Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Le jour de l'éponge... une conjugaison originale et magnifique du verbe aimerNoël en Australie, fête de famille à venir... le rideau se lève. Les personnages vont occuper la scène en exprimant, avec violence parfois, les liens qui les unissent autour de Franck et son fils devenu père à son tour : les proches en recherche de repères perdus, la mère biologique et son identité, Julien et ses secrets...Une série de portraits croisés avec leurs fêlures, leurs doutes, leurs blessures exprimées sans pudeur comme un règlement de compte affectif d'où naîtra malgré tout un espoir qui laisse place à une certaine idée du bonheur.Après l'histoire d'amour de Franck et Julien, dessinée dans Les Anges ne sont pas faits pour la vie, Le jour de l'éponge entame le récit d'une homoparentalité compliquée.EXTRAIT De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]Envoyé : mercredi 10 mai 20… 15:03À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.Objet : LazloSalut papa[Je te suggère de penser aux trompettes d’Aïda ou à défaut une musique de cirque]Nous sommes le 10 mai !… Ne suis-je pas censé entendre des roulements de tambour, des rires de femmes et d’enfants ?… Les hommes ne savent pas rire, sauf s’ils sont bourrés et qu’ils parlent de cul !… Ne suis-je pas censé entendre crépiter les feux de Bengale, exploser les feux d’artifices, roter les bouteilles de champ’ ?… Il est vrai, que de là où je me trouve, j’ai un peu de mal à entendre quoi que ce soit !… Donc, nous mettrons ça sur le dos de la distance !… N’est-ce pas ?… Et puis n’est-elle pas toujours magnanime ?… La distance ?… Il y aussi ce bruit, non ce n’est pas un bruit, mais un son !… Une mélodie !… Une ode !… Le papier de soie que l’on froisse et qui sous son velouté dissimule le trésor : le cadeau !… Cette extension de l’ego que l’autre vous concède quand il ne peut plus - décemment - vous parler de lui !… J’exagère et alors ?… Tu le sais bien que j’en ai toujours fait des tonnes !… Tu me disais pour m’absoudre (j’imagine) que c’était le privilège de l’âge, qu’il fallait que j’en profite, car tout cela deviendrait - avec la maturité - extrêmement vulgaire !… Non ?… Je me rends compte que j’ai toujours adoré ce moment ! (le feulement du papier de soie que l’on déplie)… Je n’ai jamais su montrer de la déception ou du bonheur pendant une telle cérémonie (celle du cadeau)… Ces deux sentiments sont triviaux, disais-tu ?… Tu as souvent dit des tas de conneries !… Mais comment dominer mon excitation quand l’autre - quel qu’il soit - aura déniché la petite chose dont j’avais besoin, ou pas, celle qui inéluctablement jalonnera mon existence ?À PROPOS DE L'AUTEUR Véritable touche-à-tout, Patrick Lunant a été danseur professionnel aux Etats-Unis et a administré plusieurs tournées musicales. Très tôt, il nourrit une fascination pour la littérature nord-américaine. Ce sont entre autres John Irving et Jim Harrison qui l'ont poussé à écrire. Le jour de l'éponge est son quatrième roman. Il est aussi l’auteur de Maman Zita, Les anges ne sont pas faits pour la vie, Les orangers du Palatin et Léo (théâtre).
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 518
Veröffentlichungsjahr: 2016
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
À Christine, ma sœur, qui m’emplit de son humanité…
À Marie Burigat et Danielle Nouguier, des femmes exceptionnelles !
Avertissement
Aux lecteurs du premier opusLes Anges ne sont pas faits pour la vie.
Dans ce deuxième tome, je me suis joué de l’historicité chronologique, prêtant à des époques futures des événements contemporains, quand ils servaient mon propos narratif.
Patrick Lunant
… Toutes les bastilles existent toujours doublement, dans le monde où nous habitons et dans celui qui nous habite, et qu’il faut s’attaquer aux murailles qui sont en nous tout autant qu’à celles qui se dressent devant nous, parce qu’elles ne forment toutes ensemble qu’une seule et même forteresse, celle de l’ordre établi…
Alain Accardo (Lire Pierre Bourdieu)
Pour trouver beaux des enfants qui sont laids. Pour trouver bons des vers qui sont mauvais. Il n’est rien tel que de les avoir faits.
Robert Pons de Verdun
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : mercredi 10 mai 20… 15:03
À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.
Objet : Lazlo
Salut papa
[Je te suggère de penser aux trompettes d’Aïda ou à défaut une musique de cirque]
Nous sommes le 10 mai !… Ne suis-je pas censé entendre des roulements de tambour, des rires de femmes et d’enfants ?… Les hommes ne savent pas rire, sauf s’ils sont bourrés et qu’ils parlent de cul !… Ne suis-je pas censé entendre crépiter les feux de Bengale, exploser les feux d’artifices, roter les bouteilles de champ’ ?… Il est vrai, que de là où je me trouve, j’ai un peu de mal à entendre quoi que ce soit !… Donc, nous mettrons ça sur le dos de la distance !… N’est-ce pas ?… Et puis n’est-elle pas toujours magnanime ?… La distance ?… Il y aussi ce bruit, non ce n’est pas un bruit, mais un son !… Une mélodie !… Une ode !… Le papier de soie que l’on froisse et qui sous son velouté dissimule le trésor : le cadeau !… Cette extension de l’ego que l’autre vous concède quand il ne peut plus - décemment - vous parler de lui !… J’exagère et alors ?… Tu le sais bien que j’en ai toujours fait des tonnes !… Tu me disais pour m’absoudre (j’imagine) que c’était le privilège de l’âge, qu’il fallait que j’en profite, car tout cela deviendrait - avec la maturité - extrêmement vulgaire !… Non ?… Je me rends compte que j’ai toujours adoré ce moment ! (le feulement du papier de soie que l’on déplie)… Je n’ai jamais su montrer de la déception ou du bonheur pendant une telle cérémonie (celle du cadeau)… Ces deux sentiments sont triviaux, disais-tu ?… Tu as souvent dit des tas de conneries !… Mais comment dominer mon excitation quand l’autre - quel qu’il soit - aura déniché la petite chose dont j’avais besoin, ou pas, celle qui inéluctablement jalonnera mon existence ?… Je me rends compte que je suis peut-être vénal !… Notre vie s’inscrit dans l’accumulation de ces choses qui se recouvrent de poussière !… Le cadeau en lui-même est-il important par ce qu’il raconte ou bien par ce qu’il ne dit pas ?… J’ai le droit - en ce jour - de dire n’importe quoi, de revendiquer le droit à l’incohérence, en tous les cas, je me l’arroge, ce droit !… Tu disais que de tout le reste on pouvait s’en foutre, tu disais même parfois « s’en branler » !… Tu affirmais que ce « Jour-là ! »… Tu insistais sur le « J » je voyais la majuscule dans ta bouche !… Il fallait y voir un symbole !… J’ai eu du mal et j’ai mis du temps à comprendre !… J’avais eu la malchance de naître le même jour que l’accession d’un « François » à la présidence de la république Française !… J’ai peiné à interpréter ce que l’élection d’un mec de gauche - aussi brillant intellectuellement fut-il - pouvait avoir à faire avec ma naissance !… Hormis la concomitance !… La dépénalisation de l’homosexualité, peut-être ?… C’est lui qui l’a initiée, je crois, non ?… Il faudrait que je « googlise » le truc pour être certain… Si tant est que l’on puisse avoir une quelconque certitude en surfant sur le net !… Si je trouve deux sites qui le prétendent, j’en déduirai que « tonton » a bien œuvré pour dédiaboliser les folles !… Bien que je m’en contrefoute, si tu veux savoir !… Mais non tu ne veux pas savoir ! N’est-ce pas ?… Comment lutter contre l’accession au trône d’un type révéré par des millions de Français qui virent en lui la solution à tous leurs problèmes et moi qui ne suis rien ?… Aux yeux des millions de Français, s’entend !
