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Ulcyde et Jalia découvrent que le destin leur réserve bien des surprises dans un monde où des conflits majeurs sont sur le point d'embraser les terres et de consumer les coeurs.
Ulcide, jeune garçon Mythéthymien, survit dans un orphelinat maudit d’un coin reculé des Contrées du Sel. Accompagné de sa seule amie Jalia, tous deux y sont maltraités depuis toujours. Un vent de révolte les anime toutefois, les poussant finalement à se libérer de leur sinistre destinée… et à sacrifier beaucoup d’eux-mêmes... Car si les pouvoirs que le garçon se découvre s’avèrent précieux et les aident à se sortir de leur statut de proie, ils les conduisent inéluctablement à celui de bourreau. Aussi, meurtre et vengeance ne tardent-ils pas à noircir leur existence. Or, ce n’est pourtant pas tout ce que le destin leur réserve… Et si l’adolescent n’a d’autre désir que de se sortir de la misère, sa compagne le sent appelé à un autre dessein. Du reste, le continent tout entier bouillonne de changements. Des Bestiars errent désormais au hasard des terres, Men-Ecrys le Guide s’échine dans une volonté de pacification des Clos et le Brisenef Durbrisant, vil pirate écumant les Eaux Périlleuses, s’emploie, à force de raids et d’abordages, à déstabiliser tout ce que compte de royaumes le monde d’Inaré. Ainsi, des conflits majeurs sont-ils tout près d’embraser les terres et de consumer les cœurs tandis que, sans vraiment s’en rendre compte, beaucoup, déjà, ont inconsciemment choisi leur camp.
Plongez dans le premier tome d'une saga fantastique captivante, et découvrez les aventures périlleuses d'Ulcide et Jalia dans un univers surprenant.
EXTRAIT
À son étonnement, rien d’autre qu’un silence persistant ne suivit ses paroles. Son nouvel allié semblait décidément bien difficile à tranquilliser. Le Haut Gardien et le Comptefer échangèrent un regard fugitif, visiblement mal à l’aise, mais ne pipèrent mot, sachant parfaitement où se trouvait leur place.
— Nous ne cesserons de grandir sous votre conduite, ajouta-t-il alors. Hostilarpents et Finelandes sont réputés fuir les concessions tant ils les considèrent comme une preuve de faiblesse mais ils envisagent, j'en suis certain, l’intérêt crucial de se joindre aux Saintes Nations. Ils savent pertinemment qu’il y va de leur survie. Et chaque faraud, chaque frileux, finira par comprendre qu'il peut s'unir aux autres, sans rien renier de sa nature, de ses terres ou de ses traditions.
— J'ai pourtant été très clair dans mes intentions, éclata soudainement le Guide, dévoré de frustration. Je leur ai assuré que rien de ce qu'ils possèdent déjà ne leur serait retiré. Or, aucun de mes mots n’a eu grâce à leurs yeux et nous connaissons leur intraitable réponse… C’est à croire que leur orgueil est leur plus redoutable ennemi, bien plus que nous-mêmes ou que les Bestiars.
— Je ne sais que trop bien les ravages qu’occasionne une fierté à la taille disproportionnée ! s’exclama à son tour le Discret.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Luc Sérao vit actuellement en Bretagne où il exerce le métier d’imprimeur depuis peu. Sudiste d’origine, il passe son enfance et son adolescence non loin de Marseille, dans les campagnes et les banlieues alentour. Passionné de mythes, d’histoire et d’archéologie depuis son jeune âge, c’est tout naturellement que les récits Heroic Fantasy trouvent depuis toujours chez lui un écho particulièrement important. Plus qu’une surprise, la rédaction de son premier roman est un besoin, une révélation, bien qu’elle survienne tardivement. Elle ne le lâche plus depuis…
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Seitenzahl: 411
Veröffentlichungsjahr: 2018
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LES TUEURS DE DIEUX
LES AURORES
SOMBRES
MYTHETHYME
MYTHETHYME NORD
MYTHETHYME CENTRE
MYTHETHYME SUD
Le ciel semblait d'encre, la nuit était profonde. Rien dans ces campagnes ne semblait esquisser un mouvement. De ces terres engoncées dans une neige collante ne bruissait qu'un inquiétant silence ponctué çà et là de craquements… De grognements aussi, tels d’inquiétantes mises en garde sur la dangerosité des lieux. Pourtant, le monde semblait suspendu et seules quelques mottes encore fraîches tombées de branches trop lourdes, rompaient l’immobilité glaciale de la nuée d’arbres figés par un givre compact. Aussi, ce paysage blanc, si inhabituel dans ces contrées, n'avait de cesse de surprendre le petit groupe dispersé dans la clairière.
— Soyez-prête à pousser, Maîtresse. Mobilisez toutes vos forces ! Car les prochaines contractions seront plus douloureuses encore, je le crains.
