Léodine l'Africaine - Albert Russo - E-Book

Léodine l'Africaine E-Book

Albert Russo

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Beschreibung

Ce livre raconte l'enfance et l'adolescence de Léodine, fille de colons. Née au Congo Belge au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, elle apprend adolescente que dans ses veines coule du sang noir, celui de son arrière grand-mère, esclave en Louisiane. Cela va changer sa perception du monde. Mais peut-on changer " qui l'on est " ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Albert Russo est l'écrivain par excellence du métissage. Nous allons du Noir au Blanc, de l'homme à la femme, de l'Afrique à l'Amérique du Nord.
Il nous fait réfléchir sur nos origines. La description qu'il fait du Rwanda et de la région des Grands Lacs incite à la réflexion. Nous la connaissons surtout aujourd'hui pour tes massacres qui ont eu lieu entre Hutus et Tutsis. Russo nous parle d'un paradis perdu, là où nous nous souvenons de l'enfer. Toute la beauté du Congo dans un tourbillon d'odeurs, de jeux de lumière, de sensualités qui vous entraînent avec une force incompréhensible pour celui qui n'a jamais foulé le continent africain.
Avec Léodine l'Africaine, Albert Russo revient sur le terrain de son enfance et nous livre une très belle réflexion sur l'Afrique des années 50 et sur le sens des origines.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Albert Russo

Léodine l’Africaine

Ginkgo éditeur

I

Je suis née dans une ville, autrefois pleine de charme, que les Belges avaient baptisée Élisabethville et qui maintenant s’appelle Lubumbashi. On la nomme aussi la perle du Katanga, cette province au sous-sol d’une richesse fabuleuse, que l’Union Minière avait su royalement exploiter. Après son indépendance, le pays de ma jeunesse a traversé près d’un demi-siècle d’affres et de malheurs en tous genres, aussi bien à cause de la vénalité de ses dirigeants que de la collusion éhontée des grandes puissances et de la non moins délétère convoitise des pays communistes.

De mon père, Gregory Burton, il me reste des souvenirs assez flous, à l’instar de ces photos jaunies éparpillées sur de vieux albums de famille, dont certains feuillets semblent manquer.

Enrôlé dans l’armée américaine, Père venait de débarquer en Normandie, et ce fut cette même semaine, après avoir vaincu l’envahisseur, que, fourbu, et arpentant avec ses camarades de régiment le chemin qui menait à leur baraquement, son regard croisa celui de ma mère, scellant ainsi notre destin. L’ironie de l’Histoire a voulu qu’elle se trouvât réfugiée dans un département de la France Libre, car, au moment de l’occupation éclair de la Belgique par les troupes allemandes, Grand-mère décida, en dépit des récriminations de ses proches, d’abandonner la résidence familiale de Saint-Idesbald avec ses quatre enfants et de traverser la frontière. Elle se conforta dans cette décision, d’autant plus que son frère Karel rejoignit très tôt la Résistance. Mon grand-père, lui, se trouvait, à cette époque, au Congo belge, occupant un poste élevé dans l’administration coloniale.

À l’encontre de son mari, Grand-mère qui était issue de la bourgeoisie flamande des grands ébénistes de Malines, n’avait jamais aimé la colonie. Elle n’en supportait ni l’étrangeté tropicale, malgré le climat plutôt sain du Katanga, ni l’atmosphère bon enfant qui régnait alors à Élisabethville, trouvant les indigènes sournois et la plupart des Blancs petits d’esprit ou arrivistes. Dès qu’elle le pouvait, en général une fois tous les deux ans, elle rentrait à la métropole, accompagnée de ses enfants. C’est ainsi qu’elle s’embarqua sur le S.S. Thysville avec sa progéniture, quelques jours à peine avant la déclaration de la guerre.

Je ne saurai jamais si Grand-mère regretta ce dernier geste ou si elle changea d’avis concernant le Congo, mais une chose est sûre, elle et sa petite famille eurent beaucoup à pâtir durant leur exil ; elle avait cru au début qu’il ne dépasserait pas quelques semaines, tout au plus un mois ou deux, mais celui-ci se prolongea en plusieurs années, jusqu’à la Libération par les Forces Alliées.

Installée avec ses quatre gosses dans un petit bourg, à proximité d’Avranches, pour la première fois de sa vie, Grand-mère eut à faire des corvées, lavant le linge d’étrangers, raccommodant leurs habits, mettant la main à la pâte dans leurs fourneaux – car elle était aussi un cordon bleu –, afin de subvenir aux besoins essentiels de sa famille, tout en préservant un minimum de dignité. Elle avait eu, il est vrai, la chance de tomber sur des gens décents qui la traitèrent, elle et ses petits, avec humanité, ce pour quoi elle remerciait Dieu tous les soirs, dans ses prières.