Tu ne vas pas m’appeler pour mon anniversaire, j’imagine ?
Si c’est une question d’argent, ton offre internet-téléphone te permet d’appeler les fixes en Australie gratuitement !
Ton fils
Ps : Le 10 mai plus 9 heures de décalage
De : Franck Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : mercredi 10 mai 20… 17:07
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Papa
Salut Lazlo
Bon anniversaire !
Ton père…
Ps : mon téléphone est cassé !
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : jeudi 11 mai 20… 10:03
À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.
Objet : Lazlo
Salut papa
Tu m’en veux toujours ?
De : Franck Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : jeudi 11 mai 20… 11:07
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Papa
Salut Lazlo
Oui !
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : vendredi 12 mai 20… 08:08
À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.
Objet : Lazlo
Salut papa
Tu m’en veux toujours !… Ok !… On va partir de ce postulat - je n’ai pas le choix du reste - postulat complètement absurde !
… Tu permets que je trouve complètement con un axiome pareil, quand bien même tu es mon père et qu’un autre axiome - déraisonnable et extravagant - relatif aux convenances voudrait que je m’abstienne de porter un jugement sur toi !… Mais bon !… On fait quoi ?… Tu m’en veux et tu comptes m’en vouloir encore pendant combien de temps ?… À quand l’autre phase ?… Celle de la réconciliation ?… Le monde s’est bien réconcilié avec l’Allemagne après la deuxième guerre mondiale, a bien signé des traités de coopération et d’amitié !… Ce que nous lui reprochions alors à la grande « Germanie » était autrement grave, non ?… Tout le monde se réconcilie avec tout le monde, parce qu’il en va ainsi, de notre mode de fonctionnement ! Nous ne pourrions exister - durablement - sans cette capacité à l’oubli et au pardon !… Même le Miséricordieux qui nous avait envoyé son fils, nous a pardonnés !…Pourtant, nous le lui avons rendu assez mal en point !
Putain, ça me fout les boules que tu fasses exactement ce que tu m’interdisais de faire quand j’étais gamin !… C’est quoi ?… Un truc régressif ?… Une re-plongée dans les eaux troubles de ta culpabilité, un petit truc de derrière les fagots, un tantinet pervers, une nouvelle façon de me dire ton amour paternel ?… Si c’est ça, je pige pas !… Je suis trop rationnel pour ergoter et imaginer le contraire de ce que tu dis ou penses !… Pas le temps pour ces conneries-là !… Et toi, tu en as du temps pour ça ?… Il faut croire que oui !… Putain !… 24 heures de zinc nous séparent !… Tu n’imagines pas que je puisse m’inquiéter ?… Pourquoi tu ne m’épargnes pas ?… La déprime rend les gens égoïstes !… Égoïstes et narcissiques !… Narcissiques et autistes !… Autistes et déprimants !
N’aurais-tu pas passé l’âge pour ces facéties-là ? (Essaie de dire à haute voix la dernière partie de la phrase – un vrai exercice d’orthophoniste)… Tu vois je peux être léger…
Je serai en France le 1er juin ! On fait quoi ?… On essaie de se voir ?… Tu penses que tu pourras trouver un créneau dans ta névrose rancunière ?… Ou tu auras mieux à faire comme bouder par exemple ?
Ton fils
PS : Je ne serai pas seul… Le 1er juin…
De : Franck Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : vendredi 12 mai 20… 20:20
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Papa
Salut Lazlo
Le 1er juin, je serai à un comice agricole !
Ton père
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : samedi 13 mai 20… 06:11
À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.
Objet : Lazlo
Je te demande pardon… Je t’aime…
Je t’embrasse fort… Ton fils…
Lazlo referma son ordinateur, alluma une cigarette et sortit sur la véranda. La mousson s’attardait sur le territoire. Darwin écumait littéralement en ce début de mois de mai. L’humidité ajustait son tissu aqueux, semblant vouloir fondre la mer et le ciel. Le thermomètre accroché sur la crémone de la fenêtre à la française affichait déjà 30°. Anjéa, sa femme, dormait, comme à son accoutumée, nue, le crépu de sa chevelure rehaussait la moire de sa peau. Lazlo passa dans la chambre de sa fille par le prolongement de la loggia. Le jour qui se levait baignait la pièce d’une atmosphère laiteuse. Il jeta son mégot dans un pot de terre prévu à cet effet.
— Bonjour mon bébé !… Et toi, tu as quel âge aujourd’hui ?… Un jour de plus qu’hier ?… Tu en es certaine ?… Tu dors ?… Tu ne veux pas répondre ?… Tu boudes comme papy ?… Il serait heureux, je l’imagine, s’il m’entendait lui donner du « papy » !… Tu crois qu’il préférerait « pépère » ?… Tu ne connais pas encore papy, mais tu le kifferas, j’en suis certain !… Papy, c’est mon papa à moi !… Je serai, un jour, le papy de tes enfants… Si tu en fais !… Des enfants !… Fais-en, c’est cool, même si au début, on flippe un peu !… On flippe parce qu’on se dit qu’on ne sera pas à la hauteur, que l’on ne saura pas, que fatalement vous allez nous empêcher, vous les mômes, de nous bourrer la gueule, de sortir faire la fête, de copuler en pleine nuit comme des animaux en rut !… N’écoute pas, mon bébé, mes élucubrations !… En français on dit aussi : grand-père !… Une sorte de sage, de sommité de la paternité !… Une sorte de sage un peu à l’image des hommes en épée et tricorne, que l’on appelle généralement des académiciens, dont la tâche entre autres est de boire de la tisane sous la Coupole à Paris, en refaisant le dico !… Tu imagines ça ?… Un aréopage de vétérans cacochymes faisant et refaisant la définition de mots que tout le monde connaît !… Qui ne connaît pas la définition du mot table, chaise ou altercation ?… Ça me rappelle un sketch d’une comique française, Gabrielle Robin ou Sophie… Qui… Non, c’était Monique Robin !… La femme de Paul Palmade, ou Jean !… Enfin bref !… Une espèce de cercle ultra fermé né sous le règne de Richelieu, un type puissant qui adorait porter de longues robes rouges en taffetas rouge sang !… Il est impératif de ne pas confondre la Coupole, siège des séides du cardinal, avec ce qui fut le haut lieu du tapinage parisien, un club très bon chic bon genre où de jeunes éphèbes avec de grandes mèches laquées et des pantalons en Tergal ultra moulants venaient délester des veuves très matures - portant la perle de culture et le diamant avec ostentation - de quelques billets craquants en échange de leurs fluides séminaux… Les académiciens font eux aussi dans le commerce, mais ce qu’ils négocient tient du jus cérébral !… Nuance !… En échange de quoi ?… Mais de leur immortalité !… Alors grand-père, en ce moment, me fait la gueule, il boude, ne me parle que de ses chèvres et de son futur comice agricole !… Qu’est-ce que tu dis ma chérie ?… Tu veux savoir ce qu’est un comice ?… Bah, en fait je ne sais pas ce que ça veut dire si on doit le relier à ses foutus caprinés !… Qu’est-ce que tu dis ma chérie ?… Tu veux savoir ce que veut dire le mot capriné ?… Capriné ou caprin, en zoologie, relatif à la chèvre !… Non je ne me la pète pas, j’essaie de dire le mot juste en des temps où tant d’approximations nous servent de politiques étrangères… Nous développerons plus tard, si tu y tiens, ce concept - intéressant - de panurgisme plébéien !… Comice ?… Dans l’Antiquité, ici nous parlerons de la nôtre que l’on va réduire, si tu le consens, à la Grèce antique, période qu’on peut situer entre le IXe et le Ve siècle avant ce bon J-C, un type dont je te reparlerai à l’occasion.
