup, il hurla :
- Vous deux, allez faire le tri !
Les deux hommes du Pick-up sortirent aussitôt avec des armes pour opérer une sélection dans la foule et laisser approcher les personnes qui tendaient des billets avec leurs bidons, tandis que ceux sur le camion se mirent à les remplir. L’un d’entre eux apportait régulièrement l’argent prélevé à Jak, qui prenait les liasses à pleine main d’un air satisfait.
Les pauvres malheureux se frayaient un chemin à grands coups de coudes pour atteindre le camion et faire remplir leurs dérisoires récipients. Les norias se déroulèrent ainsi, un très long moment. Timo observait d’un air médusé la scène.
Soudain, Jak qui avait repéré que plus personne n’avait de billets, siffla et fit un geste en croisant les avant-bras. Aussitôt les autres fermèrent les robinets. Dans un élan de désespoir, les laissés pour compte se livraient à une bataille perdue d’avance pour s’approcher du camion sous l’œil amusé du chef des porteurs d’eau qui, de la benne de son Pick-up mâchouillait la queue d’un cigare en comptant les billets gagnés en rémunération du précieux liquide. L’eau ne coulait plus, et il sauta de sa benne pour venir d’un coup de pied, écarter un vieillard qui avait mis sa bouche afin de capter les quelques gouttes qui s’échappaient d’un robinet fermé. Comme pour affirmer sa supériorité et son mépris, il jeta son cigare au lieu d’impact des gouttes et le piétina d’un mouvement ferme de sa botte.
- Pas d’argent, pas d’eau, pas de profiteurs ici !
Le vieil homme, les larmes aux yeux s’écarta immédiatement en se protégeant la tête de coups éventuels. Jak affichait un large sourire.
- J’ai soif, dit-il à ses hommes, on va boire un coup, et on change de quartier ! La cuve n’est pas vide.
Le soleil, au zénith, n’éclairait plus que le dessus de la citerne, les rares projections d’ombre au sol ne permettaient plus de se mettre à l’abri de son rayonnement brulant. La foule se dispersait lentement, laissant apparaitre çà et là des échauffourées créées par des participants tentant de trouver un accord pour se partager un peu d’eau.
La ville angoissait Timo, mais après cette vision, il conclut qu’elle n’était définitivement pas humaine, que pour survivre, il devait la fuir.
Etait-ce pour cela que le Christ, Bouddha, Odon de Cluny, et tant d’autres avaient passé leur existence à marcher ? Larguer les amarres, marcher, dans ce monde devenu fou, était-il le chemin vers la vérité ? Et il en avait bien besoin de cette vérité. Le voyageur ne prend-il pas la route pour chercher avant tout son âme ? Et lui, parviendrait-il à quitter le pauvre être humain qu’il était pour retrouver ses pensées, sa mémoire ? D’où venait-il ? Il ne s’en souvenait pas. Où allait-il ? Il ne s’en souvenait pas davantage. Il allait devoir se concentrer sur chacun de ses pas comme si la morsure des cailloux sous ses semelles pourrait l’aider à retrouver le sens de sa présence ici.
Il se rappela des livres qu’il avait lus sur l’hérésie Cathare, ces fidèles à l’église des premiers temps qui avaient choisi de vivre pauvrement, dénonçant le luxe et l’inactivité du clergé. Ils furent persécutés, torturés, assassinés. Il repensa aussi à ces articles lus dans de journaux et qui l’avaient troublé, de Jean Paul II qui embrassait le Coran, de Benoit XVI allumant une Menorah, ce candélabre à sept branches des Hébreux et de François baisant la bague de Rockefeller après son ascension au poste suprême ! Ces gens étaient en définitive des défaillants, des usurpateurs, les chevaliers de l’apostasie. Ils avaient sacrifié l’église sur l’autel du libéralisme, du capitalisme, pour le confort de leur petite personne. Cette église des hommes, riche à milliards, qui se souciait bien peu des pauvres et des indigents, mais dont la fortune pourrait éradiquer deux fois la misère dans le monde ! Enfin, question de volonté et de priorités. Lui, qu’y pouvait-il ?
