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Les errances d'une vie bouillonnante animée par la volonté inflexible d'existerD'abord enfant abandonnée, puis femme complexe et passionnée, Garance se livre, se raconte à une poupée de chiffons fanée, tout au long de ce roman construit comme une confession intime, brutale, libre, impudique et tellement humaine, à l'image de son héroïne.Artiste peintre maudite, adulée, ou les deux à la fois... elle ne cessera jamais de lutter pour donner un sens à sa vie, à sa naissance, à ses souffrances, à ses colères. Et si la vie de Garance ne se résumait qu'à cette question essentielle : avons-nous réellement le choix de notre destin, ou sommes-nous les jouets d'un marionnettiste qui s'amuse, à notre insu, à tirer les ficelles de nos vies écrites à l'avance ? Est-il toujours trop tôt ou trop tard pour aimer, être heureux, pour vivre tout simplement ?Où cette quête de sens, de vérité, d'absolu, d'amour conduira-t-elle Garance ?Un roman à la mise en scène rythmée !EXTRAITLa sage-femme connaît-elle plus la vie parce qu’elle préside à sa naissance ?Est-ce qu’une femme est obligatoirement une mère parce qu’elle a pardonné à l’enfant qui l’aura déformée, voire déchirée ?Est-ce que le bébé, encore sanguinolent, sait de façon intuitive que le sein vers lequel il est attiré est celui de sa mère, et, qu’en le tétant il déclenche les prémisses d’une névrose qui le torturera toute sa vie ?À PROPOS DE L’AUTEURNé à Paris, Patrick Lunant y suit des études classiques. Il pratique la danse très jeune, du classique au jazz, adepte du « Tap Dancing », qu’il enseignera d’ailleurs quelques années. C’est à New York qu’il perfectionnera sa technique. Tour à tour professeur de danse, initiateur de ski, directeur de croisière, il apprend l’art de raconter des histoires. Fasciné par la littérature, depuis ses plus jeunes années, il passe cependant une grande partie de sa carrière à travailler pour le spectacle vivant. En 2012, il écrit et met en scène « Sur mesure » un spectacle de magie à la Rochelle. En 2014, il écrit et met en scène « Les Os verts » à Lyon. Il vit désormais dans le sud de la France et est aussi l’auteur de Les anges ne sont pas faits pour la vie, Les orangers du Palatin et Léo (théâtre).
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Seitenzahl: 428
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À Laurence Crombêke et Samadar Markowicz Avec toute ma tendresse
Patrick Lunant
Un croque-mort m’a dit que l’on ne savait pas comprendre la vie tant qu’on n’avait pas vu la mort descendre dans la terre !
La sage-femme connaît-elle plus la vie parce qu’elle préside à sa naissance ?
Est-ce qu’une femme est obligatoirement une mère parce qu’elle a pardonné à l’enfant qui l’aura déformée, voire déchirée ?
Est-ce que le bébé, encore sanguinolent, sait de façon intuitive que le sein vers lequel il est attiré est celui de sa mère, et, qu’en le tétant il déclenche les prémisses d’une névrose qui le torturera toute sa vie ?
Depuis qu’elle est morte, je n’arrête pas de me poser de drôles de questions.
J’aurais pu ne rien faire, la laisser se débattre avec sa dépouille. J’aurais pu, j’aurais pu… Dieu sait ou pas, que j’aurais pu !… Et finalement, j’ai agi comme tout le monde attendait que je le fasse, sous le manteau de la convention – pour la circonstance – un caban en cuir noir, une paire de bas noir, une écharpe noire et des chaussures à talons plats gris anthracite. Je n’avais pas oublié les gants, ni les lunettes. Dessous je portais une robe moulante, rouge pompier, une sorte de fourreau qui embellit mes seins et magnifie ma taille, affirment les hommes qui daignent encore me regarder. Je ne voulais pas que le deuil m’engloutisse tout à fait. Le rouge pour la couleur du démon.
Je n’étais jamais encore entrée chez un entrepreneur des Pompes Funèbres. Cela ressemble plus à un cabinet d’assurance. Je ne sais pas si je m’attendais à quelque chose de particulier ? Peut-être une sorte de caverne avec, enchâssés dans les murs, des alignements de crânes ? Une odeur de soufre vaporisée par intermittence et émergeant, des pointes d’eucalyptus ? Un type élancé, coulé dans un costume gris, lustré aux épaulettes s’est avancé vers moi, dans un souffle. Un long visage sans menton, un sourire travaillé qui découvrait une rangée de facettes un peu terne, le cheveu fin et blond foncé.
— Bonjour Madame ! Puis-je vous renseigner ?
J’ai eu envie d’ironiser, de dire un truc irrationnel du genre : « Votre jambon est-il au torchon ? Si oui, donnez-moi un talon ! » ressortir en gloussant comme une gamine et lui montrer les miens… J’ai remarqué sa bague au petit doigt de sa main gauche. J’ai connu quelqu’un qui portait pratiquement la même. Une pierre d’onyx montée sur or jaune.
— J’ai besoin d’une incinération !
— Vous ne voulez pas attendre d’être morte ? m’a-t-il dit sans rire.
J’ai haussé les épaules pour éviter de lui répondre.
— Je plaisantais ! Bon … Si vous voulez bien prendre place, je vais vous parler de ce que notre maison peut vous proposer.
Il a souri. Toutes ses dents n’étaient pas facettées.
Sur le mur, derrière son bureau, s’étageaient des plaques de marbre : « À mon époux adoré » … « Je t’aime et t’aimerai toujours ma chérie ». Il a surpris mon regard.
— Vous pensez à une phrase en particulier ?
— Je vous demande pardon ?
— Une phrase pour « le » ou « la » défunte ?
— Non pas vraiment. Je me demandais ce qui pouvait inciter les gens à s’offrir ces « machins-là » ?
— Vous voulez mon avis personnel ?
J’ai eu envie de taper sur un machin qui aurait fait office de buzzer et gueuler « Pléonasme » ! N’était-il pas, lui-même, redondant dans cette atmosphère si compassée. J’ai cillé.
— C’est-à-dire ?
— Ça en déculpabilise un certain nombre, si vous voyez ce que je veux dire. Ils pensent qu’avec une gentille phrase, ciselée dans le marbre, ils vont pouvoir effacer leurs mauvaises pensées, voire leurs mauvaises actions, si vous voyez ce que je veux dire !
J’ai re-cillé.
— Cela dit ! Si vous aimez les nouvelles technologies, nous proposons de nouveaux modèles à cristaux liquides qui marchent sur piles, des piles au lithium, dont la particularité est de faire défiler un texte … Particularité, il s’entend, du modèle à cristaux liquides et non pas des batteries dont l’anode est…
— … J’avais compris, je vous remercie !
