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La mère de Xavier va mal. Bipolaire et dépressive, elle a besoin du soutien des siens pour retrouver l'équilibre, ancrer ses pieds dans la réalité. Un séjour en Guadeloupe, son pays natal, lui permettra de se reposer, et offrira à Xavier l'opportunité de découvrir qui il est vraiment. En cherchant dans l'histoire familiale et en se perdant dans l'univers mystique de la culture antillaise, le jeune homme finira par lever le voiles sur des vérités qui ne sont pas ce monde.
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Seitenzahl: 264
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Peaux Échappées, 2016 aux Éditions Ibis Rouge
Mots des lecteurs de Peaux Échappées :
« Fascinant ! Beaucoup d’émotions traversent lecteur face à ces intrigues, mais après avoir refermé le roman à la dernière page demeure comme sentiment dominant l’espoir. »
« Belle écriture, un style viril et évocateur au service d’une culture créole mêlant soufre et amour, vitriol et tendresse »
« Une plume fraîche et décomplexée. Des sujets sensibles sont abordés avec finesse, acuité, sensibilité et un brin de fantaisie » (Tyitelle - Wax your Life)
À Marley, mon petit chat,
« Les histoires sont comme les araignées, avec leurs longues pattes, et les histoires sont aussi comme les toiles d'araignées dans lesquelles l'homme s'englue mais qui ont l'air si jolies quand on les voit sous une feuille, dans la rosée du matin, élégamment reliées les unes aux autres, chacune à sa voisine... »
Anansi Boys, Neil Gaiman
Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre XIX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Chapitre XXXIV
EPILOGUE
Tonton Jilo sortit enfin du bâtiment. La démarche sautillante, il sifflotait la mélodie du célèbre groupe antillais "La Perfecta".
Aussi loin que je me souvienne, Tonton Jilo sifflotait toujours cet air. Toujours le même morceau : " La Divinité ".
"La Divinité" c’est un peu l’hymne des types de la génération de Tonton Jilo. Une chanson qui leur rappelle leurs jeunes années, l’époque où ils faisaient tourner les têtes et rouler les culottes. Cela dit, Tonton Jilo roulait encore un nombre respectable de culottes, et il se faisait un plaisir de me le rappeler toutes les fois où nous étions " entre hommes ".
Il y faisait aussi allusion sans aucune subtilité lorsque, depuis notre petit pavillon de Montreuil, ma mère me forçait à appeler la famille, o péyi : d’abord dire bonjour à Mamie qui égrenait son chapelet et répétait les mêmes questions, les mêmes conseils, puis pour saluer Tonton Jilo qui assurait qu’il allait bientôt " monter nous voir là-haut " et qui me passait ensuite mes cousins, Cyril et Fabienne, beaucoup plus jeunes que moi et à qui je n’avais jamais rien à dire, ainsi que son épouse, Tatie Catherine.
" La Divinité " c’est aussi une bonne façon de meubler le silence.
Il continuait à fredonner en montant dans la voiture, et, après m’avoir adressé un sourire en coin et un clin d'œil, démarra la Golf, fit crisser les pneus sur le goudron du parking en frappant la cadence du bout des doigts sur le volant en cuir. Dans mon rétroviseur, je regardais s’éloigner la clinique L’Espérance.
Au bout de quelques minutes, arrivé au couplet dont il n’avait jamais appris les paroles, il se tourna vers moi, sans réelle considération pour la circulation :
" C’est mieux comme ça hein ! À la maison, au pays ! Elle sera bien ! Catherine, les enfants et moi, on va lui rendre visite ! Et puis l’air de Guadeloupe lui rendra son sens, tu verras ! J’essaierai de convaincre Mamie de lui rendre visite aussi ! An dé tan, twa mouvman, elle sera sortie de là et de retour à kaz !
- C’est clair... "
Ma voix sonnait faux, comme l’optimisme que j’affichais depuis mon arrivée sur l’île trois jours plus tôt.
Plus qu’une nuit à passer chez ma grand-mère puis il me déposerait à l’aéroport. Direction Paris-Orly. Ma vie reprendrait son cours, différente, mais beaucoup plus légère.
