Légitime démence - Nathalie Marly - E-Book

Légitime démence E-Book

Nathalie Marly

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Beschreibung

Comment arrive-t-on à la fin de son histoire d'amour ?

Le couple est une machine à broyer, une plante carnivore qui dévore de l’intérieur, une prison dorée aux allures d’asile psychiatrique.
Loïc et Julie. Lequel des deux est le plus manipulateur ? Le plus fou ?
Elle. Déchirée entre les diktats de son éducation aristocrate et la femme qu’elle est vraiment. Déprimée par une situation professionnelle et anéantie par des problèmes de santé.
Lui. Ecartelé entre son passé de bad boy, son présent d’artiste bourgeois snob et faussement intello. Tenté par les paradis artificiels et celles qu’il aime…
Le tsunami conjugal les dévaste en trois jours. L’aliénation du couple justifie-t-elle cette folie destructrice ?

Et si l’amour véritable se doublait inéluctablement de cette violence ?

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Une vision du couple - depuis ses intimités - qui offre un regard lucide sur la nature véritable du lien." (Zelles Ô Féminin - Christelle Vanwarbeck)
- "Alternativement, nous suivons les pensées de l’un et de l’autre, mélange de doutes et de reproches, d’incompréhension réciproque et de jalousie forcenée, l’auteur se livrant à une impitoyable dissection du couple." (ULg)

A PROPOS DE L'AUTEUR

Nathalie Marly a été durant dix années journaliste à la RTBf. Elle a notamment présenté l'émission de recherche judiciaire " Appel à Témoins ". Actuellement, elle gère une société de communication et de production. Après un premier roman et des ouvrages financiers, elle se lance dans les nouvelles…

EXTRAIT

Deux août mille neuf cent nonante et un

Loïc à Londres

Fin de la tournée ! Le corps comme un vieux torchon délabré surmonté d’une cervelle, esquintée par une main malveillante avec une râpe à fromage !
Sentiments contradictoires de soulagement et déjà de mélancolie…
Des dizaines de concerts enchaînés depuis plus de six mois entre l’Europe, les États-Unis et le Japon. Une tournée infernale, entamée dans la frénésie et achevée dans l’hystérie. Presque pas de répit. Désormais incapable de distinguer une chambre d’hôtel d’une autre. Accro à l’air-co.
Saturé de bouffe indigeste, je dévalise chaque jour des centaines de minibars. Haine tenace contre les moquettes, ces saletés de tapis de chambres d’hôtel ! Mes pires ennemis : les acariens. Allergique au denier degré et drogué aux antihistaminiques.
Plus tout le reste. Dangereux cocktail...

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Une étoile est passée dans ma vie. Une mine d’amitié où puiser idées et énergie. Mais l’astre est parti trop vite. Disparu, envolé, réincarné. Sans toi, ce livre ne serait pas. Merci de m’avoir éclairée sur ce monde du rock que tu chérissais tant. Qui que tu sois devenu, je suis certaine que tu n’es pas loin de moi. Tes encouragements me sont parvenus chaque jour pour que je donne naissance à ce projet fou, cette histoire diabolique, cette Légitime démence.

Chapitre un

Insouciante jeunesse

L’existence le pied au compteur

Tout l’avenir pour penser le futur !

Moteur de ta vie

Je suis en toi

Aussi si petit que je sois

Assurance de tous les risques

De tes folies, de tes excès

Inconsciente petite graine

Réjouis-toi, je suis là

L’instinct veille

Cherche l’amour, pour que je sois !

Artaban

Deux août mille neuf cent nonante et un

Loïc à Londres

Fin de la tournée ! Le corps comme un vieux torchon délabré surmonté d’une cervelle, esquintée par une main malveillante avec une râpe à fromage !

Sentiments contradictoires de soulagement et déjà de mélancolie…

Des dizaines de concerts enchaînés depuis plus de six mois entre l’Europe, les États-Unis et le Japon. Une tournée infernale, entamée dans la frénésie et achevée dans l’hystérie. Presque pas de répit. Désormais incapable de distinguer une chambre d’hôtel d’une autre. Accro à l’air-co.

