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Ce roman nous conte les aventures de Charlot. À travers ce récit, nous apprenons la vie des pêcheurs et paysans bretons de la fin du XIXe, les colonies, le vocabulaire de la marine...
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Seitenzahl: 215
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Table des matières
CHAPITRE I La famille Morand. – Charlot. – Kéban le
bélier..........................................................................................6
CHAPITRE II Fanchette. – Le festin improvisé. –
Mésaventure de Charlot.......................................................... 15
CHAPITRE III Le matelot. – Les jouets. – Les crêpes. – On
va au secours de Charlot. ........................................................26
CHAPITRE IV Délivrance de Charlot. – Les exploits de
Jobic. – Deux bains dans la mare...........................................35
CHAPITRE V Les bons cœurs. – Promesses de Jobic. – Le
départ pour la pêche. ..............................................................44
CHAPITRE VI La pêche au bas de l’eau. – Le homard de
Charlot. Bataille de Rosalie avec une roussette. – Le souper.
– Le retour d’Antoine. – Les emplettes de Jobic. – La soirée
sur la grève. .............................................................................52
CHAPITRE VII Départ pour la pêche en mer. – La tempête.
– Malheur affreux. – Dévouement de Jobic...........................62
CHAPITRE VIII La gêne. – Courage de Marianne. – Retour
de Jobic. – On décide le départ de Charlot. – Le capitaine
Tanguy..................................................................................... 75
CHAPITRE IX Le trousseau de Charlot. – Les adieux. – Le
cœur d’une mère. ....................................................................86
CHAPITRE X Arrivée au Havre. – Cadillac et Dur-à-cuire.
– Entrevue avec le capitaine. – Le bâtiment met à la voile....92
CHAPITRE XI Le Jean-Bart. – Vie de bord. – L’intérieur
d’un navire. – Débuts de Charlot. – Mauvais tours de
Bernard. ................................................................................102
CHAPITRE XII Charlot fait connaissance avec un passager.
– Le passage de la ligne. – Le Père Tropique et son cortège.
– Le baptême. – Tempête à l’horizon...................................109
CHAPITRE XIII La tempête. – Un homme à la mer. –
Courage de Charlot. – Arrivée à Rio-Janeiro. – M. Villiers. 118
CHAPITRE XIV Les nègres. – Le masque de fer-blanc. – La
grâce de Morabé. – Voyage dans l’intérieur. – Expédition de
Charlot. – Culbute. – Le manioc. – Un vilain camarade de
lit. – Un rôti de serpent. ....................................................... 127
CHAPITRE XV Santa-Esperanza. – Un fazendero. –
Récolte du café. – Un coup de tête de Bernard. – Angoisses.
– Les Indiens Pouris. – Arrivée à Buena-Vista. –
Explorations dans les bois. – Disparition mystérieuse du
guide......................................................................................140
CHAPITRE XVI Une nuit dans les bois. – Les nègres
marrons. – Prisonniers. – Le camp des nègres. – Le grand
Malgache. – Position critique. .............................................. 149
CHAPITRE XVII Un cœur reconnaissant. – Fuite de
Charlot. – L’iguane. – L’once. – Des amis et des vivres. ..... 157
CHAPITRE XVIII On marche au secours des prisonniers. –
La fête du supplice. – L’attaque. – La déroute. – Vaillance
de Charlot. – Les prisonniers nègres. – Éclaircissements. –
Charlot paye sa dette à Morabé. ........................................... 167
CHAPITRE XIX Le cap Horn. – Valparaiso. – La famille
Morand. – La fièvre typhoïde. – Dévouement de Fanchette.