— C’est très tendance en ce moment. Que voulez-vous, nous essayons de coller, nous aussi, et je cite : « aux évolutions sociétales ». Si je vous disais qu’on nous oblige à suivre des stages de marketing…
— … Dites-le-moi ?
— Euh… En tous les cas, sachez que je peux vous faire une bonne remise…
— … Non, juste une crémation, je vous prie !
— Un café et l’addition ?
— Pardon ?
— Je plaisantais, je vous prie de bien vouloir m’excuser… Donc… Une crémation… Vous avez conscience que c’est quelque chose de définitif.
— Comme la mort ! Non ?
— Nous avons des promos sur des cercueils, si d’aventure, vous étiez tentée par autre chose que la crémation qui est, je ne vais pas vous le cacher – car j’ai l’impression qu’on ne vous la fait pas à vous – aussi chère qu’une inhumation traditionnelle…
— Vous recyclez des vieilles bières ?
— Que nenni ! Que nenni ! Ce sont d’anciens modèles et l’époque est au déstockage, nous sommes sommés de faire dans le flux tendu…
— Par qui ?
— Par nos commanditaires chinois ! Eh oui, même la mort se négocie à Shanghai ! … Mais tout ça est à prendre avec des baguettes ! … Oh un peu d’humour ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas madame, euh… ?
— Quand c’est drôle, oui !
— Bien…
Nous avons comparé les urnes. J’ai pris l’option la moins chère, avec une urne toute simple, en alliage léger. Je n’avais aucune idée de ce que j’allais en faire une fois remplie.
— Qu’est-ce qu’on en fait généralement, une fois… pleine ? j’ai demandé.
— Vous avez le choix, certains la gardent sur un meuble, d’autres la répandent dans des endroits aimés des défunts, une plage exotique, un point de vue en montagne ou bien encore plus singulier, le jardin des grands-parents ; plusieurs la déversent dans un endroit réservé dans les cimetières et vous avez aussi la possibilité de la mettre au Columbarium… La semaine dernière, vous allez pouffer… Une femme à qui j’expliquais ce que je suis en train de vous dire, m’a demandé quel était le rapport avec les colombes. J’ai eu un mal fou à ne pas rire…
— Je ne comprends pas !
— Colombarium / Colombes… Même préfixe ?
Je le crucifiais de mon regard de glace, ce que je trouvais tout à fait de circonstances dans sa boutique. Sa vanne était nulle, sa fantaisie de croque-mort était mortelle et qu’il me prenne pour une demeurée incapable d’ironie m’insupportait. Je balayais sa tentative lamentable d’humour par un retroussement de canines qu’il prît néanmoins pour un acquiescement zygomatique.
— Vous pouvez vous occuper de l’épandage ?
— Non, je regrette ! Nous pensons – quand je dis nous, j’entends la profession – que c’est une démarche totalement personnelle qui, je cite le manuel, « balise l’entrée dans le deuil ! ». Si vous voyez ce que je veux dire.
— Je vois !… Je vois très bien, merci.
— Je peux me permettre de vous donner un conseil ?
— Si je vous réponds que je ne le permets pas ?… Moi aussi, je plaisante… Allez-y, je vous écoute.
— Épandez ses cendres tout de suite ! Toutes nos études montrent que le faire plus tard est très douloureux et ravive d’une manière insoupçonnée le deuil. Si vous voyez ce…
… Je me suis levée. Je n’ai jamais été patiente. Ses yeux étaient de cette couleur qui oscille toujours entre le marron et le noir, une couleur dont on ne se souvient jamais. Une ligne de poils de barbe oubliés par le rasoir ombrait la base de ses narines.
« Si vous voyez ce que je veux dire » et ses préposés l’ont passée à la flamme et je l’ai récupérée après un atermoiement un peu long dans une salle d’attente bondée : « Le salon de thé de l’Univers Funéraire ». La mort n’a pas de période creuse, elle emplit les agences qui l’administrent comme j’imagine les maternités le font avec la vie qui prend la relève.
Je pensais aux cadavres qui attendaient leur tour, à la queue leu leu, et aux nouveau-nés dans l’attente de la sortie du tunnel. Les naissances se superposaient-elles aux morts comme dans un ballet parfaitement réglé qui aurait pour titre : « de la bonne gestion des stocks ? ». Est-ce qu’un superintendant veillait à la bonne marche de la chaîne de la vie ? Dieu ? Une autorité cosmologique planquée derrière sa console en géostation dans la constellation des gémeaux ?
J’ai lu pour tromper mon attente, un Science et vie, un article très intéressant sur la pousse des cheveux et leur cycle de vie. Les hommes les perdent parce qu’ils produisent trop d’hormones mâles (alopécie androgénique), comme si la nature dans une sorte de facétie voulait les punir de leur surdose de masculinité en les enlaidissant, en les dépossédant de cet attribut qu’ils passent des heures à domestiquer et qui, quand ils le perdent, les rend si fragiles.
Les femmes, mentionnait l’article, ne sont pas épargnées par l’alopécie mais pour des raisons différentes qui semblent moins liées à une sorte de surproduction d’androgènes mais plutôt à des facteurs de stress ou de maladies dermatologiques. Le cheveu est rare mais pas complètement absent.
Un couple est entré, lui était complètement fermé, elle, était accablée. Si une sorte de dignité instinctive ne l’avait pas soutenue, je crois qu’elle se serait traînée sur les genoux. J’ai eu envie de leur demander qui ils avaient perdu ? Mais ce sont des choses que l’on ne demande pas. Les problèmes de diarrhée sont abordables, l’herpès est accessible, de même que les cancers, mais la mort reste un des grands mystères de l’humanité. Les éplorés de la salle d’attente ont incliné la tête à leur entrée comme s’ils étaient tous membres de la même secte et qu’en cet instant silencieux mais respectueux, ils communiaient dans un esprit de compréhension mutique. Comme si dans ce léger basculement, il y avait toutes les condoléances du monde. Je me sentais totalement importune, seul mon costume faisait illusion. S’ils avaient su que sous mon habit de deuil, je portais la couleur de Satan ?
Je leur ai proposé mon « Sciences et Vie » qu’ils ont refusé en reniflant. Tous étaient concentrés sur leur peine qu’ils semblaient veiller jalousement. Quelques couples, les doigts entrelacés, semblaient partager un chagrin qu’ils avaient mis dans la communauté ? Je me demandais ce qu’ils ressentaient ? Avaient-ils perdu leur enfant ? N’est-ce pas selon les codes occidentaux, la plus grande douleur, la souffrance absolue devant laquelle toutes les autres s’inclinent ? Je dois être monstrueuse ou orientale, car je ne comprends pas qui a pu, et en vertu de quels critères objectifs, établir une telle échelle de la souffrance ?
