Les aventures de Charlot - Alfred Bréhat - E-Book

Les aventures de Charlot E-Book

Alfred Bréhat

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Beschreibung

Ce roman nous conte les aventures de Charlot. À travers ce récit, nous apprenons la vie des pêcheurs et paysans bretons de la fin du XIXe, les colonies, le vocabulaire de la marine...

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Veröffentlichungsjahr: 2019

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LES AVENTURES DE CHARLOT

Pages de titreCHAPITRE Ibélier.CHAPITRE IIMésaventure de Charlot.CHAPITRE IIIau secours de Charlot.CHAPITRE IV– Deux bains dans la mare.CHAPITRE Vdépart pour la pêche.CHAPITRE VIgrève.CHAPITRE VIICHAPITRE VIIIcapitaine Tanguy.CHAPITRE IXcœur d’une mère.CHAPITRE Xà la voile.CHAPITRE XIde Bernard.CHAPITRE XIIl’horizon.CHAPITRE XIIIM. Villiers.CHAPITRE XIVde serpent.CHAPITRE XVCHAPITRE XVICHAPITRE XVIICHAPITRE XVIIIdette à Morabé.CHAPITRE XIXde Fanchette. – La lettre.CHAPITRE XXCHAPITRE XXIBernard.CHAPITRE XXIIPage de copyright

Alfred de Bréhat (Alfred Guezenec)

LES AVENTURES DE

CHARLOT

(1880)

Table des matières

CHAPITRE I La famille Morand. – Charlot. – Kéban le

bélier..........................................................................................6

CHAPITRE II Fanchette. – Le festin improvisé. –

Mésaventure de Charlot.......................................................... 15

CHAPITRE III Le matelot. – Les jouets. – Les crêpes. – On

va au secours de Charlot. ........................................................26

CHAPITRE IV Délivrance de Charlot. – Les exploits de

Jobic. – Deux bains dans la mare...........................................35

CHAPITRE V Les bons cœurs. – Promesses de Jobic. – Le

départ pour la pêche. ..............................................................44

CHAPITRE VI La pêche au bas de l’eau. – Le homard de

Charlot. Bataille de Rosalie avec une roussette. – Le souper.

– Le retour d’Antoine. – Les emplettes de Jobic. – La soirée

sur la grève. .............................................................................52

CHAPITRE VII Départ pour la pêche en mer. – La tempête.

– Malheur affreux. – Dévouement de Jobic...........................62

CHAPITRE VIII La gêne. – Courage de Marianne. – Retour

de Jobic. – On décide le départ de Charlot. – Le capitaine

Tanguy..................................................................................... 75

CHAPITRE IX Le trousseau de Charlot. – Les adieux. – Le

cœur d’une mère. ....................................................................86

CHAPITRE X Arrivée au Havre. – Cadillac et Dur-à-cuire.

– Entrevue avec le capitaine. – Le bâtiment met à la voile....92

CHAPITRE XI Le Jean-Bart. – Vie de bord. – L’intérieur

d’un navire. – Débuts de Charlot. – Mauvais tours de

Bernard. ................................................................................102

CHAPITRE XII Charlot fait connaissance avec un passager.

– Le passage de la ligne. – Le Père Tropique et son cortège.

– Le baptême. – Tempête à l’horizon...................................109

CHAPITRE XIII La tempête. – Un homme à la mer. –

Courage de Charlot. – Arrivée à Rio-Janeiro. – M. Villiers. 118

CHAPITRE XIV Les nègres. – Le masque de fer-blanc. – La

grâce de Morabé. – Voyage dans l’intérieur. – Expédition de

Charlot. – Culbute. – Le manioc. – Un vilain camarade de

lit. – Un rôti de serpent. ....................................................... 127

CHAPITRE XV Santa-Esperanza. – Un fazendero. –

Récolte du café. – Un coup de tête de Bernard. – Angoisses.