– La lettre. ............................................................................. 178
CHAPITRE XX San-Francisco. – La fièvre d’or. – Désertion
de Bernard et de Jérôme. Explorations. – Découverte de
l’or. – Travail aux mines. .......................................................191
CHAPITRE XXI Les deux aventuriers. – Tribulations de
Bernard et de son compagnon. – Les bushrangers. – Mort
de Jérôme. – Dangers de Bernard........................................205
CHAPITRE XXII Le retour. – Les amis de Charlot. –
Projets. – Mariage de Chariot. – Jours heureux. ................. 218
– 5 –
Après avoir fait son temps de service à bord des navires de
l’État, Antoine Morand était revenu dans son pays breton, au
petit bourg de Lanmodez et à la chère demeure où s’était écou-
lée son enfance. Lanmodez est situé près de la mer. Une quaran-
taine de maisons groupées autour de l’église, quelques cabanes
de pêcheurs couvertes en chaume, faites enbouzillage(mélange
de terre glaise et d’herbe hachée), composent la commune. Dans
l’unique chambre de ces cabanes, chaque lit forme un petit ap-
partement. Ils sont en noyer ou en chêne et fermés comme des
armoires. Les deux battants sont pourvus d’un volet de bois qui
– 6 –
s’ouvre la nuit pour donner de l’air au dormeur. Enfin l’on y
parvient en gravissant deux ou trois marches dont chacune ren-
ferme un tiroir. Si l’aisance est au logis, ces tiroirs sont remplis
de gros linge solide, solidement cousu, d’habits de drap portés
aux grandes fêtes depuis trois générations, de coiffes brodées
par les arrière-grand’mères.
Chez Antoine, il en était ainsi. De plus, il possédait un petit
jardin, une vache et deux chèvres ; sa barque était citée parmi
les meilleures ; lui-même était regardé comme un habile pê-
cheur et un honnête garçon. Quand il eut épousé sa promise
Marianne, qui l’attendait depuis huit ans, il se trouva plus heu-
reux qu’un roi.
Bientôt la famille s’augmenta. De petites têtes blondes, des
joues rouges comme des pommes d’api apparaissaient dans les
grands lits. Ce fut d’abord Charlot, un gros gars qui à trois ans
courait tout seul ; vinrent ensuite Denise, puis Rosalie, et dans
tous les coins du jardin, de la rue, sur la grève et dans les ro-
chers se traînaient et trottaient les trois marmots. Leurs petites
voix emplissaient de bruit la maison. On admirait leur force, et
les vieillards avouaient qu’ils n’avaient pas vu souvent de si
beaux enfants.
Aussi, lorsqu’après une dure journée de travail, Antoine re-
venait chez lui le soir, au milieu de la pluie, de la neige ou du
vent, il ne sentait point la fatigue ; mais son cœur battait de joie
dès qu’il apercevait de loin une petite lumière tremblante qui lui
souhaitait la bienvenue. – Arrive, disait-elle, on t’attend. Le fa-
got est préparé pour être jeté dans le feu et flamber gaiement
quand tu entreras. Ta chaise est à sa place. Les petits sont à la
fenêtre et te cherchent dans l’obscurité. Ta femme s’inquiète, et
le vieux voisin, à demi endormi au coin de l’âtre, lève parfois la
tête pour demander si tu es là.
– 7 –
– 8 –
Plus tard, les enfants, devenus grands, s’en allaient en-
semble au devant de leur père quand il revenait de la pêche.
Denise et Rosalie prenaient place sur chacun de ses bras. Char-
lot, à cheval sur son cou, au-dessus de la hotte remplie de pois-
son, babillait avec Denise, en se retournant quelquefois pour
surveiller une pince de homard ou une gueule de chien marin
dont le voisinage lui semblait inquiétant pour le fond de ses cu-
lottes.
Au moment où commence notre histoire, Charlot avait
neuf ans. Il était très fort pour son âge, mais, en revanche, si
lourd et sipataud,comme disent les paysans, qu’on lui avait
donné le sobriquet de l’Endormi.Il mangeait beaucoup, travail-
lait peu et ne réfléchissait pas du tout. Par ailleurs c’était un bon
enfant, aimant ses parents, point menteur, incapable de faire
volontairement du mal à quelqu’un. Son rêve était d’être marin.
En attendant, il nageait comme un poisson, grimpait comme un
écureuil et ne craignait rien, si ce n’est la malice de sa sœur De-
nise.
Celle-ci était, à sept ans, mignonne, presque délicate pour
une enfant bretonne. Mais elle savait déjà coudre et tricoter, elle
aidait sa mère dans les soins du ménage, et elle trouvait encore
le temps de jouer à son frère aîné cent tours qui lui faisaient voir
combien la faiblesse peut l’emporter sur la force. Charlot enra-
geait et se tourmentait la cervelle pour être habile ; mais jamais
il n’obtenait les honneurs de la guerre. D’ailleurs, s’il se fâchait,
Rosalie se mettait de la partie. Elle avait quatre ans, elle trottait
comme personne et formait une alliée tout à fait redoutable, car,
tandis que de ses petits bras elle attaquait vigoureusement son
frère, celui-ci s’efforçait de la convaincre par la seule force du
raisonnement. Il n’obtenait rien qu’un succès de fou rire ; lui-
même s’y laissait gagner ; tout finissait gaiement, mais Charlot
comptait chaque fois une défaite de plus.
