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Une histoire tirée de faits réels
La porte grillagée claque violemment ; on tire sèchement le verrou. Un rire gras et hoqueteux lui parvient. Paralysée par la terreur, Adriana se recroqueville, tremblante. Pieds et poings liés, un gros scotch collé sur la bouche, elle a beau se contorsionner, il lui est impossible de ramper sur le côté. Elle fait du surplace, s’essouffle, s’épuise. Elle aimerait tant se fondre dans la pénombre, fusionner avec la meute de chiens glapissant d’inquiétude, se dissimuler dans les pans de murs pour disparaître aux yeux de tous. Son cœur martèle à tout rompre et ses tympans sifflent. Le souffle court, saccadé par la panique, l’animal se trouve pris au piège. Il n’existe aucune autre issue que l’entrée principale… Un faible rayon lunaire provient de planches disjointes un peu plus haut, et vient s’écraser sur le sol crasse, tandis que l’unique ampoule à incandescence arrache de justesse la bâtisse aux griffes des ténèbres. La vie décidément s’entête à ne rien lui épargner, comme si elle devait payer des fautes imaginaires !
Patrice Sopel vous fait découvrir la face cachée de l’Andalousie avec ce roman qui repose sur des faits réels. Ce roman se veut un vibrant hommage aux associations espagnoles, qui envers et contre tous, dans un pays sclérosé par des traditions moyenâgeuses, portent secours aux galgos et podencos. Ces animaux intensivement utilisés pour la chasse sont ensuite sacrifiés, torturés ou abandonnés lorsqu’ils ne servent plus à rien aux yeux de leur propriétaire… Mais il s’agit également d’une histoire d’amour universelle, dont l’ambivalence humaine se partage entre les pires penchants de l’humanité et le meilleur qu’elle puisse offrir…
Un roman surprenant, qui mêle la romance à la défense de la cause animale !
EXTRAIT
S'ils ont réussi la première fois à la blesser au plus profond de son âme, il n'en sera rien cette nuit. Forte de cette expérience, seul son corps endurera souffrances et humiliations, car son âme se trouvera alors déjà bien loin des vicissitudes terrestres, recouverte du linceul de la démence. Et lorsque ses ravisseurs en auront terminé avec elle, l'auront ravagée, ses yeux seront pareils à ceux des lévriers martyrs qu'elle côtoie : expurgés de toute expression, jusqu’à ce qu'ils daignent l'achever...
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un beau livre courageux qui dénonce les scandaleuses maltraitances que subissent les lévriers en Espagne de nos jours encore. -
Blog Au pays de Goewin
À PROPOS DE L'AUTEUR
Patrice Sopel, né en 1970 à Agen, commence à écrire des histoires dès l’âge de huit ans. À 20 ans il gagne deux concours de nouvelles (une deuxième place, et une première place). Il a un parcours erratique. Engagé en tant que sous-officier à 20 ans, il démissionne après 7 ans de services. Sans emploi, il passe ensuite à l’informatique. Il touche un peu à tout, rien ne le rebute.
En 2011, il se remet vraiment à écrire. Le genre est d’abord axé fantastique, paranormal et science-fiction. Mais ces dernières années, à sa plus grande surprise, de nouveaux thèmes totalement différents lui sont apparus.
Tatanka, l’esprit des Grandes Plaines marque le mûrissement tardif de cet auteur, ainsi que l’aboutissement d’un cheminement intérieur.
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Seitenzahl: 276
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Patrice Sopel
Les âmes assassinées
Roman
Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge
®
7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes
Mail : [email protected]
ISBN papier : 979-10-96004-88-1
ISBN numérique : 979-10-96004-89-8
Ce roman se veut un vibrant hommage aux associations espagnoles, qui envers et contre tous, dans un pays sclérosé par des traditions moyenâgeuses, portent secours aux galgos et podencos. Ces animaux intensivement utilisés pour la chasse sont ensuite sacrifiés, torturés ou abandonnés lorsqu'ils ne servent plus à rien aux yeux de leur propriétaire...
Merci également aux associations françaises qui par leur abnégation font remonter tous ces animaux en France afin de leur offrir une vie meilleure. Elles trouvent des financements, des adoptants, et prennent sur leur vie personnelle pour s'occuper des chiens en détresse.
