Lento - Antoni CasasRos - E-Book

Lento E-Book

Antoni CasasRos

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Beschreibung

Lento n’en finit pas de naître.

Lento est un enfant particulier. L’heure est maintenant venue pour lui de sortir au grand jour. Mais ce petit être prend son temps, petit à petit, il évolue vers le monde qu’on lui impose. Il sort d’abord la tête, puis une épaule, et, encore bien installé au chaud dans le cocon du ventre de sa mère, il contemple le monde extérieur, y trouve de la beauté, regarde les yeux brillants d’une infirmière, respire les odeurs, écoute le murmure des feuillages des arbres dehors. Ce glissement durera soixante douze jours, rien que ça.

Lento grandit, Lento n’est décidément pas comme les autres, ou bien est-il simplement beaucoup plus sensible. Le monde entier (les médecins, les psychiatres, les gens) le montre du doigt, Lento n’est pas un enfant comme les autres ! Il est certainement débile, oui, il est lent ! Mais peut-être est-il simplement plus intelligent. Cette lenteur qu’on lui reproche lui permet de développer ses sens. Lento est un voyant. Il rencontre une fille et c’est l’amour qui s’empare d’eux. Elle, elle est la plus rapide du monde, lui, il lui apprend la lenteur.

Un roman qui se présente comme un conte littéraire.

EXTRAIT

Le cordon ombilical est toujours là. Une complète satiété. Voir le monde sans éprouver ni la faim ni le sentiment d’abandon est un privilège. Le temps de voir. Il ne veut pas être la pomme de Newton. Il imagine que sa mère se lève et s’en va nue dans la ville et qu’il voit le monde à l’envers, mais aussitôt il réalise que cette position serait dangereuse et que l’attraction terrestre le ferait naître par une brusque plongée vers l’asphalte. Trapéziste sans filet, jeté dans l’espace. Il cesse immédiatement d’imaginer pour se concentrer sur ce qui est autour de lui : tubes, instruments, perfusion, machines, air doux qui passe la nuit par la fenêtre entrouverte et fait frémir son nez. L’ombre d’un grand arbre, le murmure du feuillage.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- « La quête de la liberté, l’acceptation de la différence, le rapport à l’Autre, l’horizon d’une révolution possible sont au cœur de ce très beau roman. » (Marianne Desroziers,Le Pandémonium Littéraire , 18 août 2014)

- « Antoni Casas Ros offre à son personnage la possibilité de prendre le temps de faire un apprentissage minutieux de ses sens et d’analyser ce qu’ils lui révèlent du monde. Le roman, bel éloge de la lenteur, évoque également la différence avec beaucoup de sensibilité, célèbre le désir de liberté et rejette toutes les formes d’enfermement, quelles qu’elles soient, en dressant le portrait d’un être attachant confronté à une société obsédée par les normes et les catégories. » (Vincent Ladoucette, Gibert Joseph, 23 août 2014)

A PROPOS DE L’AUTEUR

L’écrivain français Antoni Casas Ros, aux origines italiennes et espagnoles, revient avec un conte sur la différence. Un texte d’une très grande douceur, beau et doux ponctué de moments terribles correspondant au difficile retour à la réalité de notre monde. Monde qui apparaît comme une massue, écrasant toute sensibilité, toute vie, un monde régi par les règles, un monde étroit, un monde qui étouffe les âmes sensibles, une société malade qui assassine les anges.