– 9 –
Comme il grandissait, on l’avait nommé pâtre de la vache,
des deux chèvres et d’un bélier, nouveau commensal du logis, et
on lui avait adjoint, en qualité d’auxiliaire, un grand chien noir à
museau pointu nomméKidu,mot qui signifiechien noiren bre-
ton. À Lanmodez on ne parle que le breton, qui est l’ancienne
langue des Celtes, premiers habitants du pays.
Kidu et Charlot étaient grands amis. Tous deux avaient un
faible pour le bélier, qui s’appelait Kéban et qui était bien la bête
la plus malicieuse et la plus fantasque que l’on pût voir. Mais il
avait de l’esprit, il intriguait pour attraper du sel, et sa part était
presque toujours plus grosse que celle des autres. Cela n’était
pas juste ; aussi Charlot regrettait sa partialité quand il voyait
Kéban, plus insoumis que jamais, répondre à ses appels en lui
tournant le dos, lui montrer les cornes et se livrer à mille ca-
brioles ironiques si Kidu allait le relancer. Malheureusement,
Kidu et Charlot s’amusaient de ces tours, et le bélier ne
s’amendait point.
Un matin, comme Antoine allait partir pour la pêche, il vit
au fond du lit de son garçon deux grands yeux tout ouverts et
brillants comme des étoiles.
« Déjà éveillé, dit le père.
– Emmène-moi, demanda l’enfant. Je conduirai le bateau
avec toi.
– Grand merci ! dans quatre ou cinq ans j’accepterai tes
services, mais aujourd’hui je ne puis t’enrôler que pour m’aider
à porter mes filets jusqu’à la grève. Si cela te va, lève-toi. »
Charlot fut bientôt prêt. Le père et le fils s’en allèrent en-
semble et furent rejoints par deux autres pêcheurs, compagnons
accoutumés d’Antoine. Ils trouvèrent la barque ensablée ; on la
– 10 –
mit à flot au moyen de roulots passés sous la quille, et elle se ba-
lança coquettement tandis qu’on préparait ses voiles.
« Vois-tu bien, dit l’un des pêcheurs à notre ami, les grands
1
bâtiments ont trois mâts : à l’avant celui de misaine , à l’arrière
2
celui d’artimon , au milieu le grand mât, le seul que nous pos-
sédions. Cette barre de bois transversale à laquelle est adaptée
la voile nous a servi à la carguer (rouler) ; maintenant elle nous
aidera à la hisser. Retiens tout cela, si tu veux être marin.
– Certainement je serai marin, dit Charlot. Je sais déjà bien
des choses. Voulez-vous que je vous dise comment on appelle
l’avant de la barque ? C’est la proue ; et de l’autre côté c’est la
poupe. Voici tribord à droite et bâbord à gauche.
– L’enfant n’est point sot, » dirent les pêcheurs.
Et Antoine sourit avec fierté.
« Emmène-moi, je t’en prie, » continua Charlot s’adressant
à son père.
Mais celui-ci lui rappela ses devoirs de pâtre. Que pense-
raient Kéban, Kidu, la vache noire et les deux chèvres s’ils ne le
voyaient pas de la journée ? Et les pêcheurs ne rentreraient que
le soir ; encore était-ce par exception, car souvent ils restaient
absents deux ou trois jours. Ce n’était pas la petite Rosalie qui
mènerait les bêtes au pâturage, elle qui avait si peur du bélier.
Denise était occupée à la maison ; chacun avait sa tâche, il fallait
1
Misaine,du mot italienmezzana,provenant lui-même du grec
μέσος (qui est au milieu). On l'appelle ainsi parce qu'il est entre le beau-
pré et le grand mât.
2
Artimon,de l'italienartemone,qui dérive lui-même du mot grec
άρτέμων, grande voile.
– 11 –
que Charlot remplît la sienne. Il se résigna donc en soupirant, et
quand l’embarcation se fut éloignée, il reprit le chemin du logis.
Il vit en arrivant Rosalie grimpée sur le banc près de la
porte, en train de manger une énorme tartine de lait caillé.