Saturé de bouffe indigeste, je dévalise chaque jour des centaines de minibars. Haine tenace contre les moquettes, ces saletés de tapis de chambres d’hôtel ! Mes pires ennemis : les acariens. Allergique au denier degré et drogué aux antihistaminiques.

Plus tout le reste. Dangereux cocktail…

À Tokyo, j’ai consulté un médecin traditionnel. Il m’a fourgué des remèdes, mais surtout mis en garde : j’avale tellement de saloperies en tous genres que mon organisme ressemble à une décharge. Un conteneur à toxines…

— Vous n’allez pas tenir longtemps à ce rythme…

Sentence sans appel.

Là ! Maintenant ! Je suis incapable d’arrêter !

Impossible de tenir le coup à pareille cadence…

Mes trois potes carburent pareil. Quatre toxicos ! Notre seul mérite : avoir évité l’héroïne et les injections en général. Mais malgré cela, nous sommes devenus de fabuleux réceptacles à cocaïne et amphétamines. Et des amphores à alcool !

Quatre junkies qui portent un nom : Kiss My Ass. LA sensation rock de ces deux dernières années. Adulés, idolâtrés, encensés. Les sauveurs de l’esprit rock pur et dur. Depuis la vague punk des années septante, personne n’a balancé une telle purée de décibels ! Faut croire qu’il y a des millions de personnes qui attendaient cette résurrection sonore.

Tous les gamins qui ne connaissent rien à l’histoire musicale nous prennent pour des messies ! Le bon groupe au bon moment, doté d’ennemis jurés : les ligues de vertu, les parents, quelques églises rétrogrades et certains médias frileux.

Nous vendons des centaines de milliers d’albums. La manne financière Kiss My Ass : incontournable ! Du coup, nous en devenons quasi fréquentables.

Et nous en profitons à fond ! Provocation gratuite à gogo, excès en tous genres, le sexe érigé en dogme… Rien à foutre de rien !

Ce soir sera l’apothéose. Le dernier concert. Dans une salle de la banlieue de Londres. En première partie d’Iggy Pop and the Stooges. Deux semaines que nous ouvrons pour eux chaque soir. Ils nous adorent et, putain, c’est réciproque ! J’ai une profonde affection pour Iggy. Ce mec a tout traversé, y compris l’enfer. Lui aussi bénéficie du retour en grâce de la rage sonore. Il en a été un des initiateurs vingt ans plus tôt. Un précurseur, un visionnaire. Enfin, le public lui rend justice !

Nous sommes fiers de jouer avant lui ! Iggy tient la route depuis un bon moment, il a appris – à ses dépens – à gérer le bordel que constitue une tournée de rock. Dormir le jour, jouer le soir, être assailli par des dizaines de filles prêtes à arracher leur culotte au moindre clin d’œil. Être entouré par des personnes qu’on connaît à peine : attachées de presse, membres de la maison de disques, photographes, journalistes, pique-assiette, sangsues, fans malades et idolâtres, jet set, acteurs et même des édiles politiques qui viennent flairer l’air du temps.

Pour dresser un barrage efficace, Iggy compte sur ses roadies. Une dizaine de types originaires de sa ville, Detroit, des amis et des connaissances d’adolescence pour la plupart. De vrais branques. Des durs au cœur d’or, mais complètement allumés. Ils vouent une véritable vénération à l’Iguane. Plus fidèles que la garde rapprochée de Saddam Hussein ! Car, ici, pas de relation de peur ou d’obéissance ! Ces mecs défendent Iggy envers et contre tout. Au début, ils nous flanquaient la frousse, mais je crois qu’ils testaient ce que nous avions dans le froc. Maintenant que nous avons partagé des concerts et des beuveries insensées, ils nous prennent aussi pris sous leur protection, le temps de la tournée commune. Pour rien au monde je ne voudrais affronter un de ces lascars ! Certains d’entre eux sont même armés. Je me demande comment ils passent les frontières avec leur arsenal…

