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Myrtille a une tare : elle est rousse. C'est tout du moins ce qui se ressent à l'école, où, jugée par ses camarades de classe, elle se retrouve seule avec sa différence, qui l'empêche de vivre avec les autres enfants. Rejetée, humiliée et rabaissée en permanence, elle décidera tout de même de ne pas s'arrêter là. C'est alors auprès des oiseaux qu''elle se réfugiera pour retrouver la joie des jeux. Bien décidée à leur apprendre un tas d'activités, elle réalisera pourtant très vite que le règne animal n'est pas plus facile et qu'elle n'y est pas à sa place non plus. Mais sa rencontre inattendue, voire inespérée avec SGOBO, l'oiseau magique, va complètement changer sa vie. D'abord un voyage au pays merveilleux, puis une rencontre hasardeuse avec Marie, bref, une série d'évènements qui permettront à Roukmoute de réaliser son voeu le plus cher : se former un cercle d'amis humains.
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Seitenzahl: 327
Veröffentlichungsjahr: 2020
Chapitre 1 : La marelle
Chapitre 2 : Malentendu
Chapitre 3 : L’Anniversaire
Chapitre 4 : Cœur de Pierre
Merci à tous ceux et toutes celles qui me soutiennent depuis le début : ma Roukmoute, Sam, mes parents, mes frères, mes sœurs, mes amis, et surtout un grand merci à l'esprit d'Amour qui est.
J'allais oublier... Merci SGOBO de m'y faire penser...
Merci à Marina, ma pastèque adorée, mais aussi à Loreana pour ses beaux dessins et son enthousiasme lors de leur conception.
Une âme d'enfant à conserver et à entretenir grâce à ces aventures pour petits et grands...
Et oui...
Je dédie ces aventures à la tolérance et à la magie de l'Amour.
Merci à toi, Céline et merci à vous, mes amours à 4 pattes : Jessy de mon cœur, Princhèche Mimine, Prinche Gullit, le Roi TJ, Hirsute, Zéphyr, et tous les autres.
Pour toi, JESSY, mon SGOBO à moi…
Love is THE Solution.
@MALIKA !
Myrtille était affalée à côté de sa bicyclette, en morceaux. La fourche d'un côté, le dérailleur de l'autre, le cadre collé contre la porte, elle avait totalement investi la cave poussiéreuse de ses parents. Une bassine pleine d'eau dans laquelle immergeaient les entrailles de sa roue la séparait de sa maman, entrée fortuitement.
— Tu as encore crevé la roue de ton vélo ? Me voilà bonne pour racheter une nouvelle chambre à air. Dis-moi, ça fait combien, cette semaine ?
— Ne t'en fais pas, je suis en train de la réparer. J'ai tout ce qu'il me faut : les rustines, les ciseaux, la colle. Tu n'auras rien à acheter. Et je te promets que je rangerai tout, aussitôt que j'aurai terminé.
— Excuse-moi, mais tout cela me paraît si merveilleux que j'ai du mal à te croire... Tu es sûre que tu ne veux pas que ton papa vienne te donner un coup de main ? Ça fait déjà plus d'une heure que tu es là.
— Non, ne t'inquiète pas. Si j'ai tardé, c'est parce que j'ai d'abord changé les baskets de mes rollers.
Un petit bruit intrigua Myrtille.
— Tu vois, j'ai déjà repéré la fuite d'air.
— Ah oui ?
— Oui, regarde. Tu vois les bulles, dans l'eau ? Elles signifient que c'est à cet endroit précis que le caoutchouc est percé. Je n'ai plus qu'à dégonfler la chambre à air et à colmater le trou avec la rustine. Et bien sûr, après j'assemble toutes les pièces et mon vélo est comme neuf ! Tu as vu la chaîne ? Je l'ai graissée...
— Ah... Ben écoute, termine alors et remonte vite, parce qu'après ça va être l'heure du goûter et j'imagine que tu ne veux pas la rater.
— Pour rien au monde, maman. Je serai dans les temps.
Myrtille s'activa, éjecta l'air de la chambre, puis colla la rustine à l'endroit précis où un morceau de verre avait rendu sa roue inefficace. Elle posa ensuite une grosse pierre sur son œuvre, avant de se lever d'un coup sec.
— Et voilà, maintenant, il ne me reste plus qu'à attendre quelques minutes.
Impatiente, mais consciente des délais à respecter avant d'enfiler la chambre à air dans le pneu, elle en profita pour jeter un œil à tous les cartons qui remplissaient la cave de ses parents, et auxquels elle n'avait jamais eu le droit de toucher. Entre les vieilles photos de famille, les bibelots de ses ancêtres, brocanteurs, et les livres à n'en plus finir, elle se perdit, jusqu'à tomber sur les ouvrages que sa grand-mère avait rédigés en son temps. Auteure à succès, elle avait été à la tête d'une dizaine de best-sellers à tendance fantastique et qui lui avaient valu de nombreux prix.
Consciente du trésor qu'elle tenait entre les mains, elle se saisit délicatement d'un carton bleu, presque neuf et scellé comme s'il contenait un magot. Les ciseaux à la main, elle se débarrassa du scotch qui emprisonnait peut-être des merveilles, et l'ouvrit sans scrupule. Mais à part quelques romans dédiés à la jeunesse et quelques tableaux et médailles, elle n'y vit rien d’intéressant à son goût, si ce n'est un vieux calepin marron foncé, et à priori vide de tout texte.
