Les orangers du Palatin - Patrick Lunant - E-Book

Les orangers du Palatin E-Book

Patrick Lunant

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Beschreibung

Un face à face troublant, magique, captivant entre Ava, une femme à la soixantaine fringante et Blandine, une octogénaire sauvage et solitaire.Un duo de femmes où l'une et l'autre se racontent, où deux histoires personnelles rejoignent l'Histoire, où personne n'est réellement celui qu'il dit être au départ...Mais qui est Ava ? Pourquoi s'immisce-t-elle un mercredi de juin dans la vie retranchée de Blandine ? Que cherche-t-elle ? Que veut-elle ?..Deux portraits de femmes complexes, sensibles, blessées par la vie et profondément humaines.Un huis clos passionnant qui vous entraîne dans la complexité de l’être humainEXTRAITElle est arrivée un mercredi de juin. J’étais dans mon jardin à contempler mes hortensias. J’ai une passion déraisonnable pour ces grosses têtes fleuries bien qu’elles me rappellent immanquablement la communion de ma filleule et sa photo en « officiante » immaculée envoyée après la cérémonie -en port dû- comme s’il était important que je me souvinsse à jamais de ses fiançailles divines. Elle montre à l’objectif du photographe, entre ses mains gantées de beurre frais, la croix en or alourdie de son Dieu moribond que je n’avais pas manqué de lui offrir pour l’occasion, imaginant naïvement qu’elle serait contente. Si j’ai gardé sa photo, c’est parce que dans l’œil de cette gamine, il y a déjà tout, roulé en boule : la duplicité, le ressentiment, l’envie et la colère. 11 ans à peine et déjà plus l’ombre d’une illusion.À PROPOS DE L’AUTEURNé à Paris, Patrick Lunant y suit des études classiques. Il pratique la danse très jeune, du classique au jazz, adepte du « Tap Dancing », qu’il enseignera d’ailleurs quelques années. C’est à New York qu’il perfectionnera sa technique. Tour à tour professeur de danse, initiateur de ski, directeur de croisière, il apprend l’art de raconter des histoires. Fasciné par la littérature, depuis ses plus jeunes années, il passe cependant une grande partie de sa carrière à travailler pour le spectacle vivant. En 2012, il écrit et met en scène « Sur mesure » un spectacle de magie à la Rochelle. En 2014, il écrit et met en scène « Les Os verts » à Lyon. Il vit désormais dans le sud de la France et est aussi l’auteur de Les anges ne sont pas faits pour la vie, Maman Zita et Léo (théâtre).

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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À Hélène K, François Boudeau, À Madeleine et Michel, mes parents.

1

Elle est arrivée un mercredi de juin. J’étais dans mon jardin à contempler mes hortensias. J’ai une passion déraisonnable pour ces grosses têtes fleuries bien qu’elles me rappellent immanquablement la communion de ma filleule et sa photo en « officiante » immaculée envoyée après la cérémonie -en port dû- comme s’il était important que je me souvinsse à jamais de ses fiançailles divines. Elle montre à l’objectif du photographe, entre ses mains gantées de beurre frais, la croix en or alourdie de son Dieu moribond que je n’avais pas manqué de lui offrir pour l’occasion, imaginant naïvement qu’elle serait contente. Si j’ai gardé sa photo, c’est parce que dans l’œil de cette gamine, il y a déjà tout, roulé en boule : la duplicité, le ressentiment, l’envie et la colère. 11 ans à peine et déjà plus l’ombre d’une illusion.

Des résidus mousseux s’étaient envolés pendant la nuit -je ne me rappelais pas avoir entendu le vent gémir ni la mer s’agiter- et s’étaient collés dans ma glycine. L’air était saturé par l’iode, mêlées on pouvait y distinguer des nuances de goémon déshydraté et d’os de seiches. J’avais encore oublié de rentrer ma chaise longue qui avait besoin d’être revernie. Je persévère à entretenir cette preuve encombrante et lourde de la déforestation Amazonienne alors que jamais je ne m’allonge dessus à cause des lattes qui, même plusieurs fois matelassées, me bousillent les lombaires. J’imagine que je possède un transat comme d’autres ont des nains de jardin qu’ils placent à des endroits stratégiques de leur jardinet. A-t-on si peur du vide qu’il nous faille le remplir de bois imputrescible ou le garnir de plâtre grossièrement peint.

Je remarquais qu’une fois de plus l’herbe devait être tondue. Je l’aime aussi rase que les crânes des militaires, mais j’ai de plus en plus de mal à maîtriser la force motrice de ma tondeuse à gazon.

Il faisait étonnamment chaud pour une fin de printemps. Les sentinelles de la prochaine transhumance estivale arpentaient déjà la promenade comme des hordes de prostituées en pause ; bientôt le gros du troupeau ne tarderait pas à envahir le front de mer, flanqué d’enfants tapageurs que l’air marin achèvera de rendre à moitié fou.

Elle a sonné à la porte d’entrée qui donne sur la rue. Mon dispositif tient plus de l’imminence d’une attaque aérienne que d’un doux drelin. J’ai été tentée de ne pas répondre. Le facteur était passé, Josette m’avait déposé le pain et le Canard Enchaîné. Je n’avais pas d’enfant, donc aucune raison rationnelle qui justifiait une visite impromptue et a fortiori une impossibilité organique de m’y soustraire. Mais comme je suis ce que l’on appelle une curieuse incorrigible, je n’ai pu m’empêcher d’aller ouvrir. À plus de 80 ans, je me vautre dans l’indiscrétion avec une sorte de jouissance qui a depuis longtemps largué les amarres de la convenance. J’ai fait installer un fauteuil, près de la fenêtre, qui donne sur la promenade empierrée qui domine la mer. Je regarde les gens avec la même appétence que ces gros chats allongés sur les rebords des fenêtres et dont le balancement régulier de la queue dément l’apparente inertie. J’assiste au défilé de la vie dans tout ce qu’elle a de plus insolite, voire de pathétique. La vie qui se déroule a ses récurrences. Il y a toujours une femme qui passe les mains serrées sur son cœur. Elle a froid même en été et sa tête semble peser des tonnes, la suit un homme, un homme seul, qui fume une cigarette. La fumée qu’il souffle par les narines emmaillote sa tête d’un châle duveteux. Parfois la femme et l’homme se rejoignent le temps d’un regard lourd qu’ils s’échangent comme des délinquants inquiets. Il y a surtout les petits vieux avec une cane en acier de part et d’autre de leur couple. Parfois ils se poussent entre eux dans des fauteuils chromés. Ils portent des plaids écossais, souvent rouges, sur leurs genoux. Et puis enfin, il y a les jeunes, des adolescents qui trimballent avec un brin d’arrogance des bouteilles d’alcool achetées à la superette ; ils couvent dans leurs mains ces cigarettes interdites qui leur donneront l’impression fugitive de n’être plus tout à fait des enfants. Ils trompent leur attente en hurlant leur jeunesse éclatante comme s’ils avaient déjà compris son évanescence.

J’ai traversé la maison, descendu les trois marches qui donnent sur le jardin arrière et tenté d’ouvrir la porte ouvragée qui est aussi lourde que vieille à l’aide de la grosse clef que j’ai décrochée de son crochet antédiluvien. Le portail qui grince, quelle que soit la saison, m’a toujours fait penser aux râles des chats en rut.

— Qui que vous soyez ! Aidez-moi en poussant quand je vous le dirai ! Sinon je ne pourrai pas vous ouvrir ! … Allez-y !

J’ai tiré, senti que l’on poussait de concert et la porte s’est enfin ouverte sur une femme d’une soixantaine d’années, sanglée dans un costume de lin gris. Elle portait des cheveux libres, moussant généreusement sur ses épaules, à peine enluminés d’un voile roux. Son pantalon était très court. Ses jambes étaient soigneusement épilées et ses pieds, confortablement installés dans des sandales de cuir bordeaux, arboraient des ongles de la même couleur que son sac.