Ce fut à un bal musette que ma mère – elle venait juste d’avoir 16 ans –, rencontra l’homme qui allait devenir son mari. Il tomba fou amoureux d’elle et lui demanda de l’épouser sur le champ. La soudaineté de cette proposition l’effraya car, jusqu’à ce que la guerre éclate, elle avait été élevée dans un environnement plutôt strict et fréquenté une école de jeunes filles tenue par des religieuses. De surcroît, elle n’était encore jamais sortie avec un garçon, du moins seule. Mais le jeune GI se montra empressé et très obstiné et lui dit qu’il irait voir sa mère et même son frère, pour leur demander officiellement sa main. C’est d’ailleurs ce qu’il fit, sans tarder, et à leur stupéfaction. Il alla jusqu’à déclarer à Grand-mère : « Si vous avez peur qu’elle m’accompagne en Amérique, c’est moi qui viendrai ici auprès de vous. Je retournerai à l’école, s’il le faut, et apprendrai le français, pour pouvoir travailler, sans perdre de temps. J’aime les défis. »

Il ne savait pas encore que notre langue maternelle était le flamand.

Devant tant de fougue et de naïveté, Grand-mère demeura pantoise. Elle n’avait jamais encore rencontré un homme, que dis-je, encore presque un garçon, à la fois si impulsif, si déterminé et aussi sûr de ses sentiments. Elle prit son air autoritaire et tâcha de le ramener à la raison, arguant d’abord qu’elle ne le connaissait ni d’Ève ni d’Adam et que, de toute manière, sa fille était bien trop jeune pour se marier, qu’elle devait d’abord poursuivre ses études et qu’ils n’appartenaient pas au même monde, malgré toute la gratitude qu’elle devait aux Américains de les avoir libérés. Mais le jeune homme n’en démordit pas pour autant, usant de tout son charme, il dit qu’il comprenait bien sa réticence et, qu’en conséquence, il attendrait. En fait, Grand-mère – elle ne l’avoua que bien plus tard – trouva le garçon sympathique dès l’abord, appréciant chez lui une pureté et un enthousiasme bien rafraîchissants après ces cinq années de guerre.

Le regard de ma mère se fit radieux et elle eut une pointe au cœur, tellement elle était heureuse, mais pour ne pas offusquer Grand-mère, elle demeura discrète quant à ses sentiments envers ce GI si galant et plein d’entrain. Il était son aîné de six ans et, à l’opposé de sa blondeur séraphique à la Memling, il avait la peau d’un brun mat qu’ont certains Méditerranéens. Que de surcroît, il fût joli garçon et portât cet air à la fois coquin et bravache, ne le rendait que plus attirant à ses yeux. Il la faisait penser à un Robin des Bois du Nouveau Monde, d’autant plus qu’il défendait la cause des minorités de son pays avec passion. Ainsi il lui parla de ces deux camarades de régiment noirs desquels il s’était rapproché après que l’un d’eux eut été rabroué par un supérieur, dont les allusions racistes étaient flagrantes. Il fut d’ailleurs mis à la corvée pour lui avoir tenu tête un jour et lancé : « Ils sont bons pour se faire tuer, n’est-ce pas, mais pas pour qu’on les respecte ! C’est ça la démocratie ? »

La paix revenue, Grand-mère rejoignit son mari à Élisabethville avec les enfants. Ils s’installèrent dans une maison simple mais coquette, située non loin de la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul. La véranda, surmontée d’un œil-de-bœuf, ressemblait à un écrin, avec ses torsades de bougainvillées mauves et rouge carminé. Elle était entourée d’un jardin où fleurissait une variété de dahlias aux teintes, elles aussi, des plus vives.

Ayant connu la pénurie et le froid durant de longues années, Grand-mère révisa son opinion sur la colonie, commençant à apprécier les avantages qu’elle offrait, telles la douceur du climat, la facilité de trouver des domestiques, l’abondance des denrées alimentaires, ainsi que des biens de consommation modernes, comme les réfrigérateurs et les cuisinières électriques. Le pays entamait un essor remarquable, grâce à l’extraction du cuivre et d’autres minerais, dont l’Occident, États-Unis en tête, avait besoin pour ses industries.