Je te ferai remarquer - pour ta gouverne, jeune amazone - que la tienne d’Antiquité ne se promenait pas en toge et n’enculait probablement pas, à l’occasion, des petits garçons, bien qu’aucun élément tangible ne me permette d’infirmer ou de confirmer une quelconque pédophilie éducationnelle de l’hémisphère sud… Enculer ?… Comment te dire ?… Tu es un peu jeune pour un tel concept !… Disons que c’est faire l’amour au derrière !… Une pratique qui, si elle s’était imposée, ne t’aurait pas permis de m’écouter ce soir !… Parce que tu m’écoutes, n’est-ce pas ?… Mais revenons aux fornicateurs, c’étaient de vieux messieurs, ventrus et barbus, coulés dans des draps immaculés, qui aimaient déambuler dans des sortes de gymnases à ciel ouvert !… Bref, ces vieilles ganaches mataient de jeunes éphèbes qui ferraillaient nus, le corps oint d’huile de palme !… Pourquoi ?… Pour ajouter à la difficulté, pour que ça glisse mieux, pour souligner la proéminence du deltoïde, pour magnifier le sculptural corporel, j’imagine ?… Et après le divertimento charnel, tout ce petit monde - barbons et jeunes pubescents - allait réviser les classiques de l’anatomie dans des alcôves ou dans les ancêtres des jacuzzis !… Et tout ça sous l’œil gourmé et maniéré de l’intelligentsia pédagogique de l’époque qui devait considérer - l’histoire nous l’a montré - les voies du pénis et du sphincter anal comme l’apogée de la didactique !… De quoi parlions-nous ?… Ah oui ! Tu as raison, nous parlions du comice, enfin, je parlais du comice !… Dans l’Antiquité donc, je crois me rappeler qu’un comice était une assemblée romaine de citoyens !… Donc, pourquoi papy nous parle de son comice caprin, nous n’en saurons rien tant qu’il ne nous aura pas éclairés !… Ton Antiquité à toi ?… On pense que tes ancêtres ont œuvré entre - grosso modo - 125.000 ans et 40.000 ans !… On a séquencé le génome d’un aborigène du début du XXe siècle et le résultat a démontré que tes ancêtres sont dans la place depuis - en gros - 50.000 ans !… Une paille non ?… Tjukurpa !… Non ce n’est pas un gros mot !… Tjukurpa aussi appelé le temps du rêve !… En fait, vous pensez - pour te la faire courte - qu’un gros serpent-arc-en-ciel est sorti de la mer, de la terre ou du ciel et qu’il a créé la vie et les paysages australiens, son corps est la colonne vertébrale du pays au sens géologique du terme tandis que son esprit auguste a ensemencé la terre la rendant à jamais sacrée !
— What are you doing Laz’ ?
Anjéa ramenait son épaisse chevelure dans un chouchou en mousse, toujours nue, sa silhouette découpée dans l’aube naissante préfigurait une sorte de déesse du jour, l’opalin de sa bouche trahissait une origine humaine qui la rendait terriblement séduisante.
— Je parlais à notre fille !
— She’s only 6 months, darling ! Are you sure you’re ok ?
— Je ne parlais pas fort, à peine m’entendais-je dans ma tête !
— Tu lui disais quoi à elle ?
Anjéa alternait l’anglais et le français avec dextérité, au gré de constructions syntaxiques singulières elle étonnait Lazlo qui ne parvenait pas complètement à élaborer ses théories dans la langue du bush !
— À elle, ma fille, je lui disais quoi ?… On se parlait de tout et de rien, de ce qu’affectionnent les gamines, les vedettes de la télé, du maquillage, de son premier mec !… D’ailleurs, elle me demandait ce que je pensais de la ligature des trompes !… Je lui ai dit d’attendre et de commencer par la capote !… Tu connais les relations père-fille !… Ne me regarde pas comme ça, je déconne !… On parlait des chèvres ! Et quoi d’autre ?… Ah oui, des éromènes et des érastes !
— What ?
— Des enculeurs grecs et des michetons qui jouent encore aux billes !… Ah oui et nous avons parlé également de son futur dieu serpent arc-en-ciel !
— What ?
— J’ai échangé quelques mails avec mon père… Pas fameux !… Il m’en veut et ça me perturbe !… Je ne parviens pas à passer à autre chose !… Je croyais que la distance allait… Je crois qu’on devrait y aller, j’ai regardé on peut partir le 1er juin, en fait j’ai déjà réservé les billets, sur Quantas, j’ai trouvé une super promo… Garance, vu son âge, ne paye pas ! Elle aura même droit à un berceau, cool non ?
— What ?
— C’est réservé !… Suffit juste que je clique sur « terminé » et que je donne ton numéro de carte bancaire !… J’ai dit ton numéro de carte ?… J’ai vérifié, t’as rien de prévu pendant les prochaines semaines, moi j’ai droit à des congés depuis des lustres que je vais perdre si je ne les utilise pas, nous avons un peu de cash, tu rêves depuis longtemps de connaître mon pays, je ressens un peu de nostalgie à son endroit, alors je me suis dit que ce pourrait être une bonne idée, tu crois pas ?
— I need a coffee, you too ? Let Garance, sleep… Please !
Anjéa pivota et offrit à Lazlo le spectacle de sa femme qu’il préférait. Ses fesses ! Ondulantes sur deux jambes interminables, elles servaient d’assise à un buste aux muscles fins dont la particularité était de briller en creux. Sa couleur oscillait entre le pain d’épice, l’alezan et l’auburn, une palette riche d’harmoniques havanes. Garance, dans son berceau, remua et sourit dans son sommeil. Lazlo caressa le sommet de sa tête où une petite mèche brune annonçait les prémices d’une chevelure opulente, elle semblait sortir d’une séance d’UV, sa peau prenait des reflets cuivrés, une teinte légèrement bistre qui ne s’affranchirait pas tout à fait de ses origines européennes ; comme pour dire : je suis le trait d’union entre deux races, ne me demandez pas de choisir !
La porte de la cuisine s’ouvrit sur un courant d’air qui souleva le rideau de tulle de la chambre de Garance. Lazlo recula jusqu’à la porte et la laissa entrebâillée. Ils avaient voulu qu’à l’instar de leur fille, leur demeure soit un compromis entre leur deux univers. Un arbitrage sylvestre capitonnait tous les murs, une sorte de mélèze aux teintes pastel, une jonction subjective entre le rationalisme judéo-chrétien de Lazlo et l’animisme d’Anjéa.
— C’est quoi le problème avec ton père Laz’ ?
Cette façon parfaitement frontale d’aborder les sujets même les plus anodins décontenançait Lazlo. Il n’était jamais parvenu, sans un minimum de circonvolutions - qu’Anjéa qualifiait de « bullshit » à la française, considérant que tout ce qui mettait un frein à la relation et à la compréhension entre les êtres humains, relevait plus de la béquille émotive que de la bienséante convenance ! - à exprimer des émotions l’impliquant directement ! Disserter des origines de l’homme aborigène ou du juste bouquet d’un Bordeaux millésimé l’amenait sur des terrains dépourvus de cet affect invalidant, bien que l’arôme d’un grand cru du Bordelais pouvait le conduire jusqu’aux larmes.
— Le problème avec mon père ?… Tu as quelques semaines devant toi, je risque d’en avoir pour longtemps si je veux te dresser un tableau juste et complet de la complexité de mes rapports avec mon père…
— What’s going on Laz’ ?
— Il ne m’a pas souhaité mon anniversaire !
— Tu te fous de la gueule, honey ?
— Tu te fous de MA gueule !… Non ! Je ne me fous pas de ta gueule !… Tu me demandes ce que j’ai, je te dis ce que je ressens, pour quelqu’un qui n’arrête pas de me reprocher de tergiverser… Ne vient pas en plus ironiser sur mes ressentis !
— Ok !… I’m just a stupid nigger of nowhere who doesn’t speak a fucking good French ! So… ironiblabla et ressentiblabla… Je comprends pas !