Mon oncle continuait :
" Et puis tu sais, les médecins de France exagèrent toujours tout, ti-mal ! Dépi tou piti, ta maman était trop sensible ! Mais nous, on sait comment la gérer ! I ka révé twop’ ! I ka fè cauchma ! Sa ka chouboule’y1 ! C’est tout ! Tous ces médicaments là en plus, sa ka joué an têt aye ! C’est pour ça ! C’est le bon air du péyi qui va nous la requinquer, tu vas voir ! "
Quelques instants plus tôt, j’avais quitté le cabinet du Professeur Larcher en étant bien conscient de l’état de ma mère. Ce dernier n’avait fait que confirmer le diagnostic du psychiatre de la Pitié-Salpêtrière. Elle était victime d’une dépression chronique à tendance psychotique, due à un trouble bipolaire. Termes médicaux qui n’étaient jamais mentionnés dans ma famille. La maladie de ma mère était un vrai puits à euphémisme : on préférait la trouver fatiguée, rêveuse, voire bouleversée. Après tout, une maladie invisible était une maladie qui n’existait pas.
Cela étant, le Professeur Larcher était également de l’avis de " docteur " Jilo : ce retour au pays natal ferait du bien à ma mère. Entourée des siens, il y avait des chances qu’elle sorte de cet " épisode " plus rapidement.
J’avais signé les kilomètres de documents hospitaliers pour officialiser son transfert dans cette clinique privée, pendant que Jilo s’était assuré que sa sœur était entre de bonnes mains, travaillant au corps l’une des infirmières du service psychiatrique. Je les avais dépassés en sortant, Tonton lui chuchotant à l’oreille, les lèvres frôlant les joues rebondies et les mains flânant à quelques millimètres de l’arrière-train à angle droit.
Cette décision m’allait très bien.
Cela faisait plusieurs mois que je gérais seul les différentes sautes d’humeurs et illusions qui rendaient ma mère tantôt amorphe et larmoyante, tantôt surexcitée et incohérente. Elle avait rapidement été hospitalisée pour quelques semaines à la Pitié-Salpêtrière et mon quotidien avait été rythmé par les visites et ses appels à toute heure de la nuit. Aucun membre de ma famille n’avait été particulièrement choqué par cette situation et il avait été décidé qu’il serait plus simple si je la ramenais en Guadeloupe, le temps de sa convalescence.
Durant ma petite enfance, j’avais été quelque peu préservé de la gravité de l’état de santé de ma mère. Celle-ci passait par une période de crise similaire tous les cinq ans en moyenne. Ces "épisodes" étaient souvent déguisés en périodes de burn-out, moments de déprime passagère ou de fatigue extrême qui me voyaient expédié sur le premier vol direction " chez-Mamie-o-Péyi " pour la soulager de ses responsabilités envers moi.
Mon enfance et mon adolescence avaient donc été scandées par des séjours impromptus et plus ou moins longs en Guadeloupe, allant d’une quinzaine de jours à un semestre entier. J’avais appris à accepter ses vacances forcées : je compris, avec le temps, que ma mère était différente et que je devais à tout prix la protéger.
J’avais donc mûri un peu plus vite que mes camarades, cherchant, tant que possible à la rendre heureuse, à la maintenir dans un état relativement stable. Mais je n’étais qu’un gamin face à une maladie chronique : mes bons bulletins, mes plats surgelés préparés au micro-ondes et mes tempêtes de câlins ne suffisaient pas toujours. Alors, les professionnels prenaient le relais, une fois que ma mère avait tiré le système d’alarme. Elle ne m’avait jamais mis en danger et, lorsqu’elle se sentait sombrer, n’avait qu’un souhait : que je retrouve le cocon familial afin d’y être protégé.
Alors, je retrouvais, sous le soleil des Antilles, ma Mamie, mon grand-oncle Clément, Tonton Jilo et sa famille, mais aussi mon meilleur ami, Raphaël.
Raphaël était le petit voisin de ma grand-mère et c’est avec lui que j’ai vécu toutes mes plus grandes aventures. Mon année de 4e en particulier avait été très agitée et j’avais dû, un temps, être scolarisé au collège du Raizet, non loin de chez Tonton Jilo justement, pendant quelques mois, afin de ne pas prendre trop de retard.