Merci encore à tous les adoptants, ceux qui réservent un coin dans leur grand cœur et ouvrent leur maison à ces petits anges innocents, pour certains brisés jusque dans leur âme et leur chair par les sévices endurés.
Merci aux donateurs, qui pour beaucoup ne peuvent accueillir un animal, mais grâce à leurs dons apportent énormément aux associations. L'argent n'est-il pas le nerf de la guerre ?
Merci également à tous ceux qui militent en faveur de la protection animale en général à travers le monde, et qui font que l'humanité se trouve un tout petit peu moins moche. Le respect de ses frères humains passe obligatoirement par celui des animaux...
Et enfin, merci à Anouk d'avoir accepté Geisha. Je sais que ce n'était pas facile au début ; beaucoup de doutes, d'incompréhension, mais quel résultat aujourd'hui !
Je dédie également ce livre aux humains et animaux victimes de la barbarie des hommes… car la souffrance est universelle.
Une grosse pensée pour Geisha, petite Galga rescapée d'Espagne entrée par surprise dans notre vie en 2013.
“On peut juger de la grandeur d'une nation par la façon dont les animaux y sont traités.”
Gandhi
La perrera d'Olvera est créée de toute pièce dans ce roman. Il n'en existe pas dans cette commune.
Il n'est fait mention d'aucune perrera réelle afin d'éviter des procès qui pourraient être intentés.
Cependant, les conditions ignobles et inhumaines de détention des animaux dans les fourrières Espagnoles décrites dans cet ouvrage s'avèrent hélas véridiques…
Merci aux béta lecteurs / lectrices pour leurs corrections et retours concernant ce roman :
Anouk Maizy, pour son soutien indéfectible,
Anne-Marie Dulhoste pour son amitié, dont le regard affûté sur le texte a permis bon nombre de corrections indispensables,
Gaëlle Boulogne pour ses encouragements, ainsi que la mise en évidence d’une grossière erreur nichée au sein du roman.
Merci également à tous ceux qui placent leur confiance en ce roman, en espérant qu’il correspondra aux attentes de toutes et tous…
Merci à Carine Bulteau pour la photographie de sa galga, Marinita, afin de l’utiliser pour la 4eme de couverture.
Puisse ce roman apporter modestement sa pierre à une cause juste et noble : dénoncer les abominations faites aux lévriers à travers le monde pour le plaisir ou l’argent...
La porte grillagée claque violemment ; on tire sèchement le verrou. Un rire gras et hoqueteux lui parvient. Paralysée par la terreur, Adriana se recroqueville, tremblante. Pieds et poings liés, un gros scotch collé sur la bouche, elle a beau se contorsionner, il lui est impossible de ramper sur le côté. Elle fait du surplace, s'essouffle, s'épuise. Elle aimerait tant se fondre dans la pénombre, fusionner avec la meute de chiens glapissant d'inquiétude, se dissimuler dans les pans de murs pour disparaître aux yeux de tous. Son cœur martèle à tout rompre et ses tympans sifflent. Le souffle court, saccadé par la panique, l'animal se trouve pris au piège. Il n'existe aucune autre issue que l'entrée principale... Un faible rayon lunaire provient de planches disjointes un peu plus haut, et vient s'écraser sur le sol crasse, tandis que l'unique ampoule à incandescence arrache de justesse la bâtisse aux griffes des ténèbres. La vie décidément s'entête à ne rien lui épargner, comme si elle devait payer des fautes imaginaires ! S'ils ont réussi la première fois à la blesser au plus profond de son âme, il n'en sera rien cette nuit. Forte de cette expérience, seul son corps endurera souffrances et humiliations, car son âme se trouvera alors déjà bien loin des vicissitudes terrestres, recouverte du linceul de la démence. Et lorsque ses ravisseurs en auront terminé avec elle, l'auront ravagée, ses yeux seront pareils à ceux des lévriers martyrs qu'elle côtoie : expurgés de toute expression, jusqu’à ce qu'ils daignent l'achever...