Mon voisin faisait le ménage de son catafalque qui lui sert de perron, toujours sanglé dans un tablier de gros coton blanc immaculé dans la ceinture duquel était coincée la tête touffue d’un plumeau fuchsia. Il secouait une tapisserie aux motifs barbaresques de la dimension d’un tapis de prière. Mais j’en reparlerai plus tard.

Je suis toujours persuadée que si j’en avais eu la force musculaire, j’aurais refermé la porte violemment, comme une gifle que l’on assène quand on n’a pas les mots pour traduire son émotion et calmer l’impénétrable panique qui nous étreint. Je ne sais toujours pas ce qui m’en a empêchée. C’était plus que de la curiosité, un quelque chose d’immatériel, comme s’il m’apparaissait subitement que cette rencontre n’était pas le fruit du hasard, mais qu’une concertation divine y avait présidé, car pour moi Dieu n’existe que dans ces instants d’évidence fugace.

Dans ses yeux se mêlaient l’émeraude et la topaze. Elle était belle, de cette beauté brute, qu’aucun artifice n’aurait pu parfaire. S’il m’avait fallu l’éplucher, peut-être aurais-je trouvé des imperfections qui l’auraient affadie. Ce fut d’autant plus étonnant que je suis rarement étonnée par la beauté des femmes. Elle n’est souvent que le résultat d’une alchimie qui n’a rien à voir avec la nature, quand ce ne sont pas de nouvelles molécules chimiques ou un coup de bistouri qui la recréent.

— Oui ?

Je ne suis jamais aimable spontanément.

— Bonjour, je m’appelle Ava Bartlett !

— Je peux vous aider ?

— Je viens de Paris pour vous voir…

— … Me voir moi, mais pourquoi ?

— Accepteriez-vous de me faire confiance et de me laisser entrer un instant ?

Le lierre qui avait investi le mur d’enceinte l’encadrait de jeunes pousses naissantes. Un réseau opalin de toiles d’araignées décorait le haut de l’huisserie. Il m’a semblé qu’un couple d’entre elles me regardait et battait des mandibules en cadence.

— Je suis vieille mais pas complètement sénile. Alors vous allez être assez gentille et m’aider à refermer cette porte.

— Non, attendez ! S’il vous plaît ?

J’ai repoussé la porte sans trop de difficultés, dans ce sens, c’était plus simple. À l’image de ma méfiance ? De ma vie ?

— Je reviendrai tous les jours à la même heure jusqu’à ce que vous m’écoutiez, cria-t-elle derrière la porte que je venais de refermer à double tour. En reposant la clef, je n’ai vu qu’une araignée, où était passée l’autre ?

Sur le coup, j’ai trouvé sa réaction très « Nous Deux », une revue pour mémères en cessation d’activité cérébrale que je ne peux m’empêcher de feuilleter à mon grand désespoir. Je l’ai imaginée un court instant, figée dans son rectangle sur papier glacé, la main légèrement retournée vers l’intérieur juste à la hauteur de son visage orienté à 60% ; le regard mordoré découpé par la lumière comme un masque laiteux.

Quelque chose dans le ton de sa voix, une supplique à peine voilée m’a émue.

— Libre à vous de faire ce que vous voulez ; libre à moi de faire la même chose. Bonne journée madame.

J’ai regardé ma montre, il était 11H30. Avais-je déjà faim ou voulais-je reprendre inconsciemment un repère, baliser son engagement à l’aune du temps qu’elle m’avait promis ?

Le lendemain, pratiquement à la même heure, quelqu’un a sonné à ma porte, quand j’ai regardé ma montre, j’ai souri malgré moi, 11H30. J’ai mis sur la platine un CD de la Traviata pioché au hasard dans son étui. La voix d’airain de Corelli m’a aussitôt captivée.

Elle sonnait trois fois, jamais plus. Pourquoi cette triade sonore ? Était-ce un rappel implicite d’une espèce de trinité que je lui refusais et qu’elle me commandait : elle, son désir et moi ? Moi, cachée derrière mes tentures qui sentaient le moisi quand j’y plongeais le nez, comme si la disparition de mon appendice nasal pouvait à elle seule me dissoudre.

Ensuite, j’entendais ses talons résonner sur l’asphalte, elle marchait en plein milieu de la chaussée. Voulait-elle que, du haut de ma fenêtre noircie par la pluie, j’apprécie son déhanchement que le dépit ou la colère accentuaient ? J’ai pensé à l’épilogue d’un film de Lelouch : une actrice abandonnée se souvient et slalome entre les voitures qui la frôlent dangereusement. Sauf qu’à Cabourg les voitures restaient la plupart du temps au garage ou sortaient le dimanche matin, après la messe, sur le trottoir, pour y recevoir la douche hebdomadaire. Une fois lustrées, elles réintègrent leur box, se recouvrent à nouveau de poussière, comme d’une gangue protectrice afin que le rite purificateur puisse se reproduire à jamais.

J’éprouvais une sorte de peine mêlée à de la pitié.

Le samedi, je sortis au moment où elle s’apprêtait à poser un de ses doigts gantés sur mon vieil interrupteur de porcelaine. Je ne passais jamais par-là et surtout n’allais jamais au marché aussi tard. Je vis le balai de mon voisin voler au-delà de sa porte et un bout de son tablier empesé flotter un moment et s’affaisser comme dans un souffle. J’enrageais de ne pas avoir le courage de lui demander pourquoi il n’utilisait jamais une pelle pour ramasser ses miasmes et surtout pourquoi il préférait les offrir à la communauté de quartier.

— Encore vous !… Alors que je l’espérais.

— Il faut que je vous voie, que je vous parle, c’est important !

— J’ai pas le temps, je vais au marché. Revenez demain ! On verra !

— D’accord pour demain, mais je vous préviens : ce sera ma dernière tentative.

Elle partit avant que je n’aie eu le temps d’ajouter un mot.

À 11 heures 15 le lendemain, j’étais coiffée et avais enfilé une robe, alors que d’ordinaire, je passe mes dimanches dans des robes d’hôtesses vaporeuses taillées dans des tissus africains que ne manque jamais de me rapporter ma femme de ménage. Je portais même une lourde bague sertie de saphirs en quinconce qui me comprimait le petit doigt de la main gauche. En prenant mon petit déjeuner, une biscotte au son épaissie d’un voile de miel toutes fleurs, j’avais pris la décision de la recevoir. La curiosité m’avait écartelée ! Et puis qu’avaisje à craindre, un mauvais coup, une agression d’un élément isolé des Témoins de Jéhovah ? Quant à 11 H 30 j’entendis son coup de sonnette, je me passai les mains dans les cheveux. Si j’avais eu sous la main un bâton de rouge, je me serais badigeonné les lèvres. J’agissais en dehors de toute logique et découvris que cela me divertissait.

Pourquoi fait-on confiance aux gens ? Pourquoi s’efface-t-on docilement comme si c’était la seule réponse possible à une question à laquelle on n’a pas le début de la moitié d’une réponse ? Elle s’est excusée après m’avoir frôlée. Je n’avais pas bougé d’un centimètre. Elle sentait « Shalimar », mon parfum préféré. Je l’ai conduite dans le grand salon celui qui donne sur la mer. Oh bien sûr elle s’est extasiée…

— Taratata… C’est bien deux mois de l’année, mais quand tout le monde a remisé ses tongs et ses matelas gonflables, habiter ici en plein hiver relève plutôt du suicide planifié ou de la confirmation d’une tendance à la sauvagerie que ma présence depuis 25 ans en ces lieux froids et humides n’infirme en rien…

— Écoutez, me dit-elle, on ne va pas commenter cette antichambre prolongée -c’est comme ça qu’on dit n’est-ce pas- que vous m’avez imposée. J’imagine que c’était une sorte de test ? Non ?

— Ava Bartête avez-vous dit ?