La domestique dévouée humidifia une bande de tissu déchiré... Lan-Alphé ou peut-être Pal-Géane, Dryane n'avait jamais réellement accordé d'importance au personnel de sa maison, ignorant même jusqu'à leur nom et leur nombre. Elle en accordait bien plus à chacune de ses tenues qu'elle prenait grand soin d'imaginer et de faire confectionner sur mesure. D'ailleurs, la jeune Domina éprouvait une vive colère de voir le lambeau que tenait sa servante : un volant de dentelle finement ouvragé, autrefois délicat ornement de sa légère chemise de lin, celle-là même qu'elle revêtait pour dormir chaque soir. Le pliant grossièrement en quatre, la vieille femme l'avait enseveli sous la neige et s'apprêtait à l'appliquer sur le front de la future mère dont les yeux roulaient de colère. Le regard noir, la jeune Méritante était toute prête à exploser, n'ayant pas vraiment idée de son état. Mais ce linge frais posé soigneusement sur sa peau, avant même qu'elle puisse émettre une objection, lui fit soudainement prendre conscience de la fièvre qui la consumait. Instantanément, un froid intense lui saisit le crâne, séchant en partie ses cheveux noirs défaits, emmêlés, et poisseux d'une sueur collante qu'elle s'ignorait pouvoir produire. Le gel la terrassait alors, la ramenant subitement à la réalité de sa condition et à une faiblesse extrême qui lui soulevait le cœur. Or, pour l'heure, les déferlantes de contractions n’attendaient pas et, alors qu'elle sentait une profonde vague de douleur se préparer à la submerger, la jeune femme renonça à ses pathétiques considérations esthétiques, pensées d'un autre temps lui semblait-il, d'une autre vie... celles peuplées des seules préoccupations d'une naïve écervelée de grande famille...bien trop gâtée et bien trop protégée... Mais cette nuit, prisonnière de ses souffrances et du froid, personne n'était capable de lui venir en aide. Il lui fallait combattre pour la première fois de sa vie. Il lui fallait lutter pour obtenir ce qu’elle souhaitait, elle qui n’avait d’autre habitude que de désirer pour obtenir. Et, défi suprême, elle devait faire face seule. Aussi, fût-ce sans espérer avoir le choix qu’elle s’y était résolue dès le début du travail et qu’encore maintenant elle raffermissait son cœur et se préparait à résister du mieux qu'elle pouvait à cette lourde fatalité qui s'abattait sur elle. San Dryane, Prima de la gens Sevriar, ferait honneur à son rang, s’était-elle martelée. Néanmoins, au bord de ce gouffre de douleurs croissant inexorablement, un sentiment de panique domina d'abord, sentiment mêlé à une souffrance encore jamais éprouvée lors de sa jeune existence. Puis, un cri aigu, ou plutôt, une profonde plainte échappée de sa gorge, stridente et d'une longueur à lui briser la voix. Le déchirement était extrême, si violent et ravageur qu’elle crut plusieurs fois s'éteindre là, sur sa litière. Et tandis que son regard ne reflétait plus que désolation, le tiraillement se prolongeait encore, ravageant son bas-ventre, contractant son torse tout entier et bloquant même sa respiration jusqu'à l'étouffer. Elle suffoqua, d’ailleurs, pendant une éternité lui sembla-t-elle, avant, qu’à force de souffles désordonnés, elle ne manque de perdre connaissance sous l’implacable étreinte. Cependant, comme une largesse que lui accordait sa mauvaise fortune, la terrible oppression se relâcha enfin, épargnant finalement son corps brisé et la laissant haletante à demi consciente. Tous l’observaient alors avec inquiétude tandis qu’elle peinait à revenir de la lisière séparant les morts des vivants et qu’elle percevait, crescendo, comme une sourde rumeur, un piaillement soutenu de gens paniqués. Provenant d'un lointain inhabituel, des voix lui intimaient de pousser encore, de tenir son effort, de bander chaque muscle de son corps meurtri et de ne rien céder à son brasier intérieur. Il lui sembla reconnaître les exhortations de sa domestique, celles de son père aussi, orageuses et volontaires. Puis, voilées par une trop forte émotion, elle devina plus qu’elle ne perçut celles de sa mère, étouffées et vacillantes. Dryane se sentait néanmoins perdue, comme réfugiée profondément en elle-même, ne sachant plus vraiment qui était présent, où elle se trouvait ni ce qu'elle y faisait. Errant dans une demi-conscience, elle se savait lentement s'éloigner de son monde, cet univers désormais empli d'une seule et unique sensation de douleur infinie et, s’avouant vaincue, l’acceptait pleinement. Un claquement cinglant la surprit pourtant, lui brûlant les joues et la tirant brutalement de sa torpeur naissante.
— Tu ne partiras pas avant moi, je te l'interdis ! Bats-toi ma fille car abandonner n'est ni une option, ni dans l'ordre des choses !
Tandis que les mots de Men-Aution, son père, Secundus de la gens Sevriar, cheminait dans son esprit, Dryane rouvrit douloureusement les yeux. Ses orbites se consumaient sous ses paupières, la sueur suintait de chacun de ses pores. Épuisée et en partie engourdie par le froid, elle restait là, le regard perdu dans le vague, errant en proie à d'amers remords. Si l'espace d'un instant, elle s'était doutée que recevoir son premier homme lui occasionnerait quelques mois plus tard de si cruels tourments...si seulement... La jeune noble se concentra un instant sur ses souvenirs, recherchant partout le réconfort dont elle avait crucialement besoin. Et une première image s'imposa subitement à elle. Elle revoyait ce guerrier...son guerrier ! Cet homme si singulier, Chu-Thyomé, qui était originaire de la cité côtière de Proséspéra et qui la charma dès leur première rencontre. Se délectant, malgré elle, de tout ce que sa mémoire avait préservé, elle revécut la naissance de son idylle, l'emballement de ses sentiments et la conclusion inévitable de leur attirance mutuelle. Puis, se réfugiant un peu plus encore dans cet inestimable bien-être, elle redétailla précisément le physique de son irrésistible amant. Un homme d'âge mûr que l'expérience de la vie avait magnifié en tout point. Elle resongeait avec délice à chacun de ses muscles harmonieusement dessinés, témoignant d'une force et d'une vitalité hors du commun, l'une et l'autre forgée au feu des exercices militaires répétés. D'un teint hâlé, sa peau dorée par le soleil généreux de ses terres natales était tout à la fois tiède, douce et épicée de subtils parfums. Et que dire de sa taille ? Si ce n'est la qualifier d'imposante. Tout comme sa corpulence, d'ailleurs, digne d'Helios lui-même tel qu'on le représentait dans tous les temples de la cité. Un crâne rasé, à la mode de la capitale de son Clos, et un nez droit, légèrement épaté, au-dessous duquel s'inscrivait une délicieuse bouche étroite garnie de dents d'une blancheur étonnante, entretenaient la superbe esthétique du personnage. Aussi, l'impression donnée par son visage ovale et d'une séduisante symétrie ne pouvait laisser indifférent tant le regard magnétique qu'il abritait attestait de la détermination qui y régnait en maître au travers du vert émeraude de ses yeux. Et elle ne s’y trompait pas : elle savait que cet homme lui avait tourné la tête, lui paraissant tout simplement exceptionnel. Or, passée cette pâmoison devant la montagne d'attraits de son amant, l’esprit de Dryane continua son errance et s'avisa bientôt de souvenirs moins réjouissants. Notamment celui lié à la lettre que l’irrésistible combattant lui avait confié avant de prétexter une absence de quelques jours pour une obscure raison de relève de garnison au nord de Katasti, relève dont il ne revint jamais. La Méritante avait pourtant gardé sa missive, se souvenant encore de leur discussion tendue à ce sujet, la dernière qu'elle n'ait jamais eu avec le Prosespérien.
— Conserve-la précieusement, lui avait-il intimé sur un ton de commandement. Et si, par malheur, il m'arrivait un sort funeste, remets-la à notre enfant une fois celui-ci capable de la lire !
Dryane avait d'abord marqué un temps d'arrêt, prise de court par une telle impudence. Puis, loin de supporter un tel manque de respect à son noble lignage, sa froide réponse n’avait pas tardé à geler l'atmosphère.
— Ne me prendrais-tu pas pour un de tes sous-fifres, un de ceux qui n'ont de cesse que d'acquiescer à chacun de tes ordres ? avait-elle alors éclaté. Comprends bien quelle est ta misérable condition ! Prends bien conscience, qu'à mes côtés, tu jouis d'une existence meilleure que celle à laquelle tu es en droit de prétendre. Tu n'es digne ni de ma naissance ni de mon rang. Que crois-tu pouvoir espérer sous prétexte d'avoir été le premier homme à partager ma couche ? avait-elle enfin durement asséné, plus cassante que du verre.