– Les Indiens Pouris. – Arrivée à Buena-Vista. –

Explorations dans les bois. – Disparition mystérieuse du

guide......................................................................................140

CHAPITRE XVI Une nuit dans les bois. – Les nègres

marrons. – Prisonniers. – Le camp des nègres. – Le grand

Malgache. – Position critique. .............................................. 149

CHAPITRE XVII Un cœur reconnaissant. – Fuite de

Charlot. – L’iguane. – L’once. – Des amis et des vivres. ..... 157

CHAPITRE XVIII On marche au secours des prisonniers. –

La fête du supplice. – L’attaque. – La déroute. – Vaillance

de Charlot. – Les prisonniers nègres. – Éclaircissements. –

Charlot paye sa dette à Morabé. ........................................... 167

CHAPITRE XIX Le cap Horn. – Valparaiso. – La famille

Morand. – La fièvre typhoïde. – Dévouement de Fanchette.

– La lettre. ............................................................................. 178

CHAPITRE XX San-Francisco. – La fièvre d’or. – Désertion

de Bernard et de Jérôme. Explorations. – Découverte de

l’or. – Travail aux mines. .......................................................191

CHAPITRE XXI Les deux aventuriers. – Tribulations de

Bernard et de son compagnon. – Les bushrangers. – Mort

de Jérôme. – Dangers de Bernard........................................205

CHAPITRE XXII Le retour. – Les amis de Charlot. –

Projets. – Mariage de Chariot. – Jours heureux. ................. 218

– 5 –

CHAPITRE I

La famille Morand. – Charlot. – Kéban le

bélier.

Après avoir fait son temps de service à bord des navires de

l’État, Antoine Morand était revenu dans son pays breton, au

petit bourg de Lanmodez et à la chère demeure où s’était écou-

lée son enfance. Lanmodez est situé près de la mer. Une quaran-

taine de maisons groupées autour de l’église, quelques cabanes

de pêcheurs couvertes en chaume, faites enbouzillage(mélange

de terre glaise et d’herbe hachée), composent la commune. Dans

l’unique chambre de ces cabanes, chaque lit forme un petit ap-

partement. Ils sont en noyer ou en chêne et fermés comme des

armoires. Les deux battants sont pourvus d’un volet de bois qui

– 6 –

s’ouvre la nuit pour donner de l’air au dormeur. Enfin l’on y

parvient en gravissant deux ou trois marches dont chacune ren-

ferme un tiroir. Si l’aisance est au logis, ces tiroirs sont remplis

de gros linge solide, solidement cousu, d’habits de drap portés

aux grandes fêtes depuis trois générations, de coiffes brodées

par les arrière-grand’mères.

Chez Antoine, il en était ainsi. De plus, il possédait un petit

jardin, une vache et deux chèvres ; sa barque était citée parmi

les meilleures ; lui-même était regardé comme un habile pê-

cheur et un honnête garçon. Quand il eut épousé sa promise

Marianne, qui l’attendait depuis huit ans, il se trouva plus heu-

reux qu’un roi.

Bientôt la famille s’augmenta. De petites têtes blondes, des

joues rouges comme des pommes d’api apparaissaient dans les

grands lits. Ce fut d’abord Charlot, un gros gars qui à trois ans

courait tout seul ; vinrent ensuite Denise, puis Rosalie, et dans

tous les coins du jardin, de la rue, sur la grève et dans les ro-

chers se traînaient et trottaient les trois marmots. Leurs petites

voix emplissaient de bruit la maison. On admirait leur force, et

les vieillards avouaient qu’ils n’avaient pas vu souvent de si

beaux enfants.

Aussi, lorsqu’après une dure journée de travail, Antoine re-

venait chez lui le soir, au milieu de la pluie, de la neige ou du

vent, il ne sentait point la fatigue ; mais son cœur battait de joie

dès qu’il apercevait de loin une petite lumière tremblante qui lui

souhaitait la bienvenue. – Arrive, disait-elle, on t’attend. Le fa-

got est préparé pour être jeté dans le feu et flamber gaiement

quand tu entreras. Ta chaise est à sa place. Les petits sont à la

fenêtre et te cherchent dans l’obscurité. Ta femme s’inquiète, et

le vieux voisin, à demi endormi au coin de l’âtre, lève parfois la

tête pour demander si tu es là.