— Bartlett ! Avec deux T à la fin.

— Américaine ? … Vous n’avez pourtant aucun accent… Asseyez-vous, je vous prie !

Un groupe apparemment familial, dont tous les membres arboraient la même chemise ornée d’un dragon doré sur fond rouge, nous fit de grands signes. Elle les a salués et leur a souri avec une sympathie non feinte.

— Non, je suis française.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? J’imagine que vous n’êtes pas venue de Paris et n’avez pas attendu aussi longtemps pour admirer la vue que j’ai de mes fenêtres… Si tant est que je puisse faire quoi que ce soit…

— … Je suis journaliste et j’entreprends d’écrire un “docu-fiction” sur la période de la seconde guerre mondiale. Je désire m’attacher plus à la vie des Parisiens durant l’occupation.

— C’est pour ça que vous avez tellement insisté ? Vous pensez que j’ai des choses à dire sur cette période ?

— On n’a pas affirmé le contraire !

— Qui « on » ?

— Nous avons le même éditeur en fait ! Il m’a conseillé de prendre le risque de venir jusqu’ici… D’insister même ! Et que peut-être vous…

— … Mon éditeur vous a parlé de moi et vous a convaincue de venir me trouver afin que je vous parle de moi ? C’est bien cela ?

— Oui ! … Enfin en quelque sorte !

— Vous me prenez pour une conne ?

— Non, pourquoi ?

— Pourquoi ? Parce que premièrement il m’en aurait parlé et parce que deuxièmement, il ne vous aurait jamais donné mon adresse…

Ses yeux s’étaient comme allumés de l’intérieur. Son impassibilité n’était qu’apparente. Elle semblait devoir accomplir des efforts surhumains pour ne pas se fissurer de toutes parts. Elle n’arrêtait pas de prendre son sac, de le poser par terre, de le reprendre et de l’enlacer. Je me suis dit qu’elle n’avait peut-être jamais eu d’enfant et que ce désir de se plaquer sur le ventre tout ce qui devait lui tomber sous la main le sousentendait. Après je me suis traitée de vieille conne. La psychologie de catalogue à laquelle j’étais abonnée m’avait ramolli le cerveau.

— Savez-vous ce que j’ai écrit dans ma vie ? lui ai-je demandé.

— Je sais que vous avez publié quantité de bouquins, néanmoins sous votre nom, je n’ai trouvé aucune correspondance.

Comment aurait-elle pu le savoir ? J’ai sur mes étagères ce que je crois être l’excellence de la production mondiale et pas un des livres que j’ai pu commettre n’y figure. J’ai eu jusqu’à dix pseudonymes, je jonglais entre les consonances anglosaxonnes et les rudesses slaves. Je n’ai jamais écrit que de la merde. De la merde formatée. De la merde prévendue. Des récits de vie, des biographies, des romans d’amour que j’écrivais au poids, des modes d’emplois, des hagiographies offertes aux noces de diamant. Si je devais comptabiliser le nombre de râles de désir que j’ai poussés, les jouissances que j’ai étouffées dans l’épaisseur chevelue de ces demi-dieux musculeux, je serais digne de rentrer au Guinness book. Je n’ai cessé de décrire des sentiments que je n’ai jamais éprouvés.

J’ai une vision très personnelle de l’amour humain qui tient plus de la relation conjecturale entre un maître et son pitbull : un équilibre précaire entre soumission et envie atavique de mordre. La problématique est valable dans les deux sens.

Mes éditeurs ont poussé le cynisme jusqu’à me faire écrire des histoires de starlettes élevées en batteries sous projecteurs qui, à peine éjectées de leurs couveuses, dédicaçaient mes écrits avec des moues lippues de stars épuisées. J’ai gagné beaucoup d’argent. Mes rémunérations étaient indexées à la somme des signes produits. Paradoxalement la vie d’une découvreuse en chimie moléculaire était aussi bien rétribuée que la plongée d’une bimbo quasi illettrée dans les abysses de la télé réalité. Elle se vendait juste moins bien, tandis que l’autre caracolait dans les palmarès.

— De toute façon, je n’ai rien écrit qui vaille la peine d’une autre lecture que celle que l’on fait sur une plage ou sur le trône.

— Ça n’a pas été simple à cause de tous vos pseudonymes.

— Vous voulez boire quelque chose ? Ava ? Je peux vous appeler Ava n’est-ce pas ?

— Bien sûr.

Je l’ai laissée dans le salon. Un “docu-fiction” sur la guerre à Paris ? De quoi parlait-elle ? S’il y avait bien une chose dont les Parisiens n’avaient pas souffert, c’était de la guerre à Paris, la guerre au sens militaire du terme. Paris n’a jamais été qu’une sorte d’ambassade extraordinaire que l’état Allemand avait préemptée avec toute l’arrogance qui lui seyait à l’époque. Tout à coup je n’étais plus très certaine de l’emballement qu’elle m’avait causé. J’ai posé sur un plateau en plastique deux verres et une bouteille de Perrier.

— Qu’est-ce que vous voulez Ava ? Qu’est-ce que vous voulez vraiment ?

— Je voudrais que vous m’aidiez ?

— Vous ne voulez quand même pas que je vous aide à écrire votre film ?

— Non ! Il ne s’agit pas de ça !

Elle a ri et cela a continué de m’agacer. Je savais pourtant que jamais je ne pourrais lui demander de sortir de chez moi. Elle était dans la place, je l’y avais invitée après tergiversations, certes, mais elle était là et je pressentais qu’elle ne bougerait plus avant d’avoir obtenu ce qu’elle était venue chercher.

— Je voudrais simplement que vous me parliez de vous !

— Vous parler de moi ? Pourquoi ferais-je une chose pareille ? ai-je répondu avec violence.

— Je ne sais pas ! … Vous n’avez aucune raison de le faire ! Cela fait plus d’un an que je tente de me persuader du contraire… Un an que je prépare cette rencontre… Un an que je…

— … Qu’est-ce que c’est que ces conneries ?

Je me suis vue un très court instant la tirer par les cheveux et la jeter dehors. Avant j’aurais pris le temps de lui faire du mal, pour le plaisir, par pur sadisme.

C’était complètement stupide de ma part de l’avoir invitée à pénétrer chez moi. L’attitude rationnelle aurait consisté à la mettre dehors, à lui dire : non merci ! Avec ce ton onctueux réservé souvent aux débiles ou aux vieux que l’on a déménagés à la périphérie des villes. C’était comme si je savais que je ne craignais rien. En étais-je bien certaine ? N’étais-je pas plutôt restée trop longtemps toute seule pour qu’une petite bonne femme vienne chambouler mon quotidien sans que je trouve quoi que ce soit à redire ? C’était comme si toute ma vie, je n’avais attendu, sans le savoir, que ce moment aberrant, ce moment incarné par cette sexagénaire rousse ! Je la trouvais incroyablement culottée, mais aussi terriblement naïve. Je crois que ce qui m’a troublée le plus, c’est sa spontanéité. Et puis surtout, il y avait bien longtemps que quelque chose d’extraordinaire n’était venue chambarder ma vie.

— Donnez-moi une raison de ne pas vous mettre dehors !

— Je sais que vous ne vous appelez pas Blandine Dobrovsky mais Blandine de Saint André !

J’avais presque fini par l’oublier. Ce qu’il y a de surprenant avec la vieillesse, c’est sa faculté d’amoindrir toutes vos réactions. J’ai eu l’impression d’un souffle glacé et aussi au creux de l’estomac comme la libération d’un suc vénéneux qui me brûlait les entrailles.

— Ah oui ? Comment le savez-vous ?

C’est dur de feindre le détachement quand on se retrouve au bord de l’abîme.

— Comment je le sais n’a pas d’importance pour le moment ! Sachez que je ne suis pas venue pour vous faire du mal, au contraire. Je suis venue pour … Je suis venue parce que … En fait… Je ne sais plus très bien pourquoi je suis là ?