Un étouffant silence s'était alors fait, chacun toisant froidement l'autre. Puis, face à l’obstination dédaigneuse de l'imposant soldat, la jeune femme s'était décidée à reprendre plus crânement encore :
— Et bien, je répondrai à cette question pour toi : tu n'as le droit d'espérer que ce que je choisirai de te laisser miroiter. Rien de plus. Et si je reconnais que tu m'as agréablement diverti lors de ces vingt derniers jours, je ne compte pas pour autant t'attribuer une importance à laquelle il t'est interdit d'aspirer. C’est que je ne désire rien t'offrir que ta naissance ne soit capable d'assumer, avait-elle terminé avec ironie.
Mais l’impassibilité de son amant avait perduré, ce dernier se contentant de la fixer froidement. Aussi s’était-elle finalement décidée à lui demander sans détour, sceptique et ricanante, un regard amusé sur son propre ventre :
— Peux-tu maintenant m’expliquer d'où te vient la certitude d'avoir un enfant de moi ? Qu'en sais-tu réellement ? Quels sont les indices que toi seul as la présomption d'avoir décelé ?
D’une attitude plus hautaine que jamais, l’homme avait encore tardé un moment avant de rompre son pesant silence :
— Ton incrédulité m'indiffère, avait-il d’abord asséné. Quant aux indices... sache que je vois des signes que tu ne saurais appréhender ni même comprendre.
Un nouveau mur s’érigea entre les deux amants… Toutefois, la volonté de Thyomé était restée moins encline à la dispute qu’au désir de convaincre sa compagne et c’est luttant contre lui-même qu’il avait poursuivi son propos, se reprenant subitement avec plus de douceur :
— Il est vrai que je ne suis pas de ta nature mais tu te leurres grandement quant à nos véritables différences...
Surprenant une seconde fois sa noble amante, l'homme s'adressait maintenant à son cœur et non plus à sa raison. Son attitude en était totalement changée :
— Je te demande de garder cette missive à l'abri de tout regard indiscret. Je t'en conjure même ! Laisse-la hors de toute atteinte et réserve-la uniquement à l'enfant qui grandit déjà en ton sein... Je t'en prie très solennellement.
Fortement déstabilisée par le brusque revirement d'attitude de Thyomé, plein d'une sérénité et d'une force de persuasion qu'elle ne lui connaissait pas, Dryane, inexplicablement, avait finalement cédé un pouce de terrain, touchée comme il l'espérait. Néanmoins, tentant de se donner une contenance, elle se revoyait lui répondre sans se départir d'un ton de plaisanterie dans la voix :
— J'imagine que c'est une prière à laquelle je peux accéder sans me compromettre.
Et la tension, à ce moment précis, était retombée comme un soufflet. Dryane s'était sentie se radoucir, à la merci d'une nouvelle bouffée d'amour envers ce Prosespérien qui la fascinait plus que quiconque. Lui-même avait relâché ses muscles sans s'en apercevoir. Soulagé, sans nul doute. Pourtant, la possibilité de devenir mère semblait à la jeune femme toujours insensée à cet instant. Quel manque de discernement, se reprochait-elle aujourd'hui ! Si seulement elle y avait cru... Mais voilà, pleine d'assurance et de fausses certitudes, la jeune noble n'avait eu foi qu'en elle et c'est dans le seul but d'apaiser son insensé amant qu'elle lui avait finalement déclaré :
— Je t'en fais la promesse, Thyomé. Je respecterai ta volonté. Toutefois, tu as sérieusement piqué ma curiosité et je serai prête à beaucoup d'efforts pour connaître le contenu de ton écrit, avait-elle insinué, un sourire désormais coquin aux lèvres. Me diras-tu de quoi il retourne, même succinctement, si jamais je t'offre ce que tu aimes tant me prendre ?
C’est à ce moment précis que la Méritante, bien trop sûre de ses charmes, avait franchi une limite que le Prosespérien ne toléra pas. Et son ton grivois n’avait rien changé à l'affaire. Elle le réalisait maintenant… bien tard… sans en avoir eu conscience à l'époque. Voilà pourquoi la réponse de Thyomé la cueillit durement sans même qu'elle puisse y répondre.
— Ni la blancheur de tes dents, ni tes indécentes propositions ne pourront changer quoi que ce soit, lui avait-il rétorqué, inflexible. Je ne peux croire que tu aies l'esprit si prompt à occulter les obligations qui te paraissent désagréables à tenir. Ne viens-tu pas d'engager ta parole à l'instant ? Du reste, rien n'est à révéler à qui ne peut comprendre. Cet écrit ne signifierait rien à tes yeux si jamais tu avais l'occasion de le lire. Pas plus qu'il ne parlerait au reste du monde. Il ne fera sens qu’auprès de son destinataire...notre enfant ! N'oublie en aucun cas le serment que tu viens de prêter et honore-le ! Car il nous engage, tous deux, et déterminera nos destinées ainsi que cette vie à naître, avait alors terminé le solide guerrier en pointant de son index le bas-ventre de Dryane.
Discours bien trop péremptoire ! Bien trop autoritaire ! Avait pensé la jeune noble qui, battue froid, avait du mal à décider comment elle se devait de réagir à de telles provocations.
— Mais il me faut désormais partir là où d'autres desseins m'appellent, avait déjà repris Thyomé, un brin grandiloquent.