On envoya ma mère à l’Institut Marie-José, l’école religieuse pour jeunes filles qui dépendait des Sœurs de la Charité de Gand. Si elle eut beaucoup de mal au début pour rattraper ses camarades de classe, elle souffrit surtout d’être plus âgée qu’elles et d’essuyer les quolibets que certaines lui lançaient à cause de son retard, mais aussi parce qu’elle était déjà très développée physiquement, et qu’on lui donnait, non pas seize, mais bien dix-huit, voire vingt ans.

Son fiancé vint la rejoindre chaque été de son lointain Minnesota, et passer un mois auprès de cette deuxième famille qu’il considérait déjà sienne. Mes grands-parents, encore très hésitants à la première visite, éprouvaient maintenant une réelle affection pour le jeune Américain et ils se firent à l’idée qu’il deviendrait leur gendre. Ils lui réservèrent la chambre d’hôte, au fond de la maison – à cette époque-là, il n’était pas convenable que de jeunes amoureux, même promis, partagent la même chambre.

Ce fut par une journée resplendissante de juillet que les deux tourtereaux s’unirent en la cathédrale d’Élisabethville, entourés de leurs parents respectifs – ceux du jeune homme avaient fait le voyage en avion depuis les États-Unis –, ainsi que de la famille proche, des amis et de nombreuses connaissances que comptait mon grand-père dans l’administration.

Ils passèrent leur lune de miel dans la région des Grands Lacs, à bord de la station-wagon Ford louée à Bukavu, arpentant les collines aux teintes pastel, jardins suspendus où les bananiers alternaient avec les cultures maraîchères, parcourant les berges volcaniques du Kivu, pour enfin couronner ce séjour par une randonnée au Parc Albert, naguère encore le royaume incontesté des gorilles et des lions, dans un paysage tour à tour de savane frémissante, à la chaleur torride, et de verdure luxuriante où les oiseaux chamarrés rivalisent de superbe avec les fleurs les plus rares et les plus vénéneuses, comme ces lobélies enflammées qui ressemblent à des cierges ou ces orchidées pointant leurs corolles au détour d’un tronc mort tels des joyaux orphelins.

Après ce voyage idyllique, le jeune couple s’envola pour les États-Unis où une nouvelle vie les attendait, auprès de la papeterie familiale des Burton.

Ma mère eut bientôt le mal du pays, ce mal d’Afrique, indéfinissable pour ceux qui ne l’ont pas connu, trouvant les gens de Duluth, la ville du Minnesota à l’embouchure du Lac Supérieur qui avait vu grandir son mari, fermés, voire hostiles – certains d’entre eux lui rappelant, parfois crûment, qu’elle devait sa survie aux libérateurs américains. Mais ce qu’elle supportait encore moins, dans ce Middlewest aux forts relents germaniques, c’était l’hiver, avec sa froidure dont elle avait cru s’être débarrassée à jamais, et ses épouvantables tempêtes de neige qui obligeaient les gens à se cloîtrer des journées entières chez eux. Il est vrai que le paysage était grandiose, surtout à la belle saison, mais cette beauté la rendait mélancolique et l’emplissait de nostalgie, car la démesure de ces Grands Lacs lui faisait regretter ceux d’Afrique centrale, tellement plus sauvages et intimes, et dont l’odeur sensuelle de la terre était restée comme accrochée à ses poumons. Son mari compatissait, pour y avoir lui aussi goûté, et il consentit qu’elle rentre au Congo deux fois par an.

Je naquis à Élisabethville, et, fou de joie de la nouvelle, mon père décida de prendre quelques semaines de vacances exceptionnelles, afin de nous y rejoindre. Mais son avion s’écrasa dans le nord du Soudan, et c’est ainsi qu’il laissa une femme éplorée, ayant à peine atteint la vingtaine, ainsi qu’une orpheline qui ne l’aura jamais connu.

Le cours de notre existence changea donc brusquement et ce qui devait être un séjour provisoire devint définitif : notre maison serait désormais celle de mes grands-parents, de mon oncle et de mes deux tantes qui, à l’époque, allaient encore à l’école.

La perte de son mari plongea ma mère dans un immense désarroi, et malgré l’affection des siens, chaque jour qui passait, au lieu de gommer les effets du malheur, la rendait encore plus claustrophobe, au point où, bientôt, elle ne supporta même plus l’entourage de sa propre famille.