– 7 –

– 8 –

Plus tard, les enfants, devenus grands, s’en allaient en-

semble au devant de leur père quand il revenait de la pêche.

Denise et Rosalie prenaient place sur chacun de ses bras. Char-

lot, à cheval sur son cou, au-dessus de la hotte remplie de pois-

son, babillait avec Denise, en se retournant quelquefois pour

surveiller une pince de homard ou une gueule de chien marin

dont le voisinage lui semblait inquiétant pour le fond de ses cu-

lottes.

Au moment où commence notre histoire, Charlot avait

neuf ans. Il était très fort pour son âge, mais, en revanche, si

lourd et sipataud,comme disent les paysans, qu’on lui avait

donné le sobriquet de l’Endormi.Il mangeait beaucoup, travail-

lait peu et ne réfléchissait pas du tout. Par ailleurs c’était un bon

enfant, aimant ses parents, point menteur, incapable de faire

volontairement du mal à quelqu’un. Son rêve était d’être marin.

En attendant, il nageait comme un poisson, grimpait comme un

écureuil et ne craignait rien, si ce n’est la malice de sa sœur De-

nise.

Celle-ci était, à sept ans, mignonne, presque délicate pour

une enfant bretonne. Mais elle savait déjà coudre et tricoter, elle

aidait sa mère dans les soins du ménage, et elle trouvait encore

le temps de jouer à son frère aîné cent tours qui lui faisaient voir

combien la faiblesse peut l’emporter sur la force. Charlot enra-

geait et se tourmentait la cervelle pour être habile ; mais jamais

il n’obtenait les honneurs de la guerre. D’ailleurs, s’il se fâchait,

Rosalie se mettait de la partie. Elle avait quatre ans, elle trottait

comme personne et formait une alliée tout à fait redoutable, car,

tandis que de ses petits bras elle attaquait vigoureusement son

frère, celui-ci s’efforçait de la convaincre par la seule force du

raisonnement. Il n’obtenait rien qu’un succès de fou rire ; lui-

même s’y laissait gagner ; tout finissait gaiement, mais Charlot

comptait chaque fois une défaite de plus.

– 9 –

Comme il grandissait, on l’avait nommé pâtre de la vache,

des deux chèvres et d’un bélier, nouveau commensal du logis, et

on lui avait adjoint, en qualité d’auxiliaire, un grand chien noir à

museau pointu nomméKidu,mot qui signifiechien noiren bre-

ton. À Lanmodez on ne parle que le breton, qui est l’ancienne

langue des Celtes, premiers habitants du pays.

Kidu et Charlot étaient grands amis. Tous deux avaient un

faible pour le bélier, qui s’appelait Kéban et qui était bien la bête

la plus malicieuse et la plus fantasque que l’on pût voir. Mais il

avait de l’esprit, il intriguait pour attraper du sel, et sa part était

presque toujours plus grosse que celle des autres. Cela n’était

pas juste ; aussi Charlot regrettait sa partialité quand il voyait

Kéban, plus insoumis que jamais, répondre à ses appels en lui

tournant le dos, lui montrer les cornes et se livrer à mille ca-

brioles ironiques si Kidu allait le relancer. Malheureusement,

Kidu et Charlot s’amusaient de ces tours, et le bélier ne

s’amendait point.

Un matin, comme Antoine allait partir pour la pêche, il vit

au fond du lit de son garçon deux grands yeux tout ouverts et

brillants comme des étoiles.

« Déjà éveillé, dit le père.

– Emmène-moi, demanda l’enfant. Je conduirai le bateau

avec toi.