Elle est devenue subitement triste, c’était comme si son maquillage avait muté. Le Khôl qui sertissait ses yeux les ombrait maintenant d’un voile douloureux.

Ava a bu nerveusement son verre et lissé entre ses doigts les plis de son pantalon. Que savait-elle que j’ignorais ? J’avais entreposé mon passé. Il séchait dans les labyrinthes en cul-desac de ma mémoire. J’ai souvent eu envie de l’aérer, de le voir se coucher docilement dans un beau livre que j’aurais signé de mon vrai nom, de l’expulser de mon crâne afin d’y faire de la place pour que la mort, qui n’allait pas tarder à me rappeler ma condition humaine, puisse loger décemment dans les étages supérieurs et phagocyter ce qui me sert de conscience.

— Je ne m’appelle pas Ava Bartlett. Bartlett est le nom d’une auteure espagnole de polars dont j’ai terminé le dernier opus hier soir. Je n’arrivais pas à dormir.

— Revenez demain à la même heure. Il y a un petit hôtel qui…

— … J’ai déjà réservé…

2

— Bien dormi ?

— Peu ! Je ne dors jamais beaucoup.

— Vous êtes au grand hôtel ?

— Non ! Trop de monde, trop de clinquant. Et puis je n’ai jamais aimé Proust…

— … J’ai décidé que je n’allais pas vous demander votre nom… Ne me demandez pas pourquoi ! Je n’en sais rien moimême… Disons que peut-être, j’ai l’âge requis pour ce genre de folie !

Elle portait une robe décolletée framboise et un lourd collier fantaisie. La couleur de ses ongles avait muté. Ils luisaient d’une fine couche de laque rose, tandis que ceux de ses pieds brillaient d’une pellicule saumonée. Je me suis demandé si ses sous-vêtements étaient également coordonnés ? Elle semblait fatiguée ou tourmentée.

— Vous êtes toujours aussi parfaite dans votre mise, il y a jusqu’à votre vernis à ongle qui joue l’harmonie ?

— Aujourd’hui, j’ai l’impression que, sans un minimum de signes tapageurs, je ne suis rien de plus qu’une petite sexagénaire banale. J’ai encore un peu de mal à m’y faire.

S’engouffrer dans la grande vieillesse, c’est avoir enfin la possibilité de se débarrasser des babioles et des coquetteries qui, toute votre vie, vous ont fatalement emmerdée. J’ai allégé mes murs ainsi que mes buffets ; disparus l’arbre photographique de la famille, les « bricoles » rapportées à la dernière minute. Le ski en bois qui fait aussi baromètre : nos premières vacances de ski à Serre-chevalier, la gourde en forme d’outre : une semaine en Andalousie.

L’armoire de ma salle de bains ne contient plus que les indispensables béquilles de la sénescence : anticoagulant, pare-feux de l’ostéoporose et préparation H.

Pénétrer la grande vieillesse, c’est aussi se libérer de ces anxiétés ontologiques qui vous ont, à leur tour, pourri la vie. Mes ongles sont normalement rongés. Mes cheveux taillés au plus court rendent un peu de jeunesse à mon visage que la vieillesse a naturellement raviné. Je porte des robes achetées par correspondance et des gilets qui vont du léger au molletonné. J’enfourne mes pieds dans des chaussures chaudes et l’été, je m’autorise une fantaisie : une paire d’espadrilles. Il doit me rester un fond de fard à paupières et un vieux rouge à lèvres rose.

— Vous avez des enfants me demanda Ava ?

— Pourquoi voulez-vous savoir si j’ai des enfants ?

— Je ne sais pas, comme ça ! Parce que ce sont les questions qu’on pose généralement aux femmes. Moi, j’ai tout essayé. Ils s’accrochent quelques semaines et après ils s’évanouissent. Parfois, je me dis qu’après l’inventaire des lieux, ils préférèrent renoncer, comme s’il y avait inscrit dans mon ventre les raisons pour le faire, les raisons de ne pas me faire confiance. Mon mari a fini par partir en faire un tas à une grosse bonne femme qui s’appelle Simone.

— Vous déjeunez avec moi ?

— Avec plaisir.

Si elle avait refusé, je l’aurais mise dehors. J’avais sorti du congélateur deux daurades et mis un Bourgogne d’excellence dans de la glace. Je n’ai jamais pu supporter ces mièvreries que la convention présuppose et qui vous font papillonner et vous tordre les mains parce qu’il est séant de décliner pour mieux accepter ensuite.

— Ma femme de ménage s’appelle également Simone ! avais-je cru bon d’ajouter pour alléger l’atmosphère.

— J’ai toujours détesté ce prénom. Je crois que je vous imaginais telle que vous êtes ! Je peux vous appeler Blandine ?

— On m’appelle généralement Madame Dobrovsky. Je préfère ! Mais vous pouvez m’appeler Blandine.

— Vous avez réfléchi à ce que je vous ai proposé hier au soir ?

— À savoir ?

— Accepteriez-vous de me parler de vous ?

— Oui, je crois que je vais accepter ! Et je ne sais pas pourquoi je vais le faire, enfin si, je crois savoir pourquoi mais ça tient plus à une métaphysique personnelle que je n’ai pas envie de vous expliquer. Pas de magnéto, ni de notes, rien… Vous vous arrangerez de ce que vos souvenirs vous laisseront. Je ne reviendrai sur rien… D’accord ? … On va dire que vous tombez bien !

— Je vous remercie.

— Non, ne me remerciez pas. S’il me prend l’envie de vous foutre dehors, je le ferai sans état d’âme. C’est moi qui suis aux commandes ! On est d’accord Ava ?

— On est d’accord !

3

— Par quoi je commence ?

— Pourquoi ne pas commencer par me parler de vos parents ?

Je n’étais plus très certaine d’avoir envie de faire cette plongée en eaux profondes. Ava était calée dans un fauteuil club que j’avais commandé à un télé-achat -une monstruosité très confortable dans laquelle je ne m’étais jamais assise- moi dans mon fauteuil, bien plus raide, de contemplation.

— D’accord ! Mais vous ne m’interrompez pas…

— … Je ne dirai pas un mot.

Mon père était un colosse, un géant, tout droit sorti de la mythologie. Sa barbe sentait l’anis. Il avait des mains énormes dans lesquelles je rêvais de m’assoupir. Ça aurait été comme de dormir dans une boîte vivante dont la serrure n’aurait obéi qu’à ma voix. Il s’appelait Mischa Alexievitch Dobrovsky et était natif d’un petit village du côté de Tcherkassy sur le Dniepr en Ukraine. Avant de rencontrer maman, il avait été marié avec une femme Ukrainienne et avait eu deux jumelles, ainsi qu’une grosse jument que j’avais baptisé Rosita, a posteriori, à cause d’une amie espagnole de maman qui était républicaine, ce qui à l’époque constituait une espèce de titre de gloire que je ne comprenais pas. Toutes deux avaient des fesses gigantesques.

Ava me regardait avec une concentration étonnante presque fiévreuse. J’avais l’impression qu’elle enregistrait en temps réel sur le disque dur qui lui servait de cerveau chaque mot que je prononçais. Je savais que j’allais raconter mon histoire comme j’aurais aimé l’écrire, avec emphase, usant de l’hyperbole et de l’excès d’adjectifs. Parfois je frôlerai l’inexactitude ou je déroberai à la véracité des faits qui sonneraient dans une tonalité différente. Une tonalité entre le mineur et le majeur que j’inventerai au fur et à mesure.

