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A la recherche du bonheur….d’être parentsFranck et Julien s'aiment et partagent une vie de couple. Pour tous les deux, leur rencontre était une évidence, l'équilibre qu'ils recherchaient, la chaleur d'un foyer et d'une vie simple, comme tout le monde... Chacun portant en lui les rejets, les humiliations, les souffrances d'un passé que génère la différence.Mais Franck veut un enfant, il veut être père. L'adoption n'étant pas envisageable, il se lance dans la quête éperdue d'une femme acceptant d'être mère porteuse. Dans ce premier tome, Franck rencontre donc Elisabeth, la réponse possible à son besoin vital d'être père. Mais celle-ci va exiger de lui qu'il se raconte. Elle veut connaître l'homme qui se tient devant elle et qui lui demande de lui prêter... son ventre ! Franck, presque malgré lui, va accepter de se livrer à elle, crûment, avec sincérité, sans pudeur, sans rien omettre de son passé, et avec ce délicieux cynisme derrière lequel il est tellement facile de cacher ses blessures, ses peurs, ses doutes. Et puis il y a Julien... Cette volonté d'avoir un enfant est un projet qu'ils doivent porter ensemble...Un roman poignant qui aborde avec délicatesse le désir d’être pèreEXTRAIT« Désolé de ne pas pouvoir vous répondre … Je me ferai un plaisir de vous rappeler si vous prenez le temps de me laisser un message… »Franck raccrocha plus angoissé qu’en colère. Il aurait tellement aimé lui parler avant d’y aller. Une coulée acide d’adrénaline dévala ses artères. Il suffoqua, comme si ses alvéoles s’étaient contractées pour endiguer la boue toxique. Ses yeux s’inondèrent de larmes.— Ne me fais pas ça !… Je t’en supplie !… Pas maintenant !… Pas aujourd’hui !… Merde !…C’est quoi ce boucan ?… Oh putain !… Je suis toujours en troisième !… Quel con !...A PROPOS DE L’AUTEURNé à Paris, Patrick Lunant y suit des études classiques. Il pratique la danse très jeune, du classique au jazz, adepte du « Tap Dancing », qu’il enseignera d’ailleurs quelques années. C’est à New York qu’il perfectionnera sa technique. Tour à tour professeur de danse, initiateur de ski, directeur de croisière, il apprend l’art de raconter des histoires. Fasciné par la littérature, depuis ses plus jeunes années, il passe cependant une grande partie de sa carrière à travailler pour le spectacle vivant. En 2012, il écrit et met en scène « Sur mesure » un spectacle de magie à la Rochelle. En 2014, il écrit et met en scène « Les Os verts » à Lyon. Il vit désormais dans le sud de la France et est aussi l’auteur de Maman Zita, Les orangers du Palatin et Léo (théâtre).
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Seitenzahl: 404
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À Bernard Riqueau Avec tout mon amour…
« Désolé de ne pas pouvoir vous répondre … Je me ferai un plaisir de vous rappeler si vous prenez le temps de me laisser un message… »
Franck raccrocha plus angoissé qu’en colère. Il aurait tellement aimé lui parler avant d’y aller. Une coulée acide d’adrénaline dévala ses artères. Il suffoqua, comme si ses alvéoles s’étaient contractées pour endiguer la boue toxique. Ses yeux s’inondèrent de larmes.
— Ne me fais pas ça !… Je t’en supplie !… Pas maintenant !… Pas aujourd’hui !… Merde !… C’est quoi ce boucan ?… Oh putain !… Je suis toujours en troisième !… Quel con !… Si je la bousille, c’est la cata !… Surtout aujourd’hui !… Marre d’être aussi sensible !… Je ne sais pas pleurer sans en faire des tonnes !… Je vais évidemment avoir les yeux rouges !… Les yeux rouges et des poches !… Je dois penser à des trucs positifs… Je dois penser à des trucs positifs… Du genre ?… Du genre… J’ai toujours la gaule le matin et je ne me lève jamais pour pisser la nuit, quand bien même j’ai bu de la tisane de sauge !… C’est positif, ça ?… En suis-je rendu à indexer ma vie sur la turgescence ?… À l’évaluer selon les fantaisies aléatoires du corps caverneux ?… Classe !… Et puis, quand je pleure, on imagine que j’ai fumé des trucs qui font rigoler… C’est pas le jour, pour ce genre de méprise !… Pense à des trucs apaisants… Mon dernier toucher rectal n’indique aucune altération palpable de la prostate !… C’est toujours positif, ça ?… Et voilà, ça repart !… Les filles qui veulent positiver sont-elles, elles aussi, focalisées sur le cul ?…
Ne pas l’entendre me rend complètement dingue !… Je ne sais qu’imaginer le pire…
Franck passa directement en cinquième et accéléra bien qu’un panneau indicateur annonçât que la vitesse était réduite à 110 km/heure. Semblable à une scarification grumeleuse, la route prenait ses aises sur quatre voies dans une plaine piquée de quelques bosquets dépouillés. Sertis dans un surgeon nuageux, oscillant sur une ligne d’horizon éthérée, des hameaux semblaient se défier par-delà des failles herbeuses.
Le soleil dans sa grimpée inexorable agaçait l’œil gauche de Franck qui avait toujours aimé conduire. Le bras appuyé sur la vitre descendue, il sentait le vent chaud crêper ses cheveux. Devant lui, une grosse berline ondulait dans sa file comme si elle tergiversait à propos de la conduite à tenir. Franck mit son clignotant, fit un appel de phares puis la doubla en passant au plus large. Une femme arc-boutée sur son volant semblait hurler après son pare-brise. Installée à l’arrière une gamine manifestement indifférente aux débordements de la conductrice leva la main et l’agita comme le font d’ordinaire les princesses quand elles déambulent dans leur carrosse. Un sourire carnassier lui déforma le visage. Franck les dépassa. Il comprit qu’elle devait parler au téléphone quand il jeta un œil dans son rétroviseur.
— Pauvre gamine ! Je suis certain qu’il doit s’agir de sa mère ?… Putain !… Ce que ça peut me foutre la haine !… Elle n’a pas le choix !… Obligée de grandir auprès d’une débile !… Parce que parler à son pare-brise n’indique pas nécessairement une grande intelligence !… Ou alors, il va falloir qu’on m’explique !… Les dents du bonheur, ou peut-être lui en manque-t-il ?… Après tout, elle a quoi… dix ans ?… Moins ?… En tous les cas pas plus !… Fatalement, elles vont s’arrêter pour mettre de l’essence, pour aérer leurs angoisses, pour le petit pipi des filles !… La môme aura le droit de choisir un bonbon -elle prendra une sucette- parce qu’elle aura su gérer les névroses de sa génitrice, génitrice qui s’enfilera un café très sucré pour calmer ses fureurs… L’enfant a une tête à s’appeler Eva ou Louise… Pour la mère ce doit être Sylvie !… Christelle !… Non plutôt Françoise !