Timo vérifia ses poches, prit sa panetière sur le lit, passa un bras dans la courroie pour la mettre en bandoulière, se retourna pour s’assurer de ne rien oublier et quitta la chambre.
Il emprunta l’étroit couloir encombré de chariots de ménage et de draps jetés à même le sol. Celui-ci était sombre et révélait des murs qui auraient eu besoin d’un coup de peinture. Dans l’embrasure d’une fenêtre fermée, il s’attarda sur des livres. La patronne s’en aperçut et l’autorisa à en prendre un ou deux.
- Personne ne les lit, alors si cela vous fait plaisir !
Il la remercia d’un geste de la tête, et en saisit deux.
Le vieux parquet de chêne craquait à chacun de ses pas. Il descendit l’escalier qui menait au rez-de-chaussée. En bas, une salle, bien tenue, plus moderne, faisait office de grand salon. Il y avait des canapés disposés en carrés, avec des petites tables, où l’on pouvait s’asseoir. Il repéra un vieux piano droit, et ne put s’empêcher de laisser trainer ses doigts sur le clavier qui émit quelques notes. Derrière le comptoir, une femme incitait les participants les plus fortunés à payer une bouteille, en rangeant des verres. Il se dirigea vers elle pour la remercier.
Il entendit un bruit fracassant. La porte s’ouvrit et alla heurter violemment le mur. Deux silhouettes imposantes s’avançaient dans la lumière artificielle de la pièce. Il ne distingua pas tout de suite leurs visages, mais en s’approchant, il put détailler leurs traits. C’étaient les deux molosses aperçus sur le camion-citerne qui faisaient leur entrée. Ils étaient imprégnés d’une sueur rance. Leurs bras étaient couverts d’imposants tatouages. Le chef, Jak, suivait, toujours avec un gros cigare bon marché au coin des lèvres qui dispensait une forte odeur et un gros nuage blanc dans la pièce. Il hurlait qu’il avait soif et voulait une bière. A peine assis, ils interpellèrent des filles qui arrivèrent en affichant un large sourire. Pendant qu’elles approchaient, le chef fit ses remontrances :
- Je vous l’ai déjà dit, quand ils n’affichent plus de billets, vous fermez les robinets ! Si je n’avais pas sifflé, on n’en n’aurait pas vu le bout ! Et jamais on ne serait arrivés à temps pour la boire cette bière !
Ils se serrèrent un peu pour faire de la place aux demoiselles.
Des enceintes s’étaient mises à distiller une musique d’ambiance suffisamment forte pour masquer les conversations. Au fond, dans un coin, des filles très jeunes à la peau très blanche en petite tenue s’amusaient et parlaient à l’oreille avec des hommes d’âge mur en costumes. Leurs crânes dégarnis, sonnaient comme une mauvaise prose entre les rimes de la jeunesse des demoiselles dont la couleur de peau contrastait avec le noir des costumes de ces vieux pervers. Difficile de savoir si elles étaient là par choix, ou si leur pratique d’une sexualité vénale n’était que le triste reflet d’une pauvreté infâme. Il eut une brève pensée pour l’histoire de ces pauvres filles anonymes dont les trajectoires auraient sans doute mérité une page de son carnet, tant elles avaient, comme la sienne, pris des chemins différents de ceux qu’elles auraient dû être.
A son passage, ils dévisagèrent Timo comme si sa présence les dérangeait ! Sous le poids de leurs regards insistants, les filles, les décorations, la musique, tout parut soudain s’effacer. Mais sa route était longue, il avait bien mieux à faire, et il baissa les yeux, faisant mine de ne leur prêter que peu d’intérêt. Cela fonctionna et les autres reprirent leurs conversations.
Ces rodomonts les palpaient dans leur chair comme si elles n’étaient que de la viande, étalant aux yeux de tous la caricature déformante de leur activité.
Timo observait du coin de l’œil en avançant tout ce petit monde. Arrivé au comptoir, il posa sa clé près de la caisse dans une petite panière d’osier. La patronne lui fit un sourire, il la remercia et il se dirigea vers la sortie.
En arrivant devant la porte, il tourna une dernière fois la tête, mais la tenancière affairée à promouvoir son commerce, ne le remarqua même pas, et il sortit dans l’indifférence générale.