Nous passons l’après-midi avec Iggy et ses Stooges. La séparation approche. Nous voulons jouir de ces derniers instants. Iggy est splendide dans son pantalon en cuir de python. Torse nu comme à son habitude. Sec comme une trique, tout en muscles fins. Ses grands yeux aciers dévorent et charment. Sa chevelure blonde et ses dents blanches achèvent de magnétiser les hommes comme les femmes. Son rire résonne dans les loges. Il est heureux, fier de rester le porte-drapeau du rock sans concession, même à près de cinquante ans. D’ailleurs, Iggy est sans âge, une icône, la référence ultime et, Bon Dieu, je me sens si bien à ses côtés ! Sa voix grave me flanque des frissons et sa classe naturelle me donne des complexes. Je lui ai dit tout cela en cette belle fin de journée et il a éclaté d’un grand rire affectueux. Moi aussi je t’aime Loïc ! m’a-t-il confié, en me serrant dans ses bras et en me collant un gros patin sur la bouche devant tout le monde. Sa manière à lui de me faire l’amour… Je suis honoré par ce geste et tout le monde a désormais acté notre profonde complicité. Place aux champagnes, bourbons, vodkas et bières pour sceller cette amitié.

Quelques heures plus tard, nous sommes tous pétés, sauf Iggy… Je sniffe une bonne ligne de coke pour me remettre d’aplomb et attaquer le concert.

Attirés comme des mouches par la lumière, nous entrons dans l’arène. Le public découpé en formes anonymes trémousse. Comme toujours, cette sensation intense dès que je pose le pied sur scène : désir inextinguible de satisfaire les fans, orgasme vertigineux d’être là au centre du monde. À quelques secondes de remplir mon vide intérieur d’une jouissance extrême. Le paradis cérébral à portée de main. L’éden de l’ego qui frappe à la porte. La reconnaissance.

Le public nous soulève, nous aime comme aucun autre. Nous leur donnons le meilleur pendant une heure. À fond, limite crise cardiaque. Un rappel, puis Iggy arrive en courant avec ses musiciens. Place aux Stooges. Une leçon de rock incandescent, un déluge de rage et de décibels. Un concert qui restera dans les annales du bruit !

Un empereur sur scène : Iggy. Sans cesse en mouvement, tournant comme une toupie folle, il jongle avec le micro, se roule par terre, se jette dans la foule. Il rebondit contre les colonnes d’enceintes et insuffle une énergie diabolique à la salle. Ce mec est un chaman, il a le don d’élever l’excitation du public à son climax. Le tout sans violence.

Une heure trente plus tard, Iggy s’apprête à arrêter les frais.

— On vous aime, mais on va en rester là mes amis. N’oubliez jamais de vous révolter contre ce qui vous démange ! Bonne soirée !

Iggy revient vers les coulisses en me lançant un grand clin d’œil. Le public fait un bruit d’enfer, il en veut plus. Les premiers rangs tapent du poing sur la scène, le reste de la salle piétine le sol et les gens postés aux pourtours cognent de toutes leurs forces contre les parois métalliques de la salle. Un martèlement dantesque rythmé par des Iggy, Iggy, Iggy quime saisit par le bras et me hurle à l’oreille :

— Prends tes potes et amenez-vous sur scène ! Les deux derniers morceaux, on les joue ensemble !

Putain ! Jouer avec les Stooges et reprendre deux de leurs standards, I Wanna be your Dog et No Fun ! Quel orgasme ! Quel cadeau !

Je rugis à mes potes :

— Steve, Terry, Mike, amenez-vous, bordel de merde ! Iggy veut qu’on l’accompagne pour deux rappels !