Mais qu’est-ce que j’ai à délirer comme ça ?… Ça va pas ?… Non ça ne va pas !… Bien sûr que ça ne va pas !… Comment ça pourrait aller ?… Il faudrait que je rappelle, une fois encore !… J’ai l’impression d’être un junkie qui négocie un dernier shoot !… Pourquoi ça s’arrête jamais ?… L’impression de sourdre la culpabilité avec un grand « C »... On dit « sourdre » dans la vie ?… Pourquoi faut-il que je cherche toujours à me distinguer ?… Putain de téléphone !… J’en ai marre du jeu de la vie !… On dit « marre du jeu de la vie » dans la vie ?… Pourquoi ne serions-nous pas juste dans la vérité ?… N’être que ce que nous sommes ?… Compris pour ce que nous sommes ?… Je vais en aligner combien des poncifs ?… Est-on forcément moins intelligent dans sa voiture ?… Est-ce que je suis en train de régresser ?… Si je rappelle maintenant, je vais me mettre à chialer pour de bon !… Pense à des trucs positifs !… Pense à Christelle et à Louise !… Véronique et Léa ?… Pourquoi je décrète qu’elles sont françaises ?… Gabriella et Antonella ?… Suzy et Cindy ?… Eva et Hanna ?… Il faut verbaliser dit mon psy… D’accord !… Mais nécessairement tout seul ?… That is my question ?… A fucking good question !… Je l’ennuie mon analyste, je l’ai toujours emmerdé, à cause de l’indigence de mes traumas -dixit une confidence de sa femme de ménage qui repasse merveilleusement bien mes chemises, une auxiliaire de vie qu’il saute régulièrement sur le canapé thérapeutique… Joséphine… Il sait donner le change… Il sait que je sais !… Ça doit faire partie du cursus… Affectations et simulations… Il prend des poses de sociétaire de la Comédie-Française, reformule mes phrases, alors que je sais qu’il dort derrière : « Vous dites que vous avez eu des relations conflictuelles avec vos parents ? »… « Ouais ! C’est ça !… Et ça t’étonne ? »… Les mecs qui prennent trois plombes pour accoucher d’une phrase à tiroirs, en détachant bien chaque mot comme si j’étais un débile… Je peux pas… Je peux plus… Belle lurette que j’ai envoyé tout ça aux pelotes !… Payer un bras, pour m’entendre confirmer que j’ai des problèmes relationnels relève, là pour le coup, de la démence !… Qu’est-ce qu’elle lui trouve Joséphine ?… C’est peut-être un bon coup ?… Bien que j’aie du mal à l’imaginer en train de baiser !… Va savoir, il est peut-être chaud comme la braise ?… Après tout, ce n’est qu’unmétier !… Est-ce que quelqu’un depuis Freud a pensé, sérieusement, depuis l’enfance, à devenir psy !… Passer son temps à écouter les névroses des autres… Quelle angoisse !… peut-être même que c’est un gros pervers ?… Se pose, alors, la question : que fait Joséphine avec un gros pervers ?… En quoi tout ça me concerne ?… Qu’est-ce que je sais d’elle, hormis qu’elle est plutôt bien gaulée et pas trop farouche si l’on en croit les gusses qui n’ont pas pu la sauter !… C’est dément la bagnole !… C’est comme les rêves, tout s’enchaîne sans qu’aucune logique ne vienne foutre son bordel !… Mais penser ne me suffit pas, il faut que les mots soient articulés et qu’ils pèsent tout leur poids… Est-ce que l’absence de contradiction va me rendre encore plus cinglé que je ne le suis ?… Cette dernière pensée est une indication que ça tourne pas trop rond !… Je sais !… Je suis angoissé alors que je me persuade du contraire !… Mais qui je crois leurrer ?… Puis-je me tromper ?… Me déjouer ?… On dit « puis-je me déjouer » dans la vie ?… Je peux toujours reculer, freiner, rattraper la gueularde, la baffer, en trouver une autre et les comparer… Je peux aussi m’arrêter, moi aussi, pour prendre également un café dans un gobelet en plastique et le temps ultime de la réflexion, ou celui d’aller pisser dans une construction en kit. J’aime pisser tout en déchiffrant les hiéroglyphes des libidineux… Concevoir que des mecs -j’imagine mal des nanas s’amuser à ça, elles ont assez de mal à gérer la culotte, le collant et la robe- pensent à prendre un feutre avant d’aller pisser m’hallucine !… De quelle névrose sont-ils les victimes ?… Ne peuvent-ils assouvir leur créativité que penchés audessus d’un trou puant, les narines pincées afin de se protéger de l’odeur ammoniaquée et putride ?… Prennent-ils leur pied à imaginer tous les sexes qui se sont penchés et ouverts au-dessus du gouffre méphitique ?… En jouissent-ils ?… Bref !… Pourquoi la route me fait-elle penser, immanquablement, aux chiottes ?… peut-être, parce qu’on a rarement envie de s’arrêter et de se pencher sur le bitume afin d’en comprendre la composition, mais qu’à l’inverse, on a souvent envie de pisser, voire de ch… ! Je ne peux quand même pas dire : faire caca !… Seuls les enfants font caca, nous les grands on ch… ! On évacue, on défèque, on fait la grosse commission, on se soulage, on va à la selle, pire, on va aux commodités… J’ai un problèmeavec la merde, le psy -comment il s’appelle déjà ce merdeux ?m’a dit que ça devait venir de mon enfance !… Bien la peine de payer cent euros la séance pour entendre des conneries pareilles !… Affirmant que j’avais dû mal aborder le passage de l’incontinence à la rétention… Ou qu’alors ma mère n’avait pas su apprécier, à sa juste valeur, les étrons que je lui offrais dans mon pot et qu’en conséquence, j’en avais conçu une névrose qui m’interdirait à jamais de pouvoir, même dans l’intimité de ma voiture, dire ch… ! Je crois bien qu’il était bleu ciel, mon pot, bleu comme devait l’être ma layette… Comme l’étaient les « surprises » qu’on achetait chez le boulanger, roses pour les filles, bleues pour les garçons… Mon pot était bleu et me bleuissait les fesses…
Putain !… Ça me reprend !… J’ai envie de hurler comme un taré, hurler jusqu’à en cracher mes poumons !… Tirer la langue afin de faire naître un début de nausée… Me vomir dessus, pourquoi pas ?… Faut que j’évacue… C’est de l’angoisse pure, un concentré d’épouvante !… Hurler comme les enfants quand ils n’ont pas encore appris la convention… Chanter faux, roter comme un porc !… Est-on certain que les porcs rotent ?… On a quasiment le même patrimoine génétique ?… À un poil près !… Grimacer comme un mec du Front National, vitupérer comme un mec de la Droite Décomplexée, seuls les enfants font dans l’artistique… Si j’étais rationnel, je n’irais pas !… Mais si j’étais rationnel, je ne me poserais pas la question de l’irrationalité !… Eh oui mon bonhomme, le fou ne se demande pas s’il est fou, ce sont les autres qui s’interrogent… Donc ?… Eh bah, tu vas jusqu’au bout, tu ne t’arrêtes pas là, de toute façon tu as déjà fait trop de chemin, parcouru trop de kilomètres. Qu’est-ce que je risque ? De m’en prendre plein la gueule… J’ai l’habitude !… De souffrir ?… J’ai donné !… Qu’on se foute de moi ?… Je m’en remettrai, y a plus grave dans la vie, non ?… Et puis, si je m’arrête, je vais me retrouver fatalement entre un Restoroute et des chiottes puants.