– Grand merci ! dans quatre ou cinq ans j’accepterai tes

services, mais aujourd’hui je ne puis t’enrôler que pour m’aider

à porter mes filets jusqu’à la grève. Si cela te va, lève-toi. »

Charlot fut bientôt prêt. Le père et le fils s’en allèrent en-

semble et furent rejoints par deux autres pêcheurs, compagnons

accoutumés d’Antoine. Ils trouvèrent la barque ensablée ; on la

– 10 –

mit à flot au moyen de roulots passés sous la quille, et elle se ba-

lança coquettement tandis qu’on préparait ses voiles.

« Vois-tu bien, dit l’un des pêcheurs à notre ami, les grands

1

bâtiments ont trois mâts : à l’avant celui de misaine , à l’arrière

2

celui d’artimon , au milieu le grand mât, le seul que nous pos-

sédions. Cette barre de bois transversale à laquelle est adaptée

la voile nous a servi à la carguer (rouler) ; maintenant elle nous

aidera à la hisser. Retiens tout cela, si tu veux être marin.

– Certainement je serai marin, dit Charlot. Je sais déjà bien

des choses. Voulez-vous que je vous dise comment on appelle

l’avant de la barque ? C’est la proue ; et de l’autre côté c’est la

poupe. Voici tribord à droite et bâbord à gauche.

– L’enfant n’est point sot, » dirent les pêcheurs.

Et Antoine sourit avec fierté.

« Emmène-moi, je t’en prie, » continua Charlot s’adressant

à son père.

Mais celui-ci lui rappela ses devoirs de pâtre. Que pense-

raient Kéban, Kidu, la vache noire et les deux chèvres s’ils ne le

voyaient pas de la journée ? Et les pêcheurs ne rentreraient que

le soir ; encore était-ce par exception, car souvent ils restaient

absents deux ou trois jours. Ce n’était pas la petite Rosalie qui

mènerait les bêtes au pâturage, elle qui avait si peur du bélier.

Denise était occupée à la maison ; chacun avait sa tâche, il fallait

1

Misaine,du mot italienmezzana,provenant lui-même du grec

μέσος (qui est au milieu). On l'appelle ainsi parce qu'il est entre le beau-

pré et le grand mât.

2

Artimon,de l'italienartemone,qui dérive lui-même du mot grec

άρτέμων, grande voile.

– 11 –

que Charlot remplît la sienne. Il se résigna donc en soupirant, et

quand l’embarcation se fut éloignée, il reprit le chemin du logis.

Il vit en arrivant Rosalie grimpée sur le banc près de la

porte, en train de manger une énorme tartine de lait caillé.

Quatre ou cinq poulets piaillaient autour d’elle et réclamaient

leur part du régal ; ils poussaient même l’indiscrétion jusqu’à la

chercher dans la petite main de l’enfant, quand elle se rencon-

trait à portée de leur bec. C’est pourquoi elle s’était perchée un

peu haut et tenait sa tartine en l’air. Chaque fois qu’elle

l’abaissait pour y mordre, elle en détachait cependant quelques

miettes et les jetait au peuple vorace.

Notre ami, voyant cette tartine, ce lait et les petites dents

blanches de sa sœur qui brillaient au travers, pressa le pas et en-

tra dans la chaumière.

« Je savais bien que Charlot ne manquerait pas l’heure du

déjeuner ! s’écria Denise.

– Jamais ! » dit Charlot, qui n’était point honteux de ses

opinions.

Il suivit sa mère vers le bahut et la vit couper une superbe

tranche de pain de toute la longueur de la miche. Elle étendit là-

dessus du lait caillé, tandis que l’Endormi, très éveillé cette fois,

ouvrait la bouche à l’avance. Quand la tartine fut entre ses

mains, il y mordit si vivement qu’il se barbouilla le nez jus-

qu’aux sourcils. Sa mère, pour l’embrasser, fut obligée de refaire

une place nette sur sa bonne figure.

« Maintenant, dit-elle, va détacher les bêtes ; voilà Kidu qui

s’impatiente. »

En effet, le chien sautait autour de son maître, jappait et lui

rappelait clairement qu’il était temps de partir. Charlot, que sa

– 12 –

bouche pleine empêchait de parler, fit à Denise un signe de tête

en guise d’adieu et sortit.