C’est à cette époque qu’elle commença à avoir ses crises de nerfs. Alors même que mes souvenirs sont flous, je me rappelle encore la violence de ses cris et comme elle hurlait après son frère et ses sœurs, qui jouaient dans le jardin derrière la maison : « Arrêtez ce vacarme tout de suite, vous me rendez dingue ! » Les veines de son cou étaient tellement tendues que je craignais de les voir se rompre à tout moment.

Une fois même, elle s’enfuit avec un homme marié, obligeant mes grands-parents à prendre soin de moi. Pareil scandale ne s’était jamais produit chez eux, mais lorsque, trois semaines après, elle rentra, échevelée, fiévreuse et ayant perdu plusieurs kilos, ils se continrent et ne la réprimandèrent pas, ni ne lui posèrent de questions concernant l’homme, car il était évident que cette aventure avait mal fini.

Elle reprit peu à peu goût à la vie, s’habilla joliment et commença à accepter des invitations de la part de jeunes gens. Ses sorties, au début, se limitaient au week-end, puis elles se multiplièrent, et il n’y eut bientôt plus de différence entre le samedi ou le mardi soir. Elle avait un air guilleret que ses parents ne lui connaissaient pas. Les premiers temps, ils en furent presque heureux, mais à présent qu’elle s’absentait de plus en plus souvent et rentrait de plus en plus tard, Grand-mère se mit à la rabrouer : « Tu devrais te restreindre un peu. Il n’est pas décent qu’une jeune femme voie plusieurs hommes en même temps. Quel exemple montres-tu à ton frère et à tes sœurs, ne parlons pas de ta propre fille qui est encore trop petite pour comprendre ? »

Une nuit, elle revint à la maison toute chancelante, probablement ivre. Il devait bien être deux heures du matin, car je fus réveillée par le clic-clac de ses talons aiguilles, auquel succédèrent des chuchotements et le bruit sec d’une gifle. J’ai alors entendu mon grand-père dire le mot ‘‘prostituée’’, et bien que je n’en connusse pas encore la signification, il l’avait prononcé d’une telle façon, à la fois péremptoire et sibilante, que j’étais convaincue qu’il s’agissait d’une horrible maladie tropicale.

À partir de ce moment, je commençai à avoir des cauchemars qui, parfois, se prolongeaient dans la journée en rêves éveillés, à telle enseigne que j’étais terrifiée de me mettre au lit le soir sans la présence d’un membre de ma famille. Un de ces cauchemars revenait souvent à la charge, comme pour m’accabler. Une énorme tarentule, couleur de pollen, avec des pattes velues striées de noir, déambulait d’une extrémité du plafond à l’autre, arborant, à l’endroit de son ventre, le visage de ma mère, qui me lançait des regards aussi sournois que malveillants. Ces regards, d’une éloquence féroce, m’emplissaient d’angoisse, d’autant plus qu’ils étaient muets. Je me voyais même quelquefois glisser dans ce tableau d’Edvard Munch, Le Cri, hurlant en silence. Non, c’était pire que ça, il me semblait que cela se passait sous l’eau, et la tarentule de ma mère me lorgnait avec mépris tandis que je me noyais. Puis, soudain, à travers les bulles, j’apercevais un corbeau, qui s’était introduit dans la pièce après avoir percé le plafond. Il se coulait alors, tel un ange de la mort, le long du cordon électrique du grand abat-jour, jusqu’à envelopper celui-ci de ses ailes et, épouvantée, au milieu de ce sombre plumage et de ces yeux assassins, je reconnaissais les traits de mon père. L’oiseau se précipitait alors sur la tarentule et, dans un coassement infernal, se mettait à donner des coups de bec à ma mère, dont l’expression était maintenant implorante. Le corbeau lui transperçait un œil, et non seulement il la rendait borgne, mais il se mettait à lui triturer le globe avec ferveur, l’arrachant à son assise. Tout en se délectant, il coassait : « ça t’apprendra, salope ! ça t’apprendra ! » Puis, il s’attaquait à l’autre œil et réitérait le carnage, laissant ma mère en sanglots, tandis que le sang dégoulinait de ces cavités qui naguère encore abritaient les plus beaux yeux du monde. C’est à cet instant-là que, tout en sueur, j’étais éjectée de mon cauchemar, rejoignant la non moins angoissante et obscure solitude de ma chambre. Les premières fois, je hurlais en appelant ma mère, afin de m’assurer qu’il ne lui était rien arrivé, et lorsqu’elle accourait dans ma chambre, hirsute, son peignoir de satin rose jeté à la va-vite sur ses épaules et à demi déboutonné, je lui disais, en haletant : « Tes yeux, Maman, tes yeux… » Elle me regardait, d’abord abasourdie, puis lorsqu’elle avait compris qu’il s’agissait d’un cauchemar, elle s’approchait de moi, m’embrassait, pour ensuite me susurrer : « Dieu que tu nous as fait peur ! J’ai cru que tu t’étais blessée en tombant du lit. Calme-toi, ma Léodine. » Se reprenant, elle ajoutait : « Pense au beau pique-nique que nous allons faire dans dix jours tous ensemble, aux chutes Cornet, sur la route de Jadotville. » Ou elle me rappelait un autre événement tout aussi agréable.