— Tu aimes Garance ?, demanda Lazlo, les yeux happés par une vaguelette qui surfait sur l’océan Indien.
— Of course, I love her !… Tu fais peur Laz’ !
— Non je voulais dire, aimes-tu le prénom qu’on lui a donné ?… Je me disais que pour toi, peut-être, ça avait été un sacrifice de ne pas la prénommer comme tes ancêtres ?… Et si ça avait une incidence sur elle ?… J’ai connu un Elvis en terminale, le contraire du King de Memphis !… Petit, roux, laid et bègue, avec une voix très haut-perchée, presque aigre. Quand il parvenait à parler, il crachait ses mots comme si chacun était porteur d’une tare, les vomir pour mieux s’en prémunir !… Et pourtant, il s’appelait Elvis !… Qu’est-ce que ses parents avaient pensé, espéré quand ils l’avaient ainsi prénommé ?… Avaient-ils vu en lui un futur crooner ?… Quelqu’un qui ferait chavirer le cœur des gens par le seul pouvoir de sa voix, le déhanché lascif de son corps ?… Garance va se retrouver avec le prénom d’une vedette de cinéma, française, qui a connu la prison après avoir déclaré que son cœur était français mais que son cul, lui, était international !… Résistance horizontale !… C’est ce dont elle fut accusée !… Et aveugle de surcroît ! … « Paris est tout petit pour ceux qui s’aiment comme nous d’un aussi grand amour »
— What ?
— Prévert prête ces mots à Arletty dans Les Enfants du Paradis !… Le plus beau film du monde !…
Le regard de Lazlo oscillait entre l’océan et la poitrine de sa femme.
— Je pense que tu devrais rentrer à la maison, honey !… At least, un moment ! déclara Anjéa.
Lazlo enlaça sa femme et suffoqua dans la richesse de ses cheveux. Il l’avait rencontrée six ans plus tôt sur la rivière Adélaïde. Débarqué des bancs de la faculté, assommé par des mois obligatoires à écumer les sous-sols du Muséum d’Histoire Naturelle, Lazlo avait souhaité jouer les touristes comme pour rapidement s’exempter de leurs prérogatives. Il avait désiré se laisser conduire au cœur de la touffeur australienne, afin qu’en une visite éclair, il caresse un kangourou, un koala et admire les crocodiles de la région de Darwin. Anjéa travaillait pour une petite entreprise qui, avec ses quelques rafiots, emmenait les voyageurs du monde entier prendre une dose d’adrénaline, en allant caresser le dos des grands reptiles aquatiques. Au début, il avait eu du mal à comprendre les explications qu’elle hurlait pour couvrir le bruit des moteurs, déconcerté par la façon qu’elle avait d’avaler certaines syllabes - ce qu’il comprendrait par la suite, être une des règles de l’ « anglais » australien - Lazlo se laissa subjuguer par l’émotion sexuelle qui se dégageait d’elle. Il lui dirait plus tard : tu sens le sexe ! Ce qui, pour lui, exprimait le summum de la louange, là où tant de femmes ne distinguaient que la pire insulte misogyne. Anjéa, quant à elle, mesura le compliment - qu’elle se fit longuement traduire et expliquer - à l’aune de l’animalité dont elle ne se départait jamais, considérant néanmoins que venant d’un « bloody fucking French » - ce qui dans son registre relationnel rentrait au top 3 des évaluations flatteuses - elle ne pouvait pas s’attendre à autre chose.
Devant le gouvernail qu’elle manipulait comme un vieux marin, elle distillait des phrases comme des check-lists, apprises en stage de formation, à des baroudeurs lestés de numérique qui stockaient leurs souvenirs sur des cartes mémoires, mitraillant en panoramique, de crainte que quelque chose de précieux n’échappe à leur « œil » blindé de pixels. « Pourquoi they do like that ? » Avait-elle rapidement demandé à Lazlo, le seul qui ne regardait pas les reptiles au travers d’un œilleton. « Ils veulent avoir une preuve à exhiber qu’ils sont allés aussi loin. Ils font ça, peut-être, parce qu’ils pensent que c’est ce que l’on attend d’eux ?… Regarde, tu t’étonnes que je ne photographie rien, que je n’ai pas un gros objectif qui me fracasse le sternum ou pire un petit Reflex dont la lanière en plastique m’abraserait copieusement le poignet !… Ils espèrent qu’un jour, ils auront l’idée de fouiller dans tous ce fatras afin d’y puiser ce qu’il leur fera le plus grand défaut : La Mémoire ! » Enfin Lazlo bafouilla trois phrases en anglais approximatif, regrettant amèrement de ne pas savoir en remontrer à cette somptueuse femme.
— Oh, you’re French ?
Lazlo se vexa d’avoir été si rapidement découvert, comme si la révélation de sa nationalité pouvait minorer l’intérêt qu’elle lui manifestait !
— Yes and unable to speak english as I wish ! proclama Lazlo, heureux de constater que le bateau avait regagné son port d’attache.
— What are you doing here ?
— Je viens vous étudier ! dit-il avec une pointe de malignité, s’attendant à lire sur son front lissé par la jeunesse, la désapprobation, voire de la répugnance, preuve qu’il était déraisonnable de s’attacher à cette femme, comme si la seule technique possible de sa drague consistait à l’attaquer afin de la tester.
— You mean Aborigine’s people ? Welcome my dear ! dit Anjéa en invitant Lazlo à s’asseoir devant le minuscule bureau qui lui servait de base arrière.
Lazlo élabora une réponse dans sa tête, tandis qu’Anjéa sortait deux bouteilles de bière, habitude qu’il aurait l’occasion de voir se reproduire à chaque fois que quelque chose d’intime se produirait, comme si, sans une dose minimale de houblon, rien d’essentiel ne saurait être compris dans le Commonwealth.