Malheureusement pour lui, il n’était pas le seul qui eût bon

appétit ce matin-là. Dans l’étable on mourait de faim. Kéban

avait déjà donné dans la porte force coups de cornes. Les

chèvres, plus patientes, s’agitaient cependant, et la vache elle-

même, si calme d’ordinaire, avait poussé de longs cris d’appel.

Quand l’Endormi, qui ne se pressait jamais, eut ouvert à

demi la porte aux prisonniers, Kéban se précipita dehors si im-

pétueusement qu’il l’envoya rouler à quelques pas sur le fumier.

La tartine vola d’un autre côté. Charlot se releva furieux et vou-

lut punir le coupable ; mais les poules, bêtes vigilantes, s’étaient

aperçues de l’accident et couraient vers la tartine ; il fallait aller

au plus pressé. Charlot ressaisit d’abord son déjeuner et se cal-

ma un peu en voyant que le lait était resté en dessus. Kidu cou-

rut après le bélier et lui mordit les jambes pour lui apprendre la

politesse. Kéban n’en trotta que plus vite en faisant sonner sa

sonnette. Les chèvres suivirent, et la vache, que tous ces inci-

dents avaient laissée indifférente, continua de marcher d’un pas

lourd et cependant rapide, pressée qu’elle était d’arriver au pâ-

turage.

Le petit pâtre, pour ne pas rester seul, dut prendre le même

chemin que ses bêtes. Il savait que Kéban courait plus vite que

lui, et Kéban le savait aussi. Dans ces conditions, l’indulgence

était de rigueur.

Dix minutes plus tard, il était assis sur un tas de pierres, au

bord du chemin qui conduisait du village à la grève.

La vache que Marianne avait nommée Bellone, en souvenir

de la frégate sur laquelle Morand avait fait son temps de service,

s’était installée au beau milieu d’une douve profonde. Elle ton-

dait l’herbe qui en garnissait les bords et guignait de l’œil cer-

– 13 –

taine brèche donnant sur un beau champ de trèfle. Brunette, la

chèvre noire, avait grimpé sur le revers du talus, au milieu des

épines. Kéban et l’autre chèvre cherchaient aussi leur vie sur le

bord du chemin, surveillés par Kidu, qui les empêchait de

s’écarter.

– 14 –

CHAPITRE II

Fanchette. – Le festin improvisé. –

Mésaventure de Charlot.

On était aux premiers jours du mois de mai. Le soleil s’était

levé en laissant à l’horizon de grandes traces rougeâtres. La

grive s’éveillait et lançait dans l’air ses premières notes fraîches

et un peu perçantes, comme la brise qui les portait. Les fleurs

d’or des genêts étaient encore couvertes de rosée. Le bruit loin-

tain des vagues, les clochettes des animaux troublaient seuls le

grand silence des champs.

Nonchalamment assis, Charlot, sa tartine à la main, man-

geait lentement, se dandinait, presque sommeillant et tout pé-

nétré du plaisir de vivre. Comme il était dans cette heureuse

disposition d’esprit, une petite fille de six à sept ans vint à pas-

ser. Elle était vêtue d’une robe trouée, ses pieds étaient nus, ses

cheveux s’échappaient ébouriffés d’un petit bonnet noir. Elle

s’arrêta devant le pâtre, la tête basse, et ses yeux, deux grands

yeux noirs attristés, regardaient en dessous la tartine de lait

caillé.

« Tu manges, toi ! » murmura-t-elle en essuyant une larme

qui roulait sur sa joue pâle.

Nous sommes obligés de convenir que le premier mouve-

ment de Charlot fut de mettre son morceau de pain à l’abri. La

petite fille, comprenant ce geste, soupira et fit un mouvement

pour s’éloigner.

– 15 –

« Je ne suis pas une voleuse, dit-elle en même temps.

– Écoute ! » lui cria Charlot déjà revenu à sa bonté natu-

relle.

Elle se retourna.