Quatre ou cinq poulets piaillaient autour d’elle et réclamaient
leur part du régal ; ils poussaient même l’indiscrétion jusqu’à la
chercher dans la petite main de l’enfant, quand elle se rencon-
trait à portée de leur bec. C’est pourquoi elle s’était perchée un
peu haut et tenait sa tartine en l’air. Chaque fois qu’elle
l’abaissait pour y mordre, elle en détachait cependant quelques
miettes et les jetait au peuple vorace.
Notre ami, voyant cette tartine, ce lait et les petites dents
blanches de sa sœur qui brillaient au travers, pressa le pas et en-
tra dans la chaumière.
« Je savais bien que Charlot ne manquerait pas l’heure du
déjeuner ! s’écria Denise.
– Jamais ! » dit Charlot, qui n’était point honteux de ses
opinions.
Il suivit sa mère vers le bahut et la vit couper une superbe
tranche de pain de toute la longueur de la miche. Elle étendit là-
dessus du lait caillé, tandis que l’Endormi, très éveillé cette fois,
ouvrait la bouche à l’avance. Quand la tartine fut entre ses
mains, il y mordit si vivement qu’il se barbouilla le nez jus-
qu’aux sourcils. Sa mère, pour l’embrasser, fut obligée de refaire
une place nette sur sa bonne figure.
« Maintenant, dit-elle, va détacher les bêtes ; voilà Kidu qui
s’impatiente. »
En effet, le chien sautait autour de son maître, jappait et lui
rappelait clairement qu’il était temps de partir. Charlot, que sa
– 12 –
bouche pleine empêchait de parler, fit à Denise un signe de tête
en guise d’adieu et sortit.
Malheureusement pour lui, il n’était pas le seul qui eût bon
appétit ce matin-là. Dans l’étable on mourait de faim. Kéban
avait déjà donné dans la porte force coups de cornes. Les
chèvres, plus patientes, s’agitaient cependant, et la vache elle-
même, si calme d’ordinaire, avait poussé de longs cris d’appel.
Quand l’Endormi, qui ne se pressait jamais, eut ouvert à
demi la porte aux prisonniers, Kéban se précipita dehors si im-
pétueusement qu’il l’envoya rouler à quelques pas sur le fumier.
La tartine vola d’un autre côté. Charlot se releva furieux et vou-
lut punir le coupable ; mais les poules, bêtes vigilantes, s’étaient
aperçues de l’accident et couraient vers la tartine ; il fallait aller
au plus pressé. Charlot ressaisit d’abord son déjeuner et se cal-
ma un peu en voyant que le lait était resté en dessus. Kidu cou-
rut après le bélier et lui mordit les jambes pour lui apprendre la
politesse. Kéban n’en trotta que plus vite en faisant sonner sa
sonnette. Les chèvres suivirent, et la vache, que tous ces inci-
dents avaient laissée indifférente, continua de marcher d’un pas
lourd et cependant rapide, pressée qu’elle était d’arriver au pâ-
turage.
Le petit pâtre, pour ne pas rester seul, dut prendre le même
chemin que ses bêtes. Il savait que Kéban courait plus vite que
lui, et Kéban le savait aussi. Dans ces conditions, l’indulgence
était de rigueur.
Dix minutes plus tard, il était assis sur un tas de pierres, au
bord du chemin qui conduisait du village à la grève.
La vache que Marianne avait nommée Bellone, en souvenir
de la frégate sur laquelle Morand avait fait son temps de service,
s’était installée au beau milieu d’une douve profonde. Elle ton-
dait l’herbe qui en garnissait les bords et guignait de l’œil cer-
– 13 –
taine brèche donnant sur un beau champ de trèfle. Brunette, la
chèvre noire, avait grimpé sur le revers du talus, au milieu des
épines. Kéban et l’autre chèvre cherchaient aussi leur vie sur le
bord du chemin, surveillés par Kidu, qui les empêchait de
s’écarter.
– 14 –
On était aux premiers jours du mois de mai. Le soleil s’était
levé en laissant à l’horizon de grandes traces rougeâtres. La
grive s’éveillait et lançait dans l’air ses premières notes fraîches
et un peu perçantes, comme la brise qui les portait. Les fleurs
d’or des genêts étaient encore couvertes de rosée. Le bruit loin-
tain des vagues, les clochettes des animaux troublaient seuls le
grand silence des champs.