— Il n'y a rien là-dedans, c'est nul ! Mamie n'avait même pas un petit secret ? Tant pis, je vais le prendre et y inscrire les miens...
Sacrée Myrtille !
Elle regarda partout autour d'elle, puis cacha le carnet dans la poche arrière de son pantalon, avant d'étendre son pull pardessus.
Après une journée d’école très éprouvante, Myrtille aime aller se promener à travers les champs. Ces moments où elle se retrouve seule auprès de la nature lui sont précieux, car ils lui permettent aussi de se détendre, de se changer les idées. Pourtant, avant de rentrer à la maison, cette passionnée finit toujours par se retrouver dans des aventures toutes aussi farfelues les unes que les autres. À croire que c’est comme cela qu’elle s’amuse le plus… Avait-elle le choix ?
Du haut de ses dix ans, Myrtille n’a pas vraiment les mêmes centres d’intérêt que les autres enfants de son âge. Pendant des années, elle s’est posée de nombreuses questions concernant l’existence d’éventuelles vies extra-terrestres. Les dizaines de livres qu’elle avait lus à ce sujet l’ont confortée dans son idée, puis convaincue que d’autres formes de vies pouvaient bien exister « ailleurs », même si ces dernières épousaient une apparence différente de celle de la race humaine. Passionnée par le règne animal, elle peut passer des heures à jouer avec toutes sortes de bestiaux et même avec les insectes et les arachnides qu’elle ne craint absolument pas. Elle se sent tellement proche d’eux…
Lorsqu’elle est à la maison, Myrtille retrouve toutes les caractéristiques d’un enfant ordinaire. Elle aime lire, mais elle aime surtout regarder des dessins animés et si possible, en grignotant des friandises. Ce qu’elle peut être gourmande !
À l’école, elle incarne une élève plutôt sage et vaillante. D’ailleurs, ses maîtresses apprécient beaucoup son tempérament. Curieuse et ouverte d’esprit, c’est une enfant très intelligente et drôle, même si son humour n’est pas toujours compris par tout le monde. On appelle cela le cynisme de Myrtille.
Pensive et surtout rêveuse, elle succombe fréquemment à la maladresse. Certains croient même qu’elle est « tête en l’air », mais c’est faux. En réalité, Myrtille sait parfaitement ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas faire. D’ailleurs, rien ni personne n’a jamais caressé l’espoir de contrarier Mademoiselle lorsque celle-ci a décidé de quelque chose. L’année passée, cela lui avait valu une dispute en plein milieu de la cour de récréation. Quoiqu’en disait la télévision, ou encore les autres enfants de sa classe, ni les billes, ni les Pokemon ne parvenaient à retenir son attention, si bien que ses camarades l’avaient traitée de campagnarde, de ringarde. Ce jour-là, elle n’avait eu le soutien de personne, pas même celui de la maîtresse qui n’avait pas réagi à ses plaintes, et pour cause, elle n'avait pas assisté à la scène. Non seulement Myrtille avait dû affronter la rafale d’insultes qu’avaient proférées un groupe d’enfants, mais elle avait aussi dû subir les regards insistants et curieux des autres élèves, tandis que les plus méchants n’avaient pas hésité à se moquer d’elle. Une certaine Carla lui avait même jeté un tas de boue sur sa robe, prétextant que celle-ci était moche, et que Myrtille la portait mal.
Assez grande de taille, Carla est une fillette maigrichonne aux yeux bleus et aux cheveux parfaitement raides et blonds. Pleine de manières, très expressive, et sensible à l’attention que lui portent les garçons de sa classe, elle est, tant dans son apparence physique que dans son caractère, à l’opposé de Myrtille, dont l’allure est plutôt celle d’un garçon manqué, malgré une belle et longue chevelure bouclée assortie à de beaux et grands yeux verts. De taille moyenne, fine, et sportive, Myrtille a néanmoins toujours été complexée par l’une des caractéristiques dont elle a hérité via les gênes de ses parents. Était-ce une raison pour s’en rendre malade ? Et si elle en souffrait à cause des autres ?
Souvent seule, elle ne pouvait pas se rassurer ou aborder le sujet avec ses camarades.
Les amis ?
Justement… Elle n’en a pas et n’en a jamais eu. Cela l’a toujours attristée et rendue vulnérable, mais elle ne pouvait rien faire face au cercle vicieux dans lequel elle était rentrée depuis le début de sa scolarité. Plus elle se sentait exclue, plus elle se renfermait, et plus elle se renfermait et moins elle avait envie d’aller vers les autres. De toute façon, ils n’avaient jamais voulu d’elle et ça ne datait pas d’hier… Chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, ils se moquaient d’elle… En quelques années, elle était presque devenue un bouc émissaire, voire un souffre-douleur pour certains. Et pourtant, elle ne leur avait jamais rien fait. Au contraire, elle avait tout essayé pour être gentille et pour se faire aimer des autres enfants. En avait-elle trop fait ? Non… En tout cas, à cause de cette situation, Myrtille avait pleuré tous les soirs pendant des années. Seule, dans son lit, elle se demandait chaque fois ce qu’elle avait fait de mal, ou ce qu’il fallait qu’elle fasse pour que ses camarades acceptent de jouer avec elle. Pendant presque trois ans, elle avait ainsi lutté avec acharnement, en vain, si bien qu’elle avait fini par se résigner.
Ses parents ?