La berline noire roulait prudemment sur la route départementale devenue, par endroits, boueuse et glissante. Les eaux de ruissellement, après les intempéries de la veille, avaient déposé sur l’asphalte un limon marron clair. Adriana, assise du côté passager, regardait défiler d'un œil indifférent le paysage vallonné aux plantes rases. Que la France lui semblait si lointaine, en voyant ce décor étranger ! Dans cette région de l'Espagne, inutile d'espérer trouver la moindre forêt dense, sombre, aux innombrables ligneux serrés les uns aux autres ! Des bosquets de-ci et delà, ainsi que des vergers, verdissaient le paysage à l'herbe inégale, parfois jaunissante, ainsi que les bois aux arbres clairsemés. À certains endroits régnait la rocaille. Elle rappelait que certaines zones s'avéraient escarpées, mais pas suffisamment hautes pour se faire montagnes.
L'air chaud du véhicule climatisé contrastait étrangement avec le ciel gris noyant l'astre solaire occulté par des nuages diaphanes. Adriana n'avait pas décroché un seul mot depuis qu'elle s'était assise dans la voiture, à une centaine de kilomètres de là, malgré les questions de Bernard. Il maintenait ses yeux rivés sur la route. Demain peut-être, serait-elle d'humeur à parler, livrer ses sentiments ? Si cela ne suffisait pas, il attendrait plus longtemps encore. Pour l'heure, il ignorait si sa fille Adriana appréciait vraiment ce voyage, même si elle en avait fait la demande. Tout lui semblait égal, comme si sa personnalité demeurait enfouie au fond d'un trou obscur.
Il donna un coup d’œil discret sur sa droite : la longue et fougueuse crinière noire cachait le visage de sa fille. Comme celle de sa mère. Dieu qu’elle était belle ! Elle faisait tout à la fois sa fierté, son bonheur, et son désespoir. S'il pouvait s'immiscer dans ses pensées, comprendre pourquoi cela n'allait toujours pas malgré tous ces mois écoulés depuis les événements…
La lourde voiture consulaire décéléra pour s'engouffrer sur un étroit chemin de campagne. Des nids de poule secouaient le véhicule.
Adriana regarda approcher la ferme. Elle ne lui rappelait que de vagues souvenirs. Sa dernière visite remontait si loin, et elle était tellement jeune à l'époque. Seules quelques bribes du passé lui revinrent en mémoire. Des scènes éparses aux couleurs de songes éthérés défilaient dans sa tête.
Un chaos du chemin plus fort que les autres la ramena au présent. Elle réalisa qu'elle s'était endormie un bref instant. Le paysage semblait plus lumineux. Le contour des objets ainsi que la lumière s'adoucirent, à mesure que ses pupilles se contractaient.
La voiture s'arrêta dans la cour de la ferme. Attaché à sa niche, le chien de garde aboyait, intimant l'ordre aux envahisseurs de ne pas approcher. Il déploya la chaîne métallique pour s'avancer, mais celle-ci le retint.
Les volets verts et défraîchis de la vieille bâtisse étaient encore fermés. Les murs d'un blanc immaculé réverbéraient faiblement la lumière solaire ; ils blessaient certainement les yeux lors des étés caniculaires. La porte d'entrée obscure livra passage à une vieille dame distinguée, mince, entièrement revêtue d'un ensemble noir. Elle reconnut la voiture. Un sourire radieux illuminait son visage. Impossible de l'avoir oubliée, sa grand-mère, la première personne qu'Adriana avait aperçue lors de son réveil à l'hôpital. Grand-mère avait insisté pour venir en France, malgré son âge. Elle était restée auprès d'Adriana pendant les longs mois de rééducation à l'encourager et la chérir, même si sa petite-fille ne lui manifestait, en retour, guère de reconnaissance ni marque d'amour. Mais aujourd'hui, c'était différent. Elle allait mieux, et toutes deux ne s'étaient plus revues depuis une éternité malgré ces liens tissés dans la douleur et les efforts… Six mois, un an ? La notion du temps représentait encore un concept qui emprisonnait Adriana dans le passé, ce fameux jour, même si la scène restait à jamais effacée de sa mémoire, remplacée par un trou béant et obscur. Sa chair meurtrie se souvenait pourtant, elle...