Il était encore tôt pour se mettre en chemin, le feu des rayons du soleil était encore trop ardent. Pour patienter, il fit un petit tour entre les ruelles de la ville afin de profiter d’un peu de fraicheur. Il passa un moment à observer les allées et venues des habitants. La bourgade, située sur la rive droite de la rivière, était faite de nombreuses rues très étroites et pentues. Ses maisons anciennes dégageaient un certain charme. Sur la place, se tenait un vieux clocher solitaire, seul vestige d’une ancienne église, démolie pour créer de l’espace. Au bout d’une ruelle, sur les hauteurs, il pouvait apercevoir une chapelle, perchée sur un tertre rocheux. Elle dominait une large plaine, plantée d’arbres fruitiers. Sur une autre place, il se rapprocha d’un cadran solaire. Celui-ci, non orienté au sud, ne permettait pas une lecture directe de l’heure, il resta un long moment à se demander comment interpréter l’ombre portée de l’aiguille sur le dessin sans y parvenir. En entrant dans une rue très fréquentée, en s’approchant du tumulte, il fut pris d’une pulsion d’affolement. Il savait d’avance que rien de constructif ne naitrait de ce bain de foule. Il n’y voyait qu’imperfections. Il portait une attention particulière sur les vêtements qu’arboraient les gens autour de lui. Il ignorait pourquoi, mais fut saisi par ce contraste qu’il trouvait entre les costumes que tous ces gens portaient, très chers, essentiellement des grandes marques, comme pour dissimuler qu’en dessous se cachait quelque chose de hideux dans leurs vies.
Il fut bousculé plusieurs fois par des individus qui ne prirent pas la peine de s’excuser, comme si cela était normal. Des enfants hurlaient, tripotaient tout, sans que les parents n’y prêtent aucune attention. Des femmes court-vêtues se promenaient la poitrine gonflée en avant… Des hommes accompagnés, visiblement séduits, les regardaient non sans une certaine envie…
Quel animal particulier que l’homme, se dit-il !
Et dire que c’est lui qui dans son grand désarroi cérébral domine le monde ! L’amour dépeint dans les poèmes et les chansons depuis des siècles, comme une chose extraordinaire qui serait liée à l’éternité lui apparaissait au bout de ses limites. Serait-ce un autre de ces nombreux artifices inventés par l’homme ?
Une pensée prit le dessus sur toutes les autres. Il aurait tant aimé retrouver avec un autre ou une autre toutes ces conversations qu’il entretenait seul avec lui-même. S’il avait rencontré une telle personne, eût-il pu dire qu’il aurait trouvé là sa personne idéale, son âme sœur ? C’était quoi une âme sœur ? Non, cela devait être bien plus, une âme sœur ne pouvait se réduire à une association parfaite, elle devait aussi aider l’autre à abattre les murs qui l’encloisonnaient pour l’aider à changer les choses dans sa vie !
Le choix de s’éloigner de la dissonance de ce monde s’imposa à lui pour réfléchir. Enfin, il trouva un banc dans une ruelle ombragée. Assis il attendait que le soleil décline encore un peu. Il sortit son carnet pour y noter quelques réflexions.
Face à lui, derrière un mur de pierre, se tenaient des arbres fruitiers prêts à offrir leurs fruits avec avance. Quelques lourdes branches s’avançaient au-dessus du trottoir. Il tendit le bras et s’en saisit de deux ou trois qu’il glissa dans sa panetière d’un air satisfait.
En fin d’après-midi, le clocher de l’église sonna cinq coups, signe qu’il était temps de se mettre en chemin. Il se refusait de marcher le long de la rivière polluée où ne coulait plus qu’un fil d’eau à l’odeur fétide. Le spectacle malheureux de tous ces gens malades d’en avoir consommée le dévastait. Il opta pour un parcours en hauteur. Il prit un sentier serpentant dans des terres grises, une zone d’érosion de laquelle s’élevaient de grandes cheminées à l’équilibre fragile, surmontées de cailloux en forme de chapeau. Sans ces cailloux, probablement auraient-elles cédé elles aussi à l’usure du temps remarqua-t-il ! Plus loin, les chemins traversaient des forêts de pins qui offriraient un ombrage naturel et rendraient la progression moins