À leur tour, mes grands-parents, que mes cris avaient aussi réveillés, rappliquaient, puis s’étant enquis de la raison de mon émoi, me consolaient avec ces mots : « Ce n’était qu’un vilain rêve, ma chérie. Tu souffles un bon coup dessus, comme sur une vulgaire poussière, et hop, tout redevient propre dans ta tête. » Et Grand-mère m’essuyait les tempes humides de transpiration avec son grand mouchoir à dentelle – je me demandais s’il ne m’était pas exclusivement réservé, car il était toujours immaculé. Habituellement, j’aimais sentir ses joues s’imprimer contre les miennes, elles étaient moelleuses comme une tranche de quatre-quarts encore tiède du four – elles en avaient même un peu l’odeur. Je raffolais aussi du parfum après-rasage de Grand-père, lorsque ce dernier posait sur mon front sa ‘‘bise bise’’ rassurante. Mes cheveux, encore tout poisseux, me démangeaient, mais je ne voulais pas paraître capricieuse, alors j’attendais que tout le monde s’en retourne dans sa chambre pour me gratter le cuir chevelu avec fureur.

Ce cauchemar me poursuivait occasionnellement, et à chaque fois, j’en ressortais moite de peur. J’appris cependant à me maîtriser, en étouffant mes cris dans l’oreiller, afin de ne plus alarmer ma famille. Mais alors, il me fallait trois fois plus de temps pour me rendormir, car ces images d’horreur réapparaissaient comme des djinns dans les coins les plus reculés de ma mémoire, quand bien même je voulais les chasser de mon esprit. C’est alors que je me rendis compte qu’il y avait des choses dans la vie qu’il valait mieux garder secrètes, même de ses êtres les plus chers. Sans doute faisais-je, inconsciemment, l’apprentissage de la solitude.

ii

C’est à l’époque de ces cauchemars que ma mère prit deux décisions importantes : celle de quitter la villa familiale, malgré les sévères mises en garde de mes grands-parents, et celle d’accepter un poste de vendeuse chez Diana , l’une des boutiques pour dames les plus prisées d’Élisabethville.

C’était son tout premier emploi, car elle n’avait jamais réellement eu besoin de travailler. Grâce à son assiduité et à son charme naturel, elle sut bientôt se rendre indispensable. On la consultait tant pour le choix des articles que pour la présentation des nouveautés au cours des défilés-cocktails qu’elle avait elle-même instaurés.

La maison que ma mère nous avait louée, plutôt petite comparée à celles de nos voisins, mais que je trouvais jolie et confortable, était située avenue du Kasaï, à deux rues de l’Institut Marie-José, l’école des Sœurs, que je pouvais désormais rejoindre à pied et toute seule. Autrefois, il fallait que Grand-père m’y emmène en voiture, ou alors que Tambwe, le jardinier, m’y accompagne sur sa bicyclette.

Mes grands-parents s’en faisaient pour nous, mais je dois avouer que je pris vite goût à avoir, en dehors de ma chambre à coucher, des espaces que je considérais comme exclusivement miens, tels que l’annexe où étaient installés mes jouets et mon pupitre, le débarras où, après l’école, et malgré la surveillance de Tambwe, j’allais me servir de petits-beurre et surtout de pistaches, dont je raffolais plus même que des gâteaux, et du salon, dans lequel je me mettais à parader, pour ensuite aller essayer chacun des fauteuils, comme si j’étais la princesse des lieux, sans que personne ne vienne m’ennuyer ou me poser de questions. J’avais acquis une indépendance dont peu de mes camarades de classe ou même d’élèves plus âgés pouvaient se vanter.

Je mentirais de dire que la famille ne me manquait pas – je pense à mes grands-parents, bien sûr, mais aussi à mon oncle Jeff, qui, bien qu’encore adolescent, me traitait comme sa mascotte et me choyait en m’apportant des petits cadeaux que, parfois, il fabriquait lui-même, comme cette maquette de voilier, cette brouette porte-crayons ou ce monoplan, qu’il assemblait au moyen d’allumettes, de fil de fer, de bouts de tissus et de bandes de caoutchouc qu’il découpait dans de vieux pneus.