Franck, pour desserrer l’étau émotionnel qui le jugulait, introduisit dans le lecteur de CD, le premier acte de Nixon in China de John Adams, œuvre moderne qui le laissait toujours écartelé entre intérêt et perplexité. Un métissage entre le Schönberg musical des Misérables et le Philippe Glass itératif de ses premières compositions. Sa curiosité de plus en plus marquée pour le contemporain l’emportait sur le pathos du duo italien -Verdi et Puccini- qu’il avait usé jusqu’à la trame.
Franck repensa encore une fois aux éléments du discours qu’il allait devoir peaufiner s’il voulait avoir une chance d’aller jusqu’au bout de son projet. Elle avait été claire, presque péremptoire, une seule visite lui permettrait de le juger et de tester ses motivations. Plus de huit cents kilomètres depuis le Larzac méridional pour le projet d’une vie.
Une antique Diane le dépassa dans un grondement atonal de bielles tandis qu’une épaisse fumée blanche l’enveloppait comme pour la soustraire aux regards indiscrets.
Franck n’était pas « remonté » sur Paris depuis une dizaine d’années. Les contreforts du cœur stratégique de l’hexagone semblaient s’être étalés au fil de l’absence, comme si Paris, gênée aux entournures, avait poussé ses vassaux à la périphérie de sa zone d’influence.
Chantilly ! … Chantilly sortie à cinq cents mètres. Franck mit son clignotant et rétrograda. Il aurait aimé passer par le bois et eut peur de s’y perdre volontairement et alors d’y oublier l’impérieuse mission qu’il s’était assignée.
« Mademoiselle » avait été très prudente jusqu’à refuser de se nommer : « Pourtant, il va bien falloir qu’elle me le révèle son putain de nom ! » pensa Franck.
— Ne soyez pas en retard ! avait-elle murmuré au téléphone.
— Ne vous inquiétez pas ! avait presque hurlé Franck, comme pour rétablir un juste équilibre de timbre.
— J’ai beaucoup de rendez-vous dans la même journée, je ne pourrai pas me permettre d’en décaler un seul, même si j’ai conscience que vous venez de loin. D’ailleurs, vous êtes celui qui fera le plus de kilomètres pour venir me rencontrer.
Franck faillit s’étrangler.
— Pourquoi ? Parce que… Parce que vous allez rencontrer d’autres gens, je ne suis pas le seul !
— Mais que croyez-vous Monsieur Dalencourt ?
— Rien !… Je ne crois rien… « Mademoiselle » !… Pardonnez-moi, je prendrai la queue, n’y voyez aucune allusion graveleuse et je m’en remettrai à votre décision !… De toute façon, je n’ai guère le choix, n’est-ce pas ?
— En effet, Monsieur Dalencourt, soyez prudent sur la route. Je ne voudrais pas qu’à cause de moi, il vous arrivât malheur !
Elle avait raccroché.
— Je rêve ou je l’ai réellement entendue employer le subjonctif imparfait !
Le rendez-vous était fixé dans une zone industrielle sur le parking d’un géant de l’affairisme mondial. L’aire était dégagée et offrait plusieurs issues, lui avait-elle dit, afin que le cas échéant, elle puisse s’en aller sans avoir à lui donner d’explications. Franck se gara sur le parking qui ouvrait sur Procter & Gamble. Un enfant cyclopéen emmailloté de Pampers babillait sur un panneau publicitaire démesuré, éclairé par une série de spots bleutés. Une fumée épaisse qui sortait au loin de deux grosses cheminées l’enveloppait d’un châle duveteux.
— Vous êtes Franck Dalencourt ?
Franck sursauta, une blonde enjouée avait frappé au carreau de sa vitre. Il la descendit en forçant sur la poignée.
— Vos vitres ne sont pas électriques ? demanda la femme que Franck savait être « Mademoiselle ». Qui d’autre sur un parking grand comme deux stades olympiques sur lequel s’entrecroisaient des semi-remorques bourrés d’ouate industrielle aurait pu oser une telle démarche ? Il pensa un court instant à une pute désœuvrée, mais après un rapide coup d’œil aux vêtements qu’elle portait et à son allure générale, il sut définitivement qu’il était arrivé à bon port.
— Pourquoi vous être étonnée à propos de mes vitres ?
— J’imagine que c’est parce que c’est étonnant !… Sinon quelle autre raison m’aurait-elle conduite à m’étonner ?… Vous allez me suivre, d’accord ?
Son haleine était mentholée.
— Toi tu fumes et tu veux le cacher !… Ou alors t’as des problèmes de foie ou pire des dents mal soignées !… D’accord ! Elle est où votre voiture ? Je ne la vois pas.
— Elle est derrière le semi là-bas ! Vous comprenez, je voulais être sûre !
— Vous l’êtes ?
— Rassurée, en tout cas.
— Vous m’expliquerez alors comment vous faites pour vous faire une opinion sur les gens rien qu’en regardant leur voiture !
— Ne me perdez pas, car je ne vous attendrai pas. Vous m’avez bien comprise ?
Franck faillit répliquer et s’abstint, il n’avait pas fait tout ce chemin pour capituler alors qu’ils n’avaient même pas commencé à négocier.
— Je vous suis. À tout à l’heure.
Franck remonta la vitre en soufflant. « Mademoiselle » courut presque vers sa voiture, comme s’il avait plu ou qu’à la dernière seconde, elle avait changé d’avis. Franck s’interdit de spéculer sur ce comportement qu’il préféra mettre sur le compte d’une sportivité qu’il n’avait pas décelée.
— Bon allez mon Franck… T’es là… Tu recules pas et pis t’es gentil avec la dame, même si tu sens qu’elle va pas tarder à te casser les burnes et tu n’as pas de propos désagréables à son endroit… Elle est passablement gironde, j’ai senti son haleine mentholée, mais aussi son parfum, quelque chose de capiteux, d’élégant… « Vous m’avez comprise ? »… « J’imagine que c’est parce que c’est étonnant ! »…« Je ne vous attendrai pas ! »… Mais quelle connasse !… Et moi qui dis oui !… J’ai presque senti la pince s’approcher de mes couilles !… Mais est-ce que j’avais le choix ?… Est-ce que j’aurais pu lui dire : « Non ! Réflexion faite, j’ai un peu de mal à vous comprendre !… Je vais même vous dire que je suis assez fier de mes vitres manuelles et plus encore, moi, je n’ai pas besoin de tout ce cinéma pour rencontrer les gens… Et puis aussi tiens, pendant que j’y suis, si je vous disais d’aller vous faire foutre ! Serais-je assez clair ?… Et encore une dernière pour la route : je trouve les gens qui sucent de la menthe, suspicieux !… D’accord ?»
Non ! Bien entendu que je ne peux pas lui dire ça !… Je n’ai pas entrepris ce voyage pour capituler parce que j’ai l’impression, désagréable, qu’elle est arrogante, un tantinet méprisante… De toute façon, est-ce que c’est important qu’on s’apprécie ?… Non !… Pourquoi devrait-on toujours laisser une bonne impression ?… C’est quoi ce truc qu’on se trimballe et qui voudrait qu’on ne peut qu’être aimé à défaut d’être apprécié ?… Que dix mille personnes nous apprécient et ça n’est pas un problème, qu’une seule vienne à nous avoir dans le nez et c’est tout qui s’écroule, comme si seul le regard bienveillant de l’autre nous permettait de tenir debout !… T’as intérêt à me kiffer « Mademoiselle » ou alors je te déchire ta race !… Je vais faire gaffe, bien garder mes distances… On négocie et on se casse, chacun de son côté ! Elle, à ses vitres fumées électriques et moi à mon huile de coude… Et basta !… Tout ça pour dire en fait, que je suis grave angoissé à l’idée de ne pas lui plaire !… Quelle merde !