Une mère du Darfour éprouve-t-elle les mêmes affres devant la dépouille de son enfant emporté par la malnutrition ? N’était-elle pas délivrée plutôt ? Soulagée de la fin de ses souffrances ? L’affliction ultime n’est-elle contenue que dans la maternité amputée, que dans la disparition de sa raison d’être ? J’ai connu des gens annihilés par la perte de leur chien, d’autres soulagés de la mort d’un parent encombrant qui n’en finissait pas de mourir.
La mère sacralisée quand elle est un ventre fécond mais que l’on n’hésitera pas à lapider si elle a le malheur de croiser le regard d’un autre homme ou que l’on défigurera sans aucun remords si un coin de son hijab dévoile une partie de sa gorge.
Je me suis replongée dans le Science et Vie pour aborder les problèmes de l’eau sur notre planète. C’est après le reportage sur l’Islande et ses geysers que j’ai été conviée dans une annexe tendue de violine. Monsieur Costume gris souris m’a apporté mon urne. C’était donc tout ce qui restait d’une vie ? J’ai eu peur que ce soit encore chaud. Je lui ai fait un chèque du solde, il m’a remerciée d’avoir fait appel à ses compétences et j’ai mis le vase funéraire dans le grand sac que j’avais acheté pour l’occasion. La mort ne pèse pas grand-chose, elle est juste un peu encombrante pour un sac féminin. J’ai salué mes voisins éplorés en quittant la salle des mortifications avec le même hochement de tête. J’avais pensé qu’il était à double sens. Seuls les derniers arrivés m’ont répondu, les autres se sont abstenus de m’adouber. Je n’avais pas les stigmates de l’affligée, mes yeux maquillés n’avaient pas coulé. J’avais lu une revue scientifique au lieu de me concentrer sur ma douleur et je n’avais à aucun moment fait refluer dans mes narines une coulée de souffrance.
J’aurais pu la mettre dans le coffre de la voiture, je l’ai placée sur le siège avant, coincée par la ceinture que j’avais entortillée. À la place du mort. J’ai été obligée de m’arrêter dans une station-service, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai éprouvé l’envie de l’emmener avec moi. Une femme de ménage qui sortait des toilettes pour hommes en poussant un chariot débordant de produits désinfectants, s’est signée en reconnaissant le vase funéraire. Elle m’a dit que de loin, elle avait eu l’impression que ça fumait encore ! Ce n’était que mon café.
J’ai parqué ma voiture dans le garage de mon immeuble, puis j’ai pris l’ascenseur en espérant secrètement qu’aucune des personnes avec lesquelles je partage les frais de copropriété n’ait la même idée. Je redoutais d’avoir à expliquer que je transportais de la mort en poudre. Les gens sont si curieux ! Et je sais si mal dissimuler l’inattendu, que je me sentirais obligée de me justifier.
J’habite au dernier étage d’un immeuble qui n’en compte que cinq. J’ai choisi l’appartement avec la terrasse, sur plan, c’était joliment dessiné. Je fais pousser des arbres dans des grands pots de terre cuite et je tonds tout l’été ma mini-pelouse avec une micro tondeuse que j’ai trouvée à Singapour. Chez moi, il n’y a rien, juste l’essentiel : une table, quelques chaises, un futon et des parements de bois qui cataplasment mes murs à mi-hauteur et une sorte de vieux vaisselier dont le bois est percé d’une multitude de trous de bêtes ; je les nourris de temps en temps avec de la cire d’abeille, j’imagine qu’elles vivent là, à l’abri, je suis même contente qu’elles aient choisi mon vieux meuble. Il m’arrive même de leur parler quand je rentre, pas systématiquement, mais souvent néanmoins. « Salut les filles, alors ça creuse ? »
Je me suis déchaussée et j’ai dénoué mon foulard, hésité entre le Te Deum de Bruckner et un extrait du dernier album de Dany Brillant, reçu dans ma boîte aux lettres coincé entre le catalogue Lidl et le journal de la ville. J’ai opté finalement pour le Cantique, à cause du contexte.
J’ai laissé tomber le sac, la mort a vacillé et puis je suis allée ouvrir une bouteille de vin et le vieux meuble, comme on ouvre une malle dans laquelle on espère toujours découvrir des secrets, et j’ai pris Bécassine dans mes bras.
Mon téléphone portable a sonné dans ma besace. J’ai cru, l’espace d’un instant, qu’elle m’appelait en direct de l’au-delà ! J’ai ri pour contrecarrer ma peur, ma peur irrationnelle.
— Allô ?
C’était François ! Je ne reconnais jamais sa voix. On dirait qu’il en a plusieurs ou bien est-ce moi qui ne suis pas suffisamment attentive ! Lui dit qu’il reconnaît mes silences.
— Oui François ?
— …
— Elle est là, avec moi !
— …
— Je ne sais pas encore.
J’ai raccroché le téléphone et me suis assise sur un des fauteuils qui forment un U autour d’une table de verre. J’aime ramasser mes pieds sous mes fesses. J’ai posé mon verre sur un disque de plastique qui fait partie d’une collection : Les douze merveilles du monde, en l’occurrence : le mausolée d’Halicarnasse. J’ai installé Bécassine sur mes genoux.
T’es de plus en plus crado, ma vieille ! Écoute, il faut que je te parle. T’as le temps là, parce que ça risque de durer ? Tu me connais, je sais pas faire si je ne digresse pas. Et puis, j’ai des choses à te dire, des choses que je ne t’ai jamais dites, des choses que je n’ai jamais dites à personne.
À dix ans…
Et pourquoi pas ? C’est bien dix ans, c’est un bel âge non ? Pourquoi commencerais-je par le début ? Alors, toi aussi tu vas t’y mettre ? Tu vas me dire ce que je dois faire ? Et comment je dois le faire ? Tu veux retourner dans ton bahut pourri ? C’est ça que tu veux ? Non, parce que si c’est ça que tu veux, tu le dis tout de suite et basta, tu replonges. T’en profiteras pour te désencrasser !
Je vais t’expliquer ma démarche afin que tu comprennes bien. Tu m’écoutes ? Regarde-moi quand je te parle ! Ne fais pas les yeux ronds ! … Voilà ! … Comment t’expliquer ? … Quand, par exemple, je mange un Chocolat Liégeois, j’entame toujours le pot par le fond, je passe sous la crème fouettée, quand je l’ai bien récuré, je creuse dans la crème à petits coups de cuillère que je lèche avec le bout de la langue. Parfois il m’arrive de plonger la cuillère et de tout mélanger, ce sont souvent des moments de dépression … Et puis je crois qu’il doit y avoir d’autres moments où je n’opère aucune stratégie, je mange comme ça vient … Tu comprends ? … Tout ça pour te dire que je piocherai non pas au hasard de mes souvenirs, mais selon une logique qui m’appartient. Et puis quoi ? Tu voudrais que je te dise : Voilà Bécassine, j’ai été super heureuse enfin au début et après un peu moins… ?
Alors, si tu veux bien, on va commencer par le chocolat !