Nonchalamment assis, Charlot, sa tartine à la main, man-
geait lentement, se dandinait, presque sommeillant et tout pé-
nétré du plaisir de vivre. Comme il était dans cette heureuse
disposition d’esprit, une petite fille de six à sept ans vint à pas-
ser. Elle était vêtue d’une robe trouée, ses pieds étaient nus, ses
cheveux s’échappaient ébouriffés d’un petit bonnet noir. Elle
s’arrêta devant le pâtre, la tête basse, et ses yeux, deux grands
yeux noirs attristés, regardaient en dessous la tartine de lait
caillé.
« Tu manges, toi ! » murmura-t-elle en essuyant une larme
qui roulait sur sa joue pâle.
Nous sommes obligés de convenir que le premier mouve-
ment de Charlot fut de mettre son morceau de pain à l’abri. La
petite fille, comprenant ce geste, soupira et fit un mouvement
pour s’éloigner.
– 15 –
« Je ne suis pas une voleuse, dit-elle en même temps.
– Écoute ! » lui cria Charlot déjà revenu à sa bonté natu-
relle.
Elle se retourna.
« Où est-ce que tu vas ? (Il avait ouvert son petit couteau
d’un sou et l’agitait avec l’air indécis qui lui était habituel.)
– Je vais au village.
– Faire quoi ?
– Demander la charité.
– Ta mère ne t’a donc rien donné à déjeuner ce matin ?
– Je n’ai ni père, ni mère. »
Et la petite se mit à pleurer.
« Tiens ! » dit Charlot attendri eu coupant la moitié de son
pain qu’il tendit à la mendiante. Seulement il garda le morceau
où était le lait caillé.
« Comment est-ce que tu t’appelles ? reprit-il, tandis que la
petite mangeait.
– Fanchette. Et toi ?
– Charlot. »
Fanchette s’assit à côté de lui.
« Tu es bon, dit-elle, merci.
– 16 –
– 17 –
– Tiens ! » fit encore Charlot, touché de cette parole.
Et par un mouvement majestueux, il mit la moitié de son
lait caillé sur le pain de la mendiante.
Cette fois, sa conscience lui disant qu’il avait complètement
rempli son devoir, il se sentit le cœur tout joyeux.
« C’est bon, hein ? dit-il à Fanchette.
– Oh ! oui, » répondit-elle.
Mais elle grelottait.
« Est-ce que tu as froid ?
– Un peu.
– C’est drôle. Moi je n’ai pas froid.
– Tu as une grosse veste de drap, et je n’ai qu’une jupe et
un casaquin de toile ; encore il est tout percé.
– Si tu veux, nous allons faire un trou dans le talus et nous
y allumerons du feu. »
La pauvre Fanchette ne demandait pas mieux.
« Ce sera bien amusant, dit-elle.
– Toi, tu vas chercher du bois ; moi, je ferai le trou.
– Avec quoi ?
– 18 –
– Avec mon couteau donc ! c’est mon père qui me l’a acheté
auPardon(fête patronale) de Pleumeur. »
Ranimée par le repas qu’elle venait de faire, Fanchette ra-
massa quelques branches mortes. Pendant ce temps, Charlot
travaillait à creuser une petite excavation sur le revers du talus,
à l’endroit où il n’y avait point d’herbe.
« Oui, mais comment allons-nous allumer notre feu ? de-
manda la petite.
– Tu vois bien la cheminée qui est là-bas ! Eh bien, c’est la
ferme à Yvan Kernosie ; il faut y aller chercher du feu dans ton
sabot.
– Je n’ai pas de sabots.
– Pourquoi ça ?
– Dam ! parce que je n’ai pas de quoi en acheter.
– Prends le mien alors, » dit Charlot.
La petite se mit à courir vers la ferme de toute la vitesse de
ses jambes affaiblies par de longs jours de jeûne et de misère.
Elle revint bientôt, rapportant dans le sabot de Charlot un peu
de braise recouverte de cendres.
« Les vilaines gens ! dit-elle en versant la braise dans le
trou qu’avait creusé le petit garçon. Ils m’ont reçue quasiment
comme un chien. »
Cela étonna un peu notre ami, car il n’y a pas de pays où
l’on accueille les pauvres d’une façon plus hospitalière qu’en
Bretagne. Il savait d’ailleurs par expérience qu’Yvan Kernosie
était un excellent homme.
– 19 –
« C’est drôle, » dit-il en soufflant de toute la force de ses
poumons.