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Seitenzahl: 110

Veröffentlichungsjahr: 2015

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Lento

Lento est un enfant particulier. L’heure est maintenant venue pour lui de sortir au grand jour. Mais ce petit être prend son temps, petit à petit, il évolue vers le monde qu’on lui impose. Il sort d’abord la tête, puis une épaule, et, encore bien installé au chaud dans le cocon du ventre de sa mère, il contemple le monde extérieur, y trouve de la beauté, regarde les yeux brillants d’une infirmière, respire les odeurs, écoute le murmure des feuillages des arbres dehors. Ce glissement durera soixante douze jours, rien que ça.
Lento grandit, Lento n’est décidément pas comme les autres, ou bien est-il simplement beaucoup plus sensible. Le monde entier (les médecins, les psychiatres, les gens) le montre du doigt, Lento n’est pas un enfant comme les autres ! Il est certainement débile, oui, il est lent ! Mais peut-être est-il simplement plus intelligent. Cette lenteur qu’on lui reproche lui permet de développer ses sens. Lento est un voyant. Il rencontre une fille et c’est l’amour qui s’empare d’eux. Elle, elle est la plus rapide du monde, lui, il lui apprend la lenteur.
Antoni Casas Ros revient avec un conte sur la différence. Un texte d’une très grande douceur, beau et doux ponctué de moments terribles correspondant au difficile retour à la réalité de notre monde. Monde qui apparaît comme une massue, écrasant toute sensibilité, toute vie, un monde régi par les règles, un monde étroit, un monde qui étouffe les âmes sensibles, une société malade qui assassine les anges.
Antoni Casas Ros est né en Catalogne française en 1972. Il a été finaliste du Goncourt du premier roman, finaliste du Goncourt de la nouvelle et a obtenu en Espagne le prix Sintagma du premier roman. Ses livres sont traduits en six langues. Il vit à Barcelone.

Lento

Antoni Casas Ros

Christophe Lucquin Editeur

© Antoni Casas Ros
© Christophe Lucquin Éditeur, 2014
Christophe Lucquin Éditeur, 
12, rue des Moulins – 75001 Paris
www.christophelucquinediteur.fr

Lento

Pour la Petite Bande : Laure, Tessa, Celia, Inès, Zéno, Chantal, Pilar, Enrique, Musa, Fernando, Sophie, André, Émilie, Éric, Zara, Seb et Zoé.
Un salut anarchiste à Sébastien Doubinsky qui a publié les premières pages de Lento dans le Zaporogue xvi.
 « Être capable d’écouter cette voix qui monte du tréfonds de soi-même, c’est de cela qu’il s’agit et qui ne s’acquiert ni ne s’enseigne. »
Arnold Schoenberg, Traité d’harmonie
« Que n’ai-je connu plus tôt la danse de l’Hindou, danse qui se garde bien de le décentrer, de l’éloigner de lui-même. L’œil, le cou, les doigts, plutôt que les excentriques jambes, font presque tous les mouvements, les mouvements de la pensée, les mouvements pour n’être pas multiple, en pièces et à la débandade. »
Henri Michaux, Passages

1.

Lento n’en finit pas de naître. Une femme, jambes ouvertes sur la table d’accouchement, face au corps médical stupéfait. Lent glissement vers la lumière aveuglante. Il défie les lois de la nature. Il impose son rythme. Il n’hésite pas à naître mais il prend ses aises, décide du tempo.

Il sort d’abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l’instant, il décide d’en rester là. Regarder avant d’aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n’est pas un mouvement anodin puisqu’il implique la mort. Une mort simultanée à la naissance ? Alors pourquoi ne pas attendre ? N’être pas tout à fait né c’est n’être pas tout à fait. Juste la tête pour ne pas mourir.

Au cinquième jour, il en est toujours là, malgré les exhortations des médecins et des sages-femmes. Sa mère reste sourde aux menaces de césarienne et d’injection d’ocytocine. Elle refuse tout avec énergie. Elle ne souffre pas. Il ouvre enfin les yeux. Il voit des visages, des blouses blanches et bleu-vert, des appareils photo, des caméras. Il entend murmurer. Tout le personnel de l’hôpital défile. Quelques journalistes téméraires se faufilent. La nuit, Lento est aveuglé par des flashes. Il voit même son visage sur l’écran de télévision de la chambre.

Il aime la nuit, la lueur bleue de la veilleuse, les yeux sombres et brillants de la jeune infirmière de garde qui veille sur lui, somnole, murmure dans ses rêves. Elle humidifie son corps avec une éponge. Parfois elle lui parle d’une voix mélodieuse dont il ne goûte que la musique. Il fait moins chaud dehors que dedans. Sa tête est au frais, son corps dans le corps palpitant de sa mère. D’instinct, il sait qu’il n’a pas de père.