La jeune Domina se souvenait parfaitement de la bruyante quinte de toux qui avait martelé ses derniers propos, une toux que la jeune femme s'étonnait, encore aujourd'hui, qu'il ne puisse contenir. Un filet de sang avait suivi, discret, s'échappant à peine des lèvres de l’homme qu’elle découvrait dans un état de faiblesse. Il était touché, profondément touché…Atteint par un mal dont elle ignorait tout et qui la questionnait depuis. Et c'est toujours avec cette même émotion, singulière et complexe tant elle mêlait l'amour et la détestation, que la voluptueuse Méritante se remémorait son inquiétude, dévisageant l'homme de guerre dans une muette frustration. Encore aujourd'hui sentait-elle tout le paradoxe de son sentiment, enflammée de colère et pourtant compatissante. Or, le soldat avait semblé en avoir cure et, sans ne rien montrer qui l'affecte, avait affiché une désinvolture marquée. Ainsi avait-il simplement fait volte-face, puis, tranquillement, avait ramassé son impeccable paquetage posé sur la console d'ébène du luxueux hall d'entrée avant de disparaître rapidement dans un silence surnaturel... Dryane voyait encore devant elle la porte s'ouvrir et se refermer sans même que ses gonds aient le loisir de grincer. Elle sentait, de nouveau, toute l’étendue de sa détresse d’alors, étrange écho de celle qui l’accablait cette nuit. Car le caractère implacable de la situation actuelle lui revenait douloureusement en tête…Il ne lâchait pas son corps non plus, torturant sans répit son ventre meurtri. Plus largement, son être tout entier était sous emprise. Comment aurait-elle pu imaginer une telle désolation ? Sa haute éducation n'avait jamais fait mention de ce que le désir et le plaisir éphémères peuvent engendrer. Voilà le résultat de ses actes inconsidérés enrageait-elle ! Aucune prise possible sur les choix passés. Ce qui dépendait d'elle en cet instant était tristement réduit...éminemment simple. Vivre, se délivrer, donner la vie, donner la mort, mourir elle-même... Sans nul doute une partie de tout cela. Mais au-delà de ces tristes perspectives, avant même qu’elle n’en arrive à l’épilogue de cette épreuve, ce qui lui importait plus encore à ce moment précis, c'était un répit, une trêve. Ne plus endurer ces tourments, cette guerre que son propre corps lui imposait. Elle désirait juste voir la fin de cette nuit de cauchemar...et en sortir vivante. Aussi, pleinement focalisée sur ce but, elle présageait la prochaine vague toute proche. Elle la devinait là, tapie en elle et prête à l'acculer bientôt. L'attendant alors, comme le condamné à mort attend la hache du bourreau, elle n'en demeurait pas moins habitée par la révolte, résolue à affronter cette nouvelle montée de douleurs sans se laisser abattre. Et aussi sûr que la marée remonte au galop après être longtemps restée à l'étal, la jeune noble ressentit une nouvelle lame de fond tandis que déjà, dans son entre-jambes, un corps étranger semblait tout proche de se libérer. Ce énième déchirement semblait plus dévastateur encore, plus insoutenable que les précédents. Elle résista cependant. Préparée à subir un tel choc, elle fit rageusement face, tout emplie d'une volonté forgée à l'épreuve de dures souffrances.
— Lan-Alphé ! Assiste-la ! Contrains-la à tenir ! N'oublie pas que ton existence dépend de la sienne !
De telles menaces ne ressemblaient vraiment pas aux habituels propos que Dryane était coutumière d'entendre dans la bouche de Bon-Amienda, sa mère. Celle-ci avait explosé et s'était tue aussi subitement, visiblement en proie à une angoisse au moins aussi grande que celle que ressentait sa fille. Surprise quelques instants, la servante n’eut pourtant pas le loisir d’en prendre ombrage ni de craindre réellement pour sa vie. Toute à l’urgence du moment, elle s'employait pleinement à soutenir sa jeune maîtresse qui, rongée par la douleur qui menaçait de les terrasser, elle et son enfant, combattait en livrant toutes ses forces. La domestique resta donc de marbre, serrant la main de la parturiente dans un geste de bienveillance. Et un simple coup d’œil à la Domina Mère avait suffi pour comprendre qu'une terreur profonde la tenaillait, elle, une haute fonctionnaire de la cité de Katasti. Lan-Alphé en souriait intérieurement, songeant que c’est au pied des plus imposants obstacles que l’on jugeait de la réelle valeur d’une personne. Aussi, Bon-Amienda lui paraissait surévaluée…de toute évidence. De son époux, a contrario, elle nota une attitude toute inverse. Men-Aution s'acharnait à cacher son épouvante alors que sa fille, malgré son admirable courage, semblait à bout de forces, exténuée d'endurer tant de tourments. Mais son angoisse restait palpable, une discrète sueur faisant luire son front plissé d’inquiétude. En cet instant, une réalité frappa alors la conscience de la modeste servante. Seule elle, insignifiante créature au service d'une famille de Méritants, semblait n’afficher aucune crainte quand des personnes, prétendument de nature supérieure, tremblaient de peur telles des feuilles mortes en pleine bourrasque. Et ce constat l’étonnait au moins autant qu’il ne l’enorgueillissait. Un sourire irrépressible dérida un moment son visage. Néanmoins, l’heure n’était pas à l’autosatisfaction et, bien que fière de sa force d'âme, la vieille domestique devait s’efforcer de rester calme et sereine. Aussi revint-elle précipitamment à Dryane en détaillant et évaluant avec précision le critique de sa situation. Le mal empirait et elle devait bien l’admettre, les possibilités de sortir sa maîtresse de ce péril étaient réduites. Forcée de réagir, pourtant, elle élimina méthodiquement une à une les possibilités et il ne lui apparut bientôt plus qu’une solution, une solution viable mais douloureuse...une de celle dont le prix à payer pouvait être ultime. Car attendre équivalait à mourir et elle ne pouvait risquer cela. Ainsi, sa prise de décision ne tarda pas et, s'étonnant elle-même, elle annonça sans tergiverser :
— L'enfant est tout proche mais ne peut emprunter jusqu'au bout cette voie. Il vous déchirera mortellement si on ne lui prépare pas la sortie.
Puis, sans autre préambule, elle saisit une trousse de cuir craquelé dont la couleur avait passé depuis de nombreuses années. Dryane n'avait jusque-là pas remarqué cet objet posé à même la neige, au côté de sa servante. Lan-Alphé ouvrit ces trois pans, observa quelques secondes ses divers instruments pour choisir, en fin de compte, une lame courbe longue d'une dizaine de centimètres. Un outil traditionnel de Passeur pensa Bon-Amienda, intriguée que sa domestique ait pu en obtenir un exemplaire. N'était-ce pas un objet réservé aux accoucheurs Sempercontes, objet sacré, comme leur propriétaire, et dévolu à cet usage exclusif ? Lan-Alphé sentit peser sur elle le regard accusateur de sa Domina. Elle savait avec certitude qu'il lui faudrait fournir plus tard des explications détaillées sur les circonstances de l'acquisition de ce dakre. Dans l'instant néanmoins, elle avait à répondre à une urgence plus pressante. La vie de sa maîtresse ne pouvait souffrir de délai. Mais son embarras n'échappa pas à la jeune Méritante qui remarqua tristement son assurance vaciller. Une expression d'inquiétude envahissait désormais le regard de la vieille femme, y creusant un peu plus profondément les sillons de son visage buriné. La crainte et le doute avaient soudainement fait surface. Cependant, elle ne s'interrompait pas, saisissant avec hésitation l'instrument de sa main droite et le rapprochant de ses yeux pour en vérifier le tranchant. Spectatrice impuissante, Dryane, elle, se tourmenta plus encore, son moral chutant violemment tandis qu’elle comprenait ce que sa tremblante domestique comptait lui faire subir. Comment pouvait-elle espérer survivre en laissant cette femme incertaine et non qualifiée lui élargir une partie de son intimité ? Comment continuer à croire qu’elle survivrait à cette maudite nuit ? D'incontrôlables sursauts la prirent alors et ses yeux s’emplirent de larmes avant de se fermer de terreur. Comme si ne rien voir de ce qu'elle allait subir lui épargnerait quelques souffrances...