Adriana sauta de la voiture dès celle-ci arrêtée, ce qui surprit une nouvelle fois Bernard. Cela faisait longtemps qu'il ne l'avait pas vue aussi vive et spontanée ! Elle se rua sur la petite femme fluette pour la prendre dans ses bras, la palper, la toucher, la malaxer, s'assurer qu'elle était bien là avec elle en cet instant de joie retrouvée.
On aurait dit une petite fille emprisonnée dans le corps d'une femme.
Enfin un net progrès ! Bernard hocha la tête, signe approbateur à l'attention de Grand-mère Susana, dont le regard radieux valait bien tous les remerciements que l'on puisse faire. La grand-mère se taisait, se contentait d'un câlin qui n'en finissait pas. Nul mot, aucune phrase n'aurait pu, en cet instant, traduire ce que les deux femmes ressentaient l'une pour l'autre au travers de ces retrouvailles. Susana savait bien qu'elle n'aurait pas droit à une longue conversation de la part de sa petite-fille. De toute manière, cette manifestation extérieure représentait bien plus que tous les discours du monde, le plus merveilleux et pompeux des poèmes dithyrambiques, car il s'agissait de l'expression de son cœur mis à nu.
Bernard ouvrit le coffre de la voiture. Il déposa les trois valises dans l'entrée de la maison. Les deux femmes se décollèrent enfin l'une de l'autre. Susana exprima son admiration :
La fine taille d'Adriana montrait à quel point elle avait maigri. Trop. Son jean élargi n'épousait plus les contours de ses formes autrement plus généreuses autrefois ; elle flottait presque dedans. Mais qu'importe, l'air campagnard y remédierait certainement !
Une seconde petite vieille se montra à son tour. Elle affichait également un sourire resplendissant. Adriana ne reconnut pas la nouvelle venue.
Adriana se pencha en avant et embrassa la petite femme joufflue. Elle paraissait beaucoup moins âgée que Susana ; les rondeurs tendaient sa peau, lissant partiellement les rides. Mais il ne s'agissait que d'une illusion esthétique.
Susana répondit à la place de sa petite fille demeurée indifférente à la question posée. Son espagnol était-il en cause ?
Ils pénétrèrent dans le grand hall. La première chose perceptible fut le changement de température, il semblait qu'il faisait dans cette maison étrangement plus frais que dehors. Pas de chauffage ? Adriana s'attendait à sentir l'odeur caractéristique de vieux et de renfermé, comme c'est le cas chez certaines personnes âgées. Pas ici : de subtils parfums, à la provenance imperceptible, flottaient dans l'air et baignaient délicatement les narines de leurs effluves, mêlés à l'odeur pourtant lourde de la fumée de la cheminée. Dès ses yeux habitués à la luminosité ambiante, Adriana redécouvrit les lieux. L'ancienne ferme cossue témoignait du passé faste de leur famille de paysans. Un large escalier au bois verni patiné partait et remontait à la verticale pour bifurquer brusquement sur la droite, tout en suivant le mur décoré de cadres jusqu'à l'unique palier. Il menait aux chambres de l'étage, où les deux personnes âgées ne se rendaient plus guère, passant l'essentiel de leur temps au rez-de-chaussée.
Grand-mère Susana acquiesça. Elle fit signe de la suivre sur la gauche. Le couloir se rétrécissait. Il donnait sur trois portes : une à gauche, une autre en face, au fond du couloir et une dernière à droite. Le salon. La grande cheminée en imposait contre le mur d'en face avec le sourire béant de son âtre illuminé ; les flammes léchaient et noircissaient depuis une éternité les parois en fonte charbonnées. Les hivers étaient en général très doux dans cette région ; la température descendait rarement au-dessous des dix degrés. Sur sa droite, une horloge comtoise —un cadeau de Bernard et de sa femme Elena— crevait de son cliquetis mécanique la quiétude de la grande demeure. Une longue table au bois ciré s'étirait au milieu de la pièce, bordée de ses chaises vernies. À gauche, du côté de la grande fenêtre, un canapé et deux fauteuils orientés en direction d'un vieux poste de télévision cathodique. Les ampoules à économie d'énergie du lustre ancien qui étaient trop faibles pour la taille de la pièce, et peut-être d'ailleurs en fin de vie, distillaient une lumière blafarde orangée.