Le cordon ombilical est toujours là. Une complète satiété. Voir le monde sans éprouver ni la faim ni le sentiment d’abandon est un privilège. Le temps de voir. Il ne veut pas être la pomme de Newton. Il imagine que sa mère se lève et s’en va nue dans la ville et qu’il voit le monde à l’envers, mais aussitôt il réalise que cette position serait dangereuse et que l’attraction terrestre le ferait naître par une brusque plongée vers l’asphalte. Trapéziste sans filet, jeté dans l’espace. Il cesse immédiatement d’imaginer pour se concentrer sur ce qui est autour de lui : tubes, instruments, perfusion, machines, air doux qui passe la nuit par la fenêtre entrouverte et fait frémir son nez. L’ombre d’un grand arbre, le murmure du feuillage.

Au douzième jour, l’envie de toucher le visage parfois si proche de l’infirmière le pousse à sortir un bras. La main s’ouvre, encore un peu gluante, et touche le nez de la jeune femme qui se met à rire. Il aime les nez. L’appendice qui domine le visage s’en va, avec une certaine prétention, flairer le monde. Au quinzième jour, il sort l’autre bras et laisse ses mains palper l’espace comme si c’était un corps, une évidence, et c’est à ce moment peut-être qu’il réinvente la danse du spermatozoïde. Il bouge les hanches et les jambes, sinue en douceur dans le ventre de sa mère. Tous les soirs à vingt heures, il voit ses progrès sur l’écran de télévision et apprend qu’on l’a prénommé Lento. Mais est-il Lento pour autant ? Il commence à se méfier de l’écran plat qui le regarde jour et nuit, même lorsqu’il n’y a pas d’autres couleurs que ce gris-noir brillant.

Première leçon de géographie. On parle de lui au Japon, en Australie. D’éminents pédiatres interviennent. Des psychologues, des pédopsychiatres. Lento ravit la vedette aux habitués des médias. Un fan club se crée à Osaka. Il se voit sur des tee-shirts, les petites Japonaises dansent en scandant son nom. Un couturier invente un style Lento, pantalons amples, chemises colorées. Mais Lento ne se laisse pas séduire par cette hystérie. Pour l’instant il en est encore à laisser glisser le haut de son buste dans une progression de trois millimètres par vingt-quatre heures selon les experts. D’après les prédictions, s’il continue à ce rythme, il devrait être né dans soixante et un jours.

Lento n’aime pas la routine, il décide d’accélérer le tempo. Il va en arriver aux hanches et comme il est très souple elles passent bien. Il danse, à l’étonnement des visiteurs et des experts. Encore ce maudit écran plat qui le montre dans la vitesse et travestit sa détermination à la lenteur. Tout va si vite. Les plans s’enchaînent. Visages. Tragédies. Accidents. Fleuves en crue. Tremblements de terre. Typhons et cataclysmes. Crimes. Attentats. Guerres. Lento comme seul élément de tranquillité. Jour et nuit, le standard de l’hôpital est submergé d’appels. Comment va Lento ? Lento est presque né.

On en arrive aux cuisses, puis aux genoux. Les caméras emplissent la chambre. Naissance en direct pour trois cents millions de téléspectateurs. Les cheveux noirs de Lento ont poussé. Ils commencent à boucler. Son visage paisible, ses gestes délicats, sa bouche gourmande ravissent ses admirateurs.

Lento devient un ange, un messager, un être d’exception. Les fanatiques religieux s’emparent de son image. Lento ne serait-il pas celui que tout le monde attend ? Devant l’abondance des commentaires, Lento se décide enfin à quitter ces lieux qui ne l’inspirent guère. Il aspire à la quiétude. Il ne veut plus se voir à la télévision, il ne veut plus être vu. Il ne veut servir aucune cause. Il envisage sa vie comme une solitude radieuse. N’être rien que lenteur et mouvement dans une légèreté anonyme. Il attend la nuit et enfin, au soixante-douzième jour, il se détache de sa mère. Cordon ombilical tranché. On ne parlera plus de lui. Pas tout de suite en tous cas. Lento entend mener sa vie.