S’ils se doutaient que tout ne tournait pas rond dans la vie de leur enfant, les parents de Myrtille étaient loin d’imaginer ce qui se passait vraiment dans l’enceinte de l’école. Et pourtant… Oui, et pourtant, quelque chose rendait vraiment Myrtille malheureuse…
En fait, depuis toujours, les autres enfants de son école se moquent d’elle à cause de la couleur de ses cheveux. Était-ce sa faute s’ils étaient roux ? Si elle était la seule dans ce cas ? Était-elle une extraterrestre à leurs yeux ? En attendant, ce sont ces réactions qui lui avaient donné envie de se renseigner sur l’existence de créatures outre planètes, c’est grâce à cela qu’elle avait fait de ce sujet, une passion secrète.
Mais avant de se réfugier dans la lecture et dans son monde invisible, les moqueries quotidiennes ont été très difficiles à vivre pour Myrtille, surtout à son entrée au CP. Elle n’avait jamais voulu montrer son chagrin à ses parents, de peur de leur faire du mal, de peur qu’ils ne se fassent du souci pour elle. Parfois, il lui était arrivé de leur en vouloir, de leur demander pourquoi elle n’avait pas une couleur de cheveux plus « ordinaire ». « Il y avait plein de coloris possibles à ma naissance, non ? Je ne sais pas moi… Du brun, du blond, du châtain. Vous aviez le choix, alors pourquoi m’avoir donné cette couleur bizarre ? C’est la seule qu’il n’y a pas dans l’arc-en-ciel ! », osait-elle certains soirs. C’était souvent le vendredi, d’ailleurs. Peut-être était-ce à cause de ses fins de semaines difficiles ? En réalité, c’est surtout parce que Myrtille appréhendait les week-ends. Elle savait qu’elle ne ferait rien d’exceptionnel et qu’elle allait encore rougir le lundi lorsque d’autres enfants raconteraient entre eux leurs moments dans les parcs d’attractions, à la piscine, ou encore au cinéma. Modestes, les parents de Myrtille n’avaient pas les moyens de lui offrir tout ça. Mais combative à tous les niveaux, Myrtille n’a jamais été du genre à se laisser abattre, malgré les circonstances. Ainsi, avec le temps, elle se préparait elle-même des activités simples, mais finalement très amusantes, tout du moins, pour elle. Comment expliquer alors à ses camarades qu’elle s’est régalée en observant les arbres, en réparant tout seule son vélo usé, en regardant des cassettes vidéo alors que tous avaient des consoles de jeux et des lecteurs DVD ? Dans les programmes qu’elle se confectionnait avec rigueur et autodiscipline, elle alternait divertissements et étude d’une façon bien organisée. Entre ses divers jeux, elle s’octroyait toujours des moments où elle se plongeait dans ses rêves les plus intimes, tout en consacrant systématiquement un créneau de trois heures à l’étude. Pendant les cent vingt premières minutes, elle relisait toutes ses leçons de la semaine, puis elle enchaînait avec ses devoirs. Ces efforts lui avaient valu le titre de deuxième de la classe et ses parents en étaient très fiers. Le premier était Hakim, un enfant très intelligent, mais hélas influençable et méchant avec Myrtille.
Ainsi, avec le temps, et heureusement d’ailleurs, elle apprit à jouer seule et surtout à accepter de n’avoir aucun ami, même si au fond de son cœur, l’idée de se constituer une bande de copains et de copines était un rêve très précieux pour elle. Depuis son entrée au CM1, c’était même devenu un vœu qu’elle formulait chaque soir avant de s’endormir. Elle n’oubliait jamais de le faire, même épuisée par sa journée. En réalité, elle espérait secrètement que quelqu’un l’exauce un jour, et si possible avant la fin de l’année scolaire. Si c’est dans ces espoirs qu’elle puisait sa force, ses échecs successifs étaient toutefois sa plus grande faiblesse.
Un jour, alors qu’elle effectuait sa promenade quotidienne le cartable sur le dos, elle eut l’idée, puis l’envie soudaine d’apprendre à un oiseau à jouer à la marelle. C’est un grand défi à relever quand on pense que les oiseaux sautillent sur deux pattes ! Et pourtant, bien décidée à atteindre son objectif, elle emprunta le petit chemin qui menait sur l’île aux oiseaux pour tenter sa chance. Après tout, que risquait-elle ? Mais à l’approche de l’immense falaise sur laquelle s’étaient agrippées les créatures, Myrtille se retrouva aussi surprise qu'émerveillée par le nombre incroyable d’espèces qui pouvaient bien exister.
— Lequel choisir ? se dit-elle à elle-même. Le rouge ? Le bleu ? Le noir aux intenses et scintillants reflets multicolores ?
Myrtille semblait avoir une préférence pour ce dernier. Toutefois, indécise, elle préféra laisser le hasard faire les choses.
— Après tout, ce sera celui qui viendra en premier, pensa-telle plutôt.
Elle était confiante. Peut-être même trop. À tel point qu’au bout de trente secondes d’attente, elle commençait déjà à s’impatienter. Finalement très surprise qu’aucun des oiseaux ne s’approche d’elle après encore deux longues minutes, elle comprit et admit qu’ils ne lui prêtaient tout simplement aucune attention…
— Allez ! Venez ! s’écria-t-elle, vexée.