Ce changement d’établissement était dû au séjour prolongé de ma mère en maison de repos dans les Alpes, mais arrivait également à point nommé : j’étais victime de harcèlements incessants dans mon petit collège de Montreuil. A treize ans, j’étais encore trop naïf et n’avais aucune crédibilité face aux vrais petits mecs de cité. J’étais un fils à maman qui vivais en pavillon, qui faisais du piano et qui lisais des mangas. Bien évidemment, être par-dessus tout cela, le fils de " la dame du CDI " n’arrangeait pas mon compte. J’étais une victime désignée, facile à viser.
Fort heureusement, ma mère s’était vite rendu compte de ce qu’il se passait et parlait de plus en plus de me changer d’établissement. J’ai donc profité de ce séjour et des instructions de mon mentor en "fan’ tchou a moun2" qu’était Raphaël pour me redonner une contenance en cas d’embrouille, épaissir mon lexique d’insultes et autres techniques de duel.
C’est durant ces six mois que notre amitié s’est solidifiée à jamais, lorsque, d’un même battement de cœur, nous avions posé une main, ma gauche et sa droite, sur les seins nus de Johanna Maricy, une élève de troisième, qui s’était laissé convaincre par les beaux discours de mon camarade et avait soulevé furtivement son t-shirt en salle d’études. Ces quelques mois sous les tropiques restent gravés dans ma mémoire comme ceux qui virent naître mes premiers émois sexuels alors que Raphaël, lui, se livra rapidement à de véritables ébats.
Il partait avec un avantage de taille : trois têtes de plus que moi, des dents parfaitement alignées et des dreadlocks qui lui conféraient déjà l’air de l’artiste qu’il allait devenir : Johanna Maricy fut sa première victime. A côté de lui, avec mes dents du bonheur, mon appareil dentaire, mon corps rachitique prépubère, mes cheveux châtains qui tiraient sur le roux, mon duvet blond, mon teint orange, qui, pour ajouter l’insulte à l’injure, était marqué de dizaines de taches de rousseur, je ressemblais à une minuscule papaye trop mûre à côté d’une tige de canne à sucre majestueuse. Et même si j’étais destiné à faire la même taille que lui, un jour, à cette époque, je me contentais de vivre dans son ombre. Je l’admirais, j’enviais son aise, son créole fluide, son endurance face à la chaleur humide qui finissait par me déclencher des crises d’asthme. Lui, admirait mes " linges de France ", mes jeux vidéo et mes affiches des derniers rappeurs français, mon statut de fils unique, alors que de son côté, il devait tout partager avec sa sœur jumelle, Maëlle.
Raphaël et Maëlle étaient les deux faces d’une même pièce : ils se tournaient constamment le dos. Vrais jumeaux, leurs physiques étaient bizarrement similaires, avec d'égales proportions de féminité et de virilité. Leurs parents, couple de hippie version créole, à forte tendance rastafari, leur avaient transmis le port de tête altier de Haïlé Sélassié, et, le régime ital3 combiné aux vacances passées sur les terres humides de la Basse-Terre en avaient fait deux grandes lianes souples. Malgré cette ressemblance, et les années passant, le fossé entre eux s’était creusé de plus en plus. Ils étaient tous deux brillants mais Maëlle avait été la seule à exploiter cette ressource : préférant très tôt se dévouer aux études alors que Raphaël, trop occupé à collectionner femmes et exclusions de cours, se consacrait maintenant à sa carrière de graffeur et de rappeur local.
C’est Maëlle qui était venue nous accueillir, moi et ma mère, à l’aéroport quelques jours plus tôt. Le planning de Tonton Jilo qui était chef de la sécurité du plus grand centre commercial de la Grande-Terre, était deux fois plus chargé qu’à l’accoutumée, Tatie Catherine était très prise à l’hôpital, et Cyril et Fabienne étaient encore bien trop jeunes pour conduire, j’avais donc tout de suite pensé aux jumeaux qui habitaient les deux studios que leurs parents avaient aménagés au rez-de-chaussée de leur grande maison de ville, juste à côté de chez Mamie. Cependant, Raphaël créait une fresque pour la façade de son ancien lycée, grand moment pour lui qui en avait été renvoyé des années plus tôt pour vandalisme. Maëlle s’était portée immédiatement volontaire : il lui était facile de se faire remplacer pour quelques heures à son poste de conservatrice adjointe au musée Saint-John Perse. Elle adorait ma mère et aurait fermé tout le musée pour la journée s’il le fallait.