« Mademoiselle » avait une Golf GTI noire, aux vitres opacifiées.
— Je le crois pas ! Si je ne l’avais pas persuadée de me rencontrer, je pourrais facilement croire à un canular.
Il relança le dernier appel sur son portable et mit le hautparleur. Il n’était pas question qu’il la perde de vue. Elle roulait à vive allure et si elle avait voulu tester ses motivations, elle n’aurait pas procédé autrement. Franck s’accrocha à son pare-chocs tandis que son téléphone sonnait, en vain, dans le vide. Quand il passa deux fois devant une maison au toit de chaume, avec une impression de « déjà-vu », il comprit qu’elle essayait de le désorienter.
— Si tu décroches, j’arrête de suivre cette tarée ! Si tu décroches pas, je vais être forcé d’aller jusqu’au bout… Putain décroche !
La Golf mit en action son clignotant droit et tourna sur un chemin de terre. Une allée arborée conduisait vers un manoir posé derrière un jardin à la française. Un bassin empierré reflétait la toiture ardoisée. Des platanes, plusieurs fois centenaires, ombrageaient la perspective dans laquelle la voiture qu’il s’était ingénié à ne pas perdre, s’enfonçait.
— C’est quoi ce truc ?… On est où là ?… On dirait une espèce de maison de maître ?… J’ai vu sa réplique dans un film d’horreur… Qui s’avéra être un claque pour aristos échangistes ?… C’est glauque !… Non pas glauque, mais déplacé, inapproprié !… Plus encore, indécent !… On dirait une maison Phénix pour parvenus !… Un machin pour russkofs oligarques ou pour la nouvelle classe moyenne maoïste !… Si c’est sa bicoque, elle doit être blindée, si ce n’est pas chez elle ?… Alors ?… Alors quoi ?… Pourquoi faut-il toujours que je tombe sur des branques ?… Elle a l’air normal pourtant ?… Mais qu’est-ce que je raconte ?… Comme si j’avais pour habitude de courir après la normalité ?… Je ne vois pas les « choses »… J’imagine ce qu’elles devraient NE pas être !… C’est quoi cette nouvelle manie ?… Putain !… Est-ce nouveau du reste ?… Merde !… Hors de question de reculer, quoiqu’il se passe, je suis au-delà de toute retraite… !
Franck coupa la radio et engagea une vitesse afin de la suivre. Il avait souvent remarqué, sans en prendre véritablement la mesure, qu’il lui était très difficile d’entreprendre quelque chose en voiture tout en écoutant de la musique encore moins les infos, comme si subitement les situations qu’il ne parvenait pas totalement à maîtriser pouvaient disparaître dans le flot du son ou des paroles. Franck eut l’impression que le végétal foisonnant pouvait l’engloutir, qu’une seule de ces ramures vienne à le frôler et c’en était fini de sa petite vie. Les troncs lourds et en partie desquamés se dressaient comme des plantons assignés à résidence. La température s’effondra. Les feux stop de la voiture allemande s’allumèrent un moment et s’éteignirent aussi vite. Garée sur une esplanade empierrée, « Mademoiselle » l’attendait. Franck se parqua à côté d’elle et coupa le contact.
— On est où, là ? demanda Franck en descendant de sa voiture.
— Je n’ai pas pour habitude d’emmener des inconnus à la maison. Nous sommes chez des amis. L’endroit vous déplairait-il ?
— Absolument pas ! C’est comment dire ?… Ça me rappelle la première fois que j’ai vu le Centre Beaubourg de Paris…
— … Je ne vois pas très bien le rapport ?
— Vous avez peut-être raison, je vous livre mes pensées comme elles arrivent !… Disons que je suis surpris, c’est tout !… Vous êtes à la manœuvre depuis le début, c’est assez déconcertant de suivre quelqu’un qui apparemment ne vous fait pas confiance.
— Nous avons en commun quelque chose qui nous intéresse, n’est-ce pas ? Serions-nous là sinon ? Allez, venez, la table est excellente. Je vous invite, évidemment.
— C’est quoi ce : évidemment ?… Elle me prend pour qui ?… Elle s’imagine qu’elle pourrait me dédommager ?… Respire mon vieux, suis la dame et fais ce qu’elle te demande… Qu’est-ce qui va sortir de tout ça ?… T’en sais rien !… Et si la carte est à l’image de la baraque, peut-être auras-tu des surprises !… Tu vas, soit te régaler, soit te venger sur le pain !
Elle ferma les portes de sa voiture à l’aide d’une clef magnétique qu’elle actionna en marchant. Un instant, son bras se tendit vers l’arrière, un minuscule bracelet en or étincela, un bip agaçant gâcha la magie de l’instant.
Une femme, tailleur violet, chemisier rose pâle vint accueillir « Mademoiselle »
— La table est prête, j’ai suivi vos instructions… Vous serez, à l’exception d’une autre table, seuls.
— Si y a une autre table, c’est qu’on sera donc pas… seuls !… Ce que les gens peuvent raconter comme conneries !… Elle ne m’a pas regardé !… Le « vous » n’était pas pluriel !… Rien à foutre de ma petite personne !… Qu’est-ce que j’ai à être susceptible comme ça ?… J’ai encore envie de pleurer… Encore un mot et je vais me mettre à chialer comme un con !… Parce que là, c’est assuré, je passerai pour un allumé !… Suivi vos instructions ?… C’est censé vouloir dire quoi ?… Pourquoi je le sens pas ce plan !… Et pourquoi je n’y mets pas un terme, right now ?
« Mademoiselle » fit les présentations. Franck oublia immédiatement le nom de Miss Violette, comme sa présence. Seuls quelques relents de laque témoignèrent qu’ils avaient été aimablement reçus. Une table préparée pour deux jouxtait une fenêtre quadrillée de laiton qui donnait sur le parc. Franck se demanda s’il devait lui tenir la chaise et l’aider à s’installer quand ses yeux surprirent un couple de cygnes noirs qui cabotaient sur un étang ceint d’un parapet ciselé.
— Ça craint ça non ?… Mauvais présage ?… Théorie du cygne noir : évènement imprévisible qui a une faible probabilité de se dérouler… Qu’est-ce que je fais ?… Je me casse parce que j’ai vu deux cygnes noirs ?… Non !… Tu restes et t’arrêtes de délirer !… Du reste, tu sais que tu détestes les gens superstitieux ! pensa Franck, alors que « Mademoiselle » s’était installée.
— Je vous en prie, asseyez-vous, nous ne serons pas dérangés. Cet établissement n’accueille que sur rendez-vous…
Franck était sur le point de lui demander si cela était exceptionnel et même augurait quelque chose de positif quand une vieille dame vint leur apporter deux verres d’eau.
— … Oh merci Jeannette ! Vous, comment allez-vous ?
— Ça va, comme une vieille ! Je suis contente de vous voir, je le suis à chaque fois que je vous vois, vous me rappelez, moi, à votre âge ! Quelque chose entre le regret et le soulagement, j’arrive pas à expliquer ! Déjeuner d’amoureux ? demanda la serveuse qui posa délicatement les boissons dans lesquelles surnageait une rondelle de citron.