Mais malgré la fermeté de Myrtille, les créatures ne réagissaient aucunement à ses ordres…
— Venez ! Je vais vous apprendre à jouer à la marelle ! cria-t-elle, d’un ton déjà plus sec. Vous verrez, c’est très simple et vous allez vous amuser !
Sa voix devenait insistante et triste...
Et alors qu’elle était tout juste sur le point d’abandonner son idée, Myrtille eut un véritable déclic, réalisant que la seule et véritable chance qu’elle avait d’atteindre son but, était de ne plus attendre passivement. Elle fixa la falaise dans toute sa hauteur, plissa ses yeux, fronça les sourcils, puis fit un bond en avant, bien décidée à s’approcher des oiseaux.
— Puisque vous ne voulez pas venir, c’est MOI qui vais le faire !! lança-t-elle, déterminée.
Myrtille s’avança d’un pas ferme, puis regarda en l’air, avant de se décider à escalader la gigantesque montagne de roches qui se dressait devant elle. Décidément, rien n’avait l’air d’affoler cette aventurière à la volonté incroyable !
— On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même !
Ainsi, après de multiples tentatives, Myrtille réussit enfin à grimper sur un rocher sur lequel elle s’agrippa fermement de ses petites mains.
— Maintenant, il faut que j’atteigne le second !
Mais elle semblait distraite. Tellement distraite d’ailleurs, que d’un seul coup, son pied glissa, si bien qu’elle se retrouva par terre en une fraction de seconde. Elle prit le temps d’essuyer son pantalon ainsi que ses mains pleines de terre, puis elle renouvela l’expérience.
— Il faut persévérer. Maintenant que j’ai la technique, cela devrait être un jeu d’enfant !
Et elle y parvint. Par contre, une fois perchée sur son bloc de pierre, Myrtille changea d’état d’esprit. Elle prit en réalité conscience des ressources physiques que nécessitaient les efforts qu’elle s’était engagée à fournir. Mais surtout, elle réalisait qu’elle avait encore plus de dix mètres à gravir avant d’arriver au sommet de la falaise, et qu’à ce rythme-là, ce n’était pas gagné d’avance.
« Aïe ! »
Les roches étant majoritairement pointues, aucun de ses membres supérieurs n’était épargné par leur impact sur sa chaire plutôt pâlotte. Sur certaines zones de son corps, notamment sur ses avant-bras découverts, on pouvait aisément distinguer les rougeurs induites par les nombreux chocs qu’elle subissait. Par chance, elle portait un jean’s ce jour-là, ce qui maintenait ses jambes à l’abri des violents frottements de sa peau avec la pierre. En revanche, le choix d’un débardeur blanc n’était peut-être pas idéal. À en voir les traces de terre qui couvraient le coton, une veste noire aurait été plus appropriée… Svelte et élancée, Myrtille aimait porter des tenues simples et légères, comme maintenant, en fait. Et puis, en attendant, c’était franchement le cadet de ses soucis. Pas du tout perturbée par l’état de ses vêtements, elle s’acharnait scrupuleusement à gagner du terrain, bien déterminée à aller au bout de ce qu’elle avait en tête.
Pendant ce temps-là, du haut de leur falaise, les oiseaux étaient à la fois amusés et intrigués par cette extraordinaire créature rousse qui s'obstinait à monter. Mais, voyant aussi, et surtout que Myrtille était de toute façon loin d’atteindre le sommet, les oiseaux n’eurent absolument pas peur d’elle. Au contraire, ils continuèrent leurs activités respectives tout en profitant pleinement du spectacle. C’est que les bêtes à plumes ont aussi des choses à faire. Certains chantaient, d’autres revenaient de la chasse le bec plein d’asticots. Il y en avait même qui préparaient le nid de leurs futurs poussins, tandis que d'autres faisaient de sublimes parades. Mais pour Myrtille qui n’avait pas les yeux télescopiques, cette scène vue d’en bas se résumait à une immense falaise, sur laquelle étaient perchés de magnifiques oiseaux qui s’agitaient de partout et qu’elle tenait absolument à rejoindre. Rien de plus, si ce n’est qu’ils lui donnaient l’impression d’être désorganisés au possible. Les apparences étaient peut-être trompeuses, mais Myrtille n’envisagea pas cette possibilité.