Adriana resta indifférente à la proposition des boissons, mais pas à l'appel que lui opposait le canapé recouvert d'un plaid bleu. Elle contourna la table basse vitrée, s’assit délicatement, méfiante, comme si elle s'attendait à une mauvaise surprise. Il n'en fut rien. Bernard l'imita, mais se posa dans l'un des fauteuils également pourvu d'une protection en tissu. Il observa durant quelques instants sa fille qui regardait autour d'elle, jaugeant l'endroit dans lequel elle passerait les prochains mois de sa vie.
Susana et Sonia, les mains encombrées, les tirèrent de leurs observations respectives. Susana portait les pichets de boissons fumantes, Sonia le sucre ainsi que les tasses. Elles posèrent le tout sur la table basse.
Un sourire. Elle opina de la tête.
Adriana démarra la discussion. Cela faisait si longtemps qu'elle ne l'avait pas fait que son père en était ébahi. Encore un nouveau petit miracle ?
La grand-mère sourit. Elle répondit tout en servant Bernard :
Bernard changea subitement de conversation en coupant court au sujet :
La grand-mère s'installa à côté de sa petite fille.
Adriana répondit furtivement à son sourire. Oublier serait la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Mais était-ce réellement souhaitable ? L'oubli cicatrise-t-il vraiment les blessures infligées par la vie ? Elle en doutait. Non, ce n'était pas l'oubli qu'elle espérait trouver ici, loin du tumulte urbain de la ville. Elle venait chercher un bien encore plus précieux : l'apaisement. Lui seul permet de remettre les compteurs à zéro, de repartir sur un bon pied. Contrairement à l'oubli, s'apaiser n'implique pas nécessairement l'acceptation ni la résignation. Elle désirait simplement tourner la page, passer à autre chose, reprendre enfin le cours de sa vie. Grand-mère reprit :
Une sonnerie mécanique, lointaine, rappelant celui des anciens réveils leur parvint. Sonia se leva lourdement tout en faisant signe à Susana de ne pas bouger :
Quelques minutes plus tard, on passa à table. Le repas s'écoula tranquillement, s'étira et se prolongea jusqu'à deux heures de l'après-midi. Il y avait tant de choses à se dire, échanger, même si Adriana s'avérait peu loquace. On extrayait des scènes du passé, des anecdotes. On rit puis un peu moins sur les sujets tristes, et l'on termina au dessert. L'horloge comtoise, droite comme un i, sonna à deux reprises : « Bong ! Bong ! » Adriana ignorait si elle s'habituerait à ce cœur de métal déjà trop présent à son goût en pleine journée. Que cela devait-il être dans le silence de la nuit ?
Comme s'il doutait de la véracité de l'annonce impérieuse de la pendule, Bernard vérifia l'heure à sa montre :
Bernard était consul de France, à Séville. Vingt-deux ans auparavant, il étudiait à Madrid. Il rencontra à la faculté son ex-épouse Elena. La jeune fille à la peau mate et aux longs cheveux de jais le séduisit rapidement. Son regard se perdait dans les yeux sombres et profonds de la jeune espagnole, deux abîmes insondables à faire perdre la raison. Leurs études terminées, ils quittèrent l’Espagne pour s'installer à Paris et s'y marièrent. Elena entra à l'Éducation nationale comme professeur de lettres classiques. Bernard travaillait pour le compte du ministère de la coopération étrangère. Peu présent, il partait souvent en mission dans de lointains pays. C'était au début amusant et romantique de se retrouver après plusieurs semaines de séparation.