— Contrairement aux apparences, ce n’est pas un déjeuner d’amoureux, nous dirons que c’est un déjeuner d’affaires ! N’est-ce pas, Franck ?
— Oui ! On est là que pour le business ! Rien que pour le business… Casse-toi Franck, ça craint !… C’est qui cette serveuse ?
Dans la diagonale de son œil droit, Franck découvrit une énorme cheminée au manteau délicatement façonné. Le parquet sentait l’encaustique. Les murs tendus de toile à rayures rouges et grises comprimaient l’atmosphère, alors que les dimensions de la salle étaient proprement gigantesques. Une quinzaine de tables, artistiquement dressées, occupaient l’espace tout en conservant à chacune une zone d’intimité acceptable qu’aucune frontière tangible ne venait délimiter. Un panthéon de têtes empaillées courait le long des murs. La plus imposante, une tête de cerf – Franck compta plus de douze cors – occupait tout un mur.
Au-dessous de celle-ci, face à face, deux personnes mangeaient. Une femme et un homme. Sanglée dans un tailleur ivoire en lin, elle paraissait être sa mère. Des clips de pacotille accrochés à deux lobes extravagants tentaient d’exhausser une mise en plis comme faite à la hâte. Le cheveu mou et fin semblait vouloir se rendre malgré les contreforts poudrés d’une laque qui le contrariait. La bouche telle une mer intérieure accueillait un réseau de ridules qui convergeaient vers ses rivages passés au rouge carmin. Mince sans confiner à la proclamation anorexique, elle soutenait le contraire de ce que la nature dans son processus inexorable d’accomplissement affirmait : je suis une femme de soixante dix ans ! Sous la table, des jambes gainées d’un voile laiteux contredisaient l’impression qu’un regard furtif aurait pu produire. Une dichotomie subtile et troublante entre la partie supérieure et l’inférieure. Elle enfourchait de minuscules bouchées en regardant intensément son compagnon de table qui n’avait pas lâché Franck du regard depuis que ce dernier était rentré dans la salle de restaurant.
— De quelles instructions voulait-elle parler ?… Je veux parler de celle qui nous a accueillis, enfin qui VOUS a accueillie… demanda Franck pour masquer son trouble.
— … Elle a un côté un peu conventionnel, se croit toujours obligée de jouer la déférence !… C’est parfois agaçant !… Nous nous connaissons depuis longtemps, nos parents étaient amis, nous le sommes devenus, j’imagine que nous n’avions pas d’autres choix… Autrement, avez-vous fait bonne route ?… Cela n’a pas été trop long ?… Vous avez dû rouler de nuit, j’imagine ?… L’autoroute ou la nationale ?…
— C’est quoi cette avalanche de questions ?… Elle me teste ou alors elle est super mal à l’aise !… C’est quoi cette histoire de choix d’amis ?… Tout le monde a le choix !… Jeannette ?… C’est un nom d’emprunt !… Personne ne s’appelle Jeannette, à part dans les romans !… « Mademoiselle-je-me-la-joue-je-me-méfie-de-tout-lemonde » si ça se trouve, elle racole des gonzes, qu’elle ramène ici !… L’autre le sait… Elles ont une espèce de code ?… Pour la couleur ou la qualité de draps, la texture des serviettes à mettre dans une des chambres du dessus !… Sûr !… C’est un bordel !… Arrête tes conneries Franck !… Je vous fais une réponse globale ?
— Ne répondez pas, les questions étaient stupides, comme le sont les angoisses qui m’animent !… Comment voudriez-vous que nous procédions ?
— C’est-à-dire ? Franck fronça les sourcils.
— On rentre dans le vif du sujet ou on opte pour les préambules ?
— J’ai toujours détesté les préliminaires… Enfin je veux dire… Je veux parler des précautions oratoires… se troubla Franck.
T’es bien parti avec tes préliminaires mon vieux !… Sûr que ça doit lui plaire ce genre de lapsus… Elle a l’air complètement coincé ou c’est moi qui projette ?… Et l’autre qu’arrête pas de me mater !… C’est qui, sa mère ?… Non !… Aucun lien de cette nature ne les rattache… Une amie, une vieille amie ?… Est-ce qu’il se la tape ?… Elle le couve des yeux comme un trésor qu’elle n’aurait pas pus’accrocher au doigt !… Son petit-fils alors ?… Non ! Y a du désir, de la concupiscence dans ses yeux !… C’est certainement un gigolo !… Mais alors, pourquoi regarde-t-il si ostensiblement dans ma direction ?… Tous les gitons sont peut-être bisexuels !… Non ! Toi mon pote, t’es unisexuel !… T’es un cousin !… Certain qu’on fait partie de la même équipe !… Trente ans d’écart, plus ?… Il a quoi ?… Trente cinq ans ?… Vingt-cinq ans ?… Je n’ai pas mes lunettes !… Pas que je fasse dans la coquetterie, je m’en fous du reste !… Je les perds tout le temps et il est hors de question que je me les accroche autour du cou avec une foutue chaîne dorée… L’opticien m’a dit qu’il allait me falloir choisir entre m’acheter de nouveaux bras ou passer aux progressifs !… Fait chier !… « Mademoiselle GTI » me cherche des yeux, elle est mal à l’aise !… Est-ce que je lui plais ?… Non pas toi ma poule, l’autre, celui qui se suce les doigts !… C’est un sketch !… Il ne peut pas être si… Si… On dirait un acteur de porno… Reviens sur « Mademoiselle voiture 16 soupapes »… Ça va devenir gênant !… Elle ne veut pas de préambules !… Et si moi, j’en veux des préambules ?… Si, je veux faire des digressions à la Marcel Proust ?… Jamais lu plus loin que le premier chapitre… Tout le monde crie au chef-d’œuvre ?… Si j’ai un Ed McBain sous la main, voire un James Ellroy, je ne tergiverse jamais… Je laisse Proust à ses madeleines… C’est bizarre, j’ai l’impression d’avoir un rendez-vous avec mon banquier !… Avec mon banquier ou avec mon dentiste, c’est pour mon bien mais je sens, néanmoins, que je vais déguster quand même !… Non mais je rêve, il se caresse ?… Bah, tu regardes pas !… Fixe « Mademoiselle voiture de sports »… Il s’émiette peut-être ?… Mais pourquoi si longtemps ?… N’a-t-il rien ingérer ?… Tout est-il tombé sur son pantalon ?
— Alors ?… interrogea «Mademoiselle»… Comme il faut bien commencer par quelque chose… Vous semblez distrait ?… Si vous l’êtes !… J’ai votre attention ?… Bien !… Parlez-moi de vos parents !
— Non ! Tu ne vas pas pleurer !… Tu vas plutôt foncer dans le tas !… N’est-ce pas ce que tu fais de mieux ?… C’est quoi cet excèsde sensibilité ?… De la sensiblerie ?… Quelle est la différence ?… Mes parents ?… Qu’est-ce qu’elle raconte cette conne ?… Elle se croit où ?… Dans un reality-show ?… Où sont les caméras ?… Je rêve où les cygnes noirs se sont arrêtés de caboter et me fixent ?… Et l’autre qui se touche les burnes en me matant !… Qu’est-ce qu’il veut ?… Et mamie qui fait mine de ne rien remarquer !… C’est quoi ce délire ?… C’est un peu brutal comme entrée en matière, non ?