— Quelle jeune naïve ! se fustigeait-elle.
Cependant, Lan-Alphé s'était immobilisée un instant...étonnamment...le dakre en main. Car si décider de l'action à entreprendre avait été limpide aux yeux de la courageuse servante, celle-ci tremblait désormais au moment d'agir, rongée par la crainte de manquer de maîtrise. Elle semblait avoir vieilli de vingt ans en l'espace de quelques battements de cœur. Pourtant, le temps manquait. Elle le savait. Tous attendaient qu'elle agisse promptement...qu'elle accomplisse un miracle en réalité... et le poids de leurs espérances conjuguées l’accablait…Néanmoins, tous attendraient encore car il lui fallait prendre une dernière disposition. Reposant alors, à la stupeur générale, calmement sa lame courbe à terre, elle prit un instant pour sortir de sa trousse un petit objet de métal qu'elle frotta contre le tranchant d'une pierre trouvée là en grattant la neige. Les étincelles ne tardèrent pas à fuser tant le briquet était efficace. Approchant alors un fragment sec d'amadou, des flammèches apparurent bien vite. La domestique, forte de sa longue expérience et d'une dextérité sans pareille, savait exactement ce qu'elle faisait. Plaçant avec précaution ses braises au centre d'un foyer improvisé, celui qu'elle avait préparé plus tôt à l'aide de brindilles, feuilles et petits branchages, de plus grandes flammes surgirent et un petit feu se propagea.
— Voilà qui n'était pas de trop ! songeait-elle furtivement.
Néanmoins, malgré son succès et sa rapidité d'exécution, Lan-Alphé était une nouvelle fois rattrapée par les doutes. Aider à délivrer une femme sur le point d'accoucher était interdit au commun des mortels. L'Héliarkhie, religion en place dans le Clos de l'Ancestral Domaine, y veillait scrupuleusement. Quant à utiliser un dakre, cela relevait du sacré, un véritable rituel initiatique dépendant du seul ressort des Passeurs. Tous ici en étaient pleinement conscients. Tous, ici, savaient que quiconque bafouait leurs prérogatives le payait chèrement... Pas un, cependant, ne s'élevait pour stopper l'accoucheuse improvisée. Cette dernière sentait clairement le paradoxe et dévisageait maintenant les parents de la jeune Domina, guettant une dernière fois un signe qui pourrait la faire renoncer. Mais aucun ne vint. Dans leur regard où se mêlaient peur et colère, chacun l'exhortait silencieusement à agir. Aussi, interprétant leur mutisme comme un accord tacite, la vielle servante raffermit son âme et chassa ses dernières craintes, désormais résolue à ne plus rien laisser paraître. Elle ressaisit alors le dakre avec détermination. La survie de sa maîtresse ne dépendait plus que d'elle, plus que de sa faculté à garder la tête froide et à inciser précisément. Elle présenta donc l'instrument au feu...précautionneusement. Renforcé par la lueur des flammes, son regard étincelait d'une clarté surnaturelle conférant maintenant à son visage une jeunesse retrouvée...inexplicable. Sa peau n'en restait pas moins fripée, parcourue d'innombrables rides qui témoignaient d'une existence difficile passée au grand air. Ses mains calleuses, son dos courbé et ses doigts noueux trahissaient une succession quotidienne de fastidieuses tâches toutes plus harassantes les unes que les autres. Elle jugeait néanmoins son destin préférable à celui de beaucoup et en rien comparable à celui des Enfants de la Chute, ces êtres maudits, dont la naissance infortunée de nuit les condamnait à jamais au rang d'Infâmes. En effet, la vieille domestique mesurait sa chance d'avoir bénéficié d'une telle vie, d'avoir tant appris... Et aujourd'hui parlait encore cette expérience, celle qu'elle avait durement conquise à force d’abnégation. Car malgré son âge, malgré les faiblesses toujours plus nombreuses que le temps lui imposait, l'habileté de chacun de ses gestes n'avait pas cillé. Sa volonté était intacte et ses yeux noirs pétillaient de vivacité. Men-Aution, à l'affût de chacune des attitudes de la sage-femme de fortune, ne s’y trompa pas en percevant sa détermination. Aussi reprit-il espoir en une issue favorable pour sa fille adorée. Car il savait le moment de vérité tout proche. Dryane rouvrait d'ailleurs les yeux, rassérénée devant l'assurance retrouvée de sa servante. Elle se permit même de lâcher un profond soupir de soulagement, soulagement bien fugace et tristement envolé à la vue de la lame qui se rapprochait inéluctablement de son bas-ventre. Aussitôt, alors, une irrépressible peur la reprit, la dévorant irrésistiblement et la laissant résignée de ne pouvoir se soustraire à une atroce mutilation. Anticipant laborieusement ses souffrances, une angoissante question s’imposa soudain à son esprit :
— Combien d'incisions devrais-je endurer, Lan-Alphé ? demanda-t-elle d'une voix blanche.
— Une seule suffira sans doute, Maîtresse. Une seule...large et longue. Vous la distinguerez nettement des douleurs causées par les contractions, j'en ai peur. Et il vous faudra pousser au moment précis où je vous l'indiquerai.
Puis, regardant avec une réelle compassion l'infortunée jeune femme, elle reprit d'une voix grave :
— La souffrance sera plus que jamais présente, mais elle devrait être brève si nous agissons toutes deux comme nous le devons. J'attendrai vos prochaines contractions pour vous délivrer définitivement. Préparez-vous, renforcez-vous encore un peu plus. Je sais quelle femme forte vous pouvez être lorsque les circonstances l'exigent, conclut-elle en tâchant de galvaniser sa malheureuse Domina.
— Opère comme tu dois le faire et ne tarde pas ! s’empressa alors d'ordonner Dryane, les mots s'échappant de sa gorge en chevrotant. Mais prends bien garde de ne pas blesser mon enfant ! Parce que cela, je ne pourrai te le pardonner.
Les deux femmes se fixèrent intensément :
— Je sais pourtant que tu dis vrai sans chercher à me manipuler aux seules fins de me rendre plus docile, rajouta encore la parturiente. Je devine ta sincérité et ton respect...ton dévouement aussi. Sache que je te suis redevable, servante, et me souviendrai de ton engagement ainsi que de ta sollicitude. Du moins, si je survis à cette épreuve... si mon bébé et moi respirons encore après cette nuit.
— J'agirai avec célérité San-Dryane, je vous l'assure !