Adriana vint au monde. Contrairement à ce qu'espérait Elena, cette naissance ne changea rien. Bernard poursuivait malgré tout ses voyages au long cours. À mesure que le temps passait, la fougue de leur jeunesse s'émoussait, amenuisant leur dévorante passion agonisante. Les joyeuses retrouvailles se transformèrent en disputes incessantes. Celles-ci duraient chaque fois un peu plus longtemps et augmentaient en fréquence. Jusqu'au jour où le plaisir de se revoir se transforma en désagréable corvée, car cela finissait toujours en dispute épique. Ils se séparèrent alors d'un commun accord. Adriana avait dix ans. Que restait-il à sauver de leur mariage ? Rien. Peut-être par dépit, mais surtout pour le goût de la liberté retrouvée, Bernard poursuivit sa carrière à l'étranger. Depuis, contrairement à toutes ces nombreuses années de disputes lorsqu'il revenait passer quelques jours auprès d'Adriana, les tensions s'apaisaient enfin. Autrefois mari et femme, Bernard et Elena se retrouvaient en bons amis. Bernard endossait son nouveau rôle de père divorcé. Ça au moins il savait le faire, plutôt que chef de famille présent au quotidien à la maison…
Tout le monde se leva. Bernard adressa ses adieux aux vieilles dames :
Elle ne cilla pas, comme absente. Bernard savait qu'elle l'entendait. Elle cachait ses émotions, dissimulées derrière les parois d'un cocon protecteur. Quand cela cesserait-il ? Personne ne le savait. Pas même son psychiatre. Un jour, le miracle aurait peut-être lieu… On ne règle pas les traumatismes d'un simple coup de baguette magique. Il faut du temps, de la patience. Sans oublier l'amour, beaucoup d'amour pour soigner d'aussi profondes blessures.
La berline noire démarra, et emprunta le chemin caillouteux en sens inverse. Adriana ne semblait pas émue de voir repartir son père qui la laissait ici, loin des rares amis qui lui restaient.
Adriana hocha la tête. Elle aimait les animaux depuis toujours, et ce sentiment s'était renforcé ces derniers temps. Les deux personnes âgées se munirent de leur foulard qu'elles passèrent sur la tête. À l'ancienne. De vraies mamies, en somme. Il faisait bon, ici en Andalousie, contrairement à la froidure qui traversait une France transie. Mais l'été, dans cette région, la vie tournait au ralenti durant la journée, au plus fort de la canicule. Les activités reprenaient alors le soir pour se terminer jusque tard dans la nuit, afin de bénéficier un peu de sa fraîcheur. Le chien aboya dès qu'il aperçut Adriana.
L'animal impressionnait la jeune femme. Haut perché sur des pattes surmontées d'un large poitrail, il possédait un long museau épais. Sa tête était noire comme le reste du corps, sauf le ventre et les pattes marron. Pas très rassurée, Adriana s'approcha prudemment. Il faut dire qu'elle n'avait pas l'habitude de côtoyer des animaux ; elle n'en avait jamais eu, pas même un chat ou le moindre poisson rouge ! Et cela faisait très longtemps qu'elle n'était pas revenue à la ferme...
Hésitante, Adriana tendit la main. Le chien curieux renifla l'appendice humain de sa truffe humide avant de le lécher. Mise en confiance, elle caressa tout d'abord la grosse tête, descendit ensuite au niveau du cou si large qu'on ne pouvait l'enserrer des deux mains, aussi grosses fussent-elles.
Adriana demeurait silencieuse, mais souriait. Ce chien lui plaisait déjà. Il lui procurerait très certainement une bonne source d'occupation. L'animal bénéficiait d'une grande niche artisanale en bois, protégée par un olivier bienveillant au tronc noueux qui étalait ses basses ramures au-dessus du toit de l'abri et filtrait, l'été, les puissants rayons solaires. L'ombre apportait alors un semblant de fraîcheur. Jango haletait pour se ventiler, malgré la température clémente. Sa gamelle d'eau en plastique était presque terminée et son écuelle vide.
Le chien glapit dès que le trio s'éloigna, déçu de voir déjà partir sa nouvelle amie. Des chênes-lièges ombrageaient le poulailler à ciel ouvert. L'abri était constitué d’un habile assemblage de plaques de bois et de tôles ondulées, le tout ceinturé d'un grillage soutenu par de vieux piquets vermoulus. Les poules se promenaient dans le vaste espace arboré. Quelques rares touffes d'herbes résistaient encore péniblement aux griffes acérées des gallinacés.
Adriana se dit que cela l'occuperait bien peu. Il y avait bien le chien, mais elle n'y resterait pas indéfiniment collée. Elle donnerait au pire un coup de main pour les tâches de la vie courante…
De retour dans la maison, Adriana monta ses deux valises à l'étage ; Susana, une petite mallette légère. Deux chambres se jouxtaient l'une l'autre. Elle jeta son dévolu sur la première.