Ils déboulent comme des mecs en rut après dix ans d’abstinence sexuelle. Nous nous agglutinons autour d’Iggy et de son micro. Il calme un instant le public :

— Hey ! Deux secondes de silence ! Vous les avez vus en première partie de notre set. Ils vont chanter avec moi pour clôturer cette tournée, je vous demande une ovation pour mes frères : KISS MY ASS ! ! !

La salle tremble sur ses fondations. Les cris redoublent et les sifflements me vrillent les tympans. Iggy regarde ses Stooges, deux déhanchements, et les guitares explosent.

Je pleure d’euphorie, mes potes aussi, je crois. Tout est trop fort : le volume sonore, l’émotion d’être planté sur scène avec les Stooges, le public totalement hors de contrôle. Je vois de grandes vagues de gars et de filles venir s’écraser sur la scène. Des tas d’objets volent dans tous les sens. Des gens montent sur scène, viennent nous embrasser, nous tirent par les épaules puis sautent dans les premiers rangs.

Iggy – comme à son habitude – baisse son froc et exhibe sans gêne son énorme sexe. Il marque sa révolte, affirme sa différence et encule le pouvoir ! Vu le nom de notre groupe, nous nous mettons tous à genoux pour embrasser ses fesses. Nous fusionnons. Nous marquons notre révolte, affirmons notre différence et enculons le pouvoir ! Mais alors que les dernières giclées d’I Wanna be your Dog meurent dans la sono, nous assistons au début de l’apocalypse…

Comment ont-ils forcé les portes ? Il y a pourtant des gorilles qui assurent la sécurité… Une quinzaine de malabars entrent dans la salle par les portes coulissantes du fond de la salle. Des Hells Angels, des putains de Hells bousculent tout sur leur passage ! Les Stooges nous regardent avec la même interrogation dans les prunelles. Ces mecs viennent pour nous ou pour foutre la merde ? La réponse ne se fait pas attendre. Celui qui semble être le chef de meute fend la foule paniquée jusqu’au pied de la scène…

Silence mortel.

Le connard du devant de la meute porte un casque allemand à pointe, une barbe de dix jours et l’inévitable cuir doublé d’une veste en jean sans manches. Le slogan de son t-shirt : kill the queers.

— Vous prétendez faire du rock, mais vous n’êtes qu’une bande de sales tapettes ! Descendez de scène et venez nous castagner si vous avez des couilles !

Iggy sautille sur place, ses yeux virent au vert foncé. Un de ses roadies déboule de l’arrière de la scène, prend Iggy dans ses bras comme un gros paquet de la poste et l’embarque illico en coulisse. Erwin, le plus costaud des Stooges surgit de l’arrière et traverse la scène en un éclair ! À peine le temps d’entendre ses lourdes Santiags marteler les planches que déjà, il saute dans la salle. Quelque chose de métallique brille dans sa main droite. Je suis toujours sur scène avec mes musiciens, les trois Stooges près de nous. Erwin est déjà face au motard qui manifestement ne s’attend pas à cela. Il lui balance un terrible coup de poing en pleine face. Ce que j’ai vu scintiller est un coup de poing américain. Le nez du Hells explose comme une pizza écrasée par une pelle. Il s’effondre dans une mare de sang. Erwin se fraye alors un passage jusqu’au motard suivant. Dans un mouvement concerté et foudroyant, les autres roadies s’approchent des intrus. Ils ont tous une matraque, une batte de base-ball ou un coup de poing américain. Ils ne font qu’une bouchée des motards surpris par la contre-attaque. Quelques spectateurs leur prêtent main-forte en lardant les Hells au sol de coups de pieds. Une vraie boucherie !

Et puis soudain, une, deux, trois détonations ! L’Angel le plus en recul de la salle a totalement disjoncté en voyant ses potes se faire tabasser. Il a tiré dans le tas ! Au hasard… Des corps allongés piétinés par des spectateurs courant en tous sens…

Tumulte indescriptible. Des flics partout. Iggy me serre dans ses bras.