Les huit heures d’avion avaient été assez aisées, Maman ayant accepté docilement de prendre le cocktail de pilules que le docteur de la Pitié lui avait prescrit pour le voyage. Elle s’était endormie avant même le décollage et j’avais dû la remuer fermement pour qu’elle rouvre les yeux à notre arrivée. J’avais réussi à charmer une hôtesse pendant le vol, empruntant à Raphaël ses meilleurs armes, et obtenu ainsi une escorte qui nous attendait à la sortie de l’avion nous permettant de sortir avec les premières classes et de récupérer nos bagages en express : je savais qu’une fois les effets des médicaments évanouis, Maman serait livrée à ses angoisses et très difficile à calmer lorsqu’elle aurait réalisé que nous étions de retour en Guadeloupe.
Pour une raison qui m’était encore difficile à saisir, au centre de tous ses épisodes psychotiques, ses visions, ses peurs, ses angoisses, se trouve la Guadeloupe, le Péyi. Elle m’en parlait pourtant avec tant d’amour et de nostalgie lorsqu’elle allait bien. Plusieurs fois, entre ses crises, nous avons eu l’occasion de nous y rendre en vacances et j’ai vu à quel point elle aimait sa famille, sa terre, sa culture. Elle s’en voulait presque de m’arracher à cette expérience, à cette vie de rêve, au soleil, avec les nôtres. Pourtant, nous retournions toujours obstinément en métropole, sans que rien ne nous y retienne spécialement. Lorsqu’elle était lucide et que je lui demandais pourquoi nous ne rentrions pas y vivre définitivement, puisqu’elle y trouverait facilement un autre poste de professeur documentaliste, elle me répondait à peine, parlant de mon asthme, de sa promotion à venir dans la toute nouvelle médiathèque de Montreuil, de mes cours de piano au conservatoire, de la violence du péyi, de la mauvaise influence de Raphaël. Tant et si bien que j’avais arrêté de demander.
À notre arrivée, j’avais aperçu Maëlle au loin, avant qu’elle ne nous voie. J’eus un instant d’hésitation : elle qui avait arboré depuis l’enfance, comme son frère, une longue chevelure locksée, avait maintenant le crâne rasé, et on pouvait distinguer un léger reflet blond platine sur les quelques millimètres de cheveux coupés ras. Elle semblait s’être renflouée, son corps auparavant rigide, maigre et nerveux était maintenant assoupli, moelleux par endroit, en particulier au niveau des hanches, des cuisses et je pressentais qu’il en était de même pour le fessier. Ses sourcils toujours froncés, eux, n’avaient pas changé : elle pianotait fébrilement sur son portable, en se mordant les lèvres, un tic que je lui connaissais depuis l’enfance, qui était à l’époque comique, et était devenu à mes yeux tout ce qu’il y a de plus sensuel. Son degré de nervosité égalait la nonchalance habituelle de son jumeau qui, après réception de l’annonce de mon court séjour dû à la crise que traversait ma mère, m’avait répondu par texto : " Parfait ! Justement je viens de récupérer un peu de weed du jardin des parents. Le paternel ne se doute de rien ! J’en garde pour toi, on va se mettre bien ! À bientôt timal ! "
A l’opposé, Maëlle, en apprenant la nouvelle, m’avait immédiatement fait parvenir par email une dizaine d’articles sur les divers régimes alimentaires et huiles essentielles qui pourraient soulager Maman. Elle avait appelé trois fois avant le départ, demandant même, gênée, si elle devait prévoir une ambulance au cas où. Je l’avais rapidement rassurée : Maman n’avait jamais été dangereuse et ne se mettait pas en péril lorsqu’elle suivait son traitement. Cette crise était manifestement la plus longue qu’on lui connaisse, selon les dires de ma famille, mais elle se manifestait surtout par une angoisse perpétuelle, des cauchemars et dans les pires moments, des hallucinations.