Au bout de quelques minutes, les branches s’enflammèrent
en lançant de brillantes étincelles.
« Chauffe-toi, dit Charlot en poussant la petite vers le
foyer. Hein, comme je fais bien le feu ? C’est Alain, le fils du
fermier, qui m’a montré.
– Où demeures-tu ? demanda Fanchette en étendant ses
mains devant la flamme.
– Tu vois bien la fumée qui monte-là bas ? eh bien, ma
maison est au-dessous. Et toi, où est la tienne ?
– Je n’ai pas de maison.
– Où couches-tu ?
– Dans les champs.
– Et pour dîner ?
– Je mange n’importe où… quand j’ai de quoi manger.
– Oh ! fit Charlot tout songeur.
– À quoi penses-tu ? demanda la petite.
– Écoute : à midi j’irai dîner. Tu viendras avec moi, et ma
mère te donnera du pain et du lait… peut-être aussi descoques
(sorte de coquillage).
– 20 –
– Elle ne me renverra pas ? murmura Fanchette d’un ton
craintif.
– Oh ! non ; jamais on ne renvoie les pauvres chez nous.
Un jour Kidu… c’est mon chien… Kidu avait mordu un pauvre,
et ma mère l’a battu. Kidu, en se sauvant, a marché sur les petits
de notre chatte qui l’a griffé… Kidu faisait une drôle de grimace
en se frottant le museau ! »
Charlot se mit à rire en se rappelant la grimace de Kidu. Et
le chien, qui avait entendu son nom, s’approcha en frétillant et
vint appuyer sa bonne grosse tête sur les genoux du petit gar-
çon.
Tandis que les deux enfants le caressaient en souriant, un
fermier du voisinage, qui se rendait au marché, vint à passer
près d’eux.
« Qu’est-ce que tu fais là, mon gars ? dit-il à Charlot qu’il
connaissait.
– Je chauffe la petite fille que voilà, répondit Charlot.
– C’est bien, mon ami. Tiens, fourre ça dans le feu pour
t’amuser, reprit le brave homme en tirant de son panier cinq ou
six grosses pommes de terre.
– Merci, merci, Pierre ! » s’écria Charlot, joyeux de cette
aubaine inattendue.
Il glissa les pommes de terre dans son petit four et les re-
couvrit de cendre sur laquelle il entassa de la braise.
Tandis qu’elles cuisaient ainsi, on reprit l’entretien. Char-
lot, tout entier à la cuisine et à la conversation, oublia de veiller
sur ses animaux. Bellone, la belle vache blanche, venait de fran-
– 21 –
chir la brèche qui la séparait du champ voisin, et Brunette, la
chèvre noire, forçant le rempart d’ajoncs épineux, était en train
de brouter les jeunes pousses d’un arbre. Cependant Kidu, assis
près de son maître, et en apparence aussi intéressé que lui par
ce qui se disait, ne voyait rien.
Cette négligence pouvait avoir des suites d’autant plus fâ-
cheuses pour les oreilles du jeune Charlot, que la ferme voisine
avait changé de maître depuis la veille. Un homme du pays de
Langounec, avare et dur, avait remplacé Kernosie de qui Charlot
connaissait l’indulgence. Il causait donc toujours et questionnait
sa petite compagne avec une hardiesse de curiosité qu’on par-
donne à des enfants, mais qu’on blâmerait chez de grandes per-
sonnes.
« D’où viens-tu ? demandait-il.
– De Louannec.
– Que faisait ton père ? Le mien va à la pêche.
– Je n’ai connu ni mon père ni ma mère. La vieille Margue-
rite m’a dit qu’ils étaient morts dans un naufrage.
– Qu’est-ce que c’est que la vieille Marguerite ?
– C’est une pauvre femme de Louannec qui m’a recueillie
et qui me donnait à manger.
– Elle n’est pas avec toi ?
– Elle est morte aussi il y a huit jours, murmura Fanchette
en essuyant une larme.
– Ah ! fit Charlot. » Puis il ajouta philosophiquement :
« Dis donc, il n’y a plus de bois.
– 22 –
– Elle me battait souvent, continua Fanchette tout entière à
ses souvenirs, mais c’était quand elle avait bu trop de cidre.
– Alors il ne faut pas la pleurer, dit Charlot, puisqu’elle te
battait… Il n’y a plus de bois, dis donc.