À, dix ans, j’ai débarqué dans une maison de la banlieue de Toulouse.
Oui bien sûr ! C’est de ma vie, dont je vais te parler ! Tu croyais quoi ? Qu’on allait deviser sur ton inconscient ? Qu’on allait parler chiffons ! Tu ne ris pas ? Pourquoi, c’est drôle ? … Et puis, est-ce que tu as le choix ?
À dix ans, j’ai débarqué dans une maison de la banlieue de Toulouse. Une femme assermentée qui sentait l’ail et le bonbon au pin m’avait servi de garde-chiourme. Elle devait me remettre à des gens qui m’attendaient sur leur perron, rangés dans un ordre croissant. On aurait dit le prélude d’une histoire à l’américaine, ne manquaient que le drapeau aux étoiles blanches, les sourires ivoire et un blues chanté par une énorme noire aux cheveux crépus. Un garçon de mon âge et deux adultes : ses parents. La femme avait les cheveux courts qu’elle avait dû teindre elle-même, très peu de poitrine et un nez comme façonné à la hâte avec une arête très aiguisée. Lui était chauve. Il portait une chemise sous un pull sans manches. Quelqu’un, sa femme, j’imagine, s’était repris à plusieurs fois pour marquer les plis de son pantalon. On aurait dit des lignes de chemin de fer luisantes de gel dans une gare de triage. Le garçon était à l’image de son regard, fadasse, fadasse et promis à l’obésité. Je me rappelle sa chemise qui était la copie conforme de celle de son père, seules les rayures de son pull sans manches différaient.
Ma valise a changé de main, le père l’a prise dans la sienne. La maison ressemblait à ses voisines, encastrée dans une cité pavillonnaire pour classe moyenne, elle ouvrait sur un garage en avant-scène. J’ai dû m’essuyer les pieds sur un tapis brosse orné du numéro 13. J’ai eu le droit à une visite en règle, sûrement à cause de la représentante de la fonction publique, une femme toute en longueur comme un maïs qui aurait souffert du manque d’eau.
D’abord la cuisine parfaitement rangée, puis une pièce contiguë dans laquelle ils avaient entassé une salle à manger en faux acajou et un canapé flanqué de deux fauteuils chapeautés de napperons faits main. On aurait dit une salle de musée de province.
On aurait dit ! On aurait dit ! Qu’est-ce que tu veux que je dise d’autre ? Comment veux-tu que j’annonce l’analogie autrement que par un : on aurait dit que ?
Sur tous les murs, l’enfant était représenté dans toutes les poses. Je notais qu’il avait déjà pratiqué l’équitation, le ski et le vélo tout-terrain. À l’étage, sa chambre avec un grand lit, rangée comme une chambre de fille et une autre, celle des parents où je n’ai pas eu le droit de pénétrer. J’ai juste eu le temps de remarquer que sur le lit recouvert d’une couverture matelassée brillante, était assise une poupée, vraisemblablement espagnole, avec en corolle une jupe bordeaux froufroutante. Je lui ai trouvé un air agacé. Ils m’ont dirigée vers une sorte de grand placard, plus tard j’apprendrai que l’on appelait ça un dressing. Dedans, un lit de camp et une boîte en bois sur laquelle était crochée une petite lampe à pince, un drap était plié sur une couverture d’un surplus de l’armée. Une pile d’illustrés, un vieil atlas et toi, Bécassine, jetée sur lui comme si tu voulais le protéger.
Ils m’ont dit : « On te laisse t’installer ». Quand ils ont fermé la porte, l’obscurité m’a enlacée. Je t’ai prise dans mes bras, tu ne sentais pas très bon…
Déjà !
J’aurais pu allumer la lampe à pince, je n’ai pas osé. Je me suis allongée sur le lit qui a craqué, les montants de bois en croisillons ont glissé sur le sol ciré.
Pas plus de trois mètres carrés ! Et encore, je suis quasi certaine que c’était plus petit… Et l’autre… Quelle autre ?… La fonctionnaire !… Qui avait dit : « Oh comme tu vas être bien dans cette jolie chambre ! »… Quelle conne !… Les poneys ont des box plus spacieux… Même les cochons d’Inde, si on prend en compte le ratio « poids et volume de la cage ».
Les gens de la DDASS m’avaient demandé de faire très attention à ne pas décevoir ces gens qui consentaient à me donner une nouvelle chance. C’était mon deuxième placement, ils attendaient qu’en retour de l’opportunité qui m’était offerte, je sois irréprochable. Je les entendais en bas qui buvaient dans des grosses tasses qui s’entrechoquaient. Portaient-ils un toast ? Un toast à leur bonne fortune ou bien trinquaient-ils au complément de salaire qui permettrait au petit de faire du vol à voile ou d’acheter une mobylette ? J’ai dû dormir, car j’ai sursauté quand ma nouvelle mère de substitution a ouvert la porte de mon cagibi.
— Bah alors, qu’est-ce que tu fais dans le noir ?
— Il n’y a pas de poignée à l’intérieur, la porte s’est fermée toute seule. J’attendais que vous veniez…
— Fallait appeler !
— Je ne connais pas votre nom !
— Viens lui dire au revoir…
J’ai remercié la dame qui, en plus de sentir l’ail, sentait maintenant le café. Elle est partie sous la pluie et je me suis dit que son ensemble en tergal allait être foutu. La fonctionnaire tendait au ciel son visage comme si recevoir les gouttes directement sur la peau pouvait l’aider à en comprendre l’incongruité. Elle a couru en remontant les épaules et en unissant les deux pans de sa veste. Je me suis toujours demandée si des études sérieuses avaient démontré l’impact d’un tel comportement sur la pluie ?
— Comment tu t’appelles ? m’a demandé le garçon ?
— Garance ! j’ai dit.
— C’est nul comme prénom ! Je n’ai pas demandé le sien.
Ils n’ont jamais mis de poignée à l’intérieur de mon placard. Je bloquais la porte avec une chaussure. Parfois, il arrivait au garçon de se lever en pleine nuit pour la fermer. Quand je ne dormais pas, je luttais en m’arc-boutant sur elle. J’étais plus forte que lui. Parfois, il m’arrivait de dormir. Alors, j’étais en retard pour l’école et j’avais la bouche desséchée.
Tu penses bien que j’y ai pensé plus d’une fois à lui filer une raclée à ce fils de pute ! Mais y avait les instances DDASSiennes qui me foutaient les jetons à l’époque.