D’ailleurs, devant une telle spontanéité volante, elle ne savait plus elle-même où porter son regard, et encore moins quel chemin suivre pour atteindre son but au plus vite. Il fallait pourtant qu’elle se fixe une trajectoire précise si elle ne voulait pas être déçue. De toute façon, même si elle ne s’était absolument pas préparée à cette épreuve, Myrtille savait que, contrairement au comportement de ces oiseaux, c’est son sens de l’observation, suivi d’une bonne organisation, qui la guideraient parfaitement vers la stratégie qui lui permettrait d’atteindre le sommet. Son expérience parlait. Confiante, elle passa rapidement à l’action. Ainsi, elle se concentra un moment, puis, les yeux grands ouverts, elle réfléchit en balayant la falaise. « Surtout, ne pas courir deux lièvres en même temps. », se rappela-t-elle à voix haute. Et au bout de quelques secondes à peine, elle se décida. Parmi toutes les créatures toutes aussi sublimes les unes que les autres, Myrtille choisit de rejoindre l’espèce au plumage particulièrement fascinant, celle pour laquelle en réalité, elle avait déjà eu une préférence... Elle la prit alors immédiatement pour cible et tenta de s’en approcher. Toujours en équilibre sur le premier rocher, Myrtille s’élança avec acharnement et gravit finalement quelques mètres supplémentaires. Mais ce bond en hauteur ne plut pas à certains oiseaux qui commencèrent à soupçonner l’enfant d'avoir de mauvaises intentions à leurs égards. De plus, le regard sévère, et les grimaces que faisait Myrtille en plein effort effrayèrent particulièrement trois d’entre eux qui se mirent aussitôt à voler dans sa direction. Mais les autres oiseaux n’étaient pas non plus très rassurés. N’ayant pas l’habitude de voir des êtres humains envahir leur territoire avec autant de ténacité, ils semblaient perplexes et surtout vigilants face à cet événement inattendu. Étaient-ils vraiment inquiets ? Se sentaient-ils menacés ? Se rendaient-ils prêts pour une éventuelle riposte ? Alignés en rangs d’oignons comme une armée préparée au combat, une vingtaine de petites merveilles de cette espèce attendait Myrtille de pattes fermes, tandis qu'elle serrait les roches de toutes ses forces pour ne pas tomber. Loin d’imaginer leurs états d’âme, elle continua sa montée vertigineuse sans se soucier des volatiles. Ainsi, lorsqu’elle porta enfin son regard vers le haut de la falaise pour ajuster son itinéraire, la fillette fut totalement surprise et déstabilisée, non seulement à cause de la configuration tactique des oiseaux et de leur regard sombres, mais aussi et surtout par la beauté de ce qu’elle voyait de plus près… Émue par le décor qui se précisait devant elle, elle fixait particulièrement les trois oiseaux qui s’étaient aventurés plus bas que les autres et qui lui offraient un angle de vision très large. Ils portaient un collier avec une inscription codée : EPI, comme Éléments de Première Intervention. Mais Myrtille était à mille lieues de comprendre que ces derniers avaient été désignés pour représenter la troupe, pour être les premiers à l’attaquer dans le cas où elle déciderait de leur faire du mal. Les yeux brillants d’émerveillement, elle s’attardait surtout sur certains détails qui lui avaient échappé jusqu’alors, et qui lui donnaient de plus en plus envie d’aller à la rencontre de ceux qu’elle considérait peut-être comme des futurs amis… En admiration devant ces créatures majestueuses, elle scrutait leur corps noir bleuté, magnifiquement recouvert de fines plumes satinées et multicolores qui ondulaient et scintillaient lentement, au rythme du vent. Ce qui la fascinait le plus, c’était l’étrange superposition de couleurs qui recouvraient le dessus de cette espèce d’oiseaux, et plus précisément la couche supérieure de leur plumage qui était changeante. Pourtant, elle n’était visiblement pas arrivée au bout de ses surprises, et même loin de là, car lorsque son regard se porta sur leurs têtes devenues lumineuses, ses yeux commencèrent à se charger de petites larmes incontrôlables. « Waouh… C’est impressionnant… », pensait-elle. Des sensations comme celles-ci ne l’avaient pas envahie depuis tellement d’années ! En l’espace de quelques minutes, elle qui n’avait jamais eu le privilège d’organiser des sorties avec ses amis puisqu’elle n’en avait pas, elle qui ne participait pas non plus aux sorties scolaires, parce qu’elle redoutait tout simplement que ses camarades en profitent pour se moquer d’elle, voilà que Myrtille n’enviait plus rien à personne…
Les nombreux reportages qu’elle avait regardés au sujet des oiseaux lui permettaient d’identifier certains éléments de leur structure, tels que les différentes plumes, la forme du bec, les pattes… Dans le corps d’un oiseau, absolument rien n’était le fruit du hasard, et elle le savait. Chaque élément, chaque plume, chaque organe avait une utilité bien précise. Pourtant, malgré toutes ses connaissances, Myrtille fut surprise et émerveillée par ce qu’elle vivait de près. Jamais elle n’aurait imaginé la scène à laquelle elle assistait et aucun reporter n’avait jamais filmé des phénomènes identiques. Lui étaient-ils réservés ? Étaient-ce des oiseaux extraordinaires ? Extraterrestres ? « C’est incroyable… », continuait-elle en observant les plumes dorsales et les rémiges changer d’aspect. Si elle confectionnait elle-même ses plannings, tant pendant les week-ends que pendant les vacances scolaires, Myrtille n’aurait jamais pu prévoir une telle aventure. L’aurait-elle au moins imaginée ? Même pas dans ses rêves les plus fous. Ce qu’elle vivait était tout simplement extraordinaire.
Et comme par enchantement, école, ballades en solitaire, maison, rêveries, devoirs et dodo étaient devenus des activités si fades à ses yeux, si puériles, même…
Ainsi, malgré l’attitude plutôt réticente des oiseaux, elle ne se soucia de rien d’autre que de contempler cette falaise colorée et illuminée par le scintillant plumage des créatures. Ce spectacle était pour elle comme une véritable bouffée d’oxygène, une opportunité inespérée de se faire enfin des amis, certes à deux pattes, mais des amis quand même...
Émerveillée à l’idée de voir son rêve devenir réalité, elle retint son souffle et se concentra à nouveau sur les crânes des volatiles qui changeaient étrangement et simultanément de couleur au rythme des secondes qui défilaient. Maintenant revêtues d'un brillant duvet bleu-vert, leurs faces étaient embellies par l’originalité d'un joli bec rouge dont le dégradé était parfaitement adapté et assorti aux pattes des oiseaux, elles-mêmes dotées d’une teinte qui variait en fonction du reste du corps... Au même moment, d’autres apparaissaient multicolores tant le changement de couleur était rapide. Ceux-ci brillaient et scintillaient plus que les autres, même si l’un d’entre eux, plus grand et plus robuste, surplombait la falaise. L’assortiment de choix qu’offrait cette vue était tout simplement magnifique et magique aux yeux de Myrtille, qui faillit en tomber à la renverse.