L'accoucheuse se permit alors de rajouter ce que la future mère se serait aisément passée d'entendre :
— Néanmoins, beaucoup de sang sera perdu. Vous le sentirez. Peut-être même le verrez-vous...Mais ne cédez point à la panique et restez consciente quoique cela vous coûte. Car je crains de ne pouvoir vous ranimer si jamais vous vous évanouissez lors de ce moment critique. Le risque de vous perdre serait plus important alors...plus important que jamais.
Les propos de Lan-Alphé en tête, Dryane opina simplement du chef, comme une petite fille acquiesçant aux injonctions de sa mère. Elle patientait désormais… elle attendait sa délivrance. Allongée sur une peau d'ours disposée sur sa litière, elle observait passivement la scène qui se déroulait devant ses yeux, quelque part dans un décor blanc de neige et de gel. Son père, installé derrière sa tête, lui caressait tendrement les cheveux. La sage-femme désignée, elle, était à genoux, immobile, le poignard sacré fermement tenu et prête à agir au moment opportun. Enfin, Bon-Amienda, moins maîtresse de ses nerfs que les autres acteurs de ce drame, cherchait constamment sa fille du regard, sans mot dire, des larmes successives roulant sur ses joues. Dans la brève attente des prochaines contractions, le monde semblait se suspendre une fois encore. Et les pensées de la Méritante errèrent de nouveau… Elle se remémora comment sa tragédie avait commencé quelques heures plus tôt. De petites vagues de douleurs, d'abord, l'avaient surprise en plein repas du soir. Son aile de cygne à la bière n'avait alors plus franchi ses lèvres et seules quelques gorgées d’eau calmaient ses violentes nausées. Puis, se muant peu à peu en lame de fond, ses souffrances ne tardèrent pas à atteindre l'intensité de creux de tempête, toujours plus intenses, toujours plus rapprochées. Préparée à ce moment et consciente de l'arrivée fatidique de sa délivrance, elle respecta, dès lors, les consignes que ses parents lui avaient intimé de suivre. Ne pas alerter sa suite, mobiliser le minimum de domestiques et garder le secret de son furtif départ. Tout cela fut rondement mené et ne lui prit que peu de temps. Pourtant, son corps allait plus vite encore. La perte des eaux fut soudaine, dans un craquement audible, suivie d'une coulée désagréable de liquide chaud le long de ses jambes. Un seau d’eau ne l’aurait pas plus trempé, avait-elle alors rageusement pesté tandis que, déjà en route pour accoucher vers une destination inconnue, elle franchissait les portes de Katasti, sa cité natale. Pour leur part, ses parents, présents au plus près d'elle depuis au moins dix jours, voyaient enfin l'épilogue de ce qu'ils considéraient comme une erreur de jeunesse, une naïve faute de jugement. Après tout, il en arrivait bien d'autres à foule de jeunes gens. Comment penser alors que leur adorable fille unique puisse être épargnée ? Ils l’excusaient d’ailleurs sans aucune difficulté, quitte à biaiser franchement la réalité pour ne pas admettre la part de responsabilité de leur princesse. Mais il leur fallait bien le reconnaître néanmoins… Helios lui-même semblait se jouer d'eux tant le drame que vivait leur belle Dryane se muait en catastrophe : connaître son premier homme si jeune, concevoir un enfant malgré les précautions d'usage et surtout, chose la plus terrible qui soit, conclure cette grossesse par une délivrance nocturne...un accouchement maudit... Cela ne pouvait être ! se jurait sans cesse Men-Aution. Voilà pourquoi sa décision quant aux obligations qui lui incombaient était déjà prise depuis longtemps. Il serait à la hauteur des enjeux, s’était-il juré, et tout le malheur qui découlerait de cet événement serait évité, quoiqu'il ait à faire. Or, de son côté du miroir, la jeune Domina ignorait tout des intentions retorses de son père. De plus, aurait-elle eu le temps de s’en soucier qu’elle n’en aurait rien soupçonné, croyant inconcevable ce que mûrissait pourtant son esprit impitoyable. Aussi, les pensées de la future mère s’attardaient encore à ses récents déboires. S’immergeant dans les détails de son périple, elle se rappela, depuis sa perte des eaux, la succession des douleurs croissantes, prisonnière d'une litière inconfortable et étroite. Tout lui avait alors été bien trop insoutenable, subissant vague après vague et s’érodant lentement avant que, prise d'une lassitude tourmentée, son esprit ne plonge dans la brume et les ténèbres. Pas pour longtemps néanmoins, car il lui semblait avoir rapidement repris conscience... bien malgré elle… Le froid mordait alors impitoyablement sa peau et les flocons, omniprésents, dégringolaient silencieusement, en rangs serrés. Mais qu'importait le climat inhospitalier ? Sa petite suite avançait dans le crissement permanent des pieds foulant la neige, la balançant légèrement dans sa litière qui n'avait de cesse de lui torturer le dos. Couverte telle une petite fille frileuse dont on craint qu'elle ne tombe facilement malade, la sueur collait la chemise à sa peau, accentuant, comble de l'ironie, sa sensation de froid extrême. Elle la traversait littéralement, détrempant même jusqu'à la fourrure sur laquelle elle reposait. La jeune femme s'en était sentie plus souffrante encore, incapable de se mouvoir, tandis que, malgré elle, la souffrance pliait un peu plus son frêle corps. Se contorsionnant sans même en avoir conscience, percluse de douleurs, elle fermait ses yeux autant qu'elle le pouvait, cherchant dans le noir un soulagement improbable à son calvaire. Puis, l'inconscience s’était abattue une nouvelle fois, comme pour exaucer sa prière, et elle ne refit surface qu'ici, dans ce qui semblait s'apparenter à une clairière, ceinte d'un enchevêtrement resserré d'arbres et de taillis. Sans doute s'agissait-il du bois Lacustre, ce bois si souvent arpenté dans son enfance. Elle en reconnaissait l'odeur caractéristique des résineux qui la composaient, quoique moins présente que lors de la Généreuse, la belle saison des terres de Mythéthyme. Elle se souvenait s'être égarée, enfant, pendant de longues heures, pour être finalement retrouvée en pleurs et terrorisée, assise au pied d'un pin immense plusieurs fois centenaire. Ce massif boisé, à quelques heures de marche seulement de Katasti, exerçait tout à la fois chez la jeune femme un puissant attrait et une inexplicable répulsion, résidus de joies éphémères et traumatismes d'angoisses passées. Cependant, ce lieu n'avait finalement que peu d'importance aux vues de ce qu'elle endurait cette nuit. Elle revoyait encore, à peine arrivée dans cette clairière, son père s'installer à genoux tout près de son visage, se pencher sur elle et lui caresser le front délicatement...continuellement. Ses mains l'avaient toujours réconforté depuis son plus jeune âge. Et c'est chaque fois rassurée qu'elle s'abandonnait à leur chaleur. Aussi, cette nuit encore en avait-elle besoin, les appelant de ses vœux à chaque contraction. Or, il était loin d’en être de même en ce qui concernait sa mère, beaucoup trop distante et incapable de se contrôler. Elle se la rappelait prendre place sur un tas de neige qu'elle avait nerveusement réagencé, damé et couvert de plusieurs couches de fourrures. Elle n'empestait alors que folle inquiétude et ses yeux terrifiés roulaient dans leur orbite. La jeune Domina ne l’aurait d’ailleurs pas cru si elle n’avait été elle-même témoin de ce misérable spectacle, sa mère paniquée dont le corps, pris d'intenses frissons, la laissait croire possédée par quelques démons. Une voix ferme et volontaire interrompit brusquement le cours de ses rêveries alors que, prise des premiers tiraillements, elle devinait ses ultimes souffrances approcher.