Un jour, la dame de la maison qui m’avait demandé de l’appeler tante Florence a apporté un gros gâteau sur la table de la cuisine en Formica jaune. Et tout à coup, je me suis rappelé que c’était mon anniversaire et en même temps, celui du garçon… Ma maîtresse de l’époque avait dit que l’on avait manqué être des jumeaux cosmiques. Sauf que moi j’étais née à Saint-Ouen et lui à Toulouse. Le père a coupé la lumière. Je gigotais. Ils ont chanté, pas moi bien sûr, ni lui d’ailleurs, on ne s’applaudit pas quand on vous met à l’honneur… Joyeux anniversaire « mon garçon »… J’étais sur le point de me lever et d’aller les embrasser… Je riais avec des larmes dans les yeux. Joyeux anniversaire « mon garçon » ? Sur le coup, je me suis dit qu’il ne se souvenait pas de mon prénom, c’est vrai, ce n’est pas facile de se souvenir de tout… J’ai failli leur rappeler que je m’appelais Garance… Joyeux anniversaire « mon fils »… Le père a coupé le gâteau et la mère est allée chercher les cadeaux… Des cadeaux… Des cadeaux qu’elle a offerts à l’autre, à l’enfant légitime … Je n’ai rien dit. J’ai réussi à ne pas pleurer. Je lui ai même souhaité un bon anniversaire et pour la première fois de ma vie, j’ai souhaité être morte… Depuis ce jour, il m’arrive fréquemment d’avoir dix ans et de sentir, dans ma chair, l’abandon et à nouveau, je voudrais être morte.
Après l’épisode de l’anniversaire, on a diagnostiqué chez moi une trichotillomanie. Je m’arrachais les cheveux par poignées et il m’arrivait même de les manger enfin surtout les racines. Tante Florence a rappelé les services de la dame qui sentait l’ail pour lui demander de revenir me chercher. Le père travaillait à la sous-préfecture, dans un bureau à faire je ne sais quoi, mais qui semblait beaucoup l’accabler. Elle, elle était une espèce d’éducatrice spécialisée qui ne s’occupait que de cas spéciaux, désocialisés, déscolarisés, et plein d’autres « dé »… que j’ai oubliés. Je l’ai entendue dire au téléphone que je partais en lambeaux, que je n’étais pas conforme au souhait qu’ils avaient formulé et contresigné et qu’en conséquence, ils ne souhaitaient pas me garder, eux, qui, dans leur formulaire, avaient inscrit qu’ils souhaitaient avant tout donner des parents à une petite malheureuse, saine de corps et d’esprit ; ne désirant pas, en outre, avoir un autre garçon puisque la bonne fortune avait voulu qu’ils en aient un d’exceptionnel.
Ouais, je sais, c’est interminable… Mais c’est à l’image de ce que fut mon attente de transfert.
Je me rappelle que j’ai pensé à leur fils qui allait devoir se passer de mobylette. Je n’avais pas une conscience très aiguë de mon existence, jugeant que j’appartenais à des gens dans un bureau qui avaient tous pouvoirs sur moi. J’ai compris que ça allait prendre un peu de temps. Le « ça » m’incluant. J’ai entendu Tante Florence dire à son mari qu’on leur avait demandé de prendre leur mal en patience. Le fils a rigolé et recraché sa soupe sur la belle nappe brodée. Oncle, je ne sais quoi, l’ai-je jamais su, a juste dit : « Ils exagèrent quand même. » Je la sentais qui bouillait intérieurement, quand elle était sous le coup d’une telle émotion, c’était tout son visage qui se couperosait. Elle m’a demandé pourquoi j’agissais de la sorte ?
— Je ne comprends pas ! j’ai dit.
Elle avait aussi la manie de tripoter sa médaille de la Vierge quand elle était nerveuse.
— Comment ça, tu ne comprends pas ! Mais enfin, ça veut dire quoi de s’arracher les cheveux ? Tu as pensé à ce que les gens vont dire ? Vont penser ?
Je n’avais aucune idée de ce dont elle parlait et surtout ne comprenais pas pourquoi le lotissement aurait à souffrir de mon déracinement capillaire impérieux.
Elle a tellement tiré sur l’effigie de la sainte femme que la chaîne s’est rompue. Oncle machin a dit : « Merde Garance ! T’as vu ce que t’as fait ? ». Le fils a pleuré parce que c’était avec son argent de poche qu’il avait acheté la dive médaille. Tante Florence a ramassé mon assiette et m’a annoncé que jusqu’à mon départ, ils ne souhaitaient plus que je prenne mes repas avec eux et que de fait, j’allais devoir manger dans ma chambre. Dans ma chambre ! Je me rappelle avoir juste dit : « Très bien » ! Oncle chose s’est à moitié levé de sa chaise, la main droite érigée en battoir.
— T’en mériterais une, petite garce ! Il a dit.
Tante Florence l’a rassis d’un regard. Leur rejeton m’a tiré la langue. Je me demande, encore, en quoi la vue de son appendice buccal pouvait-elle m’atteindre ? Y avait-il dans son exposition une saloperie « stigmatisante » que je ne connaissais pas ? Voulait-il me dire quelque chose après qu’il l’eut rentrée en me montrant ses gencives gorgées de sang ? Y avait-il dans sa bouche comme une preuve de sa filiation qu’il me défiait de remettre en cause. Je lui ai montré mes dents que j’ai toujours eues droites et parfaitement blanches.
Bien sûr, c’était une ordure ce môme, mais comment pourrais-je lui en vouloir ? Sur le coup, c’est certain, je voulais lui déchirer sa race !… Bah oui c’est comme ça qu’on dit maintenant si l’on veut être, un peu, dans le coup ! Pas trop à la ramasse quoi ?… Pourquoi ?… Ce serait trop long à t’expliquer !… Non, je ne dis pas que tu es trop conne, je dis juste que… D’accord !… Parce que : mythification de la banlieue ! Parce que démagogie ! Parce que pseudo langue vernaculaire, unificatrice, fédératrice au-delà des clivages « bourgeo-bobo » – « prolo-communo-socialo »… Tu vois le truc ?… Non ?… Ce n’est pas très étonnant !… Je pensais bien que tu n’allais pas piger, ipso facto, les subtilités de la philologie française… Non je ne fais pas ma crâneuse ! Certainement pas !… Que tu ne comprennes pas des mots simples comme philologie, n’implique pas que je me la pète obligatoirement… Mais revenons à l’odieux moutard… Je ne sais pas ce qu’il est devenu, est-il une réplique dégénérée de ce qu’ils furent ? A-t-il évolué ?… Pourquoi aurais-je cherché à le revoir ? Tu dis vraiment n’importe quoi ?… Te souviens-tu des mains qui t’ont pétrie, des doigts qui t’ont palpée ?… Nous traversons la vie, rencontrons des gens et pensons que ces rencontres sont exceptionnelles, du seul fait de leur existence parce qu’il est impossible qu’une force impérieuse n’ait pas présidé à cette coïncidence… Je parle en général, arrête de prendre au pied de la lettre ce que je te raconte… Ça ne t’est jamais arrivé de te demander pourquoi les gens que tu rencontres ne font souvent que passer dans ta vie ?… Laissons-nous une trace si infime pour que ?… Mais je réalise que je ne suis pas exceptionnelle, tu penses bien, c’est que… Oh et puis arrêtons de parler de ça… Je n’ai pas de souvenirs d’elle, enfin pas vraiment, à part des odeurs et bizarrement ce ne sont pas les siennes, mais les miennes. Des relents un peu aigres de sueur. La peur sent mauvais, bizarrement le bonheur ne sent rien, si ce n’est l’endroit dans lequel on l’éprouve – bien que l’on puisse éprouver du plaisir à patauger dans la merde – tandis que l’effroi pue. Je me rappelle la sensation de panique qui m’étreignait à chaque fois qu’elle me regardait. Les otages sont en proie à des terreurs irrépressibles quand la porte de leur prison s’ouvre. Ils ne savent jamais ce qui va entrer… Un proverbe machiste dit que si un homme ne sait pas pourquoi il bat sa femme, elle, elle le sait… Je ne sais pourquoi je te raconte ça…
Je ne ressentais rien, même pas de la colère, encore moins de la haine. J’avais espéré, au début, que quelque chose allait se produire, que ces gens qui m’avaient choisie – peut-être sur catalogue – l’avaient fait dans un but précis, me donner de l’affection à défaut d’amour, enfin jusqu’à l’épisode de l’anniversaire. Ce fut comme si j’avais été débranchée, décérébrée, « dé » quelque chose, pour reprendre le préfixe préféré de tante Florence qui se gargarisait de ses sacerdoces compassionnels, comme elle les appelait, à qui avait le malheur ou le bonheur, c’était selon, de venir s’asseoir à leur table.