Les vieilles dames quittèrent les lieux, livrant Adriana à ses pensées. Elle examina la récente tapisserie fleurie aux tons pastel. L'ameublement était en bois massif ancien, patiné par le temps et la cire. Un dessus-de-lit aux motifs également fleuris recouvrait sa couche.
« Elles adorent les fleurs, ces deux sœurs. »
Elle s’assit sur le lit. Elle se souvint qu'elle n'avait pas encore jeté un seul coup d’œil sur son téléphone depuis son arrivée. Elle regarda l'écran : déception. Elle ne captait rien ici ! Zone blanche totale. Elle soupira. Il lui faudrait utiliser un fixe pour appeler sa copine Zaïa et lui donner des nouvelles. Mais bonjour pour l'intimité… Elle s'étendit de tout son long sur la couche fraîche, installa les écouteurs sur l'appareil et lança la lecture de sa playlist : les chansons de Mylène Farmer, sa star préférée, héritée des goûts musicaux de sa mère. Elle bâilla. Ses muscles se décontractèrent. Elle s'était levée tôt ce matin pour embarquer dans l'avion à destination de Séville. Les paupières lourdes ainsi que la musique lascive l'obligèrent à fermer les yeux. La fatigue engendrée par le manque de sommeil l'emplit de torpeur pour la submerger rapidement. Elle s'endormit.
Adriana se réveilla et ouvrit les yeux. Son téléphone portable affichait neuf heures du matin. La jeune femme rassembla tant bien que mal ses idées. Elle se souvint s'être couchée l'après-midi aux alentours de seize heures… Plus aucun doute n'était permis, elle venait de dormir dix-sept heures d'affilée ! Elle se sentait légère, reposée, prête à abattre une montagne s'il le fallait ! Elle passa sous la douche avant de se rhabiller. Elle ouvrit la fenêtre en grand et écarta les lourds volets pour aérer la pièce. La lumière du jour s'engouffra et chassa l'obscurité confinée de la chambre. Jango jappa et remua la queue à qui mieux mieux, la tête levée, dès qu'il aperçut Adriana. Elle bénéficiait au premier étage d'une vue magnifique. Les oliviers bordaient le chemin blanc caillouteux, des prés fleuris encerclaient la ferme. Droit devant, à environ cinq cents mètres, passait la route départementale. Pas une voiture à l'horizon. C'était la campagne profonde, muette, une de ces zones blanches tant redoutées des connectés. Mais à sa grande surprise, cela ne l'affectait finalement pas plus que cela, car elle ne possédait de toute manière plus beaucoup de contacts. Le chant des oiseaux et le vrai silence de fond aiguisaient ses sens, obligeant une partie de son esprit à s'extraire de l'isolement du cocon protecteur. Le climat méditerranéen lui convenait mieux que celui de la région parisienne.
Elle détourna à regret le regard du paysage apaisant et descendit au rez-de-chaussée. Attirée par ses bruits de pas pourtant légers dans les escaliers, grand-mère Susana l'attendait au pied de la dernière marche.
Elles s'embrassèrent. Susana reprit :
Susana était à la fois étonnée et troublée. L'inquiétude se lisait sur son visage. Adriana subissait tous les jours les crispations matinales de son estomac. Il se contractait tellement qu'il semblait se transformer en une boule de pétanque. Elle ne pouvait rien ingérer de solide à ce moment-là ; seul le café daignait descendre sans encombre.
Elles se sourirent. Tendre complicité. Grand-mère n'insista pas, c'était inutile.
Petite-fille et grand-mère se rendirent à l'appentis. Elles se munirent chacune d'un seau qu'elles plongèrent dans le bidon de grains de maïs pour puiser la semence nourricière. À peine entrées dans l'enclos, les volatiles accoururent, sautèrent autour des deux femmes en battant des ailes, se bousculant et se heurtant dans un concert de caquètements. Rodés au rituel journalier, les gallinacés savaient que l'heure du repas était venue. Les mangeoires remplies, l'on tira de l'eau au robinet fixé au bout d'un tuyau métallique planté dans le sol. La corvée terminée, on rangea de nouveau les seaux à leur place.
Dans la cuisine, Susana rassembla les maigres restes de la veille. Un peu de viande, quelques os, des tranches de pain, le tout mélangé à une sauce coupée d'un peu d'eau.