J’entends encore les derniers mots que je prononce ce soir du deux août mille neuf cent nonante et un : c’est fini, j’arrête tout, c’est fini…

Chapitre deux

Les heures qui passent

Où est ce qui m’importe ?

Où se trouvent les actes fondateurs ?

Les jours qui passent

Comment savoir si ma vie est celle des autres ?

Si je vis dans le bonheur ?

Les semaines qui passent

J’endure encore, sans oser le crier

Ignorante, je souffre sans le dire

Des années ont passé

Les séquelles à jamais installées

Rien à faire, sinon m’effacer

Julie

Vingt-deux février mille neuf cent quatre-vingt

Verviers

Maison familiale de Julie

Sur le chemin de l’école, je ralentis le pas. Derrière les maisons se faufilent des ombres effrayantes et malveillantes. Et pourtant, je les préfère à l’incertitude que je vis tous les jours : dans quel état vais-je retrouver mon père ce soir ?

Une ruelle sombre débouche sur ma route. J’entends des pas rapides. Pourvu que je meure. Qu’on m’étrangle. Vite. Sans douleur. Le noir envahirait mes yeux, le silence s’immiscerait dans mes tympans et ma peau ne différencierait plus ni froid ni chaud.

De loin, j’aperçois la maison perdue au centre d’un parc gigantesque. Les colombages verts de la façade dessinent des triangles sous le toit qui déborde. Devant la porte d’entrée en verre, le parking. Une seule voiture : celle de ma mère. Ouf ! L’angoisse est reportée.

J’accélère. Ma mère m’attend sur le pas de la porte. Ista, mon teckel, l’a avertie de mon arrivée. Aucune inquiétude dans ses yeux. Elle semble profiter de la vie comme si de rien n’était.

— Un éclair au chocolat pour ma petite Julie ?

— Oui, mon goûter préféré !

Ma vie pourrait être douce sans cette menace. Un père qui rentre d’humeur égale. Heureux simplement de retrouver sa famille. Sans violence, sans cris, sans heurts, il passerait un repas du soir avec nous.

Cinq heures trente. Mes devoirs sur la table de la cuisine. Ma mère regarde furtivement vers la fenêtre. Dans ses yeux, une angoisse naissante. Elle va téléphoner. Ensuite, elle préparera le repas en s’énervant, car elle n’aura pas de nouvelles de lui.

Mine de rien, elle part vers le salon. Je sais qu’il ne va pas décrocher. Il mentira encore pour justifier une centième fois le même scénario.

Il boit. Sans cesse. Un verre et puis un autre. Et l’alcool justifie tout. Est plus important que tout. Passe avant tout. Avant sa femme, sa fille, sa maison, son chien, sa santé, sa voiture, ses apparences. La lèvre inférieure pendante, le regard vitreux et la chemise à moitié hors du pantalon, il rentre éméché. L’air hargneux, sûr de lui, il parle trop fort en affirmant qu’il n’a rien bu. Évidemment.

Il est nerveux, le ton monte avec ma mère. Il l’insulte. Je ne sais où aller, que dire… Je m’en veux d’être là, d’exister. Impression d’être son ennemie. Je tire sur un morceau de peau qui dépasse de mon pouce et gratte avec mon ongle une rugosité sur l’index.

Les livres de la bibliothèque s’envolent, les murs tremblent, les portes claquent. Il est vulgaire. Il parle du gros cul de ma mère. Je voudrais ne plus être, m’annihiler, m’imploser, me désintégrer pour ne déranger personne. Il part en tirant la porte d’un geste bref, habitude faisant, la porte clenche sans résister. Mouvement cent fois répété qui n’étonne même plus le chien qui assiste, placide, à la scène.

Je n’ai plus de larmes. Juste des idées obsédantes. Partir comme une étoile filante sans faire de bruit, venir de nulle part et mourir l’air de rien. Regretter d’être là faute de ne pouvoir aller s’abriter dans aucun refuge.