L’homme, sous la jugulaire du cerf empaillé, murmura quelques mots à l’oreille de sa convive qui répliqua en riant, d’une façon étonnamment disproportionnée, comme s’il lui avait fallu le flatter en le noyant sous un flot carillonnant. Tous deux regardèrent Franck. La femme baissa rapidement les yeux, tandis que son compagnon soutint son regard en esquissant une amorce de sourire que Franck jurerait avoir déjà vue dans un vieux film américain. Clark Gable, le bras posé nonchalamment sur la rambarde d’un escalier de la maison de Vivien Leigh qui sourit en la regardant monter.
Grand, un mètre quatre-vingt-cinq, certainement, les cheveux bouclés, blond foncé, suffisamment longs pour parachever une attitude prétendument artiste. Des clavicules saillantes en soutien d’une gorge vibrante encadrée par deux beaux spécimens de sterno-cléido-mastoïdien, posée au creux de cette dynamique une médaille en argent comme pour adoucir. Déployée, sur ses épaules, une chemise de lin coquille d’œuf, un voile pudique sur une mécanique rompue à la fonte. Deux grands yeux verts, délicatement ombrés par de longs cils recourbés.
— La touche de la pince à cils ?… Ou une nature généreuse ?… Tu es beau et tu cherches à le proclamer à qui voudra bien prendre le temps de te rassurer… Tu as conscience de ta beauté même si tu prétends le contraire !… Cette pseudo nonchalance, ce laisser-aller travaillé, tes sourires en retard d’une mesure. Il ne te manque pas grand-chose pour te hisser à l’égal des dieux inaccessibles, comme une once de retenue, un soupçon d’humilité ?… Tu gâches tout àtrop vouloir jouer de ta crête-de-coq… Tu fais chier, parce que tu m’obliges à cogiter sur toi et à te regarder…
— Monsieur Dalencourt, nous sommes ici, pour finaliser une transaction. La finaliser ou l’interrompre. Pourquoi j’ai la désagréable impression que vous ne m’écoutez pas ?… Vous voulez que nous écourtions ?
— Qu’on quoi ?… Mais non !… Pardonnez-moi !… Finaliser une transaction ? C’est bien ce qui était convenu ?
— Vous êtes distrait, je le vois bien !
— Aurais-je fait tout ce chemin, pour me laisser divertir, alors que je suis suspendu à vos lèvres… Oh merde !… Pardonnez-moi ! Deux propos tendancieux en quelques minutes, ça va pas le faire non ? …
Oh putain ! C’est pas une balle que je me suis tirée dans le pied, c’est tout le chargeur !… Je continue la mascarade ?… Je peux rattraper le coup ?… Ou alors, c’est irrémédiablement mort ?… Je sens son regard et la souffrance qu’il lui cause, à la vieille !… Qu’est-ce que j’y peux ?… Ses yeux me chauffent le visage !… Il y a quelque chose de fascinant, d’excitant !… Comme contempler un squale dans une eau claire, dangereux et tellement tentant, l’attrait de la peau, il paraît que c’est comme toucher du cuir d’excellente qualité !… C’est complètement dément !… Je suis là pour « déjeuner-d’affairer » comme l’a claironné ma comparse et je me laisse étourdir par le regard d’un bellâtre… Parce qu’il est beau et que je suis sensible à la drague qu’il me fait, alors que j’aurais dû la lui accorder ?... Eu égard à sa supériorité esthétique ?… Est-ce que c’est parce que nous nous sommes sentis et donc reconnus, que nous cherchons à nous rapprocher ?… Serais-je obèse et laid qu’il agirait de la même façon ?… Eh !… C’est lui qu’a commencé à me mater comme un malade !… Et à se toucher la queue sous couvert de s’épousseter ?… Qu’est-ce que je pouvais faire ?… Feindre de ne pas l’avoir remarqué ?… Faire une mine de pucelle effarouchée ?… Non !… Les hommages qu’on vous rend se savourent à l’aune de leur rareté !… On dit : « à l’aune » ?… Même quand on pense ?… On croise des gens qui titillent en vous quelque chose qui a à voir avec le narcissismeet l’on ne se désole même pas de ne jamais les revoir, comme si les suivants potentiels avaient pour unique mission de parachever le bétonnage de mon surmoi !… Mais qu’est-ce que je raconte ?… Qu’est-ce que j’y connais en Moi et en Surmoi ?… Et si tous ces gens, si toi, avec tes grands yeux émeraude, vous laissiez une trace infime dans ma vie, dans nos vies ?
— Contrairement à ce que j’ai laissé entendre, vous aurez le même choix. J’ai besoin d’en savoir un peu plus sur votre compte et ne compte pas vous laisser le temps d’ordonnancer vos souvenirs, parce qu’alors, vous ferez un tri et chercherez à édulcorer voire à trafiquer. Donnez-moi vos impressions, vos souvenirs, laissez-moi la possibilité de me faire une idée de ce que vous êtes. J’ai compris que les gens se comprenaient à l’aune de leurs rapports familiaux. Donnez-moi ce que je veux, je vous donnerai, peut-être ce que vous désirez !… Vous prendrez du vin ?
— Euh ?… Non !… De la Badoit ça ira !… Donc, j’ai la possibilité de vous récuser ?… Quand on parle, ce n’est pas choquant : « À l’aune »… Pourquoi ça le serait dans la tronche ?… À cogiter !
— Comment pourrait-il en être autrement ?
Jeannette apporta en traînant les pieds un vaste plateau qu’elle posa à même la table. Deux assiettes chapeautées d’argent attendaient ses doigts tendineux.
— Laissez Jeannette, je m’en occupe ! Oh, monsieur prendra de la Badoit et moi je prendrais comme d’habitude, un verre de Puy Marquis rouge, s’il vous plaît.
Elle posa délicatement les assiettes sur la table et les découvrit comme l’aurait fait un maître d’hôtel émérite. Un moment, elle ne sut quoi faire des deux lourds couvercles argentés, elle les posa finalement sur une table adjacente. Un fumet de venaison monta en volutes jusqu’aux narines de Franck. Son appétit s’aiguisa malgré la vue des gibiers crucifiés qu’il lui sembla voir pleurer.
— Je vous écoute !… Puis-je continuer de vous appeler Franck ? Ce sera plus facile, vous ne croyez pas ?… Je m’appelle Elisabeth, mais mes amis m’appellent Babeth.
— Que dois-je en conclure ?
— Mais ce qui vous conviendra, Franck !
Ce fut la femme au complet violet qui apporta le vin et la bouteille d’eau pétillante. Jeannette avait-elle fini son service ?
— Bon appétit ! lança-t-elle avant de s’en retourner vers ce qui paraissait être l’antre d’Henry.
— Puy Marquis ? Qu’est-ce que c’est comme vin ? questionna Franck.
— Un A.O.C du Luberon, parfait avec le gibier ! Au fait, j’espère que vous aimez le faisan, c’est la spécialité de l’endroit ?
— Je ne suis pas difficile !… Au risque de vous blesser, je ne vous avais pas du tout imaginée. Je ne suis donc pas surpris de qui vous êtes !
— Je savais parfaitement qui vous étiez, j’ai cherché et trouvé une photo de vous sur le Net. Il est normal, vous ne croyez pas, que j’ai cherché à savoir à quoi vous ressembliez ?