Son psychiatre m’avait expliqué de façon imagée qu’elle tournait en rond dans sa propre tête, une ronde obsédante qui lui semblait nouvelle chaque jour et dont elle ne parvenait pas à sortir. Il était difficile de pointer du doigt la raison de cet état, son aspect systématique, épisodique, mais comme beaucoup de choses liées à la psyché, il semblait toujours utile de se tourner vers l’enfance.
Faisant face à la foule souriante qui attendait ses aimés venus de Métropole, Maman s’était accrochée à mon bras d’un geste sec, en murmurant d’une voix faible ses prières à l’Eternel, invoquant Sa protection sur elle et sur son fils maintenant que nous étions dans le pays du Malin.
J’étais habitué à ces rituels et j’avais même marmonné avec elle, par habitude et surtout parce que j’avais remarqué que cela l’apaisait rapidement. Maëlle avait levé les yeux de son écran en sursautant lorsque Maman avait crié son prénom avec joie.
Elles étaient tombées dans les bras l’une de l’autre, mère et fille d’adoption. Maman s’était étonnée du nouveau look de Maëlle, allant jusqu’à frotter vigoureusement le crâne de la jeune fille. Maëlle s’était inquiétée de la maigreur de Maman, la tâtant sous son pull-over avec familiarité. Elles s’étaient dirigées vers la sortie de l’aéroport sans un regard vers moi. J’avais poussé le chariot de bagages avec satisfaction, soulagé d’avoir, pour un instant, un moment de répit et constatant avec plaisir que ma prédiction sur le derrière de Maelle se confirmait. Définitivement rebondi. Maman, quant à elle, avait trouvé dans cet accueil amical, un autre rempart contre ses effrois.
1 "Elle est trop rêveuse ! Elle a des cauchemars qui la bouleversent!"
2 pétage de cul
3 bio et sans viande
Après quelques jours de retrouvailles chez Mamie, qui semblaient s’être déroulés comme un long chapelet de prières et de repas à rallonge, Jilo nous avait accompagnés à la clinique, où, après une série d’entretiens administratifs et médicaux, Maman avait pu prendre ses quartiers dans sa nouvelle chambre. L’atmosphère hospitalière la rassurait, l’air glacé des climatiseurs, l’odeur de l'antiseptique, les semelles collantes des infirmières qui arpentaient le linoléum des couloirs, étaient pour elle un cocon rassurant. Elle savait qu’on prendrait soin d’elle.
Elle souriait en ouvrant sa valise, rangeant avec soin ses quelques effets, s’assurant d’être bien entourée de tous ses colifichets : crucifix, chapelets, images saintes, cailloux colorés, et ses deux livres de chevet : La Sainte Bible, qu’elle parcourait dans son intégralité une fois par an et son roman préféré, écorné, scotché et à la couverture protégée par du papier Kraft : Le Gouverneur de la rosée de Jacques Roumain. En bonne documentaliste, elle était une lectrice avide, préférant la lecture à toute autre activité, repas y compris, mais ses deux livres étaient constamment en rotation, jamais loin de ses yeux, de ses doigts. Ils lui étaient particulièrement nécessaires en période de crise et semblaient réussir à maintenir à distance la totale hystérie qui pouvait parfois la secouer avec violence.
Pourtant, même dans cette situation délicate, la plus grande crainte de ma mère restait de me peser, me faire du mal, de me détourner de ce qui, selon elle, devait rester ma priorité : mes études et ma musique.
" Tu n’as pas besoin de revenir avant ton avion, doudou. Je serai très bien ici. Dors un peu, va prendre un bain de mer puis rentre à Montreuil. Essaie de ne pas perdre trop de jours avant de retourner à la fac, tu sais que tes partiels approchent… "
Jilo discutait dans le couloir avec l’infirmière plantureuse et j’étais allongé sur le lit à côté d’elle. Elle me grattait le crâne de ses longs doigts effilés, faisant rouler une boucle après l’autre, démêlant mon afro avec soin, comme elle l’avait fait des millions de fois auparavant. C’était notre rituel.