— Votre utérus se durcit Maîtresse, déclara Lan-Alphé une main posée sur son ventre. Souvenez-vous que nulle ne donne la vie sans sacrifice, que cette souffrance est imposée par la nature elle-même et que nous la subissons toutes… et y survivons. Battez-vous, je vous en conjure !
Puis, face à la violence de la contraction qui laissait la Domina trop écrasée de souffrances pour répondre quoi que ce soit, l'accoucheuse improvisée lui cria de pousser de toutes les forces qu'il lui restait et lui incisa rapidement les chairs. À peine la lame terminait son office que la servante avait plongé ses deux mains dans les entrailles de l'infortunée mère et en libérait l'enfant. La douleur fut alors indescriptible, réduisant au silence tout le reste de ce que Dryane n'avait jamais pu ressentir dans sa vie. Une douleur qui ne tarda pas à se mêler à une sensation de chaleur dans le bas-ventre, un écoulement tiède qui se répandait entre ses cuisses tandis qu'un bébé venait d'apparaître, pleurant et ensanglanté. Dès lors, des sentiments confus de soulagement et d’abandon gagnèrent complètement la Méritante qui, ressentant successivement un grand vide puis une violente nausée, rendit tripes et boyaux jusqu'aux dernières gouttes de bile. Voilà longtemps que les vestiges du cygne à la bière avaient eux aussi fait le trajet inverse et que son estomac était désespérément creux. Pourtant, rien n’arrêta ses spasmes insoutenables, spasmes aussitôt suivis du néant et d’un noir absolu. Tous, autour, demeuraient franchement stupéfaits, comme ébahis d’assister à tel scène et chacun ne pouvait qu’en convenir : les mains de Lan-Alphé avaient sauvée la Domina d’une lente agonie en agissant vite et précisément. Et prenant tous les risques pour gagner un temps précieux, il semblait bien qu’elle ait remporté une partie de son pari : le nourrisson était sauf. Comme elle l'espérait, donc, quelques secondes avaient suffi à agripper puis à extirper le bébé de son écrin maternel bien qu’un sang visqueux et collant n’ait pas tardé à se répandre, s'échappant rapidement de la déchirure béante en imbibant une bonne partie de la litière et menaçant, par là même, de tuer la jeune femme. Aussi, toujours dans l’urgence, avait-elle posé précipitamment le nouveau-né, étonnamment chétif, et l’avait-elle enveloppé de plusieurs linges dans une couche de fortune. Néanmoins, c’était précisément là, à l’instant où elle avait levé les yeux vers ses maîtres, que la domestique avait été amèrement désarçonnée, prise de stupeur devant les regards noirs et la dureté de leur visage. Révulsée de leur attitude, elle avait alors deviné leurs sombres cogitations : un Enfant de la Chute, un enfant sans marque, annonciateur de malheurs à venir et voué à porter l’opprobre. Pire encore, un Infâme destiné à souiller la Gens Sevriar toute entière...à la maudire pour les générations futures. Que pouvait d’ailleurs y faire cet adorable petit être, aussi attachant soit-il ? Comment penser qu’il soit de taille à lutter face à une tradition plurimillénaire et si ancrée dans l’inconscient des gens qu’elle en conditionnait toute leur vie ? Il ne l’était pas…de toute évidence, il ne pouvait l’être… Aussi la vieille servante avait compris, sans pourtant l’accepter, qu'aucun des deux grands-parents n'ébauche de geste d'amour, de compassion, ou encore de curiosité envers cet enfant innocent et sans défense qui venait grossir les rangs de leur famille. L'accoucheuse n'eut pourtant pas le loisir de creuser plus avant leurs terribles ruminations. Sa jeune maîtresse était en danger vital, inconsciente et très affaiblie. Il lui fallait agir, ranimer sa jeune Domina et arrêter son saignement car la situation qu'elle redoutait se déroulait sous ses yeux…Et elle ne pouvait laisser faire. Dès lors, s'appliquant à lui sauver la vie, Lan-Alphé s'empressa de refermer la plaie du mieux qu'elle put, recousant point par point les chairs déchirées avec une minutie extrême. Consciencieuse à chaque instant, elle ne manquait pas, du reste, de nettoyer la blessure et, tandis qu’affairée, son difficile labeur progressait, elle n’aperçut pas Men-Aution se lever d’un bond. Ce dernier arborait une mine de fer, déterminé et résolu, comme prêt à tout pour obtenir ce qu’il souhaitait. Malheur, d’ailleurs, à celui qui se serait opposé à lui à cet instant ! Car immobile un moment et regardant avec insistance sa femme, ce dernier aurait tué plutôt que renoncé. Ainsi donc, maître de ses gens et ne rencontrant aucune résistance, se saisit-il de la fragile couche de son petit-fils, sans un mot, sans un regard. Puis, poursuivant d’un même élan son mystérieux dessein, se dirigea-t-il ensuite, le bébé dans les bras, droit vers la lisière de la clairière. Là, alors que toute sa suite le dévisageait sans oser prononcer un mot, le Domen monta son cheval, Lan-Alphé seule, ne se rendant pas compte de ce qui se déroulait tant elle était absorbée par sa délicate suture. Après quoi, il disparut dans les bois, le nouveau-né calé entre ses bras et les rênes. Bon-Amienda, elle, baissait ses yeux morts. Fixant le sol tout du long, elle n'osait pas regarder en face le crime qu'elle laissait faire lâchement. Elle attendit donc, coupable, et ne redressa la tête qu'après les derniers galops étouffés dans la poudreuse. Relevant alors ses cheveux pour en faire un chignon, elle scruta sa servante d’un œil implacable.
— Sauve ma fille ou péris ! lui déclara-t-elle froidement.