Un jour, papa est parti couper du bois dans la forêt. L’hiver s‘installait. Les rivières réduisaient leur débit en gelant superficiellement et les premiers flocons tournoyaient comme des émissaires en reconnaissance. Sa jument l’accompagnait. Papa avait eu l’impression d’être suivi en permanence par une volée de corneilles qui se perchaient sur chaque arbre qu’il souhaitait couper. Elles s’agglutinaient sur chaque branche, toutes dans le même sens, face au vent…

Plus tard, il a dit que c’était comme si la mort qui le croyait sourd et aveugle lui avait envoyé des nuées d’oiseaux noirs afin de l’avertir de l’imminence d’une tragédie. Déjà dans le courant de la matinée une impression diffuse entre la nausée et la panique l’avait envahi. Jamais, il ne comprit pourquoi une force impérieuse le poussa à dételer sa jument et à galoper, brides abattues, jusque chez lui.

Il n’a eu qu’à pousser les battants de la porte entrouverte pour les trouver, déjà raidies par le froid. Sa femme était nue, le corps cassé sur la table, les jambes écartées, les ongles plantés dans le bois. Sa peau était déjà recouverte d’un voile de gel pareil à une moisissure blanchâtre, sa tête avait roulé sur le sol et s’était abîmée dans la sciure près de l’âtre. Le sang qui avait coulé s’était figé sous l’action de la froidure.

Une de ses filles, dans son manteau doublé de fourrure de lapin, avait été égorgée. L’autre, nue également, était épinglée au mur par un sabre. Il a raconté qu’il n’a pas pris conscience immédiatement de ce qui se passait. Comme si ce que sa rétine avait enregistré, était stocké dans une mémoire de délestage. Et puis la bile est venue, en longs jets acides, elle lui coulait des yeux, des oreilles, du nez. Il n’était plus qu’une bouche de laquelle il croyait qu’il allait se régurgiter.

Papa avait entendu parler de ces hordes de cosaques qui mettaient à feu et à sang sa région. Il ignorait seulement qu’ils fussent si près de chez lui.

C’est Rosita qui réussit à le sortir de la torpeur dans laquelle il avait bien failli périr de froid. Elle avait faim. Le silence et une neige abondante avaient corseté la région. La première chose qu’il fit, fut d’envelopper la tête de sa femme dans un châle rouge dont elle se couvrait parfois et de la poser près du corps, par pur instinct, à l’endroit où elle aurait dû normalement se trouver. Il décrocha sa fille sans y penser, s’il s’appesantissait ne fut-ce qu’une seconde sur ce qu’il était en train de faire, il était certain de perdre la raison à jamais. Le froid avait colmaté la plaie. Mischa alla chercher son manteau et l’en couvrit. Une réplique de celui de sa sœur chassé aux confins de l’hiver afin que le blanc se mélangeât de roux.

Il prit une pelle dans l’appentis, donna du grain à sa jument et décida de les enterrer selon des rites que lui seul allait inventer. Papa pensa au gros arbre qui, l’été, les protégeait du soleil. Il creusa pendant deux journées et deux nuits, la terre était gelée en profondeur. Quand sa jument hennissait, il la nourrissait, quant à lui il ne mangea rien d’autre que sa douleur qu’il rumina jusqu’à lui limer les dents.

Papa réussit à excaver une fosse suffisante tout en préservant les racines de l’arbre afin qu’elles formassent un abri sûr, qui les protégerait indéfiniment. Il commença par sa femme, c’était comme soulever un meuble encombrant à cause de l’angle droit que formait son corps.

Il ne parvint pas à la déposer au fond de la fosse, la tombe qu’il avait creusée était trop petite.

Il a souvent évoqué son intention de se sauver, de courir droit devant lui espérant que la vie finirait bien par l’avaler.

Au lieu de reposer sa dépouille sur la terre cassée par la pelle, il l’a reconduite dans la maison et l’a replacée telle qu’il l’avait découverte pratiquement au centimètre près. Il s’est toujours interrogé sur ce détail qui a fini par l’obséder. Il a repris sa pelle et sa pioche, ce qui lui prît une autre journée. Il réussit enfin à la déposer au fond du trou dans lequel au printemps des insectes viendraient s’en nourrir afin de perpétrer le cycle de la vie. Il la recouvrit de toutes ses affaires qu’il avait pu ramasser et s’accorda une pause en s’asseyant auprès d’elle. Je sais qu’il a pensé faire dégringoler toute cette terre qu’il avait eu tant de mal à sortir sur lui et sa femme. Il raconte qu’il prit sa tête toujours enveloppée de son foulard et la posa sur ses genoux. Les corneilles figées dans l’attente coassaient en le regardant. Il resta de longues heures à la caresser et enfin se résolut à la replacer au bout de son cou. Il rentra à la maison pour s’occuper des jumelles. Il se pencha et glissa ses mains sous le dos de celle que l’on avait égorgée, sa tête menaçait de se déchirer. Il sentit la glace qui l’avait empaquetée. Il l’installa au plus près de sa mère et recommença avec la suivante. Elles formaient la base d’un triangle impossible. Mischa, comme il aimait aussi que je l’appelle, ne commença aucune prière, leur demanda pardon, hurla au ciel son désespoir tandis qu’il commençait à faire tomber la terre sur les corps, une terre compressée dont les mottes de glaise pareilles à de la pierre tombaient lourdement sur les corps. Il la gratta, la morcela afin qu’en tombant elle épargnât un peu leurs visages. Mischa ne sut jamais réellement ce qui le poussa à entreprendre ce qu’il sentait au fond de son âme, comme une force impérative, le contraindre. Il entra dans la maison, jeta dans un sac quelques affaires, un morceau de pain congelé et de la viande séchée puis sortit chercher sa jument. Dans l’appentis contigu, il se saisît du bidon de pétrole et en déversa le contenu sur les murs extérieurs. Il mit le feu à la maison qu’il avait patiemment construite, monta sur sa jument et partit droit devant, vers ce qui lui semblait être l’ouest.

Il a dit que la maison s’était embrasée rapidement, qu’au dernier moment il avait voulu faire demi-tour, pensant vouloir se jeter dans le brasier, mais il a réalisé que s’il périssait, elles mourraient à tout jamais. Il était le garant de leur existence. Il lui fallait continuer à vivre parce qu’alors elles n’auraient pas vécu en vain. Il se promit de vivre longtemps, renonça à se venger. L’Ukraine n’était qu’une poche de haine à la solde de barbares.

Il a marché des semaines, peut-être des mois, s’efforçant au maximum de ne penser qu’à actionner ses jambes et ses bras de concert. Il voulait voir la mer et à peut-être 100 kilomètres, il capitula, détacha sa jument et s’endormit. Il était en France et l’ignorait.

4

— Le malheur, la peine, appelons ça comme on veut, c’est un peu comme une écharde plantée au bout du doigt, c’est souvent inatteignable et toujours terri-blement douloureux, proclama Ava.

Ses yeux étaient obscurcis par un voile de larmes.

— Mon père est mort la semaine dernière. 88 ans, c’est un bel âge pour partir n’est-ce pas ? poursuivit-elle.

— Je pense que oui ! Bien qu’on soit jamais totalement prêt à passer de l’autre côté. Enfin je veux dire de basculer dans le néant.

— Quand il est mort, j’ai pensé que j’allais être terriblement malheureuse. Ne nous aimions-nous pas beaucoup ? N’entretenions-nous pas une sorte de relation fusionnelle fatalement mortifère ? Alors malheureuse ? Oui, je l’ai été ! Mais pas au sens où je l’attendais, l’espérais. Mon malheur a pris une forme totalement inattendue qui l’a amoindri, l’a affaibli. Je pensais qu’il n’y aurait pas de demi-mesures, que mon chagrin serait à la mesure de l’amour que j’avais reçu. Mais qu’est-ce qu’il se passe quand il s’avère que vous portez des souvenirs qui ne vous appartiennent pas totalement ? Quand il se trouve que votre vie repose en partie sur un mensonge ? Qu’est-ce qui peut se passer dans votre tête quand vous étiez décidé à entrer logiquement dans le deuil et que le notaire vous envoie une espèce de livre-testament dont sa lecture ne pouvait se faire qu’après sa mort ? C’était écrit de sa main sur la page de garde. « À ne lire qu’après ma mort ». Je l’ai arrachée. Trop douloureuse son écriture de médecin illisible.