" Je reviens te voir ce soir Maman, murmurai-je en me laissant glisser dans la langueur de l’instant,
- Mais non doudou ! Vraiment, je commence déjà à me sentir bien mieux ! Ne perds pas ton temps dans les couloirs de l’hôpital, plus vite tu seras parti, plus vite je pourrai me concentrer sur ma convalescence.
- Je reviens ce soir. Maëlle m’emmènera en voiture parce que Tonton Jilo travaille. Raphaël viendra aussi… si ça te va ? "
Comme à son habitude, elle se crispa à la mention de mon meilleur ami. Ses doigts se firent plus fermes sur la mèche qu’elle lissait et mon cuir chevelu en prit un coup.
" Tchip. Qu’est-ce qu’il veut encore celui-là ? Il n’a pas encore fini en prison ? Honnêtement Xavier, je ne comprendrai jamais ce que tu lui trouves à cet énergumène ! Un vrai délinquant ! Tu sais que je n’aime pas te savoir avec lui ! Lui et Maëlle ne pourraient pas être plus différents ! "
Je n’avais jamais osé lui dire que les jumeaux étaient certes diamétralement opposés, mais qu’ils étaient également inséparables. Je savais que Maëlle mourait d’envie de partir loin de l’île, de poursuivre ses études en métropole, ou mieux, aux Etats-Unis, mais qu’elle ne partirait pas tant que Raphaël ne serait pas prêt à la suivre. C’était comme un accord tacite entre eux. Raphaël savait que dans quelques années, il vivrait loin de la Guadeloupe, pour que sa sœur explore son potentiel. Mais pour l’instant, c’était son tour à lui de briller, et la Guadeloupe était son terrain de jeu.
J’aimais les regarder interagir, un genre de danse dont eux seuls connaissaient la chorégraphie et les dialogues, mêlés d’insultes, de blagues qu’eux seuls comprenaient, de duels à coups de grandes gifles sournoises et de promiscuité perturbante.
Contrairement à ce que ma mère pensait, ils étaient à la fois différents et mêmes.
" Ils sont tous les deux inquiets pour toi, et veulent te souhaiter un rapide rétablissement. Maëlle a dit qu’elle te ramènera des fruits du manguier de leurs parents à Pointe-Noire. Elle doit être sur la route maintenant pour aller en chercher. On revient ce soir. Et arrête de t’inquiéter pour moi. J’ai vingt-trois ans je te signale, je ne suis vraiment plus un petit garçon !
- Sé pou sa ou couché si tété a manmanw kon bébé ?!4" m’interrompit une voix tonitruante.
Jilo était de retour dans la chambre, hilare, se moquant de nos embrassades.
" Allez, laisse la malheureuse se reposer, va ! Christiane, dors ma chère ! Je repasse te voir avec les enfants demain soir. Xavier va revenir plus tard. Domi ti bwen ma sœur, sa ké few du bien "
Il avait embrassé ma mère sur le front pendant que je me débattais pour sortir dignement de l’étroit lit d’hôpital.
" On va en profiter pour passer voir Tonton Clément, il est aussi dans cette clinique mais au 3e étage, on l’embrasse de ta part ? "
Tonton Clément était en réalité mon grandoncle, le frère de ma Mamie mais qui était pour moi, un grand-père de substitution. Paraplégique depuis l’adolescence, après une mauvaise chute qui l'avait vu s’écraser sur les rochers aux pieds d’une Cascade de la Basse-Terre, il s’était installé avec sa sœur et son jeune époux aux Abymes immédiatement après leur mariage. Il avait "fait plus d’école" que le jeune couple et s’était occupé de la partie administrative de l’exploitation agricole que mon grand-père développait à la sueur de son front. Toujours tiré à quatre épingles, Tonton Clément n’avait jamais laissé son fauteuil lui dicter sa façon de vivre, et même perpétuellement assis, il m’avait toujours semblé être un géant.
Il ne s’était jamais marié, alors qu’avec ses yeux clairs et son allure d’acteur de cinéma italien à la moustache lustrée et aux boucles cirées, il avait eu sa charge d’admiratrices, malgré son handicap. Pourtant, il était resté aux côtés de sa sœur toutes ses années, souvent plus présent que son mari, et encore plus lorsque ce dernier était décédé après un accident de chariot, piétiné par son propre taureau, laissant derrière lui sa jeune veuve et ses deux enfants : Christiane et Gilles, ma mère et Tonton Jilo.