De leurs côtés, les oiseaux se tenaient toujours là, inertes, tandis que leurs regards pétillants étaient toujours aussi immobiles, comme s’ils étaient à présent subjugués par l’intrépidité et le culot de l'enfant. Ils semblaient toutefois plus doux, plus chaleureux qu’ils ne l’avaient été précédemment. Certainement parce que Myrtille était à l’arrêt, comme tétanisée, et donc peu dangereuse ? Ou alors, avaient-ils compris qu’elle ne leur voulait aucun mal ? Qu’elle voulait juste intégrer leur clan et jouer avec eux ? Peut-être même qu’ils avaient capté sa détresse quotidienne ? Son chagrin ?
En attendant, les regards perçants, mais plus avenants motivaient d’autant plus Myrtille qu’elle estimait être au moins parvenue à retenir l’attention de l’espèce qu’elle avait choisie. Pour elle, c’était comme si la première étape était gagnée.
— Qu’ils sont beaux ! J’ai tellement hâte d’arriver en haut !
Mais elle savait aussi qu’il fallait qu’elle redouble d’efforts, car le plus difficile n’était pas encore fait. En effet, pendant ce temps-là où elle admirait les créatures, Myrtille n’avait pas beaucoup avancé et elle commençait à fatiguer. En réalité, non seulement elle n’avait toujours pas décollé du second rocher, mais pire encore, elle avait été contrainte de redescendre d’un cran à cause de l’un de ses mouvements de recul qui faillit lui coûter cher. Ainsi, lorsqu’elle prit conscience qu’elle avait presque tout à refaire, sa dernière chute la rendit folle de colère et elle se mit à crier désespérément après les oiseaux pour qu’ils viennent à elle. La patience n’était à priori par le point fort de Myrtille et les oiseaux le ressentaient.
— Vous allez vous décider à venir oui ou non ? Je ne vais pas me fouler la rate longtemps, moi ! Vous pourriez au moins faire la moitié du trajet !
Sur ce, l’un des oiseaux enchaîna un violent battement d’ailes, accompagné d’un mouvement de tête significatif aux yeux de Myrtille.
— Vous saisissez, alors ?
Elle était tellement heureuse de se sentir comprise… Et pourtant, elle se rendit très vite à l’évidence. En effet, à peine quelques secondes plus tard, Myrtille réalisa que ce signe ne lui était pas du tout adressé et que cet oiseau cherchait uniquement à soulager une démangeaison en se grattant avec son bec. Ou alors était-il en train de réparer les tissus endommagés qui bordent l’une de ses plumes, en les lissant à l’aide de son bec ? Quoiqu’il en fût, dans tout ce contexte d’indifférence à son égard, elle se sentit anéantie. Elle n’arrivait vraiment pas à comprendre pourquoi aucun d’entre eux ne réagissait et surtout pourquoi ils la laissaient prendre tous ces risques alors qu’ils pouvaient tout simplement voler pour la rejoindre. Elle avait tellement misé tous ses espoirs sur ces oiseaux, pensant vraiment qu’elle pourrait en faire ses amis, que la déception fut énorme pour elle. Des larmes commencèrent à couler sur ses petites joues roses recouvertes de taches de rousseur, tandis que la colère monta en elle.
— Je comprends maintenant pourquoi on utilise l’expression « avoir une cervelle de moineau » !
Épuisée, elle capitula et sauta du rocher. Constatant par ailleurs les égratignures qui couvraient ses bras, Myrtille tapa violemment du pied sur un gros caillou, n’y gagnant évidemment qu’une douleur supplémentaire. À la fois vexée, blessée et fâchée de voir sa tentative échouer, elle décida finalement d’attendre, assise là, au pied de cette immense falaise, en faisant ses devoirs d’école.
— C’est toujours la première idée qui est la bonne ! gloussa Myrtille. J’aurais dû faire ça depuis le début !
Installée sur un rocher, les jambes ballantes, elle se pencha en avant pour ôter les bretelles de son cartable presque aussi grand qu’elle, avant de l’ouvrir précipitamment. Mais ses gestes brusques et rapides traduisaient et reflétaient le degré de sa colère, toujours présente, si bien que ses mouvements devenaient du grand n’importe quoi. Consciente de ses maladresses, mais énervée au possible, Myrtille commit alors l’erreur monumentale de renverser tout le contenu de sa sacoche par terre. Constatant ainsi tous ses biscuits cassés et émiettés sur le sol, elle devint folle de rage.
— Zut ! Zut ! Et Zut ! C’est à cause de vous tout ça !!!!! hurlait-elle sans se donner la peine de regarder les oiseaux. Vous êtes contents maintenant ? Et qu’est-ce que je vais manger moi ??? s’indigna-t-elle devant un tel gâchis.
Il faut dire que Myrtille ne plaisante jamais avec le goûter qu’elle considère comme sacré, surtout lorsque son estomac crie famine.