« Où est-ce que tu vas ? (Il avait ouvert son petit couteau

d’un sou et l’agitait avec l’air indécis qui lui était habituel.)

– Je vais au village.

– Faire quoi ?

– Demander la charité.

– Ta mère ne t’a donc rien donné à déjeuner ce matin ?

– Je n’ai ni père, ni mère. »

Et la petite se mit à pleurer.

« Tiens ! » dit Charlot attendri eu coupant la moitié de son

pain qu’il tendit à la mendiante. Seulement il garda le morceau

où était le lait caillé.

« Comment est-ce que tu t’appelles ? reprit-il, tandis que la

petite mangeait.

– Fanchette. Et toi ?

– Charlot. »

Fanchette s’assit à côté de lui.

« Tu es bon, dit-elle, merci.

– 16 –

– 17 –

– Tiens ! » fit encore Charlot, touché de cette parole.

Et par un mouvement majestueux, il mit la moitié de son

lait caillé sur le pain de la mendiante.

Cette fois, sa conscience lui disant qu’il avait complètement

rempli son devoir, il se sentit le cœur tout joyeux.

« C’est bon, hein ? dit-il à Fanchette.

– Oh ! oui, » répondit-elle.

Mais elle grelottait.

« Est-ce que tu as froid ?

– Un peu.

– C’est drôle. Moi je n’ai pas froid.

– Tu as une grosse veste de drap, et je n’ai qu’une jupe et

un casaquin de toile ; encore il est tout percé.

– Si tu veux, nous allons faire un trou dans le talus et nous

y allumerons du feu. »

La pauvre Fanchette ne demandait pas mieux.

« Ce sera bien amusant, dit-elle.

– Toi, tu vas chercher du bois ; moi, je ferai le trou.

– Avec quoi ?

– 18 –

– Avec mon couteau donc ! c’est mon père qui me l’a acheté

auPardon(fête patronale) de Pleumeur. »

Ranimée par le repas qu’elle venait de faire, Fanchette ra-

massa quelques branches mortes. Pendant ce temps, Charlot

travaillait à creuser une petite excavation sur le revers du talus,

à l’endroit où il n’y avait point d’herbe.

« Oui, mais comment allons-nous allumer notre feu ? de-

manda la petite.

– Tu vois bien la cheminée qui est là-bas ! Eh bien, c’est la

ferme à Yvan Kernosie ; il faut y aller chercher du feu dans ton

sabot.

– Je n’ai pas de sabots.

– Pourquoi ça ?

– Dam ! parce que je n’ai pas de quoi en acheter.

– Prends le mien alors, » dit Charlot.

La petite se mit à courir vers la ferme de toute la vitesse de

ses jambes affaiblies par de longs jours de jeûne et de misère.

Elle revint bientôt, rapportant dans le sabot de Charlot un peu

de braise recouverte de cendres.

« Les vilaines gens ! dit-elle en versant la braise dans le

trou qu’avait creusé le petit garçon. Ils m’ont reçue quasiment

comme un chien. »

Cela étonna un peu notre ami, car il n’y a pas de pays où

l’on accueille les pauvres d’une façon plus hospitalière qu’en

Bretagne. Il savait d’ailleurs par expérience qu’Yvan Kernosie

était un excellent homme.

– 19 –

« C’est drôle, » dit-il en soufflant de toute la force de ses

poumons.

Au bout de quelques minutes, les branches s’enflammèrent

en lançant de brillantes étincelles.

« Chauffe-toi, dit Charlot en poussant la petite vers le

foyer. Hein, comme je fais bien le feu ? C’est Alain, le fils du

fermier, qui m’a montré.

– Où demeures-tu ? demanda Fanchette en étendant ses

mains devant la flamme.

– Tu vois bien la fumée qui monte-là bas ? eh bien, ma

maison est au-dessous. Et toi, où est la tienne ?

– Je n’ai pas de maison.

– Où couches-tu ?

– Dans les champs.

– Et pour dîner ?

– Je mange n’importe où… quand j’ai de quoi manger.