– Je l’aimais tout de même, la pauvre Marguerite, car elle
n’était pas méchante au fond. Et puis c’est si triste d’être toute
seule !
– On s’ennuie, c’est vrai… Il n’y a plus de bois. »
Fanchette se leva et passa dans le champ voisin pour ra-
masser encore quelques branches mortes.
« Oh ! mon Dieu, dit-elle en revenant tout à coup, ta vache
est au milieu du trèfle !
– Et les chèvres ? » s’écria Charlot en regardant avec in-
quiétude.
Les chèvres avaient aussi pénétré dans le champ. Charlot et
Kidu se mirent à courir pour rappeler les vagabonds, et Fan-
chette les suivit. Malheureusement il était déjà trop tard. Un
grand garçon d’une vingtaine d’années, au visage dur et brutal,
arrivait, un gros bâton à la main. Il commença par en caresser
rudement les côtes de MmeBellone, dont la gourmandise fut
ainsi punie. Puis, apercevant le pauvre Charlot, il courut à lui, le
saisit par le collet de sa veste et le battit sans plus de ménage-
ment que s’il avait eu affaire à un garçon de son âge. Il est vrai
que Charlot lui avait répondu assez vertement ; mais ce n’était
pas un motif pour abuser de sa force contre un enfant. Kéban le
jugea sans doute ainsi, car, prenant son élan, il se précipita
contre le butor et lui asséna un si violent coup de cornes dans
les jambes qu’il le fit tomber sur le nez. Le petit pâtre voulut
– 23 –
profiter de l’occasion pour s’enfuir, mais le paysan furieux le
rattrapa. Alors Fanchette, faible comme elle était, vint brave-
ment au secours de son nouvel ami. Mal en prit à la pauvre en-
fant ; elle reçut un coup qui la renversa.
« Ah ! petit drôle, s’écriait le méchant paysan, qui était le
fils du fermier, c’est ainsi que tu laisses tes bestiaux s’engraisser
à mes dépens. Je t’apprendrai à veiller sur eux !
– Laissez-le, s’écriait Fanchette en pleurant, il ne le fera
plus. »
Charlot ne disait rien. Fier déjà comme un petit breton
qu’il était, il ne voulait point demander grâce. Cependant il avait
grand’peur et tremblait de tous ses membres, quand le paysan,
le jetant sous son bras comme un paquet de chanvre, l’emporta
vers la ferme.
Sur ces entrefaites, Kidu ayant ramené les chèvres, apparut
sur le champ de bataille. Comme le bélier, il s’élança au secours
de son maître et mordit si vigoureusement les mollets de
l’ennemi que celui-ci poussa un cri de détresse.
Malheureusement pour Charlot, les tentatives de Kéban et
de Kidu ne firent qu’augmenter la colère du brutal Mathurin qui
frappa de nouveau le pauvre enfant.
« Je vais te renfermer dans le cellier, lui dit-il ; tu y resteras
jusqu’à demain matin sans boire ni manger et sans voir clair. Si
tu cries, je te fouetterai ; donc, tais-toi ou je tape ! »
Tout en parlant, il s’acheminait vers la ferme, suivi de Fan-
chette, de Kidu et de Kéban, qui trottinaient par derrière, à dis-
tance respectueuse toutefois du bâton de Mathurin.
– 24 –
Au moment d’être enfermé, Charlot fit une tentative déses-
pérée pour se sauver, mais il n’y gagna que des taloches. Le pay-
san, qui se trouvait seul à la ferme en ce moment, le poussa
dans le cellier et ferma la porte à clé. Puis, détachant son chien
de garde, il le lança contre le pauvre Kidu.
Bien qu’il fût de moitié moins gros que le dogue de Mathu-
rin, Kidu se défendit avec courage. Il finit cependant par rouler
sous son adversaire qui le mordit cruellement, aux grands éclats
de rire du paysan. Notre pauvre ami chien se serait fait tuer sur
place si Fanchette n’était parvenue à l’emmener.
Se rappelant que la maison de Charlot était au-dessous de
la petite colonne de fumée qu’on voyait à peu de distance, elle se
mit à courir dans cette direction. Kidu, devinant sa pensée, la
suivit. En voyant partir Kidu, qu’ils regardaient comme le lieu-
tenant de leur maître, la vache blanche, les deux chèvres et le
bélier se mirent aussi en marche pour retourner au logis.
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