Agenouillée sur le sol boueux, elle fouilla scrupuleusement la terre pour tenter d’y déceler un morceau de biscuit qui aurait éventuellement pu rester dans le sachet. Mais à part quelques miettes sales, elle ne trouva pas grand-chose de comestible. « Si je n’avais pas entamé mon goûter pendant la récréation, la pochette serait restée fermée, et jamais elle ne se serait vidée ! » pensa-t-elle avec regret. Elle shoota alors de plein fouet sur les restes terreux pour les éloigner de sa vue, puis se plongea dans la lecture après avoir nettoyé et rangé toutes ses affaires.
Retournée sur son petit rocher et très concentrée sur son livre, la fillette s’échappa de son monde, oubliant instantanément les petits incidents de parcours. Sa colère avait subitement disparu de son esprit pour laisser place à des pensées bien plus productives : tout mettre en œuvre pour réussir sa dictée du lendemain.
— Il faut absolument que j’aie une bonne note ! Comme ça je pourrais mettre une raclée à Basile, songea-t-elle, les sourcils froncés. Il se prend pour le plus fort et pour le plus intelligent ? Eh bien, on verra !
Basile était un enfant très doué à l’école, mais il était trop prétentieux aux goûts des autres. Complexé et frustré à cause d'une surcharge pondérale grandissante au fil des années, il n’hésitait pas à dénigrer ses camarades et tout particulièrement Myrtille qu’il surnommait « Myrtille la Roukmoute ». Imposant, la voix en pleine mutation et le visage grassouillet, Basile insupportait Myrtille depuis la maternelle.
— Quand deux verbes se suivent, le deuxième se met toujours à l’infinitif, marmonna-t-elle, déjà éprise par sa leçon de grammaire.
L’esprit de compétition bien affûté, Myrtille était tranquillement en train de réviser ses règles de conjugaison, le livre posé sur ses genoux, quand elle fut dérangée par un brouhaha intense. Elle baissa la tête et vit que tout ce raffut était le fruit des fameux oiseaux aux plumages variés, enfin descendus de leur falaise pour venir la rejoindre. Ils se tenaient là, à quelques centimètres d’elle, en train de dévorer les miettes de biscuits tombés de son cartable. Elle posa alors délicatement son livre pour les regarder attentivement, puis se décida à aller à leur rencontre.
— Et bien, ce n’est pas trop tôt ! Vous vous êtes enfin décidés à venir !! Je m’appelle Myrtille, enchaîna-t-elle, d’une voix satisfaite.
Elle fut pourtant déçue, de nouveau, car non seulement les oiseaux n’avaient pas du tout fait attention à elle, mais en plus, à chaque fois qu’elle s’approchait d’eux, ils s’envolaient sur quelques centimètres avant de retourner discrètement vers le festin. Cette scène se répéta pendant tout le temps où les oiseaux picoraient et Myrtille comprit le message. C’est tout du moins ce qu’elle crut.
— Bon, d’accord, vous avez gagné. Je vais vous laisser manger tranquillement. Et puis, cela vous donnera des forces pour tout à l’heure, lança-t-elle d’un air hautain et envieux. Et quant à moi, tant pis, je jouerai le ventre vide, rajouta-t-elle avec amertume.
Mais puisque c’était apparemment le prix à payer pour qu’elle puisse avoir la satisfaction de jouer à la marelle avec les oiseaux, Myrtille attendit patiemment qu’ils finissent de se régaler.
— Heureusement que je n’avais que quatre biscuits, pensa-telle.
Il faut dire qu’elle était tellement pressée de les voir terminer leur repas !
— Et dire que j’ai failli prendre le paquet, ce matin ! À ce rythme, il y en aurait eu pour toute la nuit.
Mais en les voyant rassasier leur appétit, Myrtille fut tentée de ramasser quelques miettes pour faire comme eux.
— Non… Je ne peux pas faire ça ? Maman m’a interdit de manger ce qui est par terre, se dit-elle, en se pourléchant.
Mais la question ne se posa pas plus longtemps, car quelques secondes plus tard, Myrtille eut l’affreuse surprise de constater que lorsqu’ils terminèrent enfin la dernière miette, tous les oiseaux sans exception retournèrent en haut de la falaise.
— Cette fois, vous allez me le payer cher !! lança-t-elle, enragée.
Myrtille se sentit complètement abusée, trahie, voire humiliée. Et par réflexe, ses yeux devinrent larmoyants, comme à chaque fois qu'elle avait été rejetée par « les autres ».
Triste, ignorée et évitée par ces bêtes à plumes, elle finit par désespérer, avant de décider de rentrer chez elle.
Pourtant, dans toute cette histoire, un détail loin d’être anodin lui avait bel et bien échappé. Il était tard et la nuit commençait à tomber...
— Oh là là ! s’écria-t-elle soudain. Maman va encore me disputer !! De toute façon, j’ai fait mes devoirs, donc elle n’aura rien à me reprocher ! Elle me donnera une fessée et elle le regrettera, comme d’habitude, se rassura-t-elle.
Encore sous le choc de ce qui venait de se produire, Myrtille hésita finalement à partir. Mais, après avoir regroupé ses affaires, elle se fit une raison et prit le chemin du retour. Marchant d'un pas lent avec l’air tracassé, Roukmoute ne donnait pas franchement l’impression d’être plus pressée que cela. Elle prit même le soin de se retourner de temps en temps, dirigeant ses yeux humides vers la falaise, tandis que les imperturbables créatures continuaient toujours de l’observer. Pour la peine, avant d’emprunter le tournant, elle jeta un dernier coup d’œil vers les oiseaux et leur adressa sa plus moche grimace. Puis sa silhouette disparut...