Toutes les familles vivent-elles le même enfer ? Je refuse de grandir si je dois offrir cette vie à un enfant. Donner la vie pour pourrir une l’existence ? Comment me phagocyter le ventre ? Faire sécher mes ovaires ? Assassiner à jamais mes facultés créatrices ?

Une cuticule se détache, je l’arrache, le bord de mon ongle rougit, une goutte de sang perle. J’ai mal.

Chapitre trois

Pas de hasard, mais un destin

Construit au fil du temps

Juste avec leurs mains

Si peu d’inné, juste des balises

Pour bâtir les cascades et les tsunamis géants

Pour recevoir la vie et repousser la mort

Pas de malchance, pas de « pas de chance »

Fourmi je suis, bonheur sans peur

Mille fois sur le métier, profite de la gaîté

Et puis quand même

Alors qu’ils me méritent

L’esprit déchiré revendique

Le corps sans raison, abdique

Je reste là dans les étoiles, à vous narguer

Qui va me remplacer ?

Artaban

Dix juillet deux mille

Bruxelles

Sur le balcon, avachi sur le garde fou, avec un mal de nuque persistant et l’amère impression que quelque chose cloche…

Un ciel comme je l’adore depuis toujours, partagé entre des rayons d’un soleil orange, presque radioactif, et des nuages noirs menaçants. Tension terrible dans cette atmosphère… À moins que ce ne soit mon esprit qui s’égare ?

Julie vient de quitter la maison. Elle a été charmante. Comme tous les matins, ses traits grossis par la nuit lui donnent un air d’enfant quémandant une tendresse immédiate. Lovée dans mes bras, elle se fait chaton, se frottant sans relâche dans mon cou. À force de contacts, je la devine panthère…

Après notre sage rituel amoureux du matin, j’entre dans la salle de bain de façon impromptue. Elle déteste. Ses yeux me réprimandent dans le miroir au-dessus du lavabo. Mon regard ne résiste pas à ce reproche muet et chute aussitôt vers le sol en bois, marqué par ses empreintes de pieds mouillés. Je suis en pâmoison derrière ses mollets divins et ses fines chevilles. Je voudrais me jeter par terre pour les embrasser. Je crois qu’elle a deviné mon émoi : elle sourit d’un air canaille, mais plein de tendresse.

— Tu les mates toutes comme ça ? lance-t-elle en enfilant sa culotte.

Avant que je puisse bredouiller une réponse idiote, elle est déjà sortie, me laissant sur une impression de frustration brûlante.

— À ce soir…

J’entends claquer sa voix, puis la porte d’entrée. Quelle mouche la pique, bordel ?

Tantôt amoureuse, tantôt agressive… Véritable labyrinthe inexploré pour mari tentant vainement d’appréhender le cerveau féminin ! Je rêve d’un crâne transparent où apparaîtraient des lampes vertes et bleues, témoins des connexions en formation. Je comprendrais enfin quels oui signifient non, ou inversement, dans quel contexte et à quelle heure…

Le soleil commence à me brûler la peau et les pupilles. La pollution monte de la vallée. Pourquoi aije cette crainte d’apocalypse imminente ? Comme si j’allais recevoir la visite d’un serial killer armé d’une foreuse. L’autoroute au loin se fissurerait en engloutissant les voitures que je n’aurais pas été surpris. Merde, c’est quoi, ce début de journée ?

Je fouille les recoins de ma mémoire à la recherche d’une broutille qui aurait pu bouleverser son humeur joyeuse, mais si fragile. Surtout, ne jamais lui dire qu’elle est susceptible…