Susana tendit le saladier :
Adriana saisit le récipient. Sa grand-mère ajouta, d'une voix complice :
Adriana ne posa aucune question. Elle se contenta de hocher la tête. Mais son visage semblait éclairé par la lueur de l'interrogation et la surprise. Elle sortit finalement de sa réserve, la curiosité piquée à vif :
Susana fit semblant de faire également la moue, afin de prolonger le mystère. Mais le regard insistant de sa petite-fille prit le dessus. Que pouvait-elle donc lui refuser ?
À peine la phrase de Susana terminée qu'Adriana s'était déjà envolée pour s'acquitter de sa tâche. Jango dansait sur place, excité par la préparation que lui apportait la jeune femme. Elle versa la soupe dans l'écuelle. Le chien affamé n'attendit pas qu'Adriana ait terminé, il engloutissait la nourriture à mesure qu'elle se déversait dans la gamelle en plastique. Il lapa le liquide, croqua et avala les éléments solides. Il poursuivit consciencieusement sa tâche, récurant le récipient vide jusqu'à ce qu'il ne subsistât plus la moindre trace de nourriture. Il regarda ensuite Adriana tout en se léchant les babines encore humides, la queue frétillante et le regard empli de reconnaissance. Adriana savait qu'elle venait de se faire un nouveau copain. Mieux valait être l'ami de Jango, le chien de garde. Il campait sur des pattes noueuses et musclées. Son regard sévère posé sur les étrangers en faisait reculer plus d'un. Sauf Adriana, maintenant. Elle se sentait en sécurité et rassurée auprès de son nouvel ami. Car lorsqu'un chien aime, c'est pour la vie. Jamais il ne reprend cet amour inconditionnel. Honnête, le chien ne trahit jamais son maître. Il le suivrait jusqu'en enfer, s'il le fallait. Le chien est celui sur lequel on peut compter, de jour comme de nuit. Toujours prêt pour un câlin ou une sortie, selon l'humeur du maître. Mais le chien sait également le solliciter pour obtenir la promenade, des caresses ou des friandises. Il partage aussi bien les peines que les joies, toujours disponible pour consoler son maître attristé. Le chien est innocent, parfois méfiant, mais sans aucun a priori. Il ne juge pas, ne condamne pas et ne fait pas de procès d'intention. Il jauge l'inconnu, pas plus. Un chien peut sacrifier sa vie pour sauver celle de son maître sans se soucier du danger qui pourrait lui être fatal. Car il est capable d'altruisme, de compassion, contrairement à beaucoup d'humains qui la lui refusent…
Adriana savait tout cela, et c'est pourquoi les animaux l'attiraient. Quelles pensées secrètes se cachaient donc derrière leurs yeux à la fois mystérieux, silencieux et pourtant si expressifs ?
Des aboiements lointains tirèrent Adriana de ses pensées.
« D'où viennent-ils ? » Se demanda-t-elle.
Cela semblait provenir des près fleuris. Elle marcha dans leur direction, piquée par la curiosité. Des voix humaines ainsi que des sifflements fusèrent à leur tour. Ça y est. À deux cents mètres de là, un groupe d'hommes. Plus loin, des formes allongées, blanches, noires, bigarrées, fonçaient à droite, à gauche, devant, effectuaient de brusques demi-tours et dérapaient sur l'herbe glissante ! La meute pourchassait une proie qui demeurait encore invisible pour Adriana à cette distance. Puis un lointain souvenir lui revint subitement en mémoire. Il aurait pu être perdu pour toujours, mais non, cette scène de chasse le ressuscitait :
Elle revit comme dans un brouillard, lorsqu'elle était petite, des chiens à la cage thoracique étroite et allongée, juchés sur de longues pattes aux cuisses musculeuses. Leur queue longue et fine fouettait l'air. Les êtres gracieux et nobles, à la course apparemment facile et légère, rappelaient le déplacement du félin. Les lévriers lui apparaissaient à l'époque gigantesques. Elle n'avait que quatre ans. Mais les animaux au museau long et fin ne l'avaient pas intimidée, contrairement à Jango qui l'aurait effrayée. N'ayant pu en caresser un seul, elle avait fait à l'époque un caprice à ses parents. Cela remontait à si loin…