Welcome my dear ?… Je m’attendais plutôt à un crachat ou pire à du mépris ! … Je n’avais jamais été attiré auparavant par l’exotisme !… La plus exotique, je crois, était une marseillaise ultra-bronzée !… 6 heures en saison à faire l’escalope, ça te patine le cuir, c’est certain !… Anjé… Quelque chose tu as dit t’appeler !… La nana de la cité Phocéenne se prénommait, elle, ça vient de me revenir, Suzon !… Pas comme les crêpes du même nom, avait-elle cru bon d’ajouter !… Inculte, mais quel cul, elle avait !… Parfaitement bombé et lisse !… C’est curieux que tu me souhaites la bienvenue, Anjé… Parce qu’avant de partir, pour ici… - Si tu n’es pas sensible à mes phéromones, je vais me retrouver à devoir gérer une érection qui… J’ai toujours détesté bander, en vain… Tiens, c’est comme ne pas manger avant un dîner que l’on espère fastueux et se retrouver à devoir se battre pour choper la dernière amande grillée -… À quoi je pensais ?… Ah oui !… Ton cul ?… Non !… Avant de partir pour ici, donc, j’ai organisé un dîner avec quelques potes, il me restait une vieille caisse de Bordeaux que je réservais toujours pour une excellente occasion qui finalement n’arrive jamais !… Puisque potentiellement la suivante a toutes les raisons d’emporter la palme !… Le principe du « demain on rase gratis ! »… Bref, un pif de folie, un nectar des Dieux !… Qu’est-ce que je disais ?… Ah oui, le dîner d’adieux !… Rodolphe est un de mes vieux potes, c’est lui qui a décrété qu’il était hors de question que nous nous séparions, même provisoirement, sans nous mettre « minables » !… Boire le plus possible, tenir debout le plus longtemps et éviter les déjections autre part que dans les chiottes… Une déviance sociologique que j’ai toujours réprouvée, mais là, je sais pas !… L’idée de partir, si loin, pour si longtemps, me semblait tout à coup totalement insurmontable !… Alors là, j’ai dû me dire : pourquoi ne pas boire jusqu’à plus soif ?… Pourquoi ne pas noyer - image éculée et à gerber - dans l’alcool, la peine et la détresse que je sens me juguler !… Putain, ça m’a fait chier quand même de devoir gerber du pinard à plus de 80 € la bouteille !… S’il nous avait fallu gerber, puisque telle était la consigne de départ, pourquoi ne l’avons-nous pas fait après avoir avalé du Rhum Négrita ?… Rodolphe et moi, nous nous connaissons depuis 6 ans !… Et quand j’y pense, j’ai l’impression qu’une vie nous lie… On se connaît à peine et déjà on se comporte comme des vieux potes !… Rodolphe parle de vies antérieures, de karma !… Moi j’opte pour la compatibilité biologique !… On se sent ou pas !… On a l’épiderme conciliable ou pas !… C’est essentiel un vieux pote et peu importe qu’on n’ait pas usé nos fonds de culotte sur des bancs mal équarris !… Est-ce que c’est déjà la nostalgie ?… Le regret ?… La preuve que le français ne s’exporte pas ?… Que l’homme français ne se détaille pas !… Il y avait, également, Angélique, une ex, versée dans le tantrisme, qui passe son temps à vouloir caresser, en les frôlant, les gens qu’elle rencontre afin qu’ils trouvent leur kundali – une espèce de must en matière de sexe. Nous nous sommes beaucoup caressés, je n’ai jamais trouvé ma Kundali, à son grand désespoir !… Cul passable, pas de quoi s’y appesantir !… Elle pense que je suis cette sorte de jouisseur, seul concerné par son liquide séminal, tu vois le genre ?… Une nana « gothique » était là, elle aussi, avec tous ses tatouages et ses piercings qui lui perforaient plus que les joues, se vantait-elle !… Angélique dit qu’elle trimbale un anneau sur le clito … Tu imagines si elle rencontrait un type muni d’un Prince Albert ?… Non, comment pourrais-tu imaginer une chose pareille, il faudrait d’abord que je t’explique ce qu’est un Prince Albert !… Tes collègues en portent-ils ?… Aurais-tu croisé, par le plus grand des hasards, un type qui en aurait arboré un ?… Comment je vais pouvoir traduire tout ça ?… Un Prince Albert est un anneau que le mec se colle - si tant est que l’expression soit juste - dans le méat urinaire, une boucle de queue, en quelque sorte ?… Les veaux sont menés de la sorte par la truffe !… Comment tu crois que ça peut se passer au moment du coït ?… Chacun se déleste de sa quincaillerie ?… Ils y vont « chargés » ?… Le laiton versus l’argent ?… N’y a-t-il pas une sorte d’antinomie de la matière, une aporie métallique ?… Je ne veux même pas imaginer… Rodolphe est venu avec son amant, un jeune militant socialiste, une espèce de « bobo »… Comment t’expliquer le concept « bobo » ? … Un bobo, c’est une sorte de bourge de gauche ou de droite versé dans l’angélisme de gauche qui pense que tout ce qui touche à la règle, comme forme archaïque de vie sociétale, confine au stade ultime du fascisme !… Un « baba » en Jean-Paul Gaultier qui part pour ses missions caritatives locales en Booster Porsche !… Un type en 4X4 qui pense à gauche en s’endormant et vit à droite en jonglant avec ses placements à court terme !… Léo, je crois qu’il s’appelait !… Rodolphe en est dingue, ce qui en clair signifie dans l’univers « rodolphien » qu’il est passif et qu’il suce bien !… Rien à dire sur son cul que je ne connais pas !… De surcroît, je ne suis intéressé que par les postérieurs féminins.
Le prochain, plus inactif et plus aspirant le surpassera sans qu’il soit question que Rodolphe ne prenne le deuil !… Léo s’est énervé quand j’ai raconté quelle allait être ma mission, ici, en Australie !… Ah putain, comme je hais les donneurs de leçons « droitdelhommiste » qui voudraient faire de l’exégèse du petit livre rouge, une réalité constitutionnelle !… Elle était née en 68 cette petite fiotte ?… Même pas !… Alors de quoi je me mêle ?… C’est dingue, non ?… En fait, Léo est une petite tarlouze dégingandée qui a passé son temps - outre celui qu’il a consacré à me prendre la tête - à se vanter de ne jamais quitter son bureau avant 22 heures, comme si le fait de faire des heuressupplémentaires non payées pouvait le magnifier, l’enorgueillir ?… Implicitement, il considérait les autres, c’est-à-dire les gens normaux qui sortaient de leur bureau à 18 heures, comme des traîtres au progrès, au bon déroulé de l’extension capitalistique !… Il a fini par me demander si j’avais déjà prévu des cacahuètes et un casque colonial, considérant que toutes démarches anthropologiques ne pouvaient cacher qu’une volonté d’expansionnisme colonialiste ; une volonté supra-narcissique de considérer l’« étudié » comme étant largement inférieur à l’« étudiant » puisque ce dernier s’arrogeait le droit de porter un jugement ethnographique, en affirmant, de facto, une arrogance ontologique !
— I love when you speak french !
— Did I speak French ?… I thought I was thinking in French ! Am I clear ?
— Not at all ! But the sound is great !
— Ça fait 6 ans ! Je crois qu’il faut que je rentre, un moment, à la maison… Et puis, j’imagine qu’il est enfin temps qu’il vous rencontre ?
— Tu manques de lui ? demanda Anjéa.
— Oui ! Oui bien sûr que je manque de lui !… Évidemment qu’il me manque !… Il a tellement fait pour moi !… Trop même !… Non c’est con, on n’en fait jamais trop pour ses enfants, il faut en avoir pour le comprendre !… Le « trop » d’amour est aussi redoutable que le manque, mais tu le sais, n’est-ce pas mon cœur ?… Dis, c’est pas mon ordi qui vient de bipper ?… Si ça se trouve, il a répondu à mon dernier message ?
Lazlo se dirigea vers son ordinateur portable qu’il avait laissé sur la table basse du salon. Une icône clignotait dans la barre inférieure : « Vous avez un message » Il cliqua dessus et le message sembla s’ourler en s’ouvrant.
De : Cabinet Lancelot [mailto:[email protected]]
Envoyé : samedi 13 mai 20… 08:12
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Dossier « Julien »
Monsieur,
Vous nous avez fait l’honneur de nous charger de l’affaire que nous appellerons « Julien ».
Nous avons des informations susceptibles de vous intéresser. Veuillez prendre contact avec notre cabinet selon la procédure qui vous a été expliquée.
Veuillez croire en l’expression de nos sentiments les meilleurs.
Pour Martin Durant. Directeur des enquêtes. Antoine Cacharel.
— C’est ton père ? demanda Anjéa.
— Non !
— So What ?
— Je crois que je viens d’ouvrir la boîte de Pandore !
— The box of Pandor ? It’s a game ? It’s sounds like the name of a game ?
— Je t’ai déjà parlé de Julien, évidemment ?
— Father’s boyfriend ?
— Right !
Franck lut sur l’écran de son ordinateur : « Je te demande pardon… Je t’aime… Je t’embrasse fort… Ton fils… » Une boule éclata dans sa gorge, ses yeux se frangèrent de pleurs, les prémices d’une crise qui le laminerait implacablement. Franck toussa comme pour endiguer ce qu’il savait incontrôlable, comme si l’émotion qui le gagnait n’obéissait qu’à sa seule volonté ! Il regarda par la fenêtre de son bureau, quelques bourgeons commençaient à percer les grosses branches noueuses du platane dont la ramure ombragerait toute la cour. Une table oubliée en fer blanc laissait apparaître des traces de rouille, des chaises de la même facture s’y adossaient comme fatiguées.
La nature s’apprête à renaître et moi je voudrais mourir !… Foutu contresens de merde !