Le matin, en partant, j’ai rangé ma tasse sale dans le lave-vaisselle. Je n’ai pas oublié de transporter le lourd sac d’ordures sur le trottoir. Comme elle ne le déplace jamais, elle le remplit jusqu’à ras bord, se moquant des sauces bolognaises prêtes à se répandre sur mon pantalon. J’ai également pris soin de rabattre la lunette de la cuvette des toilettes. Elle honnit les hommes incapables de se défaire proprement de leur urine, arrosant systématiquement le bord blanc des w.c. Je préfère d’ailleurs procéder assis, plutôt que de m’exposer à des représailles exclusivement verbales, mais qu’elle ne manque pas d’exprimer en public. Je déteste qu’elle parle ainsi de mon intimité face à des tiers. Quel plaisir peut-elle en tirer, si ce n’est de m’humilier ? J’ai collecté mes mouchoirs en papier usagés et je les ai jetés dans la poubelle (que je mène moi-même à la rue tous les mardis matin – pas le lundi soir, sinon les pies la déchiquettent) et, enfin, mes chaussettes sales ne traînent pas au bas du lit, auquel cas, considérant à juste titre qu’elle n’est pas mon esclave, elle les déposerait, non pas dans le bac à linge, mais bien sur mon oreiller…

Conclusion, sur le front d’une hostilité de nature ménagère, rien d’inhabituel.

Autre point critique en ce moment, son travail qu’elle a perdu. J’ai l’immense chance d’être un artiste reconnu et de gagner honorablement ma vie. Elle a donc tout loisir de passer son temps à la maison, s’épargnant une vie professionnelle harassante, distillant son temps entre shopping, sport ou autre activité culturelle… Au lieu de trouver cela exaltant, elle ronchonne sans cesse sur son existence, revendiquant une vie plus conforme à son identité.

Le ciel devient de plus en menaçant, les nuages noirs gagnent la bataille contre le soleil… Ce spectacle de fin du monde me plaît tellement ! Le vent commence à souffler plus vigoureusement, balayant des déchets sur les trottoirs en contrebas.

Moi qui ai toujours tant de mal à apprécier l’ici et maintenant, je suis ravi. Le tableau que m’offre la nature est beau à en couper le souffle, mais mon humeur est désastreuse. Une kyrielle de sentiments contradictoires.

Je suis inquiet, la poitrine oppressée, mais excité. Par quoi ? Impossible à définir… Mais en dehors de ce ciel, la possibilité d’un problème avec elle provoquerait en moi des décharges d’adrénaline, ce qui pourrait expliquer cette agitation extrême.

Loïc, me dis-je, sois franc, tu l’adores, tu l’aimes, elle suscite ton désir, tu apprécies de vivre avec elle, mais quelque chose coince. Quoi, hein, quoi ? Tu deviens débile, comme dans le passé, quand tu passais d’une à l’autre sans conviction ? Ou quand tu convoitais systématiquement la femme d’autrui, avec son cortège d’emmerdes dévastatrices ? Calme-toi, Ducon, et réfléchis…

Le ciel presque noir m’aide à retrouver un semblant de sérénité. Il est temps de bouger et de sortir de cette piaule ! Et puis, ils m’attendent à la galerie. Un rendez-vous, prometteur d’ennui profond avec des clients japonais. Il n’y a que le fric et « l’invest » qui comptent pour ces ploucs habillés en Yamamoto. J’enfile une veste noire légère et quitte la maison. L’orage commence à gronder.

Le vrombissement du moteur me fait un bien fou. Cette caisse infernale date du début des années septante, mais elle est comme neuve. Le ronronnement du V8 est incroyablement sensuel. J’enclenche la boîte automatique et démarre en trombe. Quand on a une Camarro, on démarre en trombe, c’est comme ça. J’ouvre la fenêtre – y’a pas la clim dans ce modèle – et engage dans le lecteur, un CD d’Isaac Hayes, un disque rugueux, funky en diable, composé pour un film.

Une musique obscure, mais grandiose. Je pousse le son et le tableau de bord en bois se met à vibrer.

Julie déteste ma voiture, tout comme ma musique. Elle préfère sa petite Japonaise bien actuelle et elle écoute les dernières merdes à la mode sur la bande FM, voire pire pour moi : de la musique classique ! Nous connaissons des joutes orales épiques à propos de nos goûts musicaux respectifs. Mais jamais aucun armistice n’a été signé ! En général, chacun prend bien soin d’écouter ses compositions en l’absence de l’autre.