Quant à mes deux tantes, Karen et Annelise, les aînées de mon oncle respectivement de dix-huit mois et de trois ans, même si elles n’étaient pas méchantes, je ne les portais pas particulièrement dans mon cœur, car elles me considéraient comme la petite dernière, un peu gnangnan, et que l’on devait cantonner dans l’ombre. Mais depuis que nous vivions séparées, elles s’étaient quelque peu amadouées et me faisaient même des gentillesses. Moi, cependant, je continuais de me méfier d’elles, n’oubliant pas leur air agacé de naguère à mon endroit et le fait que je n’avais jamais pu me confier à elles, d’autant que ma mère, trop occupée avec ses nombreuses aventures et les remontrances qu’elle recevait en conséquence de ses parents, n’avait pas de temps pour ce qu’elle appelait mes ‘‘caprices d’enfant gâtée’’.

Toutefois, depuis que nous résidions avenue du Kasaï et qu’elle passait le plus clair de ses journées à la boutique, son humeur s’était grandement améliorée et elle vivait de manière beaucoup moins dissolue. Bien qu’elle n’eût pas totalement cessé de boire, je ne l’ai plus revue soûle.

Tambwe nous avait donc suivies et il était devenu notre homme à tout faire, car il avait appris à cuisiner, à laver et à repasser le linge, ainsi qu’à bricoler dans la maison et au garage. Il prenait aussi soin, bien entendu, de notre minuscule jardin, constitué de parterres de soucis et de quelques glaïeuls qui bordaient la véranda. Si nous n’avions pas de bougainvillées comme chez mes grands-parents, nous bénéficions, par contre, d’un vieux frangipanier dont certaines branches avaient été grossièrement sectionnées et ressemblaient à des moignons, mais dont l’arôme des fleurs reste, pour moi, le plus sensuel de tous les parfums.

Tambwe occupait la boyerie au fond de la parcelle avec Amélie, sa jeune épouse. Elle lui donnait d’ailleurs un sacré coup de main, car c’était elle qui frottait les draps et étendait le linge derrière la haie d’hibiscus, elle qui tuait les poulets pour ensuite les déplumer, elle encore qui battait les tapis ou qui récurait les casseroles. Ils avaient tous les deux l’air d’être à peine sortis de l’adolescence, à tel point que j’avais du mal à concevoir qu’ils étaient mari et femme et qu’Amélie attendait déjà son premier enfant.

Je les appréciais bien tous les deux, surtout Amélie, dont la bonne humeur permanente était contagieuse. Il lui fallait si peu pour attraper un fou rire, et moi, je lui donnais la répartie avec le même enthousiasme. Elle m’initia aux spécialités congolaises, me faisant goûter du ‘‘tilapia’’ frit, ce poisson que l’on appelle aussi ‘‘capitaine’’ et dont la chair est blanche et laiteuse, avec du ‘‘bukari’’ – elle enroulait le manioc dans des feuilles d’hibiscus. Lorsqu’elle avait un peu plus de temps, elle m’offrait de la ‘‘chikwangue’’, à la pâte plus épaisse. Mais ce dont je raffolais par dessus tout, c’était sa ‘‘mwambe’’, cuisinée soit avec de la pintade, soit avec du mouton, dans de l’huile de palme et accompagnée de noix de coco en lamelles, de patates douces et d’une espèce amère d’épinards. Elle assaisonnait le tout de ‘‘pili pili’’. Lorsqu’elle avait le dos tourné, je tâchais d’écarter le plus possible les grains de ce piment qui m’incendiait le palais, comme si un volcan s’y était réveillé. Mais comme c’était bon, surtout arrosé de bière de banane – pour apaiser le feu du ‘‘pili pili’’ qui, même s’il ne restait que quelques particules, exerçait son effet ravageur. De sa voix aiguë et enjôleuse, elle ne manquait d’ailleurs jamais de me demander en kiswahili – contrairement à son mari, Amélie ne parlait pas le français : « Mais pourquoi donc pleures-tu chaque fois que je te donne de la ‘‘mwambe’’ ? »