— Quand je pense à tout ce qu’on a fait pour toi ! disait tante Florence.
— Je sais que vous êtes payés pour moi, je répondais.
— Eh bah, si tu devais bouffer avec ce que l’administration nous donne, tu boufferais pas gras, disait le mari qui se soulevait régulièrement de sa chaise.
C’est vrai, maintenant que j’y pense, qu’il était assez petit. J’imagine qu’il voulait m’impressionner. Les gens sont vraiment cons, t’avoueras ! Il avait des poils noirs sur les doigts de ses mains et maintenant je me rappelle une espèce de verrue, ou peut-être étaitce seulement une excroissance de chair, à la racine de son nez, la narine gauche pour être exacte. Souvent j’ai pensé à une espèce de surgeon, un deuxième nez qui poussait et qui remplacerait à terme le premier.
— Maintenant tu montes, Garance, et je ne veux plus t’entendre ! Tu m’as comprise ?
— Oui, tante Florence !
J’ai continué d’aller à l’école, quand je rentrais, je me débarrassais de mes chaussures qu’elle m’avait choisies, des espèces de bottines qui faisaient plus penser à des chaussures orthopédiques, et montais dans mon réduit. J’y faisais mes devoirs avec toi sur les genoux, je te faisais participer. Je restais de longs moments dans le noir à méditer sur la vie dans laquelle j’entrais d’une drôle de façon. L’obscurité, contrairement à la pensée communément admise, est pleine de couleurs. Celles que l’on crée, sont infiniment plus lumineuses. J’inventais des histoires dans lesquelles j’étais tour à tour une fée avec un chapeau conique, uniquement capable d’expulser de la lumière bleutée à l’aide de sa baguette magique. J’étais, également, une espèce de reine qui parlait bas, parce que les gens riches parlent doucement et qui bousculait tous les protocoles en allant faire la classe aux enfants pauvres en peau de bête de laquelle tombaient des sourires et toutes sortes de promesses. J’étais aussi une mère et de moi sortaient des milliards d’enfants qui se tenaient par la main en chantant des airs d’Opéra, surtout le Casta Diva que j’avais entendu à la radio. Tout le monde s’arrêtait de chanter brutalement quand tante Florence me montait mon dîner qui faisait également office de goûter sur un plateau qui sentait l’eau de javel. Je prenais un bain par semaine et me lavais au lavabo tous les jours, après tout le monde. J’imagine aujourd’hui, avec le recul que ma crasse devait être plus sale que la leur, du fait de mon statut d’abandonnée « trichotillomaniaque ». Tout ce que je touchais était mis au linge sale. Je l’imaginais bouillir pendant des heures.
À l’école, j’étais isolée du reste du troupeau comme si je me devais de subir une sorte de double peine. J’étais « l’orpheline », comme la gamine à côté de laquelle on m’avait demandé de m’asseoir était « la rouquine ».
C’est tante Florence qui m’y avait conduite le premier jour. Eu égard à son statut, elle pouvait aller partout, là où la jeunesse pouvait avoir besoin d’elle, m’avait-elle dit en jubilant.
Mademoiselle Lemonnier, ma future institutrice, sans être révérencieuse l’avait accueillie en vassale. L’air faussement déférent, elle s’était reculée et avait posé une fesse sur son bureau, lui offrant ainsi cet espace indéfini où tante Florence m’installa devant la classe, ses ongles me pétrissant les épaules.
— Bonjour, Mesdemoiselles, je voudrais vous présenter une nouvelle camarade qui s’appelle Garance.
Une vingtaine de paires d’yeux, à l’instar de leur mentor qui rongeait son frein en se mordillant la lèvre inférieure, me passèrent aux rayons X. Ma tonsure ne se voyait pas, tante Florence m’avait obligée à porter un foulard. Qu’affichais-je pour qu’ils dégoulinent de tant d’aversion primaire ? Était-ce à cause de cette espèce de hidjab aux motifs cachemire qui m’emprisonnait jusqu’aux oreilles ? Tante Florence fut assez déconcertée par l’accueil glacial que nous reçûmes.
Elle n’avait pas compris ou oublié – mais l’a-t-elle jamais compris – qu’ils s’étaient hiérarchisés depuis la rentrée et que ma présence allait les forcer à revoir leur organisation. En un coup d’œil, j’avais localisé les deux leaders en compétition, les autres pataugeaient dans une sujétion qui les scindait en deux groupes hétérogènes. J’ai eu envie de dire : « Vous bilez pas les filles, je ne veux rien de vous non plus. Je vais pas rester, je reste jamais assez longtemps pour vous piquer la place. »
Mademoiselle Lemonnier réinvestit sa charge en poussant imperceptiblement tante Florence vers la porte qui sembla hésiter sur la façon dont elle allait devoir quitter la scène.
— À ce soir Garance, désolée de vous avoir dérangée, Mademoiselle Lemonnier, et bonne journée à vous les enfants.
Mademoiselle Lemonnier me passa au crible de sa suspicion et le moins que je puisse dire, c’est que je devais être extrêmement contaminée puisque, dès le premier jour, elle me demanda de ne pas polluer la classe. Peut-être avait-elle dit : déranger la classe ? Je ne sais plus, mais l’impression qui m’avait étreinte à cet instant s’apparentait à ce sentiment-là.