La vieille femme encaissa sans mot dire la menace et, sortie brutalement de sa tâche, ne perçut qu’après-coup que son maître et le nouveau-né s'en étaient allés. Ecrasée par l’œil impitoyable de la Domina mère, elle sentait de nouveau un extraordinaire poids peser sur elle. Néanmoins, sous le choc des événements successifs, elle ne comprenait plus vraiment que sa propre existence ne tenait qu'au fil de celle de Dryane, cette pitoyable Méritante qui, subitement, bien que très faible et aux frontières de la mort, revint un instant à la conscience en ouvrant des yeux mangés de terreur et en se perdant dans un cri suraigu, plaintif, qui dut effarer tout ce qui vivait dans les bois alentour. Lan-Alphé fut comme foudroyée et reconnut aussitôt ce hurlement familier qu'elle avait déjà tant entendu cette nuit : Dryane souffrait de nouveau atrocement. Captant le regard de la jeune mère, observant et tâtant son bas-ventre meurtri, elle comprit instantanément qu'aucune d'elles deux n'en avait terminé avec cet accouchement. Un autre enfant se préparait à voir le jour et s'engageait déjà sur le chemin emprunté par le précédent. La domestique leva alors les yeux vers Bon-Amienda qui, visiblement, ne comprenait pas ce qui se jouait maintenant et articula laborieusement :
— Des jumeaux, Domina Mère, des jumeaux...
Des murs étroits, un plafond bien trop bas, des pierres rongées d'humidité et de salpêtre, telle était la prison du garçon. Et c’est perclus de douleurs, les gencives saignantes et quelques dents déchaussées, qu’il se tenait là, accroupi dans un coin, le corps ramassé malgré sa taille d'adulte. Ayant depuis longtemps perdu toute notion de temps, il ignorait le défilement d’heures qui l’avait vu enfermé dans cette cellule. Mais peu lui importait, à franchement parler, car d’un naturel solitaire et réservé, Ulcide ne craignait pas de se retrouver esseulé, soulagé, même, du petit répit qu’on lui accordait. Le jeune homme se remettait donc, cahin-caha, détendant ses muscles tétanisés de s’être trop contractés pour encaisser moins douloureusement les coups. Grand et déjà charpenté, il avait une peau étonnamment blanche qui dissonait avec le brun noir de ses cheveux en bataille. Ses yeux clairs étaient rougis de fatigue alors que son long nez présentait un travers et une boursouflure qui indiquaient qu’il était brisé. Quelques poils parsemaient son menton et un épais duvet noir au-dessus de ses lèvres accentuait son singulier physique, celui éphémère qui caractérise le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Aussi paraissait-il le plus âgé des pensionnaires. Et pourtant… personne n’aurait deviné son jeune âge, étant à mille lieues de se douter qu’il était à peine sorti de l'enfance. Pas même sa voix, d’ailleurs, bien trop grave et sonore, ne trahissait ses quatorze ans. Néanmoins, aujourd'hui, sa carrure n'avait impressionné personne et c'est réfugié contre un mur qu'il se trouvait une fois encore. Il maudissait ainsi de nouveau sa jeunesse et rejetait son apparence dont l'inexplicable maturité intriguait… ou plutôt, inquiétait, pensait-il, voire effrayait même. Car il ne s’y trompait pas. Il savait l’effet de sa présence auprès des autres et s’en désespérait tristement. Alarmé de son état, il allait d’ailleurs jusqu’à se craindre lui-même, redoutant ce qu'il devenait et ce qu'il deviendrait une fois adulte. Tout simplement, il comprenait avec fatalisme que le monde ne l'acceptait pas et que le rôle qu'il y jouait était déterminé depuis toujours : celui d'une erreur de la nature, d'une victime...d'une aberration rejetée de tous et de lui le premier. Une créature semblable ne méritait pas de vivre, lui serinait-on et l'orphelinat tout entier l'en avait presque convaincu en le haïssant et le violentant du plus loin qu’il puisse se souvenir. Pourtant, traumatisé, maltraité, il ne s’expliquait pas l’espoir qui maintenait fermement sa volonté, celle-là même qui le poussait obstinément à survivre et à garder tous ses sens en éveil. Et aujourd’hui ne faisait pas exception… une journée de brimades et de sévices interrompue par une séquestration arbitraire dans une pièce qu’on aurait dite oubliée du monde… une journée de plus où le garçon avait tenu bon, une fois encore, endurant et subissant en lâchant le moins possible à ses ennemis qui l’avaient finalement traîné jusqu’ici. Et de son œil gonflé mais resté entre-ouvert, il devinait maintenant dans la pénombre ambiante tout ce qui occupait d’ordinaire la petite pièce et qu’il connaissait par cœur : les quelques tonneaux de bois sur le côté, un grabat miteux au sol qui pourrissait entre deux barriques vides, d'innombrables traces de boue qui souillaient les dalles usées et irrégulières et même les petites flaques d'eau croupies qui en remplissaient çà et là les interstices. Tout était aussi clair dans son esprit que s’il s’était trouvé en pleine lumière, se souvenant, en dernier lieu, d’un tas de paille disposé le long du mur opposé, tas mangé de vermine, informe et nauséabond. Et c’est là, quelque part au hasard de ce désolant tableau, qu’il se tenait immobile, recroquevillé à l'endroit même où il s'était effondré après la dernière avalanche de coups de bâton. On n’aurait pu, d’ailleurs, l’oublier là à jamais, isolé dans les ténèbres de ce linceul de pierre. Car pas un bruit ne trahissait sa présence, laissant la salle obscure baignée de silence...un silence que le jeune homme affectionnait après le tumulte des supplices. Il aurait pourtant pu se lamenter ou gémir tant la chaîne fixée à la paroi derrière lui le malmenait durement. Mais il n’en faisait rien, se contentant de calmer ses angoisses et de lutter contre l’inconscience qui le menaçait. Enfoui profondément en lui-même, il regrettait néanmoins la faible longueur de ses entraves qui durcissait sa situation. Le métal le paralysait et la solidité des maillons ne lui laissait rien espérer si ce n’est cette détestable sensation de froideur qu’il abhorrait par-dessus tout. Deux larges bracelets métalliques venaient ajouter à son inconfort, lui sciant les poignets à chaque mouvement. Et plus intraitable encore, un collier lui enserrait la gorge telle une main de fer écrasant sa trachée. Étroit et fermé par un large clou de métal, il ne lui autorisait qu’une pénible respiration, le laissant à chaque instant au bord de l’évanouissement. Aussi inspirait-il à grand-peine, épuisé et tendu sur l’unique idée de ne pas suffoquer. Et lentement, il s’égarait… lentement…C’est finalement en cherchant une position plus confortable qu’il perdit connaissance.