Il ne restait de lui, à mes yeux, que sa photo couleur sépia qui trônait en format A1 au-dessus du fauteuil de Mamie, et les diverses anecdotes de Mamie ou Tonton Clément, vantant sa force herculéenne et son mutisme naturel.
Il s’appelait Robert, un agriculteur originaire de Vieux-Habitants. Tonton Clément m’avait raconté qu’à l’époque, ma grand-mère s’était rebellée contre sa famille, par amour pour lui. Les origines modestes de mon grand-père, un nègre de campagne, un agriculteur, en faisait un prétendant inacceptable aux yeux de la longue lignée de commerçants d’origine libanaise dont elle était issue. Ce choix était pour eux inconcevable, indécent.
Pourtant, Papi Robert venait d’acheter une parcelle de terrain dans les Grands-Fonds aux Abymes qui devint rapidement, grâce à son dur labeur, ses contacts dans le milieu et surtout, le sens des affaires de Tonton Clément, une exploitation agricole très rentable. Malgré ce succès, Mamie et Clément ne s’étaient jamais réconciliés avec les leurs, préférant former à eux deux, une unité familiale solide. La sœur s’était occupée du frère lorsqu’il avait perdu l’usage de ses jambes, le frère avait relevé la sœur lorsqu’elle avait été foudroyée par le deuil de l’homme de sa vie.
Maintenant qu’il était à la retraite, Clément était toujours disponible pour passer du temps avec le " ti-vacancier " que j’étais. Il m’avait appris à apprécier les grands classiques du gwo ka, de la mazurka ou de la biguine5 et à prononcer convenablement mes premières insultes en créole, m’avait offert ma première lampée de rhum même et, depuis les deux roues de son fauteuil, m’avait appris à faire du vélo.
Pourtant, cela faisait maintenant près de deux mois que Clément était hospitalisé : il avait eu une attaque nerveuse qui avait failli lui coûter la vie et après avoir passé plusieurs semaines dans le coma, il en était à peine sorti. Conscient mais inerte, incapable de s’exprimer convenablement et ayant tout le côté gauche paralysé. Il semblait qu’il se remettait très lentement : les médecins expliquant la longue durée de son rétablissement par son âge avancé. C’était un miracle qu’il soit encore plus ou moins en vie.
Je m’étais tourné vers Maman pour lui faire une dernière bise avant de suivre Jilo mais je frémis en constatant qu’elle avait de nouveau le regard vide, les lèvres pincées, le front moite. Ses longs doigts qui m’avaient, quelques minutes auparavant caressé les cheveux, étaient maintenant crispés avec une telle force qu’ils semblaient se déformer, se pliant dans des angles dénaturés au-dessus du drap blanc qui couvrait ses cuisses maigres. Elle semblait regarder un objet derrière moi, à travers moi. Ses sourcils froncés masquaient une terreur profonde. Jilo avait émis un léger soupir, puis avait appelé la jeune infirmière qui errait encore, souriante, près de la chambre. J’avais tenté de la ramener à moi, lui avais promis encore une fois de revenir demain, évoquant Raphaël pour essayer de tirer d’elle une réaction, mais elle n’était plus vraiment là, livrée au tourbillon de son esprit.
Nous avions quitté sa chambre comme dans un rêve, gênés tous deux, ne sachant que faire. Jilo avait facilement trouvé la chambre de Tonton Clément, s’était assis à ses côtés, le tenant informé des dernières nouvelles de la famille, tandis qu’après avoir embrassé le front du vieil homme qui fixait le plafond d’un air morne, je m’étais posté à la fenêtre donnant sur le parking.
Les yeux rivés sur la Golf de mon oncle, j’attendais qu’il me donne le signal du départ. J’espérais que Raphaël avait tenu parole : un joint était décidément ce dont j’avais besoin.
4 "C’est pour cela que tu es allongé dans les bras de ta mère comme un nouveau-né?"
5 Musiques traditionnelles
" Je n’arrive pas à croire que tu repartes jeudi timal. J’ai libéré mon programme de ce week-end exprès pour toi, frère ! "
Le studio de Raphaël était un aquarium. Nous y flottions lentement, nous laissant porter par l’onde, la fumée de la Marie-Jeanne nous berçant délicieusement.