L’écho de sa voix alla percuter le plafond à la française. Franck se remémora la première fois qu’il avait envisagé d’avoir un fils. Il ne pensait pas à cette époque que ce serait nécessairement un garçon, il avait juste ardemment désiré avoir un enfant, être père ! Le sien avait choisi de finir sa vie devant le canon d’une carabine. Franck s’était demandé à l’annonce de sa mort comment il avait fait pour se tirer une balle dans la tête ? Ses bras étaient-ils assez longs, le canon assez court ? Il s’en était voulu d’avoir eu ces premières pensées, aurait préféré tout de suite se couler dans le chagrin en éprouvant la perte irremplaçable d’un « papa » qui n’avait jamais su l’être parfaitement. Être père, éprouver l’impérieux besoin de le devenir, l’avait taraudé dès l’adolescence ; quand d’autres rêvaient à des vies de star ou de pilote de rallye automobile adulé, Franck espérait un enfant. Il lui avait fallu connaître la maturité pour qu’à quarante-cinq ans, il entreprenne les démarches de la conception.
Franck se saisit de son clavier.
De : Franck Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : lundi 15 mai 20… 09:18
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Papa
Mon fils !
Non, je ne boude pas !… Je suis juste un vieux con !… Mais tu le sais, n’est-ce pas !… Je ne t’apprends rien !… Tous les pères ne sont-ils pas condamnés quoi qu’ils fassent à devenir des vieux cons, parce qu’il en va ainsi de la fonction paternelle qui ne peut que dégénérer ?… C’est foutrement présomptueux de croire qu’il est toujours possible de dicter un comportement ou même émettre un avis - assurément contradictoire, donc négatif - à ses enfants au seul titre qu’ils vous doivent la vie !… Comment te dire, sans t’alarmer, sans que tu ne te sentes obligé de sauter dans le premier avion, que j’ai juste envie que tout « ça » s’arrête !… Ne me demande pas ce qu’est le « ça » ?… J’y mets tellement de choses que je ne sais même plus ce qu’il renferme !… Le « ça » ?… Freud disait : « c’est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité, le lieu du chaos, de l’énergie à partir des pulsions ! Il tend seulement à satisfaire les besoins pulsionnels, en se conformant au principe de plaisir. Le « ça » ne connaît et ne supporte pas la contradiction. On n’y trouve aucun signe d’écoulement du temps ! » Peut-on dire que j’ai mal à mon chaos ?
Non, je ne boude pas, je cherche à te protéger, je sais, c’est nul, c’est con et contre-productif ! Je te connais, je t’ai fait, à tout le moins j’ai aidé à ta conception ! Sans moi tu n’existerais pas, ne pensons même pas à celui que tu aurais pu être si ta mère avait choisi un autre géniteur ! Nous verserions dans l’irrationnel et je sais également que tu détestes ça !…
Le platane rebourgeonne ! Il n’est donc pas mort !… C’est étrange, parce qu’après chaque été, je crains toujours qu’il n’abandonne lui aussi !… Marre de faire des feuilles, des branches, d’arrondir son tronc !… Alors qu’il a l’air complètement pétrifié, je suis toujours stupéfait de le voir me faire un signe en faisant éclore un bourgeon !
Tu sais quel âge j’ai Lazlo ?… J’ai 72 ans !…Et je ne veux pas avoir 72 ans !… Je refuse d’avoir 72 ans !… Quand bien même je décréterais que j’ai 50 ans, 864 mois de vie crieraient leur vérité !… Ne l’écoutez pas, il est bourré de cellules débiles, d’un début de diabète, sa prostate est vacillante, sa vue d’autant, il est saturé de rancœurs et de vice !… Il a 72 ans et il le mérite !
Je t’aime infiniment, mon fils, pas parce que tu l’es (mon enfant) mais parce que tu es toi !… Non !… Je ne peux pas écrire pareilles conneries !… C’est quoi ce politiquement correct qui a réussi à trouver le chemin de ma conscience ?… Je baisse ma garde à cause de la vieillesse ?… Je vais me mettre à larmoyer, en même temps que je pisserais dans mon froc ? … Bien sûr que je ne t’aimerais pas ! … Je te kifferais pas !… C’est évident et pour des raisons qui doivent tenir à l’égoïsme, à l’épidermique !… On dit bien : « je peux pas te sentir ! »
C’est manifeste, que je ne t’aimerais pas du tout, si tu n’étais pas de moi !… Il est plus que probable que je ne pourrais pas t’encadrer, eu égard, la différence d’âge qui me classerait dans la catégorie des vieux réacs, genre que tu abhorres !… Et puis qu’aurions-nous eu à nous dire ?… La fraternité transgénérationnelle n’existe qu’au théâtre (rappelle-toi Harold et Maud ou encore au cinéma : Le vieil homme et l’enfant !)… Il n’y a que sur la pellicule que le vieil antisémite devient bon grâce à l’innocence d’un mouflet (juif et noiraud de surcroît !)… Le socle de notre antisémitisme national n’a pas vacillé d’un pouce depuis l’affaire Dreyfus !… L’antagonisme est devenu un principe archétypal !… Je te fais grâce d’une liste d’exemples franco-français qui ne serait pas exhaustive !… De plus, tu m’aurais certainement pris pour un vieux con de bouseux qui pue la chèvre - je sais tes indulgences limitées parfois - et moi je t’aurais pris pour un de ces branleurs à la con qui se la pète - je connais mon inclémence (le « qui se la pète » je te le vole, j’ai passé l’âge de ces formules ! lol)
Je ne connaîtrai jamais l’Australie !… Je n’en ai jamais rêvé, cela dit !… Je suis plutôt Amérique du Sud !… 24 heures d’avion ruineraient à jamais mes oreilles internes !… Ça explose une oreille interne ?… Le tympan, oui !… Voir l’Australie et finir sourd, quel enjeu !… Les sons sont-ils différents quand on a la tête à l’envers ?
Non je ne boude pas !… Je suis dans cet état incroyable où je me vois agir, faire, composer sans qu’aucune force ni élan ne m’y poussent !… Je me sens comme exproprié de mon corps, comme si un gigantesque trou me mangeait la moitié de celui-ci, alors que je devrais m’effondrer parce qu’a disparu l’essentiel de mes organes vitaux, je continue d’exister, j’ai beau passer la main au travers de moi, il n’y a rien, plus rien !… Comment fait-on pour vivre quand logiquement on devrait être mort ?… Voilà ce que je ressens, non pas un trou d’air, mais un trou d’être !… Et ce que toi, logiquement, tu prends pour une bouderie de vieille folle !… Ne nie pas qu’il t’est arrivé plus d’une fois de vouloir me traiter de vieille folle, parce que tu voulais me faire mal ?… Parce que tu voulais conjurer ta colère de ne pas être comme les autres : le fils d’un hétérosexuel !… Je ne suis pas parano, mon fils, juste lucide !… Tu n’es pas exceptionnel parce que tu es mon enfant !… Tu as, heureusement, les défauts des hommes, c’est à ça précisément qu’on les reconnaît entre tous !