Lorsqu’elle arriva à quelques mètres de chez elle, Myrtille prit le temps de se poser sur un muret. N’ayant pas d’amis chez qui elle aurait pu se réfugier après la classe, il fallait qu’elle réfléchisse à l’excuse qu’elle allait pouvoir donner à sa maman pour justifier son retard.
— Ça y est, j’ai trouvé ! réalisa-t-elle, le sourire aux lèvres.
Elle improvisa alors un scénario à voix haute, prévoyant même les futures répliques de sa maman.
Dans un sens, Roukmoute se sentait coupable d’inventer des histoires. Mais d’un autre côté, elle se disait que rien de grave ne s’était produit.
— De toute façon, je sais déjà qu’elle ne m’écoutera pas, pensait-elle à haute voix. Et puis, si ce n’est pas totalement vrai, ce n’est pas non plus totalement faux… Après tout, j’ai aussi le droit d’avoir mes secrets ! se rassura-t-elle.
Et justement, elle sortit le carnet qu'elle avait trouvé dans la cave de ses parents.
— Et celui-ci sera mon premier !
Myrtille tenta d'écrire sur la première page, mais son stylo ne semblait faire aucun effet à la feuille, jaunie par les années. Elle sortit alors un feutre rouge et renouvela l’expérience, en vain.
— C'est quoi ce cahier de l'Enfer ?
En dernier recours, elle extrait de sa trousse un marqueur noir, et essaya d'écrire quelques mots. Mais toujours rien. Les pages étaient aussi vierges que si elle n'avait rien fait.
— Bon, allez va au Diable ! pensa-t-elle avant de remettre le bloc dans sa poche. Il faut que je me dépêche sinon maman va vraiment s’inquiéter !
Les poings serrés, la fillette se redonna du courage avant d’emboîter le pas. Pourtant, il y eut un petit imprévu. Cette scène s’était passée sous le balcon de Carla qui justement, regardait par la fenêtre, et écoutait attentivement son scénario truffé de mensonges. Une série de questions-réponses envahit alors immédiatement l'esprit de Roukmoute lorsqu’elle prit la sage décision de l’ignorer, de faire comme si elle n’avait rien vu. Quant à Carla, elle esquissa un sourire en coin.
— Mince ! Et si elle avait tout entendu ? Et si elle disait tout à maman ? Mais non ! Tu dis n’importe quoi, Myrtille ! se raisonna-t-elle.
Elle prit ses jambes à son cou, et fit de son mieux pour rattraper le temps perdu. À son arrivée devant l’entrée de la maison, Myrtille frappa tout doucement à la porte, constatant avec joie que les choses se passaient exactement comme elle les avaient prévues.
Il faut dire que Myrtille la Roukmoute était expérimentée en matière de bêtises !!
En effet, elle n’eut pas le temps de s’expliquer ou de se justifier pour son retard qu’elle se prit immédiatement une fessée.
— Je t’ai déjà dit de rentrer directement à la maison après l’école, tu ne m’écoutes jamais ! s’indigna la maman de l’enfant.
— Mais, ce n’est pas ma faute, c’est à cause de…
— N’en rajoute pas Myrtille, s’il te plaît ! File donc te laver les mains, nous allons dîner !
Incapable de contenir ses émotions malgré ses plans, Myrtille quitta les lieux en baissant la tête, vexée et mécontente. Elle emprunta le couloir en râlant, lança un regard noir à son cartable avant de l’éjecter au milieu de sa chambre, puis se dirigea d’un pas ferme vers la salle de bains.
— De toute façon vous n'êtes que des nuls ! se dit-elle une fois face au miroir.
Après s’être servie abondamment dans le distributeur de savon, Myrtille ouvrit le robinet, déployant la pression du jet à son maximum. Elle passa ses mains sous l’eau pendant quelques minutes, amusée par les bulles qui se formaient dans le lavabo qu’elle avait omis de décapuchonner. Elle éclaboussait partout autour du bac, mais cela ne la gênait pas. Au contraire, elle appréciait la texture de cette mousse soyeuse et douce, qu’elle remuait de plus en plus intensément. À la manière d’un vortex, elle battait finalement l’eau savonneuse de toutes ses forces, si bien que l’énergie de chaque à-coup amplifiait tant la quantité de bulles, que leurs mouvements. S’entrechoquant violemment les unes contre les autres, elles avaient pour réaction de fusionner mutuellement, avant de former de nouvelles créations, plus grosses, plus légères et plus souples. En réalité, le fruit de leurs associations émerveillait d’autant plus Myrtille que celles-ci changeaient d’aspect sous ses yeux, reflétant non plus son amusement, mais sa véritable fascination face aux événements en cours. Les transformations auxquelles elle assistait et dont elle était visiblement la maîtresse étaient rythmées par les tours de poignets de l’enfant, à présent comme transporté dans une autre dimension… Lorsqu’alors quelques bulles changèrent progressivement de couleur, les yeux de Myrtille se figèrent… Sans qu’elle n’ait le temps de comprendre quoi que ce soit à ce qu’il se passait, le lavabo tout entier déborda subitement de bulles de toutes les couleurs, se mouvant çà et là avec grâce et lenteur. Le sourire aux lèvres, Myrtille plongea son regard dans l’amas.
— La bulle bleu-vert est magnifique… On dirait…