Elle a sorti de son sac un gros cahier retenu par un élastique jaunâtre.

— Je voudrais vous en lire un passage, vous voulez bien ?

Je n’étais pas très partante pour cet échange de douleurs. Les gens n’éprouvent jamais le besoin despotique de consigner leur bonheur d’être arrivés à l’heure à leur rendez-vous ou du temps particulièrement doux qui a présidé au baptême de la petite. À part quand ils sont payés pour ça. Elle a commencé à lire et c’était comme si sa voix avait pris la couleur des souvenirs enfouis dans des coffres poussiéreux. Je me suis enfoncée dans mon fauteuil et très vite, j’ai fermé les yeux.

— Trois hommes ont défoncé la porte de l’appartement où nous habitions rue du Ruisseau dans le 18e à Paris. Ava finissait de prendre son petit déjeuner, Rachel était posée contre le chambranle de la fenêtre, je devinais son regard courant sur les toits qui vallonnaient devant elle. Je me rasais dans la cuisine. Rachel a crié quand au même instant, je me coupais sérieusement la joue. Ava a renversé le contenu de son bol. J’avais toujours su qu’ils viendraient un jour. J’attendais des Allemands, ce sont des miliciens qui sont arrivés. Ava s’est précipitée derrière sa mère, partagée entre l’envie, la méfiance et le désir de leur plaire. Elle est comme ça, ma petite Ava, toujours à chercher l’approbation et le sourire. Rachel s’est accroupie lentement, comme si elle avait répété ce geste des millions de fois, et lui a demandé d’aller chercher son beau gilet. Le gilet avec les mouettes a demandé Ava.

Ils étaient jeunes, à peine pubères. Ils portaient des chemises noires chiffonnées, leurs cravates et leurs fusils servaient de tuteurs sans lesquels, j’en étais certain, ils se seraient effondrés.

Le plus âgé des trois nous a demandé de sortir sans prendre d’affaires. Ils n’ajoutèrent aucun mot… Leur réputation les précédait, la terreur qu’ils suscitaient leur servait de passeport. J’ai posé mon rasoir et pris un des torchons qui pendait au-dessus de la gazinière. Rachel a sursauté… Elle m’a dit : « Oh non mon amour, pas celui-ci ! » La milice venait d’enfoncer l’équilibre de notre vie et elle, elle s’inquiétait de la bonne utilisation de ses torchons.

Nous avons été conduits au 44, rue Le Peletier. Ava et Rachel ont été très vite prises en charge par une femme qui avait de gros seins et une large croupe. On dit souvent que les gros sont plus affables à cause de leur handicap, alors je lui ai souri. Je voulais qu’elle les traite bien, qu’elle les sauve peut-être. Elle a poussé brutalement Ava qui a trébuché, quand elle s’est rétablie, ses yeux étaient noyés de larmes, des larmes lourdes. Elles ont toutes les trois marché dans un couloir flanqué de plusieurs portes en bois. La milicienne a ouvert la dernière du fond, une flaque de lumière leur a emprisonné les pieds. Ava a relevé son pied droit et puis le gauche. Elle faisait la même gymnastique avant de rentrer dans l’eau qu’elle trouvait toujours trop froide. Elle m’a souri, je crois qu’elle avait l’air content. Comment aurait-elle pu savoir qui étaient ces hommes, cette femme et surtout cet endroit ? Je sais que Rachel se retenait de hurler. J’aurais voulu lui crier que je l’aimais, parcourir ces quelques mètres, pour la toucher encore et toujours. J’avais tellement peur de ne plus jamais les revoir. La peur et la lâcheté me clouaient sur place. M’auraient-ils tiré une balle dans le dos, vidé un chargeur de mitraillette qui m’aurait dessiné une ligne en pointillés entre les omoplates, si je les avais rejointes pour les serrer dans mes bras ? Pourquoi je n’ai pas pris ce risque, alors que je savais intuitivement que notre vie venait d’exploser ? J’aurais au moins gagné un dernier baiser de ma femme, un câlin contre le cou chaud de ma fille, là où elle aimait tant que je l’embrasse, parce qu’elle disait que ma moustache la chatouillait. Ava m’a montré une de ses dents du haut et j’ai compris qu’elle branlait. Une grande partie de sa mâchoire avait déjà fait la fortune de plusieurs souris.

La porte s’est refermée sur elles, je l’ai entendue cogner jusque dans mon cœur.

J’ai été conduit dans une pièce presque vide, il n’y avait qu’un vieux bureau, une chaise avec des montants en ferraille sur laquelle était avachi un gros homme drapé dans son uniforme de milicien. Je me rappelle que la fenêtre était entrebâillée peut-être à cause du léger appel d’air que mon entrée avait provoqué. Au mur, juste au-dessus de la tête de l’obèse, la photo du « noble vieillard » dans son cadre doré semblait répondre à l’affiche de la milice qui lui faisait directement face : un gamma sur fond noir écrasant une faucille et un marteau et sa devise : Contre le communisme, la milice Française.

Juste devant le sous-main éculé sur lequel reposaient ses mains boudinées, un nom avait été gravé sur un support de bois. L’aurais-je retenu s’il ne m’avait pas surpris ? Je ne crois pas ! Je l’ai remarqué à cause de l’homonymie qui m’a un court instant ébranlé. Le mandarin qui avait supervisé mes études s’appelait, lui aussi, Charles Courson. Ce nom, je le sais, sans que j’en aie eu conscience, s’est caché dans un repli insondable de ma mémoire. En se terrant, il a laissé son empreinte partout où il s’est cogné. J’ai pensé à ce nom tous les jours de ma vie et à chaque fois immanquablement il m’a reconnecté à ces heures au cours desquelles ma vie a chaviré. Charles Courson. Il s’est levé subitement et s’est comme mis sous la protection du vieil étoilé. Je me rappelle mot pour mot l’intégralité de notre « conversation ». Il voulait savoir si j’étais juif.

— Euh… oui pourquoi ?

— Quel est votre nom ?

— Isaac Bergman.

— Nationalité ?

— Française !

— Vous êtes marié et vous avez un enfant ?

— Vous le savez, alors pourquoi me poser une telle question ?

Il est sorti en souriant, il lui manquait plusieurs dents, celles qui avaient survécu, étaient pourries. J’étais terrorisé et à la fois encore convaincu qu’ils allaient s’apercevoir de leur erreur.

Quand il est à nouveau entré dans la pièce, il riait. Je crois qu’il avait gagné en stature. J’ai voulu parler… me plaindre… hausser le ton, comme le font les hommes dans les livres quand ils sont confrontés à l’horreur. Il m’a juste demandé si j’aimais les voyages en train et le climat polonais ?

Et puis j’ai entendu les cris. Je connais trop les hommes pour les avoir auscultés et ne pas reconnaître des cris d’épouvante. J’ai toujours pensé que n’importe quel acte barbare abolissait fatalement l’humanité.