Seize ans !… Seize ans !… Et tous les jours, à la même heure pratiquement, je revis le même cauchemar !… Je me réveille, je me retourne (je ne dors que sur le côté, cela m’évite de ronfler) et je pose ma main sur ce qui devrait être une épaule, je suis pudique au sortir du sommeil (et puis tu es mon fils, je n’ai pas à me répandre !), je ne rencontre rien, si ce n’est l’absence ! Ma main pèse des tonnes alors qu’elle savait se faire douce (je t’ai plus caressé que corrigé, n’est-ce pas ?)… Elle cherche ce que je sais ne plus jamais trouver, comme si, mue par une volonté propre, elle n’avait pas perdu l’espoir !… Tous les matins, je suis plongé de force dans une espèce de souffrance qui va ruisseler jusqu’au soir, je n’ai que l’espace des nuits où, corseté par la chimie, je m’abandonne à des rémissions sans rêve !… J’ai vécu le non-amour, j’ignorais que son absence serait pire !… Julien m’avait dit avant que tu ne naisses, avant que tu ne sois même conçu : « Je voudrais lui donner son prénom ! »… Comment aurais-je pu le lui refuser ?… Ta mère ne s’y était pas opposée !… L’aurait-elle fait que je me serais battu !… « Lazlo », il a dit le jour de ta naissance !… Julien ne voulait pas dévoiler ton prénom avant, pensant, certainement, que nous ferions tout pour qu’il y renonce !… Lui, qui disait me connaître si parfaitement !… Comment a-t-il pu se méprendre autant ?… « Lazlo », il a dit quand on est venu me prévenir de ta venue parmi nous !… Nous étions dans la partie dévolue au futur papa, dans une clinique privée, en banlieue parisienne !… Ta mère avait refusé que j’assiste à ta naissance !… Prétextant que le spectacle de son intimité aux limites de son élasticité pourrait me traumatiser !… Ce n’était pas une bataille à gagner pour moi, non pas que je répugnais à l’assister aux combles de sa flexibilité !… Mais avais-je, réellement, l’envie de te voir passer la tête ?… Je ne crois pas !… Je n’aime pas les préambules, les « levers de rideau » et puis le sang, la souffrance, les larmes et les cris, ne constituent pas - pour moi - un moment privilégié !… Le spectacle de la douleur me dérange, en ce sens qu’elle est sans limite, la violence qu’elle génère est exponentielle !… Je ne sais jamais comment me comporter !… Affecter de la compassion, retrousser les babines parce qu’il y a comme une indécence à la contempler ?… Jésus sur sa croix ne m’aurait tiré aucune miséricorde, il en était pourtant le père… De la miséricorde !… Tu sais ce que j’aurais aimé lui dire à Jésus si je l’avais rencontré sur le mont Golgotha, punaisé sur ses madriers mal dégrossis ?… J’aurais aimé lui dire : « Sais-tu que tu vas nous faire chier pendant plus de 2000 ans et qu’en ton nom on tuera des millions de gens ? … Tu peux pas faire un geste, bon d’accord tu es épinglé et je vois sourdre le sang de tes plaies, mais avant de rejoindre ton père, tu peux pas lui dire qu’il fasse comme dans Men in Black, qu’il nous montre son stylo céleste et efface à jamais le souvenir de ton séjour prosélyte ! » Je ne sais foutre pas pourquoi je te raconte ça, outre mon athéisme que tu connais !
La mère de ta mère a eu le droit de plonger dans le spectacle de ta naissance, « entre femmes » avait dit ta grand-mère maternelle !… « Lazlo ? » j’ai dit !… « Lazlo ? » a répété ta mère !… « Lazlo ? » … J’adore, s’est exclamée ta mère et ce, malgré la douleur qui l’avait brisée !… « Lazlo ? » j’ai redit !… « Mais pourquoi Lazlo ? » ai-je demandé !… « Pourquoi pas ! » ont dit ta mère et Julien !… « Lazlo ! » c’est un bien joli prénom, a dit une infirmière et pas commun a-t-elle ajouté !… « Lazlo ! » a réitéré Julien ! Je ne l’avais jamais vu si heureux, comme si le choix de ton prénom relevait de quelque chose de capital, d’essentiel !… Je n’ai jamais su pourquoi il avait choisi un tel prénom, il ne s’en est jamais expliqué, une fois, une seule et unique fois, il a précisé : « Tout le monde est content, alors pourquoi vouloir tout expliquer ? Vouloir tout comprendre ? »
Bien sûr que ça n’aurait rien changé ! Évidemment, que tu serais le même t’appelant Kevin, Tartempion ou Lazlo, je préfère Lazlo, du reste !… On partageait tout et dès qu’il s’agissait de lui, de Julien, du registre de son intime, il était plus fermé que Fort Knox ! Je répugne à en témoigner, mais je considérais que toutes ces tentatives dissimulatrices entachaient notre relation !… Non pas que j’avais un besoin absolu de sa vérité, une vérité même qu’il aurait choisie m’aurait convenu. J’avais l’impression qu’il ne me faisait pas confiance, sinon pourquoi m’aurait-il, comme il l’a fait, désassorti de son existence ?… C’est ça ce que je ressentais : une désunion, un désaccouplement ! … Au début je me suis fait une raison, au nom du sacro principe de la liberté individuelle et du respect qui lui est dû !… Mais bon, je devais espérer qu’il finirait par se confier et non pas se confesser, je n’avais pas vocation à l’absoudre de quoi que ce soit !… Mais tu le sais, toi qui l’as connu et aimé, n’est-ce pas ?… Les années ont passé et la faille que je m’ingéniais à vouloir combler s’est affaissée, non pas à cause d’une distorsion supplémentaire, mais à cause du temps, du temps qui a pesé, à cause de l’inertie, une inertie dont je suis co-responsable ! … Une inertie que je n’ai pas su ou pas voulu combattre de peur de le heurter !… On espère toujours que le temps arrangera les choses, qu’il finira par les lisser, par les avaler et l’on se trompe immanquablement, parce que ce qui n’est pas dit ou expliqué finit immanquablement par peser et engloutir tout le reste !… Un peu à l’instar des trous noirs, j’imagine !… Comment ce qui n’existe pas peut-il phagocyter tout le reste ?… Pourquoi le rien généré par la carence annihile-t-il à ce point… l’essentialité ?
J’ai ardemment espéré qu’il finirait par me faire confiance, parce que c’est de cela que j’ai manqué : la confiance !…
Je suis désolé, dans mes derniers mails, j’ai fait le con, le laconique ! Peut-être parce que je sais que cela t’énerve !… Et dans celui-ci, je me répands comme une vieille rombière !… Je sais que tu n’aimes pas non plus, que je parle comme ça de moi, au féminin ! (Ne serais-tu pas bourré de principes ?… Est-ce moi qui te les aurais inculqués, à mon corps défendant ?)… Je n’aime pas non plus que tu sois loin de moi et pourtant tu l’es !…
Je suis fatigué !… Donne-moi les détails de ton arrivée (dont je me réjouis)… Organisons une fête pour ton retour, célébrons-le, nous n’avons pas fêté ton départ, mais y avait-il matière à le faire ?… Tu as dû le faire avec tes « potes », connaissant ton penchant pour l’excès, tu n’y auras pas échappé, n’est-ce pas ?… Tu as eu raison, j’aurais aimé (égoïstement) être le dernier visage que tu aurais emporté dans ta si grande île…
Je t’embrasse fort mon fils
Je t’aime.
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : mercredi 17 mai 20… 12:00
À : Cabinet Lancelot. Martin Durant.
Objet : Re : Dossier « Julien »
Cher Monsieur Cacharel
Comme suite au protocole qui vous a permis de m’identifier, je vous prie de bien vouloir me transmettre les informations sur le dossier « Julien » par l’intermédiaire de ce mail. En effet, les renseignements que vous avez obtenus ne m’apparaissent pas constituer des secrets qui nécessiteraient une « voie diplomatique ».
Je vous prie de croire en l’expression de mes sentiments les meilleurs.
PS : Joignez s’il vous plaît la facture de vos honoraires.
De : Cabinet Lancelot [mailto:[email protected]]
Envoyé : jeudi 18 mai 20… 15:15
À : Lazlo Dalencourt
Objet : Re Re Dossier « Julien »
Monsieur je vous prie de trouver en pièces attachées les documents concernant notre enquête. Votre dossier ne comporte aucune facture !
Veuillez croire en l’expression de nos sentiments les meilleurs.
Martin Durant. Directeur des enquêtes. Antoine Cacharel
PDF : « Dossier Julien »
De : Lazlo Dalencourt [mailto:[email protected]]
Envoyé : jeudi 18 mai 20… 15:03
À : Franck Dalencourt ; Domaine du Dezert.