— J’imagine que oui ! Je n’y ai même pas pensé vous concernant !… Ce n’est pas trop mon truc l’ordi et le net !… Verdict ? Je vous plais ?
— Il y a tellement… Comment dirais-je… Tellement de malades et beaucoup sont difficilement identifiables… Si vous me plaisez ?… Vous êtes pas mal, mais vous le savez n’est-ce pas ?… D’ailleurs je crois que d’autres que moi semblent vous apprécier…
— Une photo de moi sur le Net ?… Comment avez-vous su qui j’étais ?
— Quelqu’un avait pris soin de la « taguer » comme on dit maintenant… Une de vos brebis avait gagné une espèce de concours. Deux gros types vous encadraient… Vous faisiez tout petit… Ils devaient être gigantesques, parce que vous êtes plutôt…
… Il y avait une petite bio, assez succincte, j’y ai découvert que vous n’aviez pas toujours été berger -c’est bien Internet pour ça- mais D.R.H dans une entreprise de télécoms. Docteur en relations humaines, si je ne m’abuse ?
— « Si je ne m’abuse »… Tu parles !… C’est mon pedigree que tu veux, mais comme t’es bien élevée, bien polie et tout, tu finasses, tu ruses, tu cherches à me flatter en me donnant du docteur !... Et l’autre petite pute -si à ce point-là de minauderie, on peut dire : putequ’arrête pas de nous montrer ses bridges. C’est mamie qui t’a payé de nouvelles ratiches ?… Les siennes sont jaunes et déchaussées.
Franck s’était battu pour devenir le premier diplômé d’une longue série d’employés, d’ouvriers, de serfs et autres esclaves qui, au cours des siècles, avaient pérennisé la soumission et l’incapacité ataviques des Dalencourt.
— Major de ma promotion !… Ça en jette non ?… T’en dis quoi « Mademoiselle du Web » ?… Reconnu premier et leader d’un ramassis de branleurs et de branleuses qui passaient leur temps à cuver leurs cuites ou leurs soirées « beu » tandis que papa raquait rubis sur l’ongle manucuré pour que « Pierre-Alexandre » ou « Marie-Charlotte » puissent s’enorgueillir d’appartenir à l’élite universitaire parisienne. Alors que je cumulais les petits boulots !… C’était-y pas mignon cette volonté farouche de vouloir réussir quand tout te démontrait que t’étais pas armé pour ce combat-là !… De vouloir, désespérément, faire partie de l’aréopage ?… Moyen mnémotechnique pour ne pas passer pour un blaireau : contraire d’aéroport !… Enfin le préfixe !… J’ai connu des gens qui disaient : aréoport !… Des blaireaux ?… Ou des illettrés ?… Bref ! Qu’est-ce que je disais ?… Non ! À quoi étais-je en train de penser ?… Ah ! Oui !
J’avais beau être bien noté, bien considéré par mes coreligionnaires, j’étais aussi à l’aise dans leurs cénacles qu’une vierge dans un club échangiste !… Comme si l’obligation, que je m’étais imposée de subvenir totalement aux charges qui m’étaient échues, leur apparaissait comme dérisoire, pathétique, quand ils n’avaient qu’à tirer un jeu de cartes de crédit dorées de leurs poches de soie… Parce que t’as beau tirer sur le bédo, téter de la mauvaise Tequila, tu embastilles ton petitcorps dans du beau, de l’élégant estampillé !… T’as beau faire même si tu détestes les cadres, t’es forcé, à un moment, d’y entrer ne seraitce que pour mieux en sortir !… T’aurais dû me voir « mademoiselle Golf GTI » manier le fer à repasser, les doudous, les serpillières et les balais, slalomer avec les transpalettes, enchaîner les tendinites, faire le lit de mes hernies discales, et, comme j’arrivais toujours, quoi que je fisse –c’est beau « fisse » non ?- à transsuder le baume du tigre quand d’autres exhalaient du Guerlain derrière leurs oreilles percées !… Putain ! Plus de vingt ans plus tard, je suis encore bouffé par toutes ces conneries !… Ça ne m’a pas suffi d’être intelligent, j’aurais pu m’en contenter, surfer sur mes aptitudes et apprendre l’arrogance !… Mais pourquoi je me prends le chou avec ces conneries ?… C’est « Mademoiselle voiture de frime » qui m’y a poussé ?… Alors, je suis plutôt quoi ?… Réussi ?… À ton goût ?… Tu me kiffes ?… Mais qu’est-ce que tu connais de ma vie ?… Pourquoi, j’ai l’impression prégnante que tu suintes la condescendance, comme si tu m’accordais une faveur suprême de m’accueillir à ta table et qu’il me faille te complaire afin de justifier mon existence ?… « Mademoiselle voiture teutonne » qu’est-ce t’as trouvé sur le net, à part une photo taguée ?… Ça t’a émue de me voir tenir la vie dans les bras quand d’autres trouveraient qu’elle pue le bouc ?… Pourquoi ai-je envie de t’arracher la gueule ?… De pleurer ?… De souffrir atrocement de n’avoir pas pu lui parler au téléphone ?
Dix ans à raison de vingt heures d’activités par jour pour parvenir, presque par hasard, dans la partie supérieure d’une pyramide érigée sur le substrat névrotique d’une dizaine de milliers d’employés. Franck s’était, dès le début, cru suspendu dans le vide, à peine accroché à son bureau, lévitant sur une masse informelle de problèmes qu’il avait pour mission de gérer. En fait, on lui demanda de mettre en œuvre le dégraissage de la bête industrielle, de virer des « quinqua », des « sexa », des femmes, de faire éclater des vies. Toutes les grandes théories qu’il avait apprises, les grands principes qu’il s’était approprié, s’étaient émoussés sur l’écueil des réalités économiques. Les gens ne représentaient que des lignes de débit, comparées aux lignes de rendement, certaines souffraient d’insuffisance. Il fit des graphiques, compara des rentabilités, des potentialités, les hommes n’apparaissaient qu’accessoirement. Six mois d’essai, et pas un seul licenciement ne lui fut imputé. Ses collègues embauchés aux mêmes heures dégraissèrent sans état d’âme et dans une inversion des proportionnalités surprenantes, ces mêmes killers s’alourdirent, se déformèrent…
— … Que pouvez-vous me dire à propos de vos parents ?… demanda Elisabeth en enfournant une lichette de pain dans sa bouche.
La sauce au vin nappait trois petites pommes de terre nouvelles et venait lécher deux minuscules navets. Le plat était remarquable, la viande tendre, l’ensemble flattait les papilles de Franck plus habitué à une cuisine roborative. Il eut envie de boire du vin, l’eau dénaturait le goût, l’affadissait. Si Jeannette ou Miss Violette réapparaissait, il s’enhardirait à en commander un verre, non un quart et pourquoi pas une demie ?… Franck n’avait pas commandé de vin pour complaire à « Mademoiselle » devenue Babeth pour les intimes, pensant que cela le discréditerait !… Elle n’avait pas eu ce genre de scrupules !
— Vous avez un petit moment, parce que ça risque de durer ?
— Je vous ai un peu menti au téléphone, je n’ai pas d’autres rendez-vous, nous avons tout l’après-midi, si vous le désirez… Vous rentrez directement ?