J’ai demandé où étaient ma femme et ma fille. Il a ri à nouveau. Il m’a dit : « Au cas où tu ne l’aurais pas compris, dans ce bureau, celui qui pose les questions c’est moi et celui qui répond c’est toi ? »

J’ai vu la haine ravager son visage. « Tu n’as rien à exiger ! T’as compris youpin ? Alors, tu te calmes avant que je t’explose ta sale gueule de métèque ». Je lui ai crânement marmonné qu’il n’avait pas le droit. Il a porté un regard empreint d’amour à Pétain qui trônait derrière lui sur le mur et il m’a dit : « Si ducon, j’ai tous les droits ! Tous les droits légaux de te péter la gueule et ce avec l’approbation de notre vénéré maréchal… Dis-moi sale youd, vous naissez cons ou vous le faites exprès ? » Il m’a alors giflé avec une telle violence que j’ai cru que ma tête allait tournoyer sur son axe. Une gifle plutôt qu’un coup de poing. Je ne méritais même pas un coup d’homme…

Et puis un autre est arrivé, les cheveux gominés ; je me rappelle mon impression d’avoir en face de moi l’incarnation de la perversité, la personnification du pouvoir totalitaire. Le gros s’est mis au garde-à-vous. Il a alors changé de voix comme de posture, s’est redressé, a rentré le ventre et il a susurré quelque chose que je n’ai pas compris. L’homme aux cheveux plaqués s’est mis en face de moi, je pouvais sentir son haleine, un mélange de sucre et d’ail. Ses yeux étaient olivâtres. Il m’a dit : « Vous savez que les sphincters sont les premiers à capituler ? La merde et la pisse sont les premières odeurs de l’homme. Je déteste participer aux séances de torture, mais j’aime y assister. Je suis devenu un puriste, vous ne devinerez jamais ce que je préfère ? »

Je n’ai pas répondu, il ne l’attendait pas. Il a continué. « Ce que je préfère c’est la baignoire, elle me rappelle les baptêmes, vous savez ces manifestations où un gentil curé dépose quelques gouttes d’eau bénite sur le front d’un minuscule mioche souvent geignard et vilain. J’aime ces immersions en cascades, ce que j’adore c’est l’onction des communistes… Je te baptise, sale enculé de bolchevique, au nom de notre vénéré maréchal. Ils n’aiment pas ça les cocos, ça les brûle, on dirait des démons démasqués. J’aime pas le courant, il laisse dans l’air une odeur de viande brûlée incommodante. J’affectionne particulièrement les nerfs de bœuf ! Vous savez que les Allemands les ont améliorés en les parant de pointes acérées qui décrochent des lambeaux de chair ; on dirait un labourage dans une terre riche en ? … En quoi déjà ? C’est quoi ce minéral qui donne cette couleur à la terre ? Vous l’ignorez ? Je suis un peu surpris ? C’est amusant de guetter le moment où la vie s’éteint dans le regard, c’est comme souffler une bougie. Ah et puis il y a le supplice du frigo, vous vous transformez en chrysalide et comment oublier le supplice de la couronne, c’est moi qui l’ai baptisé comme ça, vous savez ces cercles de métal que l’on façonne sur des petites têtes qui éclatent comme des noix… C’est à ce point fascinant que c’en est fatigant ! L’inconvénient avec les cris, c’est qu’à force ils se ressemblent tous. C’est vrai ! L’assortiment humain est pauvre, la seule chose sur laquelle nous avons une incidence c’est le volume… Mais on se lasse vite ! Imaginez-vous assister à votre pièce de théâtre préférée, inlassablement interprétée par les mêmes acteurs ! »

Le gros semblait en extase. L’autre arpentait la pièce comme un professeur devant un auditoire. Je le trouvais efféminé peut-être à cause de ses mouvements de poignets qu’il cassait quand il marchait. Pourquoi je n’arrive toujours pas à oublier ce que ce jour-là, nous nous sommes dits ? :

— Vous savez que vous nous avez donné du fil à retordre ? Nous avons retourné chaque pierre de cette foutue ville pour vous trouver. Dites-moi pourquoi je vous méprise ? C’est dommage de vous mépriser alors que je ne vous connais même pas ! Y a bien la mort de Jésus ? Pourquoi L’avez-vous tué ? Je me demande souvent ce que j’aurais fait à la place de Ponce Pilate ? Parfois il m’arrive de douter ! Le monde aurait-il été différent si vous n’aviez pas attenté à la vie du fils de Dieu ?… Mais laissons tout cela aux théoriciens de la foi… Asseyez-vous par terre je vous prie.

J’ai d’abord refusé, le défiant du regard, je me sentais minable, alors j’ai obéi. Il a paru amusé.

— Vous pensiez Monsieur le juif que votre petite entorse à mon autorité allait constituer une preuve de votre virilité ?

— Qu’est-ce que vous attendez de moi ?

L’obèse aux dents jaunes ricanait en hochant la tête. C’est quand j’ai senti les larmes couler le long de mes joues que je me suis rendu compte que je pleurais. J’ai regardé mes mains resserrées prêtes à frapper, prêtes à me frapper.

— D’un juif ? Que puis-je attendre d’un juif ! Rien ! Si ? Quelque chose ? Qu’auriez-vous à m’offrir monsieur le juif ?… Vous croyez que vous êtes intelligent monsieur le juif ? Pensez-vous que nous avons raison de vouloir éradiquer votre race ? Donnez-moi une raison de ne pas chercher à vous tuer tous !

La porte s’est soudainement ouverte, un adolescent est entré puis s’est mis au garde à vous.

— Excusez-moi de vous interrompre, Monsieur, mais on vous attend dans le bureau du directeur, on m’a dit aussi de vous dire que c’était urgent…

Avant de sortir il m’a touché le menton avec son index. Je jurerais qu’il m’a souri.

5

— Votre père a connu les atrocités de la milice ! Qu’est-ce que je peux y faire ? En quoi tout cela me concerne-t-il ? Même si je comprends votre douleur… Vous savez, des milliers de français à cette époque sont morts à cause de ces gens…

Elle a chipoté son assiette. Elle n’avait pratiquement rien mangé.

— Je n’avais jamais mangé de daurade ! Je mange rarement du poisson à cause d’une arête qui un jour s’est plantée dans ma luette. Papa n’était pas là, la personne qui me gardait m’avait bourrée de mie de pain et fait boire un litre de lait… Quand il est enfin rentré, il me l’a retirée à l’aide d’une longue pince comme si c’était la chose la plus banale du monde.

— Vous voulez un café Ava ?

— Oui, je veux bien.

Je l’ai laissée dans la salle, un rayon de soleil la nimbait. J’allumai un des feux de la gazinière avec un briquet et une odeur de cochon grillé satura l’atmosphère, mieux qu’une épilation. La bouilloire au culot noirâtre se para de roux. Je versai dans deux tasses en porcelaine une cuillérée de café soluble et disposai sur une assiette de la même série quelques biscuits. Quand je revins poser le plateau sur la petite table du salon, Ava contemplait la mer. Je sentais, à ses épaules remontées, la tension qui l’habitait.

— Je débarrasserai après, venez vous asseoir par ici. Vous comptez rester longtemps dans la région ?

— Je ne sais pas.

— Alors ce soir vous vous installerez ici. J’ai plus de chambres qu’il n’en faut et chacune a sa salle de bains particulière.

— Avec plaisir.

Aucune fausse tentative de se soustraire par politesse, elle s’affirmait là où tant d’autres ne faisaient que se dérober par lâcheté. Elle se réenfonça dans le fauteuil dont la télé avait vanté les qualités de confort et but son café sans sucre. Elle me plaisait de plus en plus.

C’est tout près de Ham que Mischa s’est endormi, une petite ville nichée aux confins de la Somme au bord de l’Aisne. Louis Napoléon Bonaparte y fut incarcéré, papa était venu s’échouer là où quelques décennies auparavant un empereur s’était évadé déguisé en maçon, afin de régner sur les Français qui doutaient déjà du bien-fondé de la république.

— Enfin, ça c’est pour l’anecdote ! me sentis-je obligée de préciser.

Sa jument broutait à côté de lui. Des enfants qui ont d’abord cru qu’il était mort sont allés prévenir maman qui, de notoriété municipale, était la seule à s’agenouiller au chevet des sans grades qui échouaient aux frontières de la ville. Si un système de castes avait gouverné la localité, maman aurait été l’égérie des intouchables que l’on envoie ramasser les morts et les poubelles. Elle disait qu’après avoir dormi tout son soûl, mon père délirait dans une langue qu’elle ne comprenait pas et qu’il transpirait une tragédie à l’odeur âcre qui, si elle n’y prenait pas garde, finirait par l’étouffer. Elle eut cette conscience animale que tant que cette dernière n’aurait pas ruisselé au-delà, il resterait enfermé dans un drame sur le nom duquel elle se posait mille questions.