Objet : Lazlo
Papa
Merci pour ton mail qui m’a profondément touché et ému. Non, tu n’es pas un vieux con et comme moi-même, selon ton analyse, je suis en passe de l’être, je ne voudrais pas te jeter la pierre, Pierre !… Tu te souviens comme nous aimions voir et revoir ce film ?
Fêtons, tu as raison, mon retour, même si à l’échelle de l’humanité cela représente une nanoparticule d’intérêt !… À la nôtre, cela peut représenter une possibilité de se dire que l’on s’aime, de boire du pinard et de manger des choses « cholestérolées » et donc merveilleuses !
Je vais écrire trois lettres à trois personnes d’importance, celles que je tiens à voir réunies autour de nous, chez toi, chez nous à la maison, si tu le veux bien !… La propriété se prête à ce genre de fêtes, non ?…
Il faudrait que je te parle de Julien, je ne peux m’y résoudre pour le moment, même si j’ai conscience d’ajouter à ton malheur en t’écrivant ces mots !
Je t’aime.
Lazlo.
Jacqueline Dalencourt referma l’enveloppe doucement, la lissa et s’étonna une nouvelle fois de voir ses phalanges presque diaphanes. Elle aurait aimé y lire la décrépitude, savoir que la mort s’intéressait à elle, la métastasait, logiquement, compter ses tâches de cimetière - comme on avait l’habitude de s’en moquer - et se rappeler, avec nostalgie, à quel point le hâle lui allait bien, une couleur proche de l’abricot et du pain d’épices. Elle conserverait les timbres, un kangourou et un koala entrelacés. Assise dans un grand fauteuil en velours pivoine, elle regarda la mer derrière la baie vitrée légèrement entrouverte. Un souffle iodé cherchait à s’inviter dans l’intimité suffocante de sa chambre. Jacqueline suivit des yeux un vieillard qui marchait sur la grève comme s’il luttait contre une bourrasque, le cheveu un peu long frisottait sur son col de chemise de bûcheron de la même couleur que sa causeuse, il s’arcboutait, les deux poings crochetés dans le dos, comme si tout ce qui pouvait naître de l’avenir incarnait une appréhension qu’il contrecarrerait en unissant son passé entre ses mains. Errait-il ?… Suivait-il, au contraire, un tracé connu de lui seul qui l’amènerait à comprendre pourquoi il préférait affronter les embruns plutôt que la quiétude d’un plaid, négligemment posé sur les genoux ? Ou s’astreignait-il tout simplement à marcher afin de ne pas perdre la mobilité de ses membres ?… Un pointu fendait les flots en longeant l’horizon, seul le bruit de son moteur bourdonnait dans l‘atmosphère matinale. Jacqueline aimait surprendre le monde au sortir de sa torpeur, comme si elle pouvait imprimer sa volonté, décider de l’humeur du temps. L’infirmière de jour, une grande femme rousse flamboyante aux seins augmentés, achevait de réaménager son chariot. Elle fit glisser dans une poubelle gainée de plastique, deux compresses imbibées de Bétadine. Jacqueline les regarda dégringoler dans la boîte de métal.
Ça me fait penser à mes dernières serviettes hygiéniques !… C’est drôle de penser à ça !… Enfin drôle !… C’était il y a combien de temps ?… 40 ans ?… Peut-être plus, en tous cas, pas moins !… À peu près à l’époque de la mort de mon premier mari !… Ou peut-être était-ce à la mort d’Olivier !… Quel âge peut avoir Franck ?… Plus de 70 ?… Olivier était son jumeau… Non je n’ai pas pu être ménopausée à cette période-là, pourtant j’aurais trouvé logique de l’être !… À quoi bon continuer d’être fertile quand on perd son enfant ?… Pour qui ?… Pour quoi ?… De mon temps, une femme était une femme tant qu’elle pouvait enfanter !… Aujourd’hui, les femmes ont des orgasmes et s’en vantent à la télé, elles se battent toutes pour passer chez Sophie Daprès !… Quelle indécence ces émissions pour mémères décérébrées !… Pourtant j’en manque pas une !… Je suis dingue !
— Madame Dalencourt ?… Madame Dalencourt ?… Vous êtes-là ?
Je suis devant toi, abrutie !… T’es miro ou quoi ?… Pourquoi tu me parles comme si j’étais une débile ?… Tu crois comme toutes tes copines - qui sont encore en âge de faire illusion - que parce qu’on est vieille on devient fatalement toutes des connes ?… Je te souhaite bien du plaisir quand ce sera ton tour !… Tu ne te le rappelleras pas, malheureusement, ce que tu es en train de me faire !… Tu t’interrogeras et tu détesteras qu’on te traite comme une enfant demeurée !… Alors oui, je suis vieille, mais pas encore morte !… Ça remue là-haut, là-haut dans ma tête !… D’ailleurs je comprends pas pourquoi je perds pas encore les pédales !… Pourquoi je lâche pas prise, que je me laisse pas prendre en charge, que je continue de vouloir être aux commandes, enfin surtout de mon cerveau, ça fait belle lurette que j’ai perdu la partie en ce qui concerne mes muscles !… Ils sont à l’inverse de l’énergie mentale que je sens sans limite : mous et renonçants… Je les entends dire que je suis encore parfaitement lucide, comme s’ils en étaient désolés, comme si je représentais un cas d’école !… Le petit nouveau, roux - on dirait qu’ils sont tous roux ici ou c’est moi qui devient daltonienne - avec des yeux verts et des rouflaquettes, on dirait qu’il est anglais, lui manque plus que des dents de cheval !… Il finit ses études ici, c’est sa dernière ligne droite, obligé de faire un stage, en gériatrie, je l’entends le répéter à chaque fois qu’il croise une minette et il en défile ici !… On pourrait penser que la maison en fabrique, de la petite pute en chaleur !… À poil sous leur blouse, avec les nénés congestionnés dans du soutien-gorge taille 12 ans !… Je l’ai entendu s’étonner que je ne sois pas incontinente, que mon cerveau soit connecté, bien irrigué, que mon rythme cardiaque soit celui d’une minette !… Il me croyait endormie !… J’imagine que ça n’aurait rien changé si j’avais été éveillée… Ils nous considèrent, tous autant qu’ils sont, plus comme des lignes de crédit sur le compte de la maison… L’attention qu’ils nous portent n’est pas plus émotionnelle que celle que l’on accorde à son compte bancaire, on est juste content qu’il soit créditeur… J’ai de plus en plus l’impression d’être un chat. Je les détestais avant, peut-être que je supportais mal leur indépendance !… Je n’aimais que les chiens, Cookie n’a jamais cessé de me manquer !… Quel âge il aurait aujourd’hui ?… 30 ans ?… Plus ?… Il passait le plus clair de son temps à s’exciter sur ma jambe, la gauche ?… La droite ?… Peu importe ! … J’avais un peu l’impression qu’il m’avait choisie !… Il faisait pas de mal !… Et puis, j’avais compris que ça choquait tout le monde et moi ça m’excitait de tous les scandaliser, mais toujours dans le silence, jamais de crises, de larmes hystériques, j’ai toujours eu horreur des gens qui se donnent en spectacle !… Je fais ce que je veux et je le fais comme les chats !… Avec comme un parfait dédain !… Je somnole la journée et la nuit à défaut d’aller chasser, je guette, j’épie la vie !… Je regarde par la fenêtre, la télé, je lis des magazines que j’arrive à aller piquer dans les chambres des autres rebuts de l’humanité !… C’est drôle cette impression de l’antichambre de la mort, au début j’étais terrifiée, aujourd’hui ça m’amuse !… J’en vois qui sont tellement désespérés, surtout les bonnes femmes, les hommes sont moins concernés par la vie, j’ai souvent pensé qu’ils la subissaient plus qu’ils n’en jouissaient, ils ont juste peur de passer de l’autre côté par crainte de la souffrance, comme si mourir pouvait faire souffrir, c’est le contraire !… La douleur s’achève là où la vie