Elle faisait, bien sûr, allusion à l’état de mes yeux, rouges et larmoyants. Il fallait que j’attende un bon quart d’heure avant de rentrer à la maison, surtout si ma mère était là, pour me recomposer le visage, car cette dernière n’aurait pas approuvé que je puisse m’empiffrer avec de la nourriture indigène. Comme la plupart des Blancs, elle pensait que nous devions garder nos distances vis-à-vis des serviteurs, mais il serait injuste de ma part de la taxer de racisme. En fait, elle agissait envers eux presque comme avec moi, c’est-à-dire tantôt avec bienveil­lance, tantôt avec indifférence, selon son humeur. Et lorsqu’elle se fâchait sur Tambwe ou sur Amélie, jamais elle ne les dégradait, comme beaucoup d’Européens le faisaient, en les traitant de « fainéants » ou de « menteurs invétérés ». Dans son esprit, la différence entre eux et moi, à part celle, notable, de leur pigmentation, était que je deviendrais un jour une adulte responsable, tandis qu’eux resteraient des enfants toute leur vie. À l’époque, je trouvais ce raisonnement naturel. Cependant, de partager un secret avec Tambwe et Amélie, le simple fait de manger avec eux, occasionnellement, aussi banal qu’il puisse paraître aujourd’hui, transcendait la couleur de la peau, car non seulement il emplissait mon palais, mais traversait mon corps tout entier, suscitant en moi une foule de sensations que la plupart de mes pairs ignoraient.

Le soir de ma fête, ma mère revint avec un grand paquet oblong sur l’emballage duquel était épinglée une carte en relief, comme l’on en façonnait autrefois, avec du flock et des paillettes. Ces cartes très kitsch aux couleurs rutilantes me fascinaient et je les conservais méticuleusement dans une jolie boîte à bonbons recouverte de satin, telles des reliques. Elles étaient, pour moi, aussi importantes que les cadeaux eux-mêmes. Lorsque j’ouvris le paquet, je poussai un cri de joie : il contenait une magnifique poupée de gitane à la peau tannée, mesurant un tiers de ma taille. Elle portait une longue jupe en flanelle imprimée, un foulard de laine turquoise brodé de fils d’argent, des boucles d’oreille à pendeloques et des chaînettes de cheville qui rehaussaient ses pieds nus. Il s’agissait d’une de ces poupées italiennes ornées de cheveux naturels que seuls de riches parents pouvaient offrir à leurs filles, ce qui en disait long sur les privilèges dont bénéficiait ma mère chez Diana .

Je fus tout de suite frappée par la ressemblance de ma Gitane avec Amélie. Elle avait à peu près le même teint, d’un beau brun mat chocolaté, ainsi que les traits, à part le rouge à lèvres mauve, le nez légèrement retroussé et les longues mèches de jais qui dépassaient du foulard ; mais je reconnaissais bien ces grands yeux, vifs comme des charbons ardents, ce front bas, parfaitement dessiné, ces bras et ces épaules dodues, et, détail étonnant, cette fossette plantée au milieu du menton. Après les premiers émois, non que mon émerveillement s’amenuisât, au contraire, une question traversa mon esprit. À cette époque-là, les poupées les plus en vogue étaient celles, aristocratiques, dont le teint de pêche se mariait immanquablement à la blondeur dorée de la chevelure ; elles étaient habillées de robes somptueuses en soie ou en velours, avec des blouses dont les manches s’ornaient de dentelles et portaient parfois de larges chapeaux de tulle qui les rendaient encore plus éthérées. À quoi avait donc pensé ma mère en m’offrant ce cadeau si exotique ? Ses intentions réelles continuèrent de m’échapper et plus tard, j’en compris la raison : un nouvel événement était venu meubler son esprit.

À l’encontre de ses aventures passées, ma mère fréquentait un homme, assidûment, depuis quelques mois. Au début, lorsqu’elle me l’annonça, je n’en fis pas vraiment cas car, même si elle passait toujours aussi peu de temps avec moi, elle paraissait heureuse. Petit à petit, elle se rapprocha de moi et j’eus le sentiment qu’elle ne me considérait plus comme une fillette capricieuse avec ses cauchemars fantasques, mais qu’elle recherchait en moi une alliée.

L’homme s’appelait Piet Van den Berg et il occupait un poste stratégique aux chemins de fer du BCK (Bas-Congo-Katanga), qui reliaient Élisabethville au nord du pays, à l’Angola à l’ouest, et, enfin, aux deux Rhodésies, pour ensuite rejoindre l’Union Sud-Africaine jusqu’au Cap.