Maman a dit qu’elle avait immédiatement compris que c’était l’homme que la vie lui avait destiné. Elle était persuadée que chaque homme, chaque femme sur cette terre étaient implicitement liés à une autre personne et qu’il suffisait d’attendre. La société de Ham l’avait reléguée en dehors de la ville dans une maison en torchis à cause de ses pouvoirs de divination. Un don qu’elle se transmettait selon elle de mère en fille. Il semblerait que je n’en fus pas digne. Je me suis acheté des boules de cristal, des figures de tarots, je n’y ai jamais rien décelé à part mon image inversée et des figures allégoriques plutôt déplaisantes.

Côtoyer la magie avait marginalisé ma mère alors que toute sa vie a démenti cette pseudo misanthropie qui lui collait à la peau. On la supposait différente quand son seul désir était de faire partie de la société des hommes. Elle ne monnayait jamais ses interventions. Un don de Dieu, disait-elle, ne se vend pas, il se partage.

Maman, c’était autre chose que ce monstre de foire que les gens venaient consulter au crépuscule.

Elle a apprivoisé papa pendant des mois, l’a nourri, bercé, bordé. Elle lui a patiemment appris des rudiments de français. Elle disait qu’elle aimait tant entendre le baryton de sa voix de slave ânonner des mots qu’elle avait plaisir à trier. Elle en faisait un homme et sa croissance était spectaculaire.

Son isolement s’accrut, il était proportionnel aux progrès de mon père.

Mischa a raconté à maman son drame, là-bas en Ukraine. Sa révélation a décuplé son amour et Faustine comprit qu’une vie entière ne suffirait pas à combler les brèches qu’avaient ouvertes le meurtre et la solitude.

Maman a léché les plaies de celui qui allait devenir Papa sans jamais se plaindre. Je me suis épanouie dans l’amour le plus pur et le plus absolu et le dénuement le plus extrême.

Papa a repris son métier de bûcheron, sa pratique du Français et son inadaptation provisoire en faisaient une proie corvéable à merci que quelques propriétaires se disputèrent âprement.

Il revenait de l’enfer et l’amour que ma mère avait inséminé, rejetant toutes les boutures anémiées que la reconnaissance passive avait fait naître, l’avait galvanisé.

Ils étaient pauvres, cultivaient ce dont ils avaient besoin et se passaient du reste. Maman disait souvent que l’on pouvait trouver plus pauvres qu’eux dans les cimetières. C’était le dernier endroit où s’effaçaient les différences même si parfois à la surface, des excroissances marbrées de l’ego voulaient jusque dans la mort célébrer les dissimilitudes.

Papa m’a appris à parler aux arbres.

— Moi, j’aurais juste aimé qu’il me dise la vérité… déclara Ava.

Tout à coup j’eus peur de cette femme. Ses yeux passaient du gris au bleu profond des océans, sur sa peau de plus en plus pâle, ils étincelaient comme une balise de détresse.

— Vous allez bien ?

— Je ne sais pas ! Mais cela n’a aucune importance.

J’ai d’abord appris à les reconnaître : les tilleuls, les bouleaux, les hêtres, les pins. Je devais poser ma joue sur leur écorce. Il me demandait alors : « Tu comprends ? Ferme les yeux ! ». Il m’arrivait de voir des étoiles parce que je les fermais trop fort. Parfois j’avais l’impression qu’un échange de sève s’opérait un peu à l’instar de ces pactes enfantins où l’amitié ne pouvait être scellée que par un échange de sang qui piquait le bout des doigts. Ma mère venait-elle se ravitailler à ces sortes de pompes féeriques ?

J’ai appris les traces comme les Indiens, les chants des oiseaux, le bruissement des feuilles, le langage des bois et ces silences inattendus quand tout se figeait dans l’imminence d’un bouleversement suspendu. C’était comme si je détenais les clefs d’une Tour de Babel primitive. Il me demandait de toucher la vie. Je lissais les feuilles, fouillait la terre. Parfois on s’allongeait à plat ventre et à nouveau il me demandait si j’entendais la terre respirer. Il me tenait la main et disait en la regardant qu’elle était comme un joyau qu’il protégerait dans la carapace des siennes, comme le font les huîtres bosselées au cœur desquelles naît une perle.

Je suis née un soir d’automne, en 1923, dans le lit de mes parents. Maman avait refusé toutes les aides que papa s’apprêtait à aller chercher, voulant que cette naissance soit un cadeau qu’ils se partagent. Papa a préféré attendre dehors, sous la pluie, collé contre sa jument et quand j’ai fini par me décider à sortir, que j’ai poussé un hurlement, il est arrivé -a dit maman- avec des gouttes de pluie qui décoraient sa barbe comme des boules dans un sapin. Papa ne parvenait pas à s’arrêter de pleurer, lui un homme si fort que certains enfants considéraient toujours comme une espèce de croquemitaine exotique.

Cette nouvelle filiation le ramenait des années en arrière en ouvrant des béances sur un malheur encore brûlant.

6

— C’est la plus belle chambre ! Vous avez un balcon qui donne directement sur la mer… Autrefois c’était la mienne. J’ai toujours aimé me réveiller les yeux dans le gris… Le gris de la mer, le gris du ciel… Je vous ai mis des serviettes propres dans la salle de bains. Qu’est-ce que vous prenez au petitdéjeuner ?

— Du café, du thé, ça m’est égal ! Blandine ?

— J’ai oublié quelque chose ?

Elle s’est avancée et a regardé au-dessus de mon épaule l’étendue brumeuse que je contemplais avec fascination. Il m’arrive de me dire que ce qui me manquera le plus dans la mort, ce sera la mer.

— Pourquoi ? m’a-t-elle susurré à l’oreille.

Pourquoi je réponds à tes questions ? Pourquoi je déroule le fil de ma vie à une parfaite inconnue ? Pourquoi je te loge au cœur de ma maison ? Je crois que pour la première fois de ma longue vie, je n’ai pas de réponse appropriée. Mille fois, j’ai tenté de l’écrire cette histoire, mille fois j’y ai renoncé, car la consigner lui donnerait une réalité, l’attesterait. Alors, je crois qu’il me faut la raconter. À toi, pourquoi pas ? Si je te disais que, souvent, je rêve d’être épluchée comme une banane parce que je sais que sous la peau tannée se cache un cœur un peu écœurant, peut-être, mais tellement tendre. Si je te disais que je ne crois en rien. Mais qu’à cet instant précis, j’ai envie de croire que tu n’es pas là par hasard. Je me sens si fatiguée. J’ai 85 ans et je n’en peux plus.

— Vous voulez savoir pourquoi je vous fais confiance ? C’est ça ?

— En quelque sorte ! murmura Ava.

— Je suis restée pendant 30 ans auprès d’un homme, un homme bon, un homme atteint de logorrhée aiguë, un homme fidèle même à sa médiocrité, un homme à qui j’ai refusé mon annulaire autour duquel il voulait enfoncer une bague autour de laquelle flottait encore le prix, accroché à une fine bandelette rouge. « Pourquoi veux-tu te marier avec moi ? » lui ai-je demandé. Je crois que s’il m’avait étonné, je l’aurais peut-être épousé. L’on se marie souvent pour de mauvaises raisons ! Il s’appelait Pierre. Nous avons coexisté pendant quatre décennies, lui dans le respect presque pathologique des conventions et moi dans la contemplation masochiste du désastre de notre vie. Plus il vieillissait, plus il voulait régulariser notre situation. C’était devenu quasiment obsessionnel. Il pensait que la formalisation de notre couple atténuerait à posteriori les effets amoraux de notre concubinage notoire. Craignait-il qu’avec sa disparition, j’en subisse inéluctablement les affres ? Voulait-il être en règle avec ses démons ?