– Oh ! fit Charlot tout songeur.

– À quoi penses-tu ? demanda la petite.

– Écoute : à midi j’irai dîner. Tu viendras avec moi, et ma

mère te donnera du pain et du lait… peut-être aussi descoques

(sorte de coquillage).

– 20 –

– Elle ne me renverra pas ? murmura Fanchette d’un ton

craintif.

– Oh ! non ; jamais on ne renvoie les pauvres chez nous.

Un jour Kidu… c’est mon chien… Kidu avait mordu un pauvre,

et ma mère l’a battu. Kidu, en se sauvant, a marché sur les petits

de notre chatte qui l’a griffé… Kidu faisait une drôle de grimace

en se frottant le museau ! »

Charlot se mit à rire en se rappelant la grimace de Kidu. Et

le chien, qui avait entendu son nom, s’approcha en frétillant et

vint appuyer sa bonne grosse tête sur les genoux du petit gar-

çon.

Tandis que les deux enfants le caressaient en souriant, un

fermier du voisinage, qui se rendait au marché, vint à passer

près d’eux.

« Qu’est-ce que tu fais là, mon gars ? dit-il à Charlot qu’il

connaissait.

– Je chauffe la petite fille que voilà, répondit Charlot.

– C’est bien, mon ami. Tiens, fourre ça dans le feu pour

t’amuser, reprit le brave homme en tirant de son panier cinq ou

six grosses pommes de terre.

– Merci, merci, Pierre ! » s’écria Charlot, joyeux de cette

aubaine inattendue.

Il glissa les pommes de terre dans son petit four et les re-

couvrit de cendre sur laquelle il entassa de la braise.

Tandis qu’elles cuisaient ainsi, on reprit l’entretien. Char-

lot, tout entier à la cuisine et à la conversation, oublia de veiller

sur ses animaux. Bellone, la belle vache blanche, venait de fran-

– 21 –

chir la brèche qui la séparait du champ voisin, et Brunette, la

chèvre noire, forçant le rempart d’ajoncs épineux, était en train

de brouter les jeunes pousses d’un arbre. Cependant Kidu, assis

près de son maître, et en apparence aussi intéressé que lui par

ce qui se disait, ne voyait rien.

Cette négligence pouvait avoir des suites d’autant plus fâ-

cheuses pour les oreilles du jeune Charlot, que la ferme voisine

avait changé de maître depuis la veille. Un homme du pays de

Langounec, avare et dur, avait remplacé Kernosie de qui Charlot

connaissait l’indulgence. Il causait donc toujours et questionnait

sa petite compagne avec une hardiesse de curiosité qu’on par-

donne à des enfants, mais qu’on blâmerait chez de grandes per-

sonnes.

« D’où viens-tu ? demandait-il.

– De Louannec.

– Que faisait ton père ? Le mien va à la pêche.

– Je n’ai connu ni mon père ni ma mère. La vieille Margue-

rite m’a dit qu’ils étaient morts dans un naufrage.

– Qu’est-ce que c’est que la vieille Marguerite ?

– C’est une pauvre femme de Louannec qui m’a recueillie

et qui me donnait à manger.

– Elle n’est pas avec toi ?

– Elle est morte aussi il y a huit jours, murmura Fanchette

en essuyant une larme.

– Ah ! fit Charlot. » Puis il ajouta philosophiquement :

« Dis donc, il n’y a plus de bois.

– 22 –

– Elle me battait souvent, continua Fanchette tout entière à

ses souvenirs, mais c’était quand elle avait bu trop de cidre.

– Alors il ne faut pas la pleurer, dit Charlot, puisqu’elle te

battait… Il n’y a plus de bois, dis donc.

– Je l’aimais tout de même, la pauvre Marguerite, car elle

n’était pas méchante au fond. Et puis c’est si triste d’être toute

seule !

– On s’ennuie, c’est vrai… Il n’y a plus de bois. »

Fanchette se leva et passa dans le champ voisin pour ra-

masser encore quelques branches mortes.