" Je suis censé reprendre les cours lundi, mon pote. J’ai promis à ma mère de ne pas prendre du retard…
- Mais, est-ce que ta mère a besoin d’être au courant ? "
Il avait le même regard malicieux qu’à l’époque où il m’avait convaincu que si c’était moi qui volais les bonbons à la boutique de Man Jeannet’, il ne m’arriverait rien parce que j’étais le " ti vacancier ". J’avais bien évidemment reçu une volée d’anthologie, Tonton Clément prenant très au sérieux son rôle de père et grand-père intérimaire. Pourtant, comme à l’époque de mes onze ans, je décidai, en toute conscience, de mordre à l’hameçon, en hommage à notre amitié et à sa loyauté. Il s’était d’ailleurs volontairement désigné comme complice et cerveau du braquage des bonbons et nous avions passé le reste de cet été-là, à comparer les traces de coups de ceinture qui nous avaient lacéré les jambes.
" J’avoue… elle n’en saurait rien, elle est complètement dans le gaz. Mais mec, je ne sais même pas si je peux changer mon billet, et puis… j’ai mes partiels dans un mois et demi.
- Tchip, le billet, c’est ti-zafè, j’ai une meuf qui bosse pour ta compagnie aérienne. Et les cours… frère ! Ta mère est malade ! Tu te dois de rester prendre soin d’elle n’est-ce pas ? Tu ne vas pas rester tout seul à Paname pendant qu’elle est hospitalisée ici ? Tu passeras les rattrapages à la rentrée !
- Pour un mec qui n’a jamais foutu les pieds à la fac, tu m’as l’air de bien connaître le fonctionnement !
- Je sais comment détourner les étudiantes du droit chemin ! "
Je tirais sur le joint en riant doucement. Nous étions fin avril et l’année universitaire touchait presque à sa fin. Raphaël avait raison, je pouvais, certificat médical à l’appui, me faire excuser et demander à passer les rattrapages en septembre. J’avais choisi de faire des études en musicologie à La Sorbonne, ce qui signifiait qu’il y avait déjà peu d’élèves et que l’administration ne pouvait pas vraiment se permettre d’être trop stricte : l’art en général était un domaine en voie d’extinction et peu d’étudiants décidaient de s’y consacrer à plein temps. J’avais, en parallèle, stratégiquement obtenu de cette même université une licence d’Histoire et me réservais l’option de passer un CAPES si le besoin se faisait sentir, mais ma mère était très heureuse de me voir suivre ma passion, elle croyait en mon talent et en ma destinée, qui selon elle, était celle d’un compositeur à succès, et se faisait un plaisir de financer mon train de vie, qui était certes assez sobre.
Je vivais toujours dans notre pavillon à Montreuil, ayant aménagé la mezzanine en garçonnière et je passais de toute façon une grande partie de mon temps à Paris, chez une ou l’autre de mes conquêtes. Il s’avérait que les " nèg rouj " plaisaient aux jolies blondes parisiennes qui me trouvaient fascinant, exotique, d’autant plus que Raphaël n’était pas là pour me faire de l’ombre.
À la fac, mon acolyte était en fait une acolyte : Camille.
De père picard et de mère vietnamienne, Camille m’avait d’abord attiré par son physique atypique, sa beauté à couper le souffle. Mais après un court échange, elle m’avait fièrement annoncé son homosexualité et proposé de nous partager la classe de musique baroque qui comptait une vingtaine de donzelles pour cinq garçons. Et Camille.
Selon elle, à nous deux, nous ferions un carnage. Et ce fut le cas.
Avant mon départ, elle m'avait aussi conseillé de rester en Guadeloupe. Elle connaissait peu ma mère, mais savait mon inquiétude. Elle m’avait proposé de me faire parvenir les cours et les informations importantes, elle pouvait être mon relais sur place niveau administratif mais aussi satisfaire les jeunes filles que je laisserais ainsi sur le carreau. Toujours prête à rendre service, ma Camille.
" Alors frère ? Qu’est-ce que tu en penses ? Sa ka fèt ou koi?
- Hein ?