— À combien de tests allez-vous me soumettre ?
— Après, il y a un sorbet aux fruits rouges.
— Oui, je rentrerai directement. L’on m’attend, enfin, je l’espère. Vous savez, j’ai pour principe de ne jamais parler de mes parents, un principe dont on pourrait discuter, mais là, j’ai l’impression que je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ?
— C’est comme vous voulez Franck ?
— Tu parles ! Et en plus tu me prends pour un con !… Lève-toi Franck ! Elle ne te considère pas, elle te jauge !… Où est mon téléphone ?… Je l’ai laissé dans la voiture !… Je vais le chercher, je reviens sans un mot, m’assieds et ostensiblement je l’appelle, je me comporte comme le goujat qu’elle présuppose que je suis !… Je prends à nouveau le risque de retomber sur sa messagerie !… Si elle s’en rend compte, parce qu’elle écoutera fatalement, elle va spéculer et je ne saurai comment interpréter le froncement des sourcils qu’elle aura immanquablement !… Oui tu fronces des sourcils « Babeth pour les intimes » !… Tu vas pas tarder à devoir te faire « botoxer » ma grande… Ou alors on va te tirer ta jolie frimousse comme on tire sur une chaussette trop lâche… Je m’en fous !… Tu fais ce que tu veux de ta tronche !… Que je te dise mes vieux ?… Après tout, pourquoi pas !… Il faut verbaliser dit mon psy… Si c’est le répondeur, je fais semblant de lui parler, je mets ma main devant ma bouche parce que je suis bien élevé et je crâne ?… Conneries !… Elle a raison de me prendre pour un con, puisque je me comporte comme si j’en étais un !
Franck respira longuement, l’homme aux yeux de jaguar léchait le contenu rougeâtre d’une petite cuillère tout en le fixant gravement. Sa convive détacha un de ses clips d’oreilles, le rangea dans la poche de sa veste et comprima un bâillement dans un mouvement parfaitement disgracieux des lèvres. Ses yeux avaient complètement perdu de leur intensité, un voile de la même nuance que ses bas les recouvrait. Franck pensa à une cataracte ou à un tombé de rideau qu’une lassitude et une résignation auraient précipité. Elle souleva le bras et mima dans l’air une signature.
— Ouais, t’es bien un gigolo mon pote ! Tu fais même pas semblant de chercher ton portefeuille, qu’elle a dû t’offrir du reste !… Est-ce que ça me gêne que tu le sois ?… Non !… Je te plaindrais presque… Ta beauté ne t’épargne pas plus que les autres !… Si j’osais, j’irais t’embrasser la bouche et comme je ne suis pas un cosaque, ta vieille, si elle ne le sait déjà, demanderait en même tempsque l’addition qu’on lui commande un taxi… En fait, non je ne te plains pas parce que je ne sais pas ce que tu y gagnes à part son pognon qu’elle doit te repasser sous la table ou dans des enveloppes parfumées… Qu’est-ce que tu te dis en me regardant ?… Que Babeth est plus gironde que ton micheton ?… Que moi aussi, je dois me la jouer honteuse et que sortir avec une telle nana réindexe mes ambitions à la hausse, que je cultive mes ambitions à me fondre dans la masse ?… Du reste, pourquoi je cogite sur toi ?… Parce que tu me rappelles, moi, à ton âge ?… Parce que tu n’as, définitivement, pas plus de vingt-cinq ans ?… L’attitude que tu t’es travaillée ne réussit pas totalement à gommer le reste d’adolescence qui te sauve du ridicule !… Sauf que moi, j’étais meurtri par la culpabilité, alors que tu sembles si ingrat, si indifférent !
Franck se concentra et commença le récit qu’il n’avait pas du tout préparé.
— Nous habitions Domont dans le 95, tout près d’Écouen…
Ses parents à l’époque, avaient profité de la pugnacité d’un maire qui s’était battu pendant tout son mandat pour faire aboutir son projet : accession des plus pauvres à la propriété. Il avait mis à leur disposition des terrains municipaux gratuits, d’anciennes décharges recouvertes à la va-vite d’une mince couche de terreau, plantés à l’écart du centre-ville. Les parents de Franck avaient contracté un prêt à taux fixe de 17 % sur vingt-cinq ans augmenté du bonus du « 1 » % patronal. À la fin des années soixante, ils avaient emménagé dans un des nombreux « F4 » préfabriqués, avec l’impression très forte d’être entrés dans le cercle très fermé des nouveaux possédants.
La dernière fois qu’il en était sorti, il portait les cheveux longs et quelques boutons récalcitrants.
— J’y suis retourné, il y a quelque temps à la mort de mon père… C’était au début de l’été, je me souviens de la chaleur, quasi suffocante. Je ruisselais dans ma voiture que j’avais garée en face de chez nous, en face de chez eux, en face de chez elle.
Ce jour-là, Franck était remonté dans la précipitation la plus totale et s’étonna, après toutes ces années, de retrouver le pavillon de son enfance aussi facilement. Contigu, son clone qui portait le numéro onze, ouvrit la porte de son perron sur une vieille femme qui regardait dans sa direction. Malgré la chaleur torride, un châle tricoté tirebouchonnait autour de son cou. Elle s’accrocha à la petite rambarde en fer forgé et fixa Franck qui ne bougeait pas. Au bout d’un moment qui lui parut interminable, elle ferma la porte de sa maison, enfouit la clef dans sa blouse et descendit les cinq marches en se tenant fermement à la rampe. Quelques fleurs blanches arrachées à une haie de troènes enluminèrent ses boucles artificielles quand elle sortit dans la rue.
— Qu’est-ce que vous faites là ?
Il l’entendit à peine. Sa voix était à l’inverse de son intervention, timide, presque angoissée.
Il descendit la vitre complètement et renifla les arômes de jasmin qui s’échappaient du cou de la vieille.
— Pardon ?
Franck tentait tant bien que mal de dissimuler son malaise.
— Qu’est-ce que vous avez à regarder par ici ?… Y a rien à vendre dans le coin, vous feriez mieux de déguerpir avant que je prévienne les flics !
— Attendez, je sors !
Franck ouvrit la porte, ce qui obligea son interlocutrice à reculer. Assis, il lui avait paru normal, déplié, il était, selon ses normes, proprement herculéen.
— Mais vous mesurez combien ?
— Un mètre quatre-vingt dix, pourquoi ?
Franck la dévisageait, les mécanismes de son cerveau s’imbriquaient les uns dans les autres pour essayer de donner une raison au trouble qui, depuis qu’elle était sortie dans la rue, le perturbait.
— Cela fait longtemps que vous habitez cette maison ? demanda-t-il.
— Je n’ai pas à vous répondre, ça vous regarde pas ! Il faut que vous partiez ! … Partez !
— Autrefois, j’ai habité dans celle d’à côté et dans la vôtre, il y avait une dame… Mais elle doit être morte aujourd’hui !
— Franck ?… Tu es Franck Dalencourt ?
Elle le touchait, palpait ses avant-bras, debout sur les talons de ses mules. Franck sentit les larmes lui brouiller la vue. Il déglutit avec peine.
— Je suis vieille, peut-être trop vieille pour toi, mais je ne suis pas morte, du moins pas encore !… Mon Dieu, on dirait que tu sens le bouc !
— La brebis et un peu la chèvre, aussi.