J’ai été privée de récréation dès le deuxième jour, car j’avais – dixit l’instit – favorisé par mon insolence un sentiment de panique chez mes camarades en ne répondant pas à leurs questions. Faut dire que plaquée par terre par plusieurs gamines en furie n’avait pas favorisé mon sens aigu de la conversation. Mais t’inquiète, je me suis vengée.
J’ai pissé sous moi le premier jour de ma punition. Personne ne m’avait autorisée à aller aux cabinets. J’ai épongé avec le manteau de Carole Bussereau que j’ai remis, imbibé, sur un crochet à son nom. J’ai mis ma culotte dans mon cartable. Carole Bussereau était l’une des deux meneuses. Elle tramait les humiliations les plus odieuses que sa faction me prescrivait avec toute la rigueur et la malignité des sans grade.
Je te jure sur ta tête ! C’était une sacrée saloperie la Bussereau alors que tout le monde avait tendance à vouloir lui refiler le bon Dieu sans confession. Tu sais ces gamines un peu grasses, empêtrées d’un gros cul, le cheveu filasse et l’appareil dentaire comme des clôtures plantées pour empêcher la sortie plus que pour en interdire l’entrée.
Elle s’efforçait de lisser son personnage, on aurait dit une réduction de dame patronnesse, à peine pouvait-on discerner la jouissance qui baignait ses canines et irisait ses yeux.
J’ai su le lendemain que son manteau, que j’avais trouvé si doux, était en vraie fourrure. Impossible à ravoir, sinon par le teinturier, l’avais-je entendue dire à Simone Decoudray, l’autre chef de faction avec laquelle elle s’était liguée pour l’occasion et qui oscillait entre vassalité et sédition avec la grâce d’une truie obèse.
Gros cul ? Oui bien sûr ! … Et surtout d’énormes seins, on aurait dit des pis prêts à exploser.
Avais-je à l’époque représenté un tel danger pour que les deux pires pouffiasses de l’école unissent leurs forces ?
J’ai pris une trempe à la sortie des cours. Je m’y attendais. Je ne me suis pas défilée et suis allée directement au devant d’elles. Simone se plaça derrière moi et me tint par le cou grâce à son bras laiteux et couvert de taches de son, le pli de son coude que j’avais sous le nez sentait le rance.
— Tu pues la mort Decoudray !
— Ferme ta gueule où je t’étrangle pour de vrai !
— Pourquoi on peut étrangler pour de faux ? Connasse !
— C’est mon père qui me l’avait offert ce manteau ! Mon père qui est mort ! Je vais te le faire bouffer salope ! pleurnicha Bussereau.
Elle tentait de me donner des coups de poing. Elle serrait mal ses doigts, je la voyais qui grimaçait à chaque tentative. J’avais envie de lui dire : « Pas comme ça ! Recroqueville bien tes doigts dans ta paume et replie ton pouce sur ton majeur, après tu pourras mieux cogner ! ». J’ai voulu lui demander également en quoi la mort de son père augmentait-elle l’offense qu’elle avait subie quand j’ai senti le premier coup de boule que m’assenait Simone. Au deuxième, en me baissant légèrement, j’ai réussi à ce qu’elle se pète deux dents sur mon crâne. Grâce à mon habitude de me « déforester » le sommet du crâne, j’étais devenue pratiquement insensible. Ma tonsure se noya sous une mare de sang qui me dessina comme une kipa purpurine. Je portais décidément bien mon prénom.
Le surlendemain, j’ai déféqué dans leur cartable. Bien sûr, tout le monde a su que j’étais la responsable. Mademoiselle Lemonnier m’a regardée avec dans le regard ce que, plus tard, j’apprendrai être de l’aversion, cette sorte de dégoût irrépressible qu’on éprouve devant une bête aux pattes multiples et dont la répugnance n’a d’égale que la longueur des antennes qu’elles agitent devant nos mines terrifiées.
Je n’ai compris que plus tard pourquoi je n’avais pas été punie. Ce que j’avais fait dépassait l’entendement de l’époque. Ma défécation touchait aux limites de l’inacceptable et échappait à toutes sanctions relevant du registre disciplinaire en vigueur.
Si je l’ai fait ! Bien sûr, je l’ai fait. Une petite crotte dans la trousse de la première et quelque chose, bien malgré moi, de plus conséquent un peu au jugé dans le sac de l’autre. Il faut dire qu’à ce stade, je ne contrôlais plus rien.
L’histoire n’a jamais dépassé le cadre de la classe, ni même celui de l’école. La directrice, une petite femme boulotte au timbre aigrelet, toujours préparée à surfer sur nos transgressions avec une allégresse confinant au sadisme admis à cette époque, fut, elle aussi, tenue dans l’ignorance. Ma réponse fécale scinda la classe en deux groupes : une grosse majorité s’horrifia de concert et jura de ne jamais révéler à qui que ce soit ce que j’avais fait, comme si en parlant, elles craignaient que je n’entache et n’empuantisse leur humanité ; tandis qu’une minorité – celle que j’appelais les flottantes, pas encore certaines de leur statut d’inféodées – se réjouit de ma riposte même si plusieurs d’entre-elles la trouvèrent franchement « dégueu » et demandèrent qu’on ouvre les fenêtres.
Ah, ça je peux te dire que plus jamais, elles ne se sont attaquées à moi, la Bussereau et la Decoudray.
De paria conchié, je devins transparente. Mademoiselle Lemonnier était allée jusqu’à omettre sciemment de citer mon nom pendant l’appel, néanmoins elle n’oubliait jamais de me donner, tous les soirs, une liste de devoirs impossible à faire pour le lendemain et dont je m’acquittais avec joie. L’auraitelle su, qu’elle m’en aurait privé. Son acharnement fertilisa mon intelligence. Sa méchanceté aiguisa ma curiosité. Son aveuglement me sauva de l’auto apitoiement.
Le week-end, tante Florence et son mari partaient souvent au bord de la mer. J’étais confiée alors à une grand-mère, la mère du père du garçon, malade des bronches. Une vieille femme toute en rondeurs, Botero aurait voulu la peindre si elle n’était pas morte avant que je n’y songe. Elle me gavait, c’était sa façon à elle de compenser mon absence de « vraie mère », affirmait-elle. Si je ne mangeais pas, elle se vexait, alors j’enfournais des gâteaux étouffants, des plats tellement beurrés que je les essorais quand elle avait le dos tourné. Elle me lisait, mal, des livres d’amour sur les couvertures desquelles des femmes étaient toujours à la limite de la pâmoison. Je rentrais le dimanche soir souvent malade, malade mais heureuse de cette transition de tendresse, même si j’avais dû endurer les effluves ammoniaqués qui s’échappaient de sa robe quand elle me collait la tête contre ses cuisses pour me coiffer. Elle adorait me peigner les cheveux. Avais-je le droit de l’en priver bien qu’à chaque fois elle m’en prélevait de pleines poignées, qu’elle entortillait entre ses doigts avec une gourmandise que je n’ai jamais comprise ?