J’arrive à la galerie. Il fait étouffant maintenant. Le premier coup de tonnerre retentit et les premières grosses gouttes de pluie s’écrasent sur le sol bouillant. À l’image de notre couple ? Une petite perle qui naît là-haut lors d’un voyage édénique, transportée par les nuages puis une chute brutale, parce que les gouttes sont arrivées n’importe où, poussées par le vent et les éléments.

Avant de rencontrer Julie, j’ai évidemment connu d’autres femmes. Et lorsque l’une d’entre elles émettait le souhait de prolonger sa première nuit d’amour, les événements se déroulaient inlassablement de la même manière. Quelques mois d’amour fou et de vie débridée : peu d’heures de sommeil, plus d’appétit, besoin irrépressible d’être en présence du partenaire. Suivis par deux années de bonheur tempéré : une sensation d’euphorie douce perpétuelle, renforcée en présence de sa moitié, mais avec un début de souhait d’indépendance. Et enfin, des mois de routine à se demander comment sortir de cette vie de couple si embourgeoisée et tellement codifiée. Des éclats de voix pour des querelles domestiques qui virent au drame et surtout, des crises de migraines fréquentes ralentissant la fréquence des rapports sexuels. Et, on néglige souvent l’importance de ce dernier point, crucial pour la survie, non de l’espèce (quoique), mais du couple…

D’ailleurs, j’ai beau expliquer à Julie que faire l’amour provoque la sécrétion d’ocytocine, cette hormone favorisant le rapprochement, elle refuse –trop souvent à mon goût – mes avances.

À ce propos, j’ai une théorie très personnelle pour qu’un couple perdure. D’abord, au moment de la rencontre, les partenaires doivent être prêts à vivre ensemble. Avant même de s’embrasser, il faut qu’ils en finissent avec une vie dissolue. Donc, l’amour n’est pas juste une histoire de sentiments, mais bien un incident qui doit tomber à un moment précis dans une vie. Le coup de foudre, d’accord, mais pas n’importe quand ! Ensuite, pour que la relation soit longue, elle doit être consommée intensément au départ. Vous voyez ce que je veux dire ? Une sorte de réserve d’amour physique qui scelle toute relation naissante…

Mais moi, j’en suis resté aux souvenirs de ce grand réservoir des corps entrelacés.

Je traverse le trottoir en trois enjambées puis pénètre dans la galerie. Trempé et un peu à l’image de mes sculptures : rouillé. Les Japonais sont tombés en extase, face à mes dernières créations de récup art.

Après ma période de tableaux monochromes – j’ai arrêté après avoir vendu ma trentième croûte rouge –, j’ai décidé de m’investir plus physiquement et de fouiller les décharges à la recherche d’objets, éléments de base d’œuvres à venir. Ma démarche neuve est bien sûr artistique, mais aussi écologique. Précisons : je recycle en suscitant l’émotion esthétique. Et comme l’artiste doit sentir la société et ses demandes, je tombe à pic pour m’inscrire dans le mouvement du durable. Dans les milieux branchés, les financiers avant-gardistes surfent sur cette vague qu’ils appellent le sustainable. Le capitalisme d’accord, les machines à pognon, O.K., mais pour sauver la face, il faut respecter la planète, aider les pauvres et faire travailler les personnes différentes. Moralité, je peux continuer à me faire de la tune en truandant mes Japonais agités, mais dans une optique de respect pour les générations à venir. Alors, au lieu de me fournir en neuf, je hante les hangars pourris de marchand de fer. Aux anges, mon galeriste branché sur les démarches marketing à la mords-moi le nœud peut se gargariser avec sa déconnade sustainable qui flaire le printemps et la barbe à fleurs, chaque fois qu’il tente d’arracher à un bridé son portefeuille blindé.