« Oh ! mon Dieu, dit-elle en revenant tout à coup, ta vache

est au milieu du trèfle !

– Et les chèvres ? » s’écria Charlot en regardant avec in-

quiétude.

Les chèvres avaient aussi pénétré dans le champ. Charlot et

Kidu se mirent à courir pour rappeler les vagabonds, et Fan-

chette les suivit. Malheureusement il était déjà trop tard. Un

grand garçon d’une vingtaine d’années, au visage dur et brutal,

arrivait, un gros bâton à la main. Il commença par en caresser

rudement les côtes de MmeBellone, dont la gourmandise fut

ainsi punie. Puis, apercevant le pauvre Charlot, il courut à lui, le

saisit par le collet de sa veste et le battit sans plus de ménage-

ment que s’il avait eu affaire à un garçon de son âge. Il est vrai

que Charlot lui avait répondu assez vertement ; mais ce n’était

pas un motif pour abuser de sa force contre un enfant. Kéban le

jugea sans doute ainsi, car, prenant son élan, il se précipita

contre le butor et lui asséna un si violent coup de cornes dans

les jambes qu’il le fit tomber sur le nez. Le petit pâtre voulut

– 23 –

profiter de l’occasion pour s’enfuir, mais le paysan furieux le

rattrapa. Alors Fanchette, faible comme elle était, vint brave-

ment au secours de son nouvel ami. Mal en prit à la pauvre en-

fant ; elle reçut un coup qui la renversa.

« Ah ! petit drôle, s’écriait le méchant paysan, qui était le

fils du fermier, c’est ainsi que tu laisses tes bestiaux s’engraisser

à mes dépens. Je t’apprendrai à veiller sur eux !

– Laissez-le, s’écriait Fanchette en pleurant, il ne le fera

plus. »

Charlot ne disait rien. Fier déjà comme un petit breton

qu’il était, il ne voulait point demander grâce. Cependant il avait

grand’peur et tremblait de tous ses membres, quand le paysan,

le jetant sous son bras comme un paquet de chanvre, l’emporta

vers la ferme.

Sur ces entrefaites, Kidu ayant ramené les chèvres, apparut

sur le champ de bataille. Comme le bélier, il s’élança au secours

de son maître et mordit si vigoureusement les mollets de

l’ennemi que celui-ci poussa un cri de détresse.

Malheureusement pour Charlot, les tentatives de Kéban et

de Kidu ne firent qu’augmenter la colère du brutal Mathurin qui

frappa de nouveau le pauvre enfant.

« Je vais te renfermer dans le cellier, lui dit-il ; tu y resteras

jusqu’à demain matin sans boire ni manger et sans voir clair. Si

tu cries, je te fouetterai ; donc, tais-toi ou je tape ! »

Tout en parlant, il s’acheminait vers la ferme, suivi de Fan-

chette, de Kidu et de Kéban, qui trottinaient par derrière, à dis-

tance respectueuse toutefois du bâton de Mathurin.

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Au moment d’être enfermé, Charlot fit une tentative déses-

pérée pour se sauver, mais il n’y gagna que des taloches. Le pay-

san, qui se trouvait seul à la ferme en ce moment, le poussa

dans le cellier et ferma la porte à clé. Puis, détachant son chien

de garde, il le lança contre le pauvre Kidu.

Bien qu’il fût de moitié moins gros que le dogue de Mathu-

rin, Kidu se défendit avec courage. Il finit cependant par rouler

sous son adversaire qui le mordit cruellement, aux grands éclats

de rire du paysan. Notre pauvre ami chien se serait fait tuer sur

place si Fanchette n’était parvenue à l’emmener.

Se rappelant que la maison de Charlot était au-dessous de

la petite colonne de fumée qu’on voyait à peu de distance, elle se

mit à courir dans cette direction. Kidu, devinant sa pensée, la

suivit. En voyant partir Kidu, qu’ils regardaient comme le lieu-

tenant de leur maître, la vache blanche, les deux chèvres et le

bélier se mirent aussi en marche pour retourner au logis.

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