— Robert m’a dit qu’ils allaient te rendre ! C’est vrai ça ?
— C’est qui Robert ?
— Bah, c’est mon fils !
— Ah ! Il s’appelle Robert ?
Tata Florence et tonton Robert ! T’imagines le couple infernal !
Avant qu’elle ne finisse en poussière, j’ai envisagé de la placer dans une maison de repos : Les Danaïdes. Un de ces endroits préfabriqués à la hâte pour endiguer le flot inexorable des vieux. Je suis allée le visiter plus par curiosité que par précaution, un peu comme on visite une maison témoin, un dimanche pluvieux. Je crois aussi que je voulais me faire une idée de cette sorte d’endroit dans lequel je finirai immanquablement par échouer. Les murs étaient peints en jaune, avec en incrustation une frise de code-barres qui réagissaient aux boîtiers électroniques que chaque sénior portait à la ceinture, m’apprit plus tard la directrice. Une femme étonnamment jeune pour occuper un poste si difficile. Qui a envie, à moins de trente ans, de se frotter à la dégénérescence des corps et son ultime étape : la mort ?
C’était peut-être ça ou une offre d’emploi dans un salon d’esthétisme à traquer le poil superflu ? Va savoir ? T’imagines l’enfer de ces nanas-là ? Obligées de se colleter avec toutes ces foufounes à dépoiler ? Pourquoi j’y pense ? Je ne sais pas… Si peut-être parce que je ne me suis jamais encore résolue à me rendre dans ce genre d’institut, j’ai déjà du mal à ouvrir les cuisses devant mon gynéco… Je prends de la crème… Je supporte pas le rasoir ! Mais pourquoi, je te raconte ça ?
Après que j’eus signé les papiers et laissé un chèque de caution de trois mille euros elle m’a demandé pourquoi je ne souhaitais pas la garder auprès de moi. Ses intonations puisaient leurs racines glaireuses dans une tabagie que je pouvais sentir malgré le bureau qui nous séparait. Je crois que je n’ai pas pu m’empêcher de rire.
— J’ai dit quelque chose de… comique ?
— Non du tout, c’est juste que… Non ce n’est rien ! Vous disiez ?
— C’était juste quoi ?
— Je ne me moquais pas de vous ! Si c’est cela votre crainte !… Vous m’avez demandé pourquoi je ne souhaitais pas la garder auprès de moi. Cela m’a fait sourire ! Dois-je continuer ?
— Non je vous en prie ! Et d’ailleurs cela ne me regarde pas !
Elle était coulée dans un tailleur, qui je le suppose avait dû être à sa taille et que j’apercevais tendu comme un visage trop tiré. J’ai répondu en faisant la moue et en agitant la main droite dans laquelle, j’avais toujours mon stylo, un Mont Blanc acheté sur un marché de Goa. Mon mime improvisé a semblé la satisfaire puisqu’elle n’a pas surenchéri ? Était-ce dans son cahier des charges de poser la question, comme l’ultime préoccupation d’une « check-list » préétablie à l’usage des abandonnants ? Sa fonction première n’était-elle pas tout simplement de remplir son mouroir ? De parvenir à l’équilibre des comptes ? Chaque mort devait être, en plus de la corvée administrative, une ligne de crédit qui disparaissait, une crise d’angoisse budgétaire.
Quand elle s’est levée, j’ai entendu la doublure de sa jupe crisser sur ses bas, j’ai serré les dents.
— Si vous souhaitez vous rendre compte par vous-même, de l’excellence des prestations que nous offrons à nos hôtes, je vous en prie, ne vous gênez pas.
Les boutonnières de sa veste ressemblaient à des yeux écartelés, comme si sous la tension qu’on leur imposait, ils s’étaient japonisés. Une pellicule de sueur irisait sa lèvre supérieure, tandis qu’une minuscule boule de salive blanchâtre collée sur sa lèvre inférieure tissait sa toile à mesure qu’elle parlait. Je passais plusieurs fois ma langue sur mes propres lèvres comme pour la forcer mentalement à m’imiter.
— Vous avez noté, je pense, que je parle de nos hôtes plutôt que de nos patients ou de nos clients. Nous nous efforçons de maintenir à un très haut niveau de qualité notre accueil…
Je ne parvenais pas à détacher mon regard de sa morve buccale quand enfin je vis sa langue blanchâtre sortir de sa bouche et venir récupérer l’agglomérat gluant.
— … Qu’est-ce que vous disiez ? Je suis un peu distraite…
— Faites-vous une opinion de notre centre en le visitant à votre guise. Si l’on vous pose la moindre question, dites que je vous l’ai autorisé…
— … Je n’ai pas retenu votre nom, je suis désolée !
— Dites que la directrice vous l’a permis, cela suffira.
J’ai toujours trouvé suspects les gens qui n’ont pas d’identité ou qui s’abritent derrière leur fonction.
Le centre était propre à l’instar des blouses immaculées des intervenants. Quelques-uns poussaient des fauteuils sur lesquels des petites vieilles ressemblaient à des chiffons empesés et les dirigeaient vers le hall où ils étaient stationnés le long des baies vitrées. Un autre répétait en boucle à une petite femme boulotte nichée dans une robe à bretelles, inappropriée pour la saison, la même question :
— « Qu’est-ce que vous voulez faire madame Duhamel, aller dans le hall ou sur la terrasse. Mais je vous préviens, il fait plutôt froid aujourd’hui ? »
Et cet autre encore, soutenant un vieillard visiblement Alzeihmer qui marchait comme un jouet à bout de batteries avec des petits pas d’une longueur de son pied fourré dans une charentaise écussonnée.
Par des portes entrouvertes, j’ai vu des gens renversés dans leur lit ou derrière des barrières comme les enfants dans les hôpitaux que l’on emprisonne afin de les protéger des chutes.
J’ai entendu des télés beugler les soaps du matin et des gens reliés à leur zappette par un filet de bave.
Dans ce que je pris pour le centre du centre, une standardiste obèse à la chevelure peroxydée sur un lit de racines brunes trônait derrière un comptoir en fausse marqueterie et semblait n’avoir qu’une phrase de vocabulaire qu’elle répétait à chaque fois qu’elle tapait sur un bouton clignotant : « Ne quittez pas s’il vous plaît ».
C’était un monde en parallèle, érigé sur un promontoire, à l’écart de la vie. Un monde en miniature dans lequel la vieillesse est aérée, changée, mobilisée et traitée avec le minimum admis de fraternité.
J’ai croisé une femme très frêle aux cheveux gris. On aurait dit un oisillon atteint de progéria. Sa robe était gaufrée d’une nuance à peine différente de celle de ses cheveux. Elle m’a souri, je crois que ses dents étaient d’origine.