Comme son nom l’indiquait, Piet était flamand et il parlait le français avec aisance, mais en roulant ses « r » et en prononçant les « h » aspirés d’une manière gutturale, ce qui parfois me glaçait l’échine, car il me faisait l’impression d’un fakir mâchouillant des débris de verre. Mais ce sentiment inconfortable était vite balayé par des éclats de rire tonitruants, car il aimait plaisanter et me taquiner, et même si mes pauvres oreilles en prenaient un coup, je comprenais par là qu’il me témoignait sa sympathie.

Il était un peu corpulent et de taille moyenne, avec des taches de son au visage et aux bras, et des cheveux roux que la lumière captait comme par magie, faisant alors des étincelles de cuivre. Ma mère le trouvait assez beau, peut-être était-ce à cause de sa voix rauque et virile. Ces attributs attiraient l’attention et lorsque nous étions ensemble, les gens se retournaient sur nous, ce qui me mettait un peu mal à l’aise. Il s’en apercevait bien d’ailleurs, et pour me ‘‘secouer’’ encore davantage, il me disait d’une voix de stentor : « Alorrrs, ma petite Léopoldine, je n’ai pas drrroit à un grrros bisou ? » et il se gaussait comme un grand enfant. Il suscitait en moi des sentiments contradictoires, à la fois amicaux et de légère répulsion. Il me rappelait ces personnages truculents que l’on rencontre dans les tableaux de Brueghel l’Ancien. Et comme il ingurgitait des quantités phénoménales de bière, sans pour autant être soûl, ce qui m’épatait – il commençait le matin, au lieu de boire du thé ou du café au lait comme la plupart des gens, avalant une demi-douzaine de tartines au fromage, généreusement beurrées –, il laissait sur son passage une forte odeur de levure fermentée qui, mêlée à celle de l’eau de Cologne 4711, le trahissait. Quand j’y pense, cette odeur puissante et si caractéristique avait dû attirer ma mère comme les abeilles sont attirées par le pollen des fleurs. Je ne l’ai jamais entendue se plaindre du fait qu’il buvait autant, ni de son exubérance, ce qui ne les empêchait pas de se disputer de temps à autre, elle, poussant des cris aigus afin de couvrir sa voix. Mais ces bagarres ne duraient jamais longtemps, car Piet changeait vite de ton et l’invitait à résoudre leurs problèmes dans la chambre à coucher.

Je dois avouer que depuis qu’il partageait notre vie, un certain équilibre s’était installé à la maison, notamment chez ma mère, elle qui, avant cette rencontre, rentrait souvent à des heures indues, parfois avec des inconnus, éméchée, au point de ne plus même me reconnaître. En conséquence, les rapports avec mes grands-parents s’améliorèrent grandement, d’autant plus qu’ils accueil­lirent tout de suite Piet avec bienveillance, appréciant en lui son franc parler, son humour et son sens des responsabilités. À ces qualités s’ajoutait le fait qu’il était bricoleur et qu’il s’offrait volontiers à accomplir les petites réparations dans leur maison. Et même s’il n’était pas, et ne serait jamais, mon type d’homme – il était trop braillard pour moi – je l’acceptai pleinement en tant que beau-père. Il me fallut cependant un certain temps avant de pouvoir faire la différence entre Piet et ces ‘‘grandes gueules’’ qui, n’ayant pas grand-chose dans leur tête, ont besoin de faire vibrer leurs cordes vocales pour impressionner leur monde. Mais, en dépit de tous les décibels, il avait un cœur en or et cela se reflétait sur son visage d’une manière éclatante.

iii

Un après-midi, à peine rentrée de l’école – il n’y avait personne encore à la maison, ni d’ailleurs à la boyerie, car Tambwe était parti en courses avec son vélo, tandis qu’Amélie faisait sa tournée journalière chez ses copines du voisinage –, je fus étonnée d’entendre frapper à la porte de la cuisine. C’était Tonton Jeff. Il revenait du collège des grands, cartable au dos, les cheveux collés par la sueur.

Souriant, il s’exclama : « Une belle surprise, hein ! J’ai voulu faire un crochet par ici, pour voir si ma petite nièce était sage. »

C’était la première fois qu’il venait ainsi tout seul, me rendre visite, et cela me fit énormément plaisir. « Tonton », lui dis-je, « tu as l’air d’avoir très chaud. Il y a du jus d’orange dans le frigo, mais peut-être préfères-tu un verre de bière ? »

« Tu es gentille, Léodine, j’irai d’abord me rafraîchir à la salle de bain, et si ça ne te dérange pas, tu pourras me verser un grand verre d’eau filtrée. »