Plus de tubes, plus de lumière aveuglante, plus de grandes portes. Lento se sent chez lui. Rien ne l’intéresse davantage que les seins de sa mère et le nectar qu’il en fait sourdre. Sa succion puissante commence à former les muscles de son visage. Il se sculpte au contact de la souplesse et de l’arrondi. Ses petites mains acquièrent de la dextérité en palpant les masses élastiques et parfumées. Ses jambes font leurs premiers efforts pour se hisser, se maintenir au niveau du mamelon. Enivré par l’odeur, Lento rote, rit, respire et s’endort.

Sa vie est rythmée par la faim. Il tète les sons d’une autre manière depuis qu’il est sorti de son refuge. Moins aquatique, plus précis. Sa mère lui parle, il suit les méandres de sa voix dont il goûte la douceur. Après qu’on l’a remis dans son berceau, il prend plaisir à bouger bras et jambes dans l’espace, à en reconnaître l’étendue avec la plus extrême lenteur tout en éructant quelques sons. Sa mère le regarde avec fascination. C’est le début du printemps. Un papillon d’un jaune acidulé entre par la fenêtre.

Lento aime les chants d’oiseaux, le ronronnement du chat qui vient parfois se coucher contre lui. Il glisse ses doigts dans la fourrure tigrée, Stromboli lui masse le ventre avec les pattes avant. Soudain, il saute du berceau, comme lassé de ces effusions. Lento aime voir la langue rose de l’animal. Il tire la sienne tout aussi rose pour lui répondre et cligne lentement des yeux, fasciné par l’ambre du regard. Lento se demande pourquoi l’animal n’utilise pas le même langage que sa mère. Par la fenêtre, il voit des taches vertes et lumineuses qui coulent dans le vent.

— C’est un arbre, un platane.

Platane, arbre, papillon, chat. Lento aime dormir, il sent tout son corps prendre une nouvelle dimension, s’étendre. Sa mère l’emmaillote dans une couverture légère, le place dans une écharpe qui lui assure de rester en contact avec les battements de son cœur et à proximité de ses seins. Ils descendent l’escalier, sortent.

— Le ciel…

Lento jette un regard distrait sur l’espace bleu dans lequel flottent de petites masses grises qui se déplacent. Le ciel, les nuages. Il respire, trouve intéressant le discours de son nez. Respire un peu plus. Engouffre de la réalité. Il s’étonne de pouvoir être le bleu, l’arbre, les odeurs. Il s’étonne encore plus de voir des silhouettes qui se déplacent à un rythme effréné. Des visages tendus, anxieux. Très vite cela lui donne l’impression d’être traversé par ces dynamiques hâtives. Il se met à pleurer pour exprimer son désagrément. Sa mère l’entend et le ramène à l’appartement. Il se sent en sécurité. Tant de choses à découvrir. Les étagères chargées de livres, le sol en bois, les couleurs. Les pas très doux du chat. Le son mat et plein lorsqu’il saute de la table. Et les rêves, les rêves, les images qui glissent dans le corps et repartent dans le silence du ciel.

Les mois passent. Les sens s’ouvrent. Haydn, Mozart et Schubert s’insinuent dans le cerveau de Lento. Un crescendo très étudié. Pas de télé­vision, le son seul a de quoi tirer tout être normal de la contemplation. Des centaines de milliers de neurones meurent au cours des premiers mois de la vie simplement par manque de stimulation. La mère de Lento sait qu’il faut le toucher, le bercer, le caresser, le lécher comme une louve. C’est entre elle et lui. Le chat trouve cela normal. Le seul obstacle à ces débuts harmonieux semble être la crèche à laquelle il faudra bien le laisser après les trois mois de congé maternité. Mais pour l’instant, Lento s’en tient à la station rampante qu’il affectionne. Il parcourt l’appartement de long en large, s’intéresse aux fourmis qui